Le meilleur mariage

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    30-Mar-2016
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Auteur. Bazille, C. / Ouvrage patrimonial de la Bibliothèque numérique Manioc. Service commun de la documentation, Université des Antilles et de la Guyane. Ville de Pointe-à-Pitre, Réseau des bibliothèques.

Transcript of Le meilleur mariage

  • Corneille BAZILLE

    LE MEILLEUR MARIAGE

    MANIOC.orgRseau des bibliothques

    Ville de Pointe--Pitre

  • MANIOC.orgRseau des bibliothques

    Ville de Pointe--Pitre

  • CONNELLE BAZILE Instituteur la Guadelaupe

    L E

    Meilleur Mariage

    Roman ida liste, o* l'auteur condamne la forme actuelle du mariage por en prconiser

    une nouvelle

    Tous droits Rservs

    Presse Amricaine - Point- Pitre

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    Ville de Pointe--Pitre

  • L E M E I L L E U R M A R I A G E

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    Ville de Pointe--Pitre

  • D U M M E A U T E U R

    En prparation

    1 L'Eau de Mont-Carmel, 1 vol.

    2 La Terreur noire la Guadeloupe, (Roman de murs croles)

    3 - Au Muse Lherminier, 1 vol.

  • L E M E I L L E U R M A R I A G E

  • Aux Legislateurs d'aujourd'hui

    O. ,

  • ERRATUM

    Lisez s. v . p :

    Page 3 glaciale ; page 5 : retentir et non retenir

    Page 7 ( l r e ligne) : . . . nous laissions errer notre regard et non notre regard errait

    Page 11 . . . que je sois goste

    Page 17 . . leur faon de vivre a changr

    Page 18 (chap. VI) : Il y en a beaucoup

    Page 21 : de scandale s'il ne protestail pas et s'il ne se plaignait . . . V \ x\' .'''*?> - <

    Page 24 : Je sais que ceux qui sont charges

    Page 28 : les laisser enchans.

    Page 29 : Ne pensez-vous pas que l'abandon.

    Ces fautes, survenues dans l'impression de l'ouvrage, n'incombent naturellement pas l'auteur.

  • L E M E I L L E U R M A R I A G E

    C'tait dans la priode des grandes vacances. On tait au samedi 23 du mois d'aot : je m'en souviendrai toute la vie. ,J'tais en villgiature Pointe--Pitre. Je flnais par la rue Frbault, large, borde de belles maisons, quand soudain une main nue toucha l'paule. Je me retournai et je vis se dresser devant moi un homme assez grand, mince, dont le visage livide semblait celui d'un mort qui vient de se lever du fond do la tombe.

    Ah ! Ah ! C'est toi, Arsne ? demandai-je l'ami qui me souriait.

    Oui ! Oui c'est bien moi, mon cher, rpondit-il d'une d'une voix galciale.

    Sapristi ! tu as t rudement secou par la maladie ! Heureusement a va bien pour l 'instant. Et comment

    cela va-t-il de ton ct ? Je suis en bonne sant, Dieu merci. . Quand es-tu arriv ? Depuis la semaine dernire je suis ici. Et comment a marche l-bas ? Clopin, Clopan ! Alors, sur ces entrefaites nous marchmes cte cte,

    prts nous confier nos penses les plus intimes. Je suis sr que tu ignores la grande nouvel le! me

    dit-il brle-pourpoint. Laquelle donc? demandai-je intrigu. La nouvelle du mariage de notre ami Renza ! Comment ! 11 se marie ? Mais oui ! Avec qui donc ? Avec mademoiselle Marie-Ange. Et c'est aujour

    d'hui la clbration de leur mariage.

    I

    Ah !...

  • 4

    SaintPaul , o clovait avoir lieu la crmonie nuptiale. Soit par la rue Lamartine, soit par la rue Abb Grgoire, soit par la rue d'Enuery, soit par la rue Franois Arago, soit par la rue Alsace-Lorraine, soit par la rue Alexandre Isaac, on aboutit une place o cette grande glise dresse sa cons-coustruction massive.

    Or, mon ami Arsne et moi, nous nous acheminmes vers la rue Barbs pour nous rendre prs de l'glise, pousss par l'irrsistible besoin d'assister la crmonie, de regarder de nos yeux la magnificence des toilettes et l'allure des gens. Il tait quatre heures. Le soleil qui descendait l'horizon prenait en charpe la rue Alexandre Isaac. L u c e moment, brillamment ensoleilles, les ruines Pittoresques de la gendarmerie nationale et des maisons a voisinantes incendies le 23 dcembre 1922, formaient un dcor empreint d'une certaine grandeur mle de tristesse. L'azur du ciel enveloppait toute la ville d'une douce et. lumineuse clart.

    11 y avait dj une grande affluence sur la place Gourbeyre et sur l'esplanade de l'glise ; c'tait une foule bavarde o se trouvaient tous les visages de la. Curiosit, de la jalousie, de l'envie, de la haine, les femmes de rputation scandaleuse qui assistent chaque' union et qui disent, des obcnits qui font poullier de rire les autres, a s s i s t a n t s . Tous les dsuvrs de la ville s'taient donn rendez-vous devant l'glise ce jour-l parce bel aprs-midi du mois d'aot ; toutes sortes de femmes taient l, venues

    . la cure de leur indiscrtion et attendaient avec impatience le cortge revenant de la mairie

    Enfin des autos arrivrent et furent salus par ce murmure qui marque la prsence, d'une clbrit. Les maris et l e s invits en descendirent, et le cortge se forma devant la somptueuse faade de l'glise. Aussitt les cloches se mirent en branle pour pandre sur la ville les joyeuses vibrations de leur thme oie bronze. Le monde se; pressa et veinent, de l'entre de l'glise la rue, deux haies de personnes se formrent, laissant un troit space pour le dfil du cortge. On se pencha de part, et d'autre pour mieux voir la marie si jolie sous son voile de tulle. Et il fallait voir comment chacun s'appliquait la dvisager, comme on a coutume de le faire en pareil cas. sans respect, sans politesse, sans dcence. Aprs 1er- deux poux aux bras l'un de l'autre; les parents et les invits dfilrent, quelques uns ayant cet air

    Nous n'tions paS loin de l'glise Saint-Pierre et

  • endimanch et ridicule que donne bien souvent le port de la grande toilette ceux qui n'en ont pas l'habitude.

    Les plus grandes familles taient reprsentes cette noce. Les dames y faisaient assaut de luxe, de coquetterie, de parure et de beaut. Les cloches sonnaient grande vole. Et quand le beau cortge entra, tout le monde envahit l'glise par les diffrentes portes et se prcipita vers l'autel dans un pouvantable fracas, Toute cette foule monta sur des bancs pour ne rien perdre du spectacle. L'glise splendidement illumine se trouvait alors pleine de monde, des commres de la ville, des bonnes, des gens de bien, montrant sous la diffrence de robes, de castes et d'ducation la mme curiosit imbcile et inconvenante, le mme dsir bas d'examiner la jeune fille et son poux qui semblaient dgager un rayonnement de bonheur. Et cette grande glise apparaissait ce jour-l plus gracieuse avec tout son aspect intrieur misen relief par les lumires accroches aux lustres, aux candlabres.

    L'orgue tonnait en faisant retenir ce temple dans une pleine et forte harmonie. Le suisse heurtait les dalles de sa hallebarde. C'tait la solennit et la pompe de ce que l'on pouvait appeler un beau mariage. La crmonie prit des proportions grandioses. Mon ami et moi, nous pmes voir tout notre aise tons les dtails de cette belle crmonie.

    Un grand tumulte clata la sortie, le tumulte d'une foule qui s'carte prcipitamment avec des cris, des gestes, une effroyable mle d'expressions vulgaires, des remarques changes sans imprvues. On parlait, on jabotait, on criait, on se poussait, on se bousculait, tandis que l'es gens du cortge se remettaient en voitures.

