La Nausee - Jean Paul Sartre

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  • JEAN-PAUL SARTRE

    LA NAUSE

    GALLIMARD1938

  • Au CASTOR

    C'est un garon sans importance collective, c'est tout juste un individu. L.-F. Cline

    L'glise

  • AVERTISSEMENT DES DITEURSCes cahiers ont t trouvs parmi les papiers dAntoine Roquentin. Nous les publions

    sans y rien changer.La premire page nest pas date, mais nous avons de bonnes raisons pour penser

    quelle est antrieure de quelques semaines au dbut du journal proprement dit. Elleaurait donc t crite, au plus tard, vers le commencement de janvier 1932.

    cette poque, Antoine Roquentin, aprs avoir voyag en Europe Centrale, en Afriquedu Nord et en Extrme-Orient, stait fix depuis trois ans Bouville, pour y achever sesrecherches historiques sur le marquis de Rollebon.

    LES DITEURS.

  • FEUILLET SANS DATELe mieux serait dcrire les vnements au jour le jour. Tenir un journal pour y voir

    clair. Ne pas laisser chapper les nuances, les petits faits, mme sils nont lair de rien, etsurtout les classer. Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paquet detabac, puisque cest cela qui a chang, il faut dterminer exactement ltendue et la naturede ce changement.

    Par exemple, voici un tui de carton qui contient ma bouteille dencre. Il faudraitessayer de dire comment je le voyais avant et comment prsent je le [1] Eh biencest un paralllpipde rectangle, il se dtache sur cest idiot, il ny a rien en dire.Voil ce quil faut viter, il ne faut pas mettre de ltrange o il ny a rien. Je pense quecest le danger si lon tient un journal : on sexagre tout, on est aux aguets, on forcecontinuellement la vrit. Dautre part, il est certain que je peux, dun moment lautre et prcisment propos de cet tui ou de nimporte quel autre objet retrouver cetteimpression davant-hier. Je dois tre toujours prt, sinon elle me glisserait encore entreles doigts. Il ne faut rien [2] mais noter soigneusement et dans le plus grand dtailtout ce qui se produit.

    Naturellement je ne peux plus rien crire de net sur ces histoires de samedi et davant-hier, jen suis dj trop loign ; ce que je peux dire seulement, cest que, ni dans lun nidans lautre cas, il ny a rien eu de ce quon appelle lordinaire un vnement. Samedi lesgamins jouaient aux ricochets et je voulais lancer comme eux, un caillou dans la mer. cemoment-l, je me suis arrt, jai laiss tomber le caillou et je suis parti. Je devais avoirlair gar, probablement, puisque les gamins ont ri derrire mon dos.

    Voil pour lextrieur. Ce qui sest pass en moi na pas laiss de traces claires. Il y avaitquelque chose que jai vu et qui ma dgot, mais je ne sais plus si je regardais la mer oule galet. Le galet tait plat, sec sur tout un ct, humide et boueux sur lautre. Je le tenaispar les bords, avec les doigts trs carts, pour viter de me salir.

    Avant-hier, ctait beaucoup plus compliqu. Et il y a eu aussi cette suite deconcidences, de quiproquos, que je ne mexplique pas. Mais je ne vais pas mamuser mettre tout cela sur le papier. Enfin il est certain que jai eu peur ou quelque sentiment dece genre. Si je savais seulement de quoi iai eu peur, jaurais dj fait un grand pas.

    Ce quil y a de curieux, cest que je ne suis pas du tout dispos me croire fou, je voismme avec vidence que je ne le suis pas : tous ces changements concernent les objets.Au moins cest ce dont je voudrais tre sr.

    1O HEURES ET DEMIE [3].Peut-tre bien, aprs tout, que ctait une petite crise de folie. Il ny en a plus trace.

    Mes drles de sentiments de lautre semaine me semblent bien ridicules aujourdhui : jeny entre plus. Ce soir, je suis bien laise, bien bourgeoisement dans le monde. Ici cestma chambre, oriente vers le Nord-Est. En dessous, la rue des Mutils et le chantier de la

  • nouvelle gare. Je vois de ma fentre, au coin du boulevard Victor-Noir, la flamme rouge etblanche du Rendez-vous des Cheminots . Le train de Paris vient darriver. Les genssortent de lancienne gare et se rpandent dans les rues. Jentends des pas et des voix.Beaucoup de personnes attendent le dernier tramway. Elles doivent faire un petit groupetriste autour du bec de gaz, juste sous ma fentre. Eh bien, il faut quelles attendentencore quelques minutes : le tram ne passera pas avant dix heures quarante-cinq. Pourvuquil ne vienne pas de voyageurs de commerce cette nuit : jai tellement envie de dormiret tellement de sommeil en retard. Une bonne nuit, une seule, et toutes ces histoiresseraient balayes.

    Onze heures moins le quart : il ny a plus rien craindre, ils seraient dj l. moinsque ce ne soit le jour du monsieur de Rouen. Il vient toutes les semaines, on lui rserve lachambre n 2, au premier, celle qui a un bidet. Il peut encore samener : souvent il prendun bock au Rendez-vous des Cheminots avant de se coucher. Il ne fait pas trop debruit, dailleurs. Il est tout petit et trs propre, avec une moustache noire cire et uneperruque. Le voil.

    Eh bien, quand je lai entendu monter lescalier, a ma donn un petit coup au cur,tant ctait rassurant : quy a-t-il craindre dun monde si rgulier ? Je crois que je suisguri.

    Et voici le tramway 7 Abattoirs-Grands Bassins . Il arrive avec un grand bruit deferraille. Il repart. prsent il senfonce, tout charg de valises et denfants endormis,vers les Grands Bassins, vers les Usines, dans lEst noir. Cest lavant-dernier tramway ; ledernier passera dans une heure.

    Je vais me coucher. Je suis guri, je renonce crire mes impressions au jour le jour,comme les petites filles, dans un beau cahier neuf.

    Dans un cas seulement il pourrait tre intressant de tenir un journal : ce serait si [4]

  • JOURNALLUNDI 29 JANVIER 1932

    Quelque chose mest arriv, je ne peux plus en douter. Cest venu la faon dunemaladie, pas comme une certitude ordinaire, pas comme une vidence. a sest installsournoisement, peu peu ; je me suis senti un peu bizarre, un peu gn, voil tout. Unefois dans la place a na plus boug, cest rest coi et jai pu me persuader que je navaisrien, que ctait une fausse alerte. Et voil qu prsent cela spanouit.

    Je ne pense pas que le mtier dhistorien dispose lanalyse psychologique. Dans notrepartie, nous navons affaire qu des sentiments entiers sur lesquels on met des nomsgnriques comme Ambition, Intrt. Pourtant si javais une ombre de connaissance demoi-mme, cest maintenant quil faudrait men servir.

    Dans mes mains, par exemple, il y a quelque chose de neuf, une certaine faon deprendre ma pipe ou ma fourchette. Ou bien cest la fourchette qui a, maintenant, unecertaine faon de se faire prendre, je ne sais pas. Tout lheure, comme jallais entrerdans ma chambre, je me suis arrt net, parce que je sentais dans ma main un objet froidqui retenait mon attention par une sorte de personnalit. Jai ouvert la main, jai regard :je tenais tout simplement le loquet de la porte. Ce matin, la bibliothque, quandlAutodidacte [5] est venu me dire bonjour, jai mis dix secondes le reconnatre. Jevoyais un visage inconnu, peine un visage. Et puis il y avait sa main, comme un gros verblanc dans ma main. Je lai lche aussitt et le bras est retomb mollement.

    Dans les rues, aussi, il y a une quantit de bruits louches qui tranent.Donc il sest produit un changement, pendant ces dernires semaines. Mais o ? Cest

    un changement abstrait qui ne se pose sur rien. Est-ce moi qui ai chang ? Si ce nest pasmoi, alors cest cette chambre, cette ville, cette nature ; il faut choisir.

    *Je crois que cest moi qui ai chang : cest la solution la plus simple. La plus

    dsagrable aussi. Mais enfin je dois reconnatre que je suis sujet ces transformationssoudaines. Ce quil y a, cest que je pense trs rarement ; alors une foule de petitesmtamorphoses saccumulent en moi sans que jy prenne garde et puis, un beau jour, il seproduit une vritable rvolution. Cest ce qui a donn ma vie cet aspect heurt,incohrent. Quand jai quitt la France, par exemple, il sest trouv bien des gens pourdire que jtais parti sur un coup de tte. Et quand jy suis revenu, brusquement, aprs sixans de voyage, on et encore trs bien pu parler de coup de tte. Je me revois encore, avecMercier, dans le bureau de ce fonctionnaire franais qui a dmissionn lan dernier lasuite de laffaire Ptrou. Mercier se rendait au Bengale avec une mission archologique.Javais toujours dsir aller au Bengale, et il me pressait de me joindre lui. Je medemande pourquoi, prsent. Je pense quil ntait pas sr de Portal et quil comptait surmoi pour le tenir lil. Je ne voyais aucun motif de refus. Et mme si javais pressenti,

  • lpoque, cette petite combine au sujet de Portal, ctait une raison de plus pour accepteravec enthousiasme. Eh bien, jtais paralys, je ne pouvais pas dire un mot. Je fixais unepetite statuette khmre, sur un tapis vert, ct dun appareil tlphonique. Il mesemblait que jtais rempli de lymphe ou de lait tide. Mercier me disait, avec unepatience anglique qui voilait un peu dirritation :

    Nest-ce pas, jai besoin dtre fix officiellement. Je sais que vous finirez par direoui : il vaudrait mieux accepter tout de suite.

    Il a une barbe dun noir roux, trs parfume. chaque mouvement de sa tte, jerespirais une bouffe de parfum. Et puis, tout dun coup, je me rveillai dun sommeil desix ans.

    La statue me parut dsagrable et stupide et je sentis que je mennuyais profondment.Je ne parvenais pas comprendre pourquoi jtais en Indochine. Quest-ce que je faisaisl ? Pourquoi parlais-je avec ces gens ? Pourquoi tais-je si drlement habill ? Mapassion tait morte. Elle mavait submerg et roul pendant des annes ; prsent, je mesentais vide. Mais ce ntait pas le pis : devant moi, pose avec une sorte dindolence, il yavait une ide volumineuse et fade. Je ne sais pas trop ce que ctait, mais je ne pouvaispas la regarder tant elle mcurait. Tout cela se confondait pour moi avec le parfum de labarbe de Mercier.

    Je me secouai, outr de colre contre lui, je rpondis schement : Je vous remercie, mais je crois que jai assez voyag : il faut maintenant que je rentre

    en France. Le surlendemain, je prenais le bateau pour Marseille.Si je ne me trompe pas, si tous les signes qui samassent sont prcurseurs dun

    nouveau bouleversement de ma vie, eh bien, jai peur. Ce nest pas quelle soit riche, mavie, ni lourde, ni prcieuse. Mais jai peur de ce qui va natre, semparer de moi etmentraner o ? Va-t-il falloir encore que je men aille, que je laisse tout en plan, mesrecherches, mon livre ? Me rveillerai-je dans quelques mois, dans quelques annes,reint, du, au milieu de nouvelles ruines ? Je voudrais voir clair en moi avant quil nesoit trop tard.

    MARDI 30 JANVIER.Rien de nouveau.Jai travaill de neuf heures une heure la bibliothque. Jai mis sur pied le chapitre

    XII et tout ce qui concerne le sjour de Rollebon en Russie, jusqu la mort de Paul Ier.Voil du travail fini : il nen sera plus question jusqu la mise au net.

