Hegel Rousseau D'Hondt

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Hegel Rousseau D'Hondt

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  • Le vieil Hegel et la critiquedes ides abstraites de Rousseau

    Jacques DHondt

    in Rousseau, die Revolution und der junge Hegel, publi par Hans Friedrich FULDA et Rolf-Peter HORSTMANN, Stuttgart, Klett-Cotta, 1991, pp. 74-93.

    Au dbut de la Sixime lettre de la Montagne, Rousseau proteste avec vhmence,

    mais dune manire singulire, contre linjustice dont il pense tre victime : Cest,

    dit-il, comme si lon jugeait quelquun pour avoir tu un homme sans dire ni o, ni

    qui, ni quand, pour un meurtre abstrait. 1

    Ni o, ni qui, ni quand : voil labstraction !

    On reproche Rousseau davoir publi des ouvrages tmraires, scandaleux,

    impies, tendant dtruire la Religion chrtienne et tous les gouvernements 2 .

    Cest ce dernier chef daccusation, dtruire les gouvernements, quil consacre sa

    sixime lettre, mais il stonne dabord de la situation bien bizarre qui lui est faite :

    Concevez-vous, demande-t-il, quon ait se justifier dun crime quon ignore, et

    quil faille se dfendre sans savoir de quoi lon est accus ? Cest pourtant ce que jai

    faire au sujet des gouvernements. 3

    1. Jean-Jacques Rousseau, uvres compltes, Paris, Bibliothque de la Pliade, tome III, 1964, p. 8042. Ibid., p. 804.3. Ibid., p. 804.

  • Le vieil Hegel et la critique des ides abstraites de Rousseau 2

    Le calviniste trouve la procdure si scandaleuse quil lui prfrerait mme celle de

    lInquisition : lInquisition, dit-il, lon force bien laccus de deviner de quoi on

    laccuse, mais on le le juge pas sans dire sur quoi. 1

    Il sait bien, sans doute, que les codes ne peuvent dterminer quabstraitement les

    dlits. Mais il slve contre lapplication sans mdiation dune dtermination

    abstraite un individu concret : en quoi le comportement de celui-ci se trouve-t-il

    subsum sous les caractristiques gnrales du dlit incrimin ?

    Il demande donc tre jug en tant quindividu, et dailleurs irremplaable,

    Rousseau, auteur de livres qui peuvent tre analyss, expliqus, et qui ont t publis

    et diffuss en des lieux, des temps, des pays, une langue, des conditions politiques, so-

    ciales, religieuses assignables.

    Avant de le juger, que lon qualifie donc bien les faits ! Sagit-il dune audacieuse

    critique ou bien dune conspiration , par exemple ? Il prtend quen toute oc-

    casion, le fait seul , dont il saura rtablir lauthenticit, dtruira laccusation 2 .

    Encore faut-il indiquer prcisment ce fait concret.

    La mthode abstraite

    Cette contre-attaque de Rousseau lgard daccusations malveillantes peut

    paratre dabord trange, et mme de mauvaise foi.

    Ne se vante-t-il pas souvent, en effet, de procder comme il reproche ses accusa-

    teurs de le faire illgitimement ? Et nadopte-t-il aps en cela lattitude de bien dautres

    auteurs ? Il le dclare : Je ne suis pas le seul qui discutant par abstraction des

    questions de politique ait pu les traiter avec quelque hardiesse. 3

    Traiter ces questions par abstraction , cela signifie, il le prcise : dune part se

    contenter de thorie sans envisager dapplication pratique et Rousseau donne un

    exemple a contrario : Linfortun Sidney pensait comme moi, mais il agissait ; cest

    pour son fait et non pour son livre quil eut lhonneur de verser son sang. 4 Traiter

    des questions par abstraction , cest dautre part sparer leur objet du lieu, du temps,

    1. Ibid., p. 804.2. Ibid., p. 810.3. Ibid., p. 812.4. Ibid., p. 812.

  • Le vieil Hegel et la critique des ides abstraites de Rousseau 3

    des autres objets dont il est pourtant en ralit insparable dans la reprsentation et

    dans leffectivit.

    Ayant respect ces rgles, Rousseau peut se targuer de navoir pass ni pu passer

    les bornes dune discussion purement philosophique et politique : apprciation quil

    applique au Contrat social, tenu donc par lui pour typiquement abstrait 1.

    Rousseau rprouve le procd dabstraction quand on lui en fait subir les

    consquences ; il lapprouve et le pratique, par contre, dans ses propres uvres. Et,

    sincre ou prudent, il ne prtend aucune application concrte de ses ides abstraites.

    Il convient toutefois de noter quil nexprime pas toujours la mme intention, ni

    neffectue la mme opration. Labstraction est prsente ici comme un procd intel-

    lectuel qui permet de se dtacher de la pratique et de se rfugier dans le domaine des

    discussions simplement thoriques et, pourrait-on dire, sans consquences. Mais

    Rousseau ne se donne pas toujours cette apparence anodine. Il est clair, par exemple,

    que dans ses Considrations sur le Gouvernement de Pologne, ou dans son Projet de

    constitution pour la Corse il vise plus ou moins prcisment des transformations

    objectives de la vie politique de ces pays.

