Panorama de la culture vietnamienne

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GEORC~ES CON DOM I NAS

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  • GEORC~ES CON DOM I NAS

  • PANORAMA DE LA CULTURE

    VI E TN AM I E N NE

    1

  • C E O R C ~ CONDOMINAS

    PANORAMA

    DE LA i CULTURE VIETNAMIENNE

    Ft4zw-RsliE 93, Rue Nguyn-van-Thinh - SAIGON (Vit-Nam)

  • Extrait de F w - & & No 125- 126- I27 (Oc+.-Nov.-DBc. I956

    TOUS droits rservs pour tous pays

    \ .

  • ,Panorama de i la culture I vitnamienne I

    . I

    Depuis 1952 on a vu paratre en librairie un certain nombre douvrages importants consacrs la culture vitnaniienne, soit prise dans son en- semble, soit considrs dans un domaine particulier. *Mais mme lorsque ces livres relvent de la premire catgorie, la formation et les proccupations de leurs auteurs accordent une importance plus grande au domaine

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    Ces deux ouvrages mriteraient dtre rkdits. Nous ajouterons de suite queJe culte des Immortels fut galement lobjet

    dune uvre littraire de haute qualit, Lgende des Terres Sereines de Pham-Duy-Khim, qui, la mme poque, remporta un grand succs ; ce livre, rdit en 1951 en France (2), obtint nouveau une large audience. Nous aurons dans vn9 autre chronique parlpr plus en dtail de cette uvre marquante de la litterature vitnamienne dexpression franqaise.

    A la fin du sicle dernier et au dbut de celui-ci paraissent des uvres densemble dues aux grands anciens, puis un long silence coup en 1931 par la parution douvrages collectifs trs importants, embrassant lensemble de lIndochine et suscits par lExposition Coloniale (3). Mais rien de com- parable, en ethnologie, ces uvres de premire grandeur que furent celles dues aux Professeurs Pierre Gourou et Charles Robequain pour la gogra-

    En ralit, il ne sagissait pas dun ,rel silence car, pendant toute cette longue priode, les documents ethnographiques saccumulaient non seulement dans le Bulletin de 1Ecole Fmngzise dExtrme-Orient (B.E.F.E.O.) ou celui de IInstitut~ Indochinois ,pour lEtude deb lHomme (B.I.I.E.H.), mais galement dans des revues de socits ,savantes locales comme le Bulletin des Amis du Vieux Hu (B.A.V.H.) ou celui de la Socit des Etudes Indochinoises (B.S.E.Z.), la Revue Indochinoise (R . I , ) , etc. .. I1 semble que les ethnologues et les historiens aient attendu davoir suffisamment de recul pour se livrer des synthses, enQprofitant enfin ,de cette accumulation de matriaux qui permettraient une investigation plus pousse que celle dont aiiraient pu disposer les

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    Paru en 1952, cet ouvrage a dj reu une trs large audience. En voici un autre, galement sorti des presses suisses et destin lui

    aussi, nen doutons pas, un grand succs. Gomme lindiquent leurs titres respectifs, alors que le premier ouvrage embrasse lensemble du Vit-Nam, l second est ent sur la ville de Sagon. I1 est d au beau talent de Raymond Cauchetier (5) qui, en nous offrant ce rel chef-duvre, sest class au tout premier rang des grands photographes. Ainsi que le souligne si, justement son prfacier, Pierre-Jean Laspeyres, les images c; que Raymond Caucltetier nous livre ne forment pas seulement un ouvruge dart, mais surtout un tmoi- gnage la grande-ville de Sagon quil u su, bien mieux que voir, aimer >> (p. 9). Ajoutons que cette affection dpasse de trs loin le simple, cadre dune cit : Raymond Cauchetier a su capter avec,beaucoup de sens et de flair -les divers aspects de la vie du menu peuple,.adquel il sest ml avec une sincre sympathie, celle qui fait revenir tout au long de lanne pour re- trouver les mcmes visages et reconnatre les moindres recoins dun quartier ; son beau livre dpasse de trs loin ce que ron entend dhabitude par reportage.