    Les autos dmarrrent. Tout en cherchant m'tourdir de ses paroles, mon ami essayait de m'entraner dans la foule bariole et bruyante. Mais, ayant manifest le dsir d'attendre je fus cout et nous restmes un instant sur le perron pour embrasser d'un regard circulaire cette foule qui s'parpillait de tous cts avec une rumeur confuse.

    5

    II

  • de l'Eglise, et lentemet nous primes ta ru Alexandre Isaac pour nous rendre sur la place de la Victoire. Les cloches continuaient sonner, mais peu peu leur branle se ralentissait. Certaines mmes s'taient lues dj, alors que d'autres s'obstinaient encore. Leurs coups espaces rendaient leurs vibrations plus longues, puis enfin elles finirent par cesser tout t'ait. L'air bronz s'assoupissait.

    MON ami et moi nous tions pntrs tous deux de cette ivresse dlicieuse que rpand l'air exquis des journes ensoleilles de notre l' ile d'Emeraude , Autour de nous des vertiges de parfums mans d la terre chaude et des toilettes nous tourdissaient. De la joie flottait partout : elle tombait du ciel bleu et du soleil couchant en reflet d'azur et d'or, elle manait des arbres heureux de la place aux branches desquelles les feuilles verdoyaient, et dilataient sous le ruissellement des derniers rayons du soleil ; elle manait de la magnificence de ce beau jour pur, de la grande paix des choses des murmures des passants, des cris des enfants qui sautaient, couraient et jouaient sur la place, des frmissements de l'air rempli l'excs d'une vie exubrante.

    Aprs avoir fait lentement quelques pas dans l'alle parallle la rue Bbian qui conduit la Darse, alle om-brage de sabliers qux troncs gibbeux, nous primes pos-session d'un banc de bois que n'occupait personne, pour jouir des dernires lueurs du jour qui se mourait de langueur. Nous tions donc assis tournant le dos la rue Bbian et au Cercle Moderne ayant sa place parmi les maisons qui occupent le quadrilatre form par la dite rue Bbian. la rue Gambetta, la rue Lonard et la rue de devant la Banque. partir de cet endroit les arbres de l'alle formaient, en se rejoignant, une sorte de charmille qui s'ouvrait sur un tond de port o les mts des navires se levaient confusment au-dessus d'un flot changeant d'opale rose. Du C e r c l e M o d e r n e nous arrivaient, des clat de rire, ds voix excites, le bruit des dominos. l'en peu le mond envahissait la place et occupait les divers bancs. Tout prs de nous, sous

    _ 6

    les arbres s apercevaient les gracieuses silhouettes des mnagres lgrement vtues et occupes promener des nourrissons.

    Quand le inonde se dispersa nous quittmes le perron

  • III

    Assis donc sous les grands sabliers, notre regard erra i t sur un groupe de jeunes gens qui jouaient au football sur la grande pelouse, tandis que nous causions cur ouvert, comme de vieux amis qui se retrouvent aprs une longue sparation. Notre conversation roulait sur des choses diverses, sur les malheurs du temps, sur les difficults de l'heure prsente, sur la politique locale, sur les diffrentes preuves que Dieu rserve ses enfants. Et comme aucun de nous n'y contredisait; il eu rsultait une douce monotonie.

    Mais tout coup la question de mnage et de mariage fut de mise, alors qu'une tierce personne venait de nous faire le rcit d'une aventure scandaleuse dont, elle fut le tmoin au courant de la journe. Pourquoi des bruits de discorde en mnage venaient-ils concider avec la fte somptueuse d'une belle union ? Aprs les questions prcipites que fait natre toujours un vnement extraordinaire, aprs les explications et les commentaires, vinrent, entre le nouveau verdu et moi, des rflexions sur la valeur de l'union conjugale et sur les possibilits d'en arriver une institution plus rationnelle.

    Voici donc notre dialogue tel qu'il a t men : je n'y retranche rien, comme je n'adoucis rien. Ce n'est gure un roman, dira-t-on, mais plutt un expos de situations analyses et retraces avec scrupules. Peut-tre ou n y trouvera rien de potique et d'intressant au point de vue littraire, mais j'estime que cela s'adresse au sens moral, social, lgal et philosophique des lecteurs.

    Cette tierce personne, un homme grand et d'assez forte corpulence, instruit, au"visage rjoui, qui tait par moment un homme de plaisanterie, tant debout devant nous, nous demanda :

    Avez-vous assist au mariage qui vient d'avoir lieu?

    Mais oui, mon cher ! s'empressa de rpondre mon ami Arsne.

    Et qu'on pensez-vous ? Ah ! c'est bien !

    Y

    7

  • - 8

    t Sans blague ! ces deux perseonnes forment un couple d'une radieuse harmonie ! C'est un mariage admirable, inespr. La fille est charmante : c'est une figure dlicieuse, au cur tendre et sur. L'homme aussi est bien. C'est un joli couple, quoi !.. Et quelle somptueuse crmonie ?

    J'coulais avec commisration cet ami, M. Franois, qui nous tenait un long discours dans lequel il racoutait tous les dtails de la crmonie et numrait toutes les qualits des poux. Une de ses prtentions tait de paratre mieux renseign que n'importe qui des mille dtails d'une histoire, et il avait bien le dessein de nous blouir sur l'importance de l'alliance en question.

    Mais moi, dont la pense ne s'en allait pas par le mme chemin, je rpondis en souriant amrement :

    Vraiment, mon cher ami, ce n'est pas l, ce n'est pas la somptuosit de la crmonie qu'on peut juger de l

    beaut d'un mariage, encore moins de sa bont. O donc ? s'empressa-t-il de me demander. C'est dans l'existence, durant la vie conjugale des

    deux poux, qu'il faut dcouvrir la beaut attribuer au mariage.

    Oh ! ils vivront bien ceux-l : ils en donnent la promesse.

    Ceux dont vous venez de. nous raconter la triste aventure donnaient bien, le premier jour leur mariage, la promesse de bien vivre ! Et pourtant...

    Rassurez-vous ; ne doutez pas de la situation venir de ces poux.

    Je ne pus m'empcher de sourire et de rpondre : Eh bien, mon oher, imaginez que cette douce

    personne, que vous croyez une dlicate fleur cache sous de belles apparences une me dsordonne. Un dmon secret peut se trouver dans cette fille dont vous faites tant et si bien l'loge. Et alors qu'arrivera-t-il ?

    Il arrivera la discorde, la msalliance et toutes ses consquences fcheuses, pensez-vous ?

    Comme vous dites ! Oh ! vous semblez voir tout en noir ! 11 faut aussi

    reconnatre, au chapitre du mariage, la prsence de mnages modles, de couples bien assortis, vritables Philmon et Baucis des anciens ges

    Oui. je le veux bien ; mais il ne faut pas vous faire trop d' illusions. Les excellentes femmes, ceNes avec qui on peut faire des mnages modles, sont rares,.

  • 9

    - Rare ! Les excellents maris sont aussi rares ! Comme vous voulez. Mais notez bien qu'on trouve

    beaucoup plus d'excellents maris que d'excellentes femmes. Ne dites pas a. Pourquoi ne pas dire la vrit, une vrit ratifie

    par la plus lmentaire clairvoyance. Les femmes sont comme ces btes qui sont dociles, bien dvoues quand il leur plat de l'tre ; elles paraissent douces, tranquilles, paisibles et tout--coup, sans que vous sachiez pourquoi, deviennent ombrageuses et n'hsitent pas vous envoyer leurs deux pieds de derrire en pleine poitrine.

    Oh ! mon ami ! dit-il avec vhmence. Vraiment vous me faites l'effet d'un homme de pote qui veut regarder l'humanit de travers.

    Point du tout ; je veux la voir telle qu'elle est, avec ses dfauts et ses qualits. Ecoutez-moi avec calme.

    Expliquez-vous. Je vous coute avec tout le calme dsirable.

    Ce disant, Franois s'assit ct de nous. Je me rappelle l'ardeur avec laquelle ses yeux m'interrogeaient, ses questions prcipites, ses objections, ses ergotages, ses sourdes colres, tout le monde de penses et de sentiments que nous avons remu ensemble dans cet entretien passionn. Je continuai alors :

    Ne voyez-vous pas tous les jours que beaucoup de mariages tournent mal et que gnralement ce sont les hommes qui en ptissent ?

