Trajectoire intellectuelle et expérience du camp: Norbert ...· (La Sociologie de Norbert Elias,

download Trajectoire intellectuelle et expérience du camp: Norbert ...· (La Sociologie de Norbert Elias,

of 21

  • date post

    09-Feb-2019
  • Category

    Documents

  • view

    215
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of Trajectoire intellectuelle et expérience du camp: Norbert ...· (La Sociologie de Norbert Elias,

Trajectoires et rseaux

Trajectoire intellectuelle et exprience du camp :Norbert Elias lle de Man

David ROTMAN

Lunique commentaire formul par Norbert Elias dans ses Souvenirs1 surson internement en 1940 dans un des camps de rfugis de lle de Man estpour le moins laconique : Dune certaine manire, dclarait-il, ma priode dedtention, qui dura huit mois, fut trs fconde pour moi parce quelle mapermis de suivre des cours danglais 2. Rien de plus. Pourquoi ds lors accorder cet vnement plus dimportance quil ne semble en avoir eu pour Elias lui-mme? Et peut-on prendre au srieux lide quil donne des indications sur unmoment de structuration ou de restructuration du rapport au monde dont letravail ultrieur dElias porte la marque?

Si lon a souvent constat la tendance, chez Elias, reprendre systmatique-ment les rsultats de ses travaux passs pour les approfondir ou les reformuler,donnant ainsi au lecteur une impression de redondance3, on sest rarement inter-rog sur cette habitude, qui pourrait bien tmoigner dune disposition profonde lautodistanciation hrite de ses diffrentes expriences biographiques4. Surcette question, lexprience de linternement na, en soi, quune faible valeurexplicative, mais il peut tre pertinent de sy attarder pour saisir le rle de celle,plus large, de limmigration5. Dans le rcit de ses Souvenirs, Elias tend appa-

1. Norbert Elias par lui-mme, Paris, Fayard, 1991.2. Ibid., p. 80. Cette dtention dura en fait un peu moins de six mois, de la mi-mai la fin

octobre 1940.3. Certains stonnent de le voir revenir dans ses derniers crits, prs dun demi-sicle aprs la publi-

cation du Procs de civilisation, des thmes qui figuraient dj au centre de ce mme ouvrage et vo-quent par exemple les cueils dune pense globale et ses risques de drive dogmatique: voir lescritiques formules par J.-H. Dchaux loccasion de son compte rendu de louvrage de Nathalie HEINICH(La Sociologie de Norbert Elias, Paris, La Dcouverte, 1997) dans la Revue franaise de sociologie (XL-1,janv.-mars 1999, p. 176-178).

4. Et il faudrait, idalement, afin den comprendre les aspects structurs et structurants, revenir pointpar point sur ces expriences.

5. Limmigration tant ici considre, en rfrence Abdelmalek Sayad, non au sens habituel dim-portation de main-duvre trangre, mais sous langle plus gnral de la relation la nation et entendueau sens de prsence au sein de lordre national de non-nationaux: A. SAYAD, Lordre de limmigrationentre lordre des nations, Limmigration ou les paradoxes de laltrit, Bruxelles, De Boeck, 1991, p. 292.

REVUE DHISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE52-2, avril-juin 2005.

4168_p148_168 27/06/05 14:29 Page 148

ratre comme un ternel outsider, comme sil navait jamais t, durant la majeurepartie de sa vie, la bonne personne au bon moment ni au bon endroit. Cetteimpression tient probablement autant la trajectoire de lindividu qu limagede soi quil met en avant : celle dun homme qui, aprs avoir vcu quarante ansen Angleterre et acquis la nationalit anglaise, avoue ne pas pouvoir vritable-ment se considrer comme un Anglais . Lempreinte de ce rapport distanci lAngleterre et aux Anglais est prsente dans nombre de ses travaux, et certainsont de ce fait vu dans le Procs de civilisation une dmarche implicite pour com-prendre la situation prsente du monde dans lequel il vivait. Elias admettait lin-fluence de son exprience du mode de vie anglais et se reconnaissait uneattention particulire aux diffrences sparant les normes de comportementallemandes et anglaises6. Il nest donc pas exclure que cette propension ladistanciation autant qu lautodistanciation soit en partie le produit de sa propreexprience dimmigr allemand en Angleterre, en dautres termes dune exp-rience pratique de confrontation avec lordre national, cest--dire avec la dis-tinction entre national et non national 7, vcue dans un contexte de tensionsinternationales particulirement exacerbes.

Ses premires annes dexil en Angleterre tant souvent considrescomme un des moments cls de la biographie dElias8, nous sommes partis delhypothse que les documents darchives concernant son internement sur llede Man pouvaient apporter une meilleure comprhension des rapports decelui-ci son pays daccueil et pouvaient devenir en mme temps une sourcerelative la vision du monde investie dans ses travaux sociologiques ultrieurs9.Cette dmarche requiert de ne pas sen tenir la seule figure dElias. Elle nces-site (et permet tout la fois) de comprendre les conditions de la socialisation enAngleterre de lensemble des rfugis allemands 10, Elias voluant au sein

LES RSEAUX DE N. ELIAS EN 1940 149

6. Norbert Elias, op. cit., p. 73-81. Peut-tre faut-il aussi, sous cet aspect, voir dans le commentairequil fait de son internement une ironie symptomatique de cette distanciation.

