48772224 SARTRE Jean Paul • Sartre Cent Ans de Liberte Le Monde Des Livres Vendredi 11 Mars 2005

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  • LITTRATURES ESSAIS

    On commmore, oncommmore. Lesmagazines mettentSartre en couverturetout en se demandant

    sil faut le brler ou en affirmantquil ne suscite plus que lindiffren-ce, quand ce nest pas les deux enmme temps. Bref, ce mort insup-porte encore beaucoup. Pour laffi-che de lexposition de la Biblioth-que nationale de France, on a choisiun Sartre sans son habituelle cigaret-te la main, comme sil risquait deprcipiter encore une fois la jeu-nesse dans le vice ou au moins dansla transgression. Luvre, Dieu soitlou, reste lindex. Mais comme

    elle est voue loubli, on se conten-te dappeler mdiatiquement aurelev des fameuses erreurs deSartre qui la disqualifient.En fvrier 1940, Jean-Paul Sartre,

    jeune crivain prometteur, mobilisen Alsace dans cette drle deguerre qui nclate pas, sinterro-ge sur sa gnration : Y a-t-il euavant la guerre beaucoup de jeunesgens plus solides que nous ntions ?Plus solides que Nizan, que Guille,quAron, que le Castor [Simone deBeauvoir] ? Nous ne cherchions ni dtruire ni nous procurer des exta-ses nerveuses et insenses. Nous vou-lions patiemment et sagement com-

    prendre le monde, le dcouvrir etnous y faire une place. () Ceux den-tre nous qui voulaient changer lemonde et qui furent, par exemple,communistes, le devinrent raisonna-blement, aprs avoir pes le pour et lecontre. Et ce que je me rappelle lemieux, ce que je regretterai toujours,cest latmosphre unique de force etde gat intellectuelles qui nous enve-loppait. On a dit que nous tions tropintelligents. Pourquoi trop ? (Car-nets de la drle de guerre.)Oui, formidable gnration intel-

    lectuelle, dont cette anne marquele centenaire. Certes, Sartre la domi-ne, mais quon noublie pas Geor-ges Canguilhem, Daniel Lagache,

    ses camarades de promo-tion. Et Paul Nizan, bien sr,fauch par une balle alle-

    mande en 1940, avant davoir putenir toute sa place ; et RaymondAron qui, une fois Nizan et Camusdisparus, resta en dialogue avec Sar-tre. Y eut-il, en effet, y a-t-il aujour-dhui des jeunes gens plus solides,plus travailleurs, plus appliqusquils le furent ? A travers Sartre,cest toute une gnration quelon voudrait ici rendre simplementhommage, ft-ce pour la contester.Elle a puissamment contribu clairer le monde. On nest jamaistrop intelligent. Ou bien lintelligen-ce continue-t-elle doffenser ? Maiscelle de Sartre opre-t-elle encorepour notre temps ?

    Jim Crace ;Hubert Mingarelli ; Parti-pris :Philippe Djian,Ys Aillaudpage X

    Michel Onfrayet Rgis Debray,variations sur Dieu ;MoniqueCanto-Sperberpage XI

    RENCONTRES

    Sartre, cent ans de libertUn sicle aprs sa naissance, en 1905, lombre porte du petit homme , comme lappelaient ses amis de jeunesse, demeure considrable.

    Metteurs en scne de thtre et philosophes disent son actualit ainsi que celle de ses deux grands contemporains, Paul Nizan et Raymond Aron

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    LIVRES DE POCHE

    Grard Berrebyet laventuredes ditions Allia ;Armand Farrachi et LArt de la Fugue page XII

    FANTASTIQUEMais qui sacharne ainsi sur le Frre Mdard ? Les Elixirs du diable dE. T. A. Hoffmann, chef-duvre absoludu roman noirpage IX

    Vronique Bizot

    Une manire impressionnante de mlerle vraisemblable et l'absurde, la douleur etle cynisme, la cocasserie et la noirceur.

    Bernard Pivot de l'Acadmie Goncourt,Le Journal du Dimanche

    Les sangliers

    D

    avid

    Bal

    icki

    Stock NOUVELLES

    a Michel Contat

    DES LIVRESVENDREDI 11 MARS 2005

  • L'tre et le Net

    D e toutes les figures de Jean-Paul Sartre le penseur,lauteur, lhomme dactionet dengagement , cest celle delcrivain que la Bibliothque natio-nale de France (BNF) a choisi de pri-vilgier. Dune part, Sartre estdabord un homme de lcriture. Toutau long de sa vie, il na jamais cessdcrire, sauf la fin lorsquil est deve-nu aveugle. Dautre part, la BNF pos-sde un fonds exceptionnel demanus-crits , explique Mauricette Berne,commissaire de lexposition.La prsentation suit ce chemin

    dcriture, par tapes chronologi-ques, depuis la jeunesse jusqulaboutissement, LIdiot de lafamille, publi en 1971. Elle laisseaussi place aux uvres dartistesqui ont inspir Sartre, notammentLe Tintoret, ou ses proches, com-me Giacometti ou Wols.Ds lentre lEcole normale

    suprieure, en 1924, le jeune hom-menoircit des carnets. Il correspondavec Simone Jollivet (la Camille desMmoires de Simone de Beauvoir),future compagne dumetteur en sc-ne Charles Dullin. Elle contribue engager Sartre dans laventure duthtre.Dans une lettre de 1926, pr-sente la BNF, il lui crit : Jai sur-tout lambition de crer, () je nepeux pas voir une feuille de papier

    blanc sans avoir envie dcrire quel-que chose dessus. A la mme prio-de, le normalien dcide densei-gner la philosophie pour avoir leloisir de se consacrer lcriture : Cette profession secondaire mof-frirait le monde intrieur qui seraitle sujet mme de mes ouvrages litt-raires. Il rsume ses ambitions : Je veux tre Spinoza et Stendhal. En 1939-1940, il rdige quinze

    carnets de son journal de guerre.Plusieurs des sept qui subsistentsont exposs, montrant une critu-re serre couvrant chaque centim-tre du papier prcieux en temps deguerre. A la Libration, Sartre, quia publi La Nause et les pices dethtre Les Mouches et Huis clos,fait dj partie du Tout-Paris deslettres. Son choix dune littrature engage apparat ds le pre-mier numro de la revue Les Tempsmodernes, paru en 1945.Une large slection des uvres

    qui tmoignent dun engagementsur les questions raciales et colonia-les est prsente dans lexposition.En 1945, les Etats-Unis invitentune douzaine de reporters fran-ais. Sartre y part pour le quoti-dien Combat dAlbert Camus, etaussi pour Le Figaro. A la une de cejournal, le 16 juin 1945, on peutlire le dbut de sa srie Retour

    des USA, ce que jai appris du pro-blme noir . Il devient membredu comit de patronage de larevue Prsence africaine, fonde en1947. Plus tard, la guerre dAlgrielui donne loccasion de radicaliserses positions en faveur des cou-rants indpendantistes. Une photomontre son appartement de la rueBonaparte plastiqu en 1962 parlOAS pour la deuxime fois.Plusieurs documents des annes

    1950 nludent pas ladhsion qua-si aveugle de Jean-Paul Sartre auParti communiste franais, jusqula rupture en 1956, aprs lcrase-ment de linsurrection Budapest.Bon nombre de photos tmoi-gnent des voyages de Sartre etBeauvoir sur des lignes de front delpoque : ils sont aux cts de CheGuevara Cuba, en 1960, ou Gaza en 1967. Lengagement pourla paix au Proche-Orient amnerala publication en 1977 dans LesTemps modernes des actes duncolloque runissant intellectuelspalestiniens et israliens chez lephilosophe Michel Foucault.

    espaces partTout au long de lexposition, la

    participation de Jean-Paul Sartre la vie thtrale est prsente dansdes espaces part, qui, entours

    de tentures rouges, font penser des loges. On y voit des films deses pices, des ditions originales,des livrets de reprsentations.Dans un texte indit extrait desarchives de Charles Dullin, il expo-se sa conception de lenseigne-ment de lart dramatique, axe surle travail de lacteur.La BNF prsente aussi un entre-

    tien indit, recueilli en 1967 pour latlvision canadienne par Madelei-ne Gobeil Nol et Claude Lanz-mann. En une heure, ce document(dit prsent en DVD) constitueune introduction vivante aux grandsthmes de luvre de Sartre.En exposant de nombreuses pi-

    ces du fonds Sartre, MauricetteBerne espre que lvnement sus-citera une curiosit qui permettrade faire ressurgir des manuscritsdisparus . Il nexiste par exempleplus aucune trace dumanuscrit ori-ginal de LEtre et le nant.

    Catherine Bdarida

    e Sartre, jusquau 21 aot. Biblioth-que nationale de France, quai Fran-ois-Mauriac, Paris-13e. Tl. :01-53-79-59-59.

    e Un catalogue qui suit litinrairede lexposition est publi (BNF/ Galli-mard, 292 p., DVD inclus, 48 ).

    LHRITAGE de Sartre et soncortge de questions hantent lasphre mdiatique. Et, par natu-re, les titres oscillent invitable-ment entre dnonciation ethagiographie. La Toile, quant elle, est plus froide. Elle est proc-cupe de lauteur et ne semblepas prise dans lemballement ducentenaire de la naissance delcrivain. Le fidle et imperturba-ble destrier Google, qui dhabitu-de se montre prompt dlivrerdes rponses dans lactualit ,nen fournit aucune. Il se conten-te, excusez du peu, de814 000 rfrences multilingues.Quant Technorati, moteur derecherche pour les blogs, il recen-se quelque 5 272 notes, dont ladernire, au moment de notreconnexion, remontait 38 minu-tes. La raison de cette froideurapparente est simple : sur leWeb, Sartre bouge encore. Lessillons laisss par son uvresont perceptibles, mais ils par-tent en tous sens, de lintroduc-teur de la phnomnologie enFrance lintellectuel engag ou lcrivain.

    influence internationalePour le nophyte, lencyclopdie

    ouverte en ligne Wikipedia nousparat la meilleure ressource. Sonarchitecture de liens permet effec-tivement de faire le tour sinon deluvre, du moins de la biogra-phie de Sartre. Sur le site Alalettregalement, une brve introduc-

    tion cet homme-sicle, de soninfluence sur la philosophie lareprsentation de lintellectueldans la vie publique. Ou encore,pour une premire approche, lesite Philonet rsume, en une sim-ple page, les racines et les apportsde la philosophie sartrienne. Maislune des meilleures biographies

    en ligne se trouve sur le site qu-bcois Encphi.Hors des dbats hexagonaux, le

    Web est un bon outil pour mesurerlinfluence mondiale de Sartre. Lundes sites les plus complets estlamricain Sartre Online. Divis ensept rubriques (biographie, cita-

    tions, influences, thses, articles,liens, forum), il brosse un vastetableau de la vie et de luvre delauteur. Il renvoie utilement unautre site qui sintresse plus spci-fiquement lexistentialisme ettablit une revue critique de cha-cun des textes de Sartre. Enfin,leurs forums de discussion sont plu-

    tt anims. Curieusement, cest enlangue anglaise que lon trouve faci-lement en ligne Lexistentialismeest un humanisme, sur le siteMarxist.org. Cette confrence don-ne par Sartre en 1946 fait aujour-dhui encore figure de manifeste.En anglais toujours, le site Don-

    johnr rpertorie tous les textes deSartre que lon peut lire sur la Toile.Enfin, lencyclopdie de la philoso-phie de luniversit Stanford propo-se une lecture intressante de lcri-vain franais. Sans oublier la trssrieuse North American SartreSociety a ne sinvente pas , quirecrute des sartriens de tout poil etdite un journal et une newsletter.Sur la Toile franaise, il est diffici-

    le de trouver des extraits en ligne. Ily a, bien sr, quantit de citations,et le site de Gilles Jobin, avec sonair un peu dsuet, remplit bien cetoffice. Plus srieusement, lessai deBertrand Saint-Sernin sur Pouvoiret figures politiques dumal chez Sar-tre est lun des rares textes analyti-ques que lon trouve en ligne avecceux du site jpsartre.free.Mais Internet demeure un haut

    lieu de drision, et une petite ppi-te se promne sur le rseau. Elleavait t en son temps publiepar un magazine alternatif amri-cain, Utne Reader : le livre derecettes de Sartre. O Jean-Paul,plutt que de philosopher, dci-dait de rvolutionner la cuisine.Ce qui donne : Je voudrais crerune omelette qui exprime le nantde lexistence, et au lieu de cela,elle sent le fromage. Je la regardedans lassiette et elle ne merpond pas. Jessaie de la mangerdans le noir. Cela naide en rien.Malraux me suggre dutiliser dupaprika.