    Justement, la comparaison de ces ouvrages avec le Contrat social permet de mieux

    saisir la diffrence de labstrait et du concret, telle quil lentend parfois.

    Concernant ses travaux politiques gnraux, comme le Contrat social, il proteste

    de sa volont dabstraction. Il sagit l de propos qui nont nul trait un gouverne-

    ment particulier , mais sont applicables tous les gouvernements de mme

    espce 2 .

    Dans le Discours sur lorigine de lingalit, il tombait dans la mme procdure

    thorique, oriente dans le mme sens : Mon sujet intressant lhomme en gnral,

    je tcherai de prendre un langage qui convienne toutes les nations, ou plutt, ou-

    bliant les temps et les lieux, pour ne songer quaux hommes qui je parle, je me sup-

    poserai dans le lyce dAthnes, rptant les leons de mes matres, ayant les Platons

    et les Xnocrates pour juges, et le genre humain pour auditeur. 3

    Obstination dans labstraction dont on rencontre aussi laveu dans lmile : Il

    faut donc gnraliser nos vues et considrer dans notre lve lhomme abstrait 4 ...

    1. Ibid., p. 1666 (note 2 de la page 812) Lettre du 29 mai 1762.2. Ibid., p. 1666.3. Ibid., p. 133.4. Jean-Jacques Rousseau, uvres compltes, Paris, Bibliothque de la Pliade, tome I, 1969, p. 252.

  • Le vieil Hegel et la critique des ides abstraites de Rousseau 4

    Or cet homme abstrait dans lequel se reconnatraient peut-tre tous les

    hommes, Rousseau admet fort bien, en dautres occasions, quil nexiste pas, et que ce

    fantme ne peut servir de modle : Quand on lit lhistoire de la Pologne, on se croit

    transport dans un autre univers et parmi dautres tres. Quont de commun les Fran-

    ais, les Anglais, les Russes, avec les Romains et les Grecs ? Rien presque que la

    figure. 1

    Joseph de Maistre se souviendra-t-il de ce passage, lorsquil sexclamera : Jai vu

    dans ma vie des Franais, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais mme, grce Montes-

    quieu, quon peut tre Persan : mais quant lhomme, je dclare ne lavoir rencontr

    de ma vie ; sil existe, cest bien mon insu. 2

    Malgr ces hsitations, la mthode la plus frquemment adopte par Rousseau

    semble bien tre celle de labstraction : Je supposerai (lhomme) conform de tous

    temps comme je le vois aujourdhui. 3 Comment rendre cette supposition efficace ?

    Rousseau le prcise : En dpouillant cet tre (...) de tous les dons surnaturels quil a

    pu recevoir, et de toutes les facults artificielles quil na pu acqurir que par de longs

    progrs. Sur quoi se greffe une interprtation fantastique : En le considrant, en

    un mot, tel quil a d sortir des mains de la Nature. 4 Alors, Rousseau voit que

    lhomme est n libre 5 .

    En dautres termes, quand on a spculativement dbarrass les hommes de toutes

    leurs dterminations, on peut les imaginer indtermins, indiffrents, ne consistant

    quen cette capacit de se dpouiller de toute dtermination.

    Pourtant, un homme retir du lieu et du temps nexisterait mme plus comme

    cadavre. Dans ces conditions, la clbre recommandation commenons par carter

    tous les faits , semble superflue : il ny a rien carter. Mais elle confirme le carac-

    tre chirurgical des amputations effectues.

    Ne reste-t-il vraiment rien ? cartez, dpouillez ! Vous pourrez toujours garder ce

    qui vous plat. Certains prfrent sauver langoisse, ou lintelligence, ou le besoin, ou

    mme seulement le rire. chacun son homme ! Comme ide abstraite de lhomme,

    Rousseau choisit la libert, mais indtermine : celle dont Hegel dira quelle est vide.

    1. Op. cit., tome III, p. 956.2. Joseph de Maistre, Considrations sur la France, Londres, 1797.3. Jean-Jacques Rousseau, Op. cit., tome III, p. 134.4. Ibid., p. 134.5. Ibid., p. 351.

  • Le vieil Hegel et la critique des ides abstraites de Rousseau 5

    Dans lidel, toute abstraction est possible, et justifiable en quelque mesure.

    On imaginerait difficilement deux grands hommes dtat de notre temps, runis

    pour traiter des affaires dramatiques du monde, et commenant par convenir dune

    exclusion pralable de tous les faits ! Nous allons lgifrer comme pour des Grecs

    assis au ct de Platon !...

    Mais Rousseau fait mine de ne pas traiter des affaires du monde actuel. Il ne

    discute que de cas de figure, pour le seul intrt intellectuel que cela prsente, dans

    lidal, ou dans labsolu mais un absolu... abstrait.

    Il peut alors glisser aussi en place les mises en scnes surralistes qui lui

    conviennent : Cest un grand et beau spectacle de voir lhomme sortir en quelque

    manire du nant par ses propres efforts. 1 Quelle vue ? Quelle sortie ? Quel nant ?

    Court-circuitant toutes sortes de