    Certains hommes n'ont pas eu de chance dans le mariage, c'est entendu. Mais ce n'est pourtant pas une raison pour que toutes les femmes soient des menteuses, des hypocrites, des infidles, des canailles !

    C'est vrai, dans une certaine limite ; mais, mon cher, on ne peut pas savoir si cette femme a une valeur quelconque, ni si elle a autant de fond que de faade, ni, si l'on peut compter sur son caractre, ni enfin si c'est une femme srieuse. Et d'autre part, cette union, qui vous satisfait si compltement, va-t-elle donner la femme, que nous supposons cette fois bien douce, bienbonne, tout le bonheur qu'elle mrite ? Est-ce avec un esprit calme et un cur confiant que cette femme s'est engage ? Nous ne le savons pas !

    Ces rflexions sont un peu justes ; mais que voulez-vous ? Il faut quand mme se rsigner subir le mariage : c'est la premire socit dans l'ordre naturel. C'est le

  • 10

    mariage qui a eu la primaut dans la fondation d'une famille Ah ! quec'est joli en thorie ! Tandis que nous changions ces propos d'aimable

    banalit, nos yeux cherchaient se pntrer, dcouvrir la pense derrire le masque des mots.

    IV

    Eh quoi ! quand donc allez-vous rompre avec cette vie de clibataire ? Il est pour vous bien temps de penser au mariage et vous crer une famille !

    Oh mon cher Franois, je connais trop bien les peines que cause un mariage mal assorti pour ne pas m'y exposer, surtout maintenant.

    Pourquoi donc tes-vous indcis ? Trouvez-vous une bonne fille et dispensez-vous du spectacle dmoralisant de votre veulerie. Il ne faut pas tre aussi lche 1

    Je ne suis point lche, mais il m'est bien permis de rflchir un peu, beaucoup mme avant d'engager ma vie. Croyez-vous que je ferai la sottise de me marier la premire venue, simplement pour me marier ?

    Vous n'avez qu' faire un bon choix ! Choix ! Ce mot ne semble gure de mise en matire

    de mariage. Comment ? Comment ? Expliquez-vous. Ce n'est pas commode de se marier aujourd'hui. O

    trouver exactement la jeune fille qui rpond votre tempramment ?

    Vous la trouverez bien dans la mle ! Fichtre !... Peut-on bien lire dans le cur d'une

    femme ? J'estime qu'on peut le faire, puisqu'on a un certain

    temps pour la courtiser. Ah bah ! La femme se cache durant tout le temps

    que vous passez lui faire la cour. . Se cacher ou non, il suffit l'homme d'avoir un peu

    de perspicacit pour connatre la femme laquelle il doit se marier.

    Vous tes encore trop naf, mon cher ami. L'amour a tant de fallacieuses apparences, tant de masques sduisants, tant de travestissements perfides ! Son vrai visage, le pur, qui donc pourrait se vanter de l'avoir contempl en face ?

  • Qui donc est certain de reconnatre le visage vritable de L'amour ?

    C'est pourtant une affaire de tact et de bonne confiance !

    On a beau mettre sa confiance dans une femme il vient toujours un moment o on s'aperoit qu'elle est fausse menteuse, etc. La femme est un abme de fausset et de rouerie.

    Vous tes trop svre dans vos jugements l'gard des femmes, trop rigoureux quand vous parlez de leurs dfauts. Ayez donc un pou d'indulgence... Comment pouvez-vous exiger d'elles une perfection absolue quand vous-mme vous vous laissez aller l'infidlit et l'inconstance ! Mais vous particulirement, pensez-vous que la nature vous ait si richement dot pour que vous consacriez votre amour exclusivement une seule femme ?

    Oui ! fis-je imprativement. Quelle erreur ! Vous devez aimer toutes les femmes qui

    vous plaisent. Du reste inutile de parler de la constance en amour ! Ceux-l se vantent de leur constance qui n'ont jamais pu trouver le moyen d'tre inconstants.

    Rien n'agit plus vivement sur notre imagination que ces sophismes qui, dans un entretien affectueux se dveloppent sous le voile de la plaisanterie avec une apparence de vrit. C'est comme une boisson fatale qui nous est offerte d'une main galante et qu'on nous fait, prendre goutte goutte pour que nous n'en sentions gure l'amertume. Si ami m'avait manifest sans mnagement ses principes, il

    m'aurait rvolt. Mais pur son ton lger, par ses comparaisons subtiles, par ses expressions caustiques il sduisait mon esprit. Je n'osais trop le contredire et, de peur do prendre ses yeux l'attitude d'un pdant, je l'coutais avec un sourire d'approbation.

    En tout cas, lui dis-je, je puis vous dire que la prvision du mariage ne m'est pas venue encore, car elle est loigne de mes gots et de mes penses.

    Alors vous pensez rester toujours clibataire'.' C'est bien possible ! Je conclus alors que vous tes un goste. Gnrale

    ment les hommes trs soucieux de leur plaisir, de leur propre personne, n'aiment pas que le plaisir d'autrui vienne se jeter en travers de leurs projets.

    Ce n'est, point que je suis goste. Mais quand je pense qu'on peut facilement tomber la merci d'une fille

    11

  • 12

    vindicative et peu scrupuleuse, je me tiens une grande rserve.

    Voyez-vous bien clair en vous-mme ? Bien sur ! je ne le crois pas. Vous semblez croire que pour fondre deux curs en

    un seul, pour toujours chose belle mais effrayante 1 il suffit de se convenir peu prs, de n'avoir de part et d'autre ni de trop grandes divergences de caractre ni de trop grands dfauts ! Non ? il faut encore d'autres choses.

    Que faut-il de plus ? De la fortune ? Non ! ! ! La question de fortune n'y est pour rien,

    Pour procder un mariage, il y a certaines considrations poser, certaines informations prendre. Ce n'est pas une affaire qui se conclut au pied lev.

    Et pourtant a n'empche pas que bien souvent on y perd son latin, rpondit l'ami Arsne qui gardait jusqu'ici le silence.

    Mais oui, repris-je. Souvent on marche au mariage comme une fte magnifique et c'est un abme que l'on rencontre. Le lendemain mme du jour heureux o la femme a conquis ce qu'on peut appeler pour elle une position sociale elle n'est plus la mme. Or, il n'y a pas jouer avec le serment par lequel on s'engage protger une femme. Ce serment, que l'homme signe souvent sains en peser toutes les consquences, est trs profond : il a une mystrieuse extension. Et combien de femmes cessent de mriter cette protection de la part de leur mari et sans pour cela que celui-ci soit dgag de son serment ! N'est-ce pas ridicule cela ?

    Cette conversation, banale au dbut, devenait trs srieuse et nous intressait plus que nous l'eussions souhait.

    Je vois, observa Franois, que vous avez sur le mariage des ides qui ne sont pas assurment les miennes.

    Oui, je le sens, vos ides sur ce point ne sont pas celles de beaucoup. Vos ides en la matire ne sont pas celles de la Bible. Ainsi la Bible mme, la sainte Bible, vous dit que celui qui se marie fait bien, celui qui ne se marie pas fait mieux.

    Alors vous comptez ne jamais vous marier ? Vous niez la valeur du mariage ?

    Ce n'est pas moi seul. 11 y a, mon cher, pas mal de gens qui sont l'Obermnn du mariage, ou plutt le mariage n'est pour beaucoup que la goutte de fiel qui fait dborder la coupe. Etre mari, avoir du mariage tous les embtements,

  • sans en avoir les avantages ! Etre le plus souvent tiraill, harcel par une femme ! Est-ce bien engageant a ?

    Mais, mon ami, il n'en est pas toujours ainsi ! Il faut bien voir les bons cts du mariage et la socit !

    - Comment en voir les bons cts quand la femme devient souvent infernale et que, par suite, la situation n'est plus tenable.

    - Souvent aussi il arrive que c'est l'homme lui-mme qui cre cette situation fcheuse.

