SARTRE ET MIRBEAU : DE LA NAUSÉE À .À quelque cinquante ans de distance, Octave Mirbeau et...

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  • PIERRE M I C H E L

    JEAN-PAUL SARTRE

    ET

    OCTAVE MIRBEAU

    Socit Octave Mirbeau

    Angers - 2005

    1

  • INTRODUCTION

    quelque cinquante ans de distance, Octave Mirbeau et Jean-Paul Sartre, tout

    en tant considrs comme scandaleux par les bien-pensants de tout poil, ont incarn la

    figure de lintellectuel engag dans les affaires de la cit, voire de lintellectuel

    symbolique rendu intouchable par la force dune plume acre et redoute autant que

    par sa clbrit internationale1. Individualistes et foncirement libertaires, ils ont tous les

    deux, nonobstant leur marginalit revendique, exerc pendant des dcennies une

    manire de magistre, non seulement thique, mais aussi politique et littraire2. Ce nest

    videmment pas par hasard si les deux crivains, romanciers, dramaturges et

    chroniqueurs, galement prolifiques et polygraphes3, galement inclassables, galement

    sulfureux, quoique finalement consacrs, ont t associs dans un numro de la dfunte

    revue Dix-neuf / Vingt qui leur a t consacr. Malheureusement les deux parties du

    volume ont t conues indpendamment lune de lautre4 et simplement juxtaposes,

    comme sil y avait solution de continuit entre lauteur du Journal dune femme de

    chambre et celui de La Nause. Cest ce lien qui les unit que je voudrais aujourdhui

    tenter de rtablir, par-dessus le demi-sicle qui les spare, et par-del les videntes

    diffrences de situations et de formes dengagement.

    1 Quoique surveill de prs, Mirbeau na t ni emprisonn, ni inculp, en dpit de ses articlestombant sous le coup des lois sclrates de 1893-1894 et de la chasse aux intellectuels dreyfusardslance par Cavaignac en 1898. Sartre de son ct na pas davantage t inculp au moment du procs durseau Jeanson et du Manifeste des 121, bnficiant de la cauteleuse indulgence du gnral de Gaulle,qui aurait dclar son propos : On nemprisonne pas Voltaire.

    2 Ils ont tous deux crit force prfaces offertes de jeunes auteurs et ont lanc spectaculairementdes crivains inconnus : Mirbeau Maurice Maeterlinck, en 1890, dans un tonitruant article du Figaro, et lacouturire Marguerite Audoux, en 1910, et Sartre Nathalie Sarraute en 1947, Franz Fanon en 1961, etsurtout Jean Genet, en 1952. On a parl alors de sartronisation

    3 Il existe cependant une diffrence non ngligeable : Mirbeau ncrivait le plus souvent que parobligation professionnelle, pour assurer sa subsistance de journaliste, et, pour ce qui est de son uvrelittraire signe de son nom, il la enfante lentement, et presque toujours dans la douleur. En revanche,Sartre tait un boulimique de lcriture et souffrait mme dune graphomanie, voire dune logorrheverbale, linstar de Victor Hugo, rvlatrices dune nvrose profonde et durable, quil a lui-mmereconnue comme absolument bourgeoise et qui sera lorigine de son ironique autobiographie, LesMots. Pour tenir le coup, en dpit de cette stupfiante prolixit, il avalait toutes sortes de drogues, quedtaille sa biographe : Deux paquets de cigarettes des Boyard papier brun et de nombreuses pipesbourres de tabac brun; plus d'un litre d'alcool (vin, bire, alcool blanc, whiskies, etc.), deux centsmilligrammes d'amphtamines; quinze grammes d'aspirine ; plusieurs grammes de barbituriques, sanscompter les cafs, ths et autres graisses de son alimentation quotidienne (Annie Cohen-Solal, Sartre,Gallimard, 1985, p. 485).

    4 La premire partie, consacre Mirbeau a t coordonne par lonore Reverzy, cependant quele dossier Sartre ltait par Jean-Franois Louette.

    2

  • Au premier abord ce rapprochement peut paratre paradoxal. Car, si lon a

    parfois qualifi Mirbeau de prophte5, daptre, voire d vangliste de la sociale6 , et

    si on la souvent crdit dune espce de prescience, quand ce nest pas carrment, et

    abusivement, dune forme dinfaillibilit, notamment dans le domaine des combats

    esthtiques7, Sartre de son ct a t complaisamment accus, et pas seulement par la

    critique bourgeoise, de stre toujours fourvoy, au premier chef, bien sr, dans le

    champ politique8, cause de son compagnonnage avec le stalinisme, mais galement sur

    le plan littraire (cest ainsi quil a descendu trs injustement La Fin de la nuit, de

    Mauriac, la veille de la guerre, et quen 1974 il a jug nuisible LArchipel du Goulag

    de Soljenitsyne9). Il pourrait donc tre tentant, dans un esprit de polmique ou dans une

    volont de dpidestalisation des gloires consacres, dopposer la figure suppose

    lumineuse de limprcateur au cur fidle10 et au jugement infaillible, celle, plus

    sombre et tortueuse, de la hyne dactylographe , comme lcrivain sovitique Fadeev

    avait aimablement qualifi Sartre avant quil ne devienne un chantre de lU.R.S.S..

