Hegel Esthetique Tome I

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Georg Friedrich Wilhelm HEGEL (1770-1831) ESTHÉTIQUE : Tome premier Traduction française de Ch. Bénard Docteur ès lettres, ancien professeur de philosophie dans les lycées de Paris et à l’École normale supérieure. 1835 (posth.) Un document produit en version numérique par Daniel Banda, bénévole, professeur de philosophie en Seine-Saint-Denis et chargé de cours d’esthétique à Paris-I Sorbonne et Paris-X Nanterre Courriel : mailto :[email protected] Dans le cadre de la collection : "Les classiques des sciences sociales" dirigée et fondée par Jean-Marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi Site web : http ://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l’Université du Québec à Chicoutimi Site web : http ://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

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  • Georg Friedrich Wilhelm HEGEL(1770-1831)

    ESTHTIQUE :

    Tome premier

    Traduction franaise de Ch. BnardDocteur s lettres, ancien professeur de philosophie dans les lyces de Paris

    et lcole normale suprieure.

    1835 (posth.)

    Un document produit en version numrique par Daniel Banda, bnvole,professeur de philosophie en Seine-Saint-Denis

    et charg de cours desthtique Paris-I Sorbonne et Paris-X NanterreCourriel : mailto :[email protected]

    Dans le cadre de la collection : "Les classiques des sciences sociales"dirige et fonde par Jean-Marie Tremblay,

    professeur de sociologie au Cgep de ChicoutimiSite web : http ://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

    Une collection dveloppe en collaboration avec la BibliothquePaul-mile-Boulet de lUniversit du Qubec ChicoutimiSite web : http ://bibliotheque.uqac.uquebec.ca/index.htm

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 2

    Un document produit en version numrique par M. Daniel Banda, bnvole,professeur de philosophie en Seine-Saint-Denis et charg de cours desthtique Paris-I Sorbonne et Paris-X NanterreCourriel : mailto :[email protected] partir de :

    Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831)

    Esthtique (1835, posth.)

    Esthtique (1835, posth.). Une dition lectronique ralise partir du texte deGeorg Wilhelm Friedrich, Esthtique, tome premier, Paris, Librairie Germer-Baillre,1875, deuxime dition, 496 pages, pages 1 496. Traduction franaise de Ch. BnardDocteur s lettres, ancien professeur de philosophie dans les lyces de Paris et lcolenormale suprieure.

    Cette dition lectronique de lEsthtique contient lintroduction, la premirepartie ( De lide du beau dans lart ou de lidal ), la deuxime partie( Dveloppement de lidal ), ainsi que les deux premires sections( Architecture et Sculpture ) de la troisime partie ( Systme des artsparticuliers ).

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    dition complte le 30 mai 2003 Chicoutimi, Qubec.

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    Table des matires1

    Note sur la prsente dition lectronique

    INTRODUCTION

    I. Dfinition de lesthtique et rfutation de quelques objections contre laphilosophie de lart.

    II. Mthode suivre dans les recherches philosophiques sur le beau etlart.

    III. L'ide du beau dans lart.

    Opinions communes sur lart.

    1 Lart comme produit de lactivit humaine.2 Principe et origine de lart.3 But de lart.

    Dveloppement historique de la vritable ide de lart.

    1 Philosophie de Kant.2 Schiller, Winckelmann, Schelling.3 Lironie.

    Division de louvrage.

    1 La table des matires a t conue par H. G. Hotho, le premier diteur allemand des coursdesthtique de Hegel. Ch. Bnard la reprend comme le feront la plupart des diteurs delEsthtique. Il introduit galement les titres et subdivisions dans le corps du texte.

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    PREMIRE PARTIEDE LIDE DU BEAU DANS LART OU DE LIDAL.

    Place de l'art dans son rapport avec la vie relle, avec la religion et laphilosophie.

    CHAPITRE I. DE LIDE DU BEAU EN GNRAL.

    1 Lide.2 La ralisation de lide.3 Lide du beau.

    CHAPITRE II. DU BEAU DANS LA NATURE.

    I. Du beau dans la nature en gnral.

    1 Lide comme constituant le beau dans la nature.2 La vie dans la nature, comme belle.3 Diverses manires de la considrer.

    II. De la beaut extrieure de la forme abstraite et de la beaut commeunit abstraite de la matire sensible.

    1 De la beaut extrieure de la forme abstraite :

    rgularit et symtrie ; conformit une loi , harmonie.

    2 Beaut de la matire : simplicit, puret.

    III. Imperfection du beau dans la nature.

    1 Lintrieur des tres, invisible.2 Dpendance des tres individuels.3 Limites de leur existence.

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    CHAPITRE III. DU BEAU DANS LART OU DE LIDAL.

    SECTION I. DE LIDAL EN LUIMME.

    1 De la belle individualit.2 Rapport de lidal avec la nature.

    SECTION II. DE LA DTERMINATION DE LIDAL.-

    I. DE LA DTERMINATION DE LIDAL EN LUIMME.

    1 Le divin comme unit et gnralit.2 Comme cercle de divinits.3 Le repos de lidal.

    II DE LACTION.

    I. De ltat gnral du monde.1 De lindpendance individuelle : ge hroque.2 tat actuel : situations prosaques.3 Rtablissement de lindpendance individuelle.

    II. De la situation.1 Labsence de situation.2 La situation dtermine non srieuse.3 La collision.

    III. Laction proprement dite.1 Des puissances gnrales de laction.2 Des personnages.

    3 Du caractre.

    III. DE LA DTERMINATION EXTRIEURE DE LIDAL.I. De la forme abstraite du monde extrieur.II. Accord de lidal avec la nature extrieure.III. De la forme extrieure de lidal dans son rapport avec lepublic.

    SECTION III. DE LARTISTE.

    I. Imagination, gnie, inspiration.1 De limagination.2 Du talent et du gnie.

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    3 De linspiration.II. De lobjectivit de la reprsentation.III. Manire, style, originalit.

    1 La manire.2 Le style.3 Loriginalit.

    D E U X I M E P A R T I EDVELOPPEMENT DE LIDAL DANS LES FORMES PARTICULIRES

    QUE REVT LE BEAU DANS LART.

    P R E M I R E S E C T I O ND E L A F O R M E S Y M B O L I Q U E D E L A R T .

    INTRODUCTION : DU SYMBOLE EN GNRAL.

    DIVISION.

    CHAPITRE I. DE LA SYMBOLIQUE IRRFLCHIE.

    I. Unit immdiate de la forme et de lide.1 Religion de Zoroastre.2 Son caractre non symbolique.3 Absence dart dans ses conceptions et reprsentations.

    II. La symbolique de limagination.1 Lart indien : caractres de la pense indienne.2 Naturalisme et absence de mesure dans limagination indienne.3 Sa manire de personnifier.

    III. La symbolique proprement dite.1 Religion gyptienne ; ides des gyptiens sur les morts ;

    Pyramides.2 Culte des morts ; masques danimaux.3 Perfection de la forme symbolique: Memnons, Isis et Osiris.

    Le Sphinx.

    CHAPITRE II. LA SYMBOLIQUE DU SUBLIME.

    I. Le panthisme de lart.1 Posie indienne.2 Posie mahomtane.3 Mystique chrtienne.

    II. Lart du sublime. Posie hbraque.1 Dieu crateur et matre de lunivers.

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    2 Le monde dpouill du caractre divin.3 Position de lhomme vis--vis de Dieu.

    CHAPITRE III. LA SYMBOLIQUE RFLCHIE OU LA FORME DELART DONT LA BASE EST LA COMPARAISON.

    I. Comparaisons qui commencent par limage sensible.1 La fable.2 La parabole, le proverbe et lapologue.3 Les mtamorphoses.

    II. Comparaisons qui commencent par lide.1 Lnigme.2 Lallgorie.3 La mtaphore, limage et la comparaison.

    III. Disparition de la forme symbolique de lart.1 La posie didactique.2 La posie descriptive.3 Lancienne pigramme.

    DE UXI ME S E CT I OND E L A F O R M E C L A S S I Q U E D E L A R T .

    INTRODUCTION : DU CLASSIQUE EN GNRAL.

    1 Unit de lide et de la forme sensible comme caractrefondamental du classique.2 De lart grec comme ralisation de lidal classique.3 Position de lartiste dans cette nouvelle forme de lart.

    CHAPITRE I. DVELOPPEMENT DE LART CLASSIQUE.

    I. Dgradation du rgne animal.1 Sacrifices danimaux.2 Chasses de btes froces.3 Mtamorphoses.

    II. Combat des anciens et des nouveaux dieux.1 Les oracles.2 Distinction des anciens et des nouveaux dieux.3 Dfaite des anciens dieux.

    III. Conservation des lments anciens dans les nouvellesreprsentations mythologiques.

    1 Les mystres.2 Conservation des anciennes divinits.3 lments physiques des anciens dieux.

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    CHAPITRE II. DE LIDAL DE LART CLASSIQUE.

    I. Lidal de lart classique en gnral.1 Lidal comme cration libre de limagination de lartiste.2 Les nouveaux dieux de lart classique.3 Caractre extrieur de la reprsentation.

    II. Le Cercle des dieux particuliers.1 Pluralit des dieux.2 Absence dunit systmatique.3 Caractre fondamental du cercle des divinits.

    III. De lindividualit propre chacun des dieux.1 Matriaux pour cette individualisation.2 Conservation du caractre moral.3 Prdominance de lagrment et de la grce.

    CHAPITRE III. DESTRUCTION DE LART CLASSIQUE.

    I. Le Destin.II. Destruction des dieux par leur anthropomorphisme.

    1 Absence de vraie personnalit.2 Transition de lart classique lart chrtien.3 Destruction de lart classique dans son propre domaine.

    III. La satire.1 Diffrences de la destruction de lart classique et de lartsymbolique.2 La satire.3 Le monde romain comme monde de la satire.

    T R O I S I M E S E C T I O ND E L A F O R M E R O M A N T I Q U E D E L A R T .

    INTRODUCTION : DU ROMANTIQUE EN GENERAL.

    1 Principe de la subjectivit intrieure.2 Des ides et des formes qui constituent le fond de la reprsentationromantique.3 De son mode particulier de reprsentation.Division.

    CHAPITRE I. CERCLE RELIGIEUX DE LART ROMANTIQUE.

    I. Histoire de la rdemption du Christ.1 Lart en apparence superflu.2 Son intervention ncessaire.

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    3 Particularits accidentelles de la reprsentation extrieure.II. Lamour religieux.

    1 Ide de labsolu dans lamour.2 Du sentiment.3 Lamour comme idal de lart romantique.

    III. Lesprit de lglise.1 Le martyre.2 Le repentir et la conversion.3 Miracles et lgendes.

    CHAPITRE II. LA CHEVALERIE.

    Introduction.I. Lhonneur.

