Deleuze - Foucault Lectures

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Foucault - Les formations historiques

Foucault - Les formations historiques. anne universitaire 1985-1986. Cours de Gilles Deleuze du 22/12/1985 - 1 Transcription: Annabelle Dufourcq (avec laide du College of Liberal Arts, Purdue University)

46minutes 37

Une version a paru dans 10/18. Je signale que cette dition est abrge. De quoi est-ce quil sagit dans Lhistoire de la folie? Il sagit de deux choses. Vaut mieux attendre. Ouais. Ouais! Ah.

Il sagit de quoi? Il sagit pour Foucault de savoir comment sest form un mode, mais un mode de quoi? Mettons, pour le moment - quitte avoir ensuite des surprises - un mode denfermement des fous; Dans quoi? Dans ce quon appelle, lpoque, lhpital gnral ou les maisons de corrections. Et cet enfermement des fous, ou cette constitution dun hpital gnral qui comprend, entre autres les fous, apparat au XVIIme sicle, cest--dire lge classique. Et, paralllement, o en est la mdecine? Quelle mdecine? La mdecine, est-ce que je peux dire la psychiatrie? Evidemment pas, la psychiatrienexiste pas, elle nexiste pas comme discipline. Et lon nous parle ou de maladie des nerfs ou de maladie des humeurs ou de maladie de la tte. Il ny a aucune raison de dire: cest la prfiguration de la psychiatrie. Cest une branche de la mdecine au XVIIme sicle. Et puis, ce que Foucault tudie, cest comment a volu lhpital gnral et lasile et la mdecine aussi, de telle manire que, la fin du XVIIIme et au dbut du XIXme sicle se produit, ce quon prsente souvent comme une espce de libration des fous, savoir: faire tomber les chanes. Et de quoi il sagit dans cette libration apparente? Voil en gros, mais vraiment superficiellement, voil les grandes rubriques de Lhistoire de la folie. 1963: un livre sur un pote, sur un pote du dbut du XXme: Raymond Roussel. Raymond Roussel. De quoi sagit-il? Il sagit dune uvre en apparence insoliteUUSERBizarre, unusual, out of the ordinary, quirky et cette uvre insolite, elle semble sancrer ou elle semble envelopper ce que Roussel appelle lui-mme un procd de langage, procd de langage que Roussel essaie dexpliquer dans un livre intitul "Comment jai crit certains de mes livres", et o il donne lexemple suivant: voici deux propositions, Les bandes du vieux billard et les bandes du vieux pillard. Entre les deux propositionstoute une histoire insolite va se drouler. Et, dans le courant de son analyse, on saperoit vite que Foucault attache une importance essentielle un thme qui est trs frquent chez Roussel et qui est celui du double et de la doublure. Le double ou la doublure.

Voil. Je caractrise ainsi, aussi superficiellement que ce soit les... ces livres de Foucault pour que ceux qui nen ont pas lu puissent choisir celui quils prendront, puisquencore une fois, je vous conseille vivement de prendre un livre, si vous nen avez pas lu. Pour ceux qui sintresserait cet aspect, lanalyse de la posie de Roussel par exemple et du thme du double, ceux-l, vous pourriez joindre une prface ultrieure de Foucault un autre inventeur de langage insolite, cette fois il sagit dune prface quil a fait la rdition dun livre bizarre, Jean-Pierre Brisset, auteur galement du dbut du XXme sicle, inventeur du langage et dune interprtation du langage trs trs bizarre, livre intitul "Grammaire logique", la Grammaire logique de Brisset. Foucault le prface..., Edition Tchou, Foucault le prface et revient sur Roussel et essaie danalyser ce quil prsente comme des procdsABAysegulConduct, behavior, manner, method, process, way of doing. de langage. Il considre trois, trois procds de langage la frontire dune littrature insolite et de ce quil appelle, de ce que Foucault appelle une incertaine folie, cest--dire: est-il fou, est-il pas fou? Les trois procds, cest le procd de Roussel, dont il reprend lanalyse, le procd de Brisset, quil analyse, et le procd dun amricain, l, tout fait actuel, dun amricain contemporain qui sappelle Wolfson et qui stait invent un traitement spcial du langage. Voil. Donc Raymond Roussel, cest 1963.

La mme anne Foucault publiait, en 1963, "Naissance de la clinique", aux Presses universitaires de France. Et "Naissance de la clinique", cest quoi? Cest la considration de deux choses. Comment les maladies se groupent en symptmes et, en mme temps, quels noncs mdicaux, ces symptmes renvoient? Ceci considr sur deux priodes, XVIIIme et XIXme sicles, XVIIIme et dbut XIXme, la priode de la clinique, la naissance de la clinique. Vous voyez que le thme des lieux est constamment prsent dans luvre de Foucault. Lasile, lhpital gnral, la clinique et, ensuite, lanatomie pathologique.

1966, Gallimard, "Les mots et les choses". Il sagit de quoi dans "Les mots et les choses"? Est-ce quil sagit des mots et des choses? Peut-tre, On verra tout a. Et il sagit, plutt, dune analyse trs pousseABAysegulAdvanced de la reprsentation lge classique, cest--dire au XVIIme et au XVIIIme sicles. Puis comment, la fin du XVIIIme et au XIXme sicle, la prsentation est soumiseABAysegulsubdue, defeat, submit, (subject to) une critique do vont se dgagerABAysegulclear, open, remove, unblock des puissances hors-reprsentation qui seront la vie, le travail et le langage. a cest 66.

1969: "Larchologie du savoir". Larchologie du savoir, cest une thorie des noncsABAysegulifade dedim. bunu nszde filan aklamak lazm. ya da yanna parantez iinde expressionla farkl olduunu anlatmak iin enonceyi koymak lazm. et cest la grande thorie des noncs chez Foucault, une fois dit que Foucault donne au mot nonc un sens et un statut que personne ne lui avait donns auparavant.

Avec Larchologie du savoir, senchane bien "Lordre du discours" de 1971, chez Gallimard aussi. Mais en 1971 galement, avait paru un article sur Nietzsche dont on aura beaucoup soccuper sous le titre Nietzsche, la gnalogie de lhistoire, qui a paru dans un recueil collectif: hommage Jean Hippolyte aux PUF.

En 1973 avait paru, dans une petite maison ddition, Fata morgana, un texte trs curieux de Foucault qui irait bien... que vous pourriez grouper avec Roussel et Brisset et qui est, cette fois-ci, un commentaire sur un peintre, Magritte et qui parat sous le titre Ceci nest pas une pipe. Pourquoi? Parce que "Ceci nest pas une pipe"tait le titre dun tableau de Magritte. Et ce quil y a de curieux, cest que le tableau de Magritte se contentait de reprsenter une pipe, trs bien dessine, et, dune criture applique, en dessous, il y avait: Ceci nest pas une pipe, ctait le titre du tableau. Comment un tableau reprsentant une pure et simple pipe en toute clart peut-il sintituler "Ceci nest pas une pipe"? Bon, a intresse beaucoup Foucault. Pourquoi? Parce que vous comprenez que..., sans doute vous pouvez pressentir quil y a le problme dun rapport entre un dessin et un nonc. Quel rapport y a-t-il entre un dessin et un nonc? Il faut croire que le rapport est complexe, puisque lnonc qui dsigne la pipe dessine tourne immdiatement en Ceci nest pas et non pas en ceci est. Quest-ce qui se passe dans cette tournure?

1975, "Surveiller et punir". L encore il sagit dun lieu: la prison. Et non plus lasile. En effet il est trs frappant que, 14 ans de distance, "Surveiller et punir" soit construit dune manire comparable "Lhistoire de la folie". Dans "Lhistoire de la folie", il sagissait dun lieu, lasile ou lhpital gnral et dun ensemble dnoncs mdicaux. Dans "Surveiller et punir", il sagit dun lieu: la prison, comment nat la prison? Comment se forme la prison? Comment simpose un rgime qui est le rgime de la prison? Et, en mme temps, tude dun rgime dnoncs, les noncs de droit pnal. A quelle poque? Au XVIIIme sicle. Donc ctait de 75.

1976, apparat le premier tome ABAysegulvolumede lentreprise o Foucault se lance, partir de ce moment-l, Lhistoire de la sexualit. Et dont ABAysegulof whichil a une certaine conception en 76, quand il publie le premier tome de cette histoire sous le titre: "La volont de savoir". Cest donc 76, a. On doit constater ABAysegulnotice, observeque, l-dessus, alors que, si vous avez suivi les dates, le rythme de Foucault est assez rgulier, il y a un grand silence. Un grand et long silence. Puisque le tome II de Lhistoire de la sexualit ne paratra quen 1984. Foucault na pas cach, il a dit formellement, quil avait t amen remanier ABAysegulrework, reform, reorganizeson premier plan, il avait trouv quelque chose qui entranait un remaniement total. Quest-ce quil sest pass dans ces annes de silence? Quest-ce quil avait trouv? Comment il a remani son projet?

En tout cas, cest en 84 que paraissent deux tomes suivants, "Lusage des plaisirs", o il sexplique sur le remaniement du projet de Lhistoire de la sexualit et pourquoi il a t amen ce remaniement, et le tome III. Le tome II: "Lusage des plaisirs", 84 et, la mme anne, "Le souci de soi", 84 galement. Bien, on aura se dbrouiller ABAysegulhandle, manage, get by, sort things outdans tout a.

Il faut signaler, parce quon aura rflchir, hein, sur ce point que Foucault a dtruit des manuscrits dj trs entams. Notamment il y a un Manet ou plutt il y avait un Manet, un livre sur Manet. a nous importe puisque "Ceci nest pas une pipe" est un livre sur Magritte et qui comprend quelques pages extrmement intressantes, on le verra, sur Paul Klee. "Les mots et les choses" commence par une description clbre qui fait partie des pages les plus connues de Foucault qui est la description dun tableau de Vlasquez, "Les Mnines ou les suivantes". Donc quil y ait exist ou quil ait fait un manuscrit dj trs long sur Manet doit nous intresser puisquon sera peut-tre amen se demander: quest-ce quil pouvait bien y avoir dans ce manuscrit? Et, le fait est que, ce manuscrit, il semble bien que ce manuscrit ait t dtruit, que Foucault ait dtruit ce manuscrit la fin de sa vie. Dautre part, je crois que le testament est formel et exclut toute publication duvre posthume. Ce qui, pour nous, a de la consquence, puisque le moment o il a arrt la publication de "Lhistoire de la sexualit" nempchait pas quil y avait un quatrime tome sous le titre "Les aveux de la chair", qui envisageait les Pres de lEglise et la priode de la formation du christianisme quant la formation de la sexualit, donc un moment essentiel, un moment fondamental et que ce livre, jusqu maintenant, semble... semble ne pas devoir tre dit, sil est vrai que le testament porte cette injonction dfinitive. Voil.