    Boris RazonLeMonde.fr

    aDU 16 AU 18 MARS, colloque Trente (Italie), divis en trois sec-tions : Philosophie, histoire, her-mneutique ; Littrature etesthtique ; Lexistentialismephnomnologique, Bergson etHusserl ([email protected]).

    a LE 23 MARS, journe dtudes Paul Nizan ; lengagement dunphilosophe , avec plusieurs inter-ventions sur Sartre (Paris-VIII,Dpartement de philosophie, 1, ruede la Libert, Saint-Denis).

    aA PARTIR DU 4 AVRIL, sur FranceCulture : missions et magazinessont consacrs Sartre, notam-

    ment du lundi 4 au vendredi 15avril, de 20h30 21 heures, LesMmorables (srie darchives) ;durant la mme priode, de 11h30 12 heures, Les Chemins de laconnaissance ; samedi 30 avril de15 heures 17 heures, radiolibre avec Sylviane Agacinski,Alain Geismar et Claude Lanz-mann ; srie de dramatiques par-tir des pices, les dimanches 10, 17,24 avril et 8 mai ; les lundis 11, 18,25 avril et 9 mai, de 1 heure 6 heu-res, srie de Nuits .

    a JUSQUAU 9 JUIN, Paris, laGalerie Lo Scheer, les jeudis de18 20 heures, srie de rencontresautour du thme Le centenaire

    politique de Sartre. A-t-on raisonde se rvolter ? . Le 31 mars, Patri-ce Maniglier, les structures de larsistance ; le 14 avril, SylvianeAgacinski, Conversions partirde Sartre ; le 19mai, Annie Cohen-Solal, Juliette Simon et PatriceVermeren, Sartre et les Etats-Unis ; le 9 juin, Claude Lanzmann, Sartre et les Etats-Unis (14-16,rue de Verneuil, 75007 Paris).

    a LES 18 ET 19 MAI, colloque interna-tional Amiens, lUniversit Picar-die-Jules Verne, sur le thme Sar-tre, lintellectuel et la politique .

    aDU 14 AU 18 NOVEMBRE, colloque Saragosse (Espagne), Sartre etson temps (Dpartement de phi-losophie, facult de philosophie etde lettres, cit universitaire,[email protected]).

    Litinraire dun crivainCest lhomme dcriture qua choisi de privilgier la Bibliothque nationale de France

    dans la grande exposition Sartre, en exploitant notamment son riche fonds de manuscrits

    QUELQUES MANIFESTATIONS

    JEAN-PAUL SARTRE

    ZOOMa SARTRE. LINVENTION DE LA LIBERT,de Michel ContatDivis en neuf sections chronologiques,louvrage illustr, qui parat dans une collec-tion dsormais bien installe, ne se contentepas dune iconographie troitement limite la personne de Sartre mais restitue lpo-que, le contexte culturel et politique (la mirede la RTF et la speakerine Catherine Lan-geais dans les annes 1950, lAlgrie,mai 1968). Lalbum dimages se fait alors

    guide de voyage dans notre propre temps historique. Un temps agit,contradictoire et passionn. Mais imaginerait-on Sartre isol derrireun fond blanc et immobile dans le studio dun photographe ? Le textequi accompagne ce parcours est inform et enjou. Mme sil le recou-pe parfois, cet ouvrage complte le catalogue de la BNF.Textuel, Passion , 192 p., 49 .

    a CAMUS ET SARTRE. Amiti et combat, de Ronald AronsonPour cet essayiste, spcialiste de Sartre aux Etats-Unis, Camus et Sar-tre ont en commun davoir t aveugls face aux violences de leurscamps respectifs. Il faut donc les lire pour avoir une vision compltede leur temps. Lauteur a rassembl toute la documentation ncessai-re sur lamiti puis la querelle qui opposa les deux crivainsTraduit de langlais (Etats-Unis) par Daniel B. Rocheet Dominique Letellier, d. Alvik, 2, rue Malus, 75005 Paris, 370 p., 20 ,en librairie le 17 mars.

    aDICTIONNAIRE SARTRE,sous la direction de Franois Noudelmannet Gilles PhilippeDe la parabole sur l Absence de Pierre dansLEtre et le Nant Lena Zonina , que Sartre ren-contra Moscou en 1962, ce dictionnaire comportequelque huit cents notices dues soixante spcialis-tes, embrasse la totalit de lunivers sartrien.uvres, noms, vnements et notions sy ctoientselon les hasards de lalphabet. Comme le remar-quent les auteurs, certaines entres sont plus riches

    que dautres : ainsi Anti (amricanisme, communisme, sartrismes)ou Guerre (froide, de Core, dAlgrie). Erudit et document,louvrage invite la lecture vagabonde et dsordonne.Ed. Honor Champion, Dictionnaires & Rfrences , reli, 542 p., 70 .

    a LA CRMONIE DE LA NAISSANCE, de Benny LvyLes textes rassembls (par Gilles Hannus) dans ce volume tmoignentdu parcours de Benny Lvy en direction du rel juif , aprs son dia-logue de 1980 avec Sartre (LEspoir maintenant, Verdier, 1991). SelonBenny Lvy, ce dialogue constitua, au-del du scandale quil pro-voqua sur le rapport du philosophe avec le judasme, et propos des aveux ( extorqus selon Beauvoir), la fois un acte de naissanceet un arrachement quitter Sartre grce Sartre . Au cours dunsminaire de lInstitut dtudes lvinassienne de Jrusalem(2002-2003), Bny Lvy, propos de ce scandale compltementidiot , qualifia Beauvoir d inintelligente .Verdier, 122 p., 12 .

    a LE CONCEPT DEXISTENCE. Deux tudes sur Sartre,de Franois George MaugarloneReprise, un peu lague, de deux essais philosophiques qui firent datedans les tudes sartriennes lors de leur premire publication en 1976. Jai retranch quelques phallus lacaniens et jai mis de leau aroniennedans mon vin marxiste , crit lauteur.Ed. Christian Bourgois, 300 p., 23 .

    a SARTRE DE LA NAUSE A LENGAGEMENT, dAlfredo Gomez-MullerLauteur, professeur de philosophie lInstitut catholique de Paris,analyse ce quil nomme la conversion de Sartre, qui lamena de lin-dividualisme davant-guerre une forme de comprhension renouve-le de la question du sens et de la valeur . Ce nest pas seulement ladimension biographique qui est ici en question mais toute la concep-tion sartrienne du sujet comme universel singulier .Ed. Le Flin, 234 p., 18,70 .

    a SARTRE UN PENSEUR POUR LE XXI e SICLE,dAnnie Cohen-SolalRetour sur les images, comment par Annie Cohen-Solal, biographe de lcrivain (Gallimard, 1985 et Folio-Essais , 1999). En 1977, Gilles Deleuzenotait : Cest stupide de se demander si Sartre estle dbut ou la fin de quelque chose. Comme toutesles choses et les gens crateurs, il est au milieu, ilpousse par le milieu. A partir de ce milieu lauteur et les documentalistes qui ont travaill cet agrable volume mettent en lumire une po-

    que qui na pas eu encore le temps de se figer en une nostalgie sansvie. Pourquoi veut-on que le vivant soccupe de fixer les traits du mortquil sera ? , demandait justement lauteur des Chemins de la libert.Gallimard, Dcouvertes , 160 p., 13,90 .

    a SARTRE, LIMPROBABLE SALAUD, de Bernard LallementProche de Sartre, avec lequel il fonda Libration, Bernard Lallement at lun des tmoins de la vie du philosophe, dont il brosse le portrait.Le Cherche Midi, 240 p., 15 , en librairie le 15 avril.

    a LES CHEMINS DE LA LIBERT DE SARTRE. Gense et criture(1938-1952), dIsabelle GrellLauteur sattache tudier la conception et lcriture des Chemins de lalibert en les rapportant aux vnements historiques et aux engagementsde Sartre. Grce divers brouillons et plans, elle reconstitue ce qui auraitpu tre la fin du dernier volume, La Dernire Chance, rest inachev.d. Peter Lang SA, Hochfeldstrasse 32, CH-3000, Berne, 9, 204 p., 44 , enlibrairie en avril.

    SIGNALONS GALEMENT, EN POCHE :Sartre, Stendhal et la morale, ou la Revanche de Stendhal, de Paul Desal-mand (Pocket, Agora , 112 p.,).Sartre, de Denis Bertholet, reprise dune biographie publie en 2000Perrin, Tempus , 596 p., 11 ; du mme auteur, Sartre, lcrivainmalgr lui (d. Infolio, 1, rue du Dragon, 75006 Paris. 128 p., 11 ).PLUSIEURS DOSSIERS ET NUMROS SPCIAUX DE REVUESparaissent loccasion de cet anniversaire :Magazine littraire, hors-srie, no 7 : Jean-Paul Sartre, la consciencede son temps (6,20 ).La Rgle du jeu, janvier, no 27 : Christian Delacampagne prsente lescommunications dun colloque Sartre qui eut lieu Baltimore enoctobre 2004 (Grasset, 15 ).Revue internationale de philosophie, no 231, janvier : Le thtre deJean-Paul Sartre , avec un texte indit (50, avenue Franklin-Roose-velt, 1050 Bruxelles).Rue Descartes, no 47 : Sartre contre Sartre (revue du Collge inter-national de philosophie, 15 ).Cits, no 22 : Dossier Sartre (PUF, en librairie le 9 avril). Slection tablie par P. K.

    LIENS INTERNET

    Colloque de CerisyDu 20 au 30 juillet, Cerisy-la-Salle, un colloque Jean-PaulSartre : Ecriture et Engagement , est organis par Michel Rybalkaet Michel Sicard. Inscriptions et programme complet :Centre culturel international de Cerisy-la-Salle.Une premire dcade consacre Sartre avait eu lieu en 1979,peu avant la mort du philosophe.CCIC, 21 rue Boulainvilliers, 75016 Paris, www.ccic-cerisy.asso.fr

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Paul_Sartrehttp://www.alalettre.com/sartre-intro.htmhttp://mper.chez.tiscali.fr/auteurs/Sartre.htmlhttp://www.cvm.qc.ca/encephi/CONTENU/philoso/Oeuvresartre

    .htmhttp ://www.jpsartre.orghttp://www.dividingline.com/private/Philosophy/Philosophers

    /Sartre/sartre.shtmlhttp://www.marxists.org/reference/archive/sartre/works/exist

    /sartre.htmhttp://members.aol.com/donjohnr/Philosophy/Sartre.html#Textshttp://condor.stcloudstate.edu/~phil/nass/home.htmlhttp://plato.stanford.edu/entries/sartrehttp://www.gilles-jobin.org/citations/?au=319http://www.philagora.net/ph-prepa/sartre1.htmhttp://jpsartre.free.fr/page0.htmlhttp://www-berkeley.ansys.com/wayne/sartre-cookbook.html

    II/LE MONDE/VENDREDI 11 MARS 2005

  • Un homme libre, expos au vent de lhistoireJean-Paul Sartre avait conu pour lui-mme ce grand projet : tre la fois Spinoza et Stendhal . Sa vie durant, de La Nause (1938)

