Revue politique et littéraire Temps Figaro - perso. Maitre de l'heure.pdf · Entre la forêt du...

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    Hugues Le Roux, est n le 23 novembre 1860 au Havre et mort le 14 novembre 1925 Paris 6e. C'est un journaliste franais, snateur sous la IIIe Rpublique. Il collabore comme journaliste la Revue politique et littraire puis au Temps, au Figaro, au Journal, au Matin. Il publie des romans et des recueils de nouvelles. Conseiller gnral du canton de Rambouillet, il a t lu le 11 janvier 1920 et son

    mandat s'est termin le 14 novembre 1925 ( la date de son dcs).

    Titre : Le matre de l'heure : roman d'histoire et d'aventures / Hugues Le Roux

    Auteur : Le Roux, Hugues (1860-1925)

    Editeur : Calmann Lvy (Paris)

    Date d'Edition : 1897

    Sujet : Algrie -- Murs et coutumes -- 19e sicle

    Type : monographie imprime

    Langue : Franais

    Droits : domaine public

    Identifiant : ark:/12148/bpt6k1062764

    Source : Bibliothque nationale de France, dpartement Littrature et art.

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    I LE CASSE-CROUTE DE MADAME SANTANA

    Le 28 fvrier 1871, vers cinq heures du soir, quelques colons du Ravin-Rouge buvaient l'absinthe devant le Casse-crote Santana. Ils attendaient impatiemment l'apparition du voiturier Gonzals qui, deux fois la semaine, reliait, par un service de diligence, le littoral de Bougie avec les villages perdus de l'Oued Sbaou.

    Entre la fort du Bou-Hini et le torrent, le Ravin-Rouge a t construit sur le modle de ces fondouks que l'arme sema par toute l'Algrie, l'poque de la conqute. Au gte d'tape on jetait les fondements d'un camp romain, quatre portes, perces en courant d'air aux quatre extrmits d'une croix latine. Des murailles crneles, troues de meurtrires, flanques de tourelles aux angles, enferment ces carrs parfaits. Au dedans les constructions se dveloppent avec la symtrie des pavillons de caserne. Au Ravin-Rouge, le march indigne se tient en dehors des murailles, et l'ancienne halle sert de caravansrail. Une fontaine pourvue d'un abreuvoir s'lve au carrefour des deux routes. Quatre monuments d'utilit publique s'y regardent par les baies trop larges de leurs fentres ce sont la Maison Forestire, l'Eglise, la Mairie et le Casse-crote Santana. La Poste est un peu plus loin, prs de la Gendarmerie et l'Ecole des religieuses, en face du Dpt de remonte.

    Les eucalyptus, plants sur les deux cts des voies, ont pouss plus haut que les maisons. Ils assainissent peine ce village fivreux, trop voisin des boues du Sbaou. Si grle que soit l'ombrage, les colons l'apprcient comme un paravent contre cette impalpable poussire d'Afrique qui couvre toute apparence de sa blancheur les plaines : les villages, les toisons, les vtements, les meubles ; qui se mle au sucre dans les tasses, qui craque entre les dents.

    Ces cadres de caserne, cette hostilit des choses imposent aux colons algriens des murs en apparence merveilleusement galitaires. Ici, comme au rgiment, toutes les nuances de castes semblent effaces. Le casque de lige, la flanelle, le treillis, les souliers clous sont un uniforme sous lequel riches et pauvres se ressemblent. Ces murs dmocratiques, imposes par la ncessit, ne diminuent ni la secrte envie ni le vertige de haine. Tous les instincts, bons et mauvais, se fortifient dans la solitude. Les colons ne veulent pas tre classs selon les catgories de la richesse, ils se groupent, par penchant d'amitis et d'antipathies, en Montaigus et Capulets, ou, comme on dit chez eux, en ofs .

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    Les derniers vnements politiques avaient envenim jusqu'aux injures ces conflits d'opinions et 'intrts. Les gens de bon sens avaient accueilli avec douleur ce dcret du 24 dcembre 1870 qui tait une vritable loi de sret gnrale contre les officiers des Bureaux arabes. On sentait que, si la juste indignation de ces officiers rpondait par des dmissions en masse la provocation de Bordeaux, l'Algrie tait perdue pour la France. Les imaginations n'osaient s'arrter sur les atrocits et les massacres qui suivraient la rvolte gnrale des sujets musulmans. On ne pouvait mettre de telles folies sur le compte du fanatisme religieux ou politique dans l'excs de leur stupeur, beaucoup croyaient la trahison.

    D'autre part les indignes refusaient d'admettre qu'un homme appartenant la race dteste se permt d'adresser une proclamation des musulmans, qu'il leur fit la leon comme un chef d'Etat. On comptait qu'un mercanti gouvernait dsormais la France, et les gens disaient : C'est un signe que Dieu aveugle nos ennemis. Le jour marqu pour leur dfaite et pour le triomphe de l'Islam est enfin arriv !

    L'inquitude rpandue dans toute l'Algrie par ces mesures inopportunes et par la croissante arrogance des indignes tait vive chez les colons du Ravin-Rouge. La position de leur fondouk les isolait au cur de tribus kabyles At-Fra-Ouen, Bni Djnnad, Beni-Flick, Beni-Idjeur, qui, entre les fortifications de leurs montagnes et les repaires de leurs forts, n'ont jamais t soumises que de nom. En cas d'insurrection, les secours de Bougie, de Fort-National et de Tizi-Ouzou arriveraient trop tard.

