Louette Sartre Irr©alisable

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Genèse de la notion d'irréalisable chez Sartre, au croisement de lui-même et de Beauvoir.

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  • LA CHAMBRE DE SARTRE, OU LA FOLIE DE VOLTAIRE

    Jean-Franois Louette

    Le Seuil | Potique

    2008/1 - n 153pages 41 61

    ISSN 1245-1274

    Article disponible en ligne l'adresse:--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    http://www.cairn.info/revue-poetique-2008-1-page-41.htm--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Pour citer cet article :--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

    Louette Jean-Franois, La chambre de Sartre, ou la folie de Voltaire , Potique, 2008/1 n 153, p. 41-61. DOI : 10.3917/poeti.153.0041--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

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  • Jean-Franois LouetteLa chambre de Sartre,

    ou la folie de Voltaire

    Ebauche en 1935 ou 1936, termine au printemps 1937, la nouvelle Lachambre parut dans la revue Mesures en janvier 1938, puis dans le recueil Le Muren 1939. Soixante-dix ans plus tard, et venant aprs des lecteurs attentifs et inspi-rs1, peut-on encore dire du neuf sur ce texte ? Ce sera ici ma modeste prtention.

    Lamateur de Sartre a appris rcemment que les nouvelles du Mur nont pas ttrs bien accueillies par la famille de lauteur : son beau-pre, Joseph Mancy, aprsavoir lu Lenfance dun chef , est outr, et lui renvoie le livre ; quant sa mre,elle semble adopter le mme point de vue, dans une lettre son fils, quelle gour-mande malgr ses trente-trois ans : Je ne porte pas de jugement [sur Lenfancedun chef ?] car je nai lu que Le mur et La chambre ; mais pourquoi cris-tudes choses si inconvenantes ? [] Au revoir mon petit enfant, tche de retrouverun peu de puret2. La chambre , en effet, fidle son titre, parle de chosessexuelles. Une manire de la rsumer consiste y voir lhistoire de deux couples :Mme Darbdat reoit dans sa chambre son poux, quelle ne supporte plus gure,et qui, comme elle, sinquite des relations de leur fille Eve avec son mari Pierre,malade quils jugent atteint de folie, mais qui tiendrait sa femme par les sens.M. Darbdat, rendant visite sa fille et son gendre, prend Eve part pour tenter sans succs de la convaincre de faire interner son mari. Dans la seconde sectionde la nouvelle, Eve pntre dans la chambre de Pierre : tmoin de son dlire (desvisions et des hallucinations auditives contre quoi il veut se dfendre avec son ziuthre ), elle souhaite franchir le mur qui les spare en vain ; aussi finit-elle parse jurer de tuer son mari avant que sa dmence ne tourne lidiotie.

    Pourtant, plus profondment, si La chambre a choqu Anne-Marie ex-Sartredevenue Mancy, ne serait-ce point parce quelle y aurait devin une transpositionet une mditation, dans la fiction, de la situation familiale qua connue son fils ?Tel sera le problme auquel jaboutirai. Il faudra alors se souvenir quAnne-Marieen 1939 tait dj dans la position (quant au savoir possible sur la vie de Sartre)que le lecteur natteindra au mieux quen 1963, aprs avoir lu et mdit LesMots. Mais avant den arriver l, je voudrais proposer trois lectures de La cham-bre . La premire, philosophique, aboutira la notion dirralisable. La deuximerassemblera, sous le concept damalgame, une thse psychopathologique reue deJaspers et la pratique sartrienne de lintertextualit. La troisime enfin, littraire, se

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  • centrera autour de la figure de Voltaire, que Pierre dessine, sur un morceau de carton, rieuse avec des yeux plisss (p. 2553) Voltaire au cur dun trangeprocessus de lapsus de glissement gnralis.

