Economie et philosophie chez Adam Smith - Sens Publicsens- · PDF file qu'Adam Smith, qu'il a...

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    Économie et philosophie chez Adam Smith

    JEAN-FRANÇOIS SICARD

    Contact : [email protected]

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  • JEAN-FRANÇOIS SICARD Économie et philosophie chez Adam Smith

    Sommaire

    Introduction……………………….......….…...……………………………….............................................3

    Chapitre 1. Économie politique et philosophie morale...............................................10

    Chapitre 2. Économie et politique….....................................................….....….........….30

    Chapitre 3. Économie politique et philosophie de l'histoire.......................................51

    Conclusion.......................................................................................................................65

    Bibliographie...................................................................................................................70

    Publication de l'article en ligne : 2006/12 http://www.sens-public.org/article.php3?id_article=281

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  • JEAN-FRANÇOIS SICARD Économie et philosophie chez Adam Smith

    Introduction

    C'est en vain que l'on chercherait un acte de naissance de l’économie politique : il ne peut

    manquer de varier, d'une part selon la nature et l'extension accordée au concept d’économie

    politique, d'autre part selon les différentes écoles de la pensée économique. Sans prétendre

    trouver dans une œuvre précise une origine déterminée de l'économie politique, on peut avancer

    cependant que, dans le cours du 18e siècle, les préoccupations économiques ont changé de

    statut. La science économique conquiert son autonomie en renversant le rapport qui

    l'assujettissait à la théorie politique : elle renouvelle la position du problème moral qui entravait

    son développement ; elle accède enfin à une « dignité » philosophique nouvelle. Pour saisir cette

    mutation, il convient de revenir quelque peu en arrière, afin d'analyser la problématique vis-à-vis

    de laquelle, vers le milieu du 18e siècle, s'est effectuée une rupture décisive. Au 17e siècle et

    encore au début du 18e siècle, l’économie politique – l'expression apparaît chez Montchrestien dès

    1615 – reste essentiellement subordonnée et dépendante. Elle n'a pas d'autonomie réelle, d'objet

    propre, en ce sens que ses fins sont les fins de l'État. C'est moins d'économie politique que de

    politique économique qu'il s'agit : l'analyse du réel économique se présente comme un détour

    nécessaire en vue d'isoler des moyens propres à augmenter la puissance de l'État.

    Certes, les mercantilistes refusent la formule de Machiavel selon laquelle « dans un

    gouvernement bien organisé, l'État doit être riche et les citoyens pauvres »1 : ils défendent, au

    contraire, l'enrichissement des citoyens. Montchrestien écrit :

    « Le bonheur des hommes, pour en parler à notre mode, consiste principalement

    en la richesse, et la richesse dans le travail. »2

    Cette valorisation de la richesse, corrélative d'une apologie du travail (« L'homme, écrit-il

    encore, est né pour vivre en continuel exercice et occupation »3) marque un renversement des

    perspectives médiévales : l'économique, après le politique, secoue la tutelle de la théologie. Dans

    cette redéfinition des valeurs sociales, on peut remarquer l'émergence du commerce : le

    marchand, affirme Montchrestien, est au corps social ce que le cerveau est à l'individu : et le

    commerce est la véritable fin de la vie sociale, puisque les arts travaillent pour lui :

    « Comme les philosophes disent que la fin est la cause des causes, le commerce

    est en quelque façon le but principal des divers arts, qui ne travaillent que pour

    1 Discours sur la première décade de Tite-Live. 2 Traité de l’économie politique, p. 99. 3 Op. cit., p. 21.

    Publication de l'article en ligne : 2006/12 http://www.sens-public.org/article.php3?id_article=281

