L'accès à la transcendance divine selon Clément .mystères de la vraie gnose, la pensée de notre

download L'accès à la transcendance divine selon Clément .mystères de la vraie gnose, la pensée de notre

of 21

  • date post

    11-Sep-2018
  • Category

    Documents

  • view

    214
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of L'accès à la transcendance divine selon Clément .mystères de la vraie gnose, la pensée de notre

  • Revue des tudes Augustiniennes, 44 (1998), 159-179

    L'accs la transcendance divine selon Clment d'Alexandrie :

    dialectique platonicienne ou exprience de l'"union chrtienne" 71

    Au chapitre XI du Ve livre des Stromates, Clment est occup dcrire les diffrentes voies qui, toutes les poques de l'humanit, ont t empruntes pour essayer d'atteindre la connaissance de Dieu. Pris par son argumentation, il nous livre alors un intressant expos concernant ce qu'il considre comme le chemin le plus authentique de la "purification" chrtienne. Le texte est Stro-mates V, 71, 1 ss. :

    Ensuite ce sont les petits mystres qui ont pour fonction d'enseigner et de prparer ce qui doit suivre, puis les grands mystres, qui concernent l'ensemble des choses, o il ne reste plus apprendre, mais contempler et comprendre la nature et les ralits. 2. Nous obtiendrons le mode cathartique par la confession et le mode poptique par la voie de l'analyse, en progressant vers l'intellection pre-mire ; par l'analyse, en partant des objets subordonns ce mode, nous pouvons d'abord abstraire les qualits physiques du corps, puis nous retranchons l'exten-sion en profondeur, ensuite en largeur, et encore en longueur ; ce qui reste est un point, une monade pour ainsi dire, ayant une position ; si l'on retranche cette position, on a l'intellection de la monade. 3. Si donc, enlevant tous les attributs des corps et de ce qu'on appelle les incorporels, nous nous lancions vers la grandeur du Christ et que l nous nous avancions par la saintet vers l'abme, nous nous approcherions en quelque manire de l'intellection du Tout-Puissant, reconnaissant non ce qu'il est, mais ce qu'il n'est pas. 4. Figure, mouvement, droite, gauche du Pre de tous les tres, il ne faut pas du tout en concevoir l'ide, mme si cela est crit ; le sens qu'indique chacune de ces expressions sera expliqu l'endroit appropri. 5. Non, la cause premire n'est pas dans un lieu, elle est au-dessus du lieu, du temps, du nom et de l'intellection. C'est pourquoi Mose dit : "Manifeste-toi moi" ; de la faon la plus claire il signifie ainsi indirectement que Dieu ne peut tre ni enseign, ni dit par les hommes, mais qu'il peut seulement tre connu par l'effet de la puissance qui vient de lui. Car l'objet

    1. Cette tude rsulte d'un expos effectu en mars 1995 dans le cadre du sminaire de Monsieur A. Le Boulluec l'cole Pratique des Hautes tudes.

    debeaupuCrayon

  • 160 LAURA RIZZERIO

    de la recherche est sans forme et invisible, et la grce de la connaissance vient de Dieu par le Fils.

    Ce passage de Stromates V, 71, 1-5 a dj t soigneusement analys par A. Le Boulluec dans son prcieux commentaire du Ve Stromate accompagnant l'dition et la traduction de ce livre2. Aux yeux de beaucoup, ce passage consti-tue un des textes les plus intressants de Clment dans lequel, en s'efforant de montrer comment on peut parvenir la saisie des "profondeurs divines" et des mystres de la vraie gnose, la pense de notre auteur s'approfondit et devient plus spculative. De plus, il permet de bien isoler les diffrentes influences que la pense du matre alexandrin a pu subir au cours de son dveloppement. C'est pour ces deux raisons que cette tude se propose de commenter ce texte, en essayant de vrifier jusqu' quel point son auteur peut tre reconnu comme un penseur original, ayant contribu au dveloppement de la thologie et de ce que nous appelons, aujourd'hui, une "philosophie" d'inspiration chrtienne.

    Examinons donc ce passage de plus prs. D'une manire gnrale, Clment insiste ici sur deux arguments qui lui sem-

    blent fondamentaux. Le premier, on l'a dj soulign, concide avec l'indication du parcours que,

    pour Clment, l'aspirant "gnostique" doit accomplir en vue d'atteindre la vraie connaissance de Dieu. Notre auteur nous le dcrit comme compos de trois tapes hirarchiquement ordonnes les unes aux autres. La premire est dfinie comme l'tape des "petits mystres", ce qui signifie, comme on va le voir bientt, l'tape dans laquelle l'intelligence humaine est invite cultiver aussi bien l'exprience lmentaire de la foi que cette ducation fondamentale que les Grecs appelaient , et qui comprenait l'tude et la pratique des "disciplines librales". La deuxime tape semble tre caractrise par un travail dj plus spculatif. En elle, l'esprit humain doit exercer ses capacits d'analyse et pratiquer surtout l'analyse gomtrique, en essayant ainsi de "monter" vers ce qui est plus universel et lmentaire partir du singulier et du particulier. Autre-ment dit, au cours de cette tape, l'intelligence humaine semble tre appele se former pour pratiquer une sorte d'ascension dialectique, celle-l mme que la tradition platonicienne avait dj rige en instrument fondamental de la scien-ce, en lui reconnaissant le mrite de procurer la vraie connaissance du Bien et des Principes de la ralit. La troisime tape, enfin, celle qui clt tant le chemin de purification que le chemin de monte vers la "vraie gnose", est propose par Clment comme un "saut" dans l'abme, rendu possible grce une "saintet" qui n'est pas prcise davantage. Le matre d'Alexandrie, en effet, ne spcifie pas s'il s'agit ici de la "saintet" de l'objet, et donc de la grce divine, ou bien de la "saintet" du sujet, et donc d'une attitude et d'un certain degr de purifi-cation qui seraient atteints par l'homme. Cependant, l'examen de l'ensemble de son uvre montre clairement qu'il s'agit, pour lui, toujours des deux la fois. Car, pour Clment, la libert divine qui accorde la grce de l'illumination va de