    Il est une heure et demie. Je suis au caf Mably, je mange un sandwich, tout est peuprs normal. Dailleurs, dans les cafs, tout est toujours normal et particulirement aucaf Mably, cause du grant, M. Fasquelle, qui porte sur sa figure un air de canailleriebien positif et rassurant. Cest bientt lheure de sa sieste, et ses yeux sont dj roses,

  • mais son allure reste vive et dcide. Il se promne entre les tables et sapproche, enconfidence, des consommateurs :

    Cest bien comme cela, monsieur ? Je souris de le voir si vif : aux heures o son tablissement se vide, sa tte se vide

    aussi. De deux quatre le caf est dsert, alors M. Fasquelle fait quelques pas dun airhbt, les garons teignent les lumires et il glisse dans linconscience : quand cethomme est seul, il sendort.

    Il reste encore une vingtaine de clients, des clibataires, de petits ingnieurs, desemploys. Ils djeunent en vitesse dans des pensions de famille quils appellent leurspopotes et, comme ils ont besoin dun peu de luxe, ils viennent ici, aprs leur repas, ilsprennent un caf et jouent au poker das ; ils font un peu de bruit, un bruit inconsistantqui ne me gne pas. Eux aussi, pour exister, il faut quils se mettent plusieurs.

    Moi je vis seul, entirement seul. Je ne parle personne, jamais ; je ne reois rien, jene donne rien. LAutodidacte ne compte pas. Il y a bien Franoise, la patronne du Rendez-vous des Cheminots. Mais est-ce que je lui parle ? Quelquefois, aprs dner, quand elleme sert un bock, je lui demande :

    Vous avez le temps ce soir ? Elle ne dit jamais non et je la suis dans une des grandes chambres du premier tage,

    quelle loue lheure ou la journe. Je ne la paie pas : nous faisons lamour au pair. Elley prend plaisir (il lui faut un homme par jour et elle en a bien dautres que moi) et je mepurge ainsi de certaines mlancolies dont je connais trop bien la cause. Mais nouschangeons peine quelques mots. quoi bon ? Chacun pour soi ; ses yeux, dailleurs,je reste avant tout un client de son caf. Elle me dit, en tant sa robe :

    Dites, vous connaissez a, le Bricot, un apritif ? Parce quil y a deux clients qui enont demand, cette semaine. La petite ne savait pas, elle est venue me prvenir. Ctaientdes voyageurs, ils ont d boire a Paris. Mais je naime pas acheter sans savoir. Si a nevous fait rien, je garderai mes bas.

    Autrefois longtemps mme aprs quelle mait quitt jai pens pour Anny.Maintenant, je ne pense plus pour personne ; je ne me soucie mme pas de chercher desmots. a coule en moi, plus ou moins vite, je ne fixe rien, je laisse aller. La plupart dutemps, faute de sattacher des mots, mes penses restent des brouillards. Elles dessinentdes formes vagues et plaisantes, sengloutissent : aussitt, je les oublie.

    Ces jeunes gens mmerveillent : ils racontent, en buvant leur caf, des histoires netteset vraisemblables. Si on leur demande ce quils ont fait hier, ils ne se troublent pas : ilsvous mettent au courant en deux mots. leur place, je bafouillerais. Il est vrai quepersonne, depuis bien longtemps, ne se soucie plus de lemploi de mon temps. Quand onvit seul, on ne sait mme plus ce que cest que raconter : le vraisemblable disparat enmme temps que les amis. Les vnements aussi, on les laisse couler ; on voit surgirbrusquement des gens qui parlent et qui sen vont, on plonge dans des histoires sans

  • queue ni tte : on ferait un excrable tmoin. Mais tout linvraisemblable, encompensation, tout ce qui ne pourrait pas tre cru dans les cafs, on ne le manque pas.Par exemple samedi, vers quatre heures de laprs-midi, sur le bout du trottoir enplanches du chantier de la gare, une petite femme en bleu ciel courait reculons, en riant,en agitant un mouchoir. En mme temps, un Ngre avec un impermable crme, deschaussures jaunes et un chapeau vert, tournait le coin de la rue et sifflait. La femme estvenue le heurter, toujours reculons, sous une lanterne qui est suspendue la palissadeet quon allume le soir. Il y avait donc l, en mme temps, cette palissade qui sent si fortle bois mouill, cette lanterne, cette petite bonne femme blonde dans les bras dun Ngre,sous un ciel de feu. quatre ou cinq, je suppose que nous aurions remarqu le choc,toutes ces couleurs tendres, le beau manteau bleu qui avait lair dun dredon,limpermable clair, les carreaux rouges de la lanterne ; nous aurions ri de la stupfactionqui paraissait sur ces deux visages denfants.

    Il est rare quun homme seul ait envie de rire : lensemble sest anim pour moi dunsens trs fort et mme farouche, mais pur. Puis il sest disloqu, il nest rest que lalanterne, la palissade et le ciel : ctait encore assez beau. Une heure aprs, la lanternetait allume, le vent soufflait, le ciel tait noir : il ne restait plus rien du tout.

    Tout a nest pas bien neuf ; ces motions inoffensives je ne les ai jamais refuses ; aucontraire. Pour les ressentir il suffit dtre un tout petit peu seul, juste assez pour sedbarrasser au bon moment de la vraisemblance. Mais je restais tout prs des gens, lasurface de la solitude, bien rsolu, en cas dalerte, me rfugier au milieu deux : au fondjtais jusquici un amateur.

    Maintenant, il y a partout des choses comme ce verre de bire, l, sur la table. Quand jele vois, jai envie de dire : pouce, je ne joue plus. Je comprends trs bien que je suis alltrop loin. Je suppose quon ne peut pas faire sa part la solitude. Cela ne veut pas direque je regarde sous mon lit avant de me coucher, ni que japprhende de voir la porte dema chambre souvrir brusquement au milieu de la nuit. Seulement, tout de mme, je suisinquiet : voil une demi-heure que jvite de regarder ce verre de bire. Je regarde au-dessus, au-dessous, droite, gauche : mais lui je ne veux pas le voir. Et je sais trs bienque tous les clibataires qui mentourent ne peuvent mtre daucun secours : il est troptard, je ne peux plus me rfugier parmi eux. Ils viendraient me tapoter lpaule, ils mediraient : Eh bien, quest-ce quil a, ce verre de bire ? Il est comme les autres. Il estbiseaut, avec une anse, il porte un petit cusson avec une pelle et sur lcusson on a crit Spatenbru . Je sais tout cela, mais je sais quil y a autre chose. Presque rien. Mais jene peux plus expliquer ce que je vois. personne. Voil : je glisse tout doucement au fondde leau, vers la peur.

    Je suis seul au milieu de ces voix joyeuses et raisonnables. Tous ces types passent leurtemps sexpliquer, reconnatre avec bonheur quils sont du mme avis. Quelleimportance ils attachent, mon Dieu, penser tous ensemble les mmes choses. Il suffitde voir la tte quils font quand passe au milieu deux un de ces hommes aux yeux depoisson, qui ont lair de regarder en dedans et avec lesquels on ne peut plus du tout

  • tomber daccord. Quand javais huit ans et que je jouais au Luxembourg, il y en avait unqui venait sasseoir dans une gurite, contre la grille qui longe la rue Auguste-Comte. Il neparlait pas, mais, de temps autre, il tendait la jambe et regardait son pied dun aireffray. Ce pied portait une bottine, mais lautre pied tait dans une pantoufle. Le gardiena dit mon oncle que ctait un ancien censeur. On lavait mis la retraite parce quil taitvenu lire les notes trimestrielles dans les classes en habit dacadmicien. Nous en avionsune peur horrible parce que nous sentions quil tait seul. Un jour il a souri Robert, enlui tendant les bras de loin : Robert a failli svanouir. Ce nest pas lair misrable de cetype qui nous faisait peur, ni la tumeur quil avait au cou et qui frottait contre le bord deson faux col : mais nous sentions quil formait dans sa tte des penses de crabe ou delangouste. Et a nous terrorisait, quon pt former des penses de langouste, sur lagurite, sur nos cerceaux, sur les buissons.

    Est-ce donc a qui mattend ? Pour la premire fois cela mennuie dtre seul. Jevoudrais parler quelquun de ce qui marrive avant quil ne soit trop tard, avant que je nefasse peur aux petits garons. Je voudrais quAnny soit l.

    Cest curieux : je viens de remplir dix pages et je nai pas dit la vrit du moins pastoute la vrit. Quand jcrivais, sous la date, Rien de nouveau , ctait avec unemauvaise conscience : en fait une petite histoire, qui nest ni honteuse ni extraordinairerefusait de sortir. Rien de nouveau. Jadmire comme on peut mentir en mettant laraison de son ct. videmment, il ne sest rien produit de nouveau, si lon veut : cematin, huit heures et quart, comme je sortais de lhtel Printania pour me rendre labibliothque, jai voulu et je nai pas pu ramasser un papier qui tranait par terre. Cesttout et ce nest mme pas un vnement. Oui, mais, pour dire toute la vrit, jen ai tprofondment impressionn : jai pens que je ntais plus libre. la bibliothque jaicherch sans y parvenir me dfaire de cette ide. Jai voulu la fuir au caf Mably.Jesprais quelle se dissiperait aux lumires. Mais elle est reste l, en moi, pesante etdouloureuse. Cest elle qui ma dict les pages qui prcdent.

    Pourquoi nen ai-je pas parl ? a doit tre par orgueil, et puis, aussi, un peu parmaladresse. Je nai pas lhabitude de me raconter ce qui marrive, alors je ne retrouve pasbien la succession des vnements, je ne distingue pas ce qui est important. Mais prsent cest fini : jai relu ce que jcrivais au caf Mably et jai eu honte ; je ne veux pasde secrets, ni dtats dme, ni dindicible ; je ne suis ni vierge ni prtre, pour jouer la vieintrieure.

    Il ny a pas grand-chose dire : je nai pas pu ramasser le papier, cest tout.Jaime beaucoup ramasser les marrons, les vieilles loques, surtout les papiers. Il mest

    agrable de les prendre, de fermer ma main sur eux ; pour un peu je les porterais mabouche, comme font les enfants. Anny entrait dans des colres blanches quand jesoulevais par un coin des papiers lourds et somptueux, mais probablement salis demerde. En t ou au dbut de lautomne, on trouve dans les jardins des bouts de journauxque le soleil a cuits, secs et cassants comme des feuilles mortes, si jaunes quon peut les

  • croire passs lacide picrique. Dautres feuillets, lhiver, sont pilonns, broys, maculs,ils retournent la terre. Dautres tout neufs et mme glacs, tout blancs, tout palpitants,sont poss comme des cygnes, mais dj la terre les englue par en dessous. Ils se tordent,ils sarrachent la boue, mais cest pour aller saplatir un peu plus loin, dfinitivement.Tout cela est bon prendre. Quelquefois je les palpe simplement en les regardant de toutprs, dautres fois je les dchire pour entendre leur long crpitement, ou bien, sils sonttrs humides, jy mets le feu, ce qui ne va pas sans peine ; puis jessuie mes paumesremplies de boue un mur ou un tronc darbre.

    Donc, aujourdhui, je regardais les bottes fauves dun officier de cavalerie, qui sortaitde la caserne. En les suivant du regard, jai vu un papier qui gisait ct dune flaque. Jaicru que lofficier allait, de son talon, craser le papier dans la boue, mais non : il aenjamb, dun seul pas, le papier et la flaque. Je me suis approch : ctait une pagergle, arrache sans doute un cahier dcole. La pluie lavait trempe et tordue, elletait couverte de cloques et de boursouflures, comme une main brle. Le trait rouge dela marge avait dteint en une bue rose ; lencre avait coul par endroits. Le bas de la pagedisparaissait sous une crote de boue. Je me suis baiss, je me rjouissais dj de touchercette pte tendre et frache qui se roulerait sous mes doigts en boulettes grises Je naipas pu.

    Je suis rest courb, une seconde, jai lu Dicte : le Hibou blanc , puis je me suisrelev, les mains vides. Je ne suis plus libre, je ne peux plus faire ce que je veux.