    Comment ? - Il est facile de le concevoir. Nous ne sommes pas des

    saints. La plupart du temps, nous autres hommes, nous sommes des claviers do sensations sur lesquels toutes les femmes au dehors pianotent, les unes en serine, les autres en artiste. Alors nos femmes lgitimes s'en offusquent juste titre et vous en savez la suite !

    Ah 1 vous fouillez maladivement d'invitables exceptions. Quand une femme veut amorcer une querelle elle trouve toujours l'tincelle, L'homme n'a pas besoin de lui n donner l'occasion.

    J'affirme que l'homme la lui procure. Celui-ci pouse une femme, il la traite comme une fille, il la trompe pour moins qu'un plaisir, une btise, une vanit, et il est trs surpris qu'une telle flonie fasse saigner ce cur qu'on croyait vide de sensibilit et de souffrance. Et la surprise devient de la stupfaction lorsque ce mme cur exerce contre lui le droit du talion.

    Oh ! la ! la ! Les hommes trahissent les femmes dans la proportion modeste d'un sur deux ; les femmes, elles, trahissent les hommes dans la proportion effrayante de 90 %. C'est prouv par la statistique et ratifi par la plus lmentaire clairvoyance.

    Ce n'est pas toujours vrai ! Je l'affirme. Et disons que 90 fois sur 100, c'est la

    femme qui est responsable de toutes les btises que peut commettre l'homme : c'est elle, le plus souvent qui pousse, accule l'homme chercher au dehors le peu de plaisir qu'il ne trouve pas chez lui.

    Je pourrai dire aussi que les fautes des femmes sont autant d'actes d'accusation contre I'gosme, l'insouciance et la nullit des maris,

    Quoiqu'il eu soit la femme, comme la vipre qui te la vie, ravit l'homme sa raison, sa libert, son repos, et c'est pourquoi on hsite se marier.

    13

  • Pensez-vous ? Oui, ja pense. Ainsi M. le Prsident de la Rpublique

    disait ces temps derniers, Evreux : Sur les onze millions d'lecteurs qui nous ont nomms, il y a sept millions de clibataires Pourquoi un tel tat de choses ?

    Parce que nous sommes des gostes pour la plupart.

    Non ! c'est parce que le mariage n'a t constitu en somme que dans l'intrt de la femme. L'homme n'en a pas trop besoin. Il ne peut pas prouver do l'attrait pour une institution dans laquelle il voit disparatre ses prrogatives et ses scurits, tandis que ses responsabilits demeurent invariables.

    Vous me parlez de la disparition de ses prrogatives ! O mettez-vous donc la puissance maritale ?

    Cette puissance maritale ne consiste-elle pas seulement en ce que le mari est le chef de la famille ?

    Et alors, la femme n'est-elle pas subordonne au mari et quant sa personne et quant ses biens V

    Oui ; mois jusqu' quel point ? Mon cher, les consquences de la puissance maritale

    sont assez nombreuses. Et je ne veux vous en citer que trois : 1 l'incapacit de la femme marie, consistant en ce qu'elle ne peut faire aucun acte relatif l'exercice de ses droits civils sans l'autorisation du mari ; se le droit pour le mari de surveiller les relations de sa femme et les correspondances qu'elle reoit ou celles qu'elle envoie ; 3 la prdominance du mari quand l'administration des biens communs et des biens de la femme.

    C'est inscrit dans la loi, mais en fait ces consquences n'existent gure ! Du reste, la loi dit que lorsque le droit de surveillance est exerc d'une faon abusive on peut y voir une injure grave. Or, la femme peut toujours trouver abusif l'exercice de ce droit, qu'il se tasse modeste ou non. Et alors, ne voyez-vous pas que ce droit du mari peut disparatre selon la volont de la femme ?

    Il n'en est pas moins vrai, mon cher Bazile, que l'homme a des droits sur sa femme, tous les droits de Chef de la famille.

    L'homme n'est plus, comme autrefois, le chef naturel de la famille : il n'est qu'un associ, et cet tal de choses n'est pas pour favoriser l'union dans le mariage. On a successivement dpouill le chef de famille de toutes ses prrogatives, tantt l'gard de ses enfants, tantt l'gard

    14

  • - 15 -

    de sa femme ; le maria ;e ayant cess d'tre pour lui un accroissement de droits et de force sociale, il a cess de le dsirer. ll n'est pas donc douteux qu'aujourd'hui les jeunes gens ont de moins en moins le besoin de se marier, parce qu'ils trouvent do moins en moins d'avantages dans le mariage.

    Y

    Mon interlocuteur s'tait lev. Mais lorsqu'il me vit engag dans une dissertation fond sur le mariage, il prit sagement le parti de se rasseoir, les jambes et les bras croiss, comme un homme qui veut tre son aise pour bien couter. A. mon tour, charm de me voir en face) d'un auditeur complaisant, je me levai et je demeurai debout levant lui. Cette attitude me paraissait tre mieux en rapport avec la dignit du sujet et plus favorable la sonorit de la voix, l'articulation distincte des paroles et au dveloppement du geste.

    M'tant donc pos la faon d'un professeur en Sor-bonnc ou d'un orateur la tribune, je continuai :

    Savez-vous 1... il serait donc bon d'assouplir le nariage, pour le rendre plus compatible avec nos murs.

    Comment ! Vous trouvez que le mariage n'est pas compatible avec nos murs.

    Oui ! Il y a une contradiction frappante entre notre instabilit psychologique et le caractre essentiellement immuable de l'institution du mariage. Par suite, le mariage, avec tous les devoirs, toutes les obligations qu'il comporte, devient une trs grosse affaire pour les mes effrayes devant la solennit des engagements perptuit qu'il s'agit de prendre et de tenir.

    Bon !... Vous parlez d'assouplir le mariage ! Mais ce serait alors le compromettre et l'incliner vers l'union libre !

    Et l'union libre n'est-elle pas une bonne union ? Pensez-vous ? Oui, oui, je pense que l'union libre est une bonne

    u n i o . En ralit un homme et une femme n'ont pas. besoin pour s'engager l'un l'autre et pour fonder un loyer, ni d'un magistrat qui enregistre leur engagement, ni d'un prtre qui les bnisse. J'estime qu'un vrai mariage consiste dans la libre union de deux tres qui associent leurs destines par

  • -16

    leur choix personnel, sans d'autres tmoins de cette promesse que leurs consciences.

    Le mariage est un engagement entre u n e conscience d'homme et une conscience de tennue. Soit ! Mais nous ne sommes pas toujours sincres et de bonne loi. Il nous arrive souvent de no pas couter les rgles de conduite de notre conscience. Supposons qu'une femme croit profondment que l 'un ion libre est la vraie formule du mariage, la vra ie formule de la vie conjugale, dis-je. Elle rencontre un homme qui a des convictions pareilles aux siennes. Celui-ci s'en fait aimer et lui offre d'Unir leurs destines, pour fonder une famille en dehors des convictions sociales. L'homme peut manquer sa promesse et l'abandonner plus tard sans Scrupule et peut-tre mme aprs lui avoir laiss des prognitures. Or, ne voyez-vous pas la ncessit de l'inter-vent ion de la loi pour ajouter cette union des conditions de garantie ?

    Mais ces conditions n'augmentent pas plus la validit du contrat qu'une signature n'augmente la validit d'une dette. Du reste tous ceux qui sont nmobiles et qui ne sont pas maris lgalement ne fondent-ils pas un foyer, une famille et ne vivent-ils pas bien ?

    Oui, mais l'union libre n'est pas resportable. Mais, selon vous, quelle espce d'acte est le m a r i a g e V C'est un acte civil et religieux. Ce n'est pas ce que je vous demande. La question

    n'est pas de savoir comment se passe le mariage la mairie ni l'glise ; nous avons tous vu cela, nous le savons par cur. Ce qui nous proccupe c'est la suite.

    Quelle suite donc ? Vous savez bien. Le mariage ne doit pas t re dsagrable dans la

    suite. Mais qu'est-ce qui vous le fait penser 1 Tout d'abord le dsir qu'ont toutes les jeunes filles

    de se marier et l'empressement des hommes l'accomplir. Donc cet acte n'a rien de pnible, puisqu'il y a des gens qui l'accomplissent s a n s y tre obligs, et au risque de s ' en tendre blmer ou de se voir faire des ttes.