    1 Ide de lhonneur.2 Susceptibilit de lhonneur.3 Rparation.

    II. Lamour.1 Ide de lamour.2 Les collisions de lamour.3 Son caractre accidentel.

    III. La fidlit.1 Fidlit du serviteur.2 Indpendance de la personne dans la fidlit.3 Collisions de la fidlit.

    CHAPITRE III. DE LINDPENDANCE FORMELLE DESCARACTRES ET DES PARTICULARITS INDIVIDUELLES.

    I. De lindpendance du caractre individuel.1 De lnergie extrieure du caractre.2 De la concentration du caractre.3 De lintrt que produit la reprsentation de pareils caractres.

    II. Des aventures.1 Caractre accidentel des entreprises et des collisions.2 Reprsentation comique des caractres aventureux.3 Du romanesque.

    III. Destruction de lart romantique.1 De limitation du rel.2 De lhumour.3 Fin de la forme romantique de lart.

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    T R O I S I M E P A R T I ESY ST M E DE S AR T S P ART I CUL I E RS.

    INTRODUCTION ET DIVISION.

    PREMIRE SECTION

    ARCHITECTURE

    INTRODUCTION. DIVISION.

    CHAPITRE I. ARCHITECTURE INDPENDANTE OU SYMBOLIQUE.

    I. Ouvrages darchitecture btis pour la runion des peuples.

    II. Ouvrages darchitecture qui tiennent le milieu entre larchitectureet la sculpture.

    1 Colonnes phalliques, etc.2 Oblisques, etc.3 Temples gyptiens.

    III. Passage de larchitecture symbolique larchitecture classique.1 Architecture souterraine de lInde et de lgypte.2 Demeures des morts, pyramides.3 Passage larchitecture classique.

    CHAPITRE II. ARCHITECTURE CLASSIQUE.

    I. Caractre gnral de larchitecture classique.1 Subordination un but dtermin.2 Appropriation de ldifice un but.3 La maison comme type fondamental.

    II. Caractres particuliers des formes architectoniques.1 De la construction en bois et en pierre.2 Des diverses parties du temple grec.3 Son ensemble

    III. Des diffrents styles de larchitecture classique.1 Du style ionique, dorique, corinthien.2 De la construction romaine. De larcade et de la vote.3 Caractre gnral de larchitecture romaine.

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    CHAPITRE III. ARCHITECTURE ROMANTIQUE.

    I. Son caractre gnral.

    II. Ses formes particulires.1 La maison entirement ferme comme forme fondamentale.2 Disposition de lintrieur et de lextrieur des glises gothiques.3 Modes dornementation.

    III. Des diffrents genres darchitecture romantique.1 Architecture antrieure lart gothique.2 Architecture gothique proprement dite.3 Architecture civile au Moyen ge. Art des jardins.

    DEUXIME SECTION

    SCULPTURE

    INTRODUCTION.

    CHAPITRE I. DU PRINCIPE DE LA VRITABLE SCULPTURE.

    I. Du fond essentiel de la sculpture.

    II. De la belle forme dans la sculpture.1 Exclusion des particularits de la forme.2 Exclusion des airs du visage.3 Lindividualit substantielle.

    III. La sculpture comme idal de lart classique.

    CHAPITRE II. LIDAL DE LA SCULPTURE.

    I. Caractre gnral de la forme idale dans la sculpture.

    II. Cts particuliers de la forme idale dans la sculpture.1 Le profil grec et les diverses parties de la forme humaine.2 Le maintien et les mouvements du corps.3 Lhabillement.

    III. De lindividualit des personnages de la sculpture idale.1 Attributs, armes, parure, etc.2 Diffrence dge, de sexe ; des dieux ; des hros ; deshommes ; des animaux.3 Reprsentation des divinits particulires.

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    CHAPITRE III. DES DIVERSES ESPCES DE REPRSENTATION ; DESMATRIAUX DE LA SCULPTURE ET DE SON DVELOPPEMENTHISTORIQUE.

    I. Des diffrentes espces de reprsentation.1 Des statues.2 Des groupes.3 Des reliefs.

    II. Des matriaux de la sculpture.1 Du bois.2 De livoire, de lairain, du marbre.3 Des pierres prcieuses.

    III. Dveloppement historique de la sculpture.1 Sculpture gyptienne.2 Sculpture des Grecs et des Romains.3 Sculpture chrtienne.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 13

    Note sur la prsente dition lectronique

    retour la table des matires

    La traduction franaise la plus ancienne de lEsthtique de Hegel est cellede Charles Bnard (5 volumes, Paris, [s.n.], 1840-1851). Elle suit le texteallemand tabli par Heinrich Gustav Hotho (3 volumes, Berlin, 1835-1838).En 1875, Bnard publie une seconde dition de cette traduction (2 volumes,Librairie Germer-Baillre, Paris).

    Nous proposons ici ldition lectronique du tome premier de cettedition, soit :

    - lintroduction,

    - la premire partie ( De lide du beau dans lart ou de lidal ),

    - la deuxime partie ( Dveloppement de lidal dans les formesparticulires que revt le beau dans lart ),

    - les deux premires sections (larchitecture, la sculpture) de la troisimepartie ( Le systme des arts particuliers ).

    Le tome II contient le reste de la troisime section ( Des artsromantiques : la peinture, la musique, la posie ).

    La table des matires a t conue par H. G. Hotho, le premier diteurallemand des cours desthtique de Hegel. Ch. Bnard la reprend comme leferont la plupart des diteurs de lEsthtique. Il introduit galement les titres etsubdivisions dans le corps du texte.

    Nous ne publions pas la longue prface (1874) de Ch. Bnard destine prsenter luvre au public franais de lpoque. Nous conservons cependantles notes de Bnard, principalement parce quelles contiennent des passagesomis par lui dans le corps mme du texte.

    Ldition de Charles Bnard a en effet ses limites : avant tout lesomissions de lintroduction et de la premire partie. Le traducteur justifie ainsises abrviations et autres changements : Pour celui qui publie en franais

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 14

    un pareil livre la premire condition est de se faire lire. Ou encore : Cesten franais et pour des Franais que nous avons voulu crire (prface dutraducteur, Esthtique, tome I, p. II). Dans une note du chapitre II ( Du beaudans la nature ) de la premire partie, Bnard justifie ainsi une omission : Nous avons cru devoir rsumer aussi le premire partie de ce chapitre, dontla terminologie de lauteur et rendu lintelligence trop difficile au lecteur peufamiliaris avec le systme de Hegel (ibid., p. 40).

    Malgr ces limites, le traducteur anglais dune rcente dition delEsthtique, T. M. Knox insiste sur la qualit et les mrites de lditionBnard : Bien quil omette certains passages difficiles, sa version est fidleet souvent clairante (cit par B. Timmermans et P. Zaccaria, in Esthtique1,Paris, Le Livre de poche, 1997, tome I, p. 46).

    Le but de nos publications parfois dites virtuelles est de ltre le moinspossible. La premire dition lectronique dun tel classique attend,comme tout livre, ses lecteurs. Pour les accompagner.

    Daniel Banda

    1 Dans cette dernire dition du Livre de poche, Benot Timmermans et Paolo Zaccariasuivent toujours la traduction de Bnard ; ils la revoient et la compltent, notamment entraduisant intgralement lintroduction et la premire partie de ldition Hotho de 1835.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 15

    ESTHTIQUE

    INTRODUCTION

    retour la table des matires

    I. Dfinition de lesthtique et rfutation de quelques objectionscontre la philosophie de lart.

    Lesthtique a pour objet le vaste empire du beau. Son domaine est surtoutle beau dans lart. Pour employer lexpression qui convient le mieux cettescience, cest la philosophie de lart et des beaux-arts1.

    Mais cette dfinition, qui exclut de la science du beau le beau dans lanature, nest-elle pas arbitraire ? Elle cessera de le paratre, si lon observeque la beaut qui est luvre de lart est plus leve que celle de la nature ; carelle est ne de lesprit qui est doublement son pre. Il y a plus : sil est vraique lesprit est ltre vritable qui comprend tout en lui-mme, il faut dire quele beau nest vritablement beau que quand il participe de lesprit et est crpar lui. En ce sens, la beaut dans la nature napparat que comme un reflet dela beaut de lesprit, que comme une beaut imparfaite qui, par son essence,est renferme dans celle de lesprit. Dailleurs, il nest jamais venu dans lapense de personne de dvelopper le point de vue du beau dans les objets de lanature, den faire une science et de donner une exposition systmatique de cessortes de beauts2.

    1 Hegel fait remarquer que le mot esthtique, qui signifie science de la sensation ou dusentiment, est mal fait. Il est d lcole de Wolf, Bamgarten, qui, le premier, fit decette science une branche part de la philosophie. Il la dsigna ainsi parce que lopinionrgnante alors tait que le beau et les beaux-arts ne doivent tre considrs que sous lerapport des sentiments quils produisent ; tels que lagrment, ladmiration, la terreur, lapiti, etc. On proposa ensuite le mot kallistique ; mais il ne satisfit pas davantage, parceque cette science considre moins le beau en gnral que le beau dans lart. Je me sersdu mot esthtique, dit Hegel, parce quil est consacr ; mais lexpression propre estphilosophie de lart ou des beaux-arts. Note de C. B.

    2 Hegel reviendra plus loin sur cette pense qui tient tout son systme. Voici comment illexplique ici et cherche justifier son assertion : Dans la vie ordinaire, on a coutume, ilest vrai, de parler des belles couleurs, dun beau ciel, dun beau fleuve, ou de belles

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 16

    Nous nous sentons l sur un terrain trop mobile, dans un champ vague etindtermin. Le criterium nous manque et une pareille classification seraitpour nous sans intrt. Du reste, le rapport entre le beau dans la nature et lebeau dans lart fait partie de la science elle-mme et y trouvera sa place.

    A peine sortis de ce premier pas, nous rencontrons de nouvellesdifficults.

