Régine Pernoud - Les Templiers

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  • Q U E S A I S - J E ?

    Les Templiers

    Conservateur honoraire aux Archives nationales

  • DU MME AUTEUR

    Les Gaulois, d. du Seuil, 1971. Jeanne dArc par elle-mme et par ses tmoins, d. du Seuil, 1965. Alinor dAquitaine, Albin Michel, 1966. Hlose et Abtard, Albin Michel, 1970. La Reine Blanche, Albin Michel, 1972. La formation de la France, Presses universitaires de France, collection Que

    sais-je ? , no 155, 3e d., 1966. La bourgeoisie, Presses universitaires de France, collection Que-sais-je ? , no

    269, 1985. Histoire de la bourgeoisie en France, I : Des origines aux Temps modernes ; II :

    Aux Temps modernes, d. du Seuil, 1960-1962, rd. 1981. Les Croisades, Julliard, 1960, collection Il y a toujours un reporter (puis). Les hommes de la croisade, Fayard, 1982, rd. 1987. Jeanne dArc, avec M.-V. Clin, Fayard, 1986. Le Tour de France mdival, avec Georges Pernoud, Stock, 1982. Le Moyen ge racont mes neveux, Stock, 1983. La femme au temps des cathdrales, Stock, 1981, rd. 1985. Carnet de Villard de Honnecourt. xiiie s., Introduction et commentaires de A.

    Erlande-Brandenburg, Jean Gimpel, Roland Bechmann, R. Pernoud, Stock, 1986.

    Isambour la reine captive, avec Genevive de Cant, Stock, 1987. Richard Cur de Lion, Fayard, 1988. La femme au temps des croisades, Laurence Pernoud, Stock, 1991. Villa Paradis, Laurence Pernoud, Stock, 1992. Jai nom Jeanne la Pucelle, Gallimard Dcouvertes, 1994. Hildegarde de Bingen, d. du Rocher, 1994. Rhabilitation de Jeanne dArc. Reconqute de la France, d. du Rocher, 1995

    ISBN 978-2-13-059023-1

    Dpt lgal 1re dition : 1974 10e dition : 2011, octobre

    Presses Universitaires de France, 1974 6, avenue Reille, 75014 Paris

  • Chapitre I

    LES ORIGINES DU TEMPLE

    Lan 1099, les croiss ont repris Jrusalem et les lieux saints de Palestine tombs aux mains des musulmans quatre cents ans auparavant et qui, une date beaucoup plus rcente, ont t soumis au pouvoir des Turcs seldjoukides dont linvasion en Asie Mineure fait leffet dun raz de mare et dont la victoire sur les forces de lEmpire byzantin (bataille de Mantzikert, 1071) a t pour celles-ci un vritable dsastre.

    Le mouvement des plerinages navait jamais t totalement interrompu, sinon aux priodes de perscutions particulirement cruelles contre les chrtiens comme lavait t, par exemple, le rgne du calife Hakim au dbut du xie sicle. Il allait tre considrablement stimul par cette reconqute des lieux saints, mais continuait ntre accompli que dans des conditions prcaires, car la plupart des barons croiss, une fois rempli leur vu, regagnaient lEurope ; les forces demeures en Terre sainte restaient drisoires et nallaient se dvelopper que dans quelques cits fortifies ou dans les chteaux htivement difis ou reconstruits aux points nvralgiques du Royaume ; des brigands et des voleurs infestaient les chemins, surprenaient les plerins, en dtroussaient un grand nombre et en massacraient beaucoup (Jacques de Vitry).

  • Conscients de cette situation, quelques chevaliers dcident de prolonger leur vu en consacrant leur vie la dfense des plerins. Ils se groupent autour de lun dentre eux, Hugues, originaire de Payns en Champagne, et de son compagnon Geoffroy de Saint-Omer. Cette initiative, qui nat en 1118 ou plutt 1119, rallie assez tt de hauts barons : parmi les neuf premiers membres se trouve Andr de Montbard, oncle de Bernard, labb de Clairvaux ; Foulques dAngers, en 1120, se joindra eux, et quelque temps aprs, certainement avant 1125, Hugues, comte de Champagne.

    Ces chevaliers sengagent dfendre les plerins, protger les chemins qui mnent Jrusalem. Ils y consacrent leur vie et dcident den faire lobjet dun vu quils prononcent devant le patriarche de Jrusalem. Aussi bien le roi Baudouin II les accueille-t-il dans une salle de son palais de lesplanade du Temple, tandis que les chanoines de la Ville sainte leur abandonnent un terrain contigu au leur ; cela, dans la premire anne de leur existence, 1119-1120. Quelques annes plus tard, le roi de Jrusalem, sinstallant lui-mme dans la tour de David, abandonnera aux Pauvres Chevaliers du Christ (cest le nom quils se sont donn) cette premire rsidence royale que lon identifie avec le temple de Salomon et dont les musulmans avaient fait la mosque Al-Aksa. Ds ce moment, lordre cr sera celui du Temple, et ses membres, les Templiers.

  • Semblable cration nest, lorigine, quune manifestation de ce sens de ladaptation, ce souci de rpondre aux besoins du moment qui semblent caractriser les fondations religieuses pendant toute la priode fodale. Avant elle, avait eu lieu, sur une initiative semblable et tout aussi spontane, la cration de lhpital Saint-Jean o, Jrusalem, taient hbergs les plerins malades ou pauvres. Les Hospitaliers , comme les Pauvres Chevaliers , sengageaient par vu et, pour maintenir leur fidlit labri des dfaillances humaines, adoptaient une rgle inspire de celle de saint Augustin.

