Jacques-Alain Miller, L'expérience du réel dans la cure analytique - cours de 1998_1999

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  • (titre)

    Jacques-Alain Miller

    Premire sance du Cours

    (mercredi 18 novembre 1998)

    Pour parvenir jusqu' vous, j'ai eu l'occasion d'une petite marche roborative, tant donn que le boulevard de Sbastopol s'est trouv interdit la circulation, pour cause de manifestation et que mon placement gographique m'oblige emprunter cette voie pour parvenir jusqu'au Conservatoire des Arts et Mtiers.

    Cela met d'ailleurs en valeur la fonction du temps, dans votre cas du temps d'attente, laquelle nous aurons l'occasion cette anne, cela se trouve comme a, de nous intresser. Et prcisment au rel du temps.

    Quest-ce que le rel ? C'est la question ne pas poser, parce que la forme mme o elle se prsente ne convient pas au rel, tel qu'il s'impose - au moins selon Lacan - de l'laborer dans l'exprience analytique.

    La procdure mme de la dfinition n'est pas de nature nous avancer concernant le rel. La procdure de la dfinition, mme sur le protocole de la dfinition, s'accorde qui recherche une vrit, et, prcisment, le rel ne s'accorde pas la vrit. Au moins est-ce la disposition conceptuelle qui nous servira cette anne de tremplin. Et donc, la question qu'est-ce que le rel est

    laisser entre parenthses pour autant que nous ne pouvons pas ou nous avons du mal nous abstraire de cette faon de poser la question et mme de nous abstraire du fait mme de poser une question. C'est d'ailleurs pourquoi, jadis, j'avais abord le rel par le biais de la rponse et non pas de la question.

    Donc, je fais planer entre parenthses cette question, sans en prendre directement mon dpart. la place, j'insre une formule, une ritournelle, quon apprend dans les classes, et qui est quelque distance de cette question.

    Racine - le dramaturge - l'auteur des tragdies, peint les hommes comme ils sont, Corneille tels qu'ils devraient tre. C'est de La Bruyre et a a servit d'innombrables dissertations. Je my rfre parce que on y trouve tout simplement une opposition entre le fait et lidal, entre ltre et le devoir tre. J'y suis conduit, parce qu'il est bien difficile d'abstraire de l'exprience analytique la notion qui sy entretient, qu'entretient le patient, spcialement, on en suppose l'analyste prserv, de son devoir tre. dfaut d'tre hant, anim, de la notion de son devoir tre, on ne voit pas trs bien pourquoi il entrerait en analyse, pourquoi il se prterait cette exprience. C'est dire que l'idal a une fonction qui mrite d'tre considre comme motrice dans la cure analytique.

    Les hommes comme ils sont, les hommes tels quils devraient tre. vrai dire, c'est une totale loufoquerie. Le comble, c'est qu'il s'agit d'une formule profre dans une socit de personnages perruques et qui avait invent, en plus, une notion du naturel videmment hautement sophistique, leur notion du naturel.

    En mme temps, ces personnages vivaient dans une ambiance spcialement code des rapports

  • J.-A. MILLER, Titre ? - Cours n 1 18/11/98 page 2 humains, culminant, dans le crmonial de la cour, dans ce qui s'est appel, partir du XVIIIe sicle seulement, l'tiquette. Ce sont des personnages qui taient pris dans une tiquette, qui en mme temps avaient l'ide des hommes tels qu'ils sont, de leur naturel et en mme temps de leur idal.

    L'tiquette. Nous, nous avons affaire des petites tiquettes. C'est d'usage courant, les tiquettes, ce sont des petits morceaux de papier ou de surfaces inscriptibles qui se trouvent adjoints, appendus, colls un objet, pour indiquer quelque chose qui concerne cet objet, son prix, sa provenance, sa hauteur, son poids, une particule, mais qui est une particule signifiante qui se trouve lie un objet.

    Je me suis demand d'o venait ce vocable singulier d'tiquette, ce qui m'a permis d'apprendre que son origine en serait chercher dans le nerlandais, stikken ( vrifier) - avec deux K. Stikken dsignant une perche de pcheurs, fiche dans la terre. Et de l, le filet attach cette perche, pour attraper des poissons.

    Il s'agit de pche, et il y a - comme dit l'criture - des pcheurs dhommes. C'est devenu - par quels avatars ? - le nom de l'criteau plac sur un sac, contenant les archives d'un procs judiciaire. Puis - et l on se rapproche - le nom de la marque indiquant le rang dans un ordre de prsance.

    Ainsi, l'tiquette, avec l'article dfinit, en est venue dsigner cet ordre lui-mme, l'ensemble des tiquettes assignant chacun sa place et, avec sa place, son rle.

    Puisque la question qu'est-ce que le rel ? , je la tiens distance, je peux bien essayer une dfinition de l'tiquette la place. Qu'est-ce que l'tiquette ? L'tiquette est un discours qui dit chacun ce qu'il a

    faire, dans le cadre, spcialement, d'un crmonial.

    vrai dire, il est bien difficile de dire o s'arrte, dans l'espce humaine, dans l'action humaine, dans la socit humaine, la crmonie. Ici mme d'ailleurs, je me demande mme ce qui appartient l'ordre de la crmonie.