    LIdiot de la famille (1971), il prcisera sa vision radicale de lexistence

    Ses amis de jeunesse lappe-laient le petit homme ,peut-tre parce quils lesavaient promis la gran-deur. Lui-mme nen dou-

    tait pas, du moment quelle nedpendait que de lui. RaymondAron se souvient quil admirait las-surance de son petit camarade.Kant, Hegel ? Et pourquoi pas ? Ildit aussi que les normaliens de cettegnration se demandaient qui deSartre et de Nizan, les insparables,serait clbre le premier et qui leserait pour toujours. Lui-mme pen-sait que Sartre crerait en philoso-phie et Nizan en littrature.Sartre raconte quil se pensait

    comme un grand homme au futur,vivait sa jeunesse comme celle du jeune Sartre que dtailleraientles biographies. Mieux encore, ilavait conu ce grand projet : tre la fois Spinoza et Stendhal .Quand Simone de Beauvoir le ren-contra, au printemps de 1929, ellefut frappe par cette belle convic-tion, par linpuisable jaillissementdides et de thories quil produi-sait, mais aussi, quand il lui fit lireses premiers essais, par leur mala-dresse. Il tait arriv Sartre uneaventure mtaphysique : il taitn. Cet accident arrive tout lemonde, mais chez lui la naissanceprit un tour vritablement ontolo-gique : elle tait pure contingence.Autrement dit, elle aurait pu aussibien, sentait-il, ne pas se produire.Plus tard, quand il interprta lesconditions particulires de sonenfance, dans Les Mots, il crivit : Ma chance fut dappartenir unmort : un mort avait vers les quel-ques gouttes de sperme qui font leprix ordinaire dun enfant et ilsen flicita : orphelin de pre,cest ce mort en bas ge quildevait de ntre pas rong par lechancre du pouvoir et de ne pasavoir de surmoi. Il tait donc detrop et ce caractre surnumrairedevait lui donner lintuition quecest l le propre de lhomme. Som-me toute, il tait de naissance lephilosophe de la libert parce quilavait vcu ds la petite enfancenotre condition dtres sans desti-nation autre que celles que nouspouvons nous donner nous-mmes. Cela vous assure une cer-taine avance dans la vie.Encore faut-il trouver la forme

    qui confrera cette dcouvertevaleur de vrit universelle. Sartre ymit du temps. Aron, arm de lida-lisme kantien, avait dmoli une une ses thories, sans le convaincre.Il creusait son sillon, obstinment,sr davoir raison parce quil vivaitce quil pensait, quand Aron allaiten lgant jouer sur des courts detennis. Pendant que son camaradeNizan, fort de son engagement auxcts des damns de la terre inscritsau PCF, donnait dans des romansvirulents la charge contre la classeennemie du genre humain, la bour-geoisie, Sartre, emptr dans unnoclassicisme hrit de Valry, pro-posait des mythes sur la Lgende dela vrit en essayant den reconsti-tuer lhistoire. Puis, sur le conseil du

    bon Castor, ainsi quil appelait sacompagne, il se dcida donner laforme dun roman lexprienceconstitutive de sa personne.Modes-tement, il nomma cette entrepriseson factum sur la Contingence .Le Castor tordit le nez quand elle enlut une premire version, criteau Havre o il enseignait la philoso-phie : cela sentait encore trop sonprof. Ne pouvait-il y mettre un peudu suspense quils aimaient au cin-ma et dans les romans amricains ? Berlin, o il tait all dcouvrirHusserl et Heidegger dans le texte,en 1933-1934, pendant quun cer-tain Adolf Hitler consolidait sonpouvoir, il reprit le factum de fonden comble.Beauvoir, quil dcrivit plus tard

    comme un des tmoins sourcilleuxqui ne [lui] passent rien , ne fut pasencore convaincue. Il remit doncson manuscrit sur ltabli, rabota,polit, resserra. Mais ce manuscritamlior, intitul Melancholia ,neut pas lheur de plaire aux lec-teurs de Gallimard. Sartre se sentitrefus dans son tre mme, et com-me une jolie jeune personne quilconvoitait le refusait aussi, il plon-gea dans la dpression, se crut pour-suivi par des langoustes et des cra-bes, se pensa victime dune psycho-se hallucinatoire chronique, augrand agacement de sa compagnequi trouvait quil se complaisaitdans la folie. Il cessa donc dtrefou, fit intervenir Charles Dullinauprs de son ami Gaston Galli-mard ; celui-ci accepta ltrangeroman, proposa pour titre La Nau-se, et Sartre consentit de bonne gr-ce ldulcorer quelque peu de sesaspects populistes et obscnes. Onconnat la suite. Succs critique, prixGoncourt manqu de peu, publica-tion de nouvelles et darticles reten-tissants dans La NRF, dont un surMauriac qui plongea le romanciercatholique dans un silence perplexe.Quest-ce que Sartre a apport au

    monde littraire avant la guerre etqui clatera vritablement aprs ?Une vision radicale de la conditionhumaine. Non pas politique, maisontologique : ltre humain est livr langoisse ds quil considre sonexistence dans sa vrit. Il est cequil nest pas et nest pas ce quil

    est, et cette distance soi, cetteimpossibilit de concider avec soinest rien dautre que la libert de laconscience.Husserl a appel cette projection

    de la conscience vers les chosesl intentionnalit . Lhomme esttout entier dehors, dans le monde,expos au grand vent du rel. Il nya pas dintriorit, ce quon appellela vie intrieure est une mystifica-tion, une vaine complaisance auxmythes de la personne unique etexquise. La phnomnologie nousdlivre de Proust et de la psycholo-gie. Limagination est cette facultde nantiser qui est propre laconscience et lui confre la libert.Celle-ci na rien dun cadeau, toutau contraire elle engage la respon-sabilit, dautant plus quil estimpossible de la fuir, sauf mentir soi et aux autres par lamauvaise foi.Mais elle permet aussi la grandeuren quoi consiste une vie assumecomme libert, contre tous les dter-minismes, y compris celui de lin-conscient.Ces thmes de lexistentialisme

    sartrien ou de lexistentialismeathe (par opposition lexistentia-lisme chrtien qui a sa source chezKierkegaard) et qui seront formali-ss, conceptualiss dans LEtre et leNant (1943), sont dj en placedans les crits que Sartre publie aucours des annes 1930. La guerre valui servir les approfondir, lesdvelopper.La guerre est la grande chance de

    sa vie, peut-on dire au risque dunscandaleux paradoxe. la Libra-

    tion, Sartre commencera son articlesur La Rpublique du silence par cette phrase devenue clbre : Jamais nous navons t plus libresque sous lOccupation allemande. Libres parce quexposs, dans unesituation-limite, la vrit de lacondition humaine et confrontsaux choix les plus extrmes. Il estsouvent reproch Sartre, surtoutdepuis quil est mort, de navoir past fusill ou au moins tortur,davoir rsist en crivant au lieu dele faire les armes la main. Denavoir t ni Jean Cavaills ni Ren

    Char. En somme davoir t Sartre.Davoir crit Les Mouches, Huis clos,LEtre et le Nant, au lieu davoir des-cendu des Allemands ou fait sauterdes trains. Que lui se le soit repro-ch, aprs, on peut le comprendre ;que dautres, surtout ceux qui lontlu, lui fassent le reproche davoircrit, cest farce. La rsistance dcri-vain et de philosophe de Sartre estirrprochable.Les reproches, si on tient lui en

    faire, portent sur la manire dont ila justifi et argument ses choixpolitiques de laprs-guerre et desannes 1950 et 1960. On peutaujourdhui prfrer les objectifs du

    Rassemblement dmocratique rvo-lutionnaire quil anime en1948-1949 (donner un contenuconcret aux droits abstraits de ladmocratie par la cration duneEurope socialiste et rvolution-naire) aux attendus de la positionde compagnon de route quil prenden faveur du Parti communiste de1952 1956 (dfendre le parti parcequil reprsente les intrts de laclasse ouvrire et quil est rprim,dfendre le bloc sovitique dans laguerre froide parce quil est moinsarm que le bloc atlantique et a

    donc plus de raisons de vouloir lapaix).Mais ces positions ne sont jamais

    que de la politique et ce qui nousimporte est ailleurs, dans le fait queluvre que Sartre poursuit dansles annes litigieuses (aux yeuxde Bernard-Henri Lvy, par exem-ple) est proprement parler celledun gnie. Les Chemins de la libert,cette mise lpreuve de la libertelle-mmepar lexprimentation lit-traire dans la ligne du roman am-ricain et de son ralisme subjectif.Saint Genet, cette prodigieuse psy-chanalyse existentielle dun crivainpar un autre crivain. Les Mains

    sales, Le Diable et le Bon Dieu, LesSquestrs dAltona, ces interroga-tions passionnes sur ce que nousfaisons quand nous sommes prispar lhistoire. La Critique de la rai-son dialectique, cet effort gigantes-que pour comprendre comment lalibert se mue en contre-finalit dslors que lacte sinscrit dans le mon-de matriel et comment le groupese ptrifie par le serment de se conti-nuer une fois passes les conditionsde son surgissement. Les Mots, cettefaon ironique de se congdier soi-mme en dmystifiant ce qui vous aconstitu. LIdiot de la famille, cetteentreprise danthropologie totali-sante o lindividu Flaubert et sonprojet de verser le monde toutentier dans limaginaire deviennentune saga de lcriture dans un mon-de historique rendu intelligible.Autant duvres qui donnent unevue sur lhomme o les mystres sedissipent sous les feux de lintelli-gence la plus agile et vigoureuseque le XXe sicle ait connue.On peut tre fier davoir t

    contemporain de cet homme-l,Jean-Paul Sartre, mouvant, drle,fraternel. Il avait 60 ans quand jelai connu, il tait couvert de gloire un point quaucun crivain fran-ais navait connu avant lui, il irra-diait de dynamisme, il exaltait envous tous les refus, tous les espoirs,tous les projets. Il ignorait complte-ment quil tait Sartre, cet Autreque les jurs du Nobel avaient vou-lu ptrifier en statue de lui-mme,tout ce dont il avait horreur. Ilaimait la vie, ne se mentait pas, nedisait pas la vrit, dans lintimit, celles qui ne voulaient laccepter ; ilne sen dsolait pas, ne se rongeaitpas de culpabilit. Il allait delavant, je lai toujours connu ainsi,mme diminu, sans souci de cequil laissait derrire lui, dlivr dece qui entrave tant les hommes : lin-trt. Fidle au beau mandatdtre infidle tout , libre il a t,libre il reste, expos au vent de lhis-toire, au souffle pais et brlant dumonde. Un grand vivant qui nestpas mort, car il sest transform ence quil tait, un appel la libert.Jamais nous navons t plus libresquoccups des ides de Sartre.

    Michel Contat

    DATES

    bridge

    man

    /girau

    don

    1905 : Sartre nat Paris, le21 juin.1929 : sort premier lagr-

    gation de philosophie. Simo-ne de Beauvoir est deuxi-me.1933-1934 : Berlin, lit Hus-

    serl et Heidegger.1934-1936 : professeur de

    philosophie au Havre.1937 : professeur au lyce

    Pasteur, Neuilly.1939 : La guerre a coup

    ma vie en deux. 1941 : libr de captivit.1951 : Le Diable et le Bon

    Dieu.1952 : se dclare compa-

    gnon de route du Parti com-muniste.1959 : Les Squestrs dAlto-

    na, contre la torture.1964 : Les Mots. Refuse le

    prix Nobel de littrature.1971 : LIdiot de la famille.1980 : meurt le 15 avril

    Paris. Il est enterr par unefoule de 50 000 personnes..

    UNE BIBLIOGRAPHIE SUBJECTIVE

    YVES

    MANCIET/RA

    PHO

    arch

    ives

    ditionsgallimar

    d

    JEAN-PAUL SARTRE

    Ci-dessus, gauche : Sartre lpoque de son service militaire (1929-1931). En haut droite, le philosophe attabl avec Boris et Michle Vian et Simone de Beauvoir, en 1946.En bas droite : avec Simone de Beauvoir, Tamanrasset, dans le dsert algrien (1950)

    Ltre humain est livr langoisseds quil considre son existence

    dans sa vrit. Il est ce quil nest paset nest pas ce quil est

    La Nause, Gallimard, 1938. Sa plus grande russitelittraire. Toujours dcapant.Esquisse dune thorie des motions, Hermann,

    1938. La meilleure introduction la pense de Sartre.On se met en colre , ce qui veut dire quon choisitcette motion pour rpondre (mal) une situation.LEtre et le Nant, Gallimard, 1943. Beaucoup moins

    difficile quon le dit et beaucoup plus important quele dit lUniversit. La philosophie ltat pur dans lavie quotidienne.Situation I, Gallimard, 1947. Ses critiques littraires.

