Pierre Michel, "Jean-Paul Sartre et Octave Mirbeau"

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  • 8/14/2019 Pierre Michel, "Jean-Paul Sartre et Octave Mirbeau"

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    PIERRE M I C H E L

    JEAN-PAUL SARTRE

    ET

    OCTAVE MIRBEAU

    Socit Octave Mirbeau

    Angers - 2005

    1

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    INTRODUCTION

    quelque cinquante ans de distance, Octave Mirbeau et Jean-Paul Sartre, tout

    en tant considrs comme scandaleux par les bien-pensants de tout poil, ont incarn la

    figure de lintellectuel engag dans les affaires de la cit, voire de lintellectuel

    symbolique rendu intouchable par la force dune plume acre et redoute autant que

    par sa clbrit internationale1. Individualistes et foncirement libertaires, ils ont tous les

    deux, nonobstant leur marginalit revendique, exerc pendant des dcennies une

    manire de magistre, non seulement thique, mais aussi politique et littraire2

    . Ce nestvidemment pas par hasard si les deux crivains, romanciers, dramaturges et

    chroniqueurs, galement prolifiques et polygraphes3, galement inclassables, galement

    sulfureux, quoique finalement consacrs, ont t associs dans un numro de la dfunte

    revue Dix-neuf / Vingtqui leur a t consacr. Malheureusement les deux parties du

    volume ont t conues indpendamment lune de lautre4 et simplement juxtaposes,

    comme sil y avait solution de continuit entre lauteur du Journal dune femme de

    chambre et celui de La Nause. Cest ce lien qui les unit que je voudrais aujourdhui

    tenter de rtablir, par-dessus le demi-sicle qui les spare, et par-del les videntes

    diffrences de situations et de formes dengagement.

    1 Quoique surveill de prs, Mirbeau na t ni emprisonn, ni inculp, en dpit de ses articlestombant sous le coup des lois sclrates de 1893-1894 et de la chasse aux intellectuels dreyfusardslance par Cavaignac en 1898. Sartre de son ct na pas davantage t inculp au moment du procs durseau Jeanson et du Manifeste des 121, bnficiant de la cauteleuse indulgence du gnral de Gaulle,qui aurait dclar son propos : On nemprisonne pas Voltaire.

    2 Ils ont tous deux crit force prfaces offertes de jeunes auteurs et ont lanc spectaculairementdes crivains inconnus : Mirbeau Maurice Maeterlinck, en 1890, dans un tonitruant article duFigaro, et lacouturire Marguerite Audoux, en 1910, et Sartre Nathalie Sarraute en 1947, Franz Fanon en 1961, et

    surtout Jean Genet, en 1952. On a parl alors de sartronisation 3 Il existe cependant une diffrence non ngligeable : Mirbeau ncrivait le plus souvent que parobligation professionnelle, pour assurer sa subsistance de journaliste, et, pour ce qui est de son uvrelittraire signe de son nom, il la enfante lentement, et presque toujours dans la douleur. En revanche,Sartre tait un boulimique de lcriture et souffrait mme dune graphomanie, voire dune logorrheverbale, linstar de Victor Hugo, rvlatrices dune nvrose profonde et durable, quil a lui-mmereconnue comme absolument bourgeoise et qui sera lorigine de son ironique autobiographie, LesMots. Pour tenir le coup, en dpit de cette stupfiante prolixit, il avalait toutes sortes de drogues, quedtaille sa biographe : Deux paquets de cigarettes des Boyard papier brun et de nombreuses pipesbourres de tabac brun; plus d'un litre d'alcool (vin, bire, alcool blanc, whiskies, etc.), deux centsmilligrammes d'amphtamines; quinze grammes d'aspirine ; plusieurs grammes de barbituriques, sanscompter les cafs, ths et autres graisses de son alimentation quotidienne (Annie Cohen-Solal, Sartre,Gallimard, 1985, p. 485).

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    La premire partie, consacre Mirbeau a t coordonne par lonore Reverzy, cependant quele dossier Sartre ltait par Jean-Franois Louette.

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    longs et difficiles combats pour la Vrit et la Justice, les vertus cardinales des

    dreyfusards. Sans nous interdire, dans un deuxime temps, dembrasser rapidement

    lensemble de leurs carrires politico-littraires, nous nous appuierons essentiellement,

    dans un premier temps, sur deux romans problmatiques autant quemblmatiques,quils ont ports longtemps en eux avant den accoucher (neuf ans pour Mirbeau, huit

    ans pour Sartre) et qui se prsentent sous la forme dun journal tenu par deux

    personnages solitaires : dune part, paru en 1900 chez Charpentier-Fasquelle, celui de la

    soubrette Clestine, dont le prnom trompeur12 rappelle la clbre entremetteuse de

    Fernando de Rojas ; et, dautre part, publi en 1938 chez Gallimard, celui dAntoine