    2. Cf. CLMENT D'ALEXANDRIE, Sromates V. Commentaire (d. A. LE BOULLUEC), Paris, d. du Cerf (Sources Chrtiennes 279), p. 242 ss. Nous suivons toujours cette dition lors des citations de la traduction des passages de Stromates V.

  • L'ACCS LA TRANSCENDANCE DIVINE 161

    pair avec la libert humaine qui l'accueille et qui fait tout son possible pour s'y prparer3. Cette rfrence la "saintet" montre, en tout cas, que notre auteur souhaite identifier l'ultime tape de la monte de la gnose avec une dmarche qui semble tre plus caractristique de l'attitude mystique - chrtienne et paenne - que du mouvement de la dialectique platonicienne.

    Le second argument sur lequel Clment insiste dans ce passage est d'une certaine manire dj annonc dans la prsentation des trois tapes, et notam-ment dans la description de la dernire. Il concerne en effet le caractre transcendant de la divinit. En proposant le chemin qui peut amener Dieu, notre auteur souligne que la divinit n'est susceptible d'aucune connaissance positive, car elle n'occupe aucun lieu, ne subit aucun temps, n'est lie aucune figure, mouvement, nom ou dfinition.

    Or, l'insistance sur ces deux arguments nous met d'emble face une diffi-cult patente. D'une part, en effet, notre auteur s'efforce d'indiquer que l'accs de l'aspirant gnostique la connaissance divine dpend en grande partie des efforts d'une raison prpare et purifie, capable de suivre correctement le mouvement dialectique et de l'utiliser jusqu' l'obtention de la connaissance du divin. D'autre part, il dcrit cette mme connaissance, du moins dans sa phase finale, comme impossible atteindre par l'homme, et il la propose alors comme le rsultat d'un "saut" dans l'abme, dans lequel, videmment, la raison, mme dialectique, ne semble plus avoir aucun rle jouer.

    Il devient vident, ds lors, que nous nous trouvons ici face une pense complexe. D'une part, en effet, Clment valorise avec obstination la dmarche dialectique, la mme que la tradition platonicienne avait utilise comme moyen pour parvenir la connaissance du Bien, en lui reconnaissant la dignit d'instru-ment capable d'approcher de la connaissance divine. Mais d'autre part, voulant sauvegarder la nature transcendante de la divinit, notre auteur ne semble pas accepter que cette mme intelligence, bien que purifie jusqu' devenir dialecti-que, puisse atteindre le sommet de ses aspirations par ses propres forces. Dans cette situation, comme on voit, la dynamique de l'argumentation clmentine se fait complexe et devient difficile comprendre dans son fond.

    Cette tude veut aborder cette problmatique travers l'interprtation d'un certain nombre de textes de Clment, et notamment de Stromates V, 71, 1 ss.

    Venons-en donc cette interprtation. D'une manire gnrale, comme nous l'avons dj soulign, le passage de

    Stromates V, 71, 1 ss. contient la description dtaille des trois tapes que Cl-ment estime devoir tre parcourues par celui qui veut rellement atteindre la

    3. ce propos, Clment prsente un texte exemplaire, o l'on peut voir facilement appli-que cette conviction qui lui est propre. Il s'agit de Stromates V, 7, 8. Ici le matre alexandrin traite de la transformation du nom et de la nature d'Abraham. Il montre bien que la obtenue par le Patriarche dpend de la prsence contemporaine de deux facteurs strictement lis l'un l'autre: d'une part, la prparation intellectuelle et morale d'Abraham, et d'autre part l'intervention de la grce divine. Tout se passe ici comme si Clment voulait nous dire qu'un seul des deux facteurs n'aurait pu donner aucun rsultat sans la prsence active de l'autre.

  • 162 LAURA RIZZERIO

    connaissance de cet Objet auquel l'intelligence humaine aspire de toutes ses forces, et qui est Dieu.

    Clment appelle la premire tape "cathartique", et il la dfinit comme l'tape "qui prpare ce qui doit suivre". Dans son Commentaire de Stromates V, A. Le Boulluec a dj bien montr que Clment pense ici " l'acquisition d'un savoir pralable", qui peut tre la fois, aussi bien le savoir de la philosophie grecque elle-mme (cf. Stromates I, 15, 3), que le savoir qui relve d'un premier expos de la foi partir de l'Ecriture (cf. Stromates IV, 3,1)4. Or, ce qu'il est intressant de relever ici, c'est que cette attestation de la ncessit d'un savoir pralable n'est pas isole dans l'uvre de notre auteur et que, p