    Lart est-il digne dtre trait scientifiquement ? Sans doute il embellitnotre existence et charme nos loisirs ; mais il semble tranger au but srieuxde la vie. Est-il autre chose quun dlassement de lesprit ? Compar auxbesoins essentiels de notre nature, ne peut-il pas tre regard comme un luxe

    fleurs, de beaux animaux et encore plus de beaux hommes. Nous ne voulons nullementcontester que la qualit de beaut ne soit bon droit attribue de tels objets, et quengnral le beau dans la nature ne puisse tre mis en parallle avec le beau artistique ; maisil est dj permis de soutenir que le beau dans lart est plus lev que le beau dans lanature. Nest-il pas en effet n, et deux fois n de lesprit ? Or, autant lesprit et sescrations sont plus levs que la nature et ses productions, autant la beaut dans lart estplus leve que la beaut dans la nature. Mme extrieurement parlant, une mauvaisefantaisie comme il en passe par la tte humaine est plus leve que nimporte quelleproduction naturelle, car dans cette fantaisie sont toujours prsentes lesprit et la libert.Si on va au fond des choses, sans doute le Soleil, par exemple, apparat comme unmoment absolu et ncessaire (dans le systme de lunivers), tandis quune mauvaiseconception de lesprit disparat, tant accidentelle et passagre ; mais pris en soi etconsidr seul, un objet physique, le soleil lui-mme, par exemple, est indiffrent ; ilnest pas libre et na pas conscience de lui-mme. Si nous le considrons dans ladpendance ncessaire qui le lie avec dautres corps, il ne nous apparat pas comme ayantune existence propre, et par consquent comme beau par lui-mme. Si nous disons en gnral que lesprit et la beaut artistique quil cre sont un rangplus lev que la beaut naturelle, nous navons sans doute encore par l rien tabli ; carle mot lev est une expression tout fait vague qui dsigne la beaut dans la nature etdans lart comme placs pour limagination dans lespace lun ct de lautre. Maisllvation de lesprit et de la beaut artistique oppose la beaut physique nest passeulement, quelque chose de relatif ; lesprit seul est le vrai, qui comprend tout en soi, desorte que toute beaut nest vritablement belle quautant quelle participe de lesprit etest engendre par lui. En ce sens, le beau dans la nature napparat que comme un refletde la beaut de lesprit, que comme une beaut imparfaite qui, par sa substance mme, estrenferme dans celle de lesprit. Dailleurs, si nous nous bornons ltude du beau danslart, il ny a l rien de bien trange ; car si on parle beaucoup des beauts naturelles lesanciens en parlaient moins que nous), il nest encore venu la pense de personne dedvelopper le point de vue du beau dans les objets de la nature, den faire une science etde donner une exposition systmatique de ces sortes de beauts. On a bien fait cettedescription au point de vue de lutile ; on a bien fait une science des substances de lanature qui servent, des produits chimiques, des plantes, des animaux qui sont utiles lagurison des maladies ; mais, au point de vue du beau, on na ni class ni apprci lesrgnes de la nature. Nous nous sentons l sur un terrain trop indtermin ; le criteriumnous manque. Aussi une pareille classification nous offrirait trop peu dintrt pour quilsoit ncessaire de lentreprendre.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 17

    qui a pour effet damollir les curs par le culte assidu de la beaut, et deporter ainsi prjudice aux vritables intrts de la vie active ?

    Sous ce rapport, on sest souvent cru oblig de prendre la dfense de lartet de montrer que, considr sous le point de vue pratique et moral, ce luxe delesprit offrait une plus grande somme davantages que dinconvnients.

    On lui a mme donn un but srieux et moral. On en a fait une espce demdiateur entre la raison et la sensibilit, entre les penchants et le devoir,ayant pour mission de concilier des lments qui se combattent dans lmehumaine.

    Mais on peut affirmer dabord que la raison et le devoir nont rien gagner dans cette tentative de conciliation, parce que, essentiellement simplesde leur nature et incapables de se prter aucun mlange, ils ne peuventdonner la main cette transaction et rclament partout la mme puret quilsrenferment en eux-mmes.

    Ensuite lart nen est pas plus digne dtre lobjet de la science, car desdeux cts il est toujours asservi. Passe-temps frivole ou instrument affect un but plus noble, il nen est pas moins esclave. Au lieu davoir son but en lui-mme, il nest quun moyen.

    En outre, si lon considre ce moyen dans sa forme, en admettant quil aitun but srieux, il se prsente encore sous un ct dfavorable, car il opre parlillusion : le beau, en effet, na de vie que dans lapparence sensible ; mais unbut qui est le vrai ne doit pas tre atteint par le mensonge. Le moyen doit tredigne de la fin. Ce nest pas lapparence et lillusion, mais la vrit qui doitmanifester la vrit.

    Sous tous ces rapports, on peut donc croire que les beaux-arts ne mritentpas doccuper la science.

    On peut simaginer aussi que lart fournit tout au plus matire desrflexions philosophiques, mais quil est incapable par sa nature mme dtresoumis aux procds rigoureux de la science. En effet, cest limagination et la sensibilit, dit-on, quil sadresse, et non la raison. Ce qui nous platdans lart, cest prcisment le caractre de libert qui se manifeste dans sescrations. Nous aimons secouer un instant le joug des lois et des rgles, quitter le royaume tnbreux des ides abstraites pour habiter une rgion plussereine o tout est libre, anim, plein de vie. Limagination qui cre tous cesobjets est plus libre et plus riche que la nature mme, puisque non seulementelle dispose de toutes ses formes, mais se montre inpuisable dans lesproductions qui lui sont propres. Il semble donc que la science doive perdre sa

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    peine vouloir poursuivre de ses analyses et embrasser dans ses formulescette multitude infinie de reprsentations si diverses.

    Eu outre labstraction est la forme ncessaire de la science. Si donc lartanime et vivifie les ides, la science leur te la vie et les replonge dans lestnbres de labstraction.

    Enfin la science ne soccupe que du ncessaire. Or, en laissant de ct lebeau dans la nature, elle abandonne par l mme le ncessaire ; car le mondede la nature est le monde de la rgularit et de la ncessit ; celui de lesprit,au contraire, et surtout de limagination, est le rgne de larbitraire et delirrgularit. Lart chappe donc la science et ses principes.

    Avant daller plus loin, il importe de rpondre ces objections et dechercher dissiper les prjugs sur lesquels elles se fondent.

    1 Lart est-il digne doccuper la science ? Sans doute, si on ne leconsidre que comme un amusement, un ornement ou un simple moyen dejouissance, ce nest pas lart indpendant et libre, cest lart esclave. Mais ceque nous nous proposons dtudier, cest lart libre dans son but et dans sesmoyens. Quil soit employ pour une autre fin que celle qui lui est propre, il acela de commun avec la science. Elle aussi est appele servir dautresintrts que les siens : mais elle nest bien elle-mme que quand, libre de touteproccupation trangre, elle slve vers la vrit qui seule est son objet relet seule peut la satisfaire pleinement.

    Il en est de mme de lart ; cest lorsquil est ainsi libre et indpendantquil est vritablement lart, et cest seulement alors quil rsout le problmede sa haute destination, celui de savoir sil doit tre plac ct de la religionet de la philosophie comme ntant autre chose quun mode particulier, unemanire propre de rvler Dieu la conscience, dexprimer les intrts lesplus profonds de la nature humaine et les vrits les plus comprhensives delesprit. Cest dans les uvres de lart que les peuples ont dpos leurspenses les plus intimes et leurs plus riches intuitions. Souvent les beaux-artssont la seule clef au moyen de laquelle il nous soit donn de pntrer dans lessecrets de leur sagesse et les mystres de leur religion.

    Quant au reproche dindignit qui sadresse lart comme produisant seseffets par lapparence et lillusion, il serait fond si lapparence pouvait treregarde comme quelque chose qui ne doit pas tre. Mais lapparence estncessaire au fond quelle manifeste, et est aussi essentielle que lui. La vritne serait pas si elle ne paraissait ou plutt napparaissait pas elle-mme aussibien qu lesprit en gnral. Ds lors, ce nest plus sur lapparence ou lamanifestation que doit tomber le reproche, mais sur le mode de reprsentationemploy par lart. Mais si on qualifie ces apparences dillusions, on pourra en

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    dire autant des phnomnes de la nature et des actes de la vie humaine, quelon regarde cependant comme constituant la vritable ralit ; car cest audel de tous ces objets perus immdiatement par les sens et la consciencequil faut chercher la vritable ralit, la substance et lessence de touteschoses, de la nature et de lesprit, le principe qui se manifeste dans le temps etdans lespace par toutes ces existences relles, mais qui conserve en lui-mmeson existence absolue. Or, cest prcisment laction et le dveloppement decette force universelle qui est lobjet des reprsentations de lart. Sans douteelle apparat aussi dans le monde rel, mais confondue avec le chaos desintrts particuliers et des circonstances passagres, mle larbitraire despassions et des volonts individuelles. Lart dgage la vrit des formesillusoires et mensongres de ce monde imparfait et grossier, pour la revtirdune forme plus leve et plus pure, cre par lesprit lui-mme. Ainsi, bienloin dtre de simples apparences purement illusoires, les formes de lartrenferment plus de ralit et de vrit que les existences phnomnales dumonde rel. Le monde de lart est plus vrai que celui de la nature et delhistoire.

    Les reprsentations de lart ont encore cet avantage sur les phnomnes dumonde rel et sur les vnements particuliers de lhistoire, quelles sont plusexpressives et plus transparentes. Lesprit perce plus difficilement travers ladure corce de la nature et de la vie commune qu travers les uvres de lart.

    Si nous donnons lart un rang aussi lev, il ne faut pas oubliercependant quil nest ni par son contenu ni par sa forme la manifestation laplus haute, lexpression dernire et absolue par laquelle le vrai se rvle lesprit. Par cela mme quil est oblig de revtir ses conceptions dune formesensible, son cercle est limit : il ne peut atteindre quun degr de la vrit.Sans doute il est de la destination mme de la vrit de se dvelopper sous uneforme sensible, et de sy rvler dune manire adquate elle-mme ; ellefournit ainsi lart son type le plus pur, comme la reprsentation des divinitsgrecques en est un exemple. Mais il y a une manire plus profonde decomprendre la vrit : cest lorsque celle-ci ne fait plus alliance avec lesensible, et le dpasse un tel point quil ne peut plus ni la contenir nilexprimer. Cest ainsi que le christianisme la conue, et cest ainsi surtoutque lesprit moderne sest lev au-dessus du point prcis o lart constitue lemode le plus lev de la reprsentation de labsolu. Chez nous, la pense adbord les beaux-arts. Dans nos jugements et nos actes, nous nous laissonsgouverner par des principes abstraits et des rgles gnrales. Lartiste lui-mme ne peut chapper cette influence qui domine ses inspirations. Il nepeut sabstraire du monde o il vit, et se crer une solitude qui lui permette deressusciter lart dans la navet primitive.

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    Dans de telles circonstances, lart avec sa haute destination est quelquechose de pass ; il a perdu pour nous sa vrit et sa vie1. Nous le considronsdune manire trop spculative pour quil reprenne dans les murs la place,leve quil y occupait autrefois Nous raisonnons nos jouissances et nosimpressions ; tout dans les uvres dart est devenu pour nous matire critique ou sujet dobservations. La science de lart, une pareille poque, estbien plus un besoin quaux temps o il avait le privilge de satisfaire par lui-mme pleinement les intelligences. Aujourdhui il semble convier laphilosophie soccuper de lui, non pour quelle le ramne son but, maispour quelle tudie ses lois et approfondisse sa nature.

