Foucault Chomsky Debat Part 1

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Nature humaine et politique

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Press, 1974, pp. 135-197. (Dbat en franais et en anglais la tlvision nerlandaise enregistr l'cole suprieure de technologie de Eindhoven, novembre 1971.)

F. Elders: Mesdames et messieurs, bienvenue au troisime dbat de l'International Philosopher's Project. Les intervenants de ce soir sont M. Michel Foucault, du Collge de France, et M. Noam Chomsky, du Massachusetts Institute of Technology. Les deux philosophes ont des points de ressemblance et de divergence. Peut-tre pourrait-on les comparer deux ouvriers qui perceraient un tunnel sous une montagne, chacun de leur ct, avec des outils diffrents, sans mme savoir qu'ils vont se rencontrer. Ils accomplissent leur tche avec des ides nouvelles, ils creusent le plus loin possible en s'engageant galement dans la philosophie et la politique: nous allons certainement, pour toutes ces raisons, assister un dbat passionnant. Sans plus attendre, j'aborde donc une question ternelle et essentielle: celle de la nature humaine. Toutes les tudes sur l'homme, de l'histoire la linguistique et la psychologie, doivent rsoudre le problme suivant: sommes-nous le produit de toutes sortes de facteurs extrieurs ou possdons-nous une nature commune grce laquelle nous nous reconnaissons comme tres humains? C'est donc vous, monsieur Chomsky, que j'adresse ma premire question, car vous employez souvent le concept de nature humaine, utilisant ce propos des termes comme ides innes et structures innes. Quels arguments tirez-vous de la linguistique pour donner ce concept de nature humaine cette position centrale?

|PAGE 472N. Chomsky: Je vais commencer d'une faon un peu technique. Quelqu'un qui s'intresse l'tude du langage se trouve confront un problme empirique trs prcis. Il dcouvre en face de lui un organisme, disons un locuteur adulte, qui a acquis un nombre tonnant de capacits qui lui permettent en particulier d'exprimer sa pense et de comprendre les paroles des autres, et de faire cela d'une manire que je pense juste de qualifier de hautement crative... car la plupart de ce que dit une personne dans ses conversations avec autrui est nouveau, la plupart de ce que nous entendons est nouveau et n'a que peu de ressemblance avec notre exprience; et ce comportement nouveau n'est pas le fait du hasard, il est adapt aux situations, d'une faon difficile caractriser. En fait, il a beaucoup de traits avec ce qui peut tre appel la crativit. L'individu qui a acquis la matrise de cet ensemble complexe, hautement articul et 1

organis, de capacits, que nous appelons connaissance d'une langue, a connu une exprience donne; au cours de son existence, il a t expos un certain nombre de donnes, il a eu l'exprience directe d'une langue. Si nous examinons les lments dont il dispose finalement, nous nous trouvons alors face un problme scientifique parfaitement dfini: comment expliquer la distance qui spare la petite quantit de donnes, de qualit mdiocre, reue par l'enfant et la connaissance systmatique, organise en profondeur, qui drive d'une certaine faon de ces lments. Bien plus, des individus diffrents ayant des expriences trs diffrentes d'une certaine langue parviennent nanmoins des systmes extrmement congruents les uns aux autres. Les systmes auxquels deux locuteurs anglais parviennent partir d'expriences trs diffrentes sont congruents au sens que, dans une trs large mesure, ce que l'un nonce, l'autre le comprend. Mieux, et encore plus remarquable, on observe que, dans une large gamme de langues, en fait dans toutes celles qui ont t tudies srieusement, les systmes issus des expriences vcues par les gens sont soumis des limites prcises. A ce remarquable phnomne il n'existe qu'une seule explication possible que je vous livre de faon schmatique: l'hypothse selon laquelle l'individu contribue en grande partie l'laboration de la structure gnrale et peut-tre au contenu spcifique de la connaissance qu'il drive en dfinitive de son exprience disperse et limite. Une personne qui sait une langue a acquis ce savoir en faisant l'apprentissage d'un schmatisme explicite et dtaill, une sorte de code d'approche. Ou, pour employer des termes moins rigoureux: l'enfant ne commence pas par se dire qu'il entend de l'anglais, du