    Mon Cher Franois, sachez que l'union libre, t e l le q u e je la comprends, es t aussi respectable q u e le plus respectable mariage. D'ailleurs quand un homme et u n e femme vivent maritalement i ls se tmoignent le plus souvent beaucoup plus d'amiti q u e s'ils avaient t un i s par le m a r i a g e . Ils se rendent u n e affectueuse sympathie.

  • 17 -

    Respectable ou non, Dieu n'admet pas l'union libre. Dieu ne l'admet pas et pourtant il y a beaucoup plus

    d'unions libres que de mariages ! Aussi ces gens demeurent en dehors de la vie

    religieuse 1 Comment voulez-vous que Dieu poursuivit de sa

    vengeance deux tres qui se seraient associs librement pour avoir un foyer en dehors de quelques simagres

    rituelles! Et pourtant cette union libre nous est dfendue

    par la loi de l'Eglise. Qui l'a dicte cette loi ? Ce sont des hommes ! Elle est crite dans l'Evangile. Mais qu'est-ce que l'Evangile donc ? N'est-ce pas un

    livre compos par des hommes sur un autre homme, sur un trs grand homme par la vertu, par la puret de l'me, par la morale, mais un homme tout de mme et qui pouvait bien se tromper ? D'autre part l'Evangile serait en contradiction avec lui-mme, car d'un ct il dit que celui qui se marie fait bien, celui gui ne se marie pas fait mieux.

    - Ne pensez pas ainsi, mon cher ami. -Eh bien? je pense mieux. Nous voyons constam

    ment des hommes et des femmes vivant ensemble maritalement, celles-ci n'tant jamais mchantes et ceux-l demeurant charmants et bons. Ils vivent ainsi trs bien depuis longtemps et finisssent par soit-disant rgulariser leur -situation en se mariant. Mais du jour o ils ont t devant 'e Maire et. le prtre leur faon de vivre change compltement. Il semble alors que le mariage est un guet-apens cruel, loin d'tre une bndiction.

    Ah ? mon ami, vous plaisantez. Il nous est permis de faire la part des dchets sociaux, mais ne salissons pas la

    Masse. Ce que je vous dis l c'est la vrit mme, vrit

    dduite des faits nombreux qui se droulent journellement autour de nous.

    En tout cas, di tes-vouS bien que le mariage est l'origine de la vie familiale et qu'il faut le subir.

    Croyez-moi, mon cher Franois, le maintien du mariage tel qu'il est institu est tantt ncessaire mais sou

    vent nuisible. - Ce langage ressemble peu au langage courant.

    Parce que vous ne voulez pas l'entendre! Presque toujours quand l'un des poux est dispos tre gentil pour

  • 18

    l'autre, celui-ci le taquine ou J'agace pour une btise quelconque et toute la bienveillance du premier s'envole. C'est un sentiment bizarre, inexplicable ; on ne peut pas analyser ce qui se passe dans la plupart des mnages. Les poux ne se comprennent pas toujours.

    Ils ne se comprennent pas ! C'est sans doute l'un qui ne comprend pas l'autre, et s'il en est pour tous comme il en est pour l'un, il n'y aurait pas de romans, pas de drames pas de crimes. Or, l'un doit tcher d'tre agrable l'autre le plus qu'il pourra,.. de rformer ce qui lui parait trop rude ou trop srieux dans leur caractre.

    C'est de la thorie a ! Ou se marie pour avoir une compagne aimante et fidle. Mais chacune est aimante sa faon ; chacune aime selon ses moyens. Quant tre fidle, il vaut mieux ne pas en parler. M. X plait Madame B p a r son esprit ; M. Y par sa beaut ; M. V dploie un luxe qui la sduit ; la Coiffure de M. S. lui donne dans l'il, tandis que le charme pntrant qui se dgage de la personne de M. Z la fait tressaillir d'amour. Et alors... ? Vous savez la suite ! Elle fait des btises sous le couvert de son propre mari. Or, je persiste dire que le mariage idal est celui qui no relve que do la. conscience individuelle dans ce qu'elle a de plus intime et de plus profond.

    Pour cela il faudrait lever notre triste morale sociale au-dessus des conventions dont s'accommodent gnralement les prtentieux gostes !

    En contractant l'engagement avec une femme sans la garantie de la loi on se conformerait vraiment aux rgles de l'Ethique ternelle.

    VI

    Mon cher Bazile, vous garderez vos fariboles pour vous. Personne ne vous applaudira pas.

    Il y a beaucoup, j 'en suis sr, qui partagent mon opinion. Mais je veux tendre encore vers le mieux. Comme on ne doit pas prtendre vivre en dehors de toutes les conventions sociales, j'estime qu'on puisse assouplir le mariage.

    Comment l'assouplir donc ? L'assouplir c'est en changer la forme, pour le rendre

    plus accessible. On peut trouver une autre forme d'union conjugale

    qui soit meilleure ? Oui ! je le prtends.

  • Laquelle donc? s'cria mon ami. Dite-moi vite quelle est cette forme.

    Eh bien ! le systme que je prconise est le mariage bail.

    A ces mots, mon interlocuteur leva sur moi le regard interrogateur d'une personne qui ne comprend pas, et il clata de rire, d'un rire affreux qui entra dans mon cur comme une blessure mortelle.

    Qu'est-ce que a signifie ce que vous dite l ? me demanda-t-il.

    Qu'est-ce que a signifie ! Cela signifie qu'on s'engage avec une femme pour 3, 6, 9 ans. C'est dire que si l'en ne peut pas s'entendre on se quitte aprs trois, six ou neuf ans sans de trop grandes et coteuses formalits; Dans le cas o. le mnage reste uni, s'il n'y a ni froissement, ni heurts, ni incompatibilit d'humeur entre les poux, le bail est renouvel. Ainsi le mariage peut tre facilement contract. 11 suffirait qu'un homme et une femme dclarassent individuellement, en prsence de deux tmoins la mairie, que chacun d'eux prend l'autre pour son pouse ou pour son mari suivant le contrat 3, 6, 9. Ce mariage aurait aussi des garanties : ce ne serait point l'union libre. On procderait de mme pour se quitter ds que la vie commune serait impossible, et on n'aurait point besoin d'entamer des pro

    cdures eu divorce dont la forma actuelle produit pas mal de tragdies regrettables.

    Tous ne savez pas ce que vous dites ? Comment ! a ne vous parait pas clair et simple ? Eh bien ! qu'on fasse une loi en faveur du mariage

    bail, je parie que cette loi fera jeter les hauts cris par la majorit des hommes eux-mmes.

    Vous vous trompez. L'ami Arsne qui gardait le silence, trouvant bien

    mieux d'couter, fit alors la remarque qu'il tait pntr des mmes ides, des mmes sentiments, des mmes principes que moi. Je continuai:

    Les rles des tribunaux sont toujours encombrs des demandes de divorces ; il existe tout autant de divorces de fait et de mnages moralement spars. C'est qu'il arrive un moment o deux tres unis ne peuvent plus vivre en harmonie. Cela se voit tous les jours : c'est une loi de nature. On dit que tout a une fin ; il faut bien que tout finisse. Or, il arrive aussi un jour o l'amour meurt. C'est une folie que de croire au bonheur et l'amour perptuel

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  • 20

    . entre un homme et une femme. Vous importunez le monde avec votre doute, votre

    crainte de la vie, votre pessimisme, quoi ! Pessimiste ou non, laissez-moi vous dire que le

    mariage est un contrat qui se forme par l'accord des volonts. Or, j'estime qu'il doit pouvoir se dissoudre par consentement mutuel, sans que l'autorit judiciaire y intervienne.

    Ce serait alors le divorce bona gracia des Humains. Ayant la facilit de mettre fin aux unions malheureuses, on se marierait la lgre. Quand une jeune fille se marierait elle aurait vaguement en vue cette porta de sortie si les choses ne se passent pes selon se gots. Or, ce n'est pas l un tat d'esprit favorable la solidit des unions contractes avec cette arrire-pense.