    Lordre du Temple qui ne cessera de considrer comme sa maison principale, la maison chvetaine, ce Templum Salomonis qui figurera sur son sceau, est une cration entirement originale, car elle appelle des chevaliers sculiers mettre leur activit, leurs forces, leurs armes au service de ceux qui ont besoin dtre dfendus. Elle concilie donc deux occupations qui semblaient incompatibles : la vie militaire et la vie religieuse. Aussi bien sentent-ils de bonne heure le besoin dune rgle prcise qui la fois contienne ses membres en prvenant des carts toujours possibles, et leur permette dtre reconnus par lglise dans la fonction quils exercent.

    Aussi, lautomne de lan 1127, Hugues de Payns passait-il la mer avec cinq compagnons. Il vient Rome, sollicite du pape Honorius II une reconnaissance officielle et intresse leur cause saint Bernard, qui runit Troyes un concile pour rgler les dtails de leur

  • organisation (13 janvier 1128). Le concile est prsid par le lgat du pape Mathieu dAlbano. Il rassemble les archevques de Sens et de Reims, les vques de Troyes et dAuxerre, de nombreux abbs, dont celui de Cteaux Etienne Harding, et trs probablement bien que le fait ait t mis en doute Bernard de Clairvaux. Hugues de Payns fait le rcit de sa fondation, expose les coutumes quil suit avec ses compagnons et demande celui quon appellera saint Bernard de leur rdiger une rgle. Celle-ci, aprs discussion et moyennant quelques modifications, est adopte par le concile. Cette premire rdaction sera suivie dune autre, due tienne de Chartres, patriarche de Jrusalem (1128-1130) : cest la Rgle latine, dont le texte nous a t conserv ; une version franaise, postrieure (vers 1140), sera faite de ce texte1. Comme la plupart des ordres religieux lpoque elle prvoit plusieurs sortes de membres : les chevaliers qui appartiennent la noblesse (on sait qualors les nobles seuls assument la fonction militaire) et qui sont les combattants proprement dits ; les sergents et cuyers qui sont leurs auxiliaires et peuvent tre recruts dans le peuple ou la bourgeoisie ; les prtres et les clercs qui assurent le service religieux de lordre ; enfin des serviteurs, artisans, domestiques, et aides divers.

    1 Lensemble de ce qui constitue les rglements labors par les Templiers a t publi par

    Curzon (v. Bibliographie). Ils comportent : la Rgle latine primitive (1128) ; la version franaise (vers 1140) ; les usages ou Retraits (mis en crit vers 1165) ; enfin, les Statuts conventuels fixant, par exemple, les crmonies (rdigs vers 1230-1240) ; et les gards, recueil de jurisprudence, numrant les fautes et pnalits diverses (vers 1257-1267). Une rgle a t rdige en catalan aprs 1267.

  • Comme il en est dans beaucoup dautres ordres aussi, au fondateur Hugues de Payns, mort en 1136, a succd un organisateur, Robert de Craon. Celui-ci, comprenant quil est indispensable dasseoir les donations, qui sont dsormais nombreuses, sur une approbation pontificale, sollicite du pape Innocent II la bulle Omne datum optimum (29 mars 1139) sur laquelle seront fonds les privilges de lordre. Le principal de ces privilges est lexemption de la juridiction piscopale ; lordre pourra avoir ses propres prtres, ses chapelains assurant lassistance religieuse et le culte liturgique et qui ne relveront pas des vques de lendroit. Un tel privilge ne manquera pas dtre contest et provoquera maintes difficults avec le clerg sculier. Il jouit aussi de lexemption des dmes ; seuls les cisterciens en sont, comme les Templiers, exempts. Et lon conoit que nombre de jalousies aient t suscites par ce privilge fiscal qui favorise leurs domaines. Enfin, ils ont le droit de btir des oratoires et de sy faire enterrer. Lordre jouit donc dune grande autonomie et aussi de larges ressources, car les donations ont afflu. Les accusations dorgueil et davarice y trouveront un fondement solide au fur et mesure que lordre va se dvelopper.

    Car son expansion dpasse tout ce quauraient pu prvoir et esprer les neuf premiers chevaliers, ces Pauvres Chevaliers du Christ qui, groups autour dHugues de Payns, assumaient la tche ingrate de surveiller la route, celle par exemple entre Caffa et Csare de Palestine, vritable dfil entre les

  • montagnes, o ils ont commenc obscurment leur tche ; et o, ds 1110, Hugues et son compagnon Geoffroy avaient construit une tour, la tour de Destroit, relais de scurit pour les plerins. Aucun naurait pu imaginer le rayonnement promis ces ordres militaires qui allaient surgir aux cts de celui du Temple, en tout premier lieu le caractre militaire pris aussi par les Hospitaliers, au sicle suivant la fondation des Chevaliers teutoniques, mais surtout ses prolongements en Espagne o, ds les premiers moments, les Templiers viennent mener une lutte semblable celle quils mnent en Terre sainte, les ordres dAlcantara, de Calatrava, lordre dAvise, celui du Christ, dans lequel ils