    Du mensonge lirralisable

    La nouvelle a sembl ses meilleurs lecteurs traiter de faon ambigu un exem-plum, un cas moral, qui se rsumerait dans une question la fois trs simple et trsdifficile : peut-on comprendre la folie ? Or, texte et paratexte suggrent deuxrponses contradictoires : la folie apparat la fois incomprhensible et compr-hensible. Incomprhensible, dans la mesure o, selon le texte mme de la nouvelle,la folie ne se laisse saisir (G. Idt la montr) ni par le positivisme ni par ce que jenommerais le potisme. Le positivisme la folie est une maladie, plus ou moinshrditaire, et il faut enfermer les fous entre eux se trouve dfendu par M. Dar-bdat, le beau-pre du fou, et par le docteur Franchot. Le premier de ces person-nages est disqualifi par divers ridicules, dont son rationalisme agressif et born, le second par son patronyme (Franchot, franc sot), et travers eux cest donc lalongue tradition du positivisme mdical qui est conteste. Quant au potisme,cest la position dEve : refus de linternement, la folie comme gnie. Rappelonsquen 1928 Breton voit en Nadja un gnie libre4 . Ce potisme tait peu prscelui de Beauvoir : Jaccordais une dignit mtaphysique la folie. Jy voyais unrefus et un dpassement de la nature humaine , note Simone propos de laffaireLouise Pierron une de ses collgues de lyce5. Naturellement, on trouvera le po-tisme plus tentant que le positivisme. Mais il mne lchec : Eve souffre dedemeurer trangre au monde de Pierre, elle ne parvient aucunement entrer dansson dlire. De plus, de faon gnrale, les positions surralistes sont critiques,dans Le Mur ; dans La chambre est mentionn un sieur Bretonnel (p. 241),assez peu potique, puisquil achte des hypothques la tante dEve, et quil sestretir des affaires : le surralisme a fait son temps ?

    Dailleurs, lorsquon lit le Prire dinsrer du recueil Le Mur, rdig par Sartre,coup de thtre : Les fous, crit-il, sont des menteurs. Mme si Eve a des doutestouchant Pierre, elle naurait certes pas t ce point affirmative. La folie devien-drait ainsi comprhensible : une simple espce du genre mensonge. Telle tait dj la courte ide du docteur Franchot : tous les alins sont des menteurs (p. 256).Or Franchot est aussi le Franais : travers lui, et en venant soudainement ausecours de ses personnages les plus antipathiques, cest donc au rationalisme cart-sien (et sa franchise ?) que Sartre semble accorder son suffrage.

    On aurait cependant tort de penser que le Prire dinsrer tranche une hsita-tion. Il la complique plutt. On considrera ici dun il critique la thse qui prtend dfinir la nouvelle par le monologisme6. Dans La chambre en effet necessent de saffronter trois voix sur la folie, et tout est fait pour quentre positi-visme, potisme (soutenu par la sympathique et aimante Eve) et simulation le

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  • lecteur ne puisse dcider. Dautre part, cette hsitation na de force que pourautant quelle sinscrit dans le personnage du fou lui-mme. Ce qui lexprime alors,cest le thme de la farce, elle-mme indcidable . Il se peut en effet (mais cenest pas sr) que Pierre soit en train de jouer une farce gniale aux bourgeoisimbus desprit de srieux, tel son beau-pre7. Le sourire de Pierre, son ironie ,son air rjoui (p. 251-252) autant dindices, nots par Eve, qui vont en cesens. Mais la farce cote si cher Pierre, elle semble susciter en lui tant dangoisse,quon se demande si cen est vraiment une, et sil lui est loisible de ne pas la jouer.Auquel cas il serait vraiment malade ? On tourne en rond, comme le veut Sartre.

    Pour achever ce rappel des lectures les mieux argumentes de la nouvelle, disonsquau jeu problmatique de Pierre il y a trois enjeux philosophiques forts. Pierresabrite derrire des formules magiques : Hoffka paffka suffka (p. 252). Il sagi-rait pour lui de nier cette absurdit [romance dans La Nause] au nom dun univers suprieur quil se construira volontairement, coups darbitraire et de tricherie8 ; plutt magicien et joueur mythomane que pris par labsurde contin-gence. Ce qui justifierait le choix, pour la composition du recueil, de la successionLe mur (exprience de labsurdit) La chambre (dfense par la folie).

    Le deuxime enjeu touche un point crucial de linterrogation philosophique de Sartre : sil y a des fous authentiques, des fous malgr eux, alors il y a desconsciences radicalement