Nadja - André Breton

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  • ditions Gallimard, 1964.ditions Gallimard, 1998, pour le dossier.

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    AVANT-DIRE(DPCHE RETARDE)

    Si dj, au cours de ce livre, l'acte d'crire, plusencore de publier toute espce de livre est mis aurang des vanits, que penser de la complaisancede son auteur vouloir, tant d'annes aprs,l'amliorer un tant soit peu dans sa forme ! Ilconvient toutefois de faire la part, en bien ou malvenu dans celui-ci, de ce qui se rfre au clavieraffectif et s'en remet tout lui c'est, bienentendu, l'essentiel et de ce qui est relation aujour le jour, aussi impersonnelle que possible, demenus vnements s'tant articuls les uns auxautres d'une manire dtermine (feuille de char-mille de Lequier1*, toi toujours !). Si la tenta-tive de retoucher distance l'expression d'untat motionnel, faute de pouvoir au prsent larevivre, se solde invitablement par la dissonanceet l'chec (on le vit assez avec Valry, quand undvorant souci de rigueur le porta reviser ses

    * Les notes appeles par des chiffres ont t tablies parMichel Meyer et figurent p. 163-171.

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  • vers anciens2 ), il n'est peut-tre pas interditde vouloir obtenir un peu plus d'adquation dansles termes et de fluidit par ailleurs.

    Il peut tout spcialement en aller ainsi deNadja, en raison d'un des deux principaux imp-ratifs anti-littraires auxquels cet ouvrageobit : de mme que l'abondante illustration pho-tographique a pour objet d'liminer toute descrip-tion celle-ci frappe d'inanit dans le Mani-feste du surralisme , le ton adopt pour lercit se calque sur celui de l'observation mdi-cale, entre toutes neuropsychiatrique, qui tend garder trace de tout ce qu'examen et interroga-toire peuvent livrer, sans s'embarrasser en le rap-portant du moindre apprt quant au style. Onobservera, chemin faisant, que cette rsolution,qui veille n'altrer en rien le document prissur le vif, non moins qu' la personne de Nadjas'applique ici de tierces personnes comme moi-mme. Le dnuement volontaire d'un telcrit a sans doute contribu au renouvellementde son audience en reculant son point de fuiteau-del des limites ordinaires.

    Subjectivit et objectivit se livrent, au coursd'une vie humaine, une srie d'assauts, desquelsle plus souvent assez vite la premire sort trsmal en point. Au bout de trente-cinq ans (c'estsrieux, la patine), les lgers soins dont je mersous entourer la seconde ne tmoignent quede quelque gard au mieux-dire, dont elle estseule faire cas, le plus grand bien de l'autre 8

    qui continue m'importer davantage rsidantdans la lettre d'amour crible de fautes et dans les livres rotiques sans orthographe3 .

    Nol 1962.

  • Qui suis-je ? Si par exception je m'en rappor-tais un adage4 : en effet pourquoi tout nereviendrait-il pas savoir qui je hante ? Jedois avouer que ce dernier mot m'gare, ten-dant tablir entre certains tres et moi desrapports plus singuliers, moins vitables, plustroublants que je ne pensais. Il dit beaucoupplus qu'il ne veut dire, il me fait jouer de monvivant le rle d'un fantme5, videmment il faitallusion ce qu'il a fallu que je cessasse d'tre6,pour tre qui je suis. Pris d'une manire peineabusive dans cette acception, il me donne entendre que ce que je tiens pour les manifesta-tions objectives de mon existence, manifesta-tions plus ou moins dlibres, n'est que ce quipasse, dans les limites de cette vie, d'une acti-vit dont le champ vritable m'est tout faitinconnu. La reprsentation que j'ai du fan-tme avec ce qu'il offre de conventionnelaussi bien dans son aspect que dans sonaveugle soumission certaines contingences

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  • d'heure et de lieu7, vaut avant tout, pour moi,comme image finie d'un tourment qui peut treternel. Il se peut que ma vie ne soit qu'uneimage de ce genre, et que je sois condamn revenir sur mes pas tout en croyant quej'explore, essayer de connatre ce que jedevrais fort bien reconnatre, apprendre unefaible partie de ce que j'ai oubli. Cette vue surmoi-mme ne me parat fausse qu'autantqu'elle me prsuppose moi-mme, qu'ellesitue arbitrairement sur un plan d'antrioritune figure acheve de ma pense8 qui n'aaucune raison de composer avec le temps,qu'elle implique dans ce mme temps une idede perte irrparable, de pnitence ou de chute9dont le manque de fondement moral ne saurait, mon sens, souffrir aucune discussion.L'important est que les aptitudes particuliresque je me dcouvre lentement ici-bas ne me dis-traient en rien de la recherche d'une aptitudegnrale, qui me serait propre et ne m'est pasdonne. Par-del toutes sortes de gots que jeme connais, d'affinits que je me sens, d'atti-rances que je subis, d'vnements quim'arrivent et n'arrivent qu' moi, par-delquantit de mouvements que je me vois faire,d'motions que je suis seul prouver, jem'efforce, par rapport aux autres hommes, desavoir en quoi consiste, sinon quoi tient, madiffrenciation. N'est-ce pas dans la mesureexacte o je prendrai conscience de cette dif-12

    frenciation que je me rvlerai ce qu'entre tousles autres je suis venu faire en ce monde et dequel message unique je suis porteur pour nepouvoir rpondre de son sort que sur ma tte ?

