Vie de Jésus - The Bright .Web viewErnest Renan Num. BNF de l'éd. de, Paris : M. Lévy frères,

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Vie de Jsus

Vie de Jsus

Ernest Renan

Num. BNF de l'd. de, Paris : M. Lvy frres, 1863. 23 cm)

Editeur : Gallimard - ISBN : 2070366189 - 542 pages

Introduction

O l'on traite principalement des sources de cette histoire

Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point de dpart au culte nouveau; il est rempli tout entier par la personne sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont peu prs fixs dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, arriv ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre, enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss de l'Asie, prendre possession d'une socit laquelle la philosophie et l'tat purement civil ne suffisent plus. C'est alors que les ides religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient profondment; que les cultes orientaux prennent partout le dessus; que le christianisme, devenu une glise trs nombreuse, oublie totalement ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier effort de l'empire pour revenir ses vieux principes, lesquels dniaient l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je me bornerais pressentir le changement de politique qui, sous Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti l'tat et perscuteur son tour.

Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus, il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres, l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem, la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie Mineure, issues de Jean. Tout plit ct de ce merveilleux premier sicle. Par une singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est pass dans le monde chrtien de l'an 50 l'an 75, que de l'an 100 l'an 150.

Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte de longues dissertations critiques sur les points controverss. Un systme continu de notes met le lecteur mme de vrifier d'aprs les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born strictement aux citations de premire main, je veux dire l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities ces sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires. Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants:

tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu, par M. Albert Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam [1].

Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique, par M. Reuss, professeur la Facult de thologie et au sminaire protestant de Strasbourg [2].

Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles antrieurs l're chrtienne, par M. Michel Nicolas, professeur la Facult de thologie protestante de Montauban [3].

Vie de Jsus, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre de l'Institut [4].

Revue de thologie et de philosophie chrtienne, publie sous la direction de M. Colani, de 1850 1857.Nouvelle Revue de thologie, faisant suite la prcdente, depuis 1858 [5].

les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents crits [6], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai d tre trs succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en particulier, a t faite par M. Strauss d'une manire qui laisse peu dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la rdaction des vangiles [7], et que son livre ait, selon moi, le tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le terrain historique [8], il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr.

Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps o il vcut, ce sont: 1 les vangiles et en gnral les crits du Nouveau Testament; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien Testament; 3 les ouvrages de Philon; 4 ceux de Josphe; 5 le Talmud. Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judasme que Jsus; mais, comme lui, il tait trs dgag des petitesses qui rgnaient Jrusalem; Philon est vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne l'aient pas conduit en Galile! Que ne nous et-il pas appris!

Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois le passage sur Jsus [9] authentique. Il est parfaitement dans le got de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels il et t presque blasphmatoire [10], a peut-tre retranch ou modifi quelques expressions [11]. Il faut se rappeler que la fortune littraire de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit, probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides chrtiennes [12]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il jette sur le temps. Grce lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe, Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit.

Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de Jsus [13], nous donne la clef de l'expression de Fils de l'homme et des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant hors de doute. Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ. La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des deux langues dans lesquelles il est crit; l'usage de mots grecs; l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au temps d'Antiochus piphane; les fausses images qui y sont traces de la vieille Babylonie; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule d'analogies aux croyances, aux murs, au tour d'imagination de l'poque des Sleucides; le tour apocalyptique des visions; la place du livre dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes; l'omission de Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'Ecclsiastique, o son rang tait comme indiqu; bien d'autres preuves qui ont t cent fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieil