Ernest Renan : tout est possible, mأھme Ernest Renan : nأ© أ  Trأ©guier en 1823, mort أ ...

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Transcript of Ernest Renan : tout est possible, mأھme Ernest Renan : nأ© أ  Trأ©guier en 1823, mort أ ...

  • PHILIPPE BARRET

    ERNEST RENAN

    T O U T EST POSSIBLE, M Ê M E DIEU !

    ÉDITIONS FRANÇOIS B O U R I N 27, rue Saint-André-des-Arts

    75006 Paris

  • Conseiller pour l'édition Pia Daix

    © Éditions François Bourin, 1992.

  • à M. C.

  • Avant-propos

    Ernest Renan : né à Tréguier en 1823, mort à Paris en 1892. Apprenti prêtre en rupture de religion, maître de son érudition, prosateur élégant et raffiné, auteur à succès, voire à scandale, conservateur et républicain — quand la Répu- blique était un combat —, il est de ces hommes qui ne sus- citent que la ferveur ou l'hostilité.

    Il y a donc d 'abord la réussite de Renan. Repéré par l 'un des émissaires de M. de Quélen, il entre

    au séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet grâce aux excellents résultats — les meilleurs, en toutes disciplines — qu'il a acquis au collège de Tréguier.

    A peine échappé du grand séminaire de Saint-Sulpice, en trois ans, de vingt-deux à vingt-cinq ans, il conquiert ses grades : baccalauréat de philosophie, baccalauréat scienti- fique, licence et agrégation de philosophie — reçu premier au concours, forcément ! Professeur au Collège de France à trente-neuf ans, encore que, sans l'opposition des milieux catholiques, ses maîtres et pairs l'eussent accueilli cinq ans plus tôt, en 1857, l 'année même où il devient membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Ceux-ci l'avaient d'ailleurs distingué pour ses premiers t r a v a u x

    1. Un essai sur l'enseignement du grec en Europe occidentale du V au XIV siècle, non publié, et l'Histoire générale des langues sémitiques.

  • Très tôt, exceptionnellement tôt, Ernest Renan est reconnu comme un savant de premier rang. Imagine-t-on un homme de trente-quatre ans entrant à l'Institut ? De nos jours, on jugerait saugrenue la proposition de conférer une telle dignité à un homme de cet âge.

    Succès mondain, aussi. Bien qu'il aime à souligner son ignorance des usages, son inaptitude à l'intrigue, sa répu- gnance à quêter les faveurs et sa maladresse en société, Renan y réussit très bien et très vite. Très vite, il se fait une place au Journal des débats et surtout dans la Revue des Deux Mondes, et cette place-là, malgré le clan Broglie, il la gar- dera toute sa vie. Bientôt, on le verra dans les salons. Il est libéral mais ne dédaigne pas, loin s'en faut, la fréquenta- tion de la famille impériale, dont il restera, sous la Répu- blique, l 'ami et le correspondant fidèle. Renan est de ces hommes qui se déclarent volontiers peu faits pour les dîners en ville mais qu 'on y rencontre le plus souvent. Les littéra- teurs en vue — Sainte-Beuve —, en herbe — Barrès — ou confirmés — Victor Hugo — seront parmi ses commensaux.

    Nul mieux que lui ne sait tourner le compliment pour l 'œuvre d ' un auteur qu 'en son for intérieur il juge médio- cre. Dans une conversation ordinaire, il s'efforce de dire ce qu'on attend de lui et de plaire à son interlocuteur, non pour le séduire mais pour lui être seulement agréable. Il nous laisse entendre qu'il a appris cela chez les pères. Et certes, cette leçon-là, il en connaît toutes les applications.

    Succès littéraire et éditorial : à partir de 1863, chaque année, on réédite et, certaines années, plusieurs fois la Vie de Jésus, dans sa version intégrale et dans sa version popu- laire, sans compter les traductions en treize langues. Il est vrai que ce succès est l'avers d 'une médaille lourde à por- ter. Reste ce fait, très rare : Renan parvient, avec des livres érudits, à la notoriété du grand public. Il soigne son écri- ture. Il méprise la rhétorique quand on la lui enseigne. Mais

  • il la maîtrise. On est étonné de la qualité de son expression dans les lettres qu'il adresse à sa mère et à sa sœur à l'âge de quinze ans. Tous, même ses adversaires, reconnaîtront en Renan l 'un de nos meilleurs p r o s a t e u r s Réputation confirmée et incontestée sur le tard, quand paraissent les Souvenirs d'enfance et de jeunesse.

    Les honneurs ne manqueront pas, qui consacreront les mérites de Renan : l'Académie française et les décorations,

    jusqu 'au grade de commandeur dans l 'ordre de la Légion d'honneur.

    Après la mort, avec un hommage funèbre au Panthéon — et quelques discours un peu tièdes des représentants de l'Institut — vient la gloire posthume.

