Les trois mousquetaires III - bibebook.com · ALEXANDRE DUMAS LES TROIS MOUSQUETAIRES Tome III Les...

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ALEXANDRE DUMAS LES TROIS MOUSQUETAIRES Tome III Les trois mousquetaires I

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  • ALEXANDRE DUMAS

    LES TROISMOUSQUETAIRES

    Tome III

    Les trois mousquetaires I

  • ALEXANDRE DUMAS

    LES TROISMOUSQUETAIRES

    Tome IIILes trois mousquetaires I

    1844

    Un texte du domaine public.Une dition libre.

    ISBN978-2-8247-1403-5

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  • CHAPITRE XLIII

    Lauberge duColombier-Rouge

    A au camp, le roi, qui avait si grande hte de se trou-ver en face de lennemi, et qui, meilleur droit que le cardinal,partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes lesdispositions, dabord pour chasser les Anglais de lle de R, ensuite pourpresser le sige de La Rochelle ; mais, malgr lui, il fut retard par les dis-sensions qui clatrent entre MM. de Bassompierre et Schomberg, contrele duc dAngoulme.

    MM. de Bassompierre et Schomberg taient marchaux de France, etrclamaient leur droit de commander larme sous les ordres du roi ; maisle cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du cur,ne presst faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frres en religion,

    1. Ms. de Maquet : une quarantaine de lignes correspondant la fin du chapitre.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    poussait au contraire le duc dAngoulme, que le roi, son instigation,avait nomm lieutenant gnral. Il en rsulta que, sous peine de voir MM.de Bassompierre et Schomberg dserter larme, on fut oblig de faire chacun un commandement particulier : Bassompierre prit ses quartiersau nord de la ville, depuis Laleu jusqu Dompierre ; le duc dAngoulme lest, depuis Dompierre jusqu Prigny ; et M. de Schomberg au midi,depuis Prigny jusqu Angoulains .

    Le logis de Monsieur tait Dompierre .Le logis du roi tait tantt Etr, tantt La Jarrie.Enfin le logis du cardinal tait sur les dunes, au pont de La Pierre, dans

    une simple maison sans aucun retranchement .De cette faon, Monsieur surveillait Bassompierre ; le roi, le duc dAn-

    goulme, et le cardinal, M. de Schomberg.Aussitt cette organisation tablie, on stait occup de chasser les

    Anglais de lle.La conjoncture tait favorable : les Anglais, qui ont, avant toute chose,

    besoin de bons vivres pour tre de bons soldats, ne mangeant que desviandes sales et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leurcamp ; de plus, la mer, fort mauvaise cette poque de lanne sur toutesles ctes de locan, mettait tous les jours quelque petit btiment mal ;et la plage, depuis la pointe de lAiguillon jusqu la tranche, tait lit-tralement, chaque mare, couverte des dbris de pinasses, de robergeset de felouques ; il en rsultait que, mme les gens du roi se tinssent-ilsdans leur camp, il tait vident quun jour ou lautre Buckingham, qui nedemeurait dans lle de R que par enttement, serait oblig de lever le

    2. Voir Bassompierre, op. cit., p. 96-107. La sparation des territoires est rgle le 15octobre. Texte : La Leu , Angoulin .

    3. Dompierre-sur-Mer (Bassompierre crit Dampierre ). Le logis du roi tait Aytr :Dumas semble bien avoir lu trop vite Richelieu, Mmoires, livre XVII (Petitot, livre XXIII,p. 383) qui indique que le cortge royal rencontra larme en bataille entre La Jarrie etEstr o Sa Majest prit son quartier . La relative ne complte que le dernier toponyme.

    4. M. le cardinal prit le sien au Pont-la-Pierre, qui est un petit chteau prs dAngou-lains (Bassompierre, op. cit.) ; Richelieu (Mmoires, Petitot, tome XXIII, p. 384) confirmequil tait sans retranchement.

    5. La pointe de lAiguillon, au nord de la ville, ferme lanse de lAiguillon o aboutit lePertuis breton passage entre lle de R et la cte.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    sige.Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se prparait dans le camp

    ennemi pour un nouvel assaut , le roi jugea quil fallait en finir et donnales ordres ncessaires pour une affaire dcisive.

    Notre intention ntant pas de faire un journal de sige, mais aucontraire de nen rapporter que les vnements qui ont trait lhistoireque nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux mots quelentreprise russit au grand tonnement du roi et la grande gloire de M.le cardinal. Les Anglais, repousss pied pied, battus dans toutes les ren-contres, crass au passage de lle de Loix, furent obligs de se rembar-quer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes parmi lesquelscinq colonels, trois lieutenants-colonels, deux cent cinquante capitaineset vingt gentilshommes de qualit, quatre pices de canon et soixantedrapeaux qui furent apports Paris par Claude de Saint-Simon, et sus-pendus en grande pompe aux votes de Notre-Dame.

    Des Te Deum furent chants au camp, et de l se rpandirent par toutela France.

    Le cardinal resta donc matre de poursuivre le sige sans avoir, dumoins momentanment, rien craindre de la part des Anglais.

    Mais, comme nous venons de le dire, le repos ntait que momentan.Un envoy du duc de Buckingham, nomm Montaigu, avait t pris,

    et lon avait acquis la preuve dune ligue entre lEmpire, lEspagne, lAn-gleterre et la Lorraine.

    Cette ligue tait dirige contre la France.De plus, dans le logis de Buckingham, quil avait t forc dabandon-

    ner plus prcipitamment quil ne lavait cru, on avait trouv des papiersqui confirmaient cette ligue, et qui, ce quassure M. le cardinal dans sesMmoires , compromettaient fort M de Chevreuse, et par consquentla reine.

    Ctait sur le cardinal que pesait toute la responsabilit, car on nest

    6. Lassaut des Anglais sur le fort Saint-Martin-de-R est repouss le 6 novembre ; leurrembarquement difficile a lieu le 8. Bassompierre estime leur perte douze cents hommes,morts ou prisonniers .

    7. Richelieu, Mmoires, livre XVII (Petitot, livre XXIII, p. 414-415) ; sur Montaigu,ibid.,p. 427.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    pas ministre absolu sans tre responsable ; aussi toutes les ressources deson vaste gnie taient-elles tendues nuit et jour, et occupes couter lemoindre bruit qui slevait dans un des grands royaumes de lEurope.

    Le cardinal connaissait lactivit et surtout la haine de Buckingham ;si la ligue qui menaait la France triomphait, toute son influence taitperdue : la politique espagnole et la politique autrichienne avaient leursreprsentants dans le cabinet du Louvre, o elles navaient encore que despartisans ; lui Richelieu, le ministre franais, le ministre national par ex-cellence, tait perdu. Le roi, qui, tout en lui obissant comme un enfant, lehassait comme un enfant hait son matre, labandonnait aux vengeancesrunies de Monsieur et de la reine ; il tait donc perdu, et peut-tre laFrance avec lui. Il fallait parer tout cela.

    Aussi vit-on les courriers, devenus chaque instant plus nombreux,se succder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, ole cardinal avait tabli sa rsidence.

    Ctaient des moines qui portaient si mal le froc, quil tait facile dereconnatre quils appartenaient surtout lglise militante ; des femmesun peu gnes dans leurs costumes de pages, et dont les larges trousses nepouvaient entirement dissimuler les formes arrondies ; enfin des paysansaux mains noircies, mais la jambe fine, et qui sentaient lhomme dequalit une lieue la ronde.

    Puis encore dautres visites moins agrables, car deux ou trois fois lebruit se rpandit que le cardinal avait failli tre assassin.

    Il est vrai que les ennemis de Son minence disaient que ctait elle-mme qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin davoir lecas chant le droit duser de reprsailles ; mais il ne faut croire ni ceque disent les ministres, ni ce que disent leurs ennemis.

    Ce qui nempchait pas, au reste, le cardinal, qui ses plus achar-ns dtracteurs nont jamais contest la bravoure personnelle, de faireforce courses nocturnes tantt pour communiquer au duc dAngoulmedes ordres importants, tantt pour aller se concerter avec le roi, tanttpour aller confrer avec quelque messager quil ne voulait pas quon lais-st entrer chez lui.

    De leur ct les mousquetaires, qui navaient pas grand-chose faireau sige, ntaient pas tenus svrement et menaient joyeuse vie. Cela

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    leur tait dautant plus facile, nos trois compagnons surtout, qutantdes amis de M. de Trville, ils obtenaient facilement de lui de sattarder etde rester aprs la fermeture du camp avec des permissions particulires.

    Or, un soir que dArtagnan, qui tait de tranche, navait pu les accom-pagner, Athos, Porthos et Aramis, monts sur leurs chevaux de bataille,envelopps de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pisto-lets, revenaient tous trois dune buvette quAthos avait dcouverte deuxjours auparavant sur la route de La Jarrie, et quon appelait le Colombier-Rouge , suivant le chemin qui conduisait au camp, tout en se tenant surleurs gardes, comme nous lavons dit, de peur dembuscade, lorsqu unquart de lieue peu prs du village de Boisnau ils crurent entendre le pasdune cavalcade qui venait eux ; aussitt tous trois sarrtrent, serrslun contre lautre, et attendirent, tenant le milieu de la route : au boutdun instant, et comme la lune sortait justement dun nuage, ils virentapparatre au dtour dun chemin deux cavaliers qui, en les apercevant,sarrtrent leur tour, paraissant dlibrer sils devaient continuer leurroute ou retourner en arrire. Cette hsitation donna quelques souponsaux trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voixferme :

    Qui vive ? Qui vive vous-mme ? rpondit un de ces deux cavaliers. Ce nest pas rpondre, cela ! dit Athos. Qui vive ? Rpondez, ou nous

    chargeons. Prenez garde ce que vous allez faire, messieurs ! dit alors une voix

    vibrante qui paraissait avoir lhabitude du commandement. Cest quelque officier suprieur qui fait sa ronde de nuit, dit Athos,

    que voulez-vous faire, messieurs ? Qui tes-vous ? dit la mme voix du mme ton de commandement ;

    rpondez votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre dso-bissance.

    Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celuiqui les interrogeait en avait le droit.

    Quelle compagnie ?

    8. Le Colombier-Rouge est un village louest de La Rochelle, sur la route de Paris.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    Compagnie de Trville. Avancez lordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites

    ici, cette heure.Les trois compagnons savancrent, loreille un peu basse, car tous

    trois maintenant taient convaincus quils avaient affaire plus fortqueux ; on laissa, au reste, Athos le soin de porter la parole.

    Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu,tait dix pas en avant de son compagnon ; Athos fit signe Porthos et Aramis de rester de leur ct en arrire, et savana seul.

    Pardon, mon officier ! dit Athos ; mais nous ignorions qui nousavions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.

    Votre nom ? dit lofficier, qui se couvrait une partie du visage avecson manteau.

    Mais vous-mme, monsieur, dit Athos qui commenait se rvoltercontre cette inquisition ; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avezle droit de minterroger.

    Votre nom ? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomberson manteau de manire avoir le visage dcouvert.

    Monsieur le cardinal ! scria le mousquetaire stupfait. Votre nom ? reprit pour la troisime fois Son minence. Athos, dit le mousquetaire.Le cardinal fit un signe lcuyer, qui se rapprocha. Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il voix basse, je ne veux

    pas quon sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous seronssrs quils ne le diront personne.

    Nous sommes gentilshommes, monseigneur, dit Athos ; demandez-nous donc notre parole et ne vous inquitez de rien. Dieu merci, noussavons garder un secret.

    Le cardinal fixa ses yeux perants sur ce hardi interlocuteur. Vous avez loreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal ; mais main-

    tenant, coutez ceci : ce nest point par dfiance que je vous prie de mesuivre, cest pour ma sret : sans doute vos deux compagnons sont MM.Porthos et Aramis ?

    Oui, Votre minence, dit Athos, tandis que les deux mousquetairesrests en arrire sapprochaient, le chapeau la main.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais : je saisque vous ntes pas tout fait de mes amis, et jen suis fch, mais jesais que vous tes de braves et loyaux gentilshommes, et quon peut sefier vous. Monsieur Athos, faites-moi donc lhonneur de maccompa-gner, vous et vos deux amis, et alors jaurai une escorte faire envie SaMajest, si nous la rencontrons.

    Les trois mousquetaires sinclinrent jusque sur le cou de leurs che-vaux.

    Eh bien ! sur mon honneur, dit Athos, Votre minence a raison denous emmener avec elle : nous avons rencontr sur la route des visagesaffreux, et nous avons mme eu avec quatre de ces visages une querelleau Colombier-Rouge.

    Une querelle, et pourquoi, messieurs ? dit le cardinal ; je naime pasles querelleurs, vous le savez !

    Cest justement pour cela que jai lhonneur de prvenir Votre mi-nence de ce qui vient darriver ; car elle pourrait lapprendre par dautresque par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes en faute.

    Et quels ont t les rsultats de cette querelle ? demanda le cardinalen fronant le sourcil.

    Mais mon ami Aramis, que voici, a reu un petit coup dpe dansle bras, ce qui ne lempchera pas, comme Votre minence peut le voir,de monter lassaut demain, si Votre minence ordonne lescalade.

    Mais vous ntes pas hommes vous laisser donner des coupsdpe ainsi, dit le cardinal : voyons, soyez francs, messieurs, vous en avezbien rendu quelques-uns ; confessez-vous, vous savez que jai le droit dedonner labsolution.

    Moi, monseigneur, dit Athos, je nai pas mme mis lpe la main,mais jai pris celui qui javais affaire bras-le-corps et je lai jet par lafentre ; il parat quen tombant, continua Athos avec quelque hsitation,il sest cass la cuisse.

    Ah ! ah ! fit le cardinal ; et vous, monsieur Porthos ? Moi, monseigneur, sachant que le duel est dfendu, jai saisi un

    banc, et jen ai donn lun de ces brigands un coup qui, je crois, lui abris lpaule.

    Bien, dit le cardinal ; et vous, monsieur Aramis ?

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    Moi, monseigneur, comme je suis dun naturel trs doux et que,dailleurs, ce que monseigneur ne sait peut-tre pas, je suis sur le pointde rentrer dans les ordres, je voulais sparer mes camarades, quand unde ces misrables ma donn tratreusement un coup dpe travers lebras gauche : alors la patience ma manqu, jai tir mon pe mon tour,et comme il revenait la charge, je crois avoir senti quen se jetant surmoi il se ltait passe au travers du corps : je sais bien quil est tombseulement, et il ma sembl quon lemportait avec ses deux compagnons.

    Diable, messieurs ! dit le cardinal, trois hommes hors de combatpour une dispute de cabaret, vous ny allez pas de main morte ; et proposde quoi tait venue la querelle ?

    Ces misrables taient ivres, dit Athos, et sachant quil y avait unefemme qui tait arrive le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la porte.

    Forcer la porte ! dit le cardinal, et pour quoi faire ? Pour lui faire violence sans doute, dit Athos ; jai eu lhonneur de

    dire Votre minence que ces misrables taient ivres. Et cette femme tait jeune et jolie ? demanda le cardinal avec une

    certaine inquitude. Nous ne lavons pas vue, monseigneur, dit Athos. Vous ne lavez pas vue ; ah ! trs bien, reprit vivement le cardinal ;

    vous avez bien fait de dfendre lhonneur dune femme, et, comme cest lauberge du Colombier-Rouge que je vais moi-mme, je saurai si vousmavez dit la vrit.

    Monseigneur, dit firement Athos, nous sommes gentilshommes, etpour sauver notre tte, nous ne ferions pas un mensonge.

    Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, jenen doute pas un seul instant ; mais, ajouta-t-il pour changer la conver-sation, cette dame tait donc seule ?

    Cette dame avait un cavalier enferm avec elle, dit Athos ; mais,comme malgr le bruit ce cavalier ne sest pas montr, il est prsumerque cest un lche.

    Ne jugez pas tmrairement, dit lvangile , rpliqua le cardinal.Athos sinclina.

    9. Matthieu, VII, 1 : Ne jugez pas pour ne pas tre jugs.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    Et maintenant, messieurs, cest bien, continua Son minence, je saisce que je voulais savoir ; suivez-moi.

    Les trois mousquetaires passrent derrire le cardinal, qui senveloppade nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, setenant huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.

    On arriva bientt lauberge silencieuse et solitaire ; sans doute lhtesavait quel illustre visiteur il attendait, et en consquence il avait renvoyles importuns.

    Dix pas avant darriver la porte, le cardinal fit signe son cuyer etaux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout sell tait attachau contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine faon.

    Un homme envelopp dun manteau sortit aussitt et changeaquelques rapides paroles avec le cardinal ; aprs quoi il remonta chevalet repartit dans la direction de Surgres , qui tait aussi celle de Paris.

    Avancez, messieurs, dit le cardinal. Vous mavez dit la vrit, mes gentilshommes, dit-il en sadressant

    aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas moi que notre rencontre dece soir ne vous soit avantageuse ; en attendant, suivez-moi.

    Le cardinal mit pied terre, les trois mousquetaires en firent autant ;le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son cuyer, les troismousquetaires attachrent les brides des leurs aux contrevents.

    Lhte se tenait sur le seuil de la porte ; pour lui, le cardinal ntaitquun officier venant visiter une dame.

    Avez-vous quelque chambre au rez-de-chausse o ces messieurspuissent mattendre prs dun bon feu ? dit le cardinal.

    Lhte ouvrit la porte dune grande salle, dans laquelle justement onvenait de remplacer un mauvais pole par une grande et excellente che-mine.

    Jai celle-ci, rpondit-il. Cest bien, dit le cardinal ; entrez l, messieurs, et veuillez mat-

    tendre ; je ne serai pas plus dune demi-heure.Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du

    rez-de-chausse, le cardinal, sans demander plus amples renseignements,

    10. Surgres, trente-cinq kilomtres lest de La Rochelle.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIII

    monta lescalier en homme qui na pas besoin quon lui indique son che-min.

    n

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  • CHAPITRE XLIV

    De lutilit des tuyaux depole

    I que, sans sen douter, et mus seulement par leurcaractre chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient derendre service quelquun que le cardinal honorait de sa protec-tion particulire.

    Maintenant quel tait ce quelquun ? Cest la question que se firentdabord les trois mousquetaires ; puis, voyant quaucune des rponses quepouvait leur faire leur intelligence ntait satisfaisante, Porthos appelalhte et demanda des ds.

    Porthos et Aramis se placrent une table et se mirent jouer. Athosse promena en rflchissant.

    En rflchissant et en se promenant, Athos passait et repassait devant

    1. Ms. de Maquet.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    le tuyau du pole rompu par la moiti et dont lautre extrmit donnaitdans la chambre suprieure, et chaque fois quil passait et repassait, ilentendait un murmure de paroles qui finit par fixer son attention. Athossapprocha, et il distingua quelques mots qui lui parurent sans doute m-riter un si grand intrt quil fit signe ses compagnons de se taire, restantlui-mme courb loreille tendue la hauteur de lorifice infrieur.

    coutez, Milady, disait le cardinal, laffaire est importante ; asseyez-vous l et causons.

    Milady ! murmura Athos. Jcoute Votre minence avec la plus grande attention, rpondit

    une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire. Un petit btiment avec quipage anglais, dont le capitaine est

    moi, vous attend lembouchure de la Charente, au fort de La Pointe ; ilmettra la voile demain matin.

    Il faut alors que je my rende cette nuit ? linstant mme, cest--dire lorsque vous aurez reu mes instruc-

    tions. Deux hommes que vous trouverez la porte en sortant vous servi-ront descorte ; vous me laisserez sortir le premier, puis une demi-heureaprs moi, vous sortirez votre tour.

    Oui, monseigneur. Maintenant revenons la mission dont vousvoulez bien me charger ; et, comme je tiens continuer de mriter laconfiance de Votre minence, daignez me lexposer en termes clairs etprcis, afin que je ne commette aucune erreur.

    Il y eut un instant de profond silence entre les deux interlocuteurs ; iltait vident que le cardinal mesurait davance les termes dans lesquelsil allait parler, et que Milady recueillait toutes ses facults intellectuellespour comprendre les choses quil allait dire et les graver dans sa mmoirequand elles seraient dites.

    Athos profita de ce moment pour dire ses deux compagnons de fer-mer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir couter avec lui.

    Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportrent unechaise pour chacun deux, et une chaise pour Athos. Tous trois sassirentalors, leurs ttes rapproches et loreille au guet.

    2. Sur la rive droite de la Charente.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrive Londres, vous irez trouver Buckingham.

    Je ferai observer Son minence, dit Milady, que depuis laffairedes ferrets de diamants, pour laquelle le duc ma toujours souponne, SaGrce se dfie de moi.

    Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne sagit-il plus de capter saconfiance, mais de se prsenter franchement et loyalement lui commengociatrice.

    Franchement et loyalement, rpta Milady avec une indicible ex-pression de duplicit.

    Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du mme ton ;toute cette ngociation doit tre faite dcouvert.

    Je suivrai la lettre les instructions de Son minence, et jattendsquelle me les donne.

    Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz queje sais tous les prparatifs quil fait, mais que je ne men inquite gure,attendu quau premier mouvement quil risquera, je perds la reine.

    Croira-t-il que Votre minence est en mesure daccomplir la me-nace quelle lui fait ?

    Oui, car jai des preuves. Il faut que je puisse prsenter ces preuves son apprciation. Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-Robert

    et du marquis de Beautru sur lentrevue que le duc a eue chez M laconntable avec la reine, le soir que M la conntable a donn une ftemasque ; vous lui direz, afin quil ne doute de rien, quil y est venu sousle costume du Grand Mogol que devait porter le chevalier de Guise, etquil a achet ce dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.

    Bien, monseigneur. Tous les dtails de son entre au Louvre et de sa sortie pendant la

    nuit o il sest introduit au palais sous le costume dun diseur de bonneaventure italien me sont connus ; vous lui direz, pour quil ne doute pasencore de lauthenticit de mes renseignements, quil avait sous son man-teau une grande robe blanche seme de larmes noires, de ttes de mortet dos en sautoir : car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour lefantme de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient au Louvre

    13

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    chaque fois que quelque grand vnement va saccomplir. Est-ce tout, monseigneur ? Dites-lui que je sais encore tous les dtails de laventure dAmiens,

    que jen ferai faire un petit roman, spirituellement tourn, avec un plandu jardin et les portraits des principaux acteurs de cette scne nocturne.

    Je lui dirai cela. Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est la Bas-

    tille, quon na surpris aucune lettre sur lui, cest vrai, mais que la torturepeut lui faire dire ce quil sait, et mme ce quil ne sait pas.

    merveille. Enfin ajoutez que Sa Grce, dans la prcipitation quelle a mise

    quitter lle de R, oublia dans son logis certaine lettre de M de Che-vreuse qui compromet singulirement la reine, en ce quelle prouve nonseulement que Sa Majest peut aimer les ennemis du roi, mais encorequelle conspire avec ceux de la France. Vous avez bien retenu tout ce queje vous ai dit, nest-ce pas ?

    Votre minence va en juger : le bal de M la conntable ; la nuit duLouvre ; la soire dAmiens ; larrestation de Montaigu ; la lettre de Mde Chevreuse.

    Cest cela, dit le cardinal, cest cela : vous avez une bien heureusemmoire, Milady.

    Mais, reprit celle qui le cardinal venait dadresser ce complimentflatteur, si malgr toutes ces raisons le duc ne se rend pas et continue demenacer la France ?

    Le duc est amoureux comme un fou, ou plutt comme un niais, re-prit Richelieu avec une profonde amertume ; comme les anciens paladins,il na entrepris cette guerre que pour obtenir un regard de sa belle. Sil saitque cette guerre peut coter lhonneur et peut-tre la libert la dame deses penses, comme il dit, je vous rponds quil y regardera deux fois.

    Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait quellevoulait voir clair jusquau bout, dans la mission dont elle allait tre char-ge, cependant sil persiste ?

    Sil persiste, dit le cardinal ce nest pas probable.

    3. Voir Richelieu, Mmoires, livre XVII (Petitot, tome XXIII, p. 414).

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    Cest possible, dit Milady. Sil persiste Son minence fit une pause et reprit : Sil persiste,

    eh bien ! jesprerai dans un de ces vnements qui changent la face destats.

    Si Son minence voulait me citer dans lhistoire quelques-uns deces vnements, dit Milady, peut-tre partagerais-je sa confiance danslavenir.

    Eh bien tenez ! par exemple, dit Richelieu, lorsquen 1610, pour unecause peu prs pareille celle qui fait mouvoir le duc, le roi Henri IV,de glorieuse mmoire, allait la fois envahir les Flandres et lItalie pourfrapper la fois lAutriche des deux cts, eh bien ! nest-il pas arriv unvnement qui a sauv lAutriche ? Pourquoi le roi de France naurait-ilpas la mme chance que lempereur ?

    Votre minence veut parler du coup de couteau de la rue de la Fer-ronnerie ?

    Justement, dit le cardinal. Votre minence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac pou-

    vante ceux qui auraient un instant lide de limiter ? Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces pays

    sont diviss de religion, des fanatiques qui ne demanderont pas mieuxque de se faire martyrs. Et tenez, justement il me revient cette heureque les puritains sont furieux contre le duc de Buckingham et que leursprdicateurs le dsignent comme lAntchrist.

    Eh bien ? fit Milady. Eh bien ! continua le cardinal dun air indiffrent, il ne sagirait,

    pour le moment, par exemple, que de trouver une femme, belle, jeune,adroite, qui et se venger elle-mme du duc. Une pareille femme peutse rencontrer : le duc est homme bonnes fortunes, et, sil a sem biendes amours par ses promesses de constance ternelle, il a d semer biendes haines aussi par ses ternelles infidlits.

    Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se ren-contrer.

    4. Lintervention de Henri IV visait empcher lempereur de semparer de Clves etde Juliers ; mais lallusion de Richelieu concerne Charlotte de Montmorency, princesse deCond, qui, pour viter la cour pressante du roi, stait rfugie Bruxelles.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    Eh bien ! une pareille femme, qui mettrait le couteau de JacquesClment ou de Ravaillac aux mains dun fanatique, sauverait la France.

    Oui, mais elle serait la complice dun assassinat. A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques Cl-

    ment ? Non, car peut-tre taient-ils placs trop haut pour quon ost les

    aller chercher l o ils taient : on ne brlerait pas le Palais de justice pourtout le monde, monseigneur.

    Vous croyez donc que lincendie du Palais de justice a une causeautre que celle du hasard ? demanda Richelieu du ton dont il et fait unequestion sans aucune importance.

    Moi, monseigneur, rpondit Milady, je ne crois rien, je cite un fait,voil tout ; seulement, je dis que si je mappelais M de Monpensier ou lareine Marie de Mdicis, je prendrais moins de prcautions que jen prends,mappelant tout simplement lady Clarick.

    Cest juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc ? Je voudrais un ordre qui ratifit davance tout ce que je croirai de-

    voir faire pour le plus grand bien de la France. Mais il faudrait dabord trouver la femme que jai dit, et qui aurait

    se venger du duc. Elle est trouve, dit Milady. Puis il faudrait trouver ce misrable fanatique qui servira dinstru-

    ment la justice de Dieu. On le trouvera. Eh bien ! dit le duc, alors il sera temps de rclamer lordre que vous

    demandiez tout lheure. Votre minence a raison, dit Milady, et cest moi qui ai eu tort de

    voir dans la mission dont elle mhonore autre chose que ce qui est rel-

    5. Lincendie clata dans la nuit du 5 au 6 mars 1618, consumant la Grande Salle, unechapelle, un corps de btiments contigus : le bruit courut quallum volontairement, il avaitpour but danantir les tmoignages mettant en cause Marie de Mdicis et ses complicesdans lassassinat dHenri IV.

    6. Catherine-Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, soeur des Guise, qui auraitarm Jacques Clment, lassassin dHenri III : elle joue un rle important dans La Dame deMonsoreau et Les arante-Cinq.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    lement, cest--dire dannoncer Sa Grce, de la part de Son minence,que vous connaissez les diffrents dguisements laide desquels il estparvenu se rapprocher de la reine pendant la fte donne par M laconntable ; que vous avez les preuves de lentrevue accorde au Louvrepar la reine certain astrologue italien qui nest autre que le duc de Bu-ckingham ; que vous avez command un petit roman, des plus spirituels,sur laventure dAmiens, avec plan du jardin o cette aventure sest pas-se et portraits des acteurs qui y ont figur ; que Montaigu est la Bastille,et que la torture peut lui faire dire des choses dont il se souvient et mmedes choses quil aurait oublies ; enfin, que vous possdez certaine lettrede M de Chevreuse, trouve dans le logis de Sa Grce, qui comprometsingulirement, non seulement celle qui la crite, mais encore celle aunom de qui elle a t crite. Puis, sil persiste malgr tout cela, commecest ce que je viens de dire que se borne ma mission, je naurai plusqu prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. Cest bien cela,nest-ce pas, monseigneur, et je nai pas autre chose faire ?

    Cest bien cela, reprit schement le cardinal. Et maintenant, dit Milady sans paratre remarquer le changement

    de ton du duc son gard, maintenant que jai reu les instructions deVotre minence propos de ses ennemis, monseigneur me permettra-t-ilde lui dire deux mots des miens ?

    Vous avez donc des ennemis ? demanda Richelieu. Oui, monseigneur ; des ennemis contre lesquels vous me devez tout

    votre appui, car je me les suis faits en servant Votre minence. Et lesquels ? rpliqua le duc. Dabord une petite intrigante du nom de Bonacieux. Elle est dans la prison de Mantes. Cest--dire quelle y tait, reprit Milady, mais la reine a surpris un

    ordre du roi, laide duquel elle la fait transporter dans un couvent. Dans un couvent ? dit le duc. Oui, dans un couvent. Et dans lequel ? Je lignore, le secret a t bien gard Je le saurai, moi ! Et Votre minence me dira dans quel couvent est cette femme ?

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    Je ny vois pas dinconvnient, dit le cardinal. Bien ; maintenant jai un autre ennemi bien autrement craindre

    pour moi que cette petite M Bonacieux. Et lequel ? Son amant. Comment sappelle-t-il ? Oh ! Votre minence le connat bien, scria Milady emporte par

    la colre, cest notre mauvais gnie tous deux ; cest celui qui, dans unerencontre avec les gardes de Votre minence, a dcid la victoire en faveurdes mousquetaires du roi ; cest celui qui a donn trois coups dpe deWardes, votre missaire, et qui a fait chouer laffaire des ferrets ; cestcelui enfin qui, sachant que ctait moi qui lui avais enlev M Bonacieux,a jur ma mort.