Alors, en fonction de a, tout a je lai dit uniquement pour que, encore une fois, si vous navez pas lu du Foucault, vous voyiez dans quelle direction vous orienter. Moi, ce que je souhaiterais, cest que certains dentre vous prennent "Surveiller et punir", mais si vous ne connaissez pas du tout Foucault, ou trs peu, il vaut mieux prendre un livre compltement que sauter dun livre un autre. Voil. L-dessus, ben on va commencer, mais quelle heure est-il? Lucien Gouty: dix heures moins le quart. Deleuze: dix heures moins le quart, alors, si a vous ennuie pas, on va attendre 10 heures. Parce que jai peur que... Coupure

..qui ne peuvent arriver que vers 10 heures moins le quart, 10 heures. Nanmoins je serai l quand mme, je serai l 9h. Et je voudrais que ceux qui peuvent y soient aussi, ou, du moins, ceux qui ont me voir. Je veux dire que de neuf heures dix heures moins le quart, ce serait le moment o vous travailleriez le plus, cest--dire o, sur ce quon aurait fait la dernire fois, on pourrait, pour ceux qui auraient des questions poser, on pourrait faire des dveloppements, on pourrait revenir sur tel point etc. Et puis dix heures moins le quart, dix heures, javancerais. Vous comprenez? Donc, je rpte, que ce soit bien clair. Moi, je serai l 9h. Trs bien, vous pourriez tre cinq ou dix ou quinze, euh... Avec ceux-l on reviendrait sur la sance davant. Et on dvelopperait ce qui devrait tre dvelopp ou bien ceux qui auraient me poser des questions ou dire quelque chose, tout a, ou dire: non a va pas, il faut revenir l-dessus. Et puis dix heures moins le quart, partir de dix heures moins le quart, on ferait la nouvelle sance jusque vers une heure. Voil et, comme a, on progresserait et, chaque semaine, on reviendrait sur... un petit moment sur... Voil. Ahh! a a lair de vous abattre! Oh ben coutez, on commence. On commence.

Alors je voudrais bien marquer les dcoupages. Aujourdhui je voudrais commencer par une espce de ttonnement. Je vous lance un appel. Cet appel, a consiste faire confiance lauteur que vous tudiez. Mais quest-ce que signifie faire confiance un auteur? a veut dire, a veut dire la mme chose que ttonner, que procder par une espce de ttonnement. Avant de bien comprendre le problme que pose quelquun ou les problmes que pose quelquun, il faut beaucoup..., je sais pas quoi, il faut beaucoup ruminer. Il faut beaucoup grouper, regrouper, il faut euh... les notions quil est en train dinventer. Il faut faire taire en soi, tout prix les voix de lobjection. Les voix de lobjection, cest celles qui diraient trop vite: "oh, mais, l, il y a quelque chose qui ne va pas". Et faire confiance lauteur, cest se dire, ne parlons pas trop vite, laisser... euh... il faut le laisser parler. Il faut le laisser parler, lui. Mais, tout a, a consiste... avant de savoir le sens quil donne aux mots, il faut faire une espce danalyse de frquence. Etre sensible aux frquences de mots. Etre sensible son style mme. Etre sensible ses obsessions lui. Aujourdhui, je voudrais bien diviser, pour que ce soit clair, parce que, a, cest pas simple... en effet cest pas simple la pense de Foucault, pourquoi? Parce que je crois que cest une pense qui invente des coordonnes, cest une pense qui se dveloppe daprs des axes.

Et il y a un de ces axes, et mon avis, cest le premier, cest le premier que Foucault dveloppe dans son uvre et, ce premier axe, il lappellera" larchologie". Et, larchologie, cest la discipline des archives. Seulement, quest-ce que Foucault appelle une archive? Il essaiera de le dire dans un livre prcis, "Larchologie du savoir", mais, nous, on ne cherche pas prendre la lettre tout de suite, quest-ce que... On va pas... On va se dire, presque: mais, voyons, a tourne autour de quoi? Toute la premire priode de Foucault, presque, je dirais, de Lhistoire de la folie "Surveiller et punir", a tourne autour de quoi? Ce autour de quoi a tourne, nous permettrait peut-tre de dfinir larchive. Et il ny a pas de doute que larchive a quelque chose voir avec lhistoire. Larchive a pour objet la formation historique. Les archives renvoient des formations historiques. a ne nous avance pas, premire vue on tourne..., vous comprenez, cest a que je veux faire aujourdhui, on tourne dans des mots. Bien, larchive renvoie des formations historiques. Larchive est toujours larchive dune formation. a ne nous dit pas du tout: quest-ce quune formation historique? ni quest-ce quune archive? Et voil que Foucault nous dit, dans "Lusage des plaisirs", livre donc trs tardif, voil que Foucault nous dit: "mes livres ont t des tudes dhistoire, mais non pas un travail dhistorien". Etudes dhistoire et non travail dhistorien. Tout le monde sait que Foucault a un rapport trs troit avec les tenants ABAysegultakipilerde ce quon a appel la nouvelle histoire, en gros, les lves de Braudel, lEcole des annalesABAysegulAnnales Okulu, mais un rapport peut tre trs complexe. Il nous dit formellement: je ne suis pas historien. Il nous dit formellement: je suis et je reste philosophe. Et pourtant, toute une partie de son uvre considre les formations historiques. Il nous redit: daccord, ce sont des tudes dhistoire, ce nest pas un travail dhistorien. Quest-ce quil veut dire? Il prcise un peu. Il prcise un peu lorsquil dit: nattendez pas de moi, toujours dans Lusage des plaisirs, nattendez pas de moi une histoire des comportements ni des mentalits. L, lallusion est claire. Il est vrai que lEcole des annales, au moins en partie, nous propose une histoire des comportements ABAyseguldavranlaret des mentalitsABAysegulzihniyetler. Exemple: quest-ce que cest une histoire de comportements? L aussi on tourne autour de signes trs gros, trs sommaire. Je me dis, je pense un livre dhistoire trs trs intressant: "Comment on meurt en Anjou au XVIIme sicle, au XVIIIme sicle". Comment on meurt en Anjou? On peut pas dire mieux: a cest une histoire de comportement, je peux faire lhistoire dun comportement, comportement de la mort. Je pourrais faire aussi: comment on nat. Comment on nat en Picardie tel moment. Vous voyez bien que a mobilise des archives. Or Foucault nous dit: je ne fais pas une histoire des comportements. On peut concevoir une histoire de linstinct maternel, a a t fait. Bref, le domaine dune histoire des comportements est infini. Comment on mange? Comment on meurt? Comment on se marie? Comment on nat? Comment on lve ses enfants? Comment on accouche? Etc. etc. et a peut tre tantt une histoire des comportements, tantt une histoire des mentalits. Et je crois que beaucoup de gens ont pris luvre de Foucault ses dbuts comme de ce type. Cest pourquoi on la tant rapproche de la nouvelle histoire. Or Foucault nous dit formellement: non, jai rien faire avec a. Cest pas du tout quil nous dise que cest pas intressant, il dit que a nest pas son problme. Et pourquoi cest pas son problme? Quest-ce qui lintresse alors? Tout dun coup on a une lumire. On a une lumire si vous avez lu un peu de Foucault ou mme, plus forte raison, beaucoup. Ce qui lintresse, cest, non pas les comportements, mais quoi? Voir. Voir. a tourne toujours autour de voir, les histoires de Foucault. Vous me direz: mais, voir, mais quest-ce que cest? Il ny a qu lajouter aux comportements. Il y a des comportements visuels. Non, pas pour Foucault. L, il va falloir attendre, a va tre trs compliqu. Mais, voir, pour lui, cest dun autre ordre que le comportement. Et quest-ce qui lintresse encore? Parler. Parler. Bien. Et parler, on peut toujours dire: parler traduit une mentalit? Ben non, pour Foucault. Cest mme linverse. Voir - et il faut dj se faire cette ide, mais a va pas tre facile - voir nest pas un comportement parmi les autres, cest la condition de tout comportement une poque. Parler nest pas une expression de la mentalit, cest une condition de la mentalit une poque. Bien. En dautres termes, en nous parlant de voir et de parler, Foucault prtend dborder une histoire des comportements et des mentalits pour slever aux conditions des comportements historiques et des mentalits historiques. Quest-ce qui peut justifier une telle ambition? Ce sera nous dessayer de le trouver. On a juste limpression que cest ainsi. Foucault ne traite pas voir et parler comme des variables de comportements ou de mentalits, il les traite comme des conditions. Il y a une recherche des conditions de la formation historique et ces conditions dune formation historique, cest quoi? Quest-ce quon "dit" une poque? Quest-ce quon "voit" une poque? Chaque poque se dfinirait, pour le moment -a va changer tout a, je veux dire, mesure que nous avancerons - mais on emploie des mots, pour le moment, trs inexacts.

Cest comme si chaque poquese dfinissait avant tout par ce quelle voit et fait voir et par ce quelle dit. Bon. Cest dire que voir et faire voir et dire ne sont pas de mme niveau que se comporter et avoir telle ou telle ide. Un rgime de dire est la condition de toutes les ides dune poque. Un rgime de voir est une condition de tout ce que fait une poque.

Bien, alors, l, je reprends mon thme. Vous comprenez, avant mme quon ait compris, dix ou douze objections nous viennent lesprit. Cest le moment ou jamais de se dire: calmons-nous! Attendons. Cest dj insolite. Si vous mavez suivi, Cest trs insolite cette espce drection de voir et de parler comme condition. Cherchons, alors, cherchons. Aprs tout, je me trompe peut-tre. Si je me trompe, je naurai pas de confirmation. Cherchons des confirmations. Du coup, jessaie de faire un tableau. Je mets dun ct mon tableau voir, de lautre ct parler. Je fais un trait et je me dis: quest-ce qui me vient? Bon, alors je vais complter mon tableau ?. Voir, parler. Et jessaie de remplir mon tableau pour tre sr que, avant davoir commenc, je nai pas trahi Foucault. Bien. Et je tombe immdiatement - je ne prends pas lordre chronologique - je tombe immdiatement sur le livre intitul "Les mots et les choses". Bien, vous me direz: mais, les choses, cest pas seulement du visible? Attendons. Les mots et les choses, quel curieux dualisme. Hein, cest pas seulement du visible, non, mais, enfin, les choses, cest visible, les mots, cest du dicible. Voir, parler. Evidemment a ne suffit pas. L-dessus, objection: Foucault sera le premier dnoncer le titre. Il dira: on na pas compris, on na pas du tout compris ce que je veux dire par "Les mots et les choses" parce que a ne veut pas dire les mots et a ne veut pas dire les choses. Le titre doit sentendre ironiquement. Bon, pourtant, premire vue, lironie chappe. Pourquoi est-ce que "Les mots et les choses" cest ironique? Attendons. Les mots, les choses.

Un pas de plus: la leon de choses. Vous savez ce que cest, lcole primaire, hein? lcole primaire, dans le temps, il y avait deux disciplines fondamentales: la leon de choses... euh, il ny a plus de chaise? Cest les autres qui nous ont vol, il y en a l? Et...

A lcole primaire, il y avait a, la leon de choses, qui se distinguait de quoi? Ben de la leon de mots, la leon de grammaire. Leon de choses, leon de grammaire et ctait les deux ttes de lcole primaire. Bon. Il y avaitlheure sur le marais salant, on nous montrait un marais salant, cest--dire - je fais un pas, je fais un pas en avant - une image de marais salant, une figure de marais salant, le marais salant visible ou le parapluie visible, ou - disons tout - la pipe visible. Ctait la leon de choses. Le matre disait: ceci est une pipe. Ceci est un marais salant. Voil. Et puis venait, lheure suivante, ctait la grammaire. Cette fois-ci, ctait lordre du dire et non pas lordre du dessin. Et, lordre du dire, cest autre chose que lordre du dessin. Et, si dire cest autre chose que voir, ce moment-l, le dire ceci est une pipe snonce ncessairement comme ceci nest pas une pipe, cest--dire: le dire nest pas un voir.