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    autrui par son moyen : d'où il s'ensuit qu'il a quelque chose de plus exquis (…)

    que les arts mêmes, tant à raison qu'ils s'emploient pour lui que pour autant que

    la fin n'est pas seulement le dernier point de la chose, mais le meilleur. »4

    Cependant, cet éloge de l'enrichissement, du commerce, du travail ne doit pas tromper : si le

    commerce est la fin des arts, et la richesse la fin de l'homme, ils ne sont pas les fins dernières de

    l'économie politique. Si les mercantilistes défendent l'enrichissement des citoyens, c'est parce qu'il

    accroît la puissance de l'État : l'économie reste un instrument de la politique. D'autant que,

    réciproquement, l'enrichissement n'est possible que par les interventions rationnelles de l'État,

    dont la détermination constitue alors l'« objet » de l'économie politique. On en a l'illustration en

    examinant les deux principales thèses mercantilistes : les thèses démographiques et les thèses

    monétaires. Les mercantilistes justifient leur populationnisme par l'intérêt même de l'État : pour

    John Hales5 l'augmentation de la population, et sa mise au travail, auraient certes pour effet

    d'enrichir la « classe marchande » et « les manufacturiers », mais surtout elles permettraient au

    royaume de disposer d'une armée nombreuse et de rester en état de paix civile6. D'autre part, les

    mercantilistes sont favorables au développement de la masse monétaire intérieure. L'abondance

    de monnaie apparaît certes comme la condition de l'extension de l'aire commerciale : mais

    surtout, elle permet à l'État de constituer des réserves monétaires pour soutenir sa politique

    extérieure. Hales écrit :

    « Si Sa Grâce avait besoin en temps de guerre d'un trésor destiné à payer les

    armures, les armes, les agrès des navires, les canons et l'artillerie dont on use

    pendant les hostilités, elle ne pourrait, en aucune façon, tirer de ses sujets les

    moyens de paiement nécessaires. (…) Et c'est pourquoi la monnaie et les trésors

    sont appelés par les sages nervi bellorum (…). »7

    La richesse des citoyens s'obtient donc par les moyens mêmes qui assurent la puissance de

    l'État, et c'est ce qui la légitime. On voit que si les mercantilistes refusent la formule de Machiavel,

    ils se placent sur le même terrain que lui, c'est-à-dire du point de vue de l'intérêt de l'État, dont

    les interventions s'avèrent, d'autre part, à la fois nécessaires et décisives8.

    Il faudra attendre le milieu du 18e siècle pour que cette secondarité de l'économique à

    l'intérieur du discours économique lui-même soit renversée, ou plus exactement pour que ce

    renversement soit mené jusqu'au bout. Certes, au début du siècle apparaissent les premières 4 Op. cit., p. 137. 5 Discours sur la prospérité publique de ce royaume d’Angleterre. 6 Op. cit., p. 137. L’argument est repris par Montchrestien, Traité…, pp. 99-100. 7 Hales, John, op. cit., p. 131. 8 Conquête des colonies, augmentation de la population, élévation de barrières commerciales, développement de la masse monétaire : ces propositions n'ont de sens que par l'intervention de l'État, même si elles possèdent une dynamique propre.

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    critiques du mercantilisme. Mais lorsque Cantillon montre les limites de l'enrichissement par le

    commerce, il conclut non pas à la possibilité d'un libéralisme qui possèderait en lui-même le

    principe de son développement, mais à un pessimisme économique9. Boisguillebert va beaucoup

    dans le sens de la formation du « système » libéral. Il critique l'assimilation mercantiliste de la

    richesse privée et de la richesse publique : les impôts indirects, les douanes intérieures et

    extérieures, assurent la puissance financière de l'État, mais, en limitant la consommation, ils

    laissent l'économie exsangue : seule la liberté des marchés peut donc permettre d'atteindre le plus

    haut degré de prospérité du royaume10. Boisguillebert fonde cette analyse, dans sa Dissertation

    sur la nature des richesses, sur l'idée que la création des richesses dépend de la formation de

    « prix normaux », résultant « de l'équilibre du vendeur et de l'acheteur », auquel « l'un et l'autre

    sont également forcés de se soumettre ». De plus, il développe l'idée que cet équilibre des prix

    traduit une autre réalité fondamentale : l'interdépendance des diverses professions, qui se servent

    mutuellement du débouché pour