Emmanuel Filhol, "L'internement et la déportation de Tsiganes ...

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    Emmanuel Filhol Universit de Bordeaux 1 Centre de Recherches pistm

    Linternement et la dportation de Tsiganes franais sous lOccupation : Mrignac-Poitiers-Sachsenhausen, 1940-1945

    (Texte paru dans la Revue dhistoire de la Shoah, sept.-dc. 2000, n 170, p. 136-182)

    Mrignac La famille Hoffmann, Manouches franais sdentariss et voyageurs la fois, dorigine

    allemande, vit en Gironde depuis plusieurs gnrations. Toto Hoffmann a douze ans lorsque lui, son frre (Sylvain), ses quatre surs (Familou, Carmen, Jeanne, Raymonde) et ses parents (Michel, Adle), installs Gujan-Mestras, sont arrts par les Allemands en octobre 1940 avec laide de la police franaise, puis conduits au camp de Mrignac. Le 2 dcembre 1940, il fait partie du deuxime convoi1 qui achemine 217 interns tsiganes du camp de Mrignac vers Poitiers, dans la rgion de Civray, o les nomades se voient provisoirement assigns rsidence, avant dtre regroups au camp de la route de Limoges Poitiers.

    Selon des documents conservs aux archives dpartementales de la Gironde2, le camp de Mrignac Beaudsert, ouvert sur la demande de loccupant, fonctionne partir du 17 novembre 1940.

    Le 25 octobre 1940, le commandant Wagner de la Feldkommandatur 529 crit au prfet de la Gironde :

    (...) le chef de lAdministration Militaire en France a prescrit que les Bohmiens sjournant dans les territoires occups soient conduits dans un Camp de Concentration sous la surveillance des forces de police franaise et quil soit formellement interdit aux bohmiens de passer la ligne de dmarcation du territoire non occup. Je vous prie donc de rassembler dans un Camp et ce jusquau 31-10-1940 tous les bohmiens se trouvant dans votre dpartement pour les faire garder par vos forces de police. Jusquau 1-11 me faire connatre les mesures prises avec dpt du rglement du camp et des dispositions du Camp. Simultanment il faudra indiquer :

    1 - Si et o un camp de bohmiens a t install. 2 - Limportance de leffectif du camp.

    1 Dans le convoi de la veille, 104 Tsiganes taient transfrs en Indre-et-Loire, au camp de la Morellerie. D. Peschanski parle de 105 sur la liste

    dresse au 1er dcembre 1940 ( in Les Tsiganes en France 1939-1946, p. 42; pour la source, arch. dp. de lIndre-et-Loire, 120W 6, p. 118, note

    47). 2 Je remercie Jean-Pierre Briac, archiviste aux archives dpartementales de la Gironde; grce lui, jai pu retrouver des documents sur le camp de

    Mrignac Beaudsert, ce qui ma permis dclairer le tmoignage de Toto Hoffmann partir de sources indites.

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    3 - Quelles possibilits complmentaires doccupation existent encore 3. Larrt prfectoral, promulgu deux semaines aprs, dclare dans son article premier : Il est cr dans la commune de Mrignac, au lieu dit Beau-dsert , un camp destin

    recevoir tous les nomades sans exception de la Gironde 4. Notons que plus de la moiti des nomades interns Mrignac, 184 exactement, figurent sur une

    liste, comprenant les rubriques numros de carnets anthropomtriques collectifs et de notices individuelles, numros des plaques de voitures, type de voitures dont ils sont dtenteurs, noms et prnoms, dates et lieux de naissance, proposition de fixation de rsidence 5, tablie le 20 mai 1940. Le commissaire divisionnaire de la police mobile Querillac, interrog par le prfet sur le nombre de nomades vivant en Gironde, faisait savoir le mois prcdent quil valuait 15 familles ou tribus, les nomades en circulation dans le dpartement . En plus, ajoutait-il, on peut estimer 50 environ le nombre des nomades isols, ce qui porterait le chiffre 250 6. Pour permettre lapplication des mesures de contrle prvues par la circulaire du 29 avril 1940, le prfet transmettait alors lordre au chef descadron, commandant la gendarmerie Bordeaux, de rpertorier les nomades du dpartement : Vous voudrez bien vous mettre en relation avec M. le Commissaire Divisionnaire Chef de la 7me Brigade de Police Mobile pour madresser dans le plus bref dlai, ltat des nomades actuellement sur le territoire du dpartement qui doivent tre astreints y sjourner, en indiquant leur identit, la composition des groupes, les numros des carnets collectifs ou anthropomtriques et des plaques de contrle spcial des voitures dont ils sont dtenteurs, avec toutes propositions utiles pour me permettre de prendre les arrts ncessaires quant la fixation de leur rsidence 7.

