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  • Klesis 2016 : 32 La philosophie de Peter Singer

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    thique et intuitions*

    Peter Singer (Princeton University, Charles Sturt University)

    Traduction et prsentation par

    Maxime Gaborit

    Prsentation Prcisons-le dentre de jeu, la dmarche adopte par Peter Singer dans thique et intuitions est fondamentalement mthodologique et inacheve. De son propre aveu, larticle nest quune esquisse208, un travail qui demande tre complt et prcis. Son intrt essentiel est de poser la question de limportance accorder nos intuitions ordinaires dans le cadre de thories morales normatives. Ces intuitions morales correspondent aux jugements valuatifs immdiats et vidents par eux-mmes que nous formons spontanment lorsque nous sommes confronts une situation particulire. Il existe en philosophie morale plusieurs positions quant au traitement de ces intuitions et quant au rle que celles-ci doivent jouer dans la formation de rgles de conduite. Lutilitarisme dont Singer est lun des reprsentants se distingue notamment par son caractre profondment contre-intuitif, la proposition de rgles et de normes allant lencontre du sens commun est alors souvent loccasion de ractions nergiques209. Dans le texte ici prsent, Singer est ouvertement critique lgard des intuitions ordinaires. Pour autant, on chercherait en vain dans thique et intuitions des conclusions normatives et dfinitives spcifiquement utilitaristes. En effet, dans la mesure o le propos de Singer consiste principalement * Article initialement publi in The Journal of Ethics, 9 (3-4), Dordrecht, Springer Netherlands, 2005, p. 331-352. Nous tenons remercier Peter Singer davoir aimablement autoris la publication de cette traduction, ainsi que Patrick Lang pour sa relecture et ses prcieux conseils (N.d.T.). Maxime Gaborit suit actuellement des tudes de philosophie et de lettres modernes lUniversit de Nantes. Paralllement ses recherches en philosophie morale et politique, il sintresse lanti-humanisme thorique, de ses dclinaisons au sein du champ mtaphysique jusqu ses manifestations dans lpistmologie des sciences sociales. 208 Voir note 41. 209 Les polmiques ce sujet ne manquent pas, on peut par exemple penser Elizabeth Anscombe et son article La philosophie morale moderne, trad. de langlais par Genevive Ginvert et Patrick Ducray, Klesis Revue Philosophique en Ligne n9, 2008, 9-31, dans lequel elle qualifie un homme capable de concevoir quil est possible de faire condamner un innocent pour sauver un plus grand nombre de personnes desprit corrompu .

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    souligner la ncessit dune rflexion sur la nature des intuitions et sur leur articulation une thorie, les distinctions effectues et les critiques mthodologiques du philosophe australien relvent de la mtathique et sappliquent sans distinction toute thorie morale. Cette remise en question des intuitions ordinaires sinscrit dans le sillage de recherches antrieures, notamment prsentes dans The Expanding circle210 (publi en 1981, rdit en 2011), ouvrage dont thique et intuitions reprend plusieurs passages. Les deux textes ont pour point commun daborder la morale tout en lassociant aux neurosciences et aux thories volutionnistes. Il ne sagit pourtant en aucun cas de biologiser la morale, comme le ferait par exemple un darwinisme social ; comme Singer prend bien soin de le prciser, il est possible dadopter une approche volutive du comportement humain et de sintresser lthique sans pour autant dfendre une thique volutive , qui passerait abusivement de la formulation de faits scientifiques lnonciation de rgles daction. Les dcouvertes scientifiques, comme Singer na de cesse de le prciser, doivent se voir refuser toute porte normative directe ; ltablissement scientifique de faits et de relations ne peut suffire produire des directives thiques211 ou justifier une politique. Tout en appelant intgrer notre connaissance scientifique la rflexion morale, Singer vite soigneusement les deux positions extrmes que seraient dun ct laffirmation dune incompatibilit totale entre le domaine moral et le domaine scientifique, et de lautre la subordination de la morale aux avances de la biologie, des neurosciences et de la science en gnral. Pour Singer, nous sommes aujourdhui en possession dun avantage considrable sur les philosophes qui nous ont prcd, cet avantage consistant en notre comprhension de lvolution et son application lthique . Nous lavons vu auparavant, la morale a une spcificit qui lui est propre ; la science, quant elle, offre des outils non ngligeables pour comprendre lthique et nos propres pratiques. La question sera alors de savoir si cette connaissance peut nous aider dune faon ou dune autre trouver des rgles daction. Afin dclaircir ce problme, Singer procde une gnalogie de la moralit, en sintressant particulirement la nature de nos intuitions morales, leur origine ainsi qu leur traitement philosophique traditionnel. Cette remonte lorigine le conduit sintresser tout particulirement la forme de justice manifeste dans les comportements rciproques observables chez plusieurs espces animales, et 210 P. Singer, The Expanding Circle, Princeton, Princeton University Press, 1981. 211 Les travaux de Hume sur la question ont dmontr limpossibilit de tout passage dune description de ce qui est laffirmation dun doit tre : voir ce sujet D. Hume, Trait de la nature humaine, Livre III, Paris, Flammarion, 1993.