    2 Pour savoir si nous sommes capables de rpondre cet appel, nousdevons examiner lopinion qui admet que lart peut bien se prter desrflexions philosophiques, mais non tre lobjet dune science rgulire etdune thorie systmatique. Ici nous rencontrons ce prjug qui refuse lecaractre scientifique aux recherches de la philosophie. Nous nouscontenterons de faire observer que philosophie et science sont deux termesinsparables : car le propre de la pense philosophique est de ne pasconsidrer les choses par leur ct extrieur et superficiel, mais dans leurscaractres essentiels et ncessaires.

    3 Pour ce qui est de lobjection : les beaux-arts chappent la science,parce quils sont des crations libres de limagination et ne sadressent quausentiment, elle parat plus srieuse ; car on ne peut nier que le beau dans lartnapparaisse sous une forme prcisment oppose la pense rflchie, formeque celle-ci est oblige de dtruire lorsquelle veut la soumettre ses analyses.Ici vient se placer en outre lopinion de ceux qui prtendent que la pensescientifique, en sexerant sur les uvres de la nature et de lesprit, lesdfigure et leur enlve la ralit et la vie.

    Cette question est trop grave pour tre traite ici fond. On accordera aumoins que lesprit a la facult de se considrer lui-mme, de se prendre pourobjet, lui et tout ce qui sort de sa propre activit ; car penser constituelessence de lesprit. Or lart et ses uvres, comme cration de lesprit, sonteux-mmes dune nature spirituelle. Sous ce rapport, lart est bien plus prs delesprit que la nature. En tudiant les uvres de lart, cest lui-mme quelesprit a affaire, ce qui procde de lui, ce qui est lui. Ainsi lesproductions de lart dans lesquelles la pense se manifeste sont du domaine delesprit, qui, en les soumettant un examen rflchi, satisfait un besoinessentiel de sa nature. Par l il se les approprie une seconde fois, et cest cetitre quelles lui appartiennent vritablement. Bien loin dtre la forme la plushaute de la pense, lart trouve sa vritable confirmation dans la science.

    1 Ceci ne peut tre pris la lettre ; ce quil y a dexcessif dans cette assertion est corrigpar lensemble du cours, quoiquon ait reproch avec raison Hegel sa maniredenvisager lart ce point de vue (Note de C. B.).

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    4 Encore moins doit-on prtendre que lart se refuse tre envisag dunemanire philosophique, parce quil ne relve que du caprice et ne se soumet aucune loi. Sil est vrai que son but est de rvler la conscience humaine lesintrts les plus levs de lesprit, il est clair que le fond ou le contenu de sesreprsentations nest pas livr aux fantaisies dune imagination bizarre etdrgle. Il est rigoureusement dtermin par ces ides qui intressent notreintelligence et par les lois de leur dveloppement, quelle que soit dailleurslinpuisable varit des formes sous lesquelles elles se produisent. Mais cesformes elles-mmes ne sont pas arbitraires, car toute forme nest pas propre exprimer toute ide. La forme est dtermine par le fond, qui elle doitconvenir.

    De cette faon, il est possible de sorienter dune manire scientifique aumilieu de cette multitude, en apparence infinie, de productions diverses.

    II. Mthode suivre dans les recherches philosophiquessur le beau et lart.

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    Quant la mthode suivre, deux procds se prsentent, exclusifs etopposs. Lun, empirique et historique, cherche tirer de ltude des chefs-duvre de lart des rgles de critique et les principes du got Lautre,rationnel et a priori, remonte immdiatement lide du beau et en dduit desrgles gnrales. Aristote et Platon reprsentent ces deux mthodes. Lapremire naboutit qu une thorie troite, incapable de comprendre lartdans sa gnralit ; lautre, sisolant dans les hauteurs de la mtaphysique, nesait en descendre pour sappliquer aux arts particuliers et en apprcier lesuvres.

    La vraie mthode consiste dans la runion de ces deux procds, dans leurconciliation et leur emploi simultan. A la connaissance positive des uvresde lart, la finesse et la dlicatesse du got ncessaires pour les apprcier,doivent se joindre la rflexion philosophique et la capacit de saisir le beau enlui-mme, den comprendre les caractres et les rgles immuables.

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    III. Lide du beau dans lart.

    Opinions communes sur lart. Principe do il tire son origine. Sa nature et son but.

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    A lentre de toute science se pose cette double question : lobjet de cettescience existe-t-il ? quel est-il ?

    Dans les sciences ordinaires, la premire de ces deux questions ne souffreaucune difficult. Elle ne se pose mme pas. En gomtrie, il serait ridicule dese demander sil y a une tendue ; en astronomie, si le soleil existe.Cependant, mme dans le cercle des sciences non philosophiques, le doutepeut slever sur lexistence de leur objet, comme dans la psychologieexprimentale et la thologie proprement dite. Lorsque ces objets ne nous sontpas donns par les sens, mais que nous les trouvons en nous comme faits deconscience, nous pouvons nous demander sils ne sont pas de simplescrations de notre esprit. Cest ainsi que le beau a t reprsent commenayant pas de ralit hors de nous, mais comme un sentiment, une jouissance,quelque chose de purement subjectif.

    Ce doute et cette question veillent en nous le besoin le plus lev de notreintelligence, le vritable besoin scientifique en vertu duquel un objet ne peutnous tre propos qu condition de nous tre dmontr comme ncessaire.

    Cette dmonstration scientifiquement dveloppe satisfait la fois auxdeux parties du problme. Elle fait connatre non seulement si lobjet est, maisce quil est.

    En ce qui concerne le beau dans les arts, pour prouver quil est ncessaire,il faudrait dmontrer que lart ou le beau est le rsultat dun principe antrieur.Ce principe tant en dehors de notre science, il ne nous reste qu accepterlide de lart comme une sorte de lemme ou de corollaire, ce qui, du reste, alieu pour toutes les sciences philosophiques, lorsquon les traite isolment ;car toutes, faisant partie dun systme qui a pour objet la connaissance delunivers comme formant un tout organis, sont dans un rapport mutuel et sesupposent rciproquement. Elles sont comme les anneaux dune chane quirevient sur elle-mme et forme un cercle. Ainsi dmontrer lide du beaudaprs sa nature essentielle et ncessaire est une tche que nous ne devonspas entreprendre ici, et qui appartient lexposition encyclopdique de laphilosophie entire.

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    Ce quil est propos de faire dans cette introduction, cest dexaminer lesprincipaux aspects sous lesquels le sens commun se reprsente ordinairementlide du beau dans lart. Cet examen critique nous servira de prparation lintelligence des principes les plus levs de la science.

    En nous plaant au point de vue du sens commun, nous avons soumettre lexamen les propositions suivantes

    1 Lart nest point un produit de la nature, mais de lactivit humaine ;

    2 Il est essentiellement fait pour lhomme, et, comme il sadresse auxsens, il emprunte plus ou moins au sensible ;

    3 Il a son but en lui-mme.

    I. LART COMME PRODUIT DE LACTIVIT HUMAINE.

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    A cette manire denvisager lart se rattachent plusieurs prjugs quil estncessaire de rfuter.

    1 Nous rencontrons dabord cette opinion vulgaire que lart sapprenddaprs des rgles. Or ce que les prceptes peuvent communiquer se rduit la partie extrieure, mcanique et technique de lart ; la partie intrieure etvivante est le rsultat de lactivit spontane du gnie de lartiste. Lesprit,comme une force intelligente, tire de son propre fonds le riche trsor dideset de formes quil rpand dans ses uvres.

    Cependant il ne faut pas, pour viter un prjug, tomber dans un autreexcs, dire que lartiste na pas besoin davoir conscience de lui-mme et dece quil fait, parce quau moment o il cre il doit se trouver dans un tatparticulier de lme qui exclut la rflexion, savoir, linspiration. Sans doute, ily a dans le talent et le gnie un lment qui ne relve que de la nature ; mais ila besoin dtre dvelopp par la rflexion et lexprience. En outre tous lesarts ont un ct technique qui ne sapprend que par le travail et lhabitude.Lartiste a besoin, pour ntre pas arrt dans ses crations, de cette habiletqui le rend matre et le fait disposer son gr des matriaux de lart.

    Ce nest pas tout : plus lartiste est haut plac dans lchelle des arts, plusil doit avoir pntr avant dans les profondeurs du cur humain. Sous cerapport, il y a des diffrences entre les arts. Le talent musical, par exemple,

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    peut se dvelopper dans une extrme jeunesse, sallier une grandemdiocrit desprit et la faiblesse du caractre. Il en est autrement de laposie. Cest ici surtout que le gnie, pour produire quelque chose de mr, desubstantiel et de parfait, doit avoir t form par lexprience de la vie et parla rflexion. Les premires productions de Schiller et de Goethe se fontremarquer par un dfaut de maturit, par une verdeur sauvage, et par unebarbarie dont on pouvait seffrayer. Cest leur ge mr que lon doit cesuvres profondes, pleines et solides, fruits dune vritable inspiration, ettravailles avec cette perfection de forme que le vieil Homre a su donner ses chants immortels.

    2 Une autre manire de voir non moins errone au sujet de lart considrcomme produit de lactivit humaine est relative la place qui appartient auxuvres de lart compares celles de la nature. Lopinion vulgaire regardeles premires comme infrieures aux secondes, daprs ce principe que ce quisort des mains de lhomme est inanim, tandis que les productions de la naturesont organises, vivantes lintrieur et dans toutes leurs parties. Dans lesuvres de lart, la vie nest quen apparence et la surface ; le fond esttoujours du bois, de la toile, de la pierre, des mots.

    Mais ce nest pas cette ralit extrieure et matrielle qui constitueluvre dart ; son caractre essentiel, cest dtre une cration de lesprit,dappartenir au domaine de lesprit, davoir reu le baptme de lesprit, en unmot, de ne reprsenter que ce qui a t conu et excut sous linspiration et la voix de lesprit. Ce qui nous intresse vritablement, cest ce qui estrellement significatif dans un fait ou une circonstance, dans un caractre,dans le dveloppement ou le dnouement dune action. Lart le saisit et le faitressortir dune manire bien plus vive, plus pure et plus claire que cela ne peutse rencontrer dans les objets de la nature ou les faits de la vie relle. Voilpourquoi les crations de lart sont plus leves que les productions de lanature. Nulle existence relle nexprime lidal comme le fait lart.

    En outre, sous le rapport de lexistence extrieure, lesprit sait donner cequil il tire de lui-mme, ses propres crations, une perptuit, une dure quenont pas les tres prissables de la nature.

    3 Cette place leve, qui appartient aux uvres de lart, leur est encoreconteste par un autre prjug du sens commun. La nature et ses productionssont, dit-on, des uvres de Dieu, de sa sagesse et de sa bont ; les monumentsde lart ne sont que les ouvrages de lhomme. Il y a l une mprise quiconsiste croire que Dieu nagit pas dans lhomme et par lhomme, et que lecercle de son activit ne stend pas hors de la nature. Cest l une opinionfausse, et que lon ne peut trop carter, si lon veut se former une vritableide de lart. Loin de l, cest la proposition contraire qui est vraie : Dieu tirebeaucoup plus dhonneur et de gloire de ce que fait lesprit que de ce que

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    produit la nature ; car non seulement il y a du divin dans lhomme, mais ledivin se manifeste en lui sous une forme beaucoup plus leve que dans lanature. Dieu est esprit, lhomme est par consquent son vritable intermdiaireet son organe. Dans la nature, le milieu par lequel Dieu se rvle est uneexistence purement extrieure. Ce qui ne se sait pas est bien infrieur endignit ce qui a conscience de soi-mme.