    Ah ! vous voulez que l'union soit solide mme quand les choses ne se passent pas selon le got des poux ! C'est ridicule ! Si les choses ne se passent pas bien comprenez donc que les poux vivent dans une situation quivoque. Pourquoi obliger quelqu'un mener une vie pareille ?

    Ainsi donc, la moindre contrarit dans le mnage l'poux mcontent provoquerait la dissolution du mariage ! 11 serait facile l'homme prodigue, l'homme juponnier comme on dit, de sacrifier sa femme son besoin de succs fminins ds que bon lui semblerait. Et il en rsulterait un relchement dans les murs, un abaissement de la morale publique.

    Non ! le mariage bail ne serait pas un moyen trs librement ouvert aux poux pour s'vader d'une union qui a cess de plaire l'un d'eux. Evidemment, quand les choses ne se passeront pas bien, des magistrats interviendront, mais seulement pour enregistrer la rupture que voudront de concert les deux poux. Ne pouvant pas s'entendre par exemple la quatrime anne de leur mariage les deux poux consentiront mutuellement se laisser la sixime anne. Et pour cela, ils n'auront qu' se prsenter devant l'officier de l'tat civil et ce magistrat prononcera la dissolution du mariage comme il avait prsid sa formation.

    Alors ces magistrats prononceront quelque formule comme celle-ci : Il n'y a plus de mnage, plus de foyer entre vous. M. et Mme vous tes dmaris ; allez-vous-en librement chacun de votre ct !

    Mais oui ! Vous avez trouv la formule. Fichtre ! je ne comprendrais pas cette loi-l ! Du

  • reste, la plupart des femmes ne s'y soumettraient pas. Elles s'y soumettraient bien, allez ! Avez-vous jamais entendu le raisonnement des

    femmes ? Beaucoup vous disent : moin mari moin bien mari. Quand elles se sont maries elles se sont donnes pour la vie, prtendent-elles. Heureuses ou non, dlaisses ou non, trompes ou non, elles s'attachent obstinment ce qu'elles ont cru de bonne foi indestructible : leur mariage.

    Vous parlez pour faire des phrases ! Ne voyez-vous pas tous les jours tant de femmes qui quittent leur mari pour mener ailleurs une vie de dbauche ? Mou cher, quand le mariage sera un bail signer, les femmes s'y soumettront bien.

    Je prtends que toutes voudront se marier vie. Le bel argument que de dire : Je me mis marie

    pour la vie . Le mari peut rendre la situation intenable la

    femme et la contraindre la rupture, comme la femme peut la rendre intenable l'homme : c'est un fait acquis.

    Et si l'un des poux aime mieux tout supporter ? Mme le scandale ? Il n'y aurait pas du scandale s'il ne proteste pas,

    s'il ne se plaint pas publiquement. Et vous croyez que ce serait pour lui une existence ?

    - Il faut avoir le courage de vivre, mme trahi. Et bien I je. ne comprends pas la vie ainsi.

    VII

    Mou interlocuteur parlait une sorte de posie. Son visage avait une habituelle expression d'ironie frod. Et ce n'tait pas seulement sa parole, quelquefois nerveuse qui lui donnait cette impression d'tranget et de raillerie , mais c'tait aussi toute son attitude. Ramass sur moi-mme l'il calme ,et brillant, la physionomie tincelante, je ne faisais; presque pas de geste. Le monde tout proche se taisait et nous coutait. On pouvait lire sur les visages de ceux pui occupaient les bancs voisins l'tonnement prodigieux que leur inspirait une pareille conversation.

    Avant 1886, me dit Franois, c'tait bien le magis-trat de l'Etat civil qui prononait le divorce, mais il en rsultait des vnements graves et depuis cette anne c'est le tribunal qui est charg de prononcer cette rupture lgale

    21

  • Bon ! Mais pourquoi prts, articles de journaux, scandale quand il s'agit d'un divorce? Pourquoi subordonner le divorce une longue et coteuse procdure ? Pourquoi l'intervention de l'avocat en celle matire.? Celui-ci: a beau tre intelligent, connatre le code et toutes les roueries de la procdure, entendre des confidence.-, et des aveux, il ne peut comprendre rien des mes particulires telles que celles d'un poux et de son pouse. Il n'y a pas de meilleurs juges, de meilleurs dfenseurs que les poux eux-mme qui connaissent fond leur vieprive. D'autr part, on ae peut rendre la libert deux poux par le divorce sans. q'uils soient clabousss d'une manire ou d'une autre par du scandale, sans que tout le monde ne soit au courant de leurs misres. Or, j'estime qu'une rupture doive tre aussi secrte que possible, sans scandale. Le mariage bail et sa rupture seraient donc dsirer, car tout se passerait alors sans bruit. Les poux pourraient dissimuler la curiosit publique les motifs de msintelligence grave qui existaient entre eux. Je trouve donc que le mariage bail avec sa dissolution par le consentement mutuel, ds que l'union est devenue malheureuse, est plus moral. Se dfier aiu.i de son serment pour se donner une autre personne, aurait le privilge d'viter le contrle de l'opinion.

    Quoi I l'opinion ne sera-t-elle pas toujours acharne en pareille circonstance ?

    -Je dis que non. Voyons ! la femme divorce selon le systme actuel se sent toujours amoindrie aux yeux des siennes. La boue d'intimit des poux s'talo publiquement ; ceux-ci deviennent des paves et tout le monde s'amuse de leurs misres. Mais le systme tant tel que je le prconise, les femmes n'auraient point l'occasion de faire du potin, entretenir des cancans, car elles ne seront point hors du coup des mmes fait. s

    Aprs quelques instants de silence et de malaise, mou a ni i tira de sa poche un tui cigarettes, en olfrit une chacun de nous. Puis ayant replac l'tui dans sa poche, il tourna sa cigarette entre ses doigts lougtemps avant de l'allumer. Je repris alors :

    D'autre part, le divorce tabli comme il l'est, trane beaucoup en longueur etcandamne les poux, qui restent chacun de son ro t , au drglement de la vie et la constitution de faux mnages : ce qui entraine de graves consquences que je ne veux pas vous dvelopper, et ce. qui est

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    du mariage civil.

  • contraire la nature humaine et aux lois sociales. Ainsi n'est-ce pas ridicule, n'est pas un spectacle irritant que de voir une femme, portant encore le nom d'un homme, s'tablir librement avec un autre durant l'intervalle qui spare la demande du divorce du prononc du jugement ? C'est l. ou'il y a abaissement de la morale publique.

    Prrr ! Cette railleuse accumulation de consonnes me servit de

    rponse. Mais il y a plus et pire, repris-je. Une femme en

    instance de divorce arrive concevoir un enfant pour un autre homme. Si elle met l'enfant au monde avant que le divorce soit prononc, l'enfant porte le nom du mari, alors qu'il est reconnu que l'enfant n'est point de celui-ci. N'est-ce pas stupide, scandaleux ? N'est-ce pas rvoltant a ?

    La socit, mon cher ami, se compose de familles et il est un fait certain que tant valent les familles tant vaut la socit. Or, le mariage indissoluble, le mariage institu comme il l'est maintenant apporte toutes les chances de sant la famille, les chances de cohsisn plus troite entre les anctres, les parents et les enfants, les chances d'unit dans l'esprit des membres, les chances de suite dans la tradition. Le mariage actuel est le plus fort agent de cette fixit de murs. Et l'histoire dmontre en outre que toutes les civilisations suprieures ont tendu la monogamie. Or, le systme d'union conjugale que vous prconisez c'est la polygamie successive.

    Mais la polygamie a toujours exist, autant chez les clibataires que chez les maris ! Elle a toujours exist et existera toujours quoiqu'on fasse. C'est une loi de nature une loi fatale qu'aucun moraliste ne peut obolir. Quel est l'homms mari qui n'a pas vcu clandestinment avec une femme autre que la sienne ? Quels est celui-l qui n'a pas t cocu, cocu inexcrablement ?