La leon de choses et la leon de grammaire renvoient cette fois-ci au petit livre, dont je parlais, de Foucault commentant Magritte, le tableau de Magritte tant leon de choses, dessin appliqu dune pipe, titre du tableau: Ceci nest pas une pipe. Et forcment: ceci est une pipedevient ceci nest pas une pipe dans la mesure o dire nest pas voir. Ds lors, si ce que je vois est une pipe, ce que je dis, ncessairement, nest pas une pipe. Bien. On verra ce que a veut dire. Pour le moment je voudrais juste que vous soyez persuads de ceci: quavant de comprendre quoi que ce soit, il faut que les choses vous tournent dans la tte. Et, si vous les laissez pas vous tourner dans la tte, ce moment-l vous aurez des objections toutes droites. Vous aurez des objections toutes droites, mais en mme temps que vous aurez des objections toutes droites, vous ne comprendrez rien rien. Donc: gardez-vous de toute objection. Voil.

Moi jen suis ma seconde rubrique. De choses et mots nous avons gliss : leon de choses, leon de grammaire. Ou, si vous prfrez, le dessin, le texte. Comme il nous le dira dans "Ceci nest pas une pipe". Ce qui me donne mon troisime couple: dessin-texte [il crit au tableau]. Pour le moment, jai fait allusion, donc, deux livres de Foucault: Les mots et les choses et Ceci nest pas une pipe.

Troisime thme, qui revient trs constamment chez Foucault dans un livre prcis: "Naissance de la clinique". Le visible et lnonable. Le visible et lnonable, cest un couple de notions que "Naissance de la clinique" invoque constamment. Sous quelle forme? De quelle manire une maladie est-elle visible telle poque? Quest-ce qui la fait voir? Le symptme, cest ce qui fait voir une maladie. Comment se dfinit la clinique quand elle se forme au XVIIIme sicle? La clinique est avant tout une nouvelle manire de faire voir la maladie. Mais, en mme temps, la maladie nest pas seulement ensemble de symptmes, cest--dire visible, elle est aussi nonable. Elle est une combinaison de signes. Et, autant le symptme est visible, autant le signe est lisible. Le visible et le lisible, ce nest pas la mme chose. Le visible et lnonable, au niveau des maladies, aussi bien dans la formation clinique que dans la formation anatomie pathologique, va faire lobjet de "Naissance de la clinique". Un pas de plus alors? Est-ce quon ne pourrait pas dire: voil, ce qui intresse fondamentalement Foucault suivant ce premier axe qui va nous permettre de dfinir larchologie, ce qui intresse fondamentalement Foucault, cest le couple - a me fait un couple de plus... [Il crit au tableau]. Troisime: visible et nonable. Eh bien, quatrime: les visibilits et les noncs.

Ah bon, quest-ce que a implique? Cette progression, ce passage ce nouveau couple: les visibilits et les noncs? a implique que ce qui est nonable, cest lnonc, ce qui est visible, cest la visibilit. Vous me direz: cest piteux. Pas du tout! Pas du tout. a complique. Si cette formule a un sens: ce qui est visible, cest la visibilit, ce qui est nonable, cest lnonc, a veut simplement dire que les noncs ne seront pas donns tout faits.

Foucault Les formations historiques. Anne universitaire 1985-1986. 1. Cours de Gilles Deleuze du 22 octobre 1985 - 2 Transcription: Annabelle Dufourcq (avec laide du College of Liberal Arts, Purdue University)

46 minutes 42 secondes

... prononcer. Les visibilits ne se confondent pas avec les objets ou les qualits vus. a va se compliquer. Bon, mais cest bien ce que veut dire: les noncs sont nonables et les visibilits sont visibles.

Donc jai fait un petit progrs en passant ce cinquime couple. Mais, l, je memballe. Faut pas! L encore, il faut se calmer. Et pourquoi? Ben oui, visibilit et nonc, en quoi cest constant dans toute cette premire priode de Foucault? visibilit, nonc. Et bien, cherchons. "Histoire de la folie". Je prends les deux livres qui mont paru dj avoir une espce de paralllisme. "Histoire de la folie", propos de lasile, et "Surveiller et punir", propos de la prison. Quest-ce qui se passe?

LHistoire de la folie nous dit: bon, au XVIIme sicle apparat lhpital gnral, la maison de correction, lasile. Or, quest-ce que cest? Cest une architecture. Une architecture. De mme, la prison, cest une architecture. Une architecture, cest quoi? Cest un agrgat de pierres, mettons: cest un agrgat de choses, cest un agrgat matriel. Bon. Est-ce que cesta? Oui, oui, bien sr, que cest a. Mais, si je le dfinis, si je dfinis lhpital gnral ou la prison de cette manire-l, est-ce que a me dit rellement quelque chose? Pas grand-chose. Pas grand-chose. Je pourrais toujours parler dun style prison. Quand je dis: oh! cet immeuble, on dirait une prison, je veux bien dire quelque chose. Il y a un style prison, il y a un style hpital... Quest-ce que a pourrait tre dautre? Lhpital, cest un lieu o lon voit. Ou, si vous prfrez, cest un lieu qui fait voir. La prison, cest un lieu o lon voit, cest un lieu qui fait voir. Quest-ce que a veut dire? a veut dire plusieurs choses. a veut dire plusieurs choses. a veut dire que lasile implique, ou lhpital gnral implique une certaine manire de voir la folie. Est-ce quil suppose cette manire de voir? Non, linverse aussi est vrai, il suppose lui-mme cette manire de voir. Dans lasile, les fous sont vus. Ils sont vus la lettre. Ils sont vus la lettre puisque au XVIIme sicle, il y a des visites, on montre les fous. Remarquez: aujourdhui encore, on montre les fous. Ce ne sera pas, srement, de la mme manire. Il y a des visites o les gens, au XVIIme sicle, vont voir les fous derrire les barreaux. Lhpital gnral est un lieu de visibilit. Pas simplement parce quil y a des visites. Evidemment pour une raison plus profonde. Lhpital gnral implique une nouvelle manire de voir la folie. Quest-ce que a veut dire? a veut dire que cest pas la mme que celle de la Renaissance, que cest pas la mme que celle du Moyen ge. Est-ce qu la Renaissance et au Moyen-ge on voyait la folie? Evidemment on la voyait, pas de la mme faon. Il ny avait pas la mme visibilit de la folie. Bon. Sans doute, cette visibilit, elle couvre, y compris, la faon dont le fou se voit lui-mme. Bien. Une certaine manire de voir. En effet, voil un des thmes essentiels de Lhistoire de la folie, cest que lhpital gnral runit et groupe dans un ensemble les fous, mais aussi les vagabonds, les mendiants, les chmeurs et aussi les libertins, les dpravs... tout a dans un mme ensemble, lensemble de lhpital gnral. Bien, comprenez. On avance tout doucement. Assez vite, ds le XVIIIme sicle et ds la fin du XVIIme, des voix slveront. Des voix slveront pour dnoncer ce mlange et tantt pour dire, ce qui ne revient pas au mme, il faut sparer les vagabonds des fous, les vagabonds, les chmeurs nont pas mrit dtre assimils des fous; tantt pour dire: les fous mritent des soins spciaux, il ne faut pas les mlanger avec les vagabonds. Bon, lorsque ces voix slvent pour dnoncer le mlange des vagabonds et des fous, le mlange des chmeurs et des fous dans lhpital gnral , lorsque des voix slvent ainsi, on a limpression, du coup, que le XVIIme sicle navait pas fait la diffrence. Par une espce de manque ou par une espce de ccit. Par une espce daveuglement.

Ce que Foucault montre, cest que cest pas du tout a. Cest que si le XVIIme sicle mlangeait les fous avec les vagabonds et les chmeurs, ctait au nom de sa propre perception de la folie, ce ntait pas au nom dune ccit, ctait au nom dune perception parfaitement articule qui, simplement, dans une autre formation historique, sera articule tout autrement. Cest, nous dit-il dans "Lhistoire de la folie", au nom dune "sensibilit collective", voil lide de perception collective... Il y a une perception collective de la folie au XVIIme sicle qui fonde son assimilation avec vagabonds, mendiants, libertins, chmeurs. Donc je pourrais essayer de dfinir une manire de voir la folie au XVIIme sicle qui ne sera pas la mme que celle davant, Moyen-ge, Renaissance, et qui ne sera pas la mme que celle daprs. Ce sera la visibilit et, en effet, quest-ce que cestquune architecture? Ben une architecture, bien sr cest un agrgat de pierres, mais cest avant tout et bien plus un lieu de visibilit. Avant de sculpter des pierres, ce quon sculpte, cest la lumire. Cest a lide de Foucault.

Or a devient, ce moment-l, une grande ide. Je sais pas si cest vrai, si cest pas vrai, mais son point de dpart cest que larchitecture, est un lieu de visibilit. Larchitecture amnage des visibilits. Larchitecture cest linstauration dun champ de visibilits. Vous voyez: toujours cette monte vers la visibilit comme une monte vers la condition. Ce qui conditionne larchitecture, cest la visibilit quon prtend effectuer. Une manire de voir. Voir la folie de telle ou telle manire. Et bien, cest en fonction de la manire dont le XVIIme sicle voit la folie et non pas en fonction dun aveuglement, que lon mlange les fous avec les vagabonds, les... etc. Vous me direz: pourquoi? On verra tout a, l on cherche uniquement des points de repre pour le moment.

Et la prison? Est-ce quil ne faut pas dire la mme chose, bien que, elle, elle surgisse dans le XVIIIme sicle? Cest une architecture, cest des pierres plus dures que toute pierre. Et ben non. Avant dtre des pierres plus dures que toute pierre, la prison a pour condition un rgime de luminosit. Cest est une sculpture de lumire et il ny a pas dautre dfinition de la prison. "Lumire", "voir", mais voir quoi? videmment pas voir nimporte quoi. Voir ceux qui sont dans la prison, cest--dire voir le crime. Voir le crime. La prison est le lieu de visibilit du crime, tout comme lasile est le lieu de visibilit de la folie. Dj a devrait nous faire rflchir sur un point. On a dit que - et sur ce point il faudra revenir aussi, mais, l, on groupe des notions - on a dit que Foucault sintressait particulirement et presque exclusivement aux milieux denfermement, lasile, la prison. On lui a fait mme des objections consistant par exemple... il y a une page trs intressante de Paul Virilio. qui consiste dire: mais Foucault, cest... euh, cest ennuyeux parce que cest trs dat lenfermement et, aujourdhui, les formes dans lesquelles nous vivons ne sont plus des formes denfermement, mais cest encore pire. Si bien que Virilio pensait que Foucault laissait chapper quelque chose de fondamental quant nos socits modernes qui ne procdent plus par enfermement. Cest intressant la page de Virilio, elle est trs intressante, mais elle est, videmment, comme toute objection - a ne retire rien la page de Virilio - elle ne porte absolument pas. Pourquoi? Parce que sil y a quelquun qui a dit, avant Virilio, que le problme ntait pas celui de lenfermement, cest Foucault. Il la dit dj au niveau des milieux denfermement; En quel sens? En ce sens que lhpital gnral et la prison ne sont que secondairement des milieux denfermement. Primairement ce sont des lieux de visibilit.

Cest--dire des lieux de quadrillage visuel. Et, dans "Surveiller et punir", Foucault le dveloppera beaucoup pour et propos de la prison. Il dira: quest-ce que cest une prison? Quelle est la fonction de la prison? La fonction de la prison et il va chercher un texte trs fascinant dun auteur de la fin du XVIIIme, dun rformisme de la fin du XVIIIme, savoir Bentham, qui avait crit un livre intitul "Le Panopticon". "Le Panopticon". Le panoptique. Et, le panoptique, qui tait la prison modle, ctait quoi? Le panoptique, ctait un lieu dont les habitants, nomms les prisonniers, devaient tre vus chaque instant sans voir eux-mmes. Et ils seraient vus chaque instant par des gens nomms surveillants, sur-veillants, qui, eux, les verraient sans tre vus eux-mmes; Voil une rpartition de la lumire et de lombre. Comment se ferait cette rpartition? Cest pas difficile, le panoptique, ctait, en gros [il dessine au tableau] une circonfrence. Circonfrence paisse avec creuse de fentre la priphrie extrieure et la priphrie intrieure de telle manire que la lumire traverse. Au centre: une tour, une tour volets. L, la priphrie, avec fentre extrieure, fentre intrieure, il y a les cellules. Les cellules sont traverses de lumire. La tour centrale, la tour de contrle a des volets de telle manire que le prisonnier ne puisse rien voir de ce qui se passe dans la tour. En revanche de la tour on voit tout ce qui se passe dans les cellules. En revanche les prisonniers ne voient pas la cellule d ct. Dun ct vous avez: tre vu sans voir. De lautre ct vous avez: voir sans tre vu. Cest le panoptique. En dautres termes la prison est une forme de lumire, est une distribution de lumires et dombres avant dtre un tas de pierres.

Est-ce que a engage chez Foucault une conception de la peinture? Peut-tre, o la lumire elle-aussi serait condition de la peinture, condition de lacte de peindre. On aura se le demander. Un tableau cest une visibilit. Je peux dire de la peinture quelle est lart des visibilits. Peut-tre est-ce quil y a l une des raisons pour lesquelles elle a avec larchitecture un rapport essentiel, un rapport intime.

Donc jai justifi lide de visibilit aussi bien au niveau de "Lhistoire de la folie" quau niveau de "Surveiller et punir". Et je redis: la prison cest la visibilit du crime, le crime mis en lumire, tout comme lhpital gnral cest la visibilit de la folie au XVIIme sicle. La manire dont le XVIIme sicle voit la folie, la porte la lumire. Mais, de lautre ct, il y a lnonc. Pourquoi de lautre ct? Pourquoi? Le fait est..., le fait est... Quest-ce que a veut dire? En mme temps que lhist... En mme temps que lasile au XVIIme sicle, il y a un certain tat de la mdecine qui comporte une catgorie de maladies, encore une fois: maladies des humeurs, maladies de la tte, maladies des nerfs. Il nest pas question de maladies mentales. Les analyses de Foucault sont dfinitives: le XVIIme sicle ignore la catgorie de maladie mentale, pour des raisons simples quon verra qui est que au niveau de la mdecine, il na jamais distingu lme et le corps et il ny a pas de psychologie, donc il ny a pas de maladie mentale. Mais il y a des maladies de la tte, il y a des maladies des humeurs, il y a des maladies de nerf, savoir les nvroses - le mot apparaissant ds le XVIIIme sicle, a sappelle une nvrose qui sont des maladies de nerf. Daccord. Il y a donc un certain nombre, un certain corps dnoncs, un certain ensemble dnoncs sur un groupe de maladies. Ces maladies sont des nonables. Mais voil le fait brut, comme un fait historique: la mdecine ne pntre pas lhpital gnral. Lhpital gnral na pas pour origine la mdecine. Bien plus: lhpital gnral, lasile, la maison de correction na rien voir avec la mdecine. On ne soigne pas dans lhpital gnral. Ahh, on ne soigne pas dans lhpital gnral mais alors do il vient lhpital gnral? La rponse de Foucault - je rsume beaucoup cette analyse trs simple - il vient de la police absolument pas de la mdecine. Et la mdecine qui soigne, elle soigne, mais elle soigne hors de lhpital gnral. Bon. Tout se passe comme sil y avait htrognit entre lhpital gnral, lieu de visibilit de la folie, et la mdecine, lieu dnonabilit des maladies de la tte.

Est-ce quil y aura des rencontres? Oui il y aura des rencontres, une fois que les deux se constituent. Mais la gnalogie est indpendante. Il y aura rencontre, mais cest pas la mme formation. Et, quand je parlais dun paralllisme avec "Surveiller et punir", vous trouverez un thme, vous trouverez le mme thme approfondi dans "Surveiller et punir".

Jen viens un court instant "Lhistoire de la folie". Alors, les noncs, les noncs mdicaux, ils concernent quoi? Puisquils ne pntrent pas, ils ne visent pas ce quon voit lhpital gnral? Quest-ce quils visent, eux? Quest-ce que cest lobjet de ces noncs? Cest - et sans doute est-ce l lintrt puissant du XVIIme sicle ou de lge classique davoir form cette notion - les noncs mdicaux portent sur une notion spcifique du XVIIme sicle: la draison. La draison. Lhpital gnral contient les fous et les fait voir, mais la mdecine nonce la draison. Encore une fois la question nest pas de savoir sil y a rencontre entre les deux, la question cest dabord de dire et de montrer que la formation des deux est tout fait diffrente. Bien.

Je reviens "Surveiller et punir". La prison cest une manire de voir le crime, cest un lieu de visibilit du crime, du crime puni, du crime en tant que crime puni. Faire voir le crime puni. Et, en effet, cest un lieu de lumire, qui distribue la lumire et lombre. En mme temps quel est le rgime dnonc, la mme poque? Ben, la mme poque, il y a un droit pnal. Bien plus, il y a tout un mouvement de la rforme du droit pnal, au XVIIIme sicle, mouvement trs intressant. Dautant plus intressant que quoi? Dautant plus intressant que, ds quon tudie ce grand mouvement du droit pnal et de sa rforme, on saperoit que ce mouvement ne concerne pas la prison et que la prison est trangre au droit pnal. Alors il va de soi quil y aura rencontre, mais cest pas la question. Cest que, du point de vue du droit pnal, la prison nest quune sanction particulire dans certains cas trs prcis de crime, mais que toutes sortes dautres sanctions sont prvues. Et que, bien plus, le droit pnal ne considre la prison quavec une espce de malaise fondamental, comme si le droit pnal ne cessait, devant la prison, de formuler lnonc: "ceci nest pas une prison"; ceci nest pas une pipe, ceci nest pas une prison. Le droit pnal pense tout un rgime de sanctions sans se rfrer la prison ou avec une rfrence minimale la prison. La prison est, dans le droit pnal, un vritable corps tranger. Mais alors do vient la prison puisquelle ne vient pas du droit? Elle vient de tout fait autre chose, elle vient de ce que Foucault appellera les "techniques disciplinaires". Techniques disciplinaires du travail, de larme, de lcole. Et cest dun ensemble non pas juridique mais dun ensemble disciplinaire extra-juridique, que la prison va natre. Et, en effet, les noncs du droit, ils portent sur quoi? Tout comme le XVIIme sicle avait des noncs mdicaux qui portaient sur la draison et inventaient cette notion, les noncs du droit, au XVIIIme sicle, portent sur la dlinquance et inventent cette notion. - Entre les noncs de dlinquance et la prison comme lieu de visibilit, il y a htrognit. Il y aura rencontre, il y aura toutes sortes de rapports, mais il y a htrognit, cest pas la mme formation archologique. Tout comme entre lhpital gnral et les noncs de la mdecine; Donc, voil un nouveau couple: les visibilits, les noncs. Il faudra faire une analyse compare de: la prison comme lieu de visibilit du crime et le droit pnal comme nonc de dlinquance, de mme analyse compare entre lhpital gnral comme visibilit de la folie et les noncs mdicaux comme noncs de draison.

Chacun a sa ligne, a sa ligne propre, indpendante de lautre. Continuons dans notre recherche de couple. L on va essayer de penser comment est fond, chez Foucault, le couple visibilits-noncs. Vous voyez que le visible et lnonable de la "Naissance de la clinique" sest comme transform en visibilit-nonc. Encore une fois, larchitecture doit tre prise comme a, larchitecture comme rgime de lumire. Nouveau couple. Je peux dire aussi bien que, dans la prison... et dans "Surveiller et punir" il arrive plusieurs reprises Foucault de dire, de sexprimer ainsi: "la prison est une vidence". Comme lhpital gnral est une vidence. Cest intressant, cet emploi du mot vidence puisque lvidence est une visibilit. Foucault se fait donc de lvidence une conception historique. Chaque formation historique a des vidences. Ses vidences. Et, lpoque suivante, ce qui tait une vidence cesse de ltre. Que les fous puissent et mme doivent tre runis aux vagabonds, etc. etc., cest une "vidence" pour le XVIIme sicle, cest pas un aveuglement. En dautres termes se dessine, il me semble, le grand principe historique de Foucault: toute formation historique voit tout ce quelle est capable de voir, toute formation historique voit tout ce quelle peut voir. Et le corrlat: toute formation historique dit tout ce quelle peut dire.

Une formation historique se dfinira par ses vidences, cest--dire son rgime de lumire, et quoi? Ses discursivits, un rgime dnonc sera nomm par Foucault une discursivit. Evidence et discursivit. Dans "Larchologie du savoir", nous allons, l, alors, tre troubls nouveau parce que le couple volue, mais il volue de telle manire quon court un grand danger. Le grand danger, cest quoi? Cest quon risque de ne plus voir quun terme du couple. Et pourtant lautre est l, mais il nest plus dsign que ngativement. Et lon trouvera les expressions: formation non discursive / formation discursive. Voil que le "voir", les visibilits ne sont plus dsignes que ngativement sous le nom de formations non-discursives. Pourquoi? Quest-ce qui sest pass? La premire rponse, mais insuffisante, elle est simple, consiste dire que Larchologie du savoir est un livre tout entier consacr que faut-il entendre par nonc?. Donc, comme il ne considre pas lautre ple, lautre tte, les visibilits - pour autant quil y fait allusion, il y fait allusion dune manire seulement ngative. Seulement la question ne ferait que rebondir, elle rebondit, je la laisse intacte, savoir: pourquoi Foucault prouve-t-il le besoin de consacrer un livre aux noncsspars des visibilits?