    Ah ! ah ! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler. Je veux parler de ce misrable dArtagnan. Cest un hardi compagnon, dit le cardinal. Et cest justement parce que cest un hardi compagnon quil nen

    est que plus craindre. Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences avec

    Buckingham. Une preuve ! scria Milady, jen aurai dix. Eh bien, alors ! cest la chose la plus simple du monde, ayez-moi

    cette preuve et je lenvoie la Bastille. Bien, monseigneur ! mais ensuite ? Quand on est la Bastille, il ny a pas densuite, dit le cardinal dune

    voix sourde. Ah ! pardieu, continua-t-il, sil mtait aussi facile de me d-barrasser de mon ennemi quil mest facile de me dbarrasser des vtres,et si ctait contre de pareilles gens que vous me demandiez limpunit !

    Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour exis-tence, homme pour homme ; donnez-moi celui-l, je vous donne lautre.

    Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et ne veuxmme pas le savoir ; mais jai le dsir de vous tre agrable et ne voisaucun inconvnient vous donner ce que vous demandez lgard dunesi infime crature ; dautant plus, comme vous me le dites, que ce petitdArtagnan est un libertin, un duelliste, un tratre.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLIV

    Un infme, monseigneur, un infme ! Donnez-moi donc du papier, une plume et de lencre, dit le cardinal. En voici, monseigneur.Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal tait occup

    chercher les termes dans lesquels devait tre crit le billet, ou mme lcrire. Athos, qui navait pas perdu un mot de la conversation, prit sesdeux compagnons chacun par une main et les conduisit lautre bout dela chambre.

    Eh bien ! dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tupas couter la fin de la conversation ?

    Chut ! dit Athos parlant voix basse, nous en avons entendu tout cequil est ncessaire que nous entendions ; dailleurs je ne vous empchepas dcouter le reste, mais il faut que je sorte.

    Il faut que tu sortes ! dit Porthos ; mais si le cardinal te demande,que rpondrons-nous ?

    Vous nattendrez pas quil me demande, vous lui direz les premiersque je suis parti en claireur parce que certaines paroles de notre htemont donn penser que le chemin ntait pas sr ; jen toucherai daborddeux mots lcuyer du cardinal ; le reste me regarde, ne vous en inquitezpas.

    Soyez prudent, Athos ! dit Aramis. Soyez tranquille, rpondit Athos, vous le savez, jai du sang-froid.Porthos et Aramis allrent reprendre leur place prs du tuyau de

    pole.Quant Athos, il sortit sans aucun mystre, alla prendre son che-

    val attach avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des contrevents,convainquit en quatre mots lcuyer de la ncessit dune avant-gardepour le retour, visita avec affectation lamorce de ses pistolets, mit lpeaux dents et suivit, en enfant perdu, la route qui conduisait au camp.

    n

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  • CHAPITRE XLV

    Scne conjugale

    C Athos, le cardinal ne tarda point des-cendre ; il ouvrit la porte de la chambre o taient entrs lesmousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de ds achar-ne avec Aramis. Dun coup dil rapide, il fouilla tous les coins de lasalle, et vit quun de ses hommes lui manquait.

    Quest devenu M. Athos ? demanda-t-il. Monseigneur, rpondit Porthos, il est parti en claireur sur quelques

    propos de notre hte, qui lui ont fait croire que la route ntait pas sre. Et vous, quavez-vous fait, monsieur Porthos ? Jai gagn cinq pistoles Aramis. Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi ? Nous sommes aux ordres de Votre minence. cheval donc, messieurs, car il se fait tard.

    1. En partie dans le ms. de Maquet.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLV

    Lcuyer tait la porte, et tenait en bride le cheval du cardinal. Unpeu plus loin, un groupe de deux hommes et de trois chevaux apparais-sait dans lombre ; ces deux hommes taient ceux qui devaient conduireMilady au fort de La Pointe, et veiller son embarquement.

    Lcuyer confirma au cardinal ce que les deux mousquetaires luiavaient dj dit propos dAthos. Le cardinal fit un geste approbateur,et reprit la route, sentourant au retour des mmes prcautions quil avaitprises au dpart.

    Laissons-le suivre le chemin du camp, protg par lcuyer et les deuxmousquetaires, et revenons Athos.

    Pendant une centaine de pas, il avait march de la mme allure ; mais,une fois hors de vue, il avait lanc son cheval droite, avait fait un dtour,et tait revenu une vingtaine de pas, dans le taillis, guetter le passage de lapetite troupe ; ayant reconnu les chapeaux bords de ses compagnons etla frange dore du manteau de M. le cardinal, il attendit que les cavalierseussent tourn langle de la route, et, les ayant perdus de vue, il revint augalop lauberge, quon lui ouvrit sans difficult.

    Lhte le reconnut. Mon officier, dit Athos, a oubli de faire la dame du premier une

    recommandation importante, il menvoie pour rparer son oubli. Montez, dit lhte, elle est encore dans sa chambre.Athos profita de la permission, monta lescalier de son pas le plus

    lger, arriva sur le carr, et, travers la porte entrouverte, il vit Miladyqui attachait son chapeau.

    Il entra dans la chambre, et referma la porte derrire lui.Au bruit quil fit en repoussant le verrou, Milady se retourna.Athos tait debout devant la porte, envelopp dans son manteau, son

    chapeau rabattu sur ses yeux.En voyant cette figure muette et immobile comme une statue, Milady

    eut peur. Qui tes-vous ? Et que demandez-vous ? scria-t-elle. Allons, cest bien elle ! murmura Athos.Et, laissant tomber son manteau, et relevant son feutre, il savana

    vers Milady. Me reconnaissez-vous, madame ? dit-il.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLV

    Milady fit un pas en avant, puis recula comme la vue dun serpent. Allons, dit Athos, cest bien, je vois que vous me reconnaissez. Le comte de La Fre ! murmura Milady en plissant et en reculant

    jusqu ce que la muraille lempcht daller plus loin. Oui, Milady, rpondit Athos, le comte de La Fre en personne, qui

    revient tout exprs de lautre monde pour avoir le plaisir de vous voir.Asseyons-nous donc, et causons, comme dit monseigneur le cardinal.

    Milady, domine par une terreur inexprimable, sassit sans profrerune seule parole.

    Vous tes donc un dmon envoy sur la terre ? dit Athos. Votrepuissance est grande, je le sais ; mais vous savez aussi quavec laide deDieu les hommes ont souvent vaincu les dmons les plus terribles. Vousvous tes dj trouve sur mon chemin, je croyais vous avoir terrasse,madame ; mais, ou je me trompais, ou lenfer vous a ressuscite.

    Milady, ces paroles qui lui rappelaient des souvenirs effroyables,baissa la tte avec un gmissement sourd.

    Oui, lenfer vous a ressuscite, reprit Athos, lenfer vous a faiteriche, lenfer vous a donn un autre nom, lenfer vous a presque refaitmme un autre visage ; mais il na effac ni les souillures de votre me, nila fltrissure de votre corps.

    Milady se leva comme mue par un ressort, et ses yeux lancrent desclairs. Athos resta assis.

    Vous me croyiez mort, nest-ce pas, comme je vous croyais morte ?Et ce nom dAthos avait cach le comte de La Fre, comme le nom deMilady Clarick avait cach Anne de Breuil ! Ntait-ce pas ainsi que vousvous appeliez quand votre honor frre nous a maris ? Notre position estvraiment trange, poursuivit Athos en riant ; nous navons vcu jusquprsent lun et lautre que parce que nous nous croyions morts, et quunsouvenir gne moins quune crature, quoique ce soit chose dvoranteparfois quun souvenir !

    Mais enfin, dit Milady dune voix sourde, qui vous ramne versmoi ? Et que me voulez-vous ?

    Je veux vous dire que, tout en restant invisible vos yeux, je nevous ai pas perdue de vue, moi !

    Vous savez ce que jai fait ?

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLV

    Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entreau service du cardinal jusqu ce soir.

    Un sourire dincrdulit passa sur les lvres ples de Milady. coutez : cest vous qui avez coup les deux ferrets de diamants sur

    lpaule du duc de Buckingham ; cest vous qui avez fait enlever M Bo-nacieux ; cest vous qui, amoureuse de de Wardes et croyant passer la nuitavec lui, avez ouvert votre porte M. dArtagnan ; cest vous qui, croyantque de Wardes vous avait trompe, avez voulu le faire tuer par son rival ;cest vous qui, lorsque ce rival eut dcouvert votre infme secret, avezvoulu le faire tuer son tour par deux assassins que vous avez envoys sa poursuite ; cest vous qui, voyant que les balles avaient manqu leurcoup, avez envoy du vin empoisonn avec une fausse lettre, pour fairecroire votre victime que ce vin venait de ses amis ; cest vous, enfin, quivenez l, dans cette chambre, assise sur cette chaise o je suis, de prendreavec le cardinal de Richelieu lengagement de faire assassiner le duc deBuckingham, en change de la promesse quil vous a faite de vous laisserassassiner dArtagnan.

    Milady tait livide. Mais vous tes donc Satan ? dit-elle. Peut-tre, dit Athos ; mais, en tout cas, coutez bien ceci : assassi-

    nez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu mimporte ! je ne leconnais pas, dailleurs cest un Anglais ; mais ne touchez pas du bout dudoigt un seul cheveu de dArtagnan, qui est un fidle ami que jaime etque je dfends, ou, je vous le jure par la tte de mon pre, le crime quevous aurez commis sera le dernier.

    M. dArtagnan ma cruellement offense, dit Milady dune voixsourde, M. dArtagnan mourra.

    En vrit, cela est-il possible quon vous offense, madame ? dit enriant Athos ; il vous a offense, et il mourra ?

    Il mourra, reprit Milady ; elle dabord, lui ensuite.Athos fut saisi comme dun vertige : la vue de cette crature, qui

    navait rien dune femme, lui rappelait des souvenirs terribles ; il pensaquun jour, dans une situation moins dangereuse que celle o il se trou-vait, il avait dj voulu la sacrifier son honneur ; son dsir de meurtrelui revint brlant et lenvahit comme une fivre ardente : il se leva son

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLV

    tour, porta la main sa ceinture, en tira un pistolet et larma.Milady, ple comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glace ne

    put profrer quun son rauque qui navait rien de la parole humaine et quisemblait le rle dune bte fauve ; colle contre la sombre tapisserie, elleapparaissait, les cheveux pars, comme limage effrayante de la terreur.

    Athos leva lentement son pistolet, tendit le bras de manire quelarme toucht presque le front de Milady, puis, dune voix dautant plusterrible quelle avait le calme suprme dune inflexible rsolution :

    Madame, dit-il, vous allez linstant mme me remettre le papierque vous a sign le cardinal, ou, sur mon me, je vous fais sauter la cer-velle.

