La cure du psychotique

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  • Document gnr le 20 fv. 2018 04:39

    Sant mentale au Qubec

    La cure du psychotique

    Lucie Cantin

    La rinsertion socialeVolume 13, numro 1, juin 1988

    URI : id.erudit.org/iderudit/030437arDOI : 10.7202/030437ar

    Aller au sommaire du numro

    diteur(s)

    Dpartement de psychiatrie de lUniversit de Montral

    ISSN 0383-6320 (imprim)

    1708-3923 (numrique)

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    Citer cet article

    Cantin, L. (1988). La cure du psychotique. Sant mentale auQubec, 13(1), 177191. doi:10.7202/030437ar

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    Tous droits rservs Sant mentale au Qubec,1988

    https://id.erudit.org/iderudit/030437arhttp://dx.doi.org/10.7202/030437arhttps://www.erudit.org/fr/revues/smq/1988-v13-n1-smq1232/https://www.erudit.org/fr/revues/smq/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • Sant mentale au Qubec, 1988, XIII, 1, 177-191

    La cure du psychotique

    Lucie Cann*

    H est de plus en plus frquent d'entendre ce qui est presque devenu une idee reue , savoir que Ia psychanalysene peut rien pour les psychotiques II revient pourtant Freud d'avoir relog dans l'humanit, dans ce qu'ily a de plus profondment humain, ces productions insenses que sont les rves, les lapsus, les symptmes, ledlire, l'hallucination. Mais c'est prcisment peut-tre ce qu'on lui reproche. Plus de six ans de travail avec lespsychotiques dans un Centre de traitement psychanalytique Qubec, nous font pourtant Ia preuve d'un traite-ment possible de la psychose. Le psychotique qui entre dans Ie champ analytique se met rpondre ce dsirde l'analyste qui appelle en lui une prise de parole. De la crise appele sous transfert jusqu' l'objet produit travers lequel le psychotique entrera dans le lien social, la cure du psychotique suit une logique et n'est possiblequ' certaines conditions dont nous tenterons de rendre compte*

    L'Oedipe pourtant ne saurait tenirindfiniment l'affiche dans des for-mes de socit o se perd de plusen plus le sens de la tragdie. Lacan, Subversion du sujet et dia-lectique du dsir.

    Il est de plus en plus frquent d'entendre, dansun certain milieu du moins, ce qui est presque devenuune ide reue, savoir que la psychanalyse nepeut rien pour les psychotiques. Certains soignantsdans le champ de la sant mentale affirment ais-ment par exemple que la psychanalyse est prime.Dans le cas du traitement de la psychose, ons'appuiera sur le fait que Freud lui-mme faisait leconstat de l'chec de l'analyse. Cette ide trouve unelarge audience dans le public puisqu'elle est gnra-lement reprise par les mdias et la tlvision. Deplus, elle est souvent confirme, dit-on par l'ineffi-cacit des diffrentes tentatives faites par les psycha-nalystes dans le domaine du traitement despsychotiques.

    Il faut reconnatre que la psychose fait peur. Elledonne voir et entendre cette dpossession ultimede soi, ce ravissement de l'tre, soit justement celamme qui, dans une socit qui fait l'loge du moi,

    * Lucie Cantin est psychologue et psychanalyste, membre duGIFRIC (Groupe Interdisciplinaire Freudien de Recherchepour l'Intervention Clinique). Elle est aussi directeur adjointdu Centre psychanalytique de traitement pour psychotiquesle388 Qubec.

    fait apparatre l'illusion qu'habille le montage nar-cissique du personnage social. Il devient vident quel'assurance d'une cause physique, cernable dans lecorps et dans la physiologie, loigne la folie du des-tin humain. Elle devient un accident de la nature ,au mme titre qu'une aberration chromosomique,un problme d'change molculaire dans le cer-veau comme me disait une patiente, rapportant cequ'elle avait compris des propos de son dernierpsychiatre sur la cause de sa psychose.

    Que l'on ne veuille pas suivre Freud sur les voiesqu'il a ouvertes, se comprend bien de ce point devue. C'est peut-tre lui reconnatre par la ngativele mrite d'avoir relog dans l'humanit, dans ce qu'ily a de plus profondment humain, ces productionsque sont le rve, le lapsus, le symptme, le dlire,l'hallucination et de s'y attarder comme le seul lieud'o peut surgir la vrit du sujet. La promotion decet Ailleurs que Freud a appel l'inconscient dfi-nissait pour lui (comme pour nous encore) le pointo son dsir s'articulait dans son coute des nvro-ss mais aussi dans sa lecture du texte de Schrebero l encore le dlire, malgr son contenu insens,constitue pour lui une production qui a un senscomme le rve, le symptme, etc. Freud dans sontexte sur La perte de la ralit dans la nvrose etla psychose, pose le dlire comme ce que le psycho-tique invente, cre pour se sortir d'une situationd'impasse. C'est ce que pointe Jacques Alain Miller propos du dlire dans De-sens pour les psycho-ses!, aprs avoir rappel que Freud situe le dlire

  • 178 Sant mentale au Qubec

    comme une tentative de gurison : Ce n'est pas lamaladie, c'est au contraire le tmoignage que le sujetmerge de la catastrophe par la signification qu'illucubre.