Je continue mes recherches uniquement de terminologie et je vois que, encore, le couple va se dplacer mais toujours sous les rubriques voir / parler. Dans le livre sur Raymond Roussel, Foucault nous dit que, selon lui, il y a deux sortes duvres chez ce pote, deux sortes de... En fait le livre sapercevra mme, mais, a, je ne peux pas en tenir compte encore, quil y a trois sortes duvres chez Roussel, mais on se tient aux deux les plus faciles. Il nous dit: tantt il y a des livres qui dcrivent des machines, des machines extraordinaires, et ces machines font quoi? Elles nous donnent voir un spectacle insolite. Des machines qui vous donnent voir un spectacle insolite. Bien. Quest-ce que a veut dire, a, alors, des machines...? Et en effet on verra... plus tard, on parlera de Raymond Roussel, tel que le voit Foucault et de Raymond Roussel pour lui-mme... En effet il y a dextraordinaires machines qui font voir des spectacles, des spectacles insenss. Et tout le livre de Roussel dcrit ces spectacles issus de machines mystrieuses o, par exemple, des morts rcapitulent le dernier moment de leur vie, et ne cessent de le rcapituler dans des cages de verre. Cest intressant, a, cette ide de la machine; Sentez quon va avoir une confirmation, ce quon cherche cest des confirmations de ce quon disait tout lheure pour larchitecture. Bien sr toutes les machines ne sont pas optiques. Ce serait bte de dire: toute machine est optique. En revanche, ce qui est moins bte, cest de dire: toute machine, quelle quelle soit, donne voir quelque chose. Toute machine fait voir, en plus de ce quelle fait. La machine vapeur, elle fait voir quelque chose. Donc... Les machines optiques plus forte raison, elles font voir. Mais dire: la machine fait voir ncessairement quelque chose, cest la mme chose que dire: larchitecture est une sculpture de lumire. Donc des machines qui font voir quelque chose quon ne pourrait pas voir hors de la machine. En dautres termes, la visibilit est insparable dune espce de processus quil faudra bien appeler - enfin cest pas... peu importe l - une espce de processus quil faut appeler "processus machinique". Et des descriptions de machines ou de processus machinique dfinissent une premire sorte duvre chez Raymond Roussel. La deuxime sorte duvre cest quoi? Cest les livres, cette fois-ci, qui ne reposent pas sur des descriptions de machines en tant quelles font voir un spectacle, mais qui reposent sur un procd linguistique. Non plus sur un processus, mais sur un procd. Et quest-ce que cest quun procd linguistique, cest un rgime nonciatif. Le processus est machinique, mais le procd est nonciatif.

La seconde sorte duvres de Raymond Roussel concernera des procds nonciatifs. Bien. Voil un nouveau couple: processus machinique / procd nonciatif.

Bien. Si jessayais de rsumer tout a. Je fais appel , alors, des termes qui ne sont pas de Foucault, pour essayer denglober tout... vous voyez on a suivi, quoi, une espce de dualisme, un trs curieux dualisme qui se dplace suivant les livres de Foucault, qui se nuance, qui prend telle ou telle apparence. Ben, je pense une terminologie quemploie un linguiste, savoir le linguiste Hjelmslev. Hjelmslev parle de..- je retiens les mots uniquement, parce quils me paraissent pouvoir peut-tre nous aider - il parle de forme de contenu et forme dexpression. Il dit: il y a des formes de contenu et il y a des formes dexpression. Jarrte l mon invocation de Hjelmslev, pourquoi, parce que, chez lui, cest un linguiste, un pur linguiste, chez lui, "la forme dexpression" est une manire de rebaptiser ce que les linguistes appellent le signifiant - il a des raisons pour vouloir ce nouveau baptme - et "la forme de contenu" une manire de rebaptiser ce que les linguistes appelaient le signifi. a, on sait que cest ainsi, chez Hjelmslev. Jemprunte les mots Hjelmslev, mais je dis immdiatement: bon, supposons que forme de contenu nait rien voir avec signifi, supposons que forme dexpression nait rien voir avec signifiant. Et, dune certaine manire, cest bien ce que montrera Foucault. Quest-ce que cest que la forme dexpression dans une formation historiquedonne? Cest le rgime des noncs. Quest-ce que cest que la forme de contenu? Je dirais, par exemple que la prison est une forme de contenu. Lhpital gnral est une forme de contenu.

Et, pour moi, en effet, on rencontre plusieurs fois dans "Surveiller et punir", lexpression, avec un tiret entre les deux mots, la forme-prison. La forme-prison, cest une forme de contenu, car cest pas une forme dexpression, la forme dexpression, cest: droit pnal. Le droit pnal est une forme dexpression, et la prison une forme de contenu. La mdecine est une forme dexpression, avec ses noncs, lhpital gnral ou lasile est une forme de contenu. Simplement, chez Foucault, et on verra pourquoi, la forme dexpression na plus rien voir avec un signifiant, la forme de contenu na plus rien voir avec un signifi. Pourquoi? - Parce que les visibilits sont irrductibles a un signifi, de mme que les noncs sont irrductibles du signifiant.

Foucault ne cessera de dire: les discursivits sannulent se mettre sous lordre du signifiant. Or les visibilits ne sont pas plus du signifi. Pourquoi? a il faudra le chercher. Mais voil quon a avanc. Il faut que vous maccordiez, Il faut que vous maccordiez, l, toute cette liste, autour de voir et de parler, mais on est au moins arriv une expression, une formulation du couple de base beaucoup plus rigoureuse: champ de visibilits, rgime dnoncs. Ou, si vous prfrez, visibilits et noncs.

Le trs curieux dualisme de Foucault est fond sur ceci: irrductibilit dune forme lautre. Voir et parler. Une fois dit que, voir, cest, pas simplement lexercice empirique de lil, cest constituer des visibilits. Voir ou faire voir. Enoncer, cest pas lexercice empirique du langage, cest constituer des noncs. Or cest pas facile, constituer des visibilits, constituer des noncs, cest pas facile du tout. a nexiste pas tout fait puisque a varie avec les poques. Et comment sest constitu tel rgime dnonc? Comment sest form tel lieu de visibilit?

Alors, peut-tre est-ce quon a fait un tout petit progrs parce que... Premire question: est-ce que nest pas devenue plus claire la manire dont Foucault prtend dborder une histoire des comportements et des mentalits? Est-ce que... - il ne sagit pas encore de tout justifier, mais est-ce que ne deviennent pas un peu plus claires les formules suivantes: les visibilits ne sont pas des choses parmi les autres et les visions, les vidences ne sont pas des actions parmi les autres. Voir. Mais cest une condition sous laquelle surgit toute action, passion, etc. Tout ce qui se fait une poque ne peut se faire que sil surgit la lumire. Le faire et le subir dune poque supposent son rgime de lumire. Et, de mme:" tout ce qui se pense une poque, toutes les ides dune poque, supposent son rgime dnoncs. Les noncs ne sont pas des ides parmi les autres, ce ne sont pas non plus les simples communications entre ides, cest les conditions pour le dploiement de tous les rseaux dides qui soprent une poque. Les visibilits ne sont pas seulement des donnes comme les autres, ce sont des conditions de lumire qui rendent possible la mene au jour, la monte au jour de ce qui se fait et se subit une poque." Foucault ne fait pas une histoire des mentalits et une histoire des comportements, il slve vers les conditions propres chaque poque qui rendent possibles et les comportements et les mentalits. En dautres termes, il travaille comme un philosophe et non comme un historien. Voir et parler dterminent des conditions dans la mesure o voir se dpasse vers les champs de visibilits et parler se dpasse vers les rgimes dnoncs.

Et, en effet, voil ce que...

Foucault Les formations historiques Anne universitaire 1985-1986. 1. Gilles Deleuze Cours du 22 octobre 1985 (partie 3) Transcription: Annabelle Dufourcq (avec laide du College of Liberal Arts, Purdue University)

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Voil, je... Aahh. Je redis ce que jai dit et qui a chapp ceux qui ntaient pas l. Euh... Je concevrai nos sances de la manire suivante, cest pour que vous contrliez bien vos heures darrive. Chaque fois, je serai l 9 heures, moi, do mon tat dj... Vers 9h, quoi, je serai l et je reprendrai avec ceux qui seraient l, les points jugs ncessaires de la sance prcdente, ou bien on ira un peu plus loin dans telle ou telle direction. Ce qui nous mettrait vers 10 heures moins le quart, 10 heures o je ferais la nouvelle sance. Parce quil y en a beaucoup qui arrivent entre 9 heures et demi et 10 heures, ce qui me gne, moi. Vous comprenez, par l, je tourne habilement... je fais... et, donc, chaque fois il y aurait un dbut qui consisterait approfondir des points de la sance prcdente. Vous me suivez? Mauvaise volont... Ah ben, de toute manire, a ne se pose pas pour vous, vous arrivez 10 heures. Claire Parnet: "Mais ton cours il est 10 heures, cest... Deleuze: non. Cette anne il est 9 heures. Claire Parnet: ah bon! Deleuze: Tout a chang cause de la rforme. Claire Parnet: six heures de cours, si tu approfondis chaque fois, tu finis toujours une heure et demi (..)! Deleuze[en riant]: malveillance, mauvaise volont.

Bien. Enfin vous verrez bien, quoi! Alors, vous voyez, a revient dire quoi? a revient parler de manire euh... comme philosophique. A savoir: voir et parler sont des lments purs. Voir et parler font partie dune analyse dlments. Donc, voir cest pas un comportement, parler cest pas une ide. Cest pas une histoire des ides, une histoire des comportements. Cest slever vraiment vers les conditions, savoir les visibilits et les noncs. Seulement on na pas fini. Car, tout de suite, au moins, ce qui prcde nous a rendus forts pour quelque chose. a nous a rendus forts pourquoi? Pour viter, non pas un contresens sur Foucault, mais une espce de mutilation. La mutilation ce serait celle-ci: cest en vertu de la force et de loriginalit de la thorie des noncs chez Foucault, de la notion tout fait nouvelle quil dgage de lnonc, faire de Foucault, quelquun pour qui il ny a que des noncs, au point que le visible ne serait que des rsidus dnoncs, ou des illusions projetes par lnonc et o Foucault serait rduit quoi? Disons-le tout simple: un philosophe du langage, ou, pire, un philosophe analytique. Jentends: la philosophie analytique anglo-amricaine. Or, quil y ait lieu de comparer Foucault et ces auteurs, tantt des linguistes, tantt des philosophes analytiques, cest sr, mais, ce sur quoi jinsiste, cest, encore une fois, sur ce: un dualisme si bizarre. Dualisme visibilit / nonc.

Et, sans doute, un certain nombre dentre vous ont vu Foucault de son vivant. Ceux qui lont vu, il suffisait de le voir, je crois, pour savoir deux choses. Pour savoir que, bien sr, il avait une passion moins pour ce quil disait lui-mme, que pour ce quil entendait dire. Euh... Mais il avait aussi une passion de voir. Une espce de gnie visuel chez lui, non moins quun gnie dnonc. Et, pourquoi est-ce que je dis a et que je me rfre une note, l, personnelle? Parce que je me rappelle un texte o un commentateur du Grco, le peintre, parle des formes allonges du Greco, des corps allongs et suggre que ce nest pas sans rapport avec son astigmatisme au Greco. Il tait astigmate, mais enfin, bon... a pose un bon problme. Est-ce que lallongement du corps comme technique picturale est un effet de lastigmatisme? Non certainement pas, mais pourquoi est-ce quil ny aurait pas un rapport complexe entre les deux? Or jinsiste sur la myopie de Foucault. Je veux dire: sa passion de voir, dune certaine manire, est-ce quil faut mettre, est-ce quon doit, est-ce que cest lgitime de mettre en rapport cette espce de passion de voir avec ce quil entendait par "voir"? Car, quand il parle des visibilits... Je vous disais, les visibilits, cest pas des choses et des objets - et on pourra le justifier philosophiquement, a, a ne peut pas tre des choses et des objets, cest autre chose. Or, quand Foucault en parle, cest quoi? Toujours les expressions qui reviennent constamment cest: miroitement, scintillement, clat. Eclat, miroitement, scintillement, son style mme, son style est un style de lumire. La matrialit de son style est extraordinairement lumineuse, cest--dire cest des chatoiements, des scintillements, des clats. Le visible ce nest pas la chose ou lobjet, ni mme la qualit. Le visible cest le miroitant, le scintillant, lclatant.