    II. PRINCIPE ET ORIGINE DE LART.

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    Lart tant reconnu comme une cration de lesprit, on peut se demanderquel besoin lhomme a de produire des uvres dart. Ce besoin est-ilaccidentel ? est-ce un caprice et une fantaisie, ou bien un penchantfondamental de notre nature ?

    Le principe do lart tire son origine est celui en vertu duquel lhommeest un tre qui pense, qui a conscience de lui, cest--dire qui non seulementexiste, mais existe pour lui. tre en soi et pour soi, se redoubler sur soi-mme,se prendre pour objet de sa propre pense et par l se dvelopper commeactivit rflchie, voil ce qui constitue et distingue lhomme, ce qui fait quilest un esprit. Or, cette conscience de soi-mme, lhomme lobtient de deuxmanires, lune thorique, lautre pratique ; lune par la science, lautre parlaction : 1 par la science, lorsquil se connat en lui-mme dans ledveloppement de sa propre nature, ou se reconnat au dehors dans ce quiconstitue lessence ou la raison des choses ; 2 par lactivit pratique,lorsquun penchant le pousse se dvelopper lextrieur, se manifesterdans ce qui lenvironne, et aussi sy reconnatre dans ses uvres. Il atteint cebut par les changements quil fait subir aux objets physiques, quil marque deson empreinte, et o il retrouve ses propres dterminations. Ce besoin revtdiffrentes formes, jusqu ce quil arrive au mode de manifestation de soi-mme, dans les choses extrieures, qui constitue lart. Tel est le principe detoute action et de tout savoir. Lart trouve en lui son origine ncessaire. Quelest son caractre spcial et distinctif dans lart par opposition la maniredont il se manifeste dans lactivit politique, la religion et la science ? cest ceque nous verrons plus loin.

    Mais ici nous avons plus dune fausse opinion rfuter en ce qui concernelart, comme sadressant la sensibilit de lhomme, et provenant plus oumoins du principe sensible.

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    1 La premire est celle qui reprsente lart comme ayant pour butdexciter la sensation ou le plaisir. Dans ce systme, les recherches sur lebeau dans les arts se bornent une analyse des sensations ou des impressionsquils nous font prouver. Mais elles ne peuvent conduire rien de fixe et descientifique. La sensibilit est la rgion obscure et indtermine de lesprit. Lasensation, tant purement subjective et individuelle, ne fournit matire qudes distinctions et des classifications arbitraires et artificielles. Elle admetcomme causes les lments les plus opposs. Ses formes peuvent, il est vrai,correspondre la diversit des objets : cest ainsi que lon distingue lesentiment du droit, le sentiment moral, le sentiment du sublime, le sentimentreligieux. Mais, par cela mme que lobjet est donn sous la forme dusentiment, il napparat plus dans son caractre essentiel et propre. On faitprcisment abstraction de lobjet lui-mme et de son ide, pour ne considrerque les divers tats ou modifications du sujet. Toutes ces analyses minutieusesdes sensations et des particularits quelles peuvent offrir finissent par trefastidieuses et dnues dun vritable intrt.

    2 A cette manire dtudier lart se rattachent aussi les tentatives qui ontt faites pour perfectionner le got considr comme sens du beau, tentativesqui nont produit galement rien que de vague, dindtermin et de superficiel.Le got ainsi conu ne peut pntrer dans la nature intime et profonde desobjets ; car celle-ci ne se rvle pas aux sens ni mme au raisonnement, mais la raison, cette facult de lesprit qui seule connat le vrai, le rel, lesubstantiel en toutes choses. Aussi ce quon est convenu dappeler le bon gotnose sattaquer aux grands effets de lart ; il garde le silence quand lescaractres extrieurs et accessoires font place la chose elle-mme. Lorsqueneffet ce sont les grandes passions et les mouvements profonds de lme quisont en scne, il ne sagit plus de tout cet talage de distinctions minutieuseset subtiles sur les particularits dont le got se proccupe. Celui-ci sent alorsle gnie planer au-dessus de cette rgion infrieure et se retire devant sapuissance.

    Quelle est donc la part du sensible dans lart et son vritable rle ? Il y adeux manires denvisager les objets sensibles dans leur rapport avec notreesprit. 1 Le premier est celui de la simple perception des objets par les sens.Lesprit alors ne saisit que leur ct individuel, leur forme particulire etconcrte ; lessence, la loi, la substance des choses lui chappe. En mmetemps le besoin qui sveille en nous est celui de les approprier notre usage,de les consommer, de les dtruire. Lme, en face de ces objets, sent sadpendance ; elle ne peut les contempler dun oeil libre et dsintress.

    Un autre rapport des tres sensibles avec lesprit est celui de la pensespculative ou de la science. Ici lintelligence ne se contente plus de percevoirlobjet dans sa forme concrte et son individualit, elle carte le ctindividuel pour en abstraire et en dgager la loi, le gnral, l essence. La

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    raison slve ainsi au-dessus de la forme individuelle, perue par les sens,pour concevoir lide pure dans son universalit.

    Lart diffre la fois de lun et de lautre de ces deux modes ; il tient lemilieu entre la perception sensible et labstraction rationnelle. Il se distinguede la premire en ce quil ne sattache pas au rel, mais lapparence, laforme de lobjet, et quil nprouve aucun besoin intress de le consommer,de le faire servir un usage, de lutiliser. Il diffre de la science en ce quilsintresse lobjet particulier et sa forme sensible. Ce quil aime voir enlui, ce nest ni sa ralit matrielle ni lide pure dans sa gnralit, mais uneapparence, une image de la vrit, quelque chose didal qui apparat en lui ; ilsaisit le lien des deux termes, leur accord et leur intime harmonie. Aussi lebesoin quil prouve est-il tout contemplatif. En prsence de ce spectacle,lme se sent affranchie de tout dsir intress.

    En un mot, lart cre dessein des images, des apparences destines reprsenter des ides, nous montrer la vrit sous des formes sensibles. Parl, il a la vertu de remuer lme dans ses profondeurs les plus intimes, de luifaire prouver les pures jouissances attaches la vue et la contemplation dubeau.

    Les deux principes se retrouvent galement combins dans lartiste. Lect sensible est renferm dans la facult qui cre, dans limagination. Cenest pas par un travail mcanique, dirig par des rgles apprises, quil excuteses uvres. Ce nest pas non plus par un procd de rflexion semblable celui du savant qui cherche la vrit. Lesprit a conscience de lui-mme, maisil ne peut saisir dune manire abstraite lide quil conoit ; il ne peut se lareprsenter que sous des formes sensibles. Limage et lide coexistent dans sapense et ne peuvent se sparer. Aussi limagination est-elle un don de lanature. Le gnie scientifique est plutt une capacit gnrale quun talent innet spcial. Pour russir dans les arts, il faut un talent dtermin qui se rvlede bonne heure sous la forme dun penchant vif et irrsistible et dune certainefacilit manier les matriaux de lart. Cest l ce qui fait le peintre, lesculpteur, le musicien.

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    III. BUT DE LART.

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    Telle est la nature de lart. Si lon se demande quel est son but, icisoffrent de nouveau les opinions les plus diverses.

    1 La plus commune est celle qui lui donne pour objet limitation. Cest lefond de presque toutes les thories sur lart. Or quoi bon reproduire ce que lanature dj offre nos regards ? Ce travail puril, indigne de lesprit auquel ilsadresse, indigne de lhomme qui le produit, naboutirait qu lui rvler sonimpuissance et la vanit de ses efforts ; car la copie restera toujours au-dessous de loriginal. Dailleurs, plus limitation est exacte, moins le plaisirest vif. Ce qui nous plat, cest non dimiter, mais de crer. La plus petiteinvention surpasse tous les chefs-duvre dimitation.

    En vain dira-t-on que lart doit imiter la belle nature. Choisir nest plusimiter. La perfection dans limitation, cest lexactitude ; le choix supposeensuite une rgle : o prendre le criterium ? Que signifie dailleurs limitationdans larchitecture, dans la musique et mme dans la posie ? Tout au pluspeut-on rendre compte ainsi de la posie descriptive, cest--dire du genre leplus prosaque. Il faut en conclure que si, dans ses compositions, lartemploie les formes de la nature et doit les tudier, son but nest pas de lescopier et de les reproduire. Plus haute est sa mission, plus libre est sonprocd. Rival de la nature, comme elle et mieux quelle il reprsente desides ; il se sert de ses formes comme de symboles pour les exprimer ; etcelles-ci, il les faonne elles-mmes, les refait sur un type plus parfait et pluspur. Ce nest pas en vain que ses uvres sappellent les crations du gnie delhomme.

    2 Un second systme substitue limitation lexpression. Lart, ds lors,a pour but non de reprsenter la forme extrieure des choses, mais leurprincipe interne et vivant, en particulier les ides, les sentiments, les passionset les situations de lme.

    Moins grossire que la prcdente, cette thorie, par le vague o elle setient, nen est pas moins fausse et dangereuse. Distinguons ici deux choses :lide et lexpression, le fond et la forme. Or, si lart est destin toutexprimer, si lexpression est lobjet essentiel, le fond est indiffrent. Pourvuque le tableau soit fidle, lexpression vive et anime, le bon et le mauvais, levicieux, le hideux, le laid comme le beau, ont droit dy figurer au mme titre.Immoral, licencieux, impie, lartiste aura rempli sa tche et atteint laperfection ds quil aura su rendre fidlement une situation, une passion, une

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    ide vraie ou fausse. Il est clair que si, dans ce systme, le ct de limitationest chang, le procd est le mme. Lart nest quun cho, une langueharmonieuse ; cest un miroir vivant o viennent se reflter tous les sentimentset toutes les passions. La partie basse et la partie noble de lme sy disputentla mme place. Le vrai ici, cest le rel, ce sont les objets les plus divers et lesplus contradictoires. Indiffrent sur le fond, lartiste ne sattache qu le bienrendre, ; il se soucie peu de la vrit en soi. Sceptique ou enthousiaste sanschoix, il nous fait partager le dlire des bacchantes ou lindiffrence dusophiste.

    Tel est le systme qui prend pour devise la maxime : lart pour lart, cest--dire lexpression pour elle-mme. On connat ses consquences et latendance fatale quil a de tout temps imprime aux arts.