    Faulkner, Dos Passos, Mauriac.Le Diable et le Bon Dieu, Gallimard, 1951. Sa plus

    grande uvre dramatique. Le rival athe de PaulClaudel.Saint Genet, comdien et martyr, Gallimard, 1952. La

    prface (500 pages) aux uvres compltes de JeanGenet. Un chef-duvre hrtique tous points de vue.Les Mots, Gallimard, 1964. Son chef-duvre pour

    ceux qui naiment pas trop Sartre.LIdiot de la famille, Gallimard, 1971 et 1973. Le Sar-

    tre qui irrite tout le monde, mme les sartriens, etpourtant la plus dcidment gniale de ses uvres.Carnets de la drle de guerre, Gallimard, 1995. Sans

    consigne ni contrainte, une criture en totale libert etqui touche tout. Le plus important des posthumes.

    LE MONDE/VENDREDI 11 MARS 2005/III

  • Tard dans le XXe sicle, lenom de Jean-Paul Sar-tre trna, souverain, aucentre de la scne intel-lectuelle franaise. Les

    nouveaux venus, sils dsiraient sefaire une situation, devaientdabord prendre leurs marques parrapport lidole existentialiste. Ettenter, si possible, de ne pas touf-fer. Evoquant cette poque, le philo-sophe Jacques Derrida rappelaitquau temps de sa jeunesse, lom-bre de Sartre, il sagissait simple-ment de survivre . Derrida maisaussi Foucault, Deleuze ou encoreBarthes : cest lensemble dunegnration qui sest peu ou prouconstruite contre tout ce que repr-sentait () lentreprise sartrienne ,selon les termes utiliss par PierreBourdieu dans un tmoignage pos-thume (Esquisse pour une socio-ana-lyse, Seuil, 2004).Quatre dcennies plus tard, le

    dcor a bien chang. La cohorteaujourdhui dominante est celle-lmme qui vina Jean-Paul Sartreaprs lui avoir rendu hommage.Celui-ci demeure encore prsentparmi nous, certes, mais son uvrenest plus centrale. Elle ne structureplus le dbat dides. A luniversit,le corpus sartrien constitue biendavantage un objet dtude quuneressource thorique. Et sil arriveaux jeunes gens de retrouver sa tra-ce, cest dsormais la marge.Chemin oblique, rencontre indi-

    recte : Dans les tudes littraires, setourner vers Sartre, cest de lordre dudtour , note Marielle Mac,31 ans, chercheuse au CNRS. Ainsiles tudiants qui sintressent JeanGenet iront-ils frquenter Sartre parricochet, tout comme ceux qui abor-dent la sociologie du champ littrai-re propose par lcole Bourdieu.Cest surtout au lyce que lauteurdes Mots demeure un passage obli-g, alors que lUniversit, elle, lemobilise rarement en tant que tho-ricien de la littrature : Le souponport sur le roman thse et le th-tre engag a longtemps dvaloris cet-te uvre, au profit dinterrogationsplus formalistes. Comme critique litt-raire, Sartre a t clips.Mais depuispeu, on constate un certain retour dusouci thique. Et sil y a bien un pointo Sartre peut tre utile, cest sur cettequestion du face--face entre le mon-de et la littrature, sur ce renouveaudun engagement qui appelle uneautre rponse que la seule criture ,note Marielle Mac.Ancienne lve de lEcole norma-

    le suprieure, cette jeune enseignan-te na vraiment dcouvert Sartreque par raccroc, la toute fin de soncursus universitaire. Cest--dire endoctorat, au cours dun travail sur legenre de lessai au XXe sicle : Jai tout de suite t emporte par leSartre essayiste, qui a su tablir unesolidarit trs neuve entre style et pen-

    se, entre criture et concept ,confie-t-elle.Et cest cette mme nergie stylis-

    tique, cette mme confiance dans laprose dide qui sduisent le philoso-phe Elie During : LEtre et leNant peut se lire entirement com-me un recueil dexemples, rempli defigures et danecdotes. Le garon decaf, le skieur qui dvale les pentesCette prise directe de la philosophiesur les situations les plus ordinaires,

    cest aussi un rapport direct avec lesconcepts. Il y a dans la manire deSartre, en dpit du style dialectique,quelque chose qui sapparente lart brut. Sartre, on na pas besoinde lutiliser pour en avoir besoin. Il estl en cas de coup dur, comme le rap-pel ncessaire que la philosophie estpossible sous sa forme la plus libre ,senflamme-t-il.Et pourtant : ce normalien de

    32 ans achve une thse consacreau trio Bergson/Wittgenstein/ Poin-car, et Sartre en est totalementabsent. Tout comme il est absent de

    la plupart des travaux et enseigne-ments dans les dpartements de phi-losophie. Lui qui na jamais t donn au programme de lagr-gation, y apparat au mieux commeun acteur secondaire du grand dra-me phnomnologique europen,derrire les premiers rles Husserl,Heidegger etMerleau-Ponty. Sar-tre, cest un peu le philosophe pourterminales. Aprs le bac, on se ditquil est temps de passer aux choses

    srieuses, et on a presque honte de leciter , sourit During. Non sansrappeler le curieux statut qui estdsormais celui du penseur existen-tialiste, y compris chez les philoso-phes qui sy rfrent : Il est omni-prsent, oui, mais on ne travaille aveclui que sur les bords, la marge. Largement dlaiss comme tho-

    ricien de la littrature et comme phi-losophe, Sartre est-il davantage sol-licit en tant que penseur de lman-cipation ? Celui qui prtendaitaccompagner partout la lutte desopprims est-il mis lhonneur par

    les savoirs domins , les discipli-nes parias ? Rien nest moinssr. Prenons lexemple des tudesdites postcoloniales , qui dcons-truisent les savoirs europens telsquils se sont constitus lge desempires, en liaison troite avec lespolitiques de puissance. Sartre y estpeu prsent, comme en atteste PapNdiaye, matre de confrences lEcole des hautes tudes en scien-ces sociales (EHESS) : On peut letrouver ici ou l, sous la forme depetits coups de chapeaux lintellec-tuel anticolonialiste. Mais les pointsdappui, dans ce domaine, ce sontprcisment des auteurs qui lontmarginalis, et dabord Michel Fou-cault et Edward Sad , note cetamricaniste de 38 ans.A ses yeux, les textes o Sartre

    clbra jadis la ngritude sontdailleurs devenus illisibles . Ain-si de la fameuse prface aux Dam-ns de la terre, de Franz Fanon(1961) : Lexaltation de la racenoire sy exaspre dans un quasi-appel aumeurtre des Europens. Unetelle radicalit la isol. Cette prfaceest une sorte de monument, souventcit, rarement visit, incroyablementdat et problmatique. Aux Etats-Unis, Fanon est encore lu et discut,alors quen France, on peut dire quila t plomb par la prface de Sar-

    tre. Quand je parle de Fanon destudiants, il faut que jpelle sonnom , tranche Pap Ndiaye.Penseur de toutes les domina-

    tions, sociales et coloniales, maisaussi sexuelles, Sartre ne semblepas beaucoup plus sollicit par lesthoriciennes du fminismecontemporain. Exception faite,peut-tre, dun courant venu desEtats-Unis, qui puise dans la Criti-que de la raison dialectique pour la-borer une doctrine existentialiste(anti-naturaliste et anti-essentialis-te) des identits sexues : Lideest denvisager le fminisme commeun mouvement pluriel, au seinduquel merge un vritable sujet col-lectif : par exemple, le racisme vientmoduler la domination de genre, etune femme afro-amricaine dunmilieu dfavoris ne fait pas la mmeexprience de loppression sexistequune femme blanche de la middleclass. Lessentiel est de comprendreque cette multiplicit des expriencesnempche pas la solidarit entre tou-tes les femmes , analyse Elsa Dor-lin, 30 ans, qui vient de soutenir unethse sur les relations entre sexe,race et mdecine lge classique.Cofondatrice du rseau Efigies ,qui regroupe des jeunes chercheursen tudes fministes, genre etsexualits , cette philosophe na

    pourtant jamais tudi Sartre luniversit : En cela, je ne croispas tre un cas isol. Jai crois Sartrepar des chemins dtourns, extrme-ment sinueux. Je lai lu toute seule, etpar lentremise de Simone de Beau-voir ! , confie-t-elle.Mme constat du ct des tudes

    gaies et lesbiennes, enfin. Tandisque les figures de Derrida, Bourdieuet surtout Foucault y triomphent,Sartre est boud, voire considr,dans sa premire priode, commeun penseur homophobe, ainsi que

    laffirment encore des Entretiens surla question gay qui paraissent cesjours-ci aux ditions H & O (168 p.,15 ). Ancien militant du Fronthomosexuel daction rvolutionnai-re (FHAR), Jean Le Bitoux y rappelleaussi, nanmoins, quen 1971, cestdans le journal maoste Tout !, dontSartre tait directeur, que furentpublis les premiers manifestes duFHAR. Bien plus, un spcialiste com-me Louis-Georges Tin, fondateurde la Journe mondiale contrelhomophobie et par ailleursauteur dune thse sur la tragdiepolitique au XVIe sicle, considrequen dernier ressort, lavnementdune politique gay et lesbiennedoit beaucoup plus Sartre quFoucault.Pour le comprendre, il convient

    une fois de plus demprunter un sen-tier dtourn : Analysant lHistoirede la sexualit, Foucault parlaitdune hypothse rpressive, et sem-blait par l mettre mal la basemme du militantisme homosexuel.Sartre, lui, prend bras le corps lesquestions de lalination, de la honte,de lintriorisation du regarddautrui. Ses psychanalyses existentiel-les permettent de comprendre les posi-tions marginales, celles de lartiste, delhomosexuel, du ngre ou du juif. Cefaisant, il anticipe sur la notion destigmate chez Erving Goffman, etde violence symboliquechez Bour-dieu. Aujourdhui, tout le monde citeFoucault, mais quand on parledhomophobie, quon sen rendecompte ou non, on contourne un cer-tain foucaldisme ordinaire. Et au pas-sage, on rcupre Sartre

    Jean Birnbaum

    Mai 1968 : Jean-Paul Sartre la Sorbonne

    Beauvoir et son cher petit tre La complicit de lcrivain et de son charmant Castor

    L es dvots de tous bords vou-draient aujourdhui que cettehistoire nait pas eu lieu, quece compagnonnage de toute uneexistence entre Jean-Paul Sartre etSimone de Beauvoir (1908-1986)soit une erreur, voire un menson-ge. Les pieux sartriens aimeraientbien effacer Beauvoir sur la photo,ou tout au moins la relguer dansun petit coin, et ne craignent pasde dire lgamment quelle aemmerd Sartre toute sa vie .Quant certaines fministes, ou

    supposes telles, dsormais trs cri-tiques lgard de Beauvoir, ellesse demandent comment elle a pudemeurer amoureuse de ce machiste dguis , en outreassez laid, et comment elle a purenoncer, seffaant devant cethomme, son propre destin de phi-losophe.Evidemment, ce propos des

    Mmoires dune jeune fille rangeleur dplat infiniment : Ctait lapremire fois de ma vie que je mesentais intellectuellement dominepar quelquun. () Sartre, tous lesjours, toute la journe, je me mesu-rais lui, et dans nos discussions, je

    ne faisais pas le poids. Aveu de fai-blesse, ou lucidit ?Cette lucidit, que lui dnient cel-

    les qui la disent soumise Sar-tre , Simone de Beauvoir la raf-firme tout au long de son uvre,notamment dans son travail demmorialiste, o son talent plusque dans les romans est sonmeilleur. Il sagit, rappelle-t-elledans La Force de lge, de faire, en un compte-rendu () dnu detoute proccupation morale , lachronique dune poque et de sapropre vie.