    Avec un autre homme Milady aurait pu conserver quelque doute, maiselle connaissait Athos ; cependant elle resta immobile.

    Vous avez une seconde pour vous dcider, dit-il.Milady vit la contraction de son visage que le coup allait partir ; elle

    porta vivement la main sa poitrine, en tira un papier et le tendit Athos. Tenez, dit-elle, et soyez maudit !Athos prit le papier, repassa le pistolet sa ceinture, sapprocha de la

    lampe pour sassurer que ctait bien celui-l, le dplia et lut :Cest par mon ordre et pour le bien de ltat que le porteur du prsent a

    fait ce quil a fait.3 dcembre 1627.Richelieu. Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaant

    son feutre sur sa tte, maintenant que je tai arrach les dents, vipre,mords si tu peux.

    Et il sortit de la chambre sans mme regarder en arrire. la porte il trouva les deux hommes et le cheval quils tenaient en

    main. Messieurs, dit-il, lordre de monseigneur, vous le savez, est de

    conduire cette femme, sans perdre de temps, au fort de La Pointe et dene la quitter que lorsquelle sera bord.

    Comme ces paroles saccordaient effectivement avec lordre quilsavaient reu, ils inclinrent la tte en signe dassentiment.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLV

    Quant Athos, il se mit lgrement en selle et partit au galop ; seule-ment, au lieu de suivre la route, il prit travers champs, piquant avecvigueur son cheval et de temps en temps sarrtant pour couter.

    Dans une de ces haltes, il entendit sur la route le pas de plusieurs che-vaux. Il ne douta point que ce ne ft le cardinal et son escorte. Aussitt ilfit une nouvelle pointe en avant, bouchonna son cheval avec de la bruyreet des feuilles darbres, et vint se mettre en travers de la route deux centspas du camp peu prs.

    Qui vive ? cria-t-il de loin quand il aperut les cavaliers. Cest notre brave mousquetaire, je crois, dit le cardinal. Oui, monseigneur, rpondit Athos. Cest lui-mme. Monsieur Athos, dit Richelieu, recevez tous mes remerciements

    pour la bonne garde que vous nous avez faite ; messieurs, nous voici ar-rivs : prenez la porte gauche, le mot dordre est Roi et R.

    En disant ces mots, le cardinal salua de la tte les trois amis, et prit droite suivi de son cuyer ; car, cette nuit-l, lui-mme couchait au camp.

    Eh bien ! dirent ensemble Porthos et Aramis lorsque le cardinal futhors de la porte de la voix, eh bien ! il a sign le papier quelle demandait.

    Je le sais, dit tranquillement Athos, puisque le voici.Et les trois amis nchangrent plus une seule parole jusqu leur

    quartier, except pour donner le mot dordre aux sentinelles.Seulement, on envoya Mousqueton dire Planchet que son matre

    tait pri, en relevant de tranche, de se rendre linstant mme au logisdes mousquetaires.

    Dun autre ct, comme lavait prvu Athos, Milady, en retrouvant la porte les hommes qui lattendaient, ne fit aucune difficult de lessuivre ; elle avait bien eu lenvie un instant de se faire reconduire devantle cardinal et de lui tout raconter, mais une rvlation de sa part amenaitune rvlation de la part dAthos : elle dirait bien quAthos lavait pen-due, mais Athos dirait quelle tait marque ; elle pensa quil valait doncencore mieux garder le silence, partir discrtement, accomplir avec sonhabilet ordinaire la mission difficile dont elle stait charge, puis, toutesles choses accomplies la satisfaction du cardinal, venir lui rclamer savengeance.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLV

    En consquence, aprs avoir voyag toute la nuit, sept heures dumatin elle tait au fort de La Pointe, huit heures elle tait embarque,et neuf heures le btiment, qui, avec des lettres de marque du cardinal,tait cens tre en partance pour Bayonne, levait lancre et faisait voilepour lAngleterre.

    n

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  • CHAPITRE XLVI

    Le bastion Saint-Gervais

    E ses trois amis, dArtagnan les trouva runisdans la mme chambre : Athos rflchissait, Porthos frisait samoustache, Aramis disait ses prires dans un charmant petitlivre dheures reli en velours bleu.

    Pardieu, messieurs ! dit-il, jespre que ce que vous avez me direen vaut la peine, sans cela je vous prviens que je ne vous pardonnerai pasde mavoir fait venir, au lieu de me laisser reposer aprs une nuit passe prendre et dmanteler un bastion. Ah ! que ntiez-vous l, messieurs ?Il y a fait chaud !

    Nous tions ailleurs, o il ne faisait pas froid non plus ! rponditPorthos tout en faisant prendre sa moustache un pli qui lui tait parti-culier.

    Chut ! dit Athos.

    1. En partie dans le ms. de Maquet. Lexploit prt dans ce chapitre aux mousquetairesappartient en fait M. de Baradas qui laccomplit lors du sige de Casal (1630).

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    Oh ! oh ! fit dArtagnan comprenant le lger froncement de sourcilsdu mousquetaire, il parat quil y a du nouveau ici.

    Aramis, dit Athos, vous avez t djeuner avant-hier lauberge duParpaillot, je crois ?

    Oui. Comment est-on l ? Mais, jy ai fort mal mang pour mon compte, avant-hier tait un

    jour maigre, et ils navaient que du gras. Comment ! dit Athos, dans un port de mer ils nont pas de poisson ? Ils disent, reprit Aramis en se remettant sa pieuse lecture, que la

    digue que fait btir M. le cardinal le chasse en pleine mer. Mais, ce nest pas cela que je vous demandais, Aramis, reprit Athos ;

    je vous demandais si vous aviez t bien libre, et si personne ne vous avaitdrang ?

    Mais il me semble que nous navons pas eu trop dimportuns ; oui,au fait, pour ce que vous voulez dire, Athos, nous serons assez bien auParpaillot.

    Allons donc au Parpaillot, dit Athos, car ici les murailles sontcomme des feuilles de papier.

    DArtagnan, qui tait habitu aux manires de faire de son ami, et quireconnaissait tout de suite une parole, un geste, un signe de lui, queles circonstances taient graves, prit le bras dAthos et sortit avec lui sansrien dire ; Porthos suivit en devisant avec Aramis.

    En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre ; Gri-maud, selon son habitude, obit en silence ; le pauvre garon avait peuprs fini par dsapprendre de parler.

    On arriva la buvette du Parpaillot : il tait sept heures du matin,le jour commenait paratre ; les trois amis commandrent djeuner,et entrrent dans une salle o, au dire de lhte, ils ne devaient pas tredrangs.

    Malheureusement lheure tait mal choisie pour un conciliabule ; onvenait de battre la diane, chacun secouait le sommeil de la nuit, et, pourchasser lair humide du matin, venait boire la goutte la buvette : dragons,Suisses, gardes, mousquetaires, chevau-lgers se succdaient avec une ra-pidit qui devait trs bien faire les affaires de lhte, mais qui remplissait

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    fort mal les vues des quatre amis. Aussi rpondaient-ils dune manirefort maussade aux saluts, aux toasts et aux lazzi de leurs compagnons.

    Allons ! dit Athos, nous allons nous faire quelque bonne querelle,et nous navons pas besoin de cela en ce moment. DArtagnan, racontez-nous votre nuit ; nous vous raconterons la ntre aprs.

    En effet, dit un chevau-lger qui se dandinait en tenant la mainun verre deau-de-vie quil dgustait lentement ; en effet, vous tiez detranche cette nuit, messieurs les gardes, et il me semble que vous avezeu maille partir avec les Rochelois ?

    DArtagnan regarda Athos pour savoir sil devait rpondre cet intrusqui se mlait la conversation.

    Eh bien ! dit Athos, nentends-tu pas M. de Busigny qui te fait lhon-neur de tadresser la parole ? Raconte ce qui sest pass cette nuit, puisqueces messieurs dsirent le savoir.

    Navre-bous bas bris un pastion ? demanda un Suisse qui buvait durhum dans un verre bire.

    Oui, monsieur, rpondit dArtagnan en sinclinant, nous avons eucet honneur, nous avons mme, comme vous avez pu lentendre, introduitsous un des angles un baril de poudre qui, en clatant, a fait une fort joliebrche ; sans compter que, comme le bastion ntait pas dhier, tout lereste de la btisse sen est trouv fort branl.

    Et quel bastion est-ce ? demanda un dragon qui tenait enfile sonsabre une oie quil apportait pour quon la ft cuire.

    Le bastion Saint-Gervais, rpondit dArtagnan, derrire lequel lesRochelois inquitaient nos travailleurs.

    Et laffaire a t chaude ? Mais, oui ; nous y avons perdu cinq hommes, et les Rochelois huit

    ou dix. Balzampleu ! fit le Suisse, qui, malgr ladmirable collection de ju-

    rons que possde la langue allemande, avait pris lhabitude de jurer enfranais.

    Mais il est probable, dit le chevau-lger, quils vont, ce matin, en-voyer des pionniers pour remettre le bastion en tat.

    Oui, cest probable, dit dArtagnan. Messieurs, dit Athos, un pari !

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    Ah ! woui ! un bari ! dit le Suisse. Lequel ? demanda le chevau-lger. Attendez, dit le dragon en posant son sabre comme une broche sur

    les deux grands chenets de fer qui soutenaient le feu de la chemine, jensuis. Htelier de malheur ! une lchefrite tout de suite, que je ne perdepas une goutte de la graisse de cette estimable volaille.

    Il avre raison, dit le Suisse, la graisse toie, il est trs ponne avec desgonfitures.

    L ! dit le dragon. Maintenant, voyons le pari ! Nous coutons, mon-sieur Athos !

    Oui, le pari ! dit le chevau-lger. Eh bien ! monsieur de Busigny, je parie avec vous, dit Athos, que

    mes trois compagnons, MM. Porthos, Aramis, dArtagnan et moi, nousallons djeuner dans le bastion Saint-Gervais et que nous y tenons uneheure, montre la main, quelque chose que lennemi fasse pour nousdloger.

    Porthos et Aramis se regardrent, ils commenaient comprendre. Mais, dit dArtagnan en se penchant loreille dAthos, tu vas nous

    faire tuer sans misricorde. Nous sommes bien plus tus, rpondit Athos, si nous ny allons pas. Ah ! ma foi ! messieurs, dit Porthos en se renversant sur sa chaise

    et frisant sa moustache, voici un beau pari, jespre. Aussi je laccepte, dit M. de Busigny ; maintenant il sagit de fixer

    lenjeu. Mais vous tes quatre, messieurs, dit Athos, nous sommes quatre ;

    un dner discrtion pour huit, cela vous va-t-il ? merveille, reprit M. de Busigny. Parfaitement, dit le dragon. a me fa, dit le Suisse.Le quatrime auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait jou

    un rle muet, fit un signe de la tte en signe quil acquiesait la propo-sition.