    Lennui est que semblable manichisme serait, non seulement erron et trs injuste car

    la vie de Mirbeau comporte aussi des zones dombre et rvle galement bien des

    erreurs et des faiblesses , mais aussi totalement inoprant, puisquil ne permettrait pas

    de comprendre ce que nos deux crivains engags ont en commun. Et puis, comme de

    toute faon il ne saurait y avoir de vrit dans le domaine de lesthtique, ni a fortiori

    dans celui du politique, ce nest pas sur ce terrain que nous nous situerons pour procder

    leur rapprochement.

    Ce qui me parat intressant tudier, cest plutt comment ils ont pu dpasser

    une vision trs noire et trs dcourageante de notre condition et de notre socit pour se

    lancer malgr tout, quoique tardivement11 lapproche de la quarantaine , dans de

    5 Thade Natanson, par exemple, qui crit : Cest bien encore la faon des prophtes quil afait toute sa vie trembler les puissants et fourni des opinions au monde (Les Cahiers daujourdhui, n9, 1922, p. 120).

    6 Lexpression est du romancier et critique Eugne Montfort.7 Ainsi larchitecte Frantz Jourdain parle de cette certitude un peu divinatrice quil possdait et

    qui ne le trompa jamais (Les Cahiers daujourdhui, n 9, 1922, p. 113) et le critique dart GustaveGeffroy de sa prescience qui sest si souvent exerce avec une force si magnifique (ibid., p. 103).

    8 Dans LHistoire de fvrier 2005, qui comporte un dossier sur Sartre, Michel Winock intitule sonarticle sur lengagement politique du philosophe : Sartre sest-il toujours tromp ? (pp. 34-45). Laquestion est rcurrente depuis plusieurs dcennies.

    9 On pourrait aussi lui reprocher ses jugements lemporte-pice, sommaires et injustes, sur AlbertCamus, en 1952. Sur un autre plan, force est de reconnatre que son Saint Genet comdien et martyr(1952) constitue une idalisation fantasmatique du voleur devenu crivain et ddouane un peu tropcomplaisamment Jean Genet de sa fascination pour les SS et les crimes des nazis. Sur le plan littraire lalucidit de Sartre laisse donc aussi dsirer.

    10 Lexpression est de Jean Vigile, qui nous lavons emprunte en guise de sous-titre labiographie dOctave Mirbeau, Librairie Sguier, 1990, 1020 pages.

    11 Mirbeau a trente-sept ans, en 1885, quand il entame sa rdemption par le verbe, aprs avoirprostitu sa plume pendant une douzaine dannes, et quil assume dsormais ses choix thiques etpolitiques. Quant Sartre, il a trente-six ans quand il cre son phmre et squelettique groupedintellectuels rsistants Socialisme et Libert et trente-neuf ans, en aot 1944, quand il ne se contente

    3

  • longs et difficiles combats pour la Vrit et la Justice, les vertus cardinales des

    dreyfusards. Sans nous interdire, dans un deuxime temps, dembrasser rapidement

    lensemble de leurs carrires politico-littraires, nous nous appuierons essentiellement,

    dans un premier temps, sur deux romans problmatiques autant quemblmatiques,

    quils ont ports longtemps en eux avant den accoucher (neuf ans pour Mirbeau, huit

    ans pour Sartre) et qui se prsentent sous la forme dun journal tenu par deux

    personnages solitaires : dune part, paru en 1900 chez Charpentier-Fasquelle, celui de la

    soubrette Clestine, dont le prnom trompeur12 rappelle la clbre entremetteuse de

    Fernando de Rojas ; et, dautre part, publi en 1938 chez Gallimard, celui dAntoine

    Roquentin, rentier13, historien et ex-aventurier, dont le patronyme ne saurait manquer de

    rappeler le Folantin, anti-hros du pr-sartrien roman de Huysmans, vau leau. Par-

    del les diffrences dpoque, de sexe, de statut social et de culture, qui sont loin dtre

    indiffrentes14, les deux diaristes ont en commun une perception nauseuse de lhumaine

    condition, dune part, et, dautre part, une vision minemment dmystificatrice et

    anarchisante de lordre social bourgeois de nature nous inciter le subvertir15. Sartre

    nayant jamais cach son admiration pour Mirbeau16, principalement pour Le Journal

    dune femme de chambre, le rapprochement avec La Nause na rien de gratuit, dautant

    plus que dautres rminiscences mirbelliennes apparaissent la mme poque dans deux

    plus du rle de spectateur de la vie sociale et commence assumer sa responsabilit dcrivain, aprs lesannes de lOccupation allemande o son peu dactivits autres que philosophiques (cest en 1943 quilpublie Ltre et le nant) a donn lieu des controverses. Michel Winock (art. cit., p. 35) crit cepropos : Il faut en convenir, la conscience politique de Sartre nest pas prcoce. Quant Pascal Ory,il explique la radicalit de lengagement de Sartre par la suite par une sorte de mouvementcompensatoire ( Millsime 1905 , LHistoire, fvrier 2005, p. 51), ce qui rejoint linterprtationdAnnie Cohen-Solal, dan