    Les objets, cela ne devrait pas toucher, puisque cela ne vit pas. On sen sert, on lesremet en place, on vit au milieu deux : ils sont utiles, rien de plus. Et moi, ils metouchent, cest insupportable. Jai peur dentrer en contact avec eux tout comme silstaient des btes vivantes.

    Maintenant je vois ; je me rappelle mieux ce que jai senti, lautre jour, au bord de lamer, quand je tenais ce galet. Ctait une espce dcurement doucetre. Que ctaitdonc dsagrable ! Et cela venait du galet, jen suis sr, cela passait du galet dans mesmains. Oui, cest cela, cest bien cela : une sorte de nause dans les mains.

    JEUDI MATIN, LA BIBLIOTHQUE.Tout lheure, en descendant lescalier de lhtel, jai entendu Lucie qui faisait, pour la

    centime fois, ses dolances la patronne, tout en encaustiquant les marches. Lapatronne parlait avec effort et par phrases courtes parce quelle navait pas encore sonrtelier ; elle tait peu prs nue, en robe de chambre rose, avec des babouches. Lucietait sale, son habitude ; de temps en temps, elle sarrtait de frotter et se redressait surles genoux pour regarder la patronne. Elle parlait sans interruption, dun air raisonnable.

    Jaimerais cent fois mieux quil courrait, disait-elle ; cela me serait bien gal, dumoment que cela ne lui ferait pas de mal.

    Elle parlait de son mari : sur les quarante ans, cette petite noiraude sest offert, avecses conomies, un ravissant jeune homme, ajusteur aux Usines Lecointe. Elle est

  • malheureuse en mnage. Son mari ne la bat pas, ne la trompe pas : il boit, il entre ivretous les soirs. Il file un mauvais coton ; en trois mois, je lai vu jaunir et fondre. Luciepense que cest la boisson. Je crois plutt quil est tuberculeux.

    Il faut prendre le dessus , disait Lucie.a la ronge, jen suis sr, mais lentement, patiemment : elle prend le dessus, elle nest

    capable ni de se consoler ni de sabandonner son mal. Elle y pense un petit peu, un toutpetit peu, de-ci de-l, elle lcornifle. Surtout quand elle est avec des gens, parce quils laconsolent et aussi parce que a la soulage un peu den parler sur un ton pos, avec lair dedonner des conseils. Quand elle est seule dans les chambres, je lentends qui fredonne,pour sempcher de penser. Mais elle est morose tout le jour, tout de suite lasse etboudeuse :

    Cest l, dit-elle en se touchant la gorge, a ne passe pas. Elle souffre en avare. Elle doit tre avare aussi pour ses plaisirs. Je me demande si elle

    ne souhaite pas, quelquefois, dtre dlivre de cette douleur monotone, de cesmarmonnements qui reprennent ds quelle ne chante plus, si elle ne souhaite pas desouffrir un bon coup, de se noyer dans le dsespoir. Mais, de toute faon, a lui seraitimpossible : elle est noue.

    JEUDI APRS-MIDI. M. de Rollebon tait fort laid. La reine Marie-Antoinette lappelait volontiers sa

    chre guenon . Il avait pourtant toutes les femmes de la cour, non pas en bouffonnantcomme Voisenon, le macaque : par un magntisme qui portait ses belles conqutes auxpires excs de la passion. Il intrigue, joue un rle assez louche dans laffaire du Collier etdisparat en 1790, aprs avoir entretenu un commerce suivi avec Mirabeau-Tonneau etNerciat. On le retrouve en Russie, o il assassine un peu Paul Ier et, de l, il voyage auxpays les plus lointains, aux Indes, en Chine, au Turkestan. Il trafique, cabale, espionne.En 1813, il revient Paris. En 1816, il est parvenu la toute-puissance : il est luniqueconfident de la duchesse dAngoulme. Cette vieille femme capricieuse et bute surdhorribles souvenirs denfance sapaise et sourit quand elle le voit. Par elle, il fait lacour la pluie et le beau temps. En mars 1820, il pouse Mlle de Roquelaure, fort belle etqui a dix-huit ans. M. de Rollebon en a soixante-dix ; il est au fate des honneurs, lapoge de sa vie. Sept mois plus tard, accus de trahison, il est saisi, jet dans un cachoto il meurt aprs cinq ans de captivit, sans quon ait instruit son procs.

    Jai relu avec mlancolie cette note de Germain Berger [6]. Cest par ces quelqueslignes que jai connu dabord M. de Rollebon. Comme il ma paru sduisant et comme,tout de suite, sur ce peu de mots, je lai aim ! Cest pour lui, pour ce petit bonhomme,que je suis ici. Quand je suis revenu de voyage, jaurais pu tout aussi bien me fixer Parisou Marseille. Mais la plupart des documents qui concernent les longs sjours en Francedu marquis sont la bibliothque municipale de Bouville. Rollebon tait chtelain deMarommes. Avant la guerre, on trouvait encore dans cette bourgade un de ses

  • descendants, un architecte qui sappelait Rollebon-Campouyr, et qui fit, sa mort en1912, un legs trs important la bibliothque de Bouville : des lettres du marquis, unfragment de journal, des papiers de toute sorte. Je nai pas encore tout dpouill.

    Je suis content davoir retrouv ces notes. Voil dix ans que je ne les avais pas relues.Mon criture a chang, il me semble : jcrivais plus serr. Comme jaimais M. deRollebon cette anne-l ! Je me souviens dun soir un mardi soir : javais travaill toutle jour la Mazarine ; je venais de deviner, daprs sa correspondance de 1789-1790, lafaon magistrale dont il avait roul Nerciat. Il faisait nuit, je descendais lavenue duMaine et, au coin de la rue de la Gat, jai achet des marrons. tais-je heureux ! Je riaistout seul en pensant la tte quavait d faire Nerciat, lorsquil est revenu dAllemagne.La figure du marquis est comme cette encre : elle a bien pli, depuis que je men occupe.

    Dabord, partir de 1801, je ne comprends plus rien sa conduite. Ce ne sont pas lesdocuments qui font dfaut : lettres, fragments de mmoires, rapports secrets, archives depolice. Jen ai presque trop, au contraire. Ce qui manque dans tous ces tmoignages, cestla fermet, la consistance. Ils ne se contredisent pas, non, mais ils ne saccordent pas nonplus ; ils nont pas lair de concerner la mme personne. Et pourtant les autres historienstravaillent sur des renseignements de mme espce. Comment font-ils ? Est-ce que jesuis plus scrupuleux ou moins intelligent ? Ainsi pose, dailleurs, la question me laisseentirement froid. Au fond, quest-ce que je cherche ? Je nen sais rien. Longtempslhomme, Rollebon, ma intress plus que le livre crire. Mais, maintenant, lhommelhomme commence mennuyer. Cest au livre que je mattache, je sens un besoin deplus en plus fort de lcrire mesure que je vieillis, dirait-on.

    videmment, on peut admettre que Rollebon a pris une part active lassassinat dePaul Ier, quil a accept ensuite une mission de haut espionnage en Orient pour le comptedu tsar et constamment trahi Alexandre au profit de Napolon. Il a pu en mme tempsassumer une correspondance active avec le comte dArtois et lui faire tenir desrenseignements de peu dimportance pour le convaincre de sa fidlit : rien de tout celanest invraisemblable ; Fouch, la mme poque, jouait une comdie autrementcomplexe et dangereuse. Peut-tre aussi le marquis faisait-il pour son compte lecommerce des fusils avec les principauts asiatiques.

    Eh bien, oui : il a pu faire tout a, mais ce nest pas prouv : je commence croirequon ne peut jamais rien prouver. Ce sont des hypothses honntes et qui rendentcompte des faits : mais je sens si bien quelles viennent de moi, quelles sont toutsimplement une manire dunifier mes connaissances. Pas une lueur ne vient du ct deRollebon. Lents, paresseux, maussades, les faits saccommodent la rigueur de lordreque je veux leur donner mais il leur reste extrieur. Jai limpression de faire un travail depure imagination. Encore suis-je bien sr que des personnages de roman auraient lairplus vrais, seraient, en tout cas, plus plaisants.

    VENDREDI.Trois heures. Trois heures, cest toujours trop tard ou trop tt pour tout ce quon veut

  • faire. Un drle de moment dans laprs-midi. Aujourdhui, cest intolrable.Un soleil froid blanchit la poussire des vitres. Ciel ple, brouill de blanc. Les

    ruisseaux taient gels ce matin.Je digre lourdement, prs du calorifre, je sais davance que la journe est perdue. Je

    ne ferai rien de bon, sauf, peut-tre, la nuit tombe. Cest cause du soleil ; il dorevaguement de sales brumes blanches, suspendues en lair au-dessus du chantier, il couledans ma chambre, tout blond, tout ple, il tale sur ma table quatre reflets ternes et faux.

    Ma pipe est badigeonne dun vernis dor qui attire dabord les yeux par une apparencede gaiet : on la regarde, le vernis fond, il ne reste quune grande trane blafarde sur unmorceau de bois. Et tout est ainsi, tout, jusqu mes mains. Quand il se met faire cesoleil-l, le mieux serait daller se coucher. Seulement, jai dormi comme une brute la nuitdernire et je nai pas sommeil.

    Jaimais tant le ciel dhier, un ciel troit, noir de pluie, qui se poussait contre les vitres,comme un visage ridicule et touchant. Ce soleil-ci nest pas ridicule, bien au contraire. Surtout ce que jaime, sur la rouille du chantier, sur les planches pourries de la palissade, iltombe une lumire avare et raisonnable, semblable au regard quon jette, aprs une nuitsans sommeil, sur les dcisions quon a prises denthousiasme la veille, sur les pagesquon a crites sans ratures et dun seul jet. Les quatre cafs du boulevard Victor-Noir, quirayonnent la nuit, cte cte, et qui sont bien plus que des cafs des aquariums, desvaisseaux, des toiles ou de grands yeux blancs ont perdu leur grce ambigu.

    Un jour parfait pour faire un retour sur soi : ces froides clarts que le soleil projette,comme un jugement sans indulgence, sur les cratures elles entrent en moi par lesyeux ; je suis clair, au-dedans, par une lumire appauvrissante. Un quart dheuresuffirait, jen suis sr, pour que je parvienne au suprme dgot de moi. Merci beaucoup,je ny tiens pas. Je ne relirai pas non plus ce que jai crit hier sur le sjour de Rollebon Saint-Ptersbourg. Je reste assis, bras ballants, ou bien je trace quelques mots, sanscourage, je bille, jattends que la nuit tombe. Quand il fera noir, les objets et moi, noussortirons des limbes.

    Rollebon a-t-il ou non particip lassassinat de Paul Ier ? a, cest la question du jour :jen suis arriv l et je ne puis continuer sans avoir dcid.

    Daprs Tcherkoff, il tait pay par le comte Pahlen. La plupart des conjurs, ditTcherkoff, se fussent contents de dposer le tsar et de lenfermer. (Alexandre sembleavoir t, en effet, partisan de cette solution.) Mais Pahlen aurait voulu en finir tout faitavec Paul. M. de Rollebon aurait t charg de pousser individuellement les conjurs lassassinat.

    Il rendit visite chacun deux et mimait la scne qui aurait lieu, avec une puissanceincomparable. Ainsi il fit natre ou dveloppa chez eux la folie du meurtre.

    Mais je me dfie de Tcherkoff. Ce nest pas un tmoin raisonnable, cest un magesadique et un demi-fou : il tourne tout au dmoniaque. Je ne vois pas du tout M. de

  • Rollebon dans ce rle mlodramatique. Il aurait mim la scne de lassassinat ? Allonsdonc ! Il est froid, il nentrane pas lordinaire : il ne fait pas voir, il insinue, et samthode, ple et sans couleur, ne peut russir quavec des hommes de son bord, desintrigants accessibles aux raisons, des politiques.