Cest a une visibilit. Il faudra chercher pourquoi. De mme que je disais: les noncs cest tout fait autre chose que des mots et des phrases. Bon. Donc je dis: il y a une passion de voir non moins quune passion dnoncer chez lui. Et cest pour a que cest un trs grand descripteur de tableaux. Si vous voulez, parmi mes couples, jaurais pu aussi bien mettre, et je lajoute en dernier: description, nonciation. Description, la description est toujours description dun tableau. Une description, cest tout fait autre chose quun nonc. Or, cet gard, il fait des descriptions qui sont, dans toute son uvre, soit descriptions de tableaux, du tableau de Velasquez, description du tableau de Magritte, mais aussi descriptions de la prison, descriptions de lasile... Je rponds par l : comment peut-on parler dune visibilit? Cest que parler dune visibilit, cest dcrire et, dcrire, cest pas la mme chose qunoncer. Et Foucault va sur deux pas, sur deux pieds, deux pieds dissymtriques: les descriptions et les noncs. Si bien quon aura considrer: quest-ce quun tableau? Quest-ce que la thorie des descriptions chez Foucault, et pas seulement: quest-ce que la thorie des noncs? Ceci dit... Ceci dit, jai lair de dire le contraire, mais il faut le dire. Il ne me parat pas douteux quil y a un "primat" des noncs. Les noncs ont le primat sur les visibilits. Seulement, quest-ce que veut dire avoir le primat? Cest des problmes pour lavenir, l. Quest-ce que veut dire avoir le primat? Le primat des noncs sur les visibilits culmine avec "Larchologie du savoir", mais Foucault ne reviendra jamais sur ce point. Et, en effet, vous trouvez dans "Larchologie du savoir", une expression trs curieuse, Foucault nous disant: "le discursif a des relations discursives avec le non-discursif". On ne peut pas mieux dire le primat du discursif. Le discursif a des relations discursives avec le non-discursif, cest--dire lnonc a des relations nonciatives avec le non-nonc, avec le visible.

Primat des noncs? Il faudra dire: oui. Il y a un primat des noncs. Seulement ce que je veux marquer cest ceci, et je vous demande dj de rflchir, a nous occupera normment, plus tard, l, ce point, cest un point trs mticuleux, trs prcis. Cest que jamais le primat na voulu dire rductibilit et a me parat vident. Toute comprhension de Foucault qui traduirait le primat de lnonc sur le visible en termes de rductibilit du visible lnonc est profondment mutilante pour la pense de Foucault. Bien plus, quelque chose na le primat sur quelque chose dautre que dans la mesure o ce quelque chose dautre est dune autre nature. Vous ne pouvez pas conclure du primat la rduction, au contraire. Lnonc a le primat sur le visible, quest-ce que veut dire primat? En tout cas primat ne veut pas dire que le visible se rduise lnonc. Bien plus, au point o nous en sommes, il faudrait poser toutes sortes de thses la fois. Quatre thses. Si vous maccordez ces couples voir/parler. Premire thse... Et je crois quelles sont toutes chez Foucault. Premire thse: il y a diffrence de nature entre voir et parler, entre le visible et lnonable.

En termes plus savant: il ny a pas isomorphie. Quest-ce que veut dire isomorphie? Il ny a pas isomorphisme, Foucault ne cessera de le dire et il le dit explicitement dans "Ceci nest pas une pipe" et dans "Naissance de la clinique", mais, constamment, dans tous ses livres, lisomorphisme est rcus. Il ny a pas isomorphisme entre voir et parler, cest--dire entre le visible et lnonable. a veut dire: il ny a pas conformit. Conformit a veut dire quoi? a veut dire: ou forme commune, ou correspondance entre les deux formes. Correspondance biunivoque entre les deux formes. Foucault nie la conformit, la correspondance, lisomorphisme voir-parler. En dautres termes, on ne voit jamais ce dont on parle et on ne parle jamais de ce quon voit.

Est-ce quil le dit? Oui, il le dit, il ne cesse de le dire. Et cest bien pour a que je dis: cest la premire grande thse. Notamment au dbut des "Mots et des choses", on verra ces textes plus tard, en dtails, mais je rsume un grand texte de Foucault: ce quon voit ne se loge jamais dans ce quon dit. Ce quon voit... euh, dans mon souvenir p.21. Ce quon voit ne se loge jamais dans ce quon dit etil ajoute, et ce quon dit a beau procder par mtaphore etc. - il y a une assez longue phrase -" a beau procder par mtaphore, dplacement, etc. il ne nous fait jamais voir ce quon voit". Ce qui veut dire quoi? Parler nest pas voir, voir nest pas parler. Il y a disjonction entre voir et parler. Il y a disjonction, il ny a pas de conjonction, il y a "disjonction" entre voir et parler. Vous me direz: mais cest pas vrai, je peux parler de ce que je vois et je peux voir ce dont je parle. Si vous me disiez a, cest que vous nauriez pas suivi. Bien sr, vous pouvez toujours, la question cest: est-ce que a a de lintrt? Lorsque vous parlez de ce que vous voyez, est-ce que a na dintrt que si vous le communiquez quelquun qui ne voit pas, lui. Parce que si cest quelquun qui voit la mme chose que vous, je ne vois pas trs bien lintrt de dire ce que vous voyez... Tiens un bateau... Bon... cest tout, quoi! Tiens quelquun qui... Euh. Bon. Voil. Vous comprenez? Alors: disjonction voir-parler. a veut dire quoi encore a? Et a veille quoi? A cet gard, Foucault, videmment, fait partie, je ne sais pas, dun ensemble de penses, tant dans un certain rapport avec dautres penseurs. Il faudra voir dassez prs quest-ce que cest que ce terme dune disjonction fondamentale voir-parler. a parat, encore une fois, une platitude ou, mme, quelque chose de discutable, mais pensez quil faut le comprendre dune certaine manire au point o nous en sommes.

Ce qui est intressant, cest pas que parler et voir soient pas la mme chose.Ce qui est important, cest pas parler et voir, encore une fois. Cest ce quoi renvoie parler et ce quoi renvoie voir. Peut-tre que, voir et parler, a va pas ensemble, mais ce qui ne va pas ensemble cest ce quoi renvoie voir et ce quoi renvoie parler; une fois dit que, selon Foucault: ce quoi renvoie voir, cest des visibilits et ce quoi renvoie parler cest des noncs. Alors a revient dire: entre les noncs et les visibilits il y a diffrence de nature, il ny a pas disomorphie. Et quest-ce quil a montr encore une fois dans "Lhistoire de la folie"? Quil ny avait pas isomorphie entre lhpital et la mdecine, chacun a sa formation. Lhpital vient de la police, la draison vient de la mdecine. De mme la prison vient du disciplinaire, la dlinquance vient du judiciaire. Il ny a pas isomorphie, il ny a pas forme commune. Or je dis: a doit nous faire penser dautres auteurs... Bon. Oui, avant tout Blanchot, et Foucault a souvent marqu sa reconnai... sa dette vie vis de Blanchot. Il nest pas question de le considrer comme un disciple de Blanchot, je crois plus quil y a rencontre entre les deux, surtout que, partir de la mme thse "voir ce nest pas parler", Foucault et Blanchot vont dvelopper le thme de deux manires assez diffrentes.

Et, en effet, voir ce nest pas parler cest un grand texte de Blanchot, a parcourt toute son uvre et cest un chapitre prcis, qui est un des plus beaux, parmi les plus belles pages de Maurice Blanchot, dans "Lentretien infini", Editions Gallimard. Parler ce nest pas voir. Parler ce nest pas voir. Vous remarquerez que Blanchot najoute pas: "voir ce nest pas parler". Je crois quil appartient Foucault de faire la rciproque, voir ce nest pas parler. A quelle condition, dans quel... et quest-ce que signifie, quelle diffrence avec Blanchot? Bon, peu importe cest ce quon verra plus tard. Ce sera un problme pour nous: rapports avec Blanchot. Mais le rgime mme dune disjonction entre voir et parler, ceux qui taient l lanne dernire, vous vous rappelez peut-tre quon la rencontr un autre niveau qui tait le niveau du cinma. Et il nous avait sembl, quand on travaillait sur la parole au cinma, que certains auteurs du cinma moderne faisaient de la parole et du parlant, un usage trs particulier en ce sens que ctait un usage "disjonctif" avec limage visuelle et que, entre la parole et limage visuelle, il y avait des rapports de disjonction. Il nous avait sembl que ctait, avant tout, vrifi ou reprsent par trois grands auteurs actuels, savoir: les Straub, Marguerite Duras et Syberberg. Quest-ce que cest que cette disjonction voir-parler? Cest que, comme dit Marguerite Duras: cest comme sil y avait deux films, deux films, cest--dire sans isomorphie, le film des voix et le film visuel. Et les voix voquent un vnement quon ne verra pas, tandis que limage visuelle prsente des lieux sans vnement, lieux vides ou lieux muets. Pensez, par exemple, ceux qui ont vu ce film, "India Song" o limage visuelle est renvoye dun ct, le film des voix dun autre ct. Bon.

Ce quon voit ne se loge pas dans ce quon dit. Ce quon dit ne fait pas voir. Il y a du voir et il y a du dire, mais dans un rapport disjonctif, autant dire un non-rapport. Non-rapport, cette expression insolite, elle est de Blanchot. Blanchot dit: "entre voir et dire, entre voir et parler, entre parler et voir, il y a un non-rapport". Et il ajoute: "ce non-rapport qui est peut-tre plus absolu que tout rapport". Curieux, a. Ce non-rapport qui est peut-tre plus absolu... Vous verrez, sil vous arrive de lire "Ceci nest pas une pipe", que Foucault reprend lexpression non-rapport, dans "Ceci nest pas une pipe", en disant: entre le dessin et son titre, cest--dire entre le visible et lnonc, il y a un non-rapport. Autant dire: il y a disjonction. Ah, il y a disjonction? Bon, mais, en mme temps, on retombe sur le point suivant: ce non-rapport doit bien, dune certaine manire, tre un rapport et mme tre plus profond que tout rapport. Les deux formes sont irrductibles: la forme du visible et la forme de lnonable sont irrductibles. Il ny a ni conformit, ni correspondance, ni isomorphie. Il y a non-rapport, il y a disjonction. Et il faut bien que ce non-rapport soit, dune certaine manire originale paradoxale, un rapport et ce ne sera pas un rapport des deux formes, ce ne sera pas une conformit. Sentez autour de quoi on tourne? On est en plein dans le problme de la vrit tel que le posera Foucault, parce que la vrit, elle a toujours t dfinie par "la conformit", conformit de la chose et de la reprsentation, conformit du dire et du voir. Bon. Donc la premire thse de Foucault cest - et il ne reviendra jamais l-dessus, cest: htrognit des deux formes, diffrence de nature, ce quon voit ne se loge pas dans ce quon dit et rciproquement. Deuxime thse: qui est premier? La question ne se pose pas. Il y a prsupposition rciproque. Lun et lautre se prsupposent. Il y a prsupposition rciproque. Troisime thse: il ny en a pas moins primat de lnonc sur le visible. On revient notre problme. Do vient ce primat? Vous voyez que le primatnimplique aucune rduction. Daccord les deux sont irrductibles, daccord lun a le primatsur lautre. Mais, loin dentraner une rduction, le primatsuppose lirrductibilit. Je ne peux exercer un primat ou un pouvoir que sur ce qui me rsiste, que sur ce qui a une autre forme. Et enfin quatrime thse: il y a, dans un sens comme dans lautre, des captures mutuelles, savoir - cest a, sans doute, qui va tre le plus compliqu chez Foucault - les noncs ne cessent de capter, de capturer du visible. Les visibilits ne cessent de capter, de capturer des noncs. Mais comment est-ce possible, puisque cest deux formes htrognes irrductibles. a, a va tre le plus beau. A mon avis, cest le plus beau chez Foucault, ce systme de la double capture. Les visibilits semparent dnoncs, les noncs semparent de visibilits.