    3 Un troisime systme est celui du perfectionnement moral. Ou ne peutnier quun des effets de lart ne soit dadoucir et dpurer les murs (emollitmores). En offrant lhomme en spectacle lui-mme, il tempre la rudesse deses penchants et de ses passions ; il le dispose la contemplation et larflexion ; il lve sa pense et ses sentiments en les rattachant un idal quillui fait entrevoir, des ides dun ordre suprieur. Lart a, de tout temps, tregard commue un puissant instrument de civilisation, comme un auxiliairede la religion : il est, avec elle, le premier instituteur des peuples ; cest encoreun moyen dinstruction pour les esprits incapables de comprendre la vritautrement que sous le voile du symbole et par des images qui sadressent auxsens comme lesprit.

    Mais cette thorie, quoique bien suprieure aux prcdentes, nest pas nonplus exacte. Son dfaut est de confondre leffet moral de lart avec sonvritable but. Cette confusion a des inconvnients qui ne frappent pas aupremier coup doeil. Que lon prenne garde, cependant, quen assignant ainsi lart un but tranger, on ne lui ravisse la libert, qui est son essence et sanslaquelle il ny a pas dinspiration ; que, par l, on ne lempche de produire leseffets quon attend de lui.

    Entre la religion, la morale et lart existe une ternelle et intime harmonie ;mais ce ne sont pas moins des formes essentiellement diverses de la vrit, et,tout en conservant les liens qui les unissent, ils rclament une complteindpendance. Lart a ses lois, ses procds, sa juridiction particulires ; silne doit pas blesser le sens moral, cest au sens du beau quil sadresse.Lorsque ses uvres sont pures, son effet sur les mes est salutaire, mais il napas pour but direct et immdiat de le produire. Le cherche-t-il, il court risquede le manquer et manque le sien propre. Supposez, en effet, que le but de lartsoit dinstruire sous le voile de lallgorie : lide, la pense abstraite etgnrale devra tre prsente lesprit de lartiste au moment mme de lacomposition. Il cherche alors une forme qui sadapte cette ide et lui serve

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    de vtement. Qui ne voit que ce procd est loppos mme de linspiration ?Il ne peut en natre que des uvres froides et sans vie ; son effet ainsi ne serani moral ni religieux, il ne produira que lennui.

    Une autre consquence de lopinion qui fait du perfectionnement morallobjet de lart et de ses crations, cest que ce but simpose si bien lart et ledomine tel point, que celui-ci na plus mme le choix de ses sujets. Lemoraliste svre voudra quil ne reprsente que les sujets moraux. Cen estfait alors de lart. Ce systme a conduit Platon bannir les potes de sarpublique. Si donc on doit maintenir laccord de la morale et de lart etlharmonie de leurs lois, on doit aussi reconnatre leur diffrence et leurindpendance.

    Pour bien comprendre cette distinction de la morale et lart, il faut avoirrsolu le problme moral. La morale, cest laccomplissement du devoir par lavolont libre ; cest la lutte entre la passion et la raison, le penchant et la loi,entre la chair et lesprit. Elle roule sur une opposition. Lantagonisme est, eneffet, la loi mme du monde physique et moral. Mais cette opposition doit treleve. Cest la destine des tres qui se ralise incessamment, par ledveloppement et le progrs des existences.

    Or, dans la morale, cet accord entre les puissances de notre tre, qui doit yrtablir la paix et le bonheur, nexiste pas. Elle le propose commue but lavolont libre. Le but et laccomplissement sont distincts. Le devoir est dytendre incessamment et avec effort. Ainsi, sous un rapport, la morale et lartont mme principe et mme but : lharmonie du bien et du bonheur, des acteset de la loi. Mais ce par quoi ils diffrent, cest que, dans la morale, le butnest jamais compltement atteint. Il apparat spar du moyen ; laconsquence est galement spare du principe. Lharmonie du bien et dubonheur doit tre le rsultat des efforts de la vertu. Pour concevoir lidentitdes deux termes, il faut slever un point de vue suprieur qui nest pas celuide la morale. Dans la science galement, la loi apparat distincte duphnomne ; lessence, spare de sa forme. Pour que cette distinctionsefface, il faut aussi un mode de conception qui nest pas celui de la rflexionet de la science.

    Lart, au contraire, nous offre dans une image visible lharmonie ralisedes deux termes de lexistence, de la loi des tres et de leur manifestation, delessence et de la forme, du bien et du bonheur. Le beau, cest lessenceralise, lactivit conforme son but et identifie avec lui ; cest la force quise dploie harmonieusement sous nos yeux, au sein des existences, et quiefface elle-mme les contradictions de sa nature : heureuse, libre, pleine desrnit au milieu mme de la souffrance et de la douleur. Le problme delart est donc distinct du problme moral. Le bien, cest laccord cherch ; lebeau, cest lharmonie ralise.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 31

    Le vritable but de lart est donc de reprsenter le beau, de rvler cetteharmonie. Cest l son unique destination. Tout autre but, la purification,lamlioration morale, ldification, linstruction, sont des accessoires ou desconsquences. La contemplation du beau a pour effet de produire en nous unejouissance calme et pure, incompatible avec les plaisirs grossiers des sens ;elle lve lme au-dessus de la sphre habituelle de ses penses ; elle laprdispose aux rsolutions nobles et aux actions gnreuses, par ltroiteaffinit qui existe entre les trois sentiments et les trois ides du bien, du beauet du divin.

    Dveloppement historique de la vritable ide de lart.

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    Du point de vue lev o ces considrations viennent de nous conduire,nous devons chercher saisir lide mme de lart dans son essence et sancessit interne, en la suivant dans son dveloppement historique.

    Lide du beau et de lart, on la vu, rside dans lunion et lharmonie dedeux termes qui apparaissent la pense comme spars et opposs : lidal etle rel, lide et la forme, etc.

    Cette opposition se manifeste non seulement dans la pense gnrale cheztous les esprits capables de rflchir, mais dans le sein de la philosophieproprement dite1. Cest seulement partir du jour o la philosophie a sursoudre le problme et lever la contradiction quelle a eu une vritableconscience delle-mme. et quelle a en mme temps compris lide de lanature et de lart.

    Ce moment peut tre regard comme marquant une poque derenouvellement pour la. philosophie en gnral, et de renaissance pour lascience de lart. Il y a plus : on peut dire que cest dans cette renaissance quelesthtique comme science a trouv son vritable berceau, et lart la hauteapprciation dont il est devenu lobjet.

    Ce principe, dans sa dtermination la plus gnrale, consiste en ce que lebeau dans lart est reconnu comme un des moyens par lesquels cetteopposition et cette contradiction entre lesprit considr dans son existence

    1 Ainsi le cartsianisme roule sur cette opposition. Note de C Bnard.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 32

    abstraite et absolue et la nature comme constituait le monde des sens et de laconscience, disparat, et est ramene lunit.

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    1 Philosophie de Kant. Cest Kant qui le premier a senti le besoin decette runion, la connue et mme expose, mais dune manire extrieure,sans pouvoir en dvelopper scientifiquement la nature, ni en tablir lesconditions. Le caractre absolu de la raison se trouve dans sa philosophie ;mais comme il retombait dans lopposition du subjectif et de lobjectif, etplaait dailleurs la raison pratique au-dessus de la raison thorique, ce fut luiprincipalement qui rigea lopposition qui clate dans la sphre morale enprincipe suprme de la moralit. Dans limpossibilit de lever cettecontradiction, il ny avait quune chose faire, ctait dexprimer lunion sousla forme des ides subjectives de la raison, ou comme postulat dduire de laraison pratique, sans que leur caractre essentiel puisse tre connu, et que leurralisation soit autre chose quun simple doit tre sajournant linfini. Ainsi,dans la morale, laccomplissement du but des actions reste un simple devoir.Dans le jugement tlologique appliqu aux tres vivants, Kant arrive aucontraire considrer lorganisme vivant de telle sorte que lide, le gnral,renferme en mme temps le particulier, et, comme but, le dtermine. Parconsquent aussi, il dtermine lextrieur, la composition des organes, non parune action qui vient du dehors, mais de lintrieur. De cette manire sontconfondus dans lunit le but et les moyens, lintrieur et lextrieur, legnral et le particulier. Mais ce jugement nexprime toujours quun actesubjectif de la rflexion, et ne fait pas connatre la nature de lobjet en lui-mme. Kant comprend de la mme manire le jugement esthtique. Cejugement ne provient, selon lui, ni de la raison comme facult des idesgnrales, ni de la perception sensible, mais du jeu libre de limagination.Dans cette analyse de la facult de connatre, lobjet nexiste que relativementau sujet et au sentiment de plaisir, ou la jouissance quil prouve.

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    2 Schiller, Winckelmann, Schelling. 1 Cest ce quaperut lespritprofondment philosophique de Schiller. Dj il rclame lunion et laconciliation des deux principes, et tente den donner une explicationscientifique avant que le problme ait t rsolu par la philosophie. Dans sesLettres sur lducation esthtique, Schiller admet que lhomme porte en lui legerme dun homme idal qui est ralis et reprsent par ltat. Il existe deuxmoyens pour lhomme individuel de se rapprocher de lhomme idal :dabord, lorsque ltat considr comme la moralit, la justice, la raisongnrale, absorbe les individualits dans son unit ; ensuite, lorsque lindividuslve jusqu lidal de son espce par son propre perfectionnement. La

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 33

    raison rclame lunit, la conformit lespce ; la nature, au contraire, lapluralit et lindividualit ; et lhomme est la fois sollicit par deux loiscontraires. Dans ce conflit, lducation esthtique doit intervenir pour oprerla conciliation des deux principes. Selon Schiller, elle a pour but de faonneret de polir les penchants et les inclinations, les passions, de manire ce quilsdeviennent raisonnables, et que, dun autre ct, la raison et la libert sortentde leur caractre abstrait, sunissent la nature, la spiritualisent, sy incarnentet y prennent un corps. Le beau est ainsi donn comme le dveloppementsimultan du rationnel et du sensible fondus ensemble et pntrs lun parlautre, union qui constitue en effet la vritable ralit.

    Cette unit du gnral et du particulier, de la libert et de la ncessit, duspirituel et du naturel que Schiller comprenait scientifiquement commelessence de lart, et quil sefforait de faire passer dans la vie relle par lartet lducation esthtique, fut ensuite pose, sous le nom dide, comme leprincipe de toute connaissance et de toute existence. Par l, avec Schelling, lascience sleva son point de vue absolu. Cest alors que lart commena revendiquer sa nature propre et sa dignit. Ds ce moment aussi, sa vritableplace lui fut dfinitivement marque dans la science, quoiquil y et encore unct dfectueux dans la manire de lenvisager. On comprit enfin sa haute etvraie destination.

    Au reste, la contemplation de lidal des anciens avait conduitWinckelmann, par une sorte dinspiration, ouvrir un nouveau sens pourltude de lart, quil arracha aux considrations banales et au principedimitation. Il fit sentir avec force la ncessit de chercher dans les uvresmmes de lart et dans son histoire sa vritable ide. Cependant sesconceptions exercrent peu dinfluence sur la thorie et la connaissancescientifique de lart.

