134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

download 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

of 157

  • date post

    10-Feb-2018
  • Category

    Documents

  • view

    238
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    1/157

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    2/157

    JEAN-PAUL SARTRE

    LA NAUSE

    GALLIMARD1938

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    3/157

    Au CAS

    C'est un garon sans importance collective, c'est tout juste un indivL.-F. C

    L'

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    4/157

    AVERTISSEMENT DES DITEURS

    Ces cahiers ont t trouvs parmi les papiers dAntoine Roquentin. Nous les pubns y rien changer.

    La premire page nest pas date, mais nous avons de bonnes raisons pour peelle est antrieure de quelques semaines au dbut du journal proprement dit.rait donc t crite, au plus tard, vers le commencement de janvier 1932.

    cette poque, Antoine Roquentin, aprs avoir voyag en Europe Centrale, en AfrNord et en Extrme-Orient, stait fix depuis trois ans Bouville, pour y acheve

    cherches historiques sur le marquis de Rollebon.

    LES DITE

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    5/157

    FEUILLET SANS DATE

    Le mieux serait dcrire les vnements au jour le jour. Tenir un journal pour yair. Ne pas laisser chapper les nuances, les petits faits, mme sils nont lair de riertout les classer. Il faut dire comment je vois cette table, la rue, les gens, mon paqubac, puisque cest cela qui a chang, il faut dterminer exactement ltendue et la nace changement.

    Par exemple, voici un tui de carton qui contient ma bouteille dencre. Il fausayer de dire comment je le voyais avantet comment prsent je le [1] Ehst un paralllpipde rectangle, il se dtache sur cest idiot, il ny a rien en il ce quil faut viter, il ne faut pas mettre de ltrange o il ny a rien. Je pensest le danger si lon tient un journal : on sexagre tout, on est aux aguets, on ntinuellement la vrit. Dautre part, il est certain que je peux, dun moment lautprcisment propos de cet tui ou de nimporte quel autre objet retrouver pression davant-hier. Je dois tre toujours prt, sinon elle me glisserait encore e

    doigts. Il ne faut rien[2]

    mais noter soigneusement et dans le plus grand dut ce qui se produit.

    Naturellement je ne peux plus rien crire de net sur ces histoires de samedi et daver, jen suis dj trop loign ; ce que je peux dire seulement, cest que, ni dans luns lautre cas, il ny a rien eu de ce quon appelle lordinaire un vnement. Samedmins jouaient aux ricochets et je voulais lancer comme eux, un caillou dans la mer.oment-l, je me suis arrt, jai laiss tomber le caillou et je suis parti. Je devais air gar, probablement, puisque les gamins ont ri derrire mon dos.

    Voil pour lextrieur. Ce qui sest pass en moi na pas laiss de traces claires. Il y elque chose que jai vu et qui ma dgot, mais je ne sais plus si je regardais la megalet. Le galet tait plat, sec sur tout un ct, humide et boueux sur lautre. Je le ter les bords, avec les doigts trs carts, pour viter de me salir.

    Avant-hier, ctait beaucoup plus compliqu. Et il y a eu aussi cette suitncidences, de quiproquos, que je ne mexplique pas. Mais je ne vais pas mamuettre tout cela sur le papier. Enfin il est certain que jai eu peur ou quelque sentimegenre. Si je savais seulement de quoi iai eu peur, jaurais dj fait un grand pas.

    Ce quil y a de curieux, cest que je ne suis pas du tout dispos me croire fou, jeme avec vidence que je ne le suis pas : tous ces changements concernent les ob moins cest ce dont je voudrais tre sr.

    O HEURES ET DEMIE [3].

    Peut-tre bien, aprs tout, que ctait une petite crise de folie. Il ny en a plus tes drles de sentiments de lautre semaine me semblent bien ridicules aujourdhu

    y entre plus. Ce soir, je suis bien laise, bien bourgeoisement dans le monde. Ici a chambre, oriente vers le Nord-Est. En dessous, la rue des Mutils et le chantier

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    6/157

    uvelle gare. Je vois de ma fentre, au coin du boulevard Victor-Noir, la flamme rouanche du Rendez-vous des Cheminots . Le train de Paris vient darriver. Les rtent de lancienne gare et se rpandent dans les rues. Jentends des pas et des aucoup de personnes attendent le dernier tramway. Elles doivent faire un petit grste autour du bec de gaz, juste sous ma fentre. Eh bien, il faut quelles attencore quelques minutes : le tram ne passera pas avant dix heures quarante-cinq. Poil ne vienne pas de voyageurs de commerce cette nuit : jai tellement envie de dotellement de sommeil en retard. Une bonne nuit, une seule, et toutes ces hist

    raient balayes.

    Onze heures moins le quart : il ny a plus rien craindre, ils seraient dj l. me ce ne soit le jour du monsieur de Rouen. Il vient toutes les semaines, on lui rserambre n 2, au premier, celle qui a un bidet. Il peut encore samener : souvent il p

    bock au Rendez-vous des Cheminots avant de se coucher. Il ne fait pas trouit, dailleurs. Il est tout petit et trs propre, avec une moustache noire cire etrruque. Le voil.