    Adhmar de Rollebon, crit Mme de Charrires, ne peignait point en parlant, nefaisait pas de gestes, ne changeait point dintonation. Il gardait les yeux mi-clos et cest peine si lon surprenait, entre ses cils, lextrme bord de ses prunelles grises. Il y a peudannes que jose mavouer quil mennuyait au-del du possible. Il parlait un peucomme crivait labb Mably.

    Et cest cet homme-l qui, par son talent de mime Mais alors comment sduisait-ildonc les femmes ? Et puis, il y a cette histoire curieuse que rapporte Sgur et qui meparat vraie :

    En 1787, dans une auberge prs de Moulins, un vieil homme se mourait, ami deDiderot, form par les philosophes. Les prtres des environs taient sur les dents : ilsavaient tout tent en vain ; le bonhomme ne voulait pas des derniers sacrements, il taitpanthiste. M. de Rollebon, qui passait et ne croyait rien, gagea contre le cur deMoulins quil ne lui faudrait pas deux heures pour ramener le malade des sentimentschrtiens. Le cur tint le pari et perdit : entrepris trois heures du matin, le malade seconfessa cinq heures et mourut sept. tes-vous si fort dans lart de la dispute ?demanda le cur, vous lemportez sur les ntres ! Je nai pas disput, rpondit M. deRollebon, je lui ai fait peur de lenfer.

    prsent, a-t-il pris une part effective lassassinat ? Ce soir-l, vers huit heures, unofficier de ses amis le reconduisit jusqu sa porte. Sil est ressorti, comment a-t-il putraverser Saint-Ptersbourg sans tre inquit ? Paul, demi fou, avait donn lordredarrter, partir de neuf heures du soir, tous les passants, sauf les sages-femmes et lesmdecins. Faut-il croire labsurde lgende selon laquelle Rollebon aurait d se dguiseren sage-femme pour parvenir jusquau palais ? Aprs tout, il en tait bien capable. En toutcas, il ntait pas chez lui la nuit de lassassinat, cela semble prouv. Alexandre devait lesouponner fortement, puisquun des premiers actes de son rgne fut dloigner lemarquis sous le vague prtexte dune mission en Extrme-Orient.

    M. de Rollebon massomme. Je me lve. Je remue dans cette lumire ple ; je la voischanger sur mes mains et sur les manches de ma veste : je ne peux pas assez dire commeelle me dgote. Je bille. Jallume la lampe, sur la table : peut-tre sa clart pourra-t-ellecombattre celle du jour. Mais non : la lampe fait tout juste autour de son pied une marepitoyable. Jteins, je me lve. Au mur, il y a un trou blanc, la glace. Cest un pige. Je saisque je vais my laisser prendre. a y est. La chose grise vient dapparatre dans la glace. Jemapproche et je la regarde, je ne peux plus men aller.

    Cest le reflet de mon visage. Souvent, dans ces journes perdues, je reste lecontempler. Je ny comprends rien, ce visage. Ceux des autres ont un sens. Pas le mien.Je ne peux mme pas dcider sil est beau ou laid. Je pense quil est laid, parce quon me

  • la dit. Mais cela ne me frappe pas. Au fond je suis mme choqu quon puisse luiattribuer des qualits de ce genre, comme si on appelait beau ou laid un morceau de terreou bien un bloc de rocher.

    Il y a quand mme une chose qui fait plaisir voir, au-dessus des molles rgions desjoues, au-dessus du front : cest cette belle flamme rouge qui dore mon crne, ce sont mescheveux. a, cest agrable regarder. Cest une couleur nette au moins : je suis contentdtre roux. Cest l, dans la glace, a se fait voir, a rayonne. Jai encore de la chance : simon front portait une de ces chevelures ternes qui narrivent pas se dcider entre lechtain et le blond, ma figure se perdrait dans le vague, elle me donnerait le vertige.

    Mon regard descend lentement, avec ennui, sur ce front, sur ces joues : il ne rencontrerien de ferme, il sensable. videmment, il y a l un nez, des yeux, une bouche, mais touta na pas de sens, ni mme dexpression humaine. Pourtant Anny et Vlines metrouvaient lair vivant ; il se peut que je sois trop habitu mon visage. Ma tante Bigeoisme disait, quand jtais petit : Si tu te regardes trop longtemps dans la glace, tu y verrasun singe. Jai d me regarder encore plus longtemps : ce que je vois est bien au-dessousdu singe, la lisire du monde vgtal, au niveau des polypes. a vit, je ne dis pas non ;mais ce nest pas cette vie-l quAnny pensait : je vois de lgers tressaillements, je voisune chair fade qui spanouit et palpite avec abandon. Les yeux surtout, de si prs, sonthorribles. Cest vitreux, mou, aveugle, bord de rouge, on dirait des cailles de poisson.

    Je mappuie de tout mon poids sur le rebord de faence, japproche mon visage de laglace jusqu la toucher. Les yeux, le nez et la bouche disparaissent : il ne reste plus riendhumain. Des rides brunes de chaque ct du gonflement fivreux des lvres, descrevasses, des taupinires. Un soyeux duvet blanc court sur les grandes pentes des joues,deux poils sortent des narines : cest une carte gologique en relief. Et, malgr tout, cemonde lunaire mest familier. Je ne peux pas dire que jen reconnaisse les dtails. Maislensemble me fait une impression de dj vu qui mengourdit : je glisse doucement dansle sommeil.

    Je voudrais me ressaisir : une sensation vive et tranche me dlivrerait. Je plaque mamain gauche contre ma joue, je tire sur la peau ; je me fais la grimace. Toute une moitide mon visage cde, la moiti gauche de la bouche se tord et senfle, en dcouvrant unedent, lorbite souvre sur un globe blanc, sur une chair rose et saignante. Ce nest pas ceque je cherchais : rien de fort, rien de neuf ; du doux, du flou, du dj vu ! Je mendors lesyeux ouverts, dj le visage grandit, grandit dans la glace, cest un immense halo ple quiglisse dans la lumire

    Ce qui me rveille brusquement, cest que je perds lquilibre. Je me retrouve califourchon sur une chaise, encore tout tourdi. Est-ce que les autres hommes ontautant de peine juger de leur visage ? Il me semble que je vois le mien comme je sensmon corps, par une sensation sourde et organique. Mais les autres ? Mais Rollebon, parexemple ? Est-ce que a lendormait aussi de regarder dans les miroirs ce que Mme deGenlis appelle son petit visage rid, propre et net, tout grl de petite vrole, o il y avaitune malice singulire, qui sautait aux yeux, quelque effort quil ft pour la dissimuler. Il

  • prenait, ajoute-t-elle, grand soin de sa coiffure et jamais je ne le vis sans perruque. Maisses joues taient dun bleu qui tirait sur le noir parce quil avait la barbe paisse et quil sevoulait raser lui-mme, ce quil faisait fort mal. Il avait coutume de se barbouiller deblanc de cruse, la manire de Grimm. M. de Dangeville disait quil ressemblait, avectout ce blanc et tout ce bleu, un fromage de Roquefort.

    Il me semble quil devait tre bien plaisant. Mais, aprs tout, ce nest pas ainsi quilapparut Mme de Charrires. Elle le trouvait, je crois, plutt teint. Peut-tre est-ilimpossible de comprendre son propre visage. Ou peut-tre est-ce parce que je suis unhomme seul ? Les gens qui vivent en socit ont appris se voir, dans les glaces, telsquils apparaissent leurs amis. Je nai pas damis : est-ce pour cela que ma chair est sinue ? On dirait oui, on dirait la nature sans les hommes.

    Je nai plus de got travailler, je ne peux plus rien faire, quattendre la nuit.

    Cinq heures et demie.

    a ne va pas ! a ne va pas du tout : je lai, la salet, la Nause. Et cette fois-ci, cestnouveau : a ma pris dans un caf. Les cafs taient jusquici mon seul refuge parce quilssont pleins de monde et bien clairs : il ny aura mme plus a ; quand je serai traqudans ma chambre, je ne saurai plus o aller.

    Je venais pour baiser, mais javais peine pouss la porte que Madeleine, la serveuse,ma cri :

    La patronne nest pas l, elle est en ville faire des courses. Jai senti une vive dception au sexe, un long chatouillement dsagrable. En mme

    temps, je sentais ma chemise qui frottait contre le bout de mes seins et jtais entour,saisi, par un lent tourbillon color, un tourbillon de brouillard, de lumires dans la fume,dans les glaces, avec les banquettes qui luisaient au fond et je ne voyais ni pourquoictait l, ni pourquoi ctait comme a. Jtais sur le pas de la porte, jhsitais et puis unremous se produisit, une ombre passa au plafond et je me suis senti pouss en avant. Jeflottais, jtais tourdi par les brumes lumineuses qui mentraient de partout la fois.Madeleine est venue en flottant mter mon pardessus et jai remarqu quelle stait tirles cheveux en arrire et mis des boucles doreilles : je ne la reconnaissais pas. Jeregardais ses grandes joues qui nen finissaient pas de filer vers les oreilles. Au creux desjoues, sous les pommettes, il y avait deux taches roses bien isoles qui avaient lair desennuyer sur cette chair pauvre. Les joues filaient, filaient vers les oreilles et Madeleinesouriait :

    Quest-ce que vous prenez, monsieur Antoine ? Alors la Nause ma saisi, je me suis laiss tomber sur la banquette, je ne savais mme

    plus o jtais ; je voyais tourner lentement les couleurs autour de moi, javais envie devomir. Et voil : depuis, la Nause ne ma pas quitt, elle me tient.

  • Jai pay. Madeleine a enlev ma soucoupe. Mon verre crase contre le marbre uneflaque de bire jaune, o flotte une bulle. La banquette est dfonce, lendroit o je suisassis, et je suis contraint, pour ne pas glisser, dappuyer fortement mes semelles contre lesol ; il fait froid. droite, ils jouent aux cartes sur un tapis de laine. Je ne les ai pas vus,en entrant ; jai senti simplement quil y avait un paquet tide ; moiti sur la banquette,moiti sur la table du fond, avec des paires de bras qui sagitaient. Depuis, Madeleine leura apport des cartes, le tapis et les jetons dans une sbile. Ils sont trois ou cinq, je ne saispas, je nai pas le courage de les regarder. Jai un ressort de cass : je peux mouvoir lesyeux mais pas la tte. La tte est toute molle, lastique, on dirait quelle est juste posesur mon cou ; si je la tourne, je vais la laisser tomber. Tout de mme, jentends un soufflecourt et je vois de temps en temps, du coin de lil, un clair rougeaud couvert de poilsblancs. Cest une main.

    Quand la patronne fait des courses, cest son cousin qui la remplace au comptoir. Ilsappelle Adolphe. Jai commenc le regarder en masseyant et jai continu parce que jene pouvais pas tourner la tte. Il est en bras de chemise, avec des bretelles mauves ; il aroul les manches de sa chemise jusquau-dessus du coude. Les bretelles se voient peinesur la chemise bleue, elles sont tout effaces, enfouies dans le bleu, mais cest de la faussehumilit : en fait, elles ne se laissent pas oublier, elles magacent par leur enttement demoutons, comme si, parties pour devenir violettes, elles staient arrtes en route sansabandonner leurs prtentions. On a envie de leur dire : Allez-y, devenez violettes etquon nen parle plus. Mais non, elles restent en suspens, butes dans leur effortinachev. Parfois le bleu qui les entoure glisse sur elles et les recouvre tout fait : je resteun instant sans les voir. Mais ce nest quune vague, bientt le bleu plit par places et jevois rapparatre des lots dun mauve hsitant, qui slargissent, se rejoignent etreconstituent les bretelles. Le cousin Adolphe na pas dyeux : ses paupires gonfles etretrousses souvrent tout juste un peu sur du blanc. Il sourit dun air endormi ; de temps autre, il sbroue, jappe et se dbat faiblement, comme un chien qui rve.

