introduction Hegel et la tragédie grecque - Psychaanalyse ET LA TRAGEDIE GRECQUE... · - 12 -...

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I n t r o d u c t i o n

Le prsent ouvrage est consacr aux diff rentes interprtations de la tragdie grecque qui ont t proposes par Hegel. Comme on le sait, ce philosophe sest maintes fois intress cette forme dart. plus dune reprise, il sest interrog sur ce genre littraire, sur cette posie qui a jadis t prsente sur la scne du thtre tragique. Il sy intressa une premire fois dans ses theologische Jugendschriften, dans ses crits de jeunesse, dont le propos portait essentiellement sur la religion, et qui furent rdigs entre 1792 et 1800. Il y revint ensuite dans ses premiers essais philo-sophiques, notamment dans un article consacr aux thories du droit naturel et qui fut publi en 1802 et 1803. Aussi approfondit-il son questionnement sur la trag-die dans sa Phnomnologie de lesprit, dans cet ouvrage que plusieurs considrent comme son opus magnum. Enfi n, il le poursuivit dans ses travaux de la maturit, dans ses Cours desthtique, bien sr, mais aussi dans ses Cours sur la philosophie de la religion, dans ses Cours sur lhistoire de la philosophie et dans ses Cours sur la philosophie de lhistoire. En somme, la tragdie grecque et, plus gnralement, la Grce ancienne fut un objet dintrt constant pour Hegel. Elle accompagna llaboration et le dveloppement de sa pense, de sa philosophie et ce, de ses premiers crits thologiques jusqu son systme de lidalisme absolu ou spcula-tif, quil exposa dans son Encyclopdie des sciences philosophiques.

La question se pose donc de savoir ce que recouvre cette proccupation. Quelles sont les raisons qui incitrent Hegel entreprendre un tel questionnement sur la Grce et sur sa tragdie ? Pourquoi ce philosophe, qui deviendra la fi gure dominante de ce courant philosophique que lon a coutume de dsigner sous le terme didalisme allemand ou encore didalisme post-kantien, fut-il amen sinterroger sur la tragdie grecque ? Pourquoi ce penseur dont la philosophie en viendra tre considre comme laboutissement et lachvement de ce courant philosophique se questionna-t-il sur cette posie qui connut son acm au Ve sicle

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avant Jsus-Christ et dont les seuls documents qui ont t conservs se rsument quelques-unes des pices qui furent crites par Eschyle, Sophocle et Euripide 1 ?

En fait, Hegel ne fut ni le premier ni le seul penseur appartenant ce courant philosophique qui entreprit ce questionnement. Cest plutt Schelling, dans un essai intitul Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme, qui inaugura cette interrogation proprement philosophique sur la tragdie antique 2. De plus, au mme moment, Hlderlin qui, pendant un certain temps, du moins, parti-cipa, lui aussi, au dveloppement de ce courant philosophique que lon nomme lidalisme allemand sinterrogea galement sur cette forme dart et il semploya mme crire une tragdie qui, selon ses dires, devait tre la tragdie dont le monde moderne avait besoin. Et, bien sr, ce questionnement se poursuivra aprs Hegel, chez des penseurs comme Kierkegaard, Schopenhauer, Nietzsche et, plus rcemment, chez Benjamin et Heidegger.

Autrement dit, donc, pourquoi Hegel et pourquoi tous ces penseurs et philo-sophes estimeront-ils devoir entreprendre cette interrogation sur la tragdie grecque, sur cette mme tragdie qui, on le sait galement, avait t bannie et