    Quoiqu'il en soit jo puis vous dire que l'institution du mariage, bonne en elle-mme, restera telle qu'elle est.

    L'mancipation de la femme est un grand vnement social qui plaide mal en faveur du mariage, et il faut reconnatre que les difficults conomiques en prsence desquelles nous nous trouvons aujourd'hui, et qui obligent la femme marie ou clibataire de vivre comme l'homme de son propre travail, hors de son foyer, dans les magasins, les bureaux, les usines, ont augment chez elle le got de l'indpendance. Or, la lgislation actuelle s'adapte-t-elle cet

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  • 24 -

    tat de chose V Je sais que ceux chargs de faire les lois ne sont pas

    recruts parmi les comptences, mais tout de mme la loi c'est la loi.

    Oui la loi c'est la loi, mais elle n'est pas immuable, Qu'on se donne la peine de bien tudier cette question si dlicate et de faire des lois en rapport avec nos murs et l'volution de l'humanit ! Notre lgislation sur le mariage est contraire aux intrts de l'homme, de la femme galement, et de la socit. On peut donc la remanier.

    I

    VIII

    A ce moment, des cris aigus se firent entendre et nous obligrent dtourner un instant notre attention. C'tait la joyeuse bande des joueurs qui s'parpillait.

    Revenons notre conversation, me dit Franois. Oui, revenons-y. Dans les mnages qui paraissent

    les plus unis, l'homme et la femme ne vivent pas toujours en bonne harmonie. Seulement on serait stupide si, chaque fois qu'il y a entre eux un malentendu, ils allaient le crier sur tous les toits. S'il fallait, chaque " coup de canif qu'on donne, s'en faire part, tous les mnages seraient couteaux tirs.

    Oh ! vous allez un peu fort t Non pas 1 J'ai peu vcu jusqui'ci, c'est vrai mais

    l'existence des autres m'a instruit et on ne m'a gure laiss d'illusions. Du reste des plus expriments que moi l'ont maintes fois affirm. Ainsi, pour vous en donner une preuve, La Bruyre nous dit : L'intrieur des familles est souvent troubl par les dfaillances, par les jalousies et par l'antipathie, pendant que des dehors paisibles et enjous nous trompent et nous y font supposer une paix qui n'y est point il y en a trs peu qui gagnent tre approfondis. Or, une vie de dissimulation, de suspicions continuelles, de dnigrement devient la fin intolrable et cela galement aux deux poux. A quoi bon alors prolonger une situation quivoque pour en sentir de plus en plus le poids insupportable et pour arriver se har et se mpriser ? Et que faut-il faire quand l'intimit ne se peut plus entre les poux ?

    Si l'ami avait le droit de sourire des phrases exagres et de les battre en brche, il lui tait maintenant difficile de

  • protester eu face de ces nouveaux arguments. Sa physionomie avait perdu son expression d'ironis du dbut.

    - Mon cher ami, me dit-il aprs quelques minutes d'hsitation, quand a ne marche pas bien, on continue vi vre.

    Vivre de quelle existence ? De celle que font tous ceux de notre socit ! Oui ! vie d'indiffrents et de lasss ! Vie d'trangers,

    d'ennemis, rivs la mme chane, sous le mme toit, sous la mme convention de mensonges !

    Que voulez-vous ! Il tant de mme reconnatre que le mariage demeure l'institution bnie o il est convenable d'entrer et de rester !

    De rester quand mme, malgr tout sur les dbris et les cendres !

    Gomment ! On le peut bien ! Que les poux ne fassent ni plainte, ni scandale ; que leurs familles ne se doutent de rien, et comme dans la plupart des mnages, la faade conjugale restera intacte pour cacher les dmolitions.

    Ah ! pensez-vous ! Croyez-vous que c'est vivre en menant une pareille existence ? existence vide, dcousue, absurde !

    Quoiqu'il en soit, je- trouve que le mariage actuel est une invention admirable. Et si quelques-uns connaissent par l. de grandes douleurs, il n'est pas juste d'en accuser l'institution. Seulement je conviens qu'il est indispensable d'apporter au mariage une me trs nette et un temprament d'amoureux.

    Mais ds que les poux se sont tromps, ds qu'ils deviennent des malhonntes gens vis--vis l'un de l'autre, c e t t e institution devient la pire des choses, croyez-le bien.

    Quand rellement on ne peut plus tenir, il y a quel que chose aujourd'hui qui efface en quelque sorte les choses viles qui demeuraient entre les poux : la sparation lgale, le divorce.

    Le divorce ? Oh ! la drle institution! A quel prix l'obtient-on ? Le code dit que le divorce peut-tre accord pour accs, svices ou injures graves devant tmoins ". Ah ! la belle affaire ! Les discussions frquentes qui s'lvent dans le mnage ont-elles des tmoins ? Du reste, sans excs, svices et injures graves la vie commune devient souvent impossible. Vous me direz encore qu'on obtient le divorce pour l'adultre, pour incompatibilit d'humeur ? L'adultre cach chappe au contrle du lgisia-

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  • leur. Or, l'poux doit devenir, jugo dans la circonstance, dans sa propre cause. L'incompatibilit d'humeur est encore bien moins contrlable.

    Quelques promeneurs, mis en veil par la conversation firent demi cercle autour de nous. Il ne faisait plus jour mais pas encore nuit ; peu peu les bruits s'teignaient, et du ciel bleu, mles aux dernires clarts, tombaient les premires ombres qui enveloppaient les arbres dont chaque feuille, comme une coquille vide, se changeait d'une goutte de nuit. Enfin la nuit enveloppa la ville, ses rues larges et bien perces, la rade. Tout s'obcurcissait. Nous vimes alors, de notre banc tant, les maisons s'iHuminer une une et une clatante lumire, jaillie des divers ampoules lectriques, inonda les rues et la place.

    C'tait une nuit splendide qui succdait une belle journe. L'clat des toiles tait demi effac par la douce clart de la lune, dont les rayons se rflchissaient sur ses arbres et les toits. Des nuages floconneux, aux contours argents, glissaient a et l comme de blanches voiles sur l'ocan des airs, et l'azur transparent du ciel invitait le regard se perdre avec la pense dans ses mystrieuses profondeurs.

    Je repris : Mme aprs une trahison flagrante il vous est

    difficile d'obtenir le divorce. Or, l'institution du mariage bail, avec la facilit de le dissoudre par consentement mutuel des poux aprs 3, 6, 9 ans, est tout ce que l'on peut dsirer

    Vous pensez que cette institution soit acceptable, vraiment

    Bien sr ! Raisonnons donc un peu. Le mariage n'est-il pas un contrat ?

    Oui. Eh bien I un contrat peut tre annul : il n'est pas

    irrvocable. Le contrat de mariage peut s'annuler. Et ce serait galement l'avantage de la femme. Combien de femmes racontent leurs amies comment elles souffrent de leur union avec des maris noceurs, brutaux et vulgaires qui ne leur apportent que froissement et dceptions ! Gotent-elles ainsi le bonheur auquel elfes ont droit ? La vie ne devient-elle pas un enfer pour ces femmes, et le besoin

    26

    IX

  • 27

    d'chapper cette souffrance intolrable ne se fait-il pas sentir avec violence ? Et dans ess conditions il y a beaucoup de femmes maries qui n 'o i t jamais aim.

    Comment a ? Auraient-elles pu a ider un rustre qui traite les femmes

    comme on traite les chevaux, un seulard sentant toujours le rhum et la cigarette, un vulgaire qui fait l'amour la faon des btes, sans phrases, sans caresss', tout, simplement pour assouvir ses besoins, pour se soulager, ignorant tout ce qui est de la femme ? Et. alors n'est-ce pas un supplice pour elles que de continuer une vie pareille o la lgislation sur le divorce n'a rien voir ?

    Je vous comprends ; inais l'Eglise n'admet pas le divorce plus forte raison la rupture que vous prconisez Elle reconnat qu'il y a des mariages nuls, quand ces mariages sont vraiment nuls, c'est--dire quand certaines conditions ncessaires la validit du contrat conjugal n'ont pas t remplies. Quand elle marie deux personnes, elle enregistre un contrat irrvocable. O r prconiser, votre systme c'est prconiser l'adultre.