Et, cest dans ce petit livre, "Ceci nest pas une pipe", que Foucault le dveloppe le plus. Il parle "dincision des noncs dans le visible", "dincursion du visible dans lnonc". Incursion, incision, il dit: chacun - l, je cite de mmoire, mais par cur, presque par cur - "chacun envoie sa flche dans la cible de lautre". Chacun envoie sa flche dans la cible de lautre et il ajoute - l je garantie le mot - "cest une bataille". Cest une bataille. Vous voyezpourquoi il ajoute cest une batailleet vit vraiment le rapport des visibilits et des noncscomme une bataille. Il le vit ncessairement comme une bataille, et ce doit tre une bataille, puisque cest pas la mme forme. Il ne peut pas y avoir accord entre les noncset les visibilits. Il ne peut pas y avoir accord. Pourquoi? Parce que, laccord, cest une forme commune ou une correspondance de forme forme. Or il ny a ni forme commune ni correspondance formelle entre le visible et lnonable. Sil y a des phnomnes de capture, ce sera donc, pas sous forme dun accord, dune conformit, ce sera sous forme dune capture, dune capture violente, une bataille. Alors, vous me direz: cest des mots. Oui, mais ces mots nous permettent de cerner le problme.

Si bien que je me retrouve avec ces quatre thses fondamentales: diffrence de nature ou htrognit des deux formes, forme du visible, forme de lnonable. Donc non-rapport. Prsupposition rciproque des deux, chacun prsuppose lautre. Troisimement: primat de lun sur lautre, primat de lnonc sur la visibilit. Quatrimement: capture mutuelle, treinte de lutteurs entre les visibilits et les noncs, comme dans une bataille. Quest-ce que a revient dire a? a nous fait dj un programme, a. Il va falloir se dbrouiller avec ces quatre thses. Tout ce que je peux conclure pour le moment, cest quoi? Quest-ce quune archive? Et, comprenez, je vais rpondre, je vais donner une rponse finale qui sera, en un sens, la plus dcevante et qui cessera dtre dcevante si vous tenez compte de tout ce quil a fallu pour y arriver. Je dirai: et ben voil, larchive, elle est fondamentalement audiovisuelle. Et puis: salut les gars, quoi...! Larchive, elle est audiovisuelle, seulement cette platitude a t transforme par Foucault. Parce que, continuons: ds lors, quest-ce que cest que larchologie? Larchologiecest ltude des formations historiques. En quoi cest autre chose que de lhistoire? Parce quil sagit de slever jusquaux conditions, le visible et lnonable, et que jamais lhistoire ne pourra dgager les noncs ni dgager les visibilits pures. Ce sont des lments purs: il faut une analyse philosophique. Si bien que: quest-ce que cest une formation historique? Je peux dire maintenant: une formation historique, cest un agencement de visible et dnonable, cest une combinaison, cest une manire de combiner des visibilits et des noncs, une fois dit que, on la vu, nimporte quel nonc... Les deux sont irrductibles, mais nimporte quel nonc ne se combine pas avec nimporte quelle visibilit. Il y a des combinaisons ou des "captures" qui excluent que nimporte quoi, aille avec nimporte quoi. La cohrence dune poque est faite de ce que ses visibilits, en vertu de leur forme propre, sont combinables avec ses noncs en vertu de leur forme propre. Cest a qui dfinira cet entrelacement, cet entrecroisement des visibles et des nonables qui varient daprs chaque formation historique. Aucune formation historique ne voit, cest--dire na les visibilits et les nonabilits dune autre. Et cest mme a qui dfinit... ds quil y a une variation du rgime dnonc et des champs de visibilit, vous pouvez dire: nous entrons dans une autre formation historique.

Donc larchologie, cet agencement du visible et de lnonable comme constitutifs de la formation historique, cest ce que Foucault appellera, dans sa terminologie lui, un dispositif. Un dispositif.

Et, enfin, on en a assez hein... Et, enfin, je termine sur le point suivant: les deux, les deux - voir et parler, cest--dire les visibles et les nonables - constituent ce quil appelle "un savoir". Savoir, cest toujours effectuer le non-rapport entre le visible et lnonable, cest combiner le visible et lnonable, cest oprer les captures mutuelles du visible et de lnonable.

Et il y va du problme de la vrit. Vous remarquerez peut-tre que jai dfini de la mme manire archive, audiovisuel, formation historique, combinaison de visible et dnonableet savoir. Et oui. Cest que, pour Foucault, il ny a rien, il ny a rien sous le savoir. Tout est un savoir. Tout est savoir. Il ny a pas dexprience avant le savoir: cest sa rupture avec la phnomnologie. Il ny a pas, comme disait Merleau-Ponty, une "exprience sauvage", il ny a pas de vcu ou plutt le vcu est dj un savoir. Simplement tout savoir nest pas une science, mais il ny a rien sous le savoir. Quest-ce que cest quune formation historique? Ce sont les seuils de savoir trs divers les uns des autres quil a constitus une poque, un empilement de seuils, un empilement de seuils diversement orients. Do "archologie du savoir". Cest le savoir qui est lobjet dune archologie car, savoir, cest prcisment combiner le visible et lnonable. En quel sens? En ce sens - jentame, l, ce que je voudrais faire la prochaine fois - en ce sens que le visible renvoie un processus, on la vu, lnonable renvoie un procd. Combiner savoir, cest--dire combiner le processus de visibilit et le procd dnonabilit, le procd de cration des noncs, cest quoi? Le processus plus le procd, cest une procdure. Le savoir est procdure. La vrit nexiste pas indpendamment de la procdure et la procdure cest la combinaison du processus visible et du procd nonciatif.

Voil tout un ensemble de notions. On a fait le tour, peu prs, de quoi? De ce qui nest, videmment, que le premier axe de la pense de Foucault. La prochaine fois, donc, ds 9 heures, je serai l et pour voir avec vous, pour voir avec ceux qui seront l, comment..., sil y a des choses sur lesquelles revenir... tout a. Mais je voudrais que vous rflchissez tout a, cest comme un peu le programme de nos sances suivantes. Alors, ceux qui voient que a ne les concerne pas, vous ne revenez pas, surtout. Ceux qui pensent que a les concerne, vous revenez et, au dbut, si vous avez des questions, au dbut, on rglera ces questions et puis on continuera.

2- 29/10/1985 - 1

Sur Foucault - Les formations historiques Anne universitaire 1985-1986 (2eme Cours) Cours du 29 octobre 1985 Gilles Deleuze Dure: 10 minutes 31 secondes (fichier 1 sur 6) Transcription: Annabelle Dufourcq (avec laide du College of Liberal Arts, Purdue University)

Sur ce quon a faire, sur ce quon a fait la dernire fois, quavez-vous dire? Ce travail doit impliquer pour vous une espce de collaboration, mme si vous navez pas lu Foucault. Il sagit de ce que a veille en vous, est-ce que vous voyez des rapprochements faire, des choses comme a en fonction de ce que vous savez. Je vous souris pour vous encourager. Bon, a va venir... Qui est-ce qui est du premier cycle ici? Alors ceux qui sont du premier cycle, pour la prochaine fois, je voudrais que vous me remettiez un petit papier, avec nom et adresse, mais surtout avec ce que vous faites, quel DEUG, quel je-sais-pas-quoi, et quels sont, cette anne, vos thmes dintrt et de travail. Voil et puis ensuite, comme il ny en a pas beaucoup, je les verrai au besoin un par un. Je voudrais avoir a la prochaine fois. Bon, alors... Jessaie de rcapituler. Je veux dire, mais mme ce que jappelle des ractions de vous cest nimporte quoi, hein, dans nimporte quel domaine, en fonction de ce quon a dit... Bon, jessaie de rcapituler. Notre sance prcdente, ctait sur le thme quest-ce quune archive selon Foucault?, quest-ce que larchologie?

Ce quon a dgag cest une ide trs gnrale, savoir: voir et parler, ou plus prcisment, mais ce plus prcisment doit dj nous paratre presque choquant, et on nest pas encore mesure de le comprendre, on sait juste que les termes qui suivent sont plus prcis que voir et parler. Voir et parler ou plus prcisment, le visible et lnonable, ou, si vous prfrez les visibilits et les noncs, constituent deux formes stables chaque poque et que finalement une grande partie de luvre de Foucault consiste en une rpartition et un statut de ces deux formes, je dirais de lHistoire de la folie Surveiller et Punir - je ne dis pas que les livres de Foucault se rduisent cela, je dis quils comportent cela - une distribution des deux formes suivant telle ou telle poque: la forme de visibilit, la forme dnonabilit. Et jinsistais une fois pour toute sur ceci que certaines interprtations de Foucault qui sacrifient la conception du visible une conception de lnonc, de lnonable ou du dicible, sont forcment amenes mutiler la pense de Foucault. Donc le visible et lnonable constituent deux formes stables chaque poque. Il faudrait presque mme renverser: ce qui dfinit une poque cest un champ complexe de visibilits et un rgime complexe dnoncs.

En dautres termes une poque se dfinit par ce quelle voit et ce quelle dit. Do: larchologie signifie quoi? Elle signifie une discipline qui analyse les archives, et quest-ce que cest quune archive? Cest le recueil audiovisuel dune poque, le visible et lnonable. Ds lors cest par le visible et lnonable quon dfinira lpoque, ou ce quon peut appeler maintenant une formation historique. Une poque se dfinit par ce quelle voit et ce quelle nonce. Ce quon appellera une formation historique ou, Foucault dit parfois une positivit, cest lentrecroisement des deux formes stables une poque, le vu le dit, le visible et lnonable. Donc Foucault peut considrer quune grande partie de son uvre est une analyse de certaines formations historiques. Par l il peut dire, au dbut dun livre rcent, au dbut de Lusage des plaisirs, il peut dire oui toute une partie de mes livres, cest: des tudes dhistoire. Vous voyez que la formation historique se dfinit par: un rgime dnonc, un champ de visibilit. Ce qui implique notamment une chose cest que toutes les poques, toutes les formations historiques ne voient pas la mme chose, ne disent pas la mme chose. Les visibilits et les noncs sont les variables de chaque formation. Dune formation lautre, elles varient. On la vu en dtail, pas beaucoup en dtail mais un petit peu, on la vu propos des deux livres qui prsentent des parallles trs frappants, Lhistoire de la folie et Surveiller et Punir. Dans Lhistoire de la folie, lhpital gnral au XVIIme sicle est (et?) la visibilit de la folie cette poque, lhpital fait voir la folie sous telle ou telle espce visuelle. Comme dit Foucault, il y a une vidence, en prenant vidence au sens de visibilit, il y a une vidence de la folie dans lhpital gnral et dans les conditions de lhpital gnral, savoir: grouper les fous avec les vagabonds, les chmeurs, les mendiants etc. Cest une visibilit de la folie, la folie se fait voir, elle se fait voir dans le cadre de lhpital gnral. Et au XIXme sicle, lasile et la prfiguration de ce qui sera, dans le courant du XIXme, lasile psychiatrique, donnent une tout autre visibilit, cest une tout autre manire de la voir. Et paralllement au XVIIme sicle, en mme temps que lhpital gnral fait voir la folie sous telle ou telle espce, les noncs de folie, cest--dire les noncs qui concernent la folie, sont galement originaux et sont des noncs qui tournent autour de lobjet discursif - dira Foucault - de lobjet discursif suivant: la draison. La folie est comprise comme draison. Ne dites pas a va de soi, car...

