La Pauvreté dans les pays capitalistes développés

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    Chmage, prcarit et pauvret dans les pays capitalistes dvelopps Rflexions sur le cas de la France Nicolas BENIES La pauvret est devenue, sous les coups de butoir du chmage de masse et de llargissement de la prcarit au travail, un sujet de proccupation centrale dans les pays capitalistes dvelopps, et un facteur dinquitude et danxit. Son existence est ressentie par lensemble de la population, en particulier les jeunes, soumis du dur rgime du chmage rcurrent - alternance emploi/chmage -, qui la voit devant leur porte. Le chmage, en France comme dans tous les autres pays dvelopps, touche, ou a touch toutes les familles, tous les mnages. Les chiffres ne suffisent pas. Ils sous estiment les situations, les parcours en rendant compte seulement des tats. Ils ne rendent pas compte non plus de lintriorisation et du chmage et de la pauvret. La corrlation est forte, notent les auteurs dun rapport du commissariat gnral du Plan sur le chmage en France, entre le risque de chmage et le suicide. Depuis le dbut des annes 90, le taux de suicide des 35-44 ans est devenu suprieur celui des classes dge plus leves. Le dveloppement de lconomie parallle, le travail au noir reprsentent des conditions de survie, comme les trafics, notamment celui de la drogue. Il manque des tudes sur ces conomies parallles, dites informelles dans dautres parties du monde. Logiquement, elles exercent une influence sur lconomie formelle, en distillant des remises en cause de lensemble des acquis sociaux, en faisant accepter chmage et pauvret. Elles ont aussi comme consquences des zones de non-droit , dans certains quartiers, certains immeubles limage des ghettos amricains, ou des favellas. La monte des emplois multiples dans lensemble des pays dEurope de lOuest, est une autre faon dy rpondre. Plus de 5 millions de personnes auraient deux emplois ou plus, soit environ 3,5% de la population active, pour les pays dEurope de lOuest.1 Les entreprises multiplient ce genre demploi, en particulier pour les cadres. Laugmentation du chmage des cadres - en France, depuis 1992, et plus encore aprs la rcession de 1993 - explique cette transformation. Lincertitude est le facteur dominant. Le futur ne se construit pas. Le temps est dstructur, et le prsent na plus de sens. Le pass lui-mme nexplique plus le prsent. Il est vcu comme un Eden. Les micro-identits - pour employer un terme forg par Bertrand Badie - fleurissent pour essayer de se rfrer un ensemble. Le communautarisme svit aux Etats-Unis, chacune de ces communauts, mythique le plus souvent, comme les micro-identits , sopposent les une aux autres. Lclatement social est une donne de notre monde. Parce quil vit sur un pass dpass. Celui de la guerre froide et de la coexistence pacifique, comme celui des 30 glorieuses et de lEtat-providence. Ce monde l nexiste plus, mme sil laisse des traces. Le nouveau monde en train de natre, celui de laprs guerre froide, voit lmergence dune nouvelle re pour le capitalisme, la mondialisation , dans laquelle les repres dautrefois ont disparu, et o le capitalisme est le seul horizon crdible. Ce nouveau monde appelle la construction dun nouveau cadre thorique. Les formes de domination se sont transformes. Ils sexercent dsormais via des marchs financiers fortement internationaliss. La restructuration densemble du capitalisme en dcoule. Le nouveau rgime daccumulation - la forme de cration des richesses - dfinissant une nouvelle norme de production et de consommation, comme une mtamorphose de la forme de lEtat, est en train de se constituer.

    1 Cit dans Courrier international du 7 mai 1997, traduction dun article dun journal dominical allemand, Welt and Sontag . Suivant ce journal, cest la Sude qui remporte la palme avec 83 pour mille travailleurs ayant deux emplois ou plus. La France se situant dans la moyenne avec 34 pour mille, et lAllemagne 27 pour mille.

