Jeanclaude Milner La Politique Des Choses

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    LA POLITIQUE DES CTTBSES , J-

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    DITIONS VERDIER II220 LAGRASSE

  • Du MME AUTEUR aux ditions Verdier

    Pour une politique des tres parlants. Court trait politique 2, 2011. De l'cole, Verdier/poche , 2009.

    L'Amour de la langue, Verdier/poche , 2009. Dire le vers, avec Franois Regnault, Verdier / poche , 2008.

    Le Priple structural, Verdier/poche , 2008. Les Noms indistincts, Verdier / poche , 2007. Penchants criminels de l'Europe dmocratique, 2003. Le Pas philosophique de Roland Barthes, 2003.

    Existe-t-il une vie intellectuelle en France? 2002. Mallarm au tombeau, 1999-

    Le Triple du plaisir, 1997. Constat, 1992.

    Jean-Claude Milner

    La politique des clioses Court trait politique i

    Verdier

  • Ouvrage dit avec l'aide de la Rgion Languedoc-Roussillon

    7A 71 .MSS loll V . L

    www.editions-verdier.fr

    ditions Verdier, 2011 ISBN ; 978-2-86432-638-0

    Prface

    Je reprends un texte paru en 2005 aux ditions Navarin. Au point de dpart, la protestation leve, en 2003, par les psychanalystes, l'encontre d'un texte lgislatif, qu'ils jugeaient bon droit dangereux. tait en question l'valuation des professions psy ; il apparut rapidement qu'il fallait examiner de prs la notion d'valuation en elle-mme. Au cours de forums organiss par Jacques-Alain Miller et dans les colonnes du Nouvel Ane, qu'il avait lanc, de nombreux intellectuels et artistes se prononcrent; je les rejoignis. Vers le printemps 2005, une accalmie provisoire s'annonait. A l'incitation de Jacques-Alain Miller, je mis alors en ordre l'ensemble des thses que la conjoncture m'avait amen expliciter. Ainsi naquit La Politique des choses.

    Il n'est pas sr que la foucade lgislative de 2003 entre dans l'histoire. Les combats qu'elle a suscits le mriteraient davantage. L'annaliste de la vie publique en France y reconnatrait peut-tre un semblant d'vnement. la fin de l'anne 2003, pour la premire fois depuis bien longtemps, la petite-bourgeoisie intellectuelle eut le sentiment d'un conflit qui la concernait directement, en tant qu'elle est ce qu'elle est. Pour dfendre la libert de pense dans le domaine psy, quelques-uns s'adressaient elle, en lui parlant le langage qui est le sien ; pour la premire fois

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  • depuis bien longtemps, des intellectuels s adressaient d'autres sans les morigner ni leur enjoindre de cesser de se conduire en intellectuels. On ne leur demandait pas de se mobiliser pour d'autres, dans 1 oubli de soi ; on leur demandait de se mobiliser pour eux-mmes et ils constataient que ce faisant, ils se mobilisaient pour tous. On ne cherchait pas les persuader que ce quoi ils tiennent ne vaut rien, mais on affirmait au contraire que cela mritait quelque effort.

    On tait plus d'un an aprs le 21 avril 2002. La priptie faisait encore sentir ses effets ; la petite-bourgeoisie intellectuelle avait cru la gauche; depuis des dcennies, la gauche tait son parti, en tant justement qu'il n'tait pas seulement le sien. Au soir d une dfaite et d une dfection, elle se dcouvrit sans parti. Pire, elle dut bientt se demander si elle en avait jamais eu. La gauche apparemment n'avait rien faire d'elle. Les gouvernements et partis de gauche n'avaient cesse de la maltraiter. Ils lui avaient exprim leur mpris, la traitant comme un fumier, tout juste bon fertiliser les terres porteuses des moissons futures (les banlieues, les SDF, les chanteurs de varit, etc.). Ils lui avaient rendu la vie impossible, laissant aller vau l'eau tout ce qui compte pour elle - l'cole, l'hpital public, la lecture, le savoir. Voil qu l heure de la dfaite, elle tait mise en accusation; le mal venait des intellectuels et de leur arrogance.

    La petite-bourgeoisie intellectuelle en France a une histoire; elle qui avait lanc tous les mouvements importants, depuis 1789 jusqu' 1968, elle qui jadis avait dplac le monde, elle mesurait son abaissement; elle

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    tait devenue un rservoir passif d'lecteurs, rendus ngligeables par leur nombre mme et par leur fidlit. Il ne fait pas bon tre nombreux quand les minorits importent. Qui jamais ne manque l'appel s'attire le ddain. Secouant un instant les bandelettes de la victime expiatoire, elle eut le sentiment de redevenir un acteur de la scne sociale et politique. Sur un thtre restreint, certes, mais pour une cause d'envergure. Combien de temps le rveil durerait-il? Les avis se partageaient; quant moi, je doutais qu'il pt se prolonger. Je n'ignorais pas que l'immonde morale du sacrifice de soi attend toujours son heure, chez ceux qui ne se pardonnent pas de savoir quelque peu lire et crire. Je ne fus pas dtromp.