    sa mort nous spare A-t-elle vraiment, cause de

    celui quelle appelle dans ses let-tres son bon petit philosophe ,dsert le domaine de la pense ? Je savais trs bien, prcise-t-elledans La Force de lge, que monaisance entrer dans un texte venaitprcisment de mon manque din-ventivit. Dans ce domaine, lesesprits vritablement crateurs sontsi rares quil est oiseux de me deman-der pourquoi je nessayai pas deprendre rang parmi eux ; Jetenais dabord la vie, sa prsen-

    ce immdiate, et Sartre dabord lcriture. Cependant, comme je vou-lais crire et quil se plaisait vivre,nous nentrions que rarement enconflit. Lentente, pendant des annes,

    dun homme et dune femme danslexercice dune vraie libert estinsupportable. Alors il faut tenterde la nier, caricaturer Beauvoir, cequi est fait constamment avecplus ou moins de talent. Certes, deMmoires dune jeune fille range La Crmonie des adieux (on lui areproch de dcrire Sartre maladeet affaibli), en passant par Les Man-darins, elle na cess daggraverson cas Dans Les Mandarins, prixGoncourt 1954, Dubreuilh, person-nage inspir par Sartre, est dcritcomme quelquun qui aura tou-jours lair aussi jeune cause de sesyeux normes et rieurs qui dvo-raient tout . Mme Simone de Beauvoir se

    dfend davoir crit un livre clef,crivait en 1954 Emile Henriotdans Le Monde. Ny recherchonsdonc pas des ressemblances trs pr-cises, mais la situation dans laquelleM. Sartre sest trouv est la mme

    que celle des hros du livre, dansune atmosphre analogue. Et ilajoutait : Est-ce donc laffaire descrivains de faire de la politique etde vouloir rformer le monde parcequils savent tenir une plume et sontbons au jeu des ides ? Ou faut-ilquils soient condamns ne produi-re quune littrature de propagan-de ? Voil le sujet dun grand livre, etcelui de Mme de Beauvoir (580 pages

    de texte serr) en est un ; jusque-l leplus important de lanne. A la dernire ligne de La Crmo-

    nie des adieux, Beauvoir donne sapropre conclusion de laventure : Sa mort nous spare. Ma mort nenous runira pas. Cest ainsi ; il estdj beau que nos vies aient pu si long-temps saccorder. Des vies quon arevisites, aprs leur mort tousdeux, en dcouvrant leur correspon-

    dance. L encore, les interprtationsdivergent, et beaucoup moquent les cher petit tre , cher petit vousautre , mon doux petit , de cellequi signe souvent votre charmantcastor . Cest pourtant bien lusa-ge de codes mystrieux, de motsjugs ridicules par les autres ,quon reconnat ceux qui saimentdans la complicit.

    Jo. S.

    Pour la jeune gnration, un claireur la margeIls sont trentenaires, chercheurs et spcialiss dans divers domaines, de la littrature la philosophie en passant par les tudes gaies et lesbiennes.

    Nous leur avons demand si leur itinraire intellectuel avait t marqu par la figure et luvre de Sartre

    clau

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    JEAN-PAUL SARTRE

    Sartre et Beauvoir,en 1947

    A luniversit, le corpus sartrienconstitue bien davantage un objet dtude

    quune ressource thorique

    On na pas besoinde lutiliser pour

    en avoir besoin. Il estl en cas de coup dur,comme le rappelque la philosophieest possible sous saforme la plus libre

    IV/LE MONDE/VENDREDI 11 MARS 2005

  • Il enferme ses personnages

    I l nest pas excessif de dire queSartre a domin la scne fran-aise pendant la dizaine dan-nes qui commence en 1943, avantdtre doubl sur sa droite par lethtre dit de labsurde (Ionesco,Beckett, Vauthier) et sur sa gau-che par le brechtisme, dont la mon-te en puissance date de la venue Paris du Berliner Ensemble en1954-1956.Pendant cette dcennie, Sartre

    connut une priode dintense pro-duction : sept pices et autant desuccs. Aprs Les Mouches, sa pre-mire pice, monte par Dullin auThtre de la Cit, ce fut Huis clos,qui triompha en 1944, Mort sansspulture et La Putain respectueuseen 1946, Les Mains sales (joues625 fois daffile) en 1948 ; puis LeDiable et le Bon Dieu en 1951 dans

    la mise en scne de Jouvet, Kean,daprs Dumas, en 1953. Aprsquoi fut cr Nekrassov en 1955 etenfin (ou presque, car il y eut enco-re Les Troyennes, adaptes dEuripi-de, en 1965) Les Squestrs dAlto-na en 1959. Nekrassov ne connutquun demi-succs (90 reprsenta-tions) et Les Squestrs furentjous 250 fois mais entrrent enconcurrence avec Les Ngres(jous 330 fois), la pice de Jean

    Genet, lauteur de thtre qui, seulde son poque, fascinait Sartre.Quant lui, aucune de ses onze

    pices nappartient au mmegenre et aucun des genres exploi-ts ne lest sans tre adultr ougauchi, notamment dans le sensdune thtralit qui ouvre deshorizons sur bien autre chose queles vieux modles. Pour prendretoute la mesure de limportanceontologique que Sartre accorde la facticit du thtre, il faut voiravec quelle maestria, dans Huisclos notamment, il jongle avec lesinstances canoniques de la drama-turgie (espace, temps, rcit) et lescontraintes techniques de la bote litalienne.Totus mundus agit histrionem

    (tout le monde joue la comdie).Cette maxime lisabthaine, inscri-

    te au fronton du Thtre du Glo-be, Londres, convient parfaite-ment au jeu de rles (autre nomde la mauvaise foi) auquel selivrent maints personnages de sonthtre en qute ou en fuitedevant eux-mmes. Si dans Huisclos lenfer cest le thtre, dansKean le feu dartifice est plusrjouissant puisquil dmultiplie linfini, comme dans les miroirs deLuna Park, les possibilits de

    construire son tre sur du para-tre, sur du rien.Sartre est un dramaturge qui

    multiplie les paradoxes et les ambi-guts, do rsultrent quelquesmalentendus. Le premier para-doxe est davoir t philosophe authtre et ne pas sen tre cach.Paradoxe encore du public bour-

    geois auquel Sartre sadresse, carses pices se donnent dans degrands thtres de la rive droite(Antoine, Renaissance) o il est debon ton de se runir entre gens dumme monde ; lintelligence neleur fait pas peur condition quel-le reste dans les limites des conve-nances. Or Sartre est inconvenantet fit souvent scandale : les gensquil visait taient la fois sur leplateau et dans la salle ! Nan-moins, il ny avait pas que desbourgeois pour lapplaudir : Sartreet Simone de Beauvoir taient leshros dune jeunesse intellectuellequi ne se laissait infoder aucunparti, politique, religieux oumoral.Sartre prend plaisir agacer,

    voire harceler ses pairs aussi bienculturels que politiques en se pla-ant sur le mme terrain queux,mais de biais. Il sait tout ce quonpeut tirer des vieux mythes en lestransformant en paraboles dou-ble niveau, un pour la consomma-tion de la fable, lautre pour lappli-cation au public du moment : LesMouches restent ouvertes toutesles interprtations mais, en mmetemps, doivent le dsir deconclure nettement sur un projetimmdiatement intelligible. On sedoute bien quil y a une obligationde double lecture avec Huis clos,Morts sans spulture ou Les Sques-trs, mais on aurait aim, lpo-que, tre guid par des balisesplus visibles. Morts sans spulture,est-ce une pice sur la Rsistance,et Les Squestrs, sur la guerre dAl-grie ou lAllemagne des annesde plomb ? Sartre ne le dit pas oudnie le sens que ses contempo-rains y voient.

    Ce manque dunivocit na paspeu contribu aux malentendus delauteur avec son public ; il pour-rait, au contraire, susciter lintrtdes metteurs en scne et du publicdaujourdhui, rebelles toutendoctrinement idologique. Cequi compte est moins la multiplici-t des applications que les parabo-

    les sartriennes autorisent que leprincipe de contradiction surlequel elles sont construites. Ilsagit de crer lhomme, non dana-lyser ce quil est : Le paradoxe dela libert : il ny a de libert quensituation et il ny a de situation quepar la libert. Comment sortir de

    ce cercle ? Par un acte, par lacteque la situation prpare comme unferment de libert dont certains,trop alins, telle la putain Lizzie,ne pourront pas tirer parti. Autre-ment dit, tant que lacte libre quifonde la part inalinable de lhom-me ce qui nest pas en antinomieavec un thtre politique, loin de

    l, mais plaait Sartre passa-blement en porte--fauxavec les communistes na

    pas t choisi, on peut dire que lasituation nest pas encore mre : La situation est un appel ; ellenous cerne ; elle nous propose dessolutions, nous de dcider. Quelle place pour Sartre dans le

    paysage thtral daujourdhui ?Comment faire sauter le verrou

    dune trop belle langue, tropdense, trop tendue pour les capa-cits de rception du spectateurcontemporain ? Affirmer lactua-lit du message et souligner lur-gence dune rflexion sur la liberten acte ne suffit pas sduire. Lesmetteurs en scne qui sy sont frot-ts ont pris avec le texte de trsgrandes liberts. Comme sil fallaitaccepter de rethtraliser un lan-gage dont la force mme est unhandicap. Lintelligence du thtrede Sartre est peut-tre ce prix.Dira-t-on que cest dommage ?

    e Historien du thtre, Michel Cor-vin est lun des matres duvre deldition en Pliade du Thtrecomplet de Jean Genet.

    Marivaux aussi, cest dat... L e thtre semble dabordintervenir dans la vie de Sar-tre comme une grande nces-sit, comme un vritable dsir. En1940, il dit vouloir une grandepice de thtre avec sang, viol,massacres . Mais, en croire LesMots, cest au cinma que le jeuneSartre doit ses premires mo-tions esthtiques. Il a un dsir cer-tain de faire du cinma, et est enga-g par Path comme scnariste. Ilaime les personnages forts,comme le cinma de cette poqueen prsente. Jai toujours ressenti, la lecture de ses nouvelles et deses romans, un sens aigu desquences visuelles trs cinmato-graphiques. Et la plupart de sespices sinspirent de la construc-tion du film policier.La difficult, pour un metteur

    en scne daujourdhui, cestquen de des enjeux apparentsdes pices de Sartre le seul enjeu

    rel de cette dramaturgie semble-rait tre celui de la culpabilit. Lepersonnage se demande sanscesse sil a t un salaud, untratre, ou un hros, un homme.Cest en cela plutt un homme dela volont quun homme du dsir.Les personnages de Sartre sontforts ; ils feignent toujours dtre

    matres deux, dfaut de ltrede lunivers.Difficile est aussi pour le met-

    teur en scne la situation propre ce thtre, qui a principalementpour enjeu la problmatique de lavrit, ou, ce qui est la mmechose, de la libert ; ce qui seheurte directement aux exigencesde la scne thtrale, qui demandeaussi que le personnage mentesans cesse. LAlceste de Molire, lePre dans Six personnages en qutedauteur de Pirandello, revendi-quent la vrit tout prix, maisleur inventeur nous fait compren-dre quils mentent malgr eux.Contrairement ce quil croit, Sar-tre enferme ses personnages danslillusion de leur vrit, qui est, fina-lement, la mme que celle quil asur eux. Redoutable, pour le met-teur en scne, de rendre lhyperlu-cidit de ces consciences.Jai commenc lire Sartre vers

    lge de 16 ans. javais travaillavec mes camarades de lyce desscnes des Mains sales (ainsidailleurs que le Caligula deCamus), il y a une quinzaine dan-nes, mais jtais, je lavoue, assezgn par labondance de ses indica-tions scniques.En vrit, jtais surtout habit

    par ses romans et ses nouvelles, enparticulier par La Nause : lhom-me livr aux autres hommes, lim-possible transparence, que je res-sentais comme une tentative dses-pre, propre un sicle constitudhorreurs et de situations limites

    qui forcent lhomme assumer undestin. Je garde de ces exprienceslide que les romans de Sartreimpliquent une puissante atmo-sphre de la France et de ses ima-ges, et pourraient fort bien sadap-ter aujourdhui au cinma, cepen-dant que lcriture des nouvellesme semble offrir un mlange inou

    de fantastique et de banali-t dont le thtre devraitbien trouver les acteurs

    capables de le rendre la scne. Ilnous faut, en tout cas, nous dli-vrer des oppositions forces entreles crivains et les penseurs dunemme poque : Camus contre Sar-tre, Sartre contre Ionesco, Ionescocontre Brecht !Il est toujours salutaire de sortir

    de la France pour dcouvrir com-ment des metteurs en scne et desacteurs trangers, plus libres, nousfont entendre des uvres auxquel-les nous sommes devenus sourds.Ne dsesprons pas dtre sur-

    pris, au thtre, par de nouveauxsorciers.

    e Directeur de la Comdie de Reims,Emmanuel Demarcy-Mota a rcem-ment mis en scne Six personnagesen qute dauteur, de Pirandello, etRhinocros, de Ionesco. Il prpareune lecture radiophonique des Mou-ches, de Sartre, pour France-Culture.