    Le djeuner de ces messieurs est prt, dit lhte. Eh bien ! apportez-le, dit Athos.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    Lhte obit. Athos appela Grimaud, lui montra un grand panier quigisait dans un coin et fit le geste denvelopper dans les serviettes lesviandes apportes.

    Grimaud comprit linstant mme quil sagissait dun djeuner surlherbe, prit le panier, empaqueta les viandes, y joignit les bouteilles etprit le panier son bras.

    Mais o allez-vous manger mon djeuner ? dit lhte. Que vous importe, dit Athos, pourvu quon vous le paie ?Et il jeta majestueusement deux pistoles sur la table. Faut-il vous rendre, mon officier ? dit lhte. Non ; ajoute seulement deux bouteilles de vin de Champagne et la

    diffrence sera pour les serviettes.Lhte ne faisait pas une aussi bonne affaire quil lavait cru dabord,

    mais il se rattrapa en glissant aux quatre convives deux bouteilles de vindAnjou au lieu de deux bouteilles de vin de Champagne.

    Monsieur de Busigny, dit Athos, voulez-vous bien rgler votremontre sur la mienne, ou me permettre de rgler la mienne sur la vtre ?

    merveille, monsieur ! dit le chevau-lger en tirant de son goussetune fort belle montre entoure de diamants ; sept heures et demie, dit-il.

    Sept heures trente-cinq minutes, dit Athos ; nous saurons quejavance de cinq minutes sur vous, monsieur.

    Et, saluant les assistants bahis, les quatre jeunes gens prirent le che-min du bastion Saint-Gervais, suivis de Grimaud, qui portait le panier,ignorant o il allait, mais, dans lobissance passive dont il avait pris lha-bitude avec Athos, ne songeait pas mme le demander.

    Tant quils furent dans lenceinte du camp, les quatre amis nchan-grent pas une parole ; dailleurs ils taient suivis par les curieux, qui,connaissant le pari engag, voulaient savoir comment ils sen tireraient.

    Mais une fois quils eurent franchi la ligne de circonvallation et quilsse trouvrent en plein air, dArtagnan, qui ignorait compltement ce dontil sagissait, crut quil tait temps de demander une explication.

    Et maintenant, mon cher Athos, dit-il, faites-moi lamiti de map-prendre o nous allons ?

    Vous le voyez bien, dit Athos, nous allons au bastion. Mais quy allons-nous faire ?

    31

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    Vous le savez bien, nous y allons djeuner. Mais pourquoi navons-nous pas djeun au Parpaillot ? Parce que nous avons des choses fort importantes nous dire, et

    quil tait impossible de causer cinq minutes dans cette auberge avec tousces importuns qui vont, qui viennent, qui saluent, qui accostent ; ici, dumoins, continua Athos en montrant le bastion, on ne viendra pas nousdranger.

    Il me semble, dit dArtagnan avec cette prudence qui salliait si bienet si naturellement chez lui une excessive bravoure, il me semble quenous aurions pu trouver quelque endroit cart dans les dunes, au bordde la mer.

    O lon nous aurait vus confrer tous les quatre ensemble, de sortequau bout dun quart dheure le cardinal et t prvenu par ses espionsque nous tenions conseil.

    Oui, dit Aramis, Athos a raison : Animadvertuntur in desertis . Un dsert naurait pas t mal, dit Porthos, mais il sagissait de le

    trouver. Il ny a pas de dsert o un oiseau ne puisse passer au-dessus de

    la tte, o un poisson ne puisse sauter au-dessus de leau, o un lapin nepuisse partir de son gte, et je crois quoiseau, poisson, lapin, tout sest faitespion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre entreprise, devantlaquelle dailleurs nous ne pouvons plus reculer sans honte ; nous avonsfait un pari, un pari qui ne pouvait tre prvu, et dont je dfie qui quece soit de deviner la vritable cause : nous allons, pour le gagner, tenirune heure dans le bastion. Ou nous serons attaqus, ou nous ne le seronspas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de causer etpersonne ne nous entendra, car je rponds que les murs de ce bastionnont pas doreilles ; si nous le sommes, nous causerons de nos affairestout de mme, et de plus, tout en nous dfendant, nous nous couvrons degloire. Vous voyez bien que tout est bnfice.

    Oui, dit dArtagnan, mais nous attraperons indubitablement uneballe.

    Eh ! mon cher, dit Athos, vous savez bien que les balles les plus

    2. On les remarque dans les endroits dserts.

    32

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    craindre ne sont pas celles de lennemi. Mais il me semble que pour une pareille expdition, nous aurions

    d au moins emporter nos mousquets. Vous tes un niais, ami Porthos ; pourquoi nous charger dun far-

    deau inutile ? Je ne trouve pas inutile en face de lennemi un bon mousquet de

    calibre, douze cartouches et une poire poudre. Oh ! bien, dit Athos, navez-vous pas entendu ce qua dit dArta-

    gnan ? Qua dit dArtagnan ? demanda Porthos. DArtagnan a dit que dans lattaque de cette nuit il y avait eu huit

    ou dix Franais de tus et autant de Rochelois. Aprs ? On na pas eu le temps de les dpouiller, nest-ce pas ? attendu quon

    avait autre chose pour le moment de plus press faire. Eh bien ? Eh bien ! nous allons trouver leurs mousquets, leurs poires poudre

    et leurs cartouches, et au lieu de quatre mousquetons et de douze balles,nous allons avoir une quinzaine de fusils et une centaine de coups tirer.

    Athos ! dit Aramis, tu es vritablement un grand homme !Porthos inclina la tte en signe dadhsion.DArtagnan seul ne paraissait pas convaincu.Sans doute Grimaud partageait les doutes du jeune homme ; car,

    voyant que lon continuait de marcher vers le bastion, chose dont il avaitdout jusqualors, il tira son matre par le pan de son habit.

    O allons-nous ? demanda-t-il par geste.Athos lui montra le bastion. Mais, dit toujours dans le mme dialecte le silencieux Grimaud,

    nous y laisserons notre peau.Athos leva les yeux et le doigt vers le ciel.Grimaud posa son panier terre et sassit en secouant la tte.Athos prit sa ceinture un pistolet, regarda sil tait bien amorc,

    larma et approcha le canon de loreille de Grimaud.

    3. Voir plus haut : nous avons perdu cinq hommes.

    33

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVI

    Grimaud se retrouva sur ses jambes comme par un ressort.Athos alors lui fit signe de prendre le panier et de marcher devant.Grimaud obit.Tout ce quavait gagn le pauvre garon cette pantomime dun ins-

    tant, cest quil tait pass de larrire-garde lavant-garde.Arrivs au bastion, les quatre amis se retournrent.Plus de trois cents soldats de toutes armes taient assembls la porte

    du camp, et dans un groupe spar on pouvait distinguer M. de Busigny,le dragon, le Suisse et le quatrime parieur.

    Athos ta son chapeau, le mit au bout de son pe et lagita en lair.Tous les spectateurs lui rendirent son salut, accompagnant cette poli-

    tesse dun grand hourra qui arriva jusqu eux.Aprs quoi, ils disparurent tous quatre dans le bastion, o les avait

    dj prcds Grimaud.

    n

    34

  • CHAPITRE XLVII

    Le conseil des mousquetaires

    C Athos, le bastion ntait occup que par unedouzaine de morts tant Franais que Rochelois. Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de lex-pdition, tandis que Grimaud va mettre la table, commenons par re-cueillir les fusils et les cartouches ; nous pouvons dailleurs causer touten accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrantles morts, ne nous coutent pas.

    Mais nous pourrions toujours les jeter dans le foss, dit Porthos,aprs toutefois nous tre assurs quils nont rien dans leurs poches.

    Oui, dit Aramis, cest laffaire de Grimaud. Ah ! bien alors, dit dArtagnan, que Grimaud les fouille et les jette

    par-dessus les murailles. Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.

    1. Ms. de Maquet.

    35

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Ces morts peuvent nous servir ? dit Porthos. Ah ! vous devenezfou, cher ami.

    Ne jugez pas tmrairement, disent lvangile et M. le cardinal, r-pondit Athos ; combien de fusils, messieurs ?

    Douze, rpondit Aramis. Combien de coups tirer ? Une centaine. Cest tout autant quil nous en faut ; chargeons les armes.Les quatre mousquetaires se mirent la besogne. Comme ils ache-

    vaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le djeuner taitservi.

    Athos rpondit, toujours par geste, que ctait bien, et indiqua Gri-maud une espce de poivrire o celui-ci comprit quil se devait tenir ensentinelle. Seulement, pour adoucir lennui de la faction, Athos lui permitdemporter un pain, deux ctelettes et une bouteille de vin.

    Et maintenant, table, dit Athos.Les quatre amis sassirent terre, les jambes croises, comme les Turcs

    ou comme les tailleurs. Ah ! maintenant, dit dArtagnan, que tu nas plus la crainte dtre

    entendu, jespre que tu vas nous faire part de ton secret, Athos. Jespre que je vous procure la fois de lagrment et de la gloire,

    messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante ; voiciun djeuner des plus succulents, et cinq cents personnes l-bas, commevous pouvez les voir travers les meurtrires, qui nous prennent pourdes fous ou pour des hros, deux classes dimbciles qui se ressemblentassez.

    Mais ce secret ? demanda dArtagnan. Le secret, dit Athos, cest que jai vu Milady hier soir.DArtagnan portait son verre ses lvres ; mais ce nom de Milady,

    la main lui trembla si fort, quil le posa terre pour ne pas en rpandre lecontenu.

    Tu as vu ta fem Chut donc ! interrompit Athos : vous oubliez, mon cher, que ces

    messieurs ne sont pas initis comme vous dans le secret de mes affairesde mnage ; jai vu Milady.

    36

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Et o cela ? demanda dArtagnan. deux lieues dici peu prs, lauberge du Colombier-Rouge. En ce cas je suis perdu, dit dArtagnan. Non, pas tout fait encore, reprit Athos ; car, cette heure, elle doit

    avoir quitt les ctes de France.DArtagnan respira. Mais au bout du compte, demanda Porthos, quest-ce donc que cette

    Milady ? Une femme charmante, dit Athos en dgustant un verre de vin

    mousseux. Canaille dhtelier ! scria-t-il, qui nous donne du vin dAn-jou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisseronsprendre ! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontspour notre ami dArtagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dontelle a essay de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer coupsde mousquet, il y a huit jours en essayant de lempoisonner, et hier endemandant sa tte au cardinal.