7. A. SAYAD, Limmigration, op. cit., p. 292. Comme le remarquait A. Sayad, immigration et mi-gration sont deux phnomnes parfaitement symtriques et doivent tre tudies lun par rapport lautre.Il faudrait donc, en toute rigueur, pour comprendre la situation des immigrs allemands en Angleterre,revenir en dtail sur les conditions de leur dpart dAllemagne, ce que le cadre limit de cette tude nenous permettait pas.

8. Bernard LACROIX, Portrait sociologique de lauteur, A. GARRIGOU, B. LACROIX (dir.), NorbertElias, la politique et lhistoire, Paris, La Dcouverte, 1997, p. 31-51.

9. Cet article est en grande partie le produit de recherches effectues dans les archives personnellesde Norbert Elias, finances par la Fondation Norbert Elias et le Deutsches Literaturarchiv (dsormais DLA)de Marbach-am-Neckar (auxquelles nous adressons ici nos remerciements), o sont conserves ces archives.Les documents auxquels nous avons eu recours sont essentiellement de deux sortes: les correspondancesdElias, dune part, dans lesquelles figurent quarante-quatre lettres manuscrites ou dactylographies (dontplusieurs doubles au papier carbone de lettres crites par Elias) reues ou envoyes par ce dernier entre leprintemps 1940 et la fin de lanne 1941 (DLA, Elias, I, 32-49, 910, 982). Divers documents relatifs dautrepart la vie quotidienne des rfugis dans les camps, leurs activits et proccupations politiques et intel-lectuelles (publication de journaux, organisation de spectacles, etc. DLA, Elias, I, 113). La plupart descitations extraites de ces sources en langue anglaise ou allemande ont t traduites par lauteur.

10. Il serait ici trop fastidieux de revenir sur les conditions particulires du travail de mise en formede notions qui contribuent faire exister des ralits spcifiques. Le terme de rfugis allemands faitrfrence la dfinition formule, dans le cadre de confrences intergouvernementales la SDN, par

4168_p148_168 27/06/05 14:29 Page 149

dun groupe dindividus dont les proprits, les positions et les dispositions sonten bien des points homologues aux siennes. En outre, la question ne doit pas tredavantage envisage du point de vue dun groupe isol, mais de faon relation-nelle. Sur ce point, la situation de rfugi et lexprience de linternement danscet espace particulier quest le camp peut symboliquement jouer comme unrvlateur dans la mesure o, comme le soulignait Robert Castel, lobservationdune institution totalitaire constitue certainement la meilleure introduction une dfinition de la vie normale11. Il sagit par consquent dobserver linstitu-tion de lintrieur, partir des traces qui demeurent de lvnement, pour mieuxconnatre ce qui se joue lextrieur, cest--dire les manires de penser et dagirsignificatives de son contexte socio-historique12. Cest donc dabord la configu-ration relationnelle entre deux groupes sociaux (les Anglais dune part et ces ger-manophones bien particuliers qui fuient le nazisme de lautre) et,conscutivement, la faon dont celle-ci a model en partie la trajectoire biogra-phique de lun de ses acteurs quil sagit de comprendre. Il sera alors possibledesquisser quelques lments permettant de mieux saisir certaines des disposi-tions mentales du sociologue et, le cas chant, la manire dont ces dispositionstransparaissent dans son travail et ses conceptions de la sociologie.

DE LMIGR JUIF LIMMIGR ALLEMAND

Au printemps 1940, Norbert Elias, qui vient dtre recrut en tantquassistant la London School of Economics, sinstalle Cambridge olcole a t vacue13. Il sy retrouve en compagnie de nombreux rfugisallemands. La LSE, dont les dirigeants William Beveridge et Harold Laskiavaient entrepris, en 1933, la constitution dun fonds destin aux professeursallemands dplacs 14, accueille notamment Karl Mannheim, en compagnieduquel il avait en 1930 quitt Heidelberg pour Francfort. Vivent galement Cambridge le psychanalyste Fuchs (qui prit ensuite le nom de Foulkes et quitait lpoque lanalyste dElias) et dautres amis, plus anciens, comme lebiologiste Alfred Glucksmann ou le professeur de chirurgie dentaire PaulRosenstein, tous deux originaires de Breslau, sa ville natale. Cette priode dela drle de guerre est selon Elias on ne peut plus paisible 15. Les rfugisadoptent les habitudes locales, comme sils avaient toujours vcu l. On

150 REVUE DHISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

lArrangement provisoire du 4 juillet 1936 puis par la Convention du 10 mars 1938 auxquels sajoutele Protocole additionnel du 14 septembre 1939 sur le statut des rfugis autrichiens (Franois CRPEAU,Droit dasile. De lhospitalit aux contrles migratoires, Bruxelles, ditions de lUniversit de Bruxelles Bruylant, 1995, p. 57-74).

11. Erving GOFFMAN, Asiles, Paris, Minuit, 1968.12. Georges DUBY, Le dimanche de Bouvines. Paris, Gallimard, 1973, p. 7-14.13. Norbert Elias, op. cit., p. 80. Le lecteur se reportera au mme ouvrage pour ce qui concerne

les pisodes antrieurs de sa biographie.14. Henk E. S. WOLDRING, Karl Mannheim, the Development of his Thought, New York, St Martins

Press, 1987, p. 39-40