    Jean Vilar ( gauche) et Pierre Brasseur dans Le Diable et le Bon Dieu , mis en scne par Louis Jouvet (1951)

    J eme souviens davoir t, toutemon adolescence, furieuse-ment sartrien. Et si les gauchis-tes marseillais des annes 1960

    mes amis dalors souvent semoquaient de ce quils appelaientmon sartrisme, ce qui signifiaitpour eux peu prs idalismepetit bourgeois peine dguis enmarxisme , peu importait : javan-ais. Oh, comme jai pu, des heuresdurant, marcher dans les rues endialoguant muettement avec monJean-Paul Sartre moi ! Sans lui,

    jamais je ne me serais loign de lavie intellectuellement paresseuseet politiquement convenue que jeconnaissais 15 ans, et jamais jenaurais eu, sans lui, assez de forcepour surplomber les grilles de pen-se quil avait lui-mme labores,et mavancer par la suite vers lestextes de Heidegger, ou ceux deDerrida.Alors, un long temps, je lai pres-

    que oubli, et me suis mme trouvnaf de lavoir tant suivi. Cest queje dcouvrais lart du thtre, etque son thtre que je navais luque comme autant de dialoguespour rflchir me paraissait sou-dain, en tant que thtre, faible, uni-voque, conventionnel. Dintelligen-tes dramatiques de tl sans plus.Mais je continuais laimer ensecret, et prendre sa dfense si jele voyais attaqu. Je narrivais pas tre tout fait ingrat.Et puis je lai relu. Je lai relu la

    lumire, prcisment, du temps quiavait pass, et de ma presque-infi-dlit. Et de nouveau mais autre-ment, donc jai aim cette critu-re. Autrement : cest que sonuvre avait chang. Il tait, entre-temps, devenu un classique. Sar-tre ? Oh cest dat ! , disent lesparesseux, ceux souvent qui nysont pas mme alls voir. Eh bienoui, cest dat. Mais cest l peut-

    tre la chance de cette littrature.Marivaux aussi, cest dat. EtRacine, et Hugo. Lan 2005 nestplus le temps de Sartre, et voilpourquoi nous pouvons mieux lelire. Toute intentionnalit, relle ouprsume, de lauteur a fondu lpreuve du temps, et ce quil res-te, cest une criture prcise et flam-boyante.La Nause nest plus, plus seule-

    ment, un manifeste romanc delexistentialisme ; et Le Diable etle Bon Dieu ne sont plus, plus

    seulement, questionnementdune morale existentielle,mais du thtre, cest-

    -dire un texte ouvert tous les pr-sents venir. Et Gtz, commeRichard III, comme Hamlet, sestenfin mis vivre autrement quecomme une marionnette idesdaprs-guerre. En donnant auxfictions thtrales de Sartre leurchance de pures fictions, en les pre-

    nant au srieux en tant qucriture,on se donne la possibilit dchap-per lunivocit, la simple illustra-tion dune pense et lon se don-ne, par consquent, les moyens derevenir la pense. Y a-t-il moinsde pense chez lauteur dramatiqueShakespeare que chez le philoso-phe Spinoza ?Jai voulu monter Le Diable et le

    BonDieu comme si la pice avait tcrite par un Cervants ou un Sha-kespeare franais dans les annes1950 en France. Jai voulu le lirecomme un classique, comme le tex-te retrouv dune lgende ancienne,gniale, obsessionnelle et nave, etdont la navet mme appelleraitlintelligence et lanalyse : lhom-me qui voulait faire le bien . Sartrenest plus notre contemporain, cestsa chance, et cest la ntre.

    e Daniel Mesguich a mont Le Dia-ble et le Bon Dieu en 2001.

    Un thtre de lambigutDramaturge aux multiples paradoxes, lauteur du Diable et le Bon Dieu

    prend plaisir agacer et brouiller les pistes

    LUVRE DRAMATIQUE EN PLIADE

    JEAN-PAUL SARTRE

    coll

    georg

    e-hen

    ri

    paris.bn

    f.dp

    tde

    sar

    tsdu

    spectacle

    Il a plus ou moins tout rat S artre est trs lucide et trsconscient de tout, organis. Ila fait tout ce qui est possiblepour construire limage dun gnie.Il a dit lui-mme que pour cela il fal-lait la fois crire des essais, desromans, des pices de thtre Il amagnifiquement russi son coup.Ce que je cherche dmolir, cest

    la statufication, cette faon de sri-ger en gnie absolu, alors quil aplus ou moins tout rat. Les messa-ges de toutes ses pices sont extr-mement embrouills. Ses formesthtrales sont trs conventionnel-les, reposant sur le personnage, lecaractre, sur lavnement dun faitet ses consquences. Il est pass ct dune vraie invention person-nelle. Dans un entretien avec Ber-

    nard Dort, il dclarait : Je medemande parfois si le thtre nestpas en train de mourir. Rien de cequi sest pass depuis dix ou vingtans. Lorsquil dclare cela, noussommes en 1979. 1959, cest lan-ne des Squestrs dAltona, sa der-nire pice. Il est donc en train de

    nous dire quaprs lui il ne sest rienpass : ni le Leaving Theater, ni Kan-tor, ni Grotowski, ni Bob WilsonTout cela est donc nul. Il ne peutsupporter que sa propre produc-tion. Je ne peux pasme laisser pren-dre par tous ces jeux.Huis clos, cest presque une pice

    de boulevard. Elle a t crite pour

    tre joue en province, dans desthtres municipaux, pour troisamis lui qui avaient besoin de tra-vailler. Jai relev une phrase deSartre, fatale pour lui : Le thtreest devenu un thtre de metteur enscne, il nest pas un thtredauteur. a, je peux laccepter,

    mais il poursuit : Or lemetteur en scne est unhomme du rel non de lima-

    ginaire. Cest aberrant. Cest jus-tement son travail, au metteur enscne, dtre un homme de limagi-naire. On trouve tout le temps ceschoses premptoires, qui se retour-nent contre lui en fait.

    e Claude Rgy a mont Huis clos laComdie-Franaise, en 1990.

    ATELIERS DECRITUREELISABETH BING

    Oser crire.Faire avancer son criture.

    Ateliers 2005 :inscriptions ouvertes

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    Dans la prface du volume de la Bibliothque de la Pliade quirassemble le Thtre complet de Sartre, notre collaborateur MichelContat, matre d'uvre de cette dition, prdit : On va redcouvrirsur scne le thtre de Sartre, dans ses uvres vives. Sa tension, sonhumour, ses excs, sa sobrit, sa vive intelligence de notre temps. L'existence de ce volume donnera cette redcouverte , si elledoit advenir, un instrument fiable et exhaustif. Outre les picesconnues, on y trouvera la premire que Sartre ait crite ( la fin de1940, au stalag de Trves), Bariona, une esquisse (La Part du feu) etles documents sur un projet jamais ralis, Le Pari. Dimportantes sc-nes indites, de nombreux documents et annexes clairent la foisla gense et la rception du thtre de Sartre.

    e Gallimard, 1 664 p., 57,50 jusqu'au 30 juin, 65 ensuite

    a Michel Corvin

    a Daniel Mesguich

    a Claude Rgy

    a Emmanuel Demarcy-Mota

    LE MONDE/VENDREDI 11 MARS 2005/V

  • VI/LE MONDE/VENDREDI 11 MARS 2005

    Accompagner sans adhrer

    E n leurs vertes annes norma-liennes, au milieu des annes1920, Jean-Paul Sartre et Ray-mond Aron avaient, sur le mode dela plaisanterie, conclu un pacte :celui des deux qui survivrait lautre rdigerait sa notice ncrologi-que pour lAnnuaire des anciens l-ves de la rue dUlm. Mais les dcen-nies dun sicle tourment scoul-rent ensuite et dsagrgrent cetteamiti de jeunesse, tel point que,quand le premier partit, enavril 1980, le second crivit dansLExpress : Lengagement ne tientplus. Un tel constat ne prenait passeulement lamesure daffinits lec-tives initiales peu peu mtamor-phoses en inimiti durable, il pre-nait surtout acte du foss que lHis-toire avait entre-temps creus. Cartelle est bien la cl de ce chass-croi-s affectif : il sest doubl dun dsac-cord idologique croissant entre lesdeux hommes, qui, de surcrot,devinrent au fil du second demi-si-cle les figures de proue des deuxcamps idologiques en prsence.Largement leur corps dfendant,ils devinrent les hros ponymesdune guerre de trente ans qui divisale milieu intellectuel franais, de laLibration au milieu des annes1970.Raymond Aron lavait, du reste,

    pressenti ds 1956, observant ds cemoment, dans un article de Preu-ves : Que, dans notre gnration,aucune amiti nait rsist aux diver-gences dopinion politique, que lesamis aient d politiquement changerensemble pour ne pas se quitter, est la fois explicable et triste. Et, de fait,cette gnration de 1905 connutune destine historique trs dense.Certes, elle eut limmense chance,tant ne avec le XXe sicle, dtrepargne, quelques annes prs,par le coup de faux de la GrandeGuerre. En revanche, ses membresparcoururent ensuite le reste de leurge en affrontant tour tour lamon-te des prils au fil des annes 1930,

    les preuves de la dfaite de 1940 etde lOccupation, puis, sans que lHis-toire reprenne alors son souffle, laguerre froide et la dcolonisation.Ce sont ces deux derniers types

    de conflits qui constiturent autantde brisants sur lesquels se fracassalamiti Sartre-Aron. Assurment,lhistoire intellectuelle franaise duXXe sicle est jalonne de biendautres relations brises qui setransformrent parfois en duels ainsi Sartre et Camus , et notam-ment lpoque de la guerre froideet des dbats autour du communis-me puis au moment de la guerredAlgrie, mais Sartre et Aronavaient le mme ge et taient issus

    dun mme terreau intellectuel. Ducoup, faire lhistoire de leurs traver-ses respectives du sicle nest passeulement tablir la relation duneamiti brise phnomne, audemeurant, banal dans le milieuintellectuel, et pas seulement partemps de forte houle historique ,mais permet aussi la localisation desgrandes temptes qui ont agit cemilieu.Cela tant, ltude du Sartron

    ne fournit pas seulement ainsi unesorte de papier chimique se colo-rant fortement dans ces phasesaigus de dbats idologiques. Ilconvient aussi dobserver que,quand vint le temps, entre les deuxhommes, dun long affrontement des dbuts de la guerre froide auxdsillusions idologiques de la findes annes 1970 , le rayonnementde lun et de lautre ne fut jamais de

    mme intensit au mme moment.Et ce diffrentiel de rayonnementconstitue un autre papier chimique,rendant compte des grandes phasesde domination idologique successi-ves dans la France du XXesicle.On le voit, Sartre et Aron existent

    par eux-mmes, tant par leur per-sonnalit et leur uvre propres queparce quils sont devenus des figu-res tutlaires de leurs camps respec-tifs, mais ils constituent aussi, tra-vers leur face--face, des indica-teurs tout la fois damplitude dehoule historique et dintensit deradiation idologique.Longtemps, Sartre figura au firma-