    Comment ! en demandant ma tte au cardinal ? scria dArtagnan,ple de terreur.

    a, dit Porthos, cest vrai comme lvangile ; je lai entendu de mesdeux oreilles.

    Moi aussi, dit Aramis. Alors, dit dArtagnan en laissant tomber son bras avec dcourage-

    ment, il est inutile de lutter plus longtemps ; autant que je me brle lacervelle et que tout soit fini !

    Cest la dernire sottise quil faut faire, dit Athos, attendu que cestla seule laquelle il ny ait pas de remde.

    Mais je nen rchapperai jamais, dit dArtagnan, avec des ennemispareils. Dabord mon inconnu de Meung ; ensuite de Wardes, qui jaidonn trois coups dpe ; puis Milady, dont jai surpris le secret ; enfin,le cardinal, dont jai fait chouer la vengeance.

    Eh bien ! dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommesquatre, un contre un. Pardieu ! si nous en croyons les signes que nousfait Grimaud, nous allons avoir affaire un bien plus grand nombre degens. Quy a-t-il, Grimaud ? Considrant la gravit de la circonstance, jevous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que

    37

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    voyez-vous ? Une troupe. De combien de personnes ? De vingt hommes. Quels hommes ? Seize pionniers, quatre soldats. combien de pas sont-ils ? cinq cents pas. Bon, nous avons encore le temps dachever cette volaille et de boire

    un verre de vin ta sant, dArtagnan ! ta sant ! rptrent Porthos et Aramis. Eh bien donc, ma sant ! quoique je ne croie pas que vos souhaits

    me servent grand-chose. Bah ! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de Ma-

    homet, et lavenir est dans ses mains.Puis, avalant le contenu de son verre, quil posa prs de lui, Athos

    se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et sapprocha dunemeurtrire.

    Porthos, Aramis et dArtagnan en firent autant.Quant Grimaud, il reut lordre de se placer derrire les quatre amis

    afin de recharger les armes.Au bout dun instant on vit paratre la troupe ; elle suivait une espce

    de boyau de tranche qui tablissait une communication entre le bastionet la ville.

    Pardieu ! dit Athos, cest bien la peine de nous dranger pour unevingtaine de drles arms de pioches, de hoyaux et de pelles ! Grimaudnaurait eu qu leur faire signe de sen aller, et je suis convaincu quilsnous eussent laisss tranquilles.

    Jen doute, observa dArtagnan, car ils avancent fort rsolument dece ct. Dailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un brigadierarms de mousquets.

    Cest quils ne nous ont pas vus, reprit Athos. Ma foi ! dit Aramis, javoue que jai rpugnance tirer sur ces

    pauvres diables de bourgeois. Mauvais prtre, rpondit Porthos, qui a piti des hrtiques !

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    En vrit, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prvenir. Que diable faites-vous donc ? scria dArtagnan, vous allez vous

    faire fusiller, mon cher.Mais Athos ne tint aucun compte de lavis, et, montant sur la brche,

    son fusil dune main et son chapeau de lautre : Messieurs, dit-il en sadressant aux soldats et aux travailleurs, qui,

    tonns de son apparition, sarrtaient cinquante pas environ du bas-tion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes, quelquesamis et moi, en train de djeuner dans ce bastion. Or, vous savez querien nest dsagrable comme dtre drang quand on djeune ; nousvous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, dattendre que nousayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, moins quil ne vousprenne la salutaire envie de quitter le parti de la rbellion et de venirboire avec nous la sant du roi de France.

    Prends garde, Athos ! scria dArtagnan ; ne vois-tu pas quils temettent en joue ?

    Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent fortmal, et qui nont garde de me toucher.

    En effet, au mme instant quatre coups de fusil partirent, et les ballesvinrent saplatir autour dAthos, mais sans quune seule le toucht.

    Quatre coups de fusil leur rpondirent presque en mme temps, maisils taient mieux dirigs que ceux des agresseurs, trois soldats tombrenttus raide, et un des travailleurs fut bless.

    Grimaud, un autre mousquet ! dit Athos toujours sur la brche.Grimaud obit aussitt. De leur ct, les trois amis avaient charg

    leurs armes ; une seconde dcharge suivit la premire : le brigadier etdeux pionniers tombrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.

    Allons, messieurs, une sortie, dit Athos.Et les quatre amis, slanant hors du fort, parvinrent jusquau champ

    de bataille, ramassrent les quatre mousquets des soldats et la demi-piquedu brigadier ; et, convaincus que les fuyards ne sarrteraient qu la ville,reprirent le chemin du bastion, rapportant les trophes de leur victoire.

    Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, re-prenons notre djeuner et continuons notre conversation. O en tions-nous ?

    39

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Je me le rappelle, dit dArtagnan, qui se proccupait fort de litin-raire que devait suivre Milady.

    Elle va en Angleterre, rpondit Athos. Et dans quel but ? Dans le but dassassiner ou de faire assassiner Buckingham.DArtagnan poussa une exclamation de surprise et dindignation. Mais cest infme ! scria-t-il. Oh ! quant cela, dit Athos, je vous prie de croire que je men

    inquite fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continuaAthos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez-y une servietteet plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles de Rocheloisvoient quils ont affaire de braves et loyaux soldats du roi.

    Grimaud obit sans rpondre. Un instant aprs le drapeau blanc flot-tait au-dessus de la tte des quatre amis ; un tonnerre dapplaudissementssalua son apparition ; la moiti du camp tait aux barrires.

    Comment ! reprit dArtagnan, tu tinquites fort peu quelle tue ouquelle fasse tuer Buckingham ? Mais le duc est notre ami.

    Le duc est Anglais, le duc combat contre nous, quelle fasse du ducce quelle voudra, je men soucie comme dune bouteille vide.

    Et Athos envoya quinze pas de lui une bouteille quil tenait, et dontil venait de transvaser jusqu la dernire goutte dans son verre.

    Un instant, dit dArtagnan, je nabandonne pas Buckingham ainsi ;il nous avait donn de fort beaux chevaux.

    Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, ce momentmme, portait son manteau le galon de la sienne.

    Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort dupcheur.

    Amen, dit Athos, et nous reviendrons l-dessus plus tard, si tel estvotre plaisir ; mais ce qui, pour le moment, me proccupait le plus, et jesuis sr que tu me comprendras, dArtagnan, ctait de reprendre cettefemme une espce de blanc-seing quelle avait extorqu au cardinal, et laide duquel elle devait impunment se dbarrasser de toi et peut-tre denous.

    Mais cest donc un dmon que cette crature ? dit Porthos en ten-dant son assiette Aramis, qui dcoupait une volaille.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Et ce blanc-seing, dit dArtagnan, ce blanc-seing est-il rest entreses mains ?

    Non, il est pass dans les miennes ; je ne dirai pas que ce fut sanspeine, par exemple, car je mentirais.

    Mon cher Athos, dit dArtagnan, je ne compte plus les fois que jevous dois la vie.

    Alors ctait donc pour venir prs delle que vous nous avez quitts ?demanda Aramis.

    Justement. Et tu as cette lettre du cardinal ? dit dArtagnan. La voici, dit Athos.Et il tira le prcieux papier de la poche de sa casaque.DArtagnan le dplia dune main dont il nessayait pas mme de dis-

    simuler le tremblement et lut :Cest par mon ordre et pour le bien de ltat que le porteur du prsent a

    fait ce quil a fait.3 dcembre 1627 .Richelieu. En effet, dit Aramis, cest une absolution dans toutes les rgles. Il faut dchirer ce papier, scria dArtagnan, qui semblait lire sa

    sentence de mort. Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver prcieusement, et

    je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pices dor. Et que va-t-elle faire maintenant ? demanda le jeune homme. Mais, dit ngligemment Athos, elle va probablement crire au car-

    dinal quun damn mousquetaire, nomm Athos, lui a arrach son sauf-conduit ; elle lui donnera dans la mme lettre le conseil de se dbarrasser,en mme temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis ; le cardi-nal se rappellera que ce sont les mmes hommes quil rencontre toujourssur son chemin ; alors, un beau matin, il fera arrter dArtagnan, et, pourquil ne sennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie laBastille.

    2. Feuilleton, dition originale : 3 dcembre ; mais le texte standard imprime 5dcembre .

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Ah , mais ! dit Porthos, il me semble que vous faites l de tristesplaisanteries, mon cher.

    Je ne plaisante pas, rpondit Athos. Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou cette damne Milady

    serait un pch moins grand que de le tordre ces pauvres diables dehuguenots, qui nont jamais commis dautres crimes que de chanter enfranais des psaumes que nous chantons en latin ?

    Quen dit labb ? demanda tranquillement Athos. Je dis que je suis de lavis de Porthos, rpondit Aramis. Et moi donc ! fit dArtagnan. Heureusement quelle est loin, observa Porthos ; car javoue quelle

    me gnerait fort ici. Elle me gne en Angleterre aussi bien quen France, dit Athos. Elle me gne partout, continua dArtagnan. Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne lavez-vous noye,

    trangle, pendue ? Il ny a que les morts qui ne reviennent pas. Vous croyez cela, Porthos ? rpondit le mousquetaire avec un

    sombre sourire que dArtagnan comprit seul. Jai une ide, dit dArtagnan. Voyons, dirent les mousquetaires. Aux armes ! cria Grimaud.Les jeunes gens se levrent vivement et coururent aux fusils.Cette fois, une petite troupe savanait compose de vingt ou vingt-

    cinq hommes ; mais ce ntaient plus des travailleurs, ctaient des soldatsde la garnison.

    Si nous retournions au camp ? dit Porthos, il me semble que la partienest pas gale.

    Impossible pour trois raisons, rpondit Athos : la premire, cest quenous navons pas fini de djeuner ; la seconde, cest que nous avons en-core des choses dimportance dire ; la troisime, cest quil sen manqueencore de dix minutes que lheure ne soit coule.

    Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrter un plan de bataille. Il est bien simple, rpondit Athos : aussitt que lennemi est porte

    de mousquet, nous faisons feu ; sil continue davancer, nous faisons feuencore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargs ; si ce

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    qui reste de la troupe veut encore monter lassaut, nous laissons lesassigeants descendre jusque dans le foss, et alors nous leur poussonssur la tte ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle dquilibre.