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    3 Lironie. Les Schlegel, Jean-Paul, Solger. Dans le voisinage de cetterenaissance des ides philosophiques, une place distingue appartient auxdeux Schlegel. Comme philosophes, il y a peu de cas en faire. Mais on nepeut nier les services quils ont rendus la science et aux ides nouvelles,comme critiques et comme rudits, par leur spirituelle polmique contre lesvieilles doctrines et le zle avec lequel ils ont fait connatre ou rhabilit desmonuments et des productions de lart jusqualors inconnus ou peu apprcis.Ils ont eu tort de stre laiss entraner trop loin dans cette voie, de stre prisdadmiration pour des uvres mdiocres, davoir os afficher avec unehardiesse effronte leur enthousiasme pour les productions faibles ou demauvais got dun genre vicieux quils ont donn comme le point culminantde lart.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 34

    Cest la faveur de cette direction, et principalement par suite desdoctrines de Fr. Schlegel, quon a vu se dvelopper, sous diffrentes formes,ce quon appelle le principe de lironie. Considr par son ct profond, ceprincipe a sa racine dans la philosophie de Fichte. Fichte pose pour principede toute science et de toute connaissance le moi abstrait, absolument simple,qui exclut toute particularit, toute dtermination, tout lment interne capablede se dvelopper. Dun autre ct, toute ralit nexiste quautant quelle estpose et reconnue par le moi : ce quelle est, elle lest par le moi, qui, parconsquent, peut lanantir.

    Si nous restons dans ces abstractions vides, il faut admettre 1 que rien nade valeur en soi qui nest pas un produit du moi ; 2 que le moi doit resterseigneur et matre absolu en tout et sur tout, dans toutes les sphres delexistence ; 3 que le moi est un individu vivant et actif, et sa vie consiste seraliser lui-mme, se dvelopper. Se dvelopper sous le point de vue de lartet du beau, cest ce quon appelle vivre en artiste. Conformment au principe,je vivrai donc en artiste si toutes mes actions, tout mon extrieur, restent pourmoi un pur semblant, une apparence vaine quil dpend de moi de varier, dechanger et danantir mon gr. En un mot, il ny a ni dans leur but ni dansleur manifestation rien de srieux. Pour les autres, il est vrai, mes actespeuvent avoir quelque chose de srieux, parce quils simaginent que jagissrieusement ; mais ce sont des pauvres esprits borns qui le sens et lacapacit manquent pour comprendre le point de vue lev o je suis plac etpour y atteindre.

    Cette virtuosit dune vie dartiste se conoit comme une sorte de gnialitdivine pour qui tout ce qui existe est une cration vaine laquelle le crateurne sassocie pas, et quil peut anantir comme il la cre. Lindividu qui vitainsi en artiste conserve ses rapports et sa manire de vivre avec sessemblables et ses proches ; mais, comme gnie, il regarde toutes ces relations,et en gnral lensemble des affaires humaines, comme quelque chose deprofondment insignifiant. Il traite tout cela ironiquement.

    La vanit et le nant de toutes choses, le moi except, telle est la premireface de lironie. Mais, de son ct, le moi peut bien ne pas se trouver satisfaitde cette jouissance intime quil puise en lui-mme, et sentir le besoin de sortirde ce vide et de cette solitude que cre autour de lui la concentration en soi-mme. Alors il tombe dans le marasme et cet tat de langueur o lon a vuconduire galement la philosophie de Fichte. Cette impossibilit o estlindividu de se satisfaire au milieu de ce silence du nant qui lenvironne,nosant agir ni se mouvoir de peur de troubler lharmonie intrieure, ce dsirdu rel et de labsolu qui ne peut tre rempli, fait natre le malheur au sein dubonheur, et engendre une sorte de beaut malade dans sa flicit.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 35

    Mais pour que lironie devienne une forme de lart, il faut que lartiste lafasse passer de sa vie dans les uvres de son imagination. Le principe esttoujours le divin sous la forme de lironie, principe en vertu duquel tout ce quiest rput grand et vrai pour lhomme est reprsent comme un pur nant. Ilrsulte de l que le bien, le juste, la morale, le droit, etc., nont rien de srieux,se dtruisent et sanantissent par eux-mmes. Cette forme de lart priseextrieurement se rapproche du comique, mais elle sen distingueessentiellement en ce que celui-ci ne dtruit que ce qui doit tre rellementnul, une fausse apparence, une contradiction, un caprice ou une fantaisieoppose une passion forte, une maxime vraie et universellement reconnue.Il en est tout autrement si la vrit et la moralit se prsentent dans lesindividus comme nayant rien de rel. Cest alors labsence mme ducaractre ; car le vritable caractre suppose une ide essentielle qui serve debut aux actions, avec laquelle lindividu confonde sa propre existence, et danslaquelle il soublie. Si donc lironie est le principe fondamental de lareprsentation, tout ce qui est dpourvu du caractre esthtique est adoptcomme lment intgrant dans les uvres de lart. Cest alors que lon voitparatre ces plates et insignifiantes figures, ces caractres sans fond niconsistance, avec leurs perptuelles contradictions et leurs ternelleslangueurs, et tous ces sentiments qui se pressent et se combattent dans lmehumaine sans pouvoir trouver dissue ni jamais aboutir. De pareillesreprsentations ne peuvent offrir un vritable intrt. De l, du ct delironie, ces plaintes continuelles sur le dfaut de sens et dintelligence de lartou du gnie dans le public, qui ne comprend pas ce quil y a de profond danslironie, cest--dire qui ne sait pas goter toutes ces productions vulgaires ettoutes ces fadaises.

    Pour complter cet aperu historique, il faudrait ajouter cette liste deuxcrivains qui ont admis lironie comme le principe le plus lev de lart,Solger et Louis Tieck. Le mrite du premier, la profondeur de son espritminemment philosophique, font regretter que la mort, en interrompant sestravaux, lait empch de slever jusqu la vritable ide de lart. Quant Louis Tieck, malgr tout son talent et sa renomme comme crivain, il doittre rang comme penseur dans la catgorie de ces braves gens qui en usenttrs familirement avec les termes philosophiques sans en comprendre le senset la porte.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 36

    DIVISION

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    Cette philosophie de lart comprend trois parties :

    La premire a pour objet lide du beau dans lart ou lidal considrdans sa gnralit ;

    La deuxime retrace le dveloppement de lidal dans ses formesparticulires, tel quil se ralise dans lhistoire ses poques successives ;

    La troisime contient le systme des arts particuliers : architecture,sculpture, peinture, musique, posie1.

    1 Voici comment Hegel motive et justifie sa division, troitement lie son systme : Pour comprendre comment de lide de lart sortent les divisions de la science dont il estlobjet, il faut se rappeler que lart renferme deux lments le fond et la forme, lide et lareprsentation sensible, deux termes quil est appel runir dans une harmonieuse unit. Dece principe se dduisent les conditions suivantes : 1 lide doit tre susceptible dtrereprsente, autrement il ny aurait entre les deux termes quune mauvaise liaison ; 2 lidene doit pas tre une pure abstraction, ce qui veut dire que lesprit est dune nature concrte.Ainsi le Dieu des Juifs et des Turcs est un dieu abstrait ; aussi ne se laisse-t-il pas reprsenterpar lart. Le Dieu des Chrtiens, au contraire, est un dieu concret, un vritable esprit dont lanature concrte est exprime par la trinit des personnes dans lunit. 3 Si lide doit treconcrte, la forme doit ltre aussi : leur union est ce prix. Cest par l quelles sont faiteslune pour lautre comme le corps et lme dans lorganisation humaine. Il rsulte de l que laforme est essentielle lide, telle forme telle ide, et que, dans leur rencontre, il ny a riendaccidentel. Lide concrte renferme en elle-mme le moment de sa dtermination et de samanifestation extrieure.

    Maintenant, puisque lart a pour but de reprsenter lide sous une forme sensible, et quecette reprsentation a sa valeur et sa dignit dans laccord et lunit de ses deux termes,lexcellence et la perfection de lart devront dpendre du degr de pntration intime etdunit dans lequel lide et la forme apparaissent comme faites lune pour lautre.

    La plus haute vrit dans lart consiste en ce que lesprit soit parvenu la manire dtrequi convient le mieux lide mme de lesprit : tel est le principe qui sert de base auxdivisions de la science de lart ; car lesprit, avant datteindre la vritable ide de sonessence absolue, doit parcourir une srie graduelle de dveloppements internes qui ont leur

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 37

    principe dans cette ide mme, et ces changements qui soprent dans la nature intime dufond correspond une succession de formes enchanes entre elles par les mmes lois, et par lemoyen desquelles lesprit, comme artiste, se donne la conscience de lui-mme.

    Ce dveloppement de lesprit dans la sphre de lart se prsente son tour sous deuxaspects diffrents : dabord comme dveloppement gnral, en tant que les phases successivesde la pense universelle se manifestent dans le monde de lart ; en second lieu, cedveloppement interne de lart doit se produire et se raliser par des formes sensibles dunenature diffrente. Ces modes particuliers de reprsentation introduisent dans lart une totalitde diffrences essentielles qui constituent les arts particuliers.

    Daprs ces principes, la science de lart renferme trois divisions fondamentales.

    1 Une partie gnrale a pour objet lide gnrale du beau, ou lidal considrsuccessivement dans son rapport avec la nature et dans son rapport avec les productionspropres de lart.

    2 Une premire division particulire doit retracer les diffrences essentielles querenferme en elle-mme lide de lart, et la srie progressive des formes sous lesquelles ellesest dveloppe dans lhistoire.

    3 Une dernire partie embrasse lensemble des formes particulires que revt le beau,lorsquil passe la ralisation sensible, cest--dire le systme des arts considr dansleurs genres et leurs espces.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 38

    PREMIRE PARTIE

    DE LIDE DU BEAU DANS LART OU DE LIDAL

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    PLACE DE LART DANS SON RAPPORT AVEC LA VIE RELLE, AVEC LA RELIGION ET LAPHILOSOPHIE.

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    Avant daborder la question de lidal, nous devons marquer la place delart vis--vis des autres formes gnrales de la pense et de lactivithumaine.

    Si nous jetons un coup dil sur tout ce quembrasse lexistence humaine,nous avons le spectacle des intrts divers qui se partagent notre nature et desobjets destins les satisfaire. Nous remarquons dabord lensemble desbesoins physiques, auxquels correspondent toutes les choses de la viematrielle, et auxquels se rattachent la proprit, lindustrie, le commerce, etc.A un degr plus lev se place le monde du droit : la famille, ltat et tout ceque celui-ci renferme dans son sein. Vient ensuite le sentiment religieux, qui,n dans lintimit de lme individuelle, salimente et se dveloppe au sein dela socit religieuse. Enfin la science soffre nous avec la multiplicit de sesdirections et de ses travaux, embrassant dans ses divisions luniversalit destres. Dans le mme cercle se meut lart, destin satisfaire lintrt quelesprit prend la beaut, dont il lui prsente limage sous des formesdiverses.