    C'est partir de telles rflexions que je trouvesouhaitable que la critique, renonant, il estvrai, ses plus chres prrogatives, mais se pro-posant, tout prendre, un but moins vain quecelui de la mise au point toute mcanique desides, se borne de savantes incursions dans ledomaine qu'elle se croit le plus interdit et quiest, en dehors de l'uvre, celui o la personnede l'auteur, en proie aux menus faits de la viecourante, s'exprime en toute indpendance,d'une manire souvent si distinctive. Le souve-nir de cette anecdote : Hugo, vers la fin de savie, refaisant avec Juliette Drouet10 pour la mil-lime fois la mme promenade et n'interrom-pant sa mditation silencieuse qu'au passage deleur voiture devant une proprit laquelledonnaient accs deux portes, une grande, unepetite, pour dsigner Juliette la grande : Porte cavalire, madame et l'entendre, elle,montrant la petite, rpondre : Porte pitonne,monsieur ; puis, un peu plus loin, devant deuxarbres entrelaant leurs branches, reprendre : Philmon et Baucis11 , sachant qu' celaJuliette ne rpondrait pas, et l'assurance qu'onnous donne que cette poignante crmonie s'est

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  • rpte quotidiennement pendant des annes,comment la meilleure tude possible de l'uvrede Hugo nous donnerait-elle ce point l'intel-ligence et l'tonnante sensation de ce qu'il tait,de ce qu'il est ? Ces deux portes sont comme lemiroir de sa force et celui de sa faiblesse, on nesait lequel est celui de sa petitesse, lequel celuide sa grandeur. Et que nous ferait tout le gniedu monde s'il n'admettait prs de lui cette ado-rable correction qui est celle de l'amour, et tienttoute dans la rplique de Juliette ? Le plus sub-til, le plus enthousiaste commentateur del'uvre de Hugo ne me fera jamais rien parta-ger qui vaille ce sens suprme de la proportion.Comme je me louerais de possder sur chacundes hommes que j'admire un document privde la valeur de celui-l. dfaut, je me conten-terais encore de documents d'une valeurmoindre et peu capables de se suffire eux-mmes du point de vue affectif. Je ne porte pasde culte Flaubert et cependant, si l'onm'assure que de son propre aveu il n'a vouluavec Salammb que donner l'impression de lacouleur jaune , avec Madame Bovary que faire quelque chose qui ft de la couleur deces moisissures des coins o il y a des clo-portes et que tout le reste lui tait bien gal,ces proccupations somme toute extra-litt-raires me disposent en sa faveur. La magnifiquelumire des tableaux de Courbet est pour moicelle de la place Vendme, l'heure o la

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    colonne tomba. De nos jours, un hommecomme Chirico12, s'il consentait livrer int-gralement et, bien entendu, sans art, en entrantdans les plus infimes, aussi dans les plusinquitants dtails, le plus clair de ce qui le fitagir jadis, quel pas ne ferait-il pas faire l'ex-gse 13 ! Sans lui, que dis-je, malgr lui, au seulmoyen de ses toiles d'alors et d'un cahiermanuscrit que j'ai entre les mains, il ne sauraittre question de reconstituer qu'imparfaite-ment l'univers qui fut le sien, jusqu'en 1917.C'est un grand regret que de ne pouvoircombler cette lacune, que de ne pouvoir pleine-ment saisir tout ce qui, dans un tel univers, vacontre l'ordre prvu, dresse une nouvellechelle des choses. Chirico a reconnu alors qu'ilne pouvait peindre que surpris (surpris le pre-mier) par certaines dispositions d'objets et quetoute l'nigme de la rvlation tenait pour luidans ce mot : surpris. Certes l'uvre qui enrsultait restait lie d'un lien troit avec ce quiavait provoqu sa naissance , mais ne lui res-semblait qu' la faon trange dont se res-semblent deux frres, ou plutt l'image en rved'une personne dtermine et cette personnerelle. C'est, en mme temps ce n'est pas, lamme personne ; une lgre et mystrieusetransfiguration s'observe dans les traits . Ende de ces dispositions d'objets qui prsen-trent pour lui une flagrance particulire,encore y aurait-il lieu de fixer l'attention cri-

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  • tique sur ces objets eux-mmes et de rechercherpourquoi, en si petit nombre, ce sont eux quiont t appels se disposer de la sorte. Onn'aura rien dit de Chirico tant qu'on n'aura pasrendu compte de ses vues les plus subjectivessur l'artichaut, le gant, le gteau sec ou labobine. Que ne peut-on, en pareille matire,compter sur sa collaboration * !

    En ce qui me concerne, plus importantesencore que pour l'esprit la rencontre de cer-taines dispositions de choses m'apparaissent lesdispositions d'un esprit l'gard de certaineschoses, ces deux sortes de dispositions rgis-sant elles seules toutes les formes de la sensi-bilit. C'est ainsi que je me trouve avec Huys-mans14, le Huysmans d'En rade et de L-bas desmanires si communes d'apprcier tout ce quise propose, de choisir avec la partialit dudsespoir parmi ce qui est, que si mon granddpit je n'ai pu le connatre que par son uvre,il m'est peut-tre l