Sur Foucault - Les formations historiques Anne universitaire 1985-1986 (2eme Cours) Cours du 29 octobre 1985 - 1 Gilles Deleuze Transcription: Annabelle Dufourcq (avec laide du College of Liberal Arts, Purdue University)

Ne dites pas a va de soi, car la draison comme objet de discours est un thme parfaitement original qui sans doute ne peut surgir que lge classique, en vertu de la conception de la raison que cet ge se fait. Mais ensuite au XVIIIme sicle, ds le XVIIIme sicle, ce nest plus en rapport avec la raison que la folie sera nonce. Elle sera nonce en fonction de tout autre coordonne. Si bien quon peut dire: le XVIIme sicle: manire de voir la folie: hpital gnral manire dnoncer la folie: la draison.

Cest a qui fait, lgard de la folie, la formation historique ge classique. Pour la prison, on a vu la mme chose. La prison au XVIIIme sicle. Le rgime prison se forme au XVIIIme sicle comme quoi? Nouvelle manire de "voir" le crime. En mme temps le droit pnal subit une volution par rapport aux poques prcdentes. Cette volution cest quoi? Cest la formation dun type nouveau dnoncs dont lobjet discursif, lobjet nonciatif, cest la dlinquance. Enonc de dlinquance, prison comme visibilit du crime: l aussi a dfinit une formation historique.

Donc ctait vraiment le premier point, l, que je peux, je crois, considrer un peu comme acquis, cest toujours cette confrontation, au niveau de chaque formation historique, du visible et de lnonable. Quest-ce quune poque fait voiret voit - cest la mme chose - Quest-ce quelle voit et fait voir? Quest-ce quelle dit et fait dire? Cest une mthode trs ferme, mon avis trs originale. On va voir pourquoi originale. Pourquoi est-ce original prcisment? Pourquoi Foucault peut-il dire encore une fois au dbut de "Lusage des plaisirs", je fais des tudes dhistoire, mais non du travail dhistorien? Pourquoi est-ce que cest du travail de philosophe? La nouvelle conception de lhistoire, ce quon a appel "lcole des annales", nous propose la fois une histoire des comportements et, je vous disais la dernire fois, une histoire des mentalits. En effet je vous citais lexemple du recueil Comment on meurt en Anjou telle poque. Comment on meurt en Anjou telle poque cest uniquement une tude de comportement et aussi une tude de mentalit dans la mesure o sera considre la manire denvisager la mort, les ides sur la mort.

Foucault se spare de cette conception. Pourquoi? On a tous les lments dj pour rpondre. Il ne fait pas un travail dhistorien. Il ne dit pas du tout que les historiens ont tort, il dit que son affaire lui est ailleurs. Et pourquoi? Ma rponse tait simple, quand je me demandais: mais pourquoi, dit-il a et quest-ce que a veut dire?, ma rponse tait et bien oui parce que. Vous voyez bien quavec le visible et lnonable, il prtend slever - tort ou raison, a mest gal - il prtend slever jusqu une dtermination des conditions. Le visible ou la visibilit ce nest pas un comportement, cest la condition sous laquelle, cest la condition gnrale sous laquelle, tous les comportements dune poque se manifestent, viennent la lumire. Les noncs ce ne sont pas des ides....

... conception trs importante de la philosophie a toujours dfini la philosophie comme la recherche de conditions. A quelles conditions quelque chose est-il possible. Et ctait a la question philosophique. Si je demande quest-ce que les mathmatiques?, je ne fais pas forcment de la philosophie, mais si je demande: quelles conditions les mathmatiquessont-elles possibles?, l je fais de la philosophie. Je ne fais pas un travail dhistorien ds lors pour Foucault signifie bien, il me semble, cest que Foucault slve jusquaux conditions qui rendent les comportements dune poque possibles et les mentalits dune poque possibles. En dautres termes Foucault prtend fixer des lments purs. Do, dans "Larchologie du savoir", lemploi du mot, trs insolite, de "a priori". A priori en philosophie, a a toujours voulu dire indpendant de lexprience, or les conditions de lexprience sont "a priori" cest--dire les conditions de lexprience ne sont pas donnes dans lexprience elle-mme. Le visible et lnonable sont les "a priori", les a priori de quoi? Les "a priori" dune poque, les "a priori" dune formation historique. Do lide trs bizarre de Foucault, on aura loccasion de la retrouver: les "a priori" sont historiques. Alors que par exemple chez Kant "a priori" et "historique" sopposent, l il y a des a priori historiques, ce sont les conditions de visibilit, les conditions dnonabilit qui permettent de dfinir une poque. Donc le visible et lnonable sont deux lments purs, en tant que tels ils se combinent pour dfinir la formation historique, cest--dire pour dterminer les conditions de cette formation. A quelles conditions, lge classique est-il possible? Rponse: sous les conditions de telles formes de visibilit, de telles formes dnonabilit.

Vous voyez que cest une chose qui spare, je ne dis pas que a oppose, mais a marque loriginalit de lentreprise de Foucault et limpossibilit de la ramener , en effet, un travail dhistorien. Je dirais la limite que les formations historiques sont des strates, des stratifications. Et on verra, l jemploie ce mot parce quil me parat commode et parce quil renvoie bien au terme archologie - larchologie est ltude des strates - et on verra que lon peut donner ce mot strate toutes sortes de dterminations, mais la premire dtermination qui mautoriserait employer un tel mot cest: une strate est prcisment un compos de visible et dnonable, un entrecroisement de visibilit et dnonc. Si bien que les formations historiques sont des strates, sont des stratifications. Et cest tout un axe, comme un premier axe, de luvre de Foucault: cette tude archologique des stratifications, cest--dire des formations historiques dfinies par les visibilits quelles dploient, les nonabilits quelles profrent.

Je dis un premier axe... ah bon? Est-ce quil y aura dautres axes? On peut dj poser ce problme. Sans doute il y aura dautres axes. Voir et parler, le visible et lnonable [?] npuisent pas le tout et a, on peut bien sy attendre et ds le dbut de son uvre Foucault est trs conscient. Mais sil y a dautres axes, il faudra se demander: quels sont leurs rapports avec les formations historiques? Sil y a dautres axes, peut-tre est-ce que ces autres axes ne concernent plus le stratifi. Le stratifi se dfinit par la composition, lentrecroisement de deux formes stables: le visible et lnonable. Mais, mais, mais, mais... Est-ce que tout est stable? Est-ce que tout est formation historique? Est-ce que tout est strate? Il y a un texte sublime de Hermann Melville, le romancier amricain. Il est si beau que je vous le lis. Comme a parce que je pense que cest un texte qui aurait plu , qui aurait plu infiniment Foucault. Cest dans un trs grand roman de Melville qui sappelle "Pierre ou les ambiguts" - je vous le lis: il y avait encore des millions et des millions de choses qui ne staient pas rvles Pierre. La vieille momie est enfouie sous de multiples bandelettes. Il faut du temps pour dmailloter ce roi gyptien. Parce que Pierre commenait percer du regard la premire couche superficielle du monde, il simaginait dans sa folie quil avait atteint la substance non-stratifie. Mais si loin que les gologues soient descendus dans les profondeurs de la terre, ils nont trouv que strate sur strate - vous reconnaissez? cest larchologue a - car jusqu son axe le monde nest que surfaces superposes. Et au prix dimmenses efforts, nous nous frayons une voie souterraine dans la pyramide, au prix dhorribles ttonnements, nous parvenons la chambre centrale; notre grande joie, nous dcouvrons le sarcophage; nous levons le couvercle et... il ny a personne! Lme de lhomme est un vide immense et terrifiant.

Voil... on se tait un tout petit peu parce que cest [?] dtre sensible la beaut dun pareil texte. Alors je le lis en le traduisant en termes immdiatement proches de Foucault. Toutes les formations historiques sont des strates, et que faisons-nous, nous autres - je fais parler Foucault - nous autres archologues que faisons-nous? Nous allons de strate en strate, nous allons de formation en formation. Il ne faut pas croire trop vite quon a atteint la substance non-stratifie.Y a-t-il une substance non-stratifie? Sil y a une substance non-stratifie, elle est par-del "le voir" et par-del "le parler", par-del le visible et par-del lnonable. Car le visible et lnonable spousent pour constituer les strates et pour former les strates suivant telle ou telle formule. Nous allons de strate en strate mais avons-nous atteint la substance non-stratifie? Si loin - alors je transpose peine - si loin que les archologues soient descendus dans les profondeurs de la terre, ils nont trouv que strate sur strate, ils nont trouv que formation historique sur formation historique, car jusqu son axe, le monde nest que strates superposes. "Et au prix dimmenses efforts, nous nous frayons une voie souterraine dans la pyramide, au prix dhorribles ttonnements nous parvenons la chambre centrale" - cest--dire: nous allons de formation en formation la recherche du non-stratifi, nous parvenons la substance non-stratifie, du moins au lieu de la substance non-stratifie, la chambre centrale de la pyramide. Toutes les faces de la pyramide, cest des strates, mais toutes ces strates sont l pour couvrir la chambre centrale de la pyramide, l o bouillonne le non-stratifi. Pourquoi est-ce quil bouillonne? Parce que si les strates sont solides, il faut imaginer le non-stratifi comme trangement liquide, ou pire comme gazeux. Nous arrivons la chambre centrale de la pyramide, notre grande joie, nous dcouvrons le sarcophage; nous disons: cest l quest le non-stratifi; nous levons le couvercle et... il ny a personne. Lme de lhomme est un vide immense et terrifiant.

Alors vous sentez que, peut-tre, quand on en aura fini avec cet axe, on sapercevra - et il fallait le dire ds le dbut, autant le dire ds le dbut - que ce ntait que un premier axe. Les strates ou formations historiques, cest--dire les grands composs de visible et dnonable, npuisent pas la pense de Foucault. Il y aura un autre axe et puis peut-tre encore un autre axe. Il y aura bien des axes cette pense, peut-tre que la nouveaut de Foucault cest davoir impos un nouveau systme de coordonnes.

Mais l nous voyons la premire dimension, seulement le premier axe ou la premire dimension, du systme de coordonnes que je rsume pour la nime fois: voir et parler, une combinaison du visible et de lnonable suivant chaque poque cest--dire selon chaque formation historique dterminable comme strate. Et les visibilits et les noncs sont les lments purs de toute stratification. Si bien que, une strate ou une formation historique - je reprends - je dois demander deux questions fondamentales, qui sont les questions non pas de lhistoire mais dj les questions de la philosophie: quest-ce que tu vois? et quest-ce que tu fais voir? Et quest-ce que tu dis? Ou, suivant les termes plus techniques quon a vus la dernire fois: quelles sont tes vidences, quelles sont tes discursivits?

Voil a ctait notre af