    Toutes ces sphres diffrentes de la vie existent ; nous les trouvons autourde nous. Mais la science ne se contente pas du fait : elle se demande quelle estleur ncessit et les rapports qui les unissent.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 39

    La facult la plus leve que lhomme puisse renfermer en lui-mme, nouslappelons dun seul mot, la libert. La libert est la plus haute destination delesprit. Elle consiste en ce que le sujet ne rencontre rien dtranger, rien qui lelimite dans ce qui est en face de lui, mais sy retrouve lui-mme. Il est clairqualors la ncessit et le malheur disparaissent. Le sujet est en harmonie avecle monde et se satisfait en lui. L expire toute opposition, toute contradiction.Mais cette libert est insparable de la raison en gnral, de la moralit danslaction, et de la vrit dans la pense. Dans la vie relle, lhomme essaiedabord de dtruire lopposition qui est en lui par la satisfaction de ses besoinsphysiques. Mais tout dans ces jouissances est relatif, born, fini. Il cherchedonc ailleurs, dans le domaine de lesprit, se procurer le bonheur et la libertpar la science et laction. Par la science, en effet, il saffranchit de la nature, selapproprie et la soumet sa pense. Il devient libre par lactivit pratique enralisant dans la socit civile la raison et la loi avec lesquelles sa volontsidentifie, loin dtre asservie par elles. Nanmoins, quoique, dans le mondedu droit, la libert soit reconnue et respecte, son ct relatif, exclusif et bornest partout manifeste ; partout elle rencontre des limites. Lhomme alors,enferm de toutes parts dans le fini et aspirant en sortir, tourne ses regardsvers une sphre suprieure plus pure et plus vraie, o toutes les oppositions etles contradictions du fini disparaissent, o la libert, se dployant sansobstacles et sans limites, atteigne son but suprme. Telle est la rgion du vraiabsolu dans le sein duquel la libert et la ncessit, lesprit et la nature, lascience et son objet, la loi et le penchant, en un mot, tous les contrairessabsorbent et se concilient. Slever par la pense pure lintelligence decette unit qui est la vrit mme, tel est le but de la philosophie.

    Par la religion aussi, lhomme arrive la conscience de cette harmonie etde cette identit qui constituent sa propre essence et celle de la nature ; il laconoit sous la forme de la puissance suprme qui domine le fini, et parlaquelle ce qui est divis et oppos est ramen lunit absolue.

    Lart, qui soccupe galement du vrai comme tant lobjet absolu de laconscience, appartient aussi la sphre absolue de lesprit. A ce titre, il seplace dans le sens rigoureux du terme sur le mme niveau que la religion et laphilosophie ; car elle aussi, la philosophie, na dautre objet que Dieu ; elle estessentiellement une thologie rationnelle. Cest le culte perptuel de ladivinit sous la forme du vrai

    Semblables pour le fond et lidentit de leur objet, les trois sphres delesprit absolu se distinguent par la forme sous laquelle elles le rvlent laconscience.

    La diffrence de ces trois formes repose sur lide mme de lespritabsolu. Lesprit, dans sa vrit, nest pas un tre abstrait spar de la ralitextrieure, mais renferm dans le fini qui contient son essence, se saisit lui-

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 40

    mme et, par l, devient lui-mme absolu. Le premier mode de manifestationpar lequel labsolu se saisit lui-mme est la perception sensible ; le second, lareprsentation interne dans la conscience ; enfin le troisime, la pense libre.

    1 La reprsentation sensible appartient lart qui rvle la vrit dansune forme individuelle. Cette image renferme sans doute un sens profond,mais sans avoir pour but de faire comprendre lide dans son caractregnral ; car cette unit de lide et de la forme sensible constitue prcismentlessence du beau et des crations de lart qui le manifestent, et cela mmedans la posie, lart intellectuel, spirituel par excellence.

    Si lon accorde ainsi lart la haute mission de reprsenter le vrai dans uneimage sensible, il ne faut pas soutenir quil na pas son but en lui-mme. Lareligion le prend son service, lorsquelle veut rvler aux sens et limagination la vrit religieuse. Mais cest prcisment lorsque lart estarriv son plus haut degr de dveloppement et de perfection quil rencontreainsi dans le domaine de la reprsentation sensible le mode dexpression leplus convenable pour lexposition de la vrit. Cest ainsi que sest accomplielalliance et lidentit de la religion et de lart en Grce. Chez les Grecs, lartfut la forme la plus leve sous laquelle la divinit, et en gnral la vrit futrvle au peuple. Mais une autre priode du dveloppement de laconscience religieuse, lorsque lide fut devenue moins accessible auxreprsentations de lart, le champ de celui-ci fut restreint sous ce rapport.

    Telle est la vritable place de lart comme destin satisfaire le besoin leplus lev de lesprit.

    Mais si lart slve au-dessus de la nature et de la vie commune, il y acependant quelque chose au-dessus de lui, un cercle qui le dpasse dans lareprsentation de labsolu. De bonne heure, la pense a protest contre lesreprsentations sensibles de la divinit par lart. Sans parler des Juifs et desMahomtans, chez les Grecs mmes Platon condamne les dieux dHomre etdHsiode. En gnral, dans le dveloppement de chaque peuple, il arrive unmoment o lart ne suffit plus. Aprs la priode de lart chrtien, sipuissamment favoris par lglise, vient la Rforme, qui enlve lareprsentation religieuse limage sensible pour ramener la pense lamditation intrieure. Lesprit est possd du besoin de se satisfaire en lui-mme, de se retirer chez lui, dans lintimit de la conscience comme dans levritable sanctuaire de la vrit. Cest pour cela quil y a quelque choseaprs lart. Il est permis desprer que lart est destin slever et seperfectionner encore. Mais en lui-mme il a cess de rpondre au besoin leplus profond de lesprit. Nous pouvons bien trouver toujours admirables lesdivinits grecques, voir Dieu le pre, le Christ et Marie dignementreprsents ; mais nous ne plions plus les genoux.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 41

    Immdiatement au-dessus du domaine de lart se place la religion, quimanifeste labsolu la conscience humaine, non plus par la reprsentationextrieure, mais par la reprsentation interne, par la mditation. La mditationtransporte au fond du cur, au foyer de lme, ce que lart fait contempler lextrieur. Elle est le culte de la socit religieuse dans sa forme la plusintime, la plus subjective et la plus vraie.

    Enfin la troisime forme de lesprit absolu, cest la philosophie ou laraison libre, dont le propre est de concevoir, de comprendre par lintelligenceseule ce qui ailleurs est donn comme sentiment ou comme reprsentationsensible. Ici se trouvent runis les deux cts de lart et de la religion,lobjectivit et la subjectivit, mais transforms, purifis et parvenus cedegr suprme o lobjet et le sujet se confondent, et o la pense le saisitsous la forme de la pense.

    DIVISION

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    La premire partie, qui traite de lide du beau dans lart, se divise elle-mme en trois parties correspondant aux trois degrs que parcourt lide pourarriver son dveloppement complet.

    La premire a pour objet la notion ou lide abstraite du beau en gnral ;

    La deuxime, le beau dans la nature ;

    La troisime, lidal, ou le beau ralis par les uvres de lart.

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  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 42

    CHAPITRE PREMIER

    DE LIDE DU BEAU EN GNRAL1

    1 Lide ; 2 la ralisation de lide ; 3 lide du beau.

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    I. Nous appelons le beau lide du beau. Le beau doit donc tre conucomme ide et en mme temps comme lide sous une forme particulire,comme lidal.

    Le beau, avons-nous dit, cest lide, non lide abstraite, antrieure samanifestation ou non ralise ; cest lide concrte ou ralise, insparable dela forme, comme celle-ci lest du principe qui apparat en elle. Encore moinsfaut-il voir dans lide une pure gnralit, ou une collection de qualitsextraites des objets rels. Lide, cest le fond, lessence mme de touteexistence, le type, lunit relle et vivante dont les objets visibles ne sont quela ralisation extrieure. Aussi la vritable ide, lide concrte, est celle quirunit la totalit de ses lments dvelopps et manifests par lensemble destres. Lide, en un mot, est un tout, lharmonieuse unit de cet ensemble

    1 Hegel, on la vu (Introd., III), renvoie lEncyclopdie des sciences philosophiques la

    question proprement dite du beau, ou ce quil appelle la dduction scientifique de son ide.Linsuffisance de ce chapitre nen a pas moins t avec raison signale par la critique. Aprsavoir combattu lopinion de ceux qui bannissent toute ide de la considration des uvresdart et veulent quon se borne aux impressions quelles produisent sur lme du spectateur,Hegel expose brivement sa thorie de lide, base de tout son systme. Mais cet expos de lathorie heglienne, qui napprend rien qui la connat, reste ici peu prs inintelligible aulecteur qui ny est pas initi. Aussi nous nen donnons que le rsultat. Quant lide mme dubeau, ses caractres, aux objets qui sy rattachent, tels que le sublime, la grce, etc., lelaconisme on le silence de lauteur laisse, dans son esthtique, une lacune que ses successeurs(Weisze, Vischer, etc.) ont cherch combler. Nous rappellerons les endroits o ils sontincidemment traits : 1 la distinction du beau et du bien, dj marque dans lintroduction(Introd., III, III), lest plus nettement larticle du beau dans la nature (infra). Avec Kant,Hegel exclut du beau la conception dune fin (finalit interne ou externe) qui est lacaractristique de bien comme de lutile ; 2 sur le SUBLIME, voyez symbolique du sublime, 2partie ; 3 sur le PATHTIQUE, 1e partie, dtermination de lidal propos des personnages etdes caractres, et 3e partie, Posie dramatique ; 4 sur la GRCE : les styles de lart, 3e partie ; 5 sur le RIDICULE et le COMIQUE de la Comdie, 3e partie ; 6 quant lHUMOUR, dont Hegelfut plusieurs reprises un critique remarquable, outre ce qui dans lintroduction a trait lironie (Introd., IV, 3), voyez la fin de la 1e et de la 2e partie. Note de C. B.

  • Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthtique, tome premier (1835, posth.) 43

    universel qui se dveloppe ternellement dans la nature et dans le mondemoral ou de lesprit.

    Cest ainsi seulement que lide est vrit et toute vrit.

    Tout ce qui existe na donc de vrit quautant quil est lide passe ltat dexistence ; car lide est la vritable et absolue ralit. Tout ce quiapparat comme rel aux sens et la conscience nest pas vrai parce quil estrel, mais parce quil correspond lide, ralise lide. Autrement le rel estune pure apparence.