1 Il ne reste, en eff et, quune trentaine de pices sur le millier de tragdies qui auraient t crites pendant le Ve sicle avant Jsus-Christ (soit sept pices dEschyle, sept pices de Sophocle et dix-neuf pices dEuripide). Sur le contexte dans lequel ces uvres furent prsentes sur la scne du thtre athnien, voir C. MEIER, De la tragdie grecque comme art politique, trad. fr., Paris, Les Belles Lettres, 1991, p. 59-83. Voir galement, J.-P. VERNANT et P. VIDAL-NAQUET, Mythe et tragdie en Grce ancienne, Paris, Maspro, 1972. Aussi K. VON FRITZ, Antike und Moderne Tragdie, Berlin, Walter de Gruyter, 1962 ; A. LESKY, Greek Tragik Poetry, trad. angl., New Haven, Yale University Press, 1983 ; et P. E. EASTERLING (d.), Th e Cambridge Companion to Greek Tragedy, Cambridge, Cambridge University Press, 1997. Il y a une abondante littrature sur le sujet. Bien quelle soit loin dtre exhaustive, la bibliographie du Cambridge Companion to Greek Tragedy en donne une bonne ide. 2 Schelling ne fut pas le premier penseur allemand sintresser cette forme dart. En eff et, les travaux de lhistorien de lart Winckelmann eurent une infl uence norme sur cet intrt pour la Grce ancienne chez les penseurs allemands vers la fi n du XVIIIe sicle. Dans ses Rfl exions sur limitation des uvres des Grecs en peinture et en sculpture (1755) et ensuite dans son Histoire de lart antique (1764), il soutenait que lart grec avait exprim lidal de la beaut, et il plaidait, contre les productions artistiques de son temps, pour un retour aux canons de lAntiquit. Ces travaux ont, non seulement, eu une infl uence sur Lessing, Goethe et sur Schiller, mais ils ont galement eu une importance dcisive pour Schelling, Hlderlin et Hegel. Aussi est-ce enfi n contre cette conception de la Grce comme idal de la beaut que des auteurs comme lhistorien de lAntiquit J. Burckhardt, comme Nietzsche et dautres penseurs ont rdig leurs travaux sur la Grce et sur sa tragdie. Cela tant Schelling est bien le premier aborder ce thme de la Grce et de la tragdie dans le cadre dun essai portant explicitement sur la philosophie post-kantienne. En ce sens, cest bien lui qui donne le coup denvoi ce questionnement sur la tragdie dans la philosophie allemande vers la fi n du XVIIIe sicle. Cest pourquoi le thoricien de la littrature P. Szondi soutient que linterprtation schellingienne de la tragdie dans les Lettres philosophiques sur le dogmatisme et le criticisme marque le dbut dun nouveau type de questionnement : Depuis Aristote, il y a une potique de la trag-die, depuis Schelling, seulement, il y a une philosophie du tragique . ce propos, voir P. SZONDI, Versuch ber das Tragische , Schriften I, Frankfurt/Main, Suhrkamp, S. 151-199.

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exclue de la rpublique philosophique de Platon. Pourquoi, plus de vingt sicles aprs La potique dAristote, la tragdie intresse-t-elle de nouveau la philosophie ? En somme, pourquoi ces auteurs, dont la pense sera, dune faon ou dune autre, dtermine et oriente par lhritage de la philosophie de Kant, jugeront-ils que la philosophie doit sengager dans un tel dialogue avec cette posie quils consi-draient tous pourtant comme tant rsolument date ? Cest ce questionne-ment que sera consacre la prsente tude. Elle tentera den expliciter les princi-paux thmes et motifs, de faire apparatre les enjeux qui prsident la reprise de cette interrogation. Elle semploiera rpondre la question de savoir ce que recouvre cette proccupation pour la tragdie grecque, proccupation qui, certes, se manifesta pour la premire fois dans les crits du jeune Schelling, mais qui, par la suite, accompagna et ponctua les dveloppements de la philosophie allemande, de Hegel jusqu Heidegger.

Ainsi, pour Hegel, mais aussi pour le jeune Schelling, pour Hlderlin et, bien entendu, pour Fichte, la publication de la Critique de la raison pure, en 1781, avait dclench une vritable rvolution philosophique et marquait le dbut dune nouvelle poque. Selon eux, la Critique de la raison pure avait dmontr hors de tout doute que les connaissances de l ancienne mtaphysique de la mtaphysique dite rationaliste que Kant qualifi ait de dogmatique navaient, en ralit aucune validit objective. Elle avait fait la preuve que les raisonnements par lesquels cette mtaphysique stait employe dmontrer lexistence dobjets suprasensibles tels que Dieu, linfi nit du monde ou encore limmortalit de lme, ntaient que de creuses ratiocinations. Ces prtendues connaissances ntaient en fait que de pures illusions puisque les objets suprasensibles dpassent les limites de notre raison et de nos capacits de connatre en gnral. Certes, reconnaissait Kant, notre raison est naturellement amene sintresser ces objets. Toutefois, elle ne peut les connatre car les seuls objets que nous puissions rellement connatre sont ceux qui nous sont donns par lexprience, ceux qui aff ectent notre rceptivit et notre sensibilit et quil appelait des phnomnes.

Nanmoins, en dmasquant les dogmes et les illusions de la mtaphysique, la Critique de la raison pure avait, en mme temps, russi expliciter, dfi nir les principaux concepts partir desquels il serait dornavant possible de fonder une nouvelle philosophie, un nouveau systme philosophique qui pourrait ventuelle-ment se prsenter comme une science part entire. Pour Fichte, Schelling, Hegel et Hlderlin, cette nouvelle philosophie, cette nouvelle mtaphysique ne serait plus celle qui prtendrait dogmatiquement connatre des objets suprasensibles, mais elle devrait plutt tre la science dont la tche serait de mettre jour les condi-tions ncessaires et universelles, les conditions a priori qui fondent et qui rendent possibles toutes nos expriences et toutes nos connaissances. Ce qui voulait donc

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