    ment : son rayonnement, plusieursdcennies durant, autorise parlerdes annes Sartre , priode desuprmatie idologique des gau-ches intellectuelles, que RaymondAron estima en 1955 grises parlOpium des intellectuels, en dautrestermes lemarxisme. Ds 1945, Jean-Paul Sartre, dans la premire livrai-son des Tempsmodernes, avait tho-ris le devoir dengagement , et sanotorit rapidement acquise luipermit dincarner le type de lintel-lectuel de gauche progressiste, alorsstatistiquement et idologiquementdominant dans ses diffrentesvariantes. Puis vint, la fin desannes 1970, une vritable inver-sion des rles : Aron, la fin de savie, se trouva propuls sur le devantde la scne, au moment o Sartrecommenait connatre un dficitdimage. Car linversion des rlessaccompagnait dun changementdemploi : Sartre, longtemps promuau rle doracle, apparaissait dsor-mais, et pas seulement aux yeux deses adversaires de toujours, commeune sorte de pythie incongrue,ayant souvent diagnostiqu et pro-nostiqu contretemps. Et la seuleligne de dfense de ses sympathi-sants en dira long sur ltat de trou-ble profond dans lequel se trouvaitle milieu intellectuel franais cettedate : mieux valait avoir tort avecSartre, proclama-t-on, que raisonavec Aron. Les historiens du futurresteront coup sr perplexesdevant une telle phrase, qui, dem-ble, rduisait nant la lgitimitde la place du clerc, dont lavis avaitt considr comme important par-ce que procdant, aumoins en tho-rie, de la raison. Cette phrase, parson excs mme, refltait bien cettesorte de querelles dimages qui, aubout du compte, avait accompagnle dbat franco-franais.Ce qui fait, du reste, qu bien des

    gards le dbat est rest actuel. Lespartisans dAron ont fait valoir que

    sa pense fut sans cesse greffe surlhistoire-se-faisant, et quelle tentade lui donner une signification sanspour autant invoquer un quelcon-que sens de lHistoire. Au reste, lui-mme lcrira en 1983 dans lpilo-gue de ses Mmoires : A supposerque quelquun se donne la peine deme lire demain, il dcouvrira les analy-

    ses, les aspirations et les doutes dunhomme imprgn par lHistoire. Pour Sartre, le cas de figure est singu-lirement plus complexe. On doit Jacques Audiberti cette jolie formule son propos : Un veilleur de nuitsur tous les fronts de lintelligence .La phrase, assurment, peut tredtourne par les partisans aussibienque par les adversaires du philo-sophe. Les uns insisteront sur la vigi-lance constante du veilleur ,mobilis, trente-cinq ans durant,dans de multiples combats. Les

    autres souligneront quil y a pril enla demeure quand le gardien rveveill, sans prendre vraiment garde la ralit des choses ou commedtach de cette ralit ; ou pis, lors-quil est somnambule. Aron auraitpens lHistoire, Sartre lauraitrve : lHistoire, donc, non tellequelle est mais telle quelle devrait

    tre.En mme temps, lhisto-

    rien doit se mfier de ce typede formule dfinitive. Ce quensei-gne lanalyse du Sartron , cestaussi que la querelle dimages a tou-jours t tributaire du climat idolo-gique et du contexte historique despoques successives. Do deux pha-ses trs tranches : longtemps Ray-mond Aron souffrit dun rel ostra-cisme de la part dune large partiedumilieu intellectuel, tandis que las-tre Sartre y rayonnait. Puis, au dbutdes annes 1980, onobserva une sor-te de retour des cendres de Camus lui aussi en partie ostracis vingt ans

    plus tt , tandis que commenaitpour Sartre une manire de descen-te aux Enfers au moment mme oRaymond Aron, aprs sa mort,gagnait directement le paradis despenseurs. Ce fut donc toujours, mais tour de rle, au regard du milieuintellectuel, lhallali pour lun et leWalhalla pour lautre. Lhistoriendoit donc tenir compte du relativis-me de ces images successives. Pourautant, faire un tel constat ne doitpas conduire verser dans une sortedcumnisme lnifiant. Lintellec-tuel engag, se voulant un acteur delHistoire, est ensuite passible nondes tribunaux de lHistoire, quinexistent pas, mais de lanalyse rai-sonne des consquences de sescrits et de ses actes sur la vie etlavis de ses contemporains.

    e Directeur du Centre dhistoire deSciences-Po. Auteur de Sartre etAron. Deux intellectuels dans le sicle,Fayard, rd., coll. Pluriel , 1999.

    I l sest tromp, toujours tromp :depuis vingt-cinq ans ans, unesartrophobie sest installe dansun climat de restauration idologi-que. La dnonciation revancharde aparfois tourn au rvisionnisme insi-dieux transformant Sartre en colla-borateur, stalinien et terroriste. Letribunal de la bonne conscience ajet le discrdit sur une uvreimmense et multiple, oubliant queles vrits nont de sens quen situa-tion. A lcart des imprcations, unehistoire sans moralisme permettraitdclairer plus justement des trajec-toires provoques par les chocs dela violence collective.

    La guerre a coup la vie de Sartreen deux. Avant 1939, lindividua-lisme dsabus temprait sa sympa-thie pour les dfils du Front popu-laire, son indpendance dcrivainlemportait. La politique alors,ctait les notables de la IIIe Rpubli-que et le jeu opaque des forces ano-nymes. Tout bascule avec la mobili-sation militaire, cette rquisitionbrutale dune existence jete dans laguerre incontrlable. LHistoire col-lective fond sur lindividu soudaindniais par lpreuve dune mise nu. Le philosophe qui avait sage-ment tudi la phnomnologie Berlin en 1933 fait brusquement lex-prience de lennemi radical etdune possible solidarit par le bas.Le premier texte politique, issu de

    cette conversion au social, est unepice de thtre dinspiration bibli-que, Bariona ou le fils du tonnerre,destine ses camarades prison-niers. Lironie antipolitique delavant-guerre a laiss place au styleallgorique, mais de retour ParisSartre choue manifester concrte-ment son antiptainisme et suppor-te passivement lOccupation. Cest la Libration quil construit un enga-gement volontariste dont Les Tempsmodernes constituent lacte fonda-teur. Son objectif dclar est lman-cipation totale de lhomme, que laguerre a confront au Mal absolu :une libration non seulement

    politique mais aussi biologique,conomique et sexuelle !Lextrme activisme de Sartre

    dploie une ambition salvatrice, lafois noue une stratgie dhg-monie intellectuelle et en opposi-tion systmatique toute reconnais-sance institutionnelle. Il assuma parconsquent le dsaveu de lhistoirecomme le risque dun pari public etsolitaire sur lavenir indtermin.Plus anti-anticommuniste que com-muniste, il interrompit spectaculai-rement ses quatre ans de compa-gnonnage avec le PCF en 1956, lorsde linvasion sovitique de la Hon-grie. En 1960, leuphorie cubaine nelempcha pas de prvenir ses amisrvolutionnaires : Vous avez votreterreur devant vous. Et en 1979, ilsoutint les boat people fuyant lecommunisme aprs avoir t lundes plus virulents contempteurs de

    la guerre duVietnam. Sartre accom-pagne, il nadhre pas. Ses engage-ments accordent un crdit au dsirdmancipation sans interdire laconscience critique : ils tmoignentdun espoir et dune gnrositlivrs aux contradictions des vritsen devenir.Mais au nom de quoi Sartre sen-

    gageait-il, sil ne croyait pas auxvaleurs universelles ? Assurment, ilsondait lhomme tapi dans le sous-homme, et donnait une parole auxsans-voix. Contre luniversalismeabstrait qui nie les diffrences,contre les idologues de lenracine-ment, il analysa ds 1945 la situa-tion des juifs et dnona lantismi-tisme franais sous ses formes dcla-res ou larves. Quelques annesaprs, cest luniversalisme menteurdes Europens quil attaque dansses nombreux textes contre lacolonisation. Certes, horrifi par latorture dEtat, il nvita pas la suren-chre en justifiant le meurtredmiurgique par lequel le sous-hom-me colonis devient un homme auxdpens du colon. Pour autant, il neparlait pas la place des opprims,et destinait sa fureur verbale auxoppresseurs, dont il ne sexcluaitpas. Sartre ne sort pas alors dunelogique de la violence et de lacontre-violence. On sabuseraittoutefois de croire que lactivismepolitique de Sartre, notammentcelui de ses dernires annes gau-chistes , a tmotiv par la fascina-tion de la terreur. Son soutien aux

    maos franais rvle les deuxmobiles de ses engagements : lanti-autoritarisme et la rvolte morale.Si une continuit pouvait tre

    repre dans les traverses politi-ques de Sartre, elle rsiderait dansson anarchisme. Orphelin de pre, ilna pas appris lobissance. Liber-taire, il prfre la rvolte la rvolu-tion et ne sintresse quauxmouve-ments qui pulvrisent la gangue,l en-soi ou la srie . La dimen-sion morale dune telle rbellion nevient donc pas dun idal thique,mais prend sa source dans lindigna-tion agissante devant linhumain. Etla politique commence ds questassume cette marge de libert quipermet chacun de ne pas rester la place quon lui assigne. Politiquede la relation lautre, du dsir, delaction, de lart, elle engage toutlhomme dans le moindre des choix.Cette responsabilit absolue

    appartient-elle une poque rvo-lue ? Elle reste sans doute hantepar la rfrence aux horreurs et auxlchets de la deuxime guerremon-diale.Mais, une fois chasss les spec-tres du messianisme politique, len-gagement sartrien nous rappelleque les jeux ne sont jamais faits,que lhistoire humaine ne se rsumepas celle de la nature, de la structu-re et de lconomie. Ni modle nipouvantail, une telle politique estlantidote au ralisme cynique toutcomme au prophtisme alarm. Elleconjugue la rsistance linaccep-table et louverture lindit.

    Sartre-Aron, les frres ennemisTrs lis au temps de leurs annes normaliennes, les deux philosophes

    se sont ensuite considrablement loigns

    RAYMOND ARON, 1905-1983

    Sartre et Aron. Dessin de presse ralis par Tim et paru dans lExpress(14-20 fvrier 1981).

    tim/lexpress/ed

    iting

    Sur les totsde la rue dUlm.Sartre est assissur la chemine.

    Nizan et HenrietteAlphen, quil

    pousera en 1927,sont debout, au

    premier plan

    a Jean-Franois Sirinelli

    JEAN-PAUL SARTRE

    Largement leur corpsdfendant,

    ils devinrent les hrosponymes dune guerre

    de trente ans

    Raymond Aron est n le 14 mars 1905 Paris. Elve lEcole normalesuprieure de 1924 1928, il est dabord proche des Etudiants socialis-tes, avant de rejoindre Sartre dans le groupe des non-engags. Il sou-tient, en 1938, sa thse, Introduction la philosophie de lhistoire. Dsjuin 1940, il rejoint Londres. A partir de 1946 il fait le choix du journa-lisme politique, dabord Combat puis au Figaro. Elu la Sorbonne en1955, il cre en 1961 le Centre de sociologie europenne. En 1974, il sou-tient Valry Giscard dEstaing, puis, quatre ans plus tard, fonde la revueCommentaires. En 1977, aprs avoir rompu avec Le Figaro, il inaugure satribune LExpress. Enfin, en 1983, lanne de sa mort (le 17 octobre), lapublication de ses Mmoires parachve son itinraire.

    a Franois Noudelmann

  • LE MONDE/VENDREDI 11 MARS 2005/VII

    Mars 1960, Cuba. Sar-tre trace les derniersmots de sa prface Aden Arabie, pam-phlet de Nizan bien-

    tt rdit par Franois Maspero.Au dbut de lt, sa srie de repor-tages dans France Soir, Ouragansur le sucre , le montre frapp parl intransigeance des jeunes res-ponsables politiques cubains. Cettemythification de la jeunesse offreune parent avec limage de fidlitet dirrductibilit de Nizan brossedans la prface. Dans ces reporta-ges, cest bien un fantme possiblede Nizan que lon dcouvre sous lestraits de Castro ou Guevara, com-me ce fut le cas avec AlbertMemmi,Henri Alleg et Andr Gorz, commece le sera avec Frantz Fanon. Lamiti () plus orageuse quunepassion , dcrite par Sartre dans unroman de jeunesse, clate avec fer-veur dans la prface Aden. Elle ahant toute sa vie.On se rappelle toujours la premi-

    re rencontre. Elle a lieu en 1917, en5e, Henri-IV. Mais cest en 1920quils deviennent amis. Classe prpa-ratoire Louis-le-Grand (1922), Eco-le normale suprieure (1924) o ilssont co-thurne : on ne sen-nuyait pas, avec eux, du ct de laplace du Panthon jamais les der-niers pour un canular. Nitre-Sar-zan : amis insparables rivalisant delectures et de frocit envers leurscondisciples. Mens par la mmeambition : vouer leur vie lcriture.Alors, ils crivent, seuls, deux

    voix, ou en collaboration avecdautres. La Revue sans titre accueilleleurs premires publications, en1923. Une nouvelle ( LAnge dumorbide ), le dbut dun roman,pour Sartre. Deux contes (dont Complainte du carabin qui diss-qua sa petite amie en fumant deuxpaquets de Maryland ), une criti-que littraire, pour Nizan. En rf-rence LAnge du morbide , lepersonnage reprsentant en partieSartre dans Le Cheval de Troie (1935)sappellera Lange. Quant Sartre, ilrelatera lpisode de La Revue sanstitre et son amiti pour Nizan dansson roman non publi, La Semenceet le Scaphandre (1923).