    Roquentin, rentier13, historien et ex-aventurier, dont le patronyme ne saurait manquer de

    rappeler le Folantin, anti-hros du pr-sartrien roman de Huysmans, vau leau. Par-

    del les diffrences dpoque, de sexe, de statut social et de culture, qui sont loin dtre

    indiffrentes14, les deux diaristes ont en commun une perception nauseuse de lhumaine

    condition, dune part, et, dautre part, une vision minemment dmystificatrice et

    anarchisante de lordre social bourgeois de nature nous inciter le subvertir15. Sartre

    nayant jamais cach son admiration pour Mirbeau16, principalement pourLe Journal

    dune femme de chambre, le rapprochement avecLa Nause na rien de gratuit, dautant

    plus que dautres rminiscences mirbelliennes apparaissent la mme poque dans deux

    plus du rle de spectateur de la vie sociale et commence assumer sa responsabilit dcrivain, aprs lesannes de lOccupation allemande o son peu dactivits autres que philosophiques (cest en 1943 quil

    publie Ltre et le nant) a donn lieu des controverses. Michel Winock (art. cit., p. 35) crit cepropos : Il faut en convenir, la conscience politique de Sartre nest pas prcoce . Quant Pascal Ory,il explique la radicalit de lengagement de Sartre par la suite par une sorte de mouvementcompensatoire ( Millsime 1905 , LHistoire, fvrier 2005, p. 51), ce qui rejoint linterprtationdAnnie Cohen-Solal, dans sa biographie de Sartre (Gallimard, 1985, p. 202) : Comme sil fallaitracheter son pass, laver une souillure, repartir de zro.

    12 Comme celui de Clara du Jardin des supplices, qui initie lanonyme narrateur aux plus noirsmystres, Clestine est fascine par le vice, la pourriture et le crime, alors que leurs prnoms connotent lalumire et la spiritualit.

    13 Roquentin crit quil possde un capital de 300 000 francs, qui lui rapporte 1 200 francs derentes par mois (p. 243). Pour La Nause, les indications de page renvoient ldition du Livre de Pochede 1959. PourLe Journal dune femme de chambre, elles renvoient mon dition critique, parue dans letome II de luvre romanesque de Mirbeau, Buchet/Chastel Socit Octave Mirbeau, 2001. Une autre

    dition, dote dune nouvelle prface, Le Journal dune femme de chambre, ou voyage au bout de lanause , est accessible gratuitement sur le site Internet des ditions du Boucher.14 Le fait que Clestine soit une femme et, surtout, une domestique donne a priori son journal un

    caractre subversif. Car une chambrire nest pas suppose sexprimer par la plume surtout par letruchement de celle de Mirbeau ! et la littrature est lapanage des classes dominantes et supposescultives et, en leur sein, presque exclusivement celui des hommes.

    15 DansLa Force de lge, Simone de Beauvoir voquera notre anarchisme antibourgeois , enparlant de lpoque au cours de laquelle Sartre a travaill La Nause. Pour sa part, Annie-Cohen-Solal lejuge alors violemment anarchiste il scrute le monde, les marges de la socit, les bas-fonds, dansce quils livrent de plus morbide, de plus obscne, de plus repoussant et considre que le couple quilconstitue avec Simone de Beauvoir repose sur un mme anarchisme foncier et un mme rejet delhypocrisie sociale (Sartre, Gallimard, 1985, pp. 160-161).

    16 Il se dit grand admirateur de Mirbeau dans sescrits de jeunesse (Gallimard, 1990, p. 145).

    Interrog ce propos par Michel Contat, il le lui confirme oralement : Jtais grand admirateur deMirbeau, dieu sait pourquoi (ibidem, p. 515). Nous allons prcisment essayer de comprendre pourquoi.

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    nouvelles du recueil Le Mur, publi en 193917. On pourrait mme ajouter que LEnfer,

    dHenri Barbusse (1908), dont linfluence sur le premier Sartre a t souvent releve, est

    une uvre typiquement mirbellienne et pourrait donc constituer, sinon le chanon

    manquant, du moins un lien entre les deux romans de notre corpus. Reste savoir si, pour autant, nause et engagement prennent les mmes formes et ont la mme

    signification chez Mirbeau et chez Sartre.

    Pour rpondre cette question, nous ne nous appesantirons pas sur les

    similitudes qui ne concernent pas directement notre propos : par exemple, le dcor de la

    Haute Normandie commun aux deux romans18, lvocation du viol et de lhorrible

    assassinat, non lucids, dune petite fille ventre chez Mirbeau (p. 498), trangle

    chez Sartre19 (p. 144) , la complaisance, stigmatise par les critiques bourgeois, pour ce

    quils appellent lobscnit, ou encore, sur le plan stylistique, le mme got pour

    limparfait du subjonctif, le choix de patronymes grotesques pour les personnages que le

    ridicule doit tuer20, ou lemploi par Sartre dexpressions mirbelliennes telles que

    horrible grimace (p. 62), larve coulante (p. 190) ou visage de Mduse21 (p.

    203), ou dun oxymore tel que extase horrible (p. 185), qui ne saurait manquer de

    rappelerLe Jardin des supplices autant queLe Journal dune femme de chambre. Nous

    ninsisterons pas davantage sur une diffrence vidente de statut littraire et social et

    dapproche philosophique entre les deux auteurs, que nous ne signalons que pour