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franais ou du nerlandais; il commence par savoir qu'il s'agit d'un langage humain d'un type explicite, dont il ne peut gure s'carter. C'est parce qu'il part d'un schmatisme aussi organis et restrictif qu'il est capable de passer de ces donnes parses et pauvres une connaissance si hautement organise. J'ajoute que nous pouvons avancer mme assez loin dans la connaissance des proprits de ce systme de connaissance -que j'appellerai le langage inn ou la connaissance instinctive -que l'enfant apporte l'apprentissage de la langue. Ainsi nous pouvons avancer assez loin dans la description du systme qui lui est mentalement prsent lorsqu'il a acquis ce savoir. Je prtends que cette connaissance instinctive, ou plutt ce schmatisme qui permet de driver une connaissance complexe partir de donnes trs partielles est une composante 1

fondamentale de la nature humaine. Une composante fondamentale, car le langage joue un rle non seulement dans la communication, mais dans l'expression de la pense et l'interaction entre les individus; je suppose que la mme chose se vrifie dans d'autres domaines de l'intelligence, de la connaissance et du comportement humain. Cet ensemble, cette masse de schmatisme, de principes organisateurs inns, qui guide notre comportement social, intellectuel et individuel, c'est ce que je dsigne quand je me rfre au concept de nature humaine. F. Elders: Eh bien, monsieur Foucault, si je pense vos livres, L'Histoire de la folie ou Les Mots et les Choses, j'ai l'impression que vous travaillez un niveau trs diffrent et que votre but est totalement oppos. J'imagine que ce schmatisme en relation avec la nature humaine, vous essayez de le multiplier selon les priodes. Qu'en dites-vous? M. Foucault: Si cela ne vous ennuie pas, je vais rpondre en franais, car mon anglais est si pauvre que j'aurais honte d'y recourir. Il est vrai que je me mfie un peu de cette notion de nature humaine, et pour la raison suivante: je crois que les concepts ou les notions dont une science peut se servir n'ont pas tous le mme degr d'laboration. Et, en gnral, ils n'ont ni la mme fonction ni le mme type d'usage possible dans le discours scientifique. Prenons l'exemple de la biologie: certains concepts ont une fonction de classification; d'autres, une fonction de diffrenciation ou d'analyse; certains nous permettent de caractriser les objets en tissu, par exemple, d'autres isolent des lments comme les traits hrditaires, ou tablissent le rle du rflexe. En mme temps, il y a des lments qui jouent un rle dans le discours et dans les rgles internes de la

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pratique du raisonnement. Mais il existe aussi des notions priphriques par lesquelles la pratique scientifique se dsigne elle-mme, se distingue des autres pratiques, dlimite son domaine d'objets, et dfinit la totalit de ses tches futures. La notion de vie a jou ce rle en biologie pendant une priode donne. Au XVIIe et au XVIIIe sicle, la notion de vie a t peine utilise pour l'tude de la nature: on classait les tres naturels vivants ou non dans un vaste tableau hirarchique qui allait des minraux l'homme; la rupture entre les minraux et les plantes ou les animaux tait relativement imprcise; pistmologiquement, il fallait fixer leurs positions une fois pour toutes. La seule chose qui comptait tait de fixer leurs positions d'une manire indiscutable. la fin du XVIIIe sicle, la description et l'analyse de ces tres naturels montraient, grce 1

des instruments trs perfectionns et des techniques nouvelles, un domaine entier d'objets, un champ de relations et de processus qui nous ont permis de dfinir la spcificit de la biologie dans la connaissance de la nature. Peut-on affirmer que la recherche sur la vie s'est finalement constitue elle-mme en une science biologique? Le concept de vie est-il responsable de l'organisation du savoir biologique? Je ne le pense pas. Il me semble plus vraisemblable que les transformations de la connaissance biologique la fin du XVIIIe sicle sont apparues, d'une part, grce une srie de nouveaux concepts du discours scientifique et, de l'autre, ont donn naissance une notion telle que celle de vie qui nous a permis de dsigner, de dlimiter et de situer ce type de discours, entre autres choses. mon avis, la notion de vie n'est pas un concept scientifique, mais un indicateur pistmologique classificateur et diffrenciateur dont les fonctions ont un effet sur les discussions scientifiques, mais non sur leur objet. Il me semble que la notion de nature humaine est du mme type. Ce n'est pas en tudiant la nature humaine que les linguistes ont dcouvert les lois de la mutation consonante, ni Freud les principes de l'analyse des rves, ni les anthropologues culturels la structure des mythes. Dans l'histoire de la connaissance, la notion de nature humaine me parat avoir jou essentiellement le rle d'un indicateur pistmologique pour dsigner certains types de discours en relation ou en opposition la thologie, la biologie ou l'histoire. J'aurais de la peine reconnatre en elle un concept scientifique. N. Chomsky: Eh bien, tout d'abord, si nous tions capables de spcifier, en termes de rseaux neuronaux, les proprits de la structure cognitive humaine qui permettent l'enfant d'acqurir ces systmes compliqus, je n'hsiterais nullement dcrire ces proprits

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comme une composante de la nature humaine. Il existe un lment biologique inchangeable, un fondement sur lequel repose l'exercice de nos facults mentales dans ce cas. Je voudrais poursuivre plus avant le dveloppement de votre pense, avec laquelle je suis entirement d'accord, concernant le concept de vie en tant que concept organisateur dans les sciences biologiques. Il me semble qu'on peut se demander -nou