    Seul Nizan continue publier.Puis, aprs plusieurs mois Aden, iladhre au Parti communiste la fin1927 dcision conditionnant savie, et son destin. A la mme po-que, il se marie avec HenrietteAlphen (tmoins : Sartre et Aron).En 1928, les deux amis rvisent la tra-duction franaise de la Psychopatho-logie gnrale de Karl Jaspers. En1929, Sartre est premier lagrga-tion de philosophie, Nizan, cinqui-me. Beauvoir, deuxime, est appa-rue dans le groupe quelques moisauparavant. Les deux couples pas-sent de nombreux moments samuser. Deux films, tourns vers1932 par le frre dHenriette, sur desscnarios des deux hommes, pou-vaient en attester : Tu seras cur etLe Vautour de la sierra. Ils ont mal-heureusement t perdus.Nizan collabore des revues dim-

    portance, dont Europe. En 1930, ildevient conseiller littraire de PierreLvy, directeur des Editions du Car-refour, qui publient la revue Bifur.Dans le numro de dcembre figureune bauche du pamphlet LesChiens de garde (1932). Dans celuide juin 1931, un texte de Sartre, Lgende de la vrit , introduitparNizan : Jeune philosophe. Pr-pare un volume de philosophie des-tructrice. Vient lenseignement, en 1931. A

    Bourg-en-Bresse, pour Nizan ;au Havre, pour Sartre. Exprience

    brve pour le premier : la rentre1932, il devient permanent du PC,Dbut dcembre, il signe sa premi-re critique littraire LHumanit.Sa vie sera celle dun journaliste,dun militant, dun crivain. Une viedont Sartre est alors loign. En1934, Nizan part un an en URSS. Le30 juin 1935, il devient rdacteurpolitique LHumanit, puis, enmars 1937, responsable de la politi-que trangre Ce soir.Leurs relations sespacent : pour

    cause dun emploi du temps chargde Nizan, assurment ; en raison dumanque dengagement de Sartre,galement. Henriette note que Paulet elle sont plus proches de Malraux

    en 1936, Sartre et Beauvoirleur apparaissant tout fait hors du coup . En

    juillet 1938, les Nizan emmnentSartre voir un film sur la guerre dEs-pagne : il crit Beauvoir quils sont emmerdants comme la pluie .1938, premier roman de Sartre

    (La Nause) ; troisime roman deNizan (La Conspiration). Lentre deSartre en littrature inaugure desclins dil dans leursuvres respec-tives, tmoignant dune amiti tou-jours vivace. Un gendarmeNizan apparat dans La Nause,auquel rpond un commandantSartre dans La Conspiration, puisun gnral Nizan dans LEnfancedun chef. 1938, cest galement lesdbuts de Sartre critique littraire, La NRF, en fvrier. Nizan ouvre lebal, dans sa brve rubrique de Cesoir. M. Jean-Paul Sartre, qui est, jecrois, professeur de philosophie ,commence-t-il, complice ; mais sil ysalue le romancier philosophe depremier plan , cest pour assurerque ses dons devraient le condui-re sengager dans les grandesdnonciations . Sartre, lui, dvelop-pe dans LaNRFune tudeminutieu-se du roman. Laudative, elle exaltenotamment son talent dcriture,dans une conclusion aux derniersmots clbres : Un style de combat,une arme. Arrive la guerre. Et la dernire ren-

    contre entre les deux hommes, parhasard, sur le port de Marseille. Lafamille Nizan part en vacances enCorse. Sartre et Beauvoir sont la

    terrasse dun caf. Nizan estconvaincu de limminence dunaccord anglo-franco-sovitique : LAllemagne sera genoux ! Quel-ques semaines aprs, il apprend, stu-pfait, la signature du pacte germa-no-sovitique (23 aot). Aprs linva-sion de la partie orientale de la Polo-gne par lURSS, il annonce sa dmis-sion du Parti Jacques Duclos parune brve lettre, publie par Lu-vre le 25 septembre. Ds lors, lescalomnies contre cet ex vont semettre en marche.Quels furent les changes entre

    les deux hommes ? Nous nensavons malheureusement presquerien, leur correspondance ayant tperdue. Le 30 mai 1940, Sartre note,en bas dune lettre Beauvoir : Jaipeur que Nizan, qui staithabilement fait verser dans le corpsexpditionnaire anglais, ne soit en Bel-gique. Le 23mai, Nizan a trouv lamort, Recques-sur-Hem, dans lePas-de-Calais. Le 21 juin, Sartre estfait prisonnier et transfr dans unstalag Trves, dont il sera libr enmars 1941. A lautomne 1940, Hen-riette est partie se rfugier aux Etats-Unis, avec ses enfants ; elle appren-dra la mort de Paul dbut 1941.En janvier 1945, Sartre est aux

    Etats-Unis, envoy spcial deCombatet duFigaro. Il fait part Henriette dela rumeur colporte par le Parti com-muniste : Nizan tait un tratre. SuiteLExistentialisme (1946) dHenri Lefe-bvre et des propos dAragon repre-nant les calomnies, Sartre rdige uneprotestation, sommant le Conseilnational des crivains de fournir lespreuves de ses allgations. Signepar 26 intellectuels, elle parat notam-ment dans Combat en avril 1947.Bien entendu les preuves jamais nevinrent. Dans sa prface Aden, Sar-tre reviendra avec virulence sur cette

    conjuration dinfirmes ayant vou-lu escamoter Nizan.Laprs-guerre inaugure la notori-

    t de Sartre existentialiste, son enga-gement total. Dans sa prface, onrelve : Ctait moi, tout aussi bienqui crivais dans Ce soir les leaders depolitique trangre. Le Sartre jour-naliste spanouissant aprs guerreempruntera nombre de motifs th-matiques, lexicaux et stylistiques aujournaliste Nizan. Le militant Nizanne cessera dtre aux cts du Sartreengag, avec plus ou moins de forceet de diffrences suivant la priode.Sa figure inspirera le romancier desChemins de la libert comme le dra-maturge des Mains sales ou deNekrassov. Il manquera toujours, enrevanche, et les traces fictionnes etle tmoignage de Nizan sur son petit camarade . La vie en a dcidainsi.

    Universitaire, Anne Mathieu dirige larevue Aden-Paul Nizan et lesannes 1930 ainsi que ldition criti-que des articles de Paul Nizan en qua-tre volumes aux ditions Joseph K ;un premier volume vient de sortir surles quatre prvus.

    Limpasse de la morale

    Nitre et Sarzan, la fraternit uniqueIls staient rencontrs en 1917, Henri IV. Jusqu la mort de Paul Nizan, en mai 1940,

    leur amiti fut, selon le mot de Sartre, plus orageuse quune passion

    S i Dieu nexistait pas, tout serait permis. Cettephrase de Dostoevski, Sartre en change la pers-pective : Dieu, effectivement, nexiste pas, pour-tant tout nest pas permis. Un ciel vide nimplique pasque ma libert dbouche sur la barbarie. Mais pour-quoi ? Et comment ? Au nom de quoi, et sous quelleforme, unemorale demeure-t-elle possible ? Ces ques-tions nont cess de hanter Sartre, philosophe commeromancier, militant comme dramaturge. De La Nau-se la Critique de la raison dialectique, de Saint Genetau Flaubert, mme srie de proccupations : com-ment une libert peut-elle agir sur le monde, sinscriredans lhistoire, sunir dautres, se perdre dans lesmalentendus, se ressaisir et continuer sinventer tou-jours en agissant ?Sartre a bien tourn autour de cet enchanement de

    problmes, mais sans parvenir trouver une issue vrai-ment satisfaisante. En 1943, LEtre et le Nant sachvesur lannonce dun prochain ouvrage : une morale. Cetexte annonc na jamais vu le jour. Sartre a rdig sixcents pages de brouillons, en 1947 et 1948, avant deles abandonner. Ces Cahiers pour une morale, ditsen 1984 titre posthume, indiquent lampleur de satentative autant que son chec.Cette impasse sexplique par le nombre de difficul-

    ts et de contraintes rassembles. Se dfaisant de tou-te loi divine, Sartre se dbarrasse galement des mora-les philosophiques fondes sur un ordre divin dumonde, de Platon aux stociens, ou de Descartes Spi-noza. Refusant toute forme de nature humaine, il sin-terdit aussi le recours aux morales sans Dieu qui, deHolbach Rousseau, ou Stuart Mill, reposent surune nature suppose. Enfin, voulant tenir compte delhistoire concrte et changeante, refusant de rduirela libert une abstraction, dclarant il ny a demorale quen situation , il ne peut adhrer au formalis-me de Kant et lide que toute action doit se rglersur une maxime universelle.

    ralit construireLa rflexion des Cahiers pour une morale est centre

    sur les relations entre ma libert et celle de lautre, etsur leur inscription dans laction historique. Sartrecarte le cas o ma libert serait infinie et celle delautre nulle (la violence pure) et celui, symtrique etinverse, o ma libert serait nulle et celle de lautre(Dieu, souverain ou matre) infinie. Seul lappel indique une ralit construire. Si je propose lautredentreprendre avec moi une action prcise (emp-

    cher cette guerre qui menace), je reconnais notre fragi-lit et notre finitude communes. Je prends aussi le ris-que de son refus. Quant laction, elle sera ntre etnon mienne, dans une rciprocit concrte.La conversion , laquelle Sartre consacre la fin

    des Cahiers, est une notion plus essentielle encore.Cette conversion consiste vouloir le monde, et nonplus les valeurs. Si je subordonne mon acte un butextrieur (faire le bien, ne pas mentir, tre coura-geux), je suis dj alin : je me transforme en moyenpour raliser cette valeur universelle. La libert nexis-te, au contraire, quen se faisant. Elle se dcouvre elle-mme travers ses uvres, et elle assume le monde,mme (et surtout) quand il lui chappe. Je faisais toutpour viter la guerre, mais si elle clate je dois lavivre comme si ctait moi qui lavais dcide . Mieuxencore : je vais considrer cette guerre (mme si jecontinue lutter contre, au risque de ma mort) com-me une chance de dvoilement du monde . Telle estla conversion dont rve Sartre cette poque.Elle est traverse par la joie, comme toute pensedenvergure.Cette acceptation totale est aux antipodes de la rsi-

    gnation : cest par moi que le monde vient ltre. Ain-si, dans lhumilit de la finitude , je retrouve lexta-se de la cration divine . Cest dans cette optique quilfaut comprendre la formule, inattendue sous la plumede Sartre : Labsence de Dieu est plus divine queDieu. En me perdant sans rserve dans laction etdans les autres, en aimant ce don, jai quelque chanceden recevoir, plus encore quemon identit rtrospec-tive, un point de vue singulier me dcouvrant labsolu.Plus tard, Sartre jugera cette conception mysti-fie , et incapable aussi de penser ensemble moraleet histoire.Toutefois, quand on relit aujourdhui ce gros

    volume, on peut trouver une continuit frappanteentre cette morale, entrevue puis abandonne, et lin-trt final de Sartre pour le messianisme juif, donttmoignent ses entretiens controverss avec BennyLvy (1). En suivant cette piste, on lirait sans douteSartre autrement. Sa morale politique apparatraitalors sous un jour diffrent.

    Roger-Pol Droit

    (1) LEspoir maintenant. Le