    Mais si les colons taient d'accord pour craindre, ils ne sentendaient point sur les moyens de parer au danger. Leurs divisions les sparaient en trois ofs qui chacun, avait son chef et sa table d'absinthe la terrasse du Casse-crote Santana.

    A la premire table s'asseyait chaque jour le maire du fondouk Mazurier, un gant normand qui aprs la rvolution de 1848 tait venu planter des vignes sur les coteaux du Sbaou au lieu-dit Fontaine froide. Le garde gnral Pirantoni, le brigadier de gendarmerie Seguin faisaient la partie du maire. Tous trois, vieux algriens, indiffrents la politique, taient pourtant des adversaires dcids du nouveau gouverneur civil, le journaliste Dubouzet. De ce chef, on les accusait de tendresse pour les capitulards . Eux disaient trs haut leurs sympathies pour les Bureaux arabes, le gouvernement de l'indigne par le sabre.

    Le deuxime of vivait momentanment dans l'anarchie, c'est--dire que chacun des personnages dont il tait compos se considrait in petto comme le chef des deux autres. Il assemblait trois individus disparates, n'ayant entre eux d'autre lien que la passion des ides fausses. C'tait le cordonnier Ducroc, un ancien zouave rouge de barbe et de cheveux, pre de cinq enfants, ouvrier modle, que tous les partis estimaient pour sa

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    loyaut et son courage. A la suite d'une insolation, le cordonnier s'tait dcouvert pour le fdralisme un penchant que l'abus de l'absinthe envenimait chaque jour.

    Ducroc, homme d'action, regardait avec quelque piti son collgue Bazire.

    Echapp d'une cole d'arts et mtiers dont il tait sorti fruit sec, Bazire appartenait la confrrie odieuse des gens qui ont un calepin dans leur poche et qui l'en tirent tout propos, pour figurer des coupes, des lvations. Les dboires que cet esprit incomplet, dvor de la manie des inventions, prouvait dans la gestion d'une distillerie d'eucalyptus l'avait jet dans le radicalisme. Il enrageait de sa mine chtive, de ses yeux louches, de la beaut de sa femme, de sa calvitie prcoce, d'une boiterie que lui avait caus l'clatement dans ses jambes de quelque engin chimrique.

    L'me vritable de ce groupe tait le patriote Fabul Nul ne savait quel service rendu, en quel lieu, la chose publique, avait valu celui-l le titre de patriote dont il s'affublait comme d'un feutre aux bords normes la coiffure historique des hommes systme et des rvolutionnaires de race. Aptre des ides sociales dont il trouvait le rve au fond de son verre et la formule dans les journaux de dsordre, le Patriote avait chou au fondouk, aprs une campagne malheureuse dans une ville du littoral contre un candidat officiel. Il tait le seul pensionnaire de madame Santana. La rumeur publique l'accusait de vivre aux crochets de la cabaretire, hypnotise par ses cheveux flottants, sa parole pteuse et les battements d'ailes de son grand chapeau.

    A la troisime table, plus silencieuse, s'asseyaient tous les gens qui, par admiration ou peur, tenaient tre vus dans la compagnie de Goupil, dit le Tueur-de-Panthres. Le maire du Ravin-Rouge reprochait ce colon une des provocations qui incitent les plus sauvages rancunes dans les tribus Goupil avait enleve, chez les Beni-Flick, la fille du marabout Ben-Arbi, avec laquelle il vivait, depuis deux annes, dans sa ferme de l'Irzer. D'autre part, le patriote Fabul ne pardonnait point au colon son culte du rgime abhorr . Goupil affichait cyniquement ses opinions, en cirant sa barbiche et ses moustaches, dans la faon que l'empereur Napolon III avait mise la mode.

    Un seul motif pouvait runir dans un sentiment unique des hommes d'ducation et d'aspirations si diffrentes : l'impatience des nouvelles. Aussi quand Goupil annona l'approche de la diligence, que son il de chasseur avait distingue dans un nuage de poussire, le Patriote l'interpella par un Vous en tes sr ? que la seule motion pouvait arracher l'intransigeance de ses principes.

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    Le voiturier Gonzals eut peine le temps de tirer entre ses genoux le sac de la poste que dj il tait entour.

    Un instant dit-il avec l'importance d'un homme qui se sent ncessaire. Monsieur le maire, voici tout d'abord une lettre pour vous. C'est un soldat qui me l'a apporte, aprs la fermeture de mon sac.

    Et les nouvelles ?

    Les dernires nouvelles?...

    La dernire des dernires ? demanda le voiturier escomptant son effet. C'est que le colonel Bonvalet vient d'avoir une entrevue avec le Bachagha Mokrani, Bordj-Bou-Arrridj.

    Un concert d'exclamations accueillit ce renseignement inattendu. Il fut domin par le fausset de Fabul.

    Le Patriote criait tue-tte :

    C'est bien cela, l'arme trahit. Elle va rconcilier le Bachagha avec ses cousins Abdesselem afin de nous flanquer plus srement l'insurrection sur le dos et de se rendre, par-l, indispensable !

    Le maire Mazurie