TC ... 12 On reste parfois surpris par le peu d’échos que trouve aujourd’hui une...

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    06-Jan-2020
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Transcript of TC ... 12 On reste parfois surpris par le peu d’échos que trouve aujourd’hui une...

  • Marc Molitor

    TCHERNOBYL déni passé, Menace future ?

  • Avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Communauté française

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    Couverture: Architexte Mise en pages: MC Compo à Liège

    Toutes reproductions ou adaptations d’un extrait quelconque de ce livre, par quelque procédé que ce soit, sont interdites pour tous pays.

    © Éditions Racine, 2011 Tour et Taxis, Entrepôt royal 86C, avenue du Port, BP 104A • B - 1000 Bruxelles

    D. 2011, 6852. 11 Dépôt légal: avril 2011 ISBN 978-2-87386-715-7

    Imprimé aux Pays-Bas

  • Pour Josine et André et leur dévouement à la cause et l’avenir des enfants.

  • «Autour de nous pour seul bruit le grand silence Et cette herbe grise qui recouvre les villages enterrés La tête penchée, les arbres moribonds, Seuls, là où naguère festoyaient les jeunes Le sable ressemble à la poussière de lune Capricieux, il crisse sous nos pieds On pourrait croire qu’ici il n’y a pas de malheur Et que, toutes ces peurs, nous les avons inventées.»

    Svetla

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    intrOductiOn

    Extérieurement, le réacteur 4 de la centrale était un bâtiment comme un autre. Gros, certes, haut, mais rien d’exceptionnel dans le monde industrialisé moderne. Aujourd’hui, le «sarcophage» qui le recouvre, et la fameuse cheminée qui le distingue et l’identifie dans nos représentations, lui confèrent cette image de cathédrale qui attire le regard comme un aimant irrésistible, qui ponctue un horizon tout en le rendant immense. C’est une illusion d’optique, car Tchernobyl, ce n’est plus là. Tchernobyl s’est dispersé dans le monde, c’est un «malheur du monde entier», comme nous le disait une femme de Gomel.

    Après tout, un gros bâtiment qui explose ou qui flambe, c’est une tragédie, mais elle passe, sauf dans le cœur des victimes. Toulouse, l’usine AZF, l’incendie de l’Innovation à Bruxelles, Ghislengien… D’où nous vient ce sentiment tout de même de vertige, cette interro- gation face au réacteur et à son cercueil? Ce grand bâtiment conte- nait un petit cœur, une marmite de 14 mètres de large et 7 mètres de haut. Ce n’est pas exceptionnel non plus.

    Sauf que le poison qui en est sorti a fait le tour du monde, en tout cas de l’hémisphère Nord, du cercle polaire à la Méditerranée, de New York à Tokyo, en privilégiant bien sûr d’abord les vastes éten- dues qui l’entouraient au cœur de l’Europe. Sauf qu’il a bouleversé la vie de 9 millions de personnes, entraîné l’exode de 400 000 habitants des territoires contaminés. Sauf que 800 000 «liquidateurs» ont été envoyés, de gré ou de force, pour le combattre. Sauf que, sans doute, beaucoup en sont morts ou malades aujourd’hui. Sauf qu’il a parti- cipé à la décomposition d’un Empire. Sauf que le coût global de cette catastrophe compromet sans doute le bilan du secteur nucléaire depuis sa création. C’est beaucoup, c’est énorme.

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    On reste parfois surpris par le peu d’échos que trouve aujourd’hui une catastrophe aux effets si disproportionnés 1. Car rien que cette énumération montre le caractère exceptionnel de l’événement, qui est de ceux dont on peut dire qu’il y a un avant et un après. Ce n’est pas seulement un accident dans le temps, dont on résorbe les consé- quences, si dramatiques soient-elles, avant un «retour à la normale». C’est aussi une nouvelle dimension d’existence pour beaucoup. La radiation, inodore, insipide et incolore, son horizon temporel de plu- sieurs centaines d’années, et même de milliers d’années pour cer- tains radio-isotopes, entraîne soit une défaite de la vie et de la culture, un bannissement de territoires, soit une adaptation très difficile à un nouvel univers. Dans les deux cas, l’humain et toutes les gestions qu’il peut mettre en œuvre sont dépassés, souvent impuissants face à l’irréversible. Le sentiment d’impasse est donc très fort.