    Bravo ! scria Porthos ; dcidment, Athos, vous tiez n pour tregnral, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bienpeu de chose auprs de vous.

    Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie ; visez bienchacun votre homme.

    Je tiens le mien, dit dArtagnan. Et moi le mien, dit Porthos. Et moi idem, dit Aramis. Alors feu ! dit Athos.Les quatre coups de fusil ne firent quune dtonation, et quatre

    hommes tombrent.Aussitt le tambour battit, et la petite troupe savana au pas de

    charge.Alors les coups de fusil se succdrent sans rgularit, mais toujours

    envoys avec la mme justesse. Cependant, comme sils eussent connula faiblesse numrique des amis, les Rochelois continuaient davancer aupas de course.

    Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombrent ; mais cepen-dant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.

    Arrivs au bas du bastion, les ennemis taient encore douze ouquinze ; une dernire dcharge les accueillit, mais ne les arrta point :ils sautrent dans le foss et sapprtrent escalader la brche.

    Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en dun coup : la muraille ! la muraille !

    Et les quatre amis, seconds par Grimaud, se mirent pousser avecle canon de leurs fusils un norme pan de mur, qui sinclina comme si levent le poussait, et, se dtachant de sa base, tomba avec un bruit horribledans le foss : puis on entendit un grand cri, un nuage de poussire montavers le ciel, et tout fut dit.

    Les aurions-nous crass depuis le premier jusquau dernier ? de-manda Athos.

    Ma foi, cela men a lair, dit dArtagnan.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Non, dit Porthos, en voil deux ou trois qui se sauvent tout clops.En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de

    sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville : ctait toutce qui restait de la petite troupe.

    Athos regarda sa montre. Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et mainte-

    nant le pari est gagn, mais il faut tre beaux joueurs : dailleurs dArta-gnan ne nous a pas dit son ide.

    Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla sasseoir devantles restes du djeuner.

    Mon ide ? dit dArtagnan. Oui, vous disiez que vous aviez une ide, rpliqua Athos. Ah ! jy suis, reprit dArtagnan : je passe en Angleterre une seconde

    fois, je vais trouver M. de Buckingham et je lavertis du complot tramcontre sa vie.

    Vous ne ferez pas cela, dArtagnan, dit froidement Athos. Et pourquoi cela ? Ne lai-je pas fait dj ? Oui, mais cette poque nous ntions pas en guerre ; cette

    poque, M. de Buckingham tait un alli et non un ennemi : ce que vousvoulez faire serait tax de trahison.

    DArtagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut. Mais, dit Porthos, il me semble que jai une ide mon tour. Silence pour lide de M. Porthos ! dit Aramis. Je demande un cong M. de Trville, sous un prtexte quelconque

    que vous trouverez : je ne suis pas fort sur les prtextes, moi. Milady neme connat pas, je mapproche delle sans quelle me redoute, et lorsqueje trouve ma belle, je ltrangle.

    Eh bien ! dit Athos, je ne suis pas trs loign dadopter lide dePorthos.

    Fi donc ! dit Aramis, tuer une femme ! Non, tenez, moi, jai la vri-table ide.

    Voyons votre ide, Aramis ! demanda Athos, qui avait beaucoup dedfrence pour le jeune mousquetaire.

    Il faut prvenir la reine.

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Ah ! ma foi, oui, scrirent ensemble Porthos et dArtagnan ; jecrois que nous touchons au moyen.

    Prvenir la reine ! dit Athos, et comment cela ? Avons-nous des re-lations la cour ? Pouvons-nous envoyer quelquun Paris sans quon lesache au camp ? Dici Paris il y a cent quarante lieues ; notre lettre nesera pas Angers que nous serons au cachot, nous.

    Quant ce qui est de faire remettre srement une lettre Sa Majest,proposa Aramis en rougissant, moi, je men charge ; je connais Toursune personne adroite

    Aramis sarrta en voyant sourire Athos. Eh bien ! vous nadoptez pas ce moyen, Athos ? dit dArtagnan. Je ne le repousse pas tout fait, dit Athos, mais je voulais seulement

    faire observer Aramis quil ne peut quitter le camp ; que tout autre quunde nous nest pas sr ; que, deux heures aprs que le messager sera parti,tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinalsauront votre lettre par cur, et quon arrtera vous et votre adroite per-sonne.

    Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckin-gham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.

    Messieurs, dit dArtagnan, ce quobjecte Porthos est plein de sens. Ah ! ah ! que se passe-t-il donc dans la ville ? dit Athos. On bat la gnrale.Les quatre amis coutrent, et le bruit du tambour parvint effective-

    ment jusqu eux. Vous allez voir quils vont nous envoyer un rgiment tout entier,

    dit Athos. Vous ne comptez pas tenir contre un rgiment tout entier ? dit Por-

    thos. Pourquoi pas ? dit le mousquetaire, je me sens en train ; et je tien-

    drais devant une arme, si nous avions seulement eu la prcaution deprendre une douzaine de bouteilles en plus.

    Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit dArtagnan. Laissez-le se rapprocher, dit Athos ; il y a pour un quart dheure

    de chemin dici la ville, et par consquent de la ville ici. Cest plus detemps quil ne nous en faut pour arrter notre plan ; si nous nous en allons

    45

  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    dici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez,justement, messieurs, voil la vraie ide qui me vient.

    Dites alors. Permettez que je donne Grimaud quelques ordres indispensables.Athos fit signe son valet dapprocher. Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bas-

    tion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre lamuraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tte et leur fusil la main.

    grand homme ! scria dArtagnan, je te comprends. Vous comprenez ? dit Porthos. Et toi, comprends-tu, Grimaud ? demanda Aramis.Grimaud fit signe que oui. Cest tout ce quil faut, dit Athos, revenons mon ide. Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos. Cest inutile. Oui, oui, lide dAthos, dirent en mme temps dArtagnan et Ara-

    mis. Cette Milady, cette femme, cette crature, ce dmon, a un beau-

    frre, ce que vous mavez dit, je crois, dArtagnan. Oui, je le connais beaucoup mme, et je crois aussi quil na pas une

    grande sympathie pour sa belle-sur. Il ny a pas de mal cela, rpondit Athos, et il la dtesterait que cela

    nen vaudrait que mieux.En ce cas nous sommes servis souhait. Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait

    Grimaud. Silence, Porthos ! dit Aramis. Comment se nomme ce beau-frre ? Lord de Winter. O est-il maintenant ? Il est retourn Londres au premier bruit de guerre. Eh bien ! voil justement lhomme quil nous faut, dit Athos, cest

    celui quil nous convient de prvenir ; nous lui ferons savoir que sa belle-sur est sur le point dassassiner quelquun, et nous le prierons de ne pasla perdre de vue. Il y a bien Londres, je lespre, quelque tablissement

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties ; il y fait mettresa belle-sur, et nous sommes tranquilles.

    Oui, dit dArtagnan, jusqu ce quelle en sorte. Ah ! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, dArtagnan, je

    vous ai donn tout ce que javais et je vous prviens que cest le fond demon sac.

    Moi, je trouve que cest ce quil y a de mieux, dit Aramis ; nousprvenons la fois la reine et lord de Winter.

    Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre Tours et la lettre Londres ?

    Je rponds de Bazin, dit Aramis. Et moi de Planchet, continua dArtagnan. En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp,

    nos laquais peuvent le quitter. Sans doute, dit Aramis, et ds aujourdhui nous crivons les lettres,

    nous leur donnons de largent, et ils partent. Nous leur donnons de largent ? reprit Athos, vous en avez donc,

    de largent ?Les quatre amis se regardrent, et un nuage passa sur les fronts qui

    staient un instant claircis. Alerte ! cria dArtagnan, je vois des points noirs et des points rouges

    qui sagitent l-bas ; que disiez-vous donc dun rgiment, Athos ? cest unevritable arme.

    Ma foi, oui, dit Athos, les voil. Voyez-vous les sournois qui ve-naient sans tambours ni trompettes. Ah ! ah ! tu as fini, Grimaud ?

    Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts quil avaitplacs dans les attitudes les plus pittoresques : les uns au port darmes,les autres ayant lair de mettre en joue, les autres lpe la main.

    Bravo ! reprit Athos, voil qui fait honneur ton imagination. Cest gal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre. Dcampons dabord, interrompit dArtagnan, tu comprendras aprs.

    3. Les Madelonnettes avaient leur couvent depuis 1620 rue des Fontaines-du-Temple,rserv aux filles plus ou moins repenties ; le couvent des Filles-Repenties tait le couventSaint-Magloire (rue Saint-Denis).

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  • Les trois mousquetaires III Chapitre XLVII

    Un instant, messieurs, un instant ! donnons le temps Grimaud dedesservir.

    Ah ! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui gran-dissent fort visiblement et je suis de lavis de dArtagnan ; je crois quenous navons pas de temps perdre pour regagner notre camp.

    Ma foi, dit Athos, je nai plus rien contre la retraite : nous avionspari pour une heure, nous sommes rests une heure et demie ; il ny arien dire ; partons, messieurs, partons.

    Grimaud avait dj pris les devants avec le panier et la desserte.Les quatre amis sortirent derrire lui et firent une dizaine de pas. Eh ! scria Athos, que diable faisons-nous, messieurs ? Avez-vous oubli quelque chose ? demanda Aramis. Et le drapeau, morbleu ! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains

    de lennemi, mme quand ce drapeau ne serait quune serviette.Et Athos slana dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva

    le drapeau ; seulement comme les Rochelois taient arrivs porte demousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir,allait sexposer aux coups.

    Mais on et dit quAthos avait un charme attach sa personne, lesballes passrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.

    Athos agita son tendard en tournant le dos aux gens de la ville eten saluant ceux du camp. Des deux cts de grands cris retentirent, dunct des cris de colre, de lautre des cris denthousiasme.

    Une seconde dcharge suivit la premire, et trois balles, en la trouant,firent rellement de la serviette un drapeau. On entendit les clameurs detout le camp qui criait :

    Descendez, descendez !Athos descendit ; ses camarades, qui lattendaient avec anxit, le

    virent paratre avec joie. Allons, Athos, allons, dit dArtagnan, allongeons, allongeons ; main-

    tenant que nous avons tout trouv, except largent, il serait stupide dtretus.

    Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observa-tion que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observationinutile, rglrent leur pas sur le sien.

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  • Le