    Eh bien, quand je lai entendu monter lescalier, a ma donn un petit coup au cnt ctait rassurant : quy a-t-il craindre dun monde si rgulier ? Je crois que jeri.

    Et voici le tramway 7 Abattoirs-Grands Bassins . Il arrive avec un grand brurraille. Il repart. prsent il senfonce, tout charg de valises et denfants endorrs les Grands Bassins, vers les Usines, dans lEst noir. Cest lavant-dernier tramwarnier passera dans une heure.

    Je vais me coucher. Je suis guri, je renonce crire mes impressions au jour le

    mme les petites filles, dans un beau cahier neuf.

    Dans un cas seulement il pourrait tre intressant de tenir un journal : ce serait si

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    7/157

    JOURNAL

    NDI 29 JANVIER 1932

    Quelque chose mest arriv, je ne peux plus en douter. Cest venu la faon daladie, pas comme une certitude ordinaire, pas comme une vidence. a sest insurnoisement, peu peu ; je me suis senti un peu bizarre, un peu gn, voil tout.s dans la place a na plus boug, cest rest coi et jai pu me persuader que je n

    n, que ctait une fausse alerte. Et voil qu prsent cela spanouit.Je ne pense pas que le mtier dhistorien dispose lanalyse psychologique. Dans nrtie, nous navons affaire qu des sentiments entiers sur lesquels on met des nnriques comme Ambition, Intrt. Pourtant si javais une ombre de connaissancoi-mme, cest maintenant quil faudrait men servir.

    Dans mes mains, par exemple, il y a quelque chose de neuf, une certaine faoendre ma pipe ou ma fourchette. Ou bien cest la fourchette qui a, maintenant,rtaine faon de se faire prendre, je ne sais pas. Tout lheure, comme jallais enns ma chambre, je me suis arrt net, parce que je sentais dans ma main un objet i retenait mon attention par une sorte de personnalit. Jai ouvert la main, jai regatenais tout simplement le loquet de la porte. Ce matin, la bibliothque, qu

    Autodidacte [5] est venu me dire bonjour, jai mis dix secondes le reconnatreyais un visage inconnu, peine un visage. Et puis il y avait sa main, comme un groanc dans ma main. Je lai lche aussitt et le bras est retomb mollement.

    Dans les rues, aussi, il y a une quantit de bruits louches qui tranent.

    Donc il sest produit un changement, pendant ces dernires semaines. Mais o ? changement abstrait qui ne se pose sur rien. Est-ce moi qui ai chang ? Si ce nest

    oi, alors cest cette chambre, cette ville, cette nature ; il faut choisir.

    *

    Je crois que cest moi qui ai chang : cest la solution la plus simple. La sagrable aussi. Mais enfin je dois reconnatre que je suis sujet ces transformatudaines. Ce quil y a, cest que je pense trs rarement ; alors une foule de petamorphoses saccumulent en moi sans que jy prenne garde et puis, un beau jouroduit une vritable rvolution. Cest ce qui a donn ma vie cet aspect hecohrent. Quand jai quitt la France, par exemple, il sest trouv bien des gens re que jtais parti sur un coup de tte. Et quand jy suis revenu, brusquement, aprs de voyage, on et encore trs bien pu parler de coup de tte. Je me revois encore,ercier, dans le bureau de ce fonctionnaire franais qui a dmissionn lan dernierite de laffaire Ptrou. Mercier se rendait au Bengale avec une mission archolog

    avais toujours dsir aller au Bengale, et il me pressait de me joindre lui. Jemande pourquoi, prsent. Je pense quil ntait pas sr de Portal et quil comptai

    oi pour le tenir lil. Je ne voyais aucun motif de refus. Et mme si javais pressen

  • 7/22/2019 134649275 La Nausee Jean Paul Sartre

    8/157

    poque, cette petite combine au sujet de Portal, ctait une raison de plus pour acceec enthousiasme. Eh bien, jtais paralys, je ne pouvais pas dire un mot. Je fixaistite statuette khmre, sur un tapis vert, ct dun appareil tlphonique. Imblait que jtais rempli de lymphe ou de lait tide. Mercier me disait, avectience anglique qui voilait un peu dirritation :

    Nest-ce pas, jai besoin dtre fix officiellement. Je sais que vous finirez pari : il vaudrait mieux accepter tout de suite.

    Il a une barbe dun noir roux, trs parfume. chaque mouvement de sa ttspirais une bouffe de parfum. Et puis, tout dun coup, je me rveillai dun sommex ans.

    La statue me parut dsagrable et stupide et je sentis que je mennuyais profondmne parvenais pas comprendre pourquoi jtais en Indochine. Quest-ce que je fa? Pourquoi parlais-je avec ces gens ? Pourquoi tais-je si drlement habill ?ssion tait morte. Elle mavait submerg et roul pendant des annes ; prsent, jntais vide. Mais ce ntait pas le pis : devant moi, pose avec une sorte dindolence

    ait une ide volumineuse et fade. Je ne sais pas trop ce que ctait, mais je ne pous la regarder tant elle mcurait. Tout cela se confondait pour moi avec le parfum rbe de Mercier.

    Je me secouai, outr de colre contre lui, je rpondis schement :

    Je vous remercie, mai