    Il se produit alors un curieux phénomène : la captation de l'héritage renanien par les républicains. Chose étrange en effet que ce libéral, monarchiste constitutionnel jusque vers cinquante-trois ans, tard venu à la République, ait été ainsi reconnu comme un des leurs par les plus audacieux des républicains. Renan rationaliste, Renan laïc, c'est le Renan de ces républicains qui n'étaient pas sectaires.

    Aux fêtes de Renan à Tréguier, en 1903, la République est là, avec le président du Conseil, Combes, Chaumié, ministre de l'Instruction publique, et le président de la Ligue des droits de l 'homme. Au sein du comité pour l'érection du monument dédié à Renan et qui sera inauguré en ces circonstances dans sa ville natale, on relève les signatures de France, Berthelot, Zola, Jaurès, Clemenceau, Barthou, Sully Prudhomme, Loti, Millerand, Ludovic Halévy, Pain-

    1. Gide, à qui rien n'échappe en cette matière, et qui admire Renan, relève quelque mollesse, quelque incertitude de sa langue. Il lui repro- che sa flaccidité (Journal, 1889-1939, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», p. 1134). Mais qui est innocent devant un tel juge?

  • levé, Bergson, Léon Bourgeois, Viviani... Tout ce qui pense, tout ce qui écrit, tout ce qui agit alors dans la République est là.

    Mieux : on a publié un volume de morceaux choisis dans les œuvres de Renan, à l'usage des lycées et collèges : trente ans après la mort de l 'auteur, ce livre aura été l'objet de plus de quarante éditions.

    Vingt ans plus tard, pour le centenaire de sa naissance, le Collège de France et l 'Institut l 'honorent à la Sorbonne. C'est Barrès qui fait son éloge au nom de l'Académie fran- çaise. Ici, le ton est un peu contraint. Mais au Trocadéro, c'est la République militante, avec Anatole France, aux côtés du président de la Ligue de l'enseignement et du grand maî- tre du Grand Orient de France, qui célèbre tout à la fois le savant, l'écrivain et le philosophe. Le Sénat républicain, de son côté, n'est pas en reste. A une large majorité, il vote le transfert des cendres de Renan au Panthéon. Poincaré

    n'ose pourtant pas soumettre la proposition de loi à la déli- bération de la Chambre.

    Voilà l 'heureux succès. Et voici le mauvais.

    L'Église catholique en est la cause première. Elle ne par- donne pas au jeune séminariste de l'avoir quittée sans ani- mosité.

    Car Renan est un homme prudent. Il sait refréner ses emportements de jeunesse. Quand il écrit l'Avenir de la science, il a vingt-cinq ans. Sagement, il suit le conseil d'Augustin Thierry qui lui fait observer que, s'il entre dans le monde avec un tel fardeau, il n'ira pas très loin. Il se garde de publier ce gros essai et ne le livrera que deux ans avant sa mort.

    Pour l'heure, il ne donne à lire que des ouvrages savants, sans rien qui prête au scandale. Mais il n'importe. Entre Renan et l'Église catholique, la rupture n'est pas seulement consommée, les hostilités sont ouvertes. Et à la mort

  • d'Étienne Quatremère, en 1857, alors que l'Académie des inscriptions et belles-lettres et le Collège de France, auprès desquels Renan a fait ses présentations, selon l'usage de l'époque, sont disposés à l'installer dans la chaire des lan- gues hébraïque, chaldaïque et syriaque, il doit y renoncer sous la pression des milieux catholiques, toujours influents dans l'entourage de Napoléon III.

    Cinq ans plus tard, lorsque, enfin nommé au poste qu'il convoitait, il est suspendu au lendemain de sa leçon inau- gurale, puis révoqué, c'est encore la main de l'Église catho- lique qui le frappe.

    Entre-temps paraît la Vie de Jésus. La machine cléricale se déchaîne, avec son organisation puissante. Entre l'été de 1863 et la fin de 1864, plus de trois cents livres et brochures sont publiés en réponse au premier volume de l'Histoire des origines du christianisme. Tous sont véhéments, beaucoup inju- rieux ; le plus grand nombre porte la signature d'ecclésias- tiques. Pas un abbé, pas un chanoine, pas un évêque qui ne s'estime en devoir d'y aller de son libelle. La presse catho- lique, d'une pierre, fait deux coups, contre le renégat et con- tre les juifs : Renan a été payé par les Rothschild pour écrire son livre déicide. On a peine aujourd'hui à imaginer la somme d'énergies ainsi mobilisées pour combattre l'antéch- rist. On cherche en vain une section de défenseurs. Le mal- heureux Ernest Havet, qui donne un compte-rendu de l'ouvrage à la Revue des Deux Mondes en s'efforçant à l'objec- tivité, ne tarde pas à recevoir sa correction : c'est un prélat qui l'administre.

    Dès lors, les catholiques ne se départiront plus de leur haine. Chaque ouvrage de Renan suscite les mandements indignés des évêques. Des revues catholiques tiennent des rubriques presque permanentes contre l'impie. On ne ces- sera de le combattre jusqu'à ce qu'on l'oublie. Et quand on ne peut l'oublier, on le combat violemment : pour p