    Sa chemise de coton bleu se dtache joyeusement sur un mur chocolat. a aussi adonne la Nause. Ou plutt cest la Nause. La Nause nest pas en moi : je la ressens l-bas sur le mur, sur les bretelles, partout autour de moi. Elle ne fait quun avec le caf,cest moi qui suis en elle.

    ma droite, le paquet tide se met bruire, il agite ses paires de bras. Tiens, le voil ton atout. Quest-ce que cest latout ? Grande chine noire

    courbe sur le jeu : Hahaha ! Quoi ? Voil latout, il vient de le jouer. Je ne sais pas,je nai pas vu Si, maintenant, je viens de jouer atout. Ah bon, alors atout cur. Ilchantonne : Atout cur, Atout cur. -tout-cur. Parl : Quest-ce que cest,monsieur ? quest-ce que cest, monsieur ? Je prends !

    De nouveau, le silence le got de sucre de lair, dans mon arrire-bouche. Les odeurs.Les bretelles.

    Le cousin sest lev, il a fait quelques pas, il a mis ses mains derrire son dos, il sourit,il lve la tte et se renverse en arrire, sur lextrmit des talons. En cette position, il

  • sendort. Il est l, oscillant, il sourit toujours, ses joues tremblent. Il va tomber. Ilsincline en arrire, sincline, sincline, la face entirement tourne vers le plafond puis,au moment de tomber, il se rattrape adroitement au rebord du comptoir et rtablit sonquilibre. Aprs quoi, il recommence. Jen ai assez, jappelle la serveuse :

    Madeleine, jouez-moi un air, au phono, vous serez gentille. Celui qui me plat, voussavez : Some of these days.

    Oui, mais a va peut-tre ennuyer ces messieurs ; ces messieurs naiment pas lamusique, quand ils font leur partie. Ah ! je vais leur demander.

    Je fais un gros effort et je tourne la tte. Ils sont quatre. Elle se penche sur un vieillardpourpre qui porte au bout du nez un lorgnon cercl de noir. Il cache son jeu contre sapoitrine et me jette un regard par en dessous.

    Faites donc, monsieur. Sourires. Il a les dents pourries. Ce nest pas lui quappartient la main rouge, cest

    son voisin, un type moustaches noires. Ce type moustaches possde dimmensesnarines, qui pourraient pomper de lair pour toute une famille et qui lui mangent lamoiti du visage, mais, malgr cela, il respire par la bouche en haletant un peu. Il y a aussiavec eux un jeune homme tte de chien. Je ne distingue pas le quatrime joueur.

    Les cartes tombent sur le tapis de laine, en tournoyant. Puis des mains aux doigtsbagus viennent les ramasser, grattant le tapis de leurs ongles. Les mains font des tachesblanches sur le tapis, elles ont lair souffl et poussireux. Il tombe toujours dautrescartes, les mains vont et viennent. Quelle drle doccupation : a na pas lair dun jeu, nidun rite [7], ni dune habitude. Je crois quils font a pour remplir le temps, toutsimplement. Mais le temps est trop large, il ne se laisse pas remplir. Tout ce quon yplonge samollit et stire. Ce geste, par exemple, de la main rouge, qui ramasse les cartesen trbuchant : il est tout flasque. Il faudrait le dcoudre et tailler dedans.

    Madeleine tourne la manivelle du phonographe. Pourvu quelle ne se soit pas trompe,quelle nait pas mis, comme lautre jour, le grand air de Cavalleria Rusticana. Mais non,cest bien a, je reconnais lair ds les premires mesures. Cest un vieux ragtime avecrefrain chant. Je lai entendu siffler en 1917 par des soldats amricains dans les rues deLa Rochelle. Il doit dater davant-guerre [8]. Mais lenregistrement est beaucoup plusrcent. Tout de mme, cest le plus vieux disque de la collection, un disque Path pouraiguille saphir.

    Tout lheure viendra le refrain : cest lui surtout que jaime et la manire abruptedont il se jette en avant, comme une falaise contre la mer. Pour linstant, cest le jazz quijoue ; il ny a pas de mlodie, juste des notes, une myriade de petites secousses. Elles neconnaissent pas de repos, un ordre inflexible les fait natre et les dtruit, sans leur laisserjamais le loisir de se reprendre, dexister pour soi. Elles courent, elles se pressent, ellesme frappent au passage dun coup sec et sanantissent. Jaimerais bien les retenir, maisje sais que, si jarrivais en arrter une, il ne resterait plus entre mes doigts quun son

  • canaille et languissant. Il faut que jaccepte leur mort ; cette mort, je dois mme lavouloir : je connais peu dimpressions plus pres ni plus fortes.

    Je commence me rchauffer, me sentir heureux. a nest encore riendextraordinaire, cest un petit bonheur de Nause : il stale au fond de la flaquevisqueuse, au fond de notre temps le temps des bretelles mauves et des banquettesdfonces , il est fait dinstants larges et mous, qui sagrandissent par les bords en tachedhuile. peine n, il est dj vieux, il me semble que je le connais depuis vingt ans.

    Il y a un autre bonheur : au-dehors, il y a cette bande dacier, ltroite dure de lamusique, qui traverse notre temps de part en part, et le refuse et le dchire de ses schespetites pointes ; il y a un autre temps.

    M. Randu joue cur, tu mets le manillon. La voix glisse et disparat. Rien ne mord sur le ruban dacier, ni la porte qui souvre, ni

    la bouffe dair froid qui se coule sur mes genoux, ni larrive du vtrinaire avec sa petitefille : la musique perce ses formes vagues et passe au travers. peine assise, la petite fillea t saisie : elle se tient raide, les yeux grands ouverts ; elle coute, en frottant la table deson poing.

    Quelques secondes encore et la Ngresse va chanter. a semble invitable, si forte estla ncessit de cette musique : rien ne peut linterrompre, rien qui vienne de ce temps ole monde est affal ; elle cessera delle-mme, par ordre. Si jaime cette belle voix, cestsurtout pour a : ce nest ni pour son ampleur ni pour sa tristesse, cest quelle estlvnement que tant de notes ont prpar, de si loin, en mourant pour quil naisse. Etpourtant je suis inquiet ; il faudrait si peu de chose pour que le disque sarrte : quunressort se brise, que le cousin Adolphe ait un caprice. Comme il est trange, comme il estmouvant que cette duret soit si fragile. Rien ne peut linterrompre et tout peut la briser.

    Le dernier accord sest ananti. Dans le bref silence qui suit, je sens fortement que a yest, que quelque chose est arriv.

    Silence.Some of these days

    Youll miss me honey ! [9]

    Ce qui vient darriver, cest que la Nause a disparu. Quand la voix sest leve, dans lesilence, jai senti mon corps se durcir et la Nause sest vanouie. Dun coup : ctaitpresque pnible de devenir ainsi tout dur, tout rutilant. En mme temps la dure de lamusique se dilatait, senflait comme une trombe. Elle emplissait la salle de satransparence mtallique, en crasant contre les murs notre temps misrable. Je suis dansla musique. Dans les glaces roulent des globes de feu ; des anneaux de fume lesencerclent et tournent, voilant et dvoilant le dur sourire de la lumire. Mon verre debire sest rapetiss, il se tasse sur la table : il a lair dense, indispensable. Je veux leprendre et le soupeser, jtends la main Mon Dieu ! Cest a surtout qui a chang, cesont mes gestes. Ce mouvement de mon bras sest dvelopp comme un thme

  • majestueux, il a gliss le long du chant de la Ngresse ; il ma sembl que je dansais.Le visage dAdolphe est l, pos contre le mur chocolat ; il a lair tout proche. Au

    moment o ma main se refermait, jai vu sa tte ; elle avait lvidence, la ncessit duneconclusion. Je presse mes doigts contre le verre, je regarde Adolphe : je suis heureux.

    Voil ! Une voix slance sur un fond de rumeur. Cest mon voisin qui parle, le vieillard cuit.

    Ses joues font une tache violette sur le cuir brun de la banquette. Il claque une cartecontre la table. La manille de carreau.

    Mais le jeune homme tte de chien sourit. Le joueur rougeaud, courb sur la table, leguette par en dessous, prt bondir.

    Et voil ! La main du jeune homme sort de lombre, plane un instant, blanche, indolente, puis

    fond soudain comme un milan et presse une carte contre le tapis. Le gros rougeaud sauteen lair :

    Merde ! Il coupe. La silhouette du roi de cur parat entre des doigts crisps, puis on le retourne sur le

    nez et le jeu continue. Beau roi, venu de si loin, prpar par tant de combinaisons, partant de gestes disparus. Le voil qui disparat son tour, pour que naissent dautrescombinaisons et dautres gestes, des attaques, des rpliques, des retours de fortune, unefoule de petites aventures.

    Je suis mu, je sens mon corps comme une machine de prcision au repos. Moi, jai eude vraies aventures. Je nen retrouve aucun dtail, mais japerois lenchanementrigoureux des circonstances. Jai travers les mers, jai laiss des villes derrire moi et jairemont des fleuves ou bien je me suis enfonc dans des forts, et jallais toujours versdautres villes. Jai eu des femmes, je me suis battu avec des types ; et jamais je nepouvais revenir en arrire, pas plus quun disque ne peut tourner rebours. Et tout celame menait o ? cette minute-ci, cette banquette, dans cette bulle de clart toutebourdonnante de musique.

    And when you leave me.Oui, moi qui aimais tant, Rome, masseoir au bord du Tibre, Barcelone, le soir,

    descendre et remonter cent fois les Ramblas, moi qui prs dAngkor, dans llot du Barayde Prah-Kan vis un banian nouer ses racines autour de la chapelle des Nagas, je suis ici, jevis dans la mme seconde que ces joueurs de manille, jcoute une Ngresse qui chantetandis quau-dehors rde la faible nuit.

    Le disque sest arrt.La nuit est entre, doucereuse, hsitante. On ne la voit pas, mais elle est l, elle voile

    les lampes ; on respire dans lair quelque chose dpais : cest elle. Il fait froid. Un desjoueurs pousse les cartes en dsordre vers un autre qui les rassemble. Il y en a une qui est

  • reste en arrire. Est-ce quils ne la voient pas ? Cest le neuf de cur. Quelquun la prendenfin, la donne au jeune homme tte de chien.

    Ah ! Cest le neuf de cur ! Cest bien, je vais partir. Le vieillard violac se penche sur une feuille en suant la

    pointe dun crayon. Madeleine le regarde dun il clair et vide. Le jeune homme tourne etretourne le neuf de cur entre ses doigts. Mon Dieu !

    Je me lve pniblement ; dans la glace, au-dessus du crne du vtrinaire, je voisglisser un visage inhumain.

    Tout lheure, jirai au cinma.

    Lair me fait du bien : il na pas le got du sucre, ni lodeur vineuse du vermouth. Maisbon Dieu quil fait froid.

    Il est sept heures et demie, je nai pas faim et le cinma ne commence qu neufheures, que vais-je faire ? Il faut que je marche vite, pour me rchauffer. Jhsite :derrire moi le boulevard conduit au cur de la ville, aux grandes parures de feu des ruescentrales, au Palais Paramount, lImprial, aux grands Magasins Jahan. a ne me tentepas du tout : cest lheure de lapritif ; les choses vivantes, les chiens, les hommes, toutesles masses molles qui se meuvent spontanment, jen ai assez vu pour linstant.

    Je tourne sur la gauche, je vais menfoncer dans ce trou, l-bas, au bout de la rangedes becs de gaz : je vais suivre le boulevard Noir jusqu lavenue Galvani. Le trou souffleun vent glacial : l-bas il ny a que des pierres et de la terre. Les pierres, cest dur et a nebouge pas.

    Il y a un bout de chemin ennuyeux : sur le trottoir de droite, une masse gazeuse, griseavec des tranes de feu fait un bruit de coquillage : cest la vieille gare. Sa prsence afcond les cent premiers mtres du boulevard Noir depuis le boulevard de la Redoutejusqu la rue Paradis , y a fait natre une dizaine de rverbres et, cte cte, quatrecafs, le Rendez-vous des Cheminots et trois autres, qui languissent tout le jour, mais quisclairent le soir et projettent des rectangles lumineux sur la chausse. Je prends encoretrois bains de lumire jaune, je vois sortir de lpicerie-mercerie Rabache une vieillefemme qui ramne son fichu sur sa tte et se met courir : prsent cest fini. Je suis surle bord du trottoir de la rue Paradis, ct du dernier rverbre. Le ruban de bitume secasse net. De lautre ct de la rue, cest le noir et la boue. Je traverse la rue Paradis. Jemarche du pied droit dans une flaque deau, ma chaussette est trempe ; la promenadecommence.

    On nhabite pas cette rgion du boulevard Noir. Le climat y est trop rude, le sol tropingrat pour que la vie sy fixe et sy dveloppe. Les trois Scieries des Frres Soleil (lesFrres Soleil ont fourni la vote lambrisse de lglise Sainte-Ccile-de-la-Mer, qui cotacent mille francs) souvrent lOuest, de toutes leurs portes et de toutes leurs fentres,sur la douce rue Jeanne-Berthe-Curoy, quelles emplissent de ronronnements. Au

  • boulevard Victor-Noir elles prsentent leurs trois dos qui rejoignent des murs. Cesbtiments bordent le trottoir de gauche sur quatre cents mtres : pas la moindre fentre,pas mme une lucarne.

    Cette fois jai march des deux pieds dans le ruisseau. Je traverse la chausse : surlautre trottoir un unique bec de gaz, comme un phare lextrme pointe de la terre,claire une palissade dfonce, dmantele par endroits.

    Des morceaux daffiches adhrent encore aux planches. Un beau visage plein de hainegrimace sur un fond vert, dchir en toile ; au-dessous du nez, quelquun a crayonn unemoustache crocs. Sur un autre lambeau, on peut encore dchiffrer le mot purtre encaractres blancs do tombent des gouttes rouges, peut-tre des gouttes de sang. Il sepeut que le visage et le mot aient fait partie de la mme affiche. prsent laffiche estlacre, les liens simples et voulus qui les unissaient ont disparu, mais une autre unitsest tablie delle-mme entre la bouche tordue, les gouttes de sang, les lettres blanches,la dsinence cre ; on dirait quune passion criminelle et sans repos cherche sexprimer par ces signes mystrieux. Entre les planches on peut voir briller les feux de lavoie ferre. Un long mur fait suite la palissade. Un mur sans troues, sans portes, sansfentres qui sarrte deux cents mtres plus loin, contre une maison. Jai dpass lechamp daction du rverbre ; jentre dans le trou noir. Jai limpression, en voyant monombre mes pieds se fondre dans les tnbres, de plonger dans une eau glace. Devantmoi, tout au fond, travers des paisseurs de noir, je distingue une pleur rose : cestlavenue Galvani. Je me retourne ; derrire le bec de gaz, trs loin, il y a un soupon declart : a, cest la gare avec les quatre cafs. Derrire moi, devant moi il y a des gens quiboivent et jouent aux cartes dans des brasseries. Ici il ny a que du noir. Le vent mapportepar intermittence une petite sonnerie solitaire, qui vient de loin. Les bruits domestiques,le ronflement des autos, les cris, les aboiements ne sloignent gure des rues claires,ils restent au chaud. Mais cette sonnerie perce les tnbres et parvient jusquici : elle estplus dure, moins humaine que les autres bruits.

    Je marrte pour lcouter. Jai froid, les oreilles me font mal ; elles doivent tre toutesrouges. Mais je ne me sens plus ; je suis gagn par la puret de ce qui mentoure : rien nevit ; le vent siffle, des lignes raides fuient dans la nuit. Le boulevard Noir na pas la mineindcente des rues bourgeoises, qui font des grces aux passants. Personne na pris soinde le parer : cest tout juste un envers. Lenvers de la rue Jeanne-Berthe-Curoy, delavenue Galvani. Aux environs de la gare, les Bouvillois le surveillent encore un petitpeu ; ils le nettoient de temps en temps, cause des voyageurs. Mais, tout de suite aprs,ils labandonnent et il file tout droit, aveuglment, pour aller se cogner dans lavenueGalvani. La ville la oubli. Quelquefois, un gros camion couleur de terre le traverse toute vitesse, avec un bruit de tonnerre. On ny assassine mme pas, faute dassassins etde victimes. Le boulevard Noir est inhumain. Comme un minral. Comme un triangle.Cest une chance quil y ait un boulevard comme a Bouville. Dordinaire on nen trouveque dans les capitales, Berlin, du ct de Neuklln ou encore vers Friedrichshain Londres derrire Greenwich. Des couloirs droits et sales, en plein courant dair, avec delarges trottoirs sans arbres. Ils sont presque toujours hors de lenceinte, dans ces tranges

  • quartiers o lon fabrique les villes, prs des gares de marchandises, des dpts detramways, des abattoirs, des gazomtres. Deux jours aprs laverse, quand toute la villeest moite sous le soleil, et rayonne de chaleur humide, ils sont encore tout froids, ilsconservent leur boue et leurs flaques. Ils ont mme des flaques deau qui ne schentjamais, sauf un mois dans lanne, en aot.

    La Nause est reste l-bas, dans la lumire jaune. Je suis heureux : ce froid est si pur,si pure cette nuit ; ne suis-je pas moi-mme une vague dair glac ? Navoir ni sang, nilymphe, ni chair. Couler dans ce long canal vers cette pleur l-bas. Ntre que du froid.

    Voil des gens. Deux ombres. Quavaient-ils besoin de venir ici ?Cest une petite femme qui tire un homme par la manche. Elle parle dune voix rapide

    et menue. Je ne comprends pas ce quelle dit, cause du vent. Tu la fermeras, oui ? dit lhomme.Elle parle toujours. Brusquement, il la repousse. Ils se regardent, hsitants, puis

    lhomme enfonce les mains dans ses poches et part sans se retourner.Lhomme a disparu. Trois mtres peine me sparent prsent de la femme. Tout

    coup des sons rauques et graves la dchirent, sarrachent delle et remplissent toute larue, avec une violence extraordinaire :

    Charles, je ten prie, tu sais ce que je tai dit ? Charles, reviens, jen ai assez, je suistrop malheureuse !

    Je passe si prs delle que je pourrais la toucher. Cest mais comment croire que cettechair en feu, cette face rayonnante de douleur ? pourtant je reconnais le fichu, lemanteau et la grosse envie lie de vin quelle a sur la main droite ; cest elle, cest Lucie, lafemme de mnage. Je nose lui offrir mon appui, mais il faut quelle puisse le rclamer aubesoin : je passe lentement devant elle en la regardant. Ses yeux se fixent sur moi, maiselle ne parat pas me voir ; elle a lair de ne pas sy reconnatre dans sa souffrance. Je faisquelques pas. Je me retourne

    Oui, cest elle, cest Lucie. Mais transfigure, hors delle-mme, souffrant avec une follegnrosit. Je lenvie. Elle est l, toute droite, cartant les bras, comme si elle attendait lesstigmates ; elle ouvre la bouche, elle suffoque. Jai limpression que les murs ont grandi,de chaque ct de la rue, quils se sont rapprochs, quelle est au fond dun puits.Jattends quelques instants : jai peur quelle ne tombe raide : elle est trop malingre poursupporter cette douleur insolite. Mais elle ne bouge pas, elle a lair minralise commetout ce qui lentoure. Un instant je me demande si je ne mtais pas tromp sur elle, si cenest pas sa vraie nature qui mest soudain rvle

    Lucie met un petit gmissement. Elle porte la main sa gorge en ouvrant de grandsyeux tonns. Non, ce nest pas en elle quelle puise la force de tant souffrir. a lui vientdu dehors cest ce boulevard. Il faudrait la prendre par les paules, lemmener auxlumires, au milieu des gens, dans les rues douces et roses : l-bas, on ne peut passouffrir si fort ; elle samollirait, elle retrouverait son air positif et le niveau ordinaire de

  • ses souffrances.Je lui tourne le dos. Aprs tout, elle a de la chance. Moi je suis bien trop calme, depuis

    trois ans. Je ne peux plus rien recevoir de ces solitudes tragiques, quun peu de puret vide. Je men vais.

    JEUDI 11 HEURES ET DEMIE.Jai travaill deux heures dans la salle de lecture. Je suis descendu dans la cour des

    Hypothques pour fumer une pipe. Place pave de briques roses. Les Bouvillois en sontfiers parce quelle date du XVIIIe sicle. lentre de la rue Chamade et de la rueSuspdard, de vieilles chanes barrent laccs aux voitures. Ces dames en noir, quiviennent promener leurs chiens, glissent sous les arcades, le long des murs. Ellessavancent rarement jusquau plein jour, mais elles jettent de ct des regards de jeunesfilles, furtifs et satisfaits, sur la statue de Gustave Imptraz. Elles ne doivent pas savoir lenom de ce gant de bronze, mais elles voient bien, sa redingote et son haut-de-forme,que ce fut quelquun du beau monde. Il tient son chapeau de la main gauche et pose lamain droite sur une pile din-folio : cest un peu comme si leur grand-pre tait l, sur cesocle, coul en bronze. Elles nont pas besoin de le regarder longtemps pour comprendrequil pensait comme elles, tout juste comme elles, sur tous les sujets. Au service de leurspetites ides troites et solides il a mis son autorit et limmense rudition puise dansles in-folio que sa lourde main crase. Les dames en noir se sentent soulages, ellespeuvent vaquer tranquillement aux soins du mnage, promener leur chien : les saintesides, les bonnes ides quelles tiennent de leurs pres, elles nont plus la responsabilitde les dfendre ; un homme de bronze sen est fait le gardien.

    La Grande Encyclopdie consacre quelques lignes ce personnage ; je les ai lues landernier. Javais pos le volume sur lentablement dune fentre ; travers la vitre, jepouvais voir le crne vert dImptraz. Jappris quil florissait vers 1890. Il tait inspecteurdacadmie. Il peignait dexquises bagatelles et fit trois livres : De la popularit chez lesGrecs anciens (1887), La pdagogie de Rollin (1891) et un Testament potique en1899. Il mourut en 1902, emportant les regrets mus de ses ressortissants et des gens degot.

    Je me suis accot la faade de la bibliothque. Je tire sur ma pipe qui menace desteindre. Je vois une vieille dame qui sort craintivement de la galerie en arcades et quiregarde Imptraz dun air fin et obstin. Elle senhardit soudain, elle traverse la cour detoute la vitesse de ses pattes et sarrte un moment devant la statue en remuant lesmandibules. Puis elle se sauve, noire sur le pav rose, et disparat dans une lzarde dumur.

    Peut-tre que cette place tait gaie, vers 1800, avec ses briques roses et ses maisons. prsent elle a quelque chose de sec et de mauvais, une pointe dlicate dhorreur. a vientde ce bonhomme, l-haut, sur son socle. En coulant cet universitaire dans le bronze, onen a fait un sorcier.

  • Je regarde Imptraz en face. Il na pas dyeux, peine de nez, une barbe ronge parcette lpre trange qui sabat quelquefois, comme une pidmie, sur toutes les statuesdun quartier. Il salue ; son gilet, lendroit du cur, porte une grande tache vert clair. Il alair souffreteux et mauvais. Il ne vit pas, non, mais il nest pas non plus inanim. Unesourde puissance mane de lui ; cest comme un vent qui me repousse : Imptraz voudraitme chasser de la cour des Hypothques. Je ne partirai pas avant davoir achev cette pipe.