    Mais la résignation est sans doute le pire de tout. Parce qu’elle passe ou commence par le déni. Il y a en tout cas une forme de com- plicité très simple dans l’abdication. C’est celle qui consiste à dire que finalement, il n’y a rien. Ou pas grand-chose. Que les consé- quences de la catastrophe sont très limitées. Que très peu des drames dont on parle – parce qu’en tout cas on ne peut pas les nier – lui sont imputables. C’est évidemment une abdication très commode mais très intéressée, le faux nez de la poursuite d’une technologie aven- tureuse. C’est la position d’une série d’instances officielles, au sein de l’URSS d’abord, et puis au sein des républiques qui lui ont suc- cédé après sa dissolution. C’est aussi celle de plusieurs instances officielles de la communauté internationale, dont l’Agence inter- nationale de l’énergie atomique. C’est aussi parfois ainsi que se confortent ceux qui ne voient pas comment surmonter l’impasse.

    Cette position est souvent défendue en écartant ou discréditant – quand ce n’est pas en réprimant – les opinions contraires, les études qui montrent l’ampleur d’une catastrophe, les femmes et les hommes qui, souvent au prix de leur confort personnel, ont pri- vilégié le secours aux populations, aux enfants particulièrement, la recherche d’une vérité qui n’est pas nécessairement la ligne offi- cielle.

    Vérité ou mensonge pour Tchernobyl et ses conséquences, la question est certes parfois un peu plus complexe que celle d’un anta- gonisme sommaire. Mais il y des mécanismes précis par lesquels des

    1 En tout cas jusqu’à ce que celle de Fukushima n’éclate.

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    introduction

    réalités, des études, et des idées dérangeantes et ceux qui les portent sont écartées de la scène. Il y a des mensonges par omission. Il y a des non-assistances à personnes en danger, victimes ou chercheurs. C’est le fruit d’une volonté délibérée, c’est parfois aussi la consé- quence du conservatisme et du conformisme.

    Il faut reconnaître aussi que Tchernobyl est une catastrophe engloutie dans la dislocation de l’URSS. Cet effondrement a dilué son image et la perception de ses conséquences dans le brouillard de la déglingue économique et sociale des nouvelles républiques, quand le désastre lui-même n’y a pas contribué. De nouveau, cette dilution arrange sans doute tous ceux qui préfèrent minimiser les dommages spécifiquement imputables à la catastrophe.

    D’une certaine façon donc, Tchernobyl reste un désastre insaisis- sable, et dont toutes les conséquences sont encore loin d’être épui- sées. Sur le plan strictement radiologique, de nouveaux enjeux ne font d’ailleurs qu’apparaître.

    Vingt-cinq ans après, la seule ambition de cet ouvrage est de don- ner un aperçu des conséquences que Tchernobyl a entraînées dans quelques domaines: la santé publique, la vie dans les territoires contaminés, l’impact socio-économique, l’impact international, la remise en question du nucléaire, les nouvelles régulations qu’il a entraînées, la gestion ultérieure du site de la catastrophe. Nous disons bien un aperçu, car le sujet est tellement vaste que tout n’a pas pu être abordé.

    Nous avons privilégié les retombées de la catastrophe sur les popu- lations, les territoires, les États, les sociétés qui en ont le plus souffert, surtout donc le Bélarus, l’Ukraine et la Russie. Non pas que nous voulions minimiser les conséquences pour le reste du monde. Mais parce qu’il y a tout de même une différence d’échelle et de nature entre les conséquences «ici» et les conséquences «là-bas». Mais nous avons aussi voulu aussi montrer comment les États, les socié- tés, les scientifiques, les associations, les citoyens d’Europe de l’Ouest ont réagi à une catastrophe qui les a frappés aussi, même dans une moindre mesure. Non seulement il y a des victimes probables – évi- demment beaucoup moins nombreuses sans doute –, mais aussi les mécanismes de cette réaction sont très révélateurs et intéressants à analyser. D’ailleurs, nous verrons qu’à l’occasion de ce désastre et de la gestion de ses conséquences, de nouvelles relations internatio- nales se sont nouées entre les différents acteurs, qui font que l’«ici» et le «là-bas» sont des notions de moins en moins pertinentes.

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    Au-delà néanmoins d’un bilan – encore provisoire d’ailleurs – dans chacun des domaines abordés, c’est donc aussi des mécanismes que nous avons essayé de mettre au jour, qui expliquent d’ailleurs les divergences sur les bilans: en fonction de quelles logiques et de quels intérêts éventuels ont agi et interagi les acteurs principaux de cette catastrophe? Comment leurs positions – au sein des États, dans le nucléaire, dans les institutions internationales, dans le monde de la science, dans celui des associations – déterminent-elles ce qu’ils disent ou font par rapport à Tchernobyl et ses effets? De sorte que le lecteur puisse se faire une idée minimum des conséquences et des enjeux de ce désastre mais aussi de la façon dont sa visibilité s’est construite.

    En ce sens, nous ne pensons pas du tout que le nouveau désastre qui se joue au Nord-Est du Japon modifie quoi que ce soit dans l’ana- lyse des conséquences de la catastrophe de Tchernobyl et des enjeux qu’elle pose encore aujou