    Il a suffi que reprenne la rythmique du suffrage. l'approche de nouvelles chances lectorales, la fentre de libre pense se referma. La petite-bourgeoisie retrouva bien vite ses errements dvots. Elle y mit quelque ostentation au cours de la campagne prsidentielle de 2007 et dans l'anne qui suivit. Depuis, la crise financire de l'automne 2008 offrit de nouveaux prtextes toutes sortes de mprises. Les avanies venues de la droite ont fait oublier les avanies venues de la gauche. Face aux anxits de la pauvret grandissante, la fraction intellectuelle de la petite-bourgeoisie invoque l'excuse de l'urgence pour s'abandonner ses travers: ne pas se penser elle-mme et ne pas penser par elle-mme. Habitue dnoncer les injustices de la prosprit, elle doit changer de rhtorique ; car il semble bien dsormais qu'il lui faille dnoncer des injustices tout autres, celles qu'induit le dclin de la prosprit. Le moins qu'on puisse dire est qu'elle s'y montre

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  • pataude. Elle pitine dans les dfils; elle larmoie; elle persifle; elle vote. Les drapeaux qu'elle agite ont repris cette trange et vieille couleur que Molire appelait le gris-rouge. Peut-tre devrait-elle se soucier davantage des taches brunes qui commencent y transparatre. Mais on doute qu'elle ait pris la mesure de la situation.

    Faut-il en conclure que les combats commencs en 2003 ont perdu leur enjeu? Bien au contraire; le champ de bataille s'est largi, il ne s'est pas dplac. Du ct des puissants, les machines de guerre servent sur une plus grande chelle, mais elles sont restes les mmes. D'autres combats s'annoncent; leur enjeu est aussi grave, sinon plus ; il n'est pas diffrent de nature. En tout tat de cause, il n'est jamais ni trop tt ni trop tard pour rflchir.

    Combattre une injustice, c'est bien ; combattre ce qui la rend possible, c'est mieux. Or, l'affrontement instruit. Nous avons dsormais appris ce que l'tourderie des uns et la duplicit des autres avaient laiss dans l'ombre: l'valuation n'est pas un mot, mais un mot d'ordre.

    preuve, son immunit aux renversements de situation. En 2005, j'crivais dans un monde de prosprit financire. Jamais, depuis la dcouverte de l'or espagnol, les masses d'argent en circulation ne s'taient accrues en de telles proportions. Le discours de l'valuation se flattait de rpondre la situation. Grce ses procdures, prtendait-il, les hommes formeraient le terreau du profit maximal pour un avenir d'enrichissement indfini.

    Il n'en va plus de mme aujourd'hui. La crise est l, la vraie, celle qui fabrique des pauvres par milliers, sur toute la surface du globe. Le discours de l'valuation en

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    est-il rendu obsolte? Certains idologues le croient; d autres urgences, bien plus pressantes, devraient selon eux retenir les esprits. Je crois tout le contraire. Bien loin de s teindre avec la crise, le discours de l'valuation en tirera une force nouvelle; lui qui promettait nagure de contribuer l'augmentation des richesses, il promettra dsormais d'amliorer la gestion de la pauvret. Avec toujours aussi peu de souci de la souffrance et toujours autant de passion pour l'injustice.

    Qui plus est, 1 actualit mdiatique n'a pu passer entirement sous silence quelques formes extrmes de la souffrance et de 1 injustice. On a pu observer directement que l'valuation, vangile de la gestion des ressources humaines, pouvait pousser les sujets au suicide. Ni la rhetorique glace de la rationalit conomique ni la raideur doctrinale de la lutte des classes ni les fades consolations de la sensiblerie progressiste ne sont parvenues a effacer le scandale. Tous masques arrachs, on put reconnatre, pour un temps, la cible quoi l'valuation rserve ses coups : le corps mortel de l'tre parlant.

    J ai donc decide de republier mon texte de 2005, moyennant quelques retouches. J'ai rduit la place accorde aux circonstances particulires de 2003 ; j'ai pris en compte 1 irruption de la crise et j'ai tenu expliquer en quoi elle ne modifiera pas les croyances pernicieuses.

  • I. Une nouveaut dans le contrle

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    Il y a quelques annes, le mot d'valuation ne retenait pas l'attention. On le lisait dans des textes de lois; des rapports autoriss en faisaient usage ; il ornait le fronton d'institutions censment respectables. Au regard d'autres mots employs par les pouvoirs, il ne paraissait ni le plus barbare ni le plus dangereux. Au fond, il tait anodin. Puis il arriva qu'il fallut s'opposer des dcisions iniques. A la fois iniques et consensuelles, tel tait le paradoxe. Les motivations se firent de moins en moins discrtes au fil des jours. On discerna vite un entrecroisement d'intrts divers, dont certains relevaient tout simplement de projets d'entreprise dans des domaines potentiellement fort lucratifs. La sant mentale et les professions dites psy ne pouvaient pas ne pas tre concernes. D'autres motivations taient plus doctrinales ; en particulier,