    Une grande ombre maigre surgit brusquement derrire moi. Je sursaute. Excusez-moi, monsieur, je ne voulais pas vous dranger. Jai vu que vos lvres

    remuaient. Vous rptiez sans doute des phrases de votre livre. Il rit. Vous faisiez lachasse aux alexandrins.

    Je regarde lAutodidacte avec stupeur. Mais il a lair surpris de ma surprise : Ne doit-on pas, monsieur, viter soigneusement les alexandrins dans la prose ? Jai baiss lgrement dans son estime. Je lui demande ce quil fait ici, cette heure. Il

    mexplique que son patron lui a donn cong et quil est venu directement labibliothque ; quil ne djeunera pas, quil lira jusqu la fermeture. Je ne lcoute plus,mais il a d scarter de son sujet primitif car jentends tout coup :

    avoir comme vous le bonheur dcrire un livre. Il faut que je dise quelque chose. Bonheur dis-je dun air dubitatif.Il se mprend sur le sens de ma rponse et corrige rapidement : Monsieur, jaurais d dire : mrite. Nous montons lescalier. Je nai pas envie de travailler. Quelquun a laiss Eugnie

    Grandet sur la table, le livre est ouvert la page vingt-sept. Je le saisis machinalement, jeme mets lire la page vingt-sept, puis la page vingt-huit : je nai pas le courage decommencer par le dbut. LAutodidacte sest dirig vers les rayons du mur dun pas vif ; ilrapporte deux volumes quil pose sur la table, de lair dun chien qui a trouv un os.

    Quest-ce que vous lisez ? Il me semble quil rpugne me le dire : il hsite un peu, roule ses grands yeux gars,

    puis il me tend les livres dun air contraint. Ce sont La tourbe et les tourbires, deLarbaltrier, et Hitopadsa ou lInstruction utile, de Lastex. Eh bien ? Je ne vois pas cequi le gne : ces lectures me paraissent fort dcentes. Par acquit de conscience je feuilletteHitopadsa et je ny vois rien que dlev.

    Trois heures.

    Jai abandonn Eugnie Grandet. Je me suis mis au travail, mais sans courage.LAutodidacte, qui voit que jcris, mobserve avec une concupiscence respectueuse. Detemps en temps je lve un peu la tte, je vois limmense faux col droit do sort son coude poulet. Il porte des vtements rps, mais son linge est dune blancheur blouissante.

  • Sur le mme rayon il vient de prendre un autre volume, dont je dchiffre le titre lenvers : La Flche de Caudebec, chronique normande, par Mlle Julie Lavergne. Leslectures de lAutodidacte me dconcertent toujours.

    Tout dun coup les noms des derniers auteurs dont il a consult les ouvrages mereviennent la mmoire : Lambert, Langlois, Larbaltrier, Lastex, Lavergne. Cest uneillumination ; jai compris la mthode de lAutodidacte : il sinstruit dans lordrealphabtique.

    Je le contemple avec une espce dadmiration. Quelle volont ne lui faut-il pas, pourraliser lentement, obstinment un plan de si vaste envergure ? Un jour, il y a sept ans (ilma dit quil tudiait depuis sept ans) il est entr en grande pompe dans cette salle. Il aparcouru du regard les innombrables livres qui tapissent les murs et il a d dire, peuprs comme Rastignac : nous deux, Science humaine. Puis il est all prendre lepremier livre du premier rayon dextrme droite ; il la ouvert la premire page, avec unsentiment de respect et deffroi joint une dcision inbranlable. Il en est aujourdhui L. K. aprs J, L. aprs K. Il est pass brutalement de ltude des coloptres celle de lathorie des quanta, dun ouvrage sur Tamerlan un pamphlet catholique contre ledarwinisme : pas un instant il ne sest dconcert. Il a tout lu ; il a emmagasin dans satte la moiti de ce quon sait sur la parthnogense, la moiti des arguments contre lavivisection. Derrire lui, devant lui, il y a un univers. Et le jour approche o il dira, enfermant le dernier volume du dernier rayon dextrme gauche : Et maintenant ?

    Cest lheure de son goter, il mange dun air candide du pain et une tablette de GalaPeter. Ses paupires sont baisses et je puis contempler loisir ses beaux cils recourbs des cils de femme. Il dgage une odeur de vieux tabac, laquelle se mle, quand il souffle,le doux parfum du chocolat.

    VENDREDI, 3 HEURES.Un peu plus, jtais pris au pige de la glace. Je lvite, mais cest pour tomber dans le

    pige de la vitre : dsuvr, bras ballants je mapproche de la fentre. Le Chantier, LaPalissade, la Vieille Gare. la Vieille Gare, la Palissade, le Chantier. Je bille si fortquune larme me vient aux yeux. Je tiens ma pipe de la main droite et mon paquet detabac de la main gauche. Il faudrait bourrer cette pipe. Mais je nen ai pas le courage. Mesbras pendent, jappuie mon front contre le carreau. Cette vieille femme magace. Elletrottine avec enttement, avec des yeux perdus. Parfois elle sarrte dun air apeur,comme si un invisible danger lavait frle. La voil sous ma fentre, le vent plaque sesjupes contre ses genoux. Elle sarrte, elle arrange son fichu. Ses mains tremblent. Ellerepart : prsent, je la vois de dos. Vieille cloporte ! Je suppose quelle va tourner droitedans le boulevard Noir. a lui fait une centaine de mtres parcourir : du train dont elleva, elle y mettra bien dix minutes, dix minutes pendant lesquelles je resterai comme a, la regarder, le front coll contre la vitre. Elle va sarrter vingt fois, repartir, sarrter

    Je vois lavenir. Il est l, pos dans la rue, peine plus ple que le prsent. Qua-t-ilbesoin de se raliser ? Quest-ce que a lui donnera de plus ? La vieille sloigne en

  • clopinant, elle sarrte, elle tire sur une mche grise qui schappe de son fichu. Ellemarche, elle tait l, maintenant, elle est ici je ne sais plus o jen suis : est-ce que jevois ses gestes, est-ce que je les prvois ? Je ne distingue plus le prsent du futur etpourtant a dure, a se ralise peu peu ; la vieille avance dans la rue dserte ; elledplace ses gros souliers dhomme. Cest a le temps, le temps tout nu, a vient lentement lexistence, a se fait attendre et quand a vient, on est cur parce quon saperoitque ctait dj l depuis longtemps. La vieille approche du coin de la rue, ce nest plusquun petit tas dtoffes noires. Eh bien, oui, je veux bien, cest neuf, a, elle ntait pas l-bas tout lheure. Mais cest du neuf terni, dflor, qui ne peut jamais surprendre. Elle vatourner le coin de la rue, elle tourne pendant une ternit.

    Je marrache de la fentre et parcours la chambre en chancelant ; je menglue aumiroir, je me regarde, je me dgote : encore une ternit. Finalement jchappe monimage et je vais mabattre sur mon lit. Je regarde le plafond, je voudrais dormir.

    Calme. Calme. Je ne sens plus le glissement, les frlements du temps. Je vois desimages au plafond. Des ronds de lumire dabord, puis des croix. a papillonne. Et puisvoil une autre image qui se forme ; au fond de mes yeux, celle-l. Cest un grand animalagenouill. Je vois ses pattes de devant et son bt. Le reste est embrum. Pourtant je lereconnais bien : cest un chameau que jai vu Marrakech, attach une pierre. Il staitagenouill et relev six fois de suite ; des gamins riaient et lexcitaient de la voix.

    Il y a deux ans, ctait merveilleux : je navais qu fermer les yeux, aussitt ma ttebourdonnait comme une ruche, je revoyais des visages, des arbres, des maisons, uneJaponaise de Kamaishi qui se lavait nue dans un tonneau, un Russe mort et vid par unelarge plaie bante, tout son sang en mare ct de lui. Je retrouvais le got du couscous,lodeur dhuile qui remplit, , midi, les rues de Burgos, lodeur de fenouil qui flotte danscelles de Tetuan, les sifflements des ptres grecs ; jtais mu. Voil bien longtemps quecette joie sest use. Va-t-elle renatre aujourdhui ?

    Un soleil torride, dans ma tte, glisse roidement, comme une plaque de lanternemagique. Il est suivi dun morceau de ciel bleu ; aprs quelques secousses il simmobilise,jen suis tout dor en dedans. De quelle journe marocaine (ou algrienne ? ousyrienne ?) cet clat sest-il soudain dtach ? Je me laisse couler dans le pass.

    Mekns. Comment donc tait-il ce montagnard qui nous fit peur dans une ruelle, entrela mosque Berdaine et cette place charmante quombrage un mrier ? Il vint sur nous,Anny tait ma droite. Ou ma gauche ?

    Ce soleil et ce ciel bleu ntaient que tromperie. Cest la centime fois que je my laisseprendre. Mes souvenirs sont comme les pistoles dans la bourse du diable : quand onlouvrit, on ny trouva que des feuilles mortes.

    Du montagnard, je ne vois plus quun gros il crev, laiteux. Cet il est-il mme bien lui ? Le mdecin qui mexposait Bakou le principe des avortoirs dtat, tait borgne luiaussi et, quand je veux me rappeler son visage, cest encore ce globe blanchtre qui parat.Ces deux hommes, comme les Nornes, nont quun il quils se passent tour de rle.

  • Pour cette place de Mekns, o jallais pourtant chaque jour, cest encore plus simple :je ne la vois plus du tout. Il me reste le vague sentiment quelle tait charmante, et cescinq mots indissolublement lis : une place charmante de Mekns. Sans doute, si je fermeles yeux ou si je fixe vaguement le plafond, je peux reconstituer la scne : un arbre auloin, une forme sombre et trapue court sur moi. Mais jinvente tout cela pour les besoinsde la cause. Ce Marocain tait grand et sec, dailleurs je lai vu seulement lorsquil metouchait. Ainsi je sais encore quil tait grand et sec : certaines connaissances abrgesdemeurent dans ma mmoire. Mais je ne vois plus rien : jai beau fouiller le pass je nenretire plus que des bribes dimages et je ne sais pas trs bien ce quelles reprsentent, ni sice sont des souvenirs ou des fictions.

    Il y a beaucoup de cas dailleurs o ces bribes elles-mmes ont disparu : il ne reste plusque des mots : je pourrais encore raconter les histoires, les raconter trop bien (pourlanecdote je ne crains personne, sauf les officiers de mer et les professionnels), mais cene sont plus que des carcasses. Il y est question dun type qui fait ceci ou cela, mais anest pas moi, je nai rien de commun avec lui. Il se promne dans des pays sur lesquels jene suis pas plus renseign que si je ny avais jamais t. Quelquefois, dans mon rcit, ilarrive que je prononce de ces beaux noms quon lit dans les atlas, Aranjuez ouCanterbury. Ils font natre en moi des images toutes neuves, comme en forment, daprsleurs lectures, les gens qui nont jamais voyag : je rve sur des mots, voil tout.

    Pour cent histoires mortes, il demeure tout de mme une ou deux histoires vivantes.Celles-l je les voque avec prcaution, quelquefois, pas trop souvent, de peur de les user.Jen pche une, je revois le dcor, les personnages, les attitudes. Tout coup, je marrte :jai senti une usure, jai vu pointer un mot sous la trame des sensations. Ce mot-l, jedevine quil va bientt prendre la place de plusieurs images que jaime. Aussitt jemarrte, je pense vite autre chose ; je ne veux pas fatiguer mes souvenirs. En vain ; laprochaine fois que je les voquerai, une bonne partie sen sera fige.

    Jbauche un vague mouvement pour me lever, pour aller chercher mes photos deMekns, dans la caisse que jai pousse sous ma table. quoi bon ? Ces aphrodisiaquesnont plus gure deffet sur ma mmoire. Lautre jour jai retrouv sous un buvard unepetite photo plie. Une femme souriait, prs dun bassin. Jai contempl un moment cettepersonne, sans la reconnatre. Puis au verso, jai lu : Anny. Portsmouth, 7 avril 27.