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    proposer une explication volutionniste de nos comportements et de nos jugements moraux. Il dfinira alors ceux-ci comme faisant partie intgrante de notre nature biologique, comme le produit dun long processus de slection naturelle. En ce sens, les rgles les plus dtailles de la justice, typiques des socits humaines pourvues du langage, sont des raffinements du sens instinctif de rciprocit, et peuvent donc tre considres comme artificielles. Cette nature artificielle nest pas pour autant un pur arbitraire : en sappuyant sur Hume, Singer montre quclairer la nature historique et conventionnelle des intuitions morales et des thories qui en dcoulent ne revient pas pour autant disqualifier ces dernires. Pour les accepter, il nous faudra toutefois analyser ce qui, en elles, relve de lvident et du ncessaire. Par la mise en vidence de lhritage volutif, il ne sagit donc pas de tomber dans un relativisme ou dappeler dresser une idiosyncrasie des thoriciens moraux, mais plutt de dnoncer la prtention universelle de certaines thories lorsque celles-ci svaluent sur le critre de la correspondance aux intuitions ordinaires, alors prises comme des donnes absolument dterminantes. Par consquent, les progrs en ce qui concerne notre comprhension de lthique nimpliquent pas eux-mmes directement de conclusions normatives, mais ils sapent certaines conceptions quant la manire de faire de lthique, qui ont elles-mmes des conclusions normatives . La porte des avances scientifiques est donc indirecte. Plus volu ne signifie pas meilleur . Le simple fait davoir une intuition spcifique, hrite de millnaires dvolution, ne suffit pas rendre cette intuition suffisante pour fonder une morale rationnelle. En sintressant aux travaux du psychologue Jonathan Haidt, Singer sattache montrer que lorsque se prsente un raisonnement conscient plus dlibr, celui-ci a tendance venir aprs la raction intuitive et tre une rationalisation de cette raction plutt que la base du jugement moral . Ce constat nest pas sans rappeler une des Penses de Pascal :

    M. de Roannez disait : Les raisons me viennent aprs, mais dabord la chose magre ou me choque, sans en savoir la raison, et cependant cela me choque par cette raison que je ne dcouvre quensuite.

    Mais je crois, non pas que cela choquait par ces raisons quon trouve aprs, mais quon ne trouve ces raisons que parce que cela choque212. Pascal met ainsi en relief un certain besoin, une certaine tentation de

    212 B. Pascal, Penses, Brunschvicg 276 / Lafuma 983.

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    rationalisation de nos intuitions : lorsque nous sommes choqus, il nest en loccurrence pas question de dcouvrir a posteriori les raisons du choc prouv intuitivement, mais de le rationaliser. Singer rejoint cette conclusion : Dans la vie quotidienne, comme le signale Haidt, notre facult de raisonner est susceptible de ntre rien de plus quune rationalisation de nos ractions intuitives comme il le formule, le chien motionnel fait remuer sa queue rationnelle . Une philosophie morale, par lunion de sa capacit dabstraction et de son attachement aux intuitions ordinaires, est alors susceptible de devenir un moyen de justification de lorthodoxie, un outil de lgitimation de lopinion et de ractions non rationnelles. Sur la base de ces seules considrations, toute tentative de fonder rationnellement une morale partir de nos intuitions semble alors voue lchec. Mais laide des travaux en neuroscience de Joshua Greene, Singer dgage un lment capable de nous faire sortir de cette aporie : parmi nos intuitions, certaines se distinguent des autres en ce quelles prsentent un caractre intrinsquement rationnel. Penser que la mort dune personne est une tragdie moindre que la mort de cinq personnes ou que le fait quune personne soit tue est une mauvaise chose peut se raliser de manire tout fait intuitive, sans pouvoir pour autant tre explicable par notre pass volutif. Ces intuitions sont le rsultat dune rflexion plus pousse quune simple raction motive, et permettent alors desprer pouvoir fonder rationnellement une thorie morale. Avec thique et intuitions , Singer dplace donc lenjeu mthodologique