    Ce sont des prjugs qui doivent cder devant l'vidence des choses et la vrit psychologique et physiolo

    gique ne saurait effrayer que ceux qui tiendraient rellement consacrer et propager l'erreur.

    Mais il est crit dans l'Evangile : T o u t h o m m e qui r e n v o i e s a f e m m e et e n p o u s e u n e a u t r e c o m m e t l ' a d u l -t r e . T o u t e f e m m e q u i q u i t t e s o n m a r i e t e n p o u s e u n

    Dans ces conditions le monde entier est un monde d'adultre ! Je vous ai dj dit que l'Evangile a t crit par nu homme sur un autre homme? Je vous ai dj dit que tout serment peut tre annul ?Les raisons de mes principes se trouvent dans les faits positifs de la vie de tous les jours Nous vivons dans un monde ou plutt dans une poque mystrieuse et terrible o la face du monde se renouvelle, o on subit l'amour comme une ncessit de la nature et qu'on traite comme une affaire.

    " Traiter l'amour comme une affaire 1 Vous voulez sans doute parler de ces amours qui sont par essence toutes passagres, de ces amours voues une matresse. Mais il y a un amour qui doit occuper toute la vie et qui doit tre ternel. C'est l'amour q'on donne sa femme vritable. On demande qu'une matresse cde un dsir, mais votre femme vous apporte tout le pass de sa race comme vous lui

  • 28 - -

    apportez tout le pass de la vtre pour fondre ces deux races en une seule.

    Mais cette race ne sera vivante que si un amour gal de part-et d'autre prside sa naissance !

    Oui, entre poux il doit y avoir galit d'amour. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi. Avez-

    vous jamais ressenti tout l 'horreur d'une scne de violence dont une famille est souvent victime ?

    Oui pourtant. N'est-ce pas l un fait rvoltant ? Vous avez beau

    vous efforcez d'excuser, vous sentez que la femme vous devient odieuse, trangre sous tous les aspects. La vie vous devient un enfer et le besoin d'chapper cette souffrance se fait sentir imprieusement. Et si vous tes domin par des instincts violents et imptueux, il devient vident pour vous de la battre. Or, la puissance maritale ne comporte pas le droit de correction. Vous voyez la situation !

    - Il y a, j 'en conviens, certains mariages qui sont des erreurs de jugement de la part de l'homme. Souvent celui-ci ne se marie point par raison, ni par principe, ni pour crer un loyer, mais tout simplement parce qu'il est tomb per-dument amoureux. Et alors il doit savoir subir les consquences de ses propres fautes !

    On peut aimer d'amour vrai, c'est--dire avec tout son tre, toutes ses ides, toutes ses sympathies physiques, on peut se marier trs convenablement, mais il arrive un temps ou les sens mmes s'teignent et ensuite l'estime et l tendresse rciproque. On n'a pas besoin d'tre ni bien rudit ni bien subtil pour concevoir la vrit qui se dgage de ces faits. Et alors pourquoi donc lutter contre les em-barras honteux de la vie conjugale ? La vie commune tant devenue impossible entre deux poux, pour une cause quelconque, vaut-il mieux les laisser enchaner l'un l 'autre jusqu' leur accorder difficilement un divorce aprs un temps trs long et aprs mille scandales, ou bien n'est-il pas prfrable de rendre chacun d'eux sa libert d'action en les laissant rompre dfinitivaMent le lien qui les rattache par consentement mutuel selon le contrat prconis ?

    Je crois savoir que le but du mariage est de constituer, une famille. Or, dans votre systme je vois la division des familles ; et la question des enfants se pose.

    Vous prtendez alors que le mariage bail avec la facilit de le dissoudre aprs 3, 6 ou 9 ans serait, une institut tion prjudiciable l'intrt des enfants ?

  • Naturellement ! Cette dissolution du mariage ne leur serait pas plus

    prjudiciable que le divorce de nos jours. Au contraire, ce qui'est fcheux pour les enfants, c'est qu'une msintelligence, clate entre leurs parents ; il eu rsulte pour eux une situation pnible, et fausse. Mais la dissolution du mariage bail n'apporterait aucune modification l'tat des entants, aux droits et aux obligations qui en sont les consquences. Les enfants conserveraient leur qualit d'enfants lgitimes ; les droits et les obligations qui rsultent de cette qualit vis--vis de leurs parents subsisteraient intacts : les droits, tel que. le droit de succession et le droit aux aliments ; les obligations, telles que l'obligation alimentaire, le devoir de respect qui se traduit par la ncessit persistante de demander le consentement leurs parents pour pouvoir se marier.

    Mais les droits que le mariage aurait fait natre au profit de chaque poux cesseraien t d'exister ?

    Tout naturellement, comme pour le divorce, et chacun des poux divorcs, comme je le prtends, ayant reconquis son indpendance, pourrait se marier quand bon lui semblerait.

    Quoiqu'il en soit votre systme a du mauvais. Comment mauvais ? D'abord ce serait ridicule, odieusement ridicule de

    voir une femme passer ainsi d'un homme un autre homme. Oui, mais votre mariage bail invoque l'ide que la

    femme pourrait avoir successivement un, deux, trois, quatre maris durant sa vie.

    Et celle qui n'est pas marie, ne est-elle pas libre de se donner successivement plusieurs maris ?

    Oui, mais tout a. c'est: la polygamie que nous ne soulons pas.

    Comment voulez-vous lutter contre la nature ? Vous-mme ne vous adonnez-vous pas la polygamie ? Est-ce que la socit s'en porte plus mal ? Eh bien mon cher ! mon ma

    riage bail serait une polygamie organise qui ferait plus de bien que de tort notre socit.

    Ne pensez-vous pas l'abandon dont une femme sera victime aprs trois ans de mariage psera toujours sur elle V Et si, aprs cette humiliation qui l'atteint, elle pense se marier qui donc vraiment voudra, d'elle, maintenant ?

    Ah ! vous ne raisonnez pas. Qui... ? Mais tous ceux qui auront des yeux pour voir et des oreilles pour l'enten-

    29

    dre! S'il lui plait de se remarier, grce au ciel, elle n'aura

  • 30

    Abymes, 21 janvier 1925

    que l' embarras au choix dans ce monde. Une femme quelle qu'elle soit ne manque, jamais d'pouseurs.

    Eh bien ! je crois pouvoir affirmer que vous verriez des haines fratricides entre les enfants du premier et ceux du second lit, des p r e s et mres jugs et condamns par leurs fils et leurs filles, des heurts galement entre la seconde femme et la fille du mari.

    Vous n'en verriez pas plus qu'aujourd'hui. Mon ami Franois soupira longuement et dit : Je. conois que certaines de vos ides sont justes.

    Mais je vous prviens que c'est inutile de songer la ralisation de ce sujet de transformation du mariage actuel eu mariage bail : a ne prendra pas.

    Oui ! a prendra, pourvu qu'on veuille laisser de ct tout prjug inutile. L'institution du mariage bail est le meilleur remde ncessaire au mal rsultant des unions mal assorties. Au nom de la morale publique, les lgislateurs dans leur sagesse, peuveut, par une loi nouvelle, instituer ce mariage avec la dissolution possible aprs 3, fi, 9 ans.

    Sur ces considrations finales nous nous levmes. Eh bien ! dit mon interlocuteur Arsne qui tait

    rest impassible, sans mot dire, toi, tu n'as pas daign jeter un mot dans cette banale conversation !

    Banale ! Je la trouvais au contraire bien srieuse Elle tait au-desus de ma comptence.

    A prs une bonne poigne de main change, nous nous sparmes. Je me dirigeai lentemeut vers la rue Gambetta et, jusqu' l'heure du souper, dans cotte ville de Pointe--Pitre bruyante et remuante du soir, j 'errai de trottoir e n trottoir, inattentif au coudoiement des passants mais portant religieusement, en mon me ce rve de voir instituer un jour le maria e bail.