    Jamais je nai eu si fort quaujourdhui le sentiment dtre sans dimensions secrtes,limit mon corps, aux penses lgres qui montent de lui comme des bulles. Jeconstruis mes souvenirs avec mon prsent. Je suis rejet, dlaiss dans le prsent. Lepass, jessaie en vain de le rejoindre : je ne peux pas mchapper.

    On frappe. Cest lAutodidacte : je lavais oubli. Je lui ai promis de lui montrer mesphotos de voyage. Que le diable lemporte.

    Il sassied sur une chaise ; ses fesses tendues touchent le dossier et son buste roidesincline en avant. Je saute en bas de mon lit, je donne de la lumire :

    Mais comment donc, monsieur ? Nous tions fort bien.

  • Pas pour voir des photographies Je lui prends son chapeau dont il ne sait que faire. Cest vrai, monsieur ? Vous voulez bien me les montrer ? Mais naturellement. Cest un calcul : jespre quil va se taire, pendant quil les regardera. Je plonge sous la

    table, je pousse la caisse contre ses souliers vernis, je dpose sur ses genoux une brassede cartes postales et de photos : Espagne et Maroc espagnol.

    Mais je vois bien son air riant et ouvert que je me suis singulirement tromp encomptant le rduire au silence. Il jette un coup dil sur une vue de Saint-Sbastien prisedu mont Igueldo, la repose prcautionneusement sur la table et reste un instantsilencieux. Puis il soupire :

    Ah ! monsieur. Vous avez de la chance. Si ce quon dit est vrai, les voyages sont lameilleure cole. tes-vous de cet avis, monsieur ?

    Je fais un geste vague. Heureusement, il na pas fini. Ce doit tre un tel bouleversement. Si jamais je devais faire un voyage, il me semble

    que je voudrais, avant de partir, noter par crit les moindres traits de mon caractre pourpouvoir comparer, en revenant, ce que jtais et ce que je suis devenu. Jai lu quil y a desvoyageurs qui ont tellement chang au physique comme au moral, qu leur retour leursplus proches parents ne les reconnaissaient pas.

    Il manie distraitement un gros paquet de photographies. Il en prend une et la pose surla table sans la regarder ; puis il fixe avec intensit la photo suivante qui reprsente unsaint Jrme, sculpt sur une chaise de la cathdrale de Burgos.

    Avez-vous vu ce Christ en peau de bte qui est Burgos ? Il y a un livre bien curieux,monsieur, sur ces statues en peau de bte et mme en peau humaine. Et la Vierge noire ?Elle nest pas Burgos, elle est Saragosse ? Mais il y en a peut-tre une Burgos ? Lesplerins lembrassent, nest-ce pas ? je veux dire : celle de Saragosse. Et il y a uneempreinte de son pied sur une dalle ? Qui est dans un trou ? o les mres poussent leursenfants ?

    Tout raide, il pousse des deux mains un enfant imaginaire. On dirait quil refuse lesprsents dArtaxerxs.

    Ah ! les coutumes, monsieur, cest cest curieux. Un peu essouffl, il pointe vers moi sa grande mchoire dne. Il sent le tabac et leau

    croupie. Ses beaux yeux gars brillent comme des globes de feu et ses rares cheveuxnimbent son crne de bue. Sous ce crne, des Samoydes, des Nyams-Nyams, desMalgaches, des Fugiens clbrent les solennits les plus tranges, mangent leurs vieuxpres, leurs enfants, tournent sur eux-mmes au son du tam-tam jusqulvanouissement, se livrent la frnsie de lamok, brlent leurs morts, les exposent surles toits, les abandonnent au fil de leau sur une barque illumine dune torche,

  • saccouplent au hasard, mre et fils, pre et fille, frre et sur, se mutilent, se chtrent, sedistendent les lvres avec des plateaux, se font sculpter sur les reins des animauxmonstrueux.

    Peut-on dire, avec Pascal, que la coutume est une seconde nature ? Il a plant ses yeux noirs dans les miens, il implore une rponse. Cest selon , dis-je.Il respire. Cest aussi ce que je me disais, monsieur. Mais je me dfie tant de moi-mme ; il

    faudrait avoir tout lu. Mais la photographie suivante, cest du dlire. Il jette un cri de joie. Sgovie ! Sgovie ! Mais jai lu un livre sur Sgovie. Il ajoute avec une certaine noblesse : Monsieur, je ne me rappelle plus le nom de son auteur. Jai parfois des absences. N

    No Nod Impossible, lui dis-je vivement, vous nen tes qu Lavergne Je regrette aussitt ma phrase : aprs tout il ne ma jamais parl de cette mthode de

    lecture, ce doit tre un dlire secret. En effet, il perd contenance et ses grosses lvressavancent dun air pleurard. Puis il baisse la tte et regarde une dizaine de cartes postalessans dire mot.

    Mais je vois bien, au bout de trente secondes, quun enthousiasme puissant le gonfle etquil va crever sil ne parle :

    Quand jaurai fini mon instruction (je compte encore six ans pour cela), je mejoindrai, si cela mest permis, aux tudiants et aux professeurs qui font une croisireannuelle dans le Proche-Orient. Je voudrais prciser certaines connaissances, dit-il aveconction, et jaimerais aussi quil marrivt de linattendu, du nouveau, des aventures pourtout dire.

    Il a baiss la voix et pris lair coquin. Quelle espce daventures ? lui dis-je tonn. Mais toutes les espces, monsieur. On se trompe de train. On descend dans une ville

    inconnue. On perd son portefeuille, on est arrt par erreur, on passe la nuit en prison.Monsieur, jai cru quon pouvait dfinir laventure : un vnement qui sort de lordinaire,sans tre forcment extraordinaire. On parle de la magie des aventures. Cette expressionvous semble-t-elle juste ? Je voudrais vous poser une question, monsieur.

    Quest-ce que cest ? Il rougit et sourit.

  • Cest peut-tre indiscret Dites toujours. Il se penche vers moi et demande, les yeux mi-clos : Vous avez eu beaucoup daventures, monsieur ? Je rponds machinalement : Quelques-unes

    en me rejetant en arrire, pour viter son souffle empest. Oui, jai dit celamachinalement, sans y penser. Dordinaire, en effet, je suis plutt fier davoir eu tantdaventures. Mais aujourdhui, peine ai-je prononc ces mots, que je suis pris dunegrande indignation contre moi-mme : il me semble que je mens, que de ma vie je nai eula moindre aventure, ou plutt je ne sais mme plus ce que ce mot veut dire. En mmetemps pse sur mes paules ce mme dcouragement qui me prit Hano, il y a prs dequatre ans, quand Mercier me pressait de me joindre lui et que je fixais sans rpondreune statuette khmre. Et lIDE est l, cette grosse masse blanche qui mavait tantdgot alors : je ne lavais pas revue depuis quatre ans.

    Pourrai-je vous demander , dit lAutodidacte.Parbleu ! De lui en raconter une, de ces fameuses aventures. Mais je ne veux plus dire

    un mot sur ce sujet. L, dis-je, pench par-dessus ses paules troites et mettant le doigt sur une photo,

    l, cest Santillane, le plus joli village dEspagne. Le Santillane de Gil Blas ? Je ne croyais pas quil existt. Ah ! monsieur, comme

    votre conversation est profitable. On voit bien que vous avez voyag.

    Jai mis lAutodidacte la porte, aprs avoir bourr ses poches de cartes postales, degravures et de photos. Il est parti enchant et jai teint la lumire. prsent, je suis seul.Pas tout fait seul. Il y a encore cette ide, devant moi, qui attend. Elle sest mise enboule, elle reste l comme un gros chat ; elle nexplique rien, elle ne bouge pas et secontente de dire non. Non, je nai pas eu daventures.

    Je bourre ma pipe, je lallume, je mtends sur mon lit en mettant un manteau sur mesjambes. Ce qui mtonne, cest de me sentir si triste et si las. Mme si ctait vrai que jenai jamais eu daventures, quest-ce que a pourrait bien me faire ? Dabord, il me sembleque cest une pure question de mots. Cette affaire de Mekns, par exemple, laquelle jepensais tout lheure : un Marocain sauta sur moi et voulut me frapper dun grand canif.Mais je lui lanai un coup de poing qui latteignit au-dessous de la tempe Alors il se mit crier en arabe, et un tas de pouilleux apparurent qui nous poursuivirent jusquau soukAttarin. Eh bien, on peut appeler a du nom quon voudra, mais, de toute faon, cest unvnement qui Mest arriv.

  • Il fait tout fait noir et je ne sais plus trs bien si ma pipe est allume. Un tramwaypasse : clair rouge au plafond. Puis cest une lourde voiture qui fait trembler la maison. Ildoit tre six heures.

    Je nai pas eu daventures. Il mest arriv des histoires, des vnements, des incidents,tout ce quon voudra. Mais pas des aventures. Ce nest pas une question de mots ; jecommence comprendre. Il y a quelque chose quoi je tenais plus qu tout le reste sans men rendre bien compte. Ce ntait pas lamour, Dieu non, ni la gloire, ni larichesse. Ctait Enfin je mtais imagin qu de certains moments ma vie pouvaitprendre une qualit rare et prcieuse. Il ntait pas besoin de circonstancesextraordinaires : je demandais tout juste un peu de rigueur. Ma vie prsente na rien detrs brillant : mais de temps en temps, par exemple quand on jouait de la musique dansles cafs, je revenais en arrire et je me disais : autrefois, Londres, Mekns, Tokyojai connu des moments admirables, jai eu des aventures. Cest a quon menlve, prsent. Je viens dapprendre, brusquement, sans raison apparente, que je me suis mentipendant dix ans. Les aventures sont dans les livres. Et naturellement, tout ce quonraconte dans les livres peut arriver pour de vrai, mais pas de la mme manire. Cest cette manire darriver que je tenais si fort.

    Il aurait fallu dabord que les commencements fussent de vrais commencements.Hlas ! je vois si bien maintenant ce que jai voulu. De vrais commencements,apparaissant comme une sonnerie de trompette, comme les premires notes dun air dejazz, brusquement, coupant court lennui, raffermissant la dure ; de ces soirs entre lessoirs dont on dit ensuite : Je me promenais, ctait un soir de mai. On se promne, lalune vient de se lever, on est oisif, vacant, un peu vide. Et puis dun coup, on pense : Quelque chose est arriv. Nimporte quoi : un lger craquement dans lombre, unesilhouette lgre qui traverse la rue. Mais ce mince vnement nest pas pareil auxautres : tout de suite on voit quil est lavant dune grande forme dont le dessin se perddans la brume et lon se dit aussi : Quelque chose commence.

    Quelque chose commence pour finir : laventure ne se laisse pas mettre de rallonge ;elle na de sens que par sa mort. Vers cette mort, qui sera peut-tre aussi la mienne. Jesuis entran sans retour. Chaque instant ne parat que pour amener ceux qui suivent. chaque instant je tiens de tout mon cur : je sais quil est unique ; irremplaable etpourtant je ne ferais pas un geste pour lempcher de sanantir. Cette dernire minuteque je passe Berlin, Londres dans les bras de cette femme, rencontre lavant-veille minute que jaime passionnment, femme que je suis prs daimer elle vaprendre fin, je le sais. Tout lheure je partirai pour un autre pays. Je ne retrouverai nicette femme ni jamais cette nuit. Je me penche sur chaque seconde, jessaie de lpuiser ;rien ne passe que je ne saisisse, que je ne fixe pour jamais en moi, rien, ni la tendressefugitive de ces beaux yeux, ni les bruits de la rue, ni la clart fausse du petit jour : etcependant la minute scoule et je ne la retiens pas, jaime quelle passe.

    Et puis tout dun coup quelque cho