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    Dans cette optique, la pauvret est la fois un problme rel et une construction sociale qui a des caractristiques diffrentes suivant les pays.2 Elle exerce pourtant des effets de dstructuration du corps social, et conduit la crise des formes dintgration la fois par le travail et par lcole, par un effet-boomerang. Lcole reste un cadre dintgration - et mme, en France dassimilation - tout en subissant la crise de lemploi. Dans ce nouveau monde, les formes dintgration que le mouvement ouvrier avait su organiser se sont aussi vanouies. Les oppositions entre salaris, et plus encore entre salaris et chmeurs obligent les reconstruire les refonder. Les contre pouvoirs sont une ncessit la fois thique, pour la dfense des salaris, pour lutter contre le chmage et la pauvret, et, paradoxalement conomique, pour permettre au capitalisme de reconstituer un march final qui lui manque cruellement. Pour le moment, ce mouvement ouvrier ne sait plus quelle socit alternative au capitalisme, il pourrait proposer. Toute son orientation est repenser. La difficult danalyser la pauvret en dcoule. Elle provient, en partie, des changements de perspective. Les pauvres ne sont plus intgrs un ensemble qui les dpassait, et leur donnait une identit. Dsormais, ils apparaissent clats - on parle de parcours de pauvret pour chacun des individus -, individualiss. Ils ne forment pas un groupe social. Robert Castel parle de dsaffiliation et Serge Paugam de dqualification sociale ,3 pour rendre compte de la situation des individus, et de leur vcu. Ils apparaissent, suivant toutes les tudes, comme trs htrognes. Ainsi en France, le CERC - Centre dEtude des Revenus et des Cots - na pas trouv de caractristique unique pour identifier un groupe social, ni de cause principale ayant entran la pauvret. Au-del de lhtrognit des individus classs comme pauvres, de leur dsaffiliation , le risque de la pauvret, ressenti comme possible, exerce une influence sur lensemble de la socit, en dlitant tous les liens sociaux. Il gangrne les relations sociales et se traduit par lindividualisation des problmes et le recul des formes de solidarit. Cette angoisse sociale bride toute crativit, y compris pour les entreprises elles-mmes qui nosent plus innover. En France - et en Grande Bretagne, comme dans la plupart des pays dvelopps - les pauvres, les exclus sont tout la fois rejets et font peur. Ils sont assimils ces classes laborieuses, classes dangereuses que craignait la bourgeoisie au 19me sicle.4 Les pauvres sont considrs comme des dviants , par toute une partie de la sociologie anglo saxonne, celle qui utilise, aux Etats-Unis notamment, les indicateurs de comportement de lunderclass, terme qui indique dj le mpris. Ils classent ainsi les mres clibataires, les individus ayant abandonn lcole, ou ceux qui bnficient des aides sociales dans ces dviants. Sans parler de ceux comme qui, comme Lawrence Mead, fait du dsoeuvrement de lunderclass, la consquence dune faillite morale... 5 Lexclusion, le terme est utilis en France et il connat un grand succs depuis les annes 80, est un peu fourre-tout et chewing-gum - cest un terme qui change de contenu suivant les auteurs - pour rendre compte des formes nouvelles de la pauvret, se superposant aux formes anciennes. Lexclusion donne lide fausse, refuse

    2 Voir le rapport du CERC association, La pauvret en France aujourdhui, en particulier les contributions de Bernard Gazier et de Serge Paugam. 3 In Lexclusion, ltat des savoirs , La Dcouverte, 1996. Une somme. 4 Voir Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses, Paris pendant la premire moiti du 19me , Le livre de Poche, 1978. 5 Voir le rsum des diffrents substrats thoriques concernant lexclusion sociale, donc la pauvret in Revue Internationale du Travail n5-6, 1994, Exclusion sociale et solidarit sociale : trois paradigmes , dHilary Silver. Un rsum la fois tonnant et ncessaire sur les thories en vogue dans lensemble des pays dvelopps.

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    par lensemble des auteurs runis autour de Paugam, 6 dun groupe social, les exclus . Ce nest pas le cas. De plus, les exclus continuent de participer la vie en socit, en consommant par exemple. Il faudrait plutt parler dexclueurs, encore que le mot ne soit - pas encore ! - dans le dictionnaire. Il mettrait laccent sur une partie de la ralit. Il en est qui dcide dexclure, notamment de lemploi... Ce il fait rfrence a des effets de systme. Les pauvres, les exclus synthtisent toutes les angoisses, et jouent, de ce fait, un rle actif la fois dans la dfinition des politiques sociales et dans les restructurations en cours. Le rejet de la pauvret, et donc des pauvres, est, en fait, lexpression de la peur du chmage. La corrlation est ressentie par les populations entre chmage et pauvret, tous les sondages lindiquent. La figure du SDF - du sans domicile fixe, expression forge par les mdias -, du mendiant inquite. Si lon suit les chiffres de la pauvret montaire, cest pourtant une paradoxale stabilit de la pauvret depuis 30 ans que lon est oblig de constater, en France, environ 10% de la population.7 Mais la pauvret a chang de signification. Sur les 10 dernires annes, elle est devenue inluctable, comme un passage oblig. Tout vaut mieux que a est le nouveau leitmotiv. Elle sert accepter le chmage de masse, la prcarit et les remises en cause des politiques sociales. Elle jette un nuage de fume sur les causes du chmage de masse, qui est seulement cit dans la plupart des tudes. Les feux de lanalyse sont centrs sur la pauvret, lexclusion, sur laccs la citoyennet. Faon la fois dinsister sur une consquence de lexclusion de lemploi - le rejet social - et dviter le dbat sur les causes de la pauvret, les effets de systme, des politiques mises en place qui conduisent restructurer le travail, changer le visage de la classe ouvrire, la crise de lemploi, et non pas la crise du travail ou la fin du travai