    Freud puis Lacan ont bien marqu que le sujethumain est parl bien avant sa naissance et que c'estmme cette inscription dans l'univers symboliquequi fait de lui un tre humain. Ce discours sur l'enfantse dveloppe autour de quelques paroles signifian-tes, elles-mmes prises dans ce qui a marqu l'exis-tence des parents, constituant ainsi un vritablerseau de signifiants qui marque dj la chair et lavie du sujet au moment de sa naissance. C'est cediscours de l'Autre qui capte le sujet, constituant soninconscient et qui, bien qu'tranger au sujet, n'endtermine pas moins le fil de son destin. Dans lanvrose, ce qui parle travers le sujet, son insu,n'est accessible que par le rve, le symptme, le lap-sus, et le sujet, mme lorsqu'il est engag dansl'analyse, ne se reconnat pas dans ce discours quidemeure autre . Le nvros continue prtendretre l o il dit je et il conserve l'illusion qu'ilest bien celui qui parle. Au contraire dans lapsychose, dans le dlire, dans l'automatisme men-tal, dans les paroles imposes qui parasitent lediscours du sujet, dans les voix qui s'imposent d'unautre lieu, on est forc d'admettre que a parle toutseul, que le langage, non seulement prexiste ausujet, mais qu'il le prend et le capture au plus pro-fond de son tre. C'est ce qui amne Lacan se poserplutt la question Comment ne pas tre psychoti-que? . Dans son sminaire Le synthome (sminairedu 17 fvrier 1976), Lacan disait: Comment nesentons-nous pas tous que des paroles dont nousdpendons nous sont en quelque sorte imposes?C'est bien en quoi ce qu'on appelle un malade vaquelquefois plus loin que ce qu'on appelle un hommenormal. La parole est un parasite. La parole est unplacage. La parole est la forme de cancer dont l'trehumain est afflig. Pourquoi est-ce qu'un hommedit normal ne s'en aperoit pas? Il y en a qui vontjusqu' le sentir (Sminaire du 17-02-76). Ainsi telpatient me disait a marmonne toujours dans matte mais je n'coute pas.

    Nous partirons donc de ce point o Lacan tientde Freud le fait qu'il convient d'couter celui quiparle, quand il s'agit d'un message qui ne provientpas d'un sujet au-del du langage, mais bien d'uneparole au-del du sujet. {D'une question prlimi-naire tout traitement possible de la psychose, 574.)

    Malade au pre

    Phillip sait bien ce qu'il en est de ce que Lacan, la suite de Freud a pos comme la fonction designifiant qui conditionne la paternit. Il dit:

    J'en veux mon pre d'avoir t malade. Je suiscomme un accident de la nature. C'est la blessurela plus profonde. Moi-mme je ne comprenais pasce que je venais faire dans le monde parce que luine m'a jamais signifi ce que je venais faire dansle monde.

    En consquence, il poursuit: Chaque fois qu'il m'arrive un problme, je me

    sens presqu'oblig de remonter Adam et Eve etaux origines de la plante pour le rsoudre. a doitvouloir dire que je n'arrive pas me situer dansl'espace o je me trouve. A ces moments-l j'ail'impression d'tre une espce de fantme. C'estcomme si j'avais un cancer dans mon esprit.

    Phillip a 23 ans quand il arrive au Centre (Cen-tre psychanalytique de traitement pour psychotiques :Le 388) pour y tre trait. Il est clibataire,demeure avec sa mre et vit d'aide sociale. Depuisquelque temps, il a d abandonner les tudes de droitqu'il poursuivait l'universit. Il ne fait plus riendit-il. D'origine cossaise par son pre et franaisepar sa mre, Phillip habite Qubec depuis l'ge desix ans, moment o ses parents migrent au Canada.

    Depuis les trois dernires annes, soit depuis sonpremier accs psychotique, il a t hospitalis cinqfois en psychiatrie pour une schizophrnie paranode.Il a dj son actif quelques tentatives de suicidesrieuses. Dans le dossier antrieur, le psychiatretraitant fait un pronostic rserv.

    Un mois aprs son arrive au Centre, Phillip faitune demande de cure. Suite la demande que nouslui exprimons de raconter ce qui lui est arriv aumoment de ses pisodes psychotiques, voici ce qu'ilnous dit. Il y a trois ans, je faisais partie d'unetroupe de thtre amateur l'universit. Nous rp-tions une pice que nous devions jouer un mois plustard. Il fut alors question d'un projet d'change cul-turel avec la possibilit d'aller jouer en Angleterre.Je me suis mis ne plus dormir. J'ai t soudaintrs inquiet d'avoir prendre l'avion parce que dansl'avion, on n'a plus les deux pieds sur terre et onne connat pas le capitai