    Camp de Mrignac, fin oct.-dbut nov. 1941

    (Centre de Documentation Juive Contemporaine, -80, Paris. Archives dpartementales de la Gironde)

    Au camp de Mrignac, le nombre des Tsiganes, rpartis en quinze groupes, varie entre 297 et

    321 personnes, dont 143 enfants de moins de treize ans, ce qui reprsente peu prs 43% de leffectif total. Ce camp, bien que dissous dbut dcembre 1940, fera par la suite, au cours du mme mois, lobjet de travaux damnagement : construction de nouveaux baraquements, clairage tendu lensemble des btiments, rfection dun belvdre pour y exercer une surveillance gnrale, renforcement de la clture, tous ces travaux permettant, selon les termes du chef de division Merville, fonctionnaire zl la prfecture de Bordeaux, si le besoin sen fait sentir, une concentration immdiate et importante dindividus indsirables , autrement dit linternement de communistes, de repris de justice, dtrangers indsirables, dEspagnols rouges, etc..... 8.

    3 Arch. dp. de la Gironde, 71 W Vrac 670 : Rapport de Merville, Chef de Division sur la dissolution du Camp des Nomades. 4 AD Gironde, 58 W 82 : Nomades et Forains. Instructions 1940-1967. 5 AD Gironde, 58 W 84 : Recensement des nomades 1940. 6 AD Gironde, 58 W 82, Communication tlphonique de M. Querillac, Commissaire Divisionnaire de la Police Mobile, le 19 avril 1940. 7 AD Gironde, 58 W 82, Le Conseiller de Prfecture dlgu, Bordeaux, le 4 mai 1940. 8 AD Gironde, 71 W Vrac 670, le 19 dcembre 1940. On apprciera tout ce que renferment les points de suspension utiliss par ce fonctionnaire de prfecture.

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    Le tmoignage de Toto Hoffmann retrace diffrents pisodes vcus Beaudsert, en particulier

    larrive et le dpart vers Poitiers, mais aussi des faits touchant aux conditions de la vie quotidienne dans ce camp, son organisation matrielle. Je ne suis malheureusement pas en mesure dy inscrire la singularit nonciative de celui qui, comme dautres tmoins mentionns plus loin, par le ton de la voix, par les silences, le regard ou les gestes9, donne entendre de faon saisissante sur lexprience propre son internement lincompltude de ce quil peut dire10.

    Au camp de Mrignac, il y avait beaucoup de grandes familles

    En octobre 1940 nous avions une petite maisonnette chemin du Fin Gujan-Mestras. Cest l que les Allemands avec la police franaise vinrent nous chercher notre domicile, mon pre exerait alors sa profession de marchands de chevaux. De l ils nous escortaient jusqu Bordeaux Beaudsert, dans un camp qui tait encore en construction. Nous tions ct dun camp allemand. Quand il y avait des alertes, les avions allis lanaient des fuses clairantes pour voir o se trouvait lennemi. Nous tions dans les tranches que tous les hommes valides avaient creuses pour nous mettre labri. Bien entendu, ctait l le seul abri que nous avions, et le tablier de ma mre qui nous couvrait comme une mre poule11. Ds lalerte termine, nous allions dans nos caravanes, ceux qui nen avaient pas allaient dans des baraquements, avec de la paille, lintrieur, pour dormir12. Je ne me rappelle plus bien combien de temps, de jours, nous sommes rests dans ce premier camp, qui tait dailleurs gard par des civils, cest--dire par des Franais qui collaboraient avec lennemi.

    Parmi ces gardiens, il y avait un bureau de gendarmerie franaise qui commandait les gardiens civils13 et ceux-ci nous maltraitaient parfois, ils ne regardaient pas lge, mme sur des vieillards et les enfants. 9 Ces marques ponctuant les paroles des tmoins, si lourdes dmotion, ont d atteindre vivement tous ceux et celles, enfants et adultes, qui pendant

    les enregistrements venaient des maisons ou caravanes voisines pour couter dans un recueillement impressionnant ce qui ne leur avait peut-tre t

    jamais dit par les anciens (Toto Hoffmann : Pour moi a fait loin quand mme, je me rappelle bien des choses... sil y avait eua aurait d tre

    racont avant par les vieux ). 10 Les pages concernant le tmoignage de Toto Hoffmann ont fait lobjet dune communication, Les Tsiganes dans les camps sous lOccupation :

    tmoignage dun Manouche intern Mrignac Beaudsert, colloque du CERHIM (Centre Rgional dHistoire de la Mmoire de la Dportation et

    de la France de Vichy) dirig par Paul Lvy, La vie quotidienne en France sous lOccupation, Confolens, 22-23 octobre 1999, Actes paratre au

    Printemps 2000. 11 Linspecteur auxiliaire de police spciale Macq, gestionnaire du camp, voque lpisode en ces termes :

    4h - 30 Bombardement par les Anglais de larodrome de Mrignac situ 1 km 800 du camp. Un peu de panique chez les femmes et enfants; clats de D.C.A. sur le camp sans occasionner daccidents. A la suite de cet incident, chaque groupe effectuera, ds aujourdhui, une tranche abri (AD Gironde, 58 W 82 : Rapports du Directeur du Camp, le 23 novembre 1940). 12 La majorit des familles internes Beaudsert dorment lintrieur de leurs roulottes. A lexception de plusieurs dentre elles, soit 80 personnes,

    sans roulottes, regroupes dans une demi baraque et pour certaines, faute de place, hberges temporairement chez les premires. Les trois baraques

    supplmentaires, destines les accueillir, ne seront construites quaprs le dpart des nomades : seule une demi baraque est acheve et 30

    roulottes so