    Je n'ai pas russi convaincre ce qu'on appelle les flics de l'urgence que j'avais tre ici pour enseigner, ce qui m'a donc oblig prendre mon baluchon pour marcher vers vous. Peut-tre que si je leur avait dit que j'allais clbrer une crmonie, ils auraient eu plus de respect pour ma tche.

    Aussi bien, il n'est pas plus facile de dire o s'arrte le rgne de l'tiquette. J'ai commenc, a marrive, par un petit condens dtymologie. Peut-tre puis-je me permettre de donner ici le pas lhomophonie, d'autant que, dans l'tiquette psychanalytique, lhomophonie a la prsance sur ltymologie, comme la synchronie sur la diachronie. Je cite Lacan dans sa Question prliminaire : La dimension o la lettre se manifeste dans l'inconscient est bien moins tymologique quhomophonique , dit-il. J'en prend prtexte pour sauter de l'tiquette l'thique. L'homophonie me suggre une comparaison, un parallle de l'tiquette et de l'thique.

    C'est la mme chose ! L'thique, comme ltiquette, est un discours qui prtend dire ce qu'il y faire, ce qu'il faut faire passer avant et ce qui doit passer aprs. La diffrence - il y a quand mme une entre l'thique et l'tiquette - c'est que l'thique est une tiquette devenue problmatique. L'thique commence quand il ny a plus d'tiquette pour dire qui est qui, et quelle place il faut se mettre.

  • J.-A. MILLER, Titre ? - Cours n 1 18/11/98 page 3

    Lthique, cest l'absence d'une tiquette. On peut dire aussi que lthique c'est, en dfinitive, la recherche d'une tiquette et peut-tre bien que quand on a l'tiquette, on peut se passer de lthique. Je ne vois que des avantages passer de l'thique de la psychanalyse l'tiquette de la psychanalyse et si vous voulez marquer la parent des deux vous n'avez qu' flanquer un h dans tiquette.

    Il me semble mme que Lacan est pass de l'thique de la psychanalyse son tiquette. Ce qu'il appelle un discours, en dfinitive, c'est une tiquette. C'est un ordre de prsance qui indique ce qui est premier et ce qui est second.

    Ce que Lacan appelle discours, c'est une machine qui assigne des places. Cest ce qui explique le rapport quil tablit entre l'art de la danse et le discours. La danse, dit-il, est un art qui florit quand les discours tiennent en place.

    vrai dire, on constate aujourd'hui que quand les discours ne tiennent pas si bien en place, on essaye l'occasion de rafistoler cette affaire en inventant une danse. Cest ce qui fait dans les banlieues le succs de ce qui s'appelle le hip-hop qui est la danse qui florit quand les discours ne tiennent pas si bien en place. C'est la mme chose que le hip-hop concernant l'thique : l'thique est ce quoi on fait appel quand les discours ne tiennent plus trs bien en place. C'est une introduction au paradoxe du soit disant discours analytique invent par Lacan. Soit-disant veut dire qu'il lappelle comme cela mais que lui-mme fait quelques rserves sur le terme.

    C'est un discours, une tiquette, qui s'est impos, en tout cas qui est n une poque o les discours se sont dmontrs ne pas tenir trs bien en place l'poque qualifie, par ric

    Laurent et moi-mme, de celle de l'Autre qui n'existe pas. C'est aussi bien l'poque o le seul discours - entre guillemets - tenir en place, cest le discours de la science. Je le mets entre guillemets parce que c'est un anti-discours, celui qui est de nature faire vaciller tous les autres.

    Descartes, qui n'est pas pour rien dans le transfert suscit par le discours de la science, je dis que c'est un transfert parce quon a vu, au moment o ce discours s'est impos, comment on s'est mis laimer, le pratiquer dans l'enthousiasme, ce discours de la science, comme on s'est mis se dgoter du blabla des sagesses, de l'rudition, comme on sest mis adorer les procdures de la science et a a touch, a a mobilis tous les snobismes de l'poque, que le discours de la science.

    Rcemment, c'est un phnomne qui s'est produit au XVIIe sicle, et on a vu la bonne socit tourdie de ce nouvel amour. On peut en relever des traits de ridicule. Le ridicule des dames de la bonne socit jouant aux savants ne doit pas dissimuler le fait de transfert qui tait l luvre, un nouvel amour par rapport quoi Descartes lui-mme a manifest de la prudence. Avec sagesse, il a surtout conseill qu'on ntende pas la prise du discours de la science sur la morale et la politique. Il a demand surtout que, dans ces matires, on s'en tienne la tradition. C'est--dire qu'il a entendu, pas sot, limiter l'expansion du discours de la science et surtout rserver la place au discours du matre, ne pas tirer les consquences du discours de la science concernant le discours du matre.

    Cette prudence n'a pas t suivie et a nous a valu ensuite lpoque dite des Lumires qui a consist, prcisment, a projeter un jour indu

  • J.-A. MILLER, Titre ? - Cours n 1 18/11/98 page 4 sur l'obscurit ncessaire des fon