    II ETHNOGRAPHIE

    Fmnce-Asie (6) a tout rcemment rendu un hommage la mmoire du P. Lopold Cadire disparu lan dernier : des voix autorises ont dcrit lhomme de grand cur et lminent savant. Le plus grand ethnographe du Vit-Nam est mort avant davoir vu paratre le deuxime tom2 de ses Croyan- ces et Pratiques religieuses des Vtnamiens ( 7 ) . Nous avoiis dit plus haut le succs remport par le premier volume publi en 1944 par la Socit de Gographie de Hanoi. Celui qui parat aujourdhui, aprs avoir subi bien des vicissitudes, a pu voir le jour grce aux soins de 1Ecole Franaise dExtrme-Orient qui a assur la relve de la SocittB de Gographie de Hanoi qui na pu survivre aux vnements de 1945 ; cest le philologue Maurice Durand que le R.P.4 Cadire avait charg de la publication de ce second volume, et galement du troisime qui doit sortir des presses encore cette anne.

    Cet ouvrage en trois tomes comporte peu dindits (le tome !,I nen compte mme aucun). I1 consiste en un regroupement de textes disperss et devenus par ailleurs inaccessibles au grand publid : les numros des priodi- ques o ils ont paru sont puis&, quand ce nest pas la revue elle-mme qui a disparu, co,mme le clbre Bulletin des Amis du Vieux Hu, devenu hlas introuvable, dont le P. Cadire fut le *fondateur et le principal animateur. Cette euvre ainsi runie - en partie seulement, ne loublions pas - permet de se rendre mieux compte de la place quelle peut prtendre occuper dans lensemble de la production ethnographique. La masse des documents recueillis est considrable ; lesprit dans lequel elle fut amasse dnote chez leur auteur une mthode de travail en avance sur son temps : rigueur dans lobservation, minutie dans le dtail, il se contenta de reproduire ce

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    quil vil ou les confidences quon lui fit sans jamais mler, i ses observations ou aux renseignements recueillis, des digressions mtaphysiques OU des juge- ments de valeur sur leur contenu, ainsi que lon aurait pu sy attendre de la part dun prtre venu dans ce pays pour y implanter sa foi. Cest sans aucune drision que le Pre expose les croyances populaires qui ne sont pas les siennes : il cherche avant tout comprendre et aimer ce peuple au milieu duquel il doit vivre. On se rendra compte de la probit de ce travail eli lisant, p. 38, le dbut de la 2e partie (discussion des faits de. ltude consacre au Culte des arbres).

    Pour obtenir un travail en profondeur, deux possibilits sont off ert.es lethnographe : ou bien shivre un problme dans une aire gographique ou culturelle dune certaine tendue, ou au contraire apprhender toutes les manifestations dune culture dans un milieu plus rduit. A notre avis, cest actuellement cette mthode qui prsente la plus grande garantie : il faut fendre i saisir une socit8 dans sa totalit, car on sait i quel point tous les aspects conomiques, sociaux, religieux, esthtiques, sont troite- ment imbriqus. Le P. Cadire nous a livr une tonnante moisson, rcolte au long des dcades passes parmi les Vitnamiens du Quang-Binh. Il tra- vailla non seulement en ethnographe, mais aussi en philologue, en linguiste, en folkloriste, en historien. Certains officiels trouvaient, parat-il, le champ de ses observations trop troit ! Or, justement, ce prodigieux travail nintresse pas les seuls Vitnamiens qui trouveront dans cette =uvre une image dun prsent de la veille qui recule vive allure vers le pass le plus lointain. Par la profondeur ?e lobservation et sa richesse docu- mentaire cette uvre dpasse le cadre du folklore ou de lethnographie du Sud-Est asien : ce nest en effet quen tudiant i fond les hommes dune poque dtermine et dun endroit limit que lon peut esprer apporter un tmoignage valable sur lHomme en soi.

    Quon ne simagine surtout pas que ce beau livre de trois cent-quarante pages soit dune lecture ardue : le style du P. Cadire est direct, sans recours au jargon philosophique. La majorit se compose de rcits et de des- criptions ; les amateurs de contes en trouveront de trs beaux et leur varit est une source dagrment ; une historiette comme Le Tigre, lEl- phant et le Bruant ne dparerait pas, jen suis sr, une nouvelle Anlkologie de llufmour noir.

    Esprons que non seulement le troisime volume paraisse bientt, mais que lEcole rdite le premier tome devenu introuvable. Pourquoi ne regrou- perait-elle pas galement les crits du P. Kemlin consacrs une population du Vit-Nam, les Rngao ? Ils le mriteraient.

    * Y *

    Un autre ouvrage trs important, galement publi par 1Ecole Franaise dExtrme-Orient, dont la parution a t salue avec joie par tous, ceux quin- tresse la culture vitnamienne, a t Connaissance du Vit-Nam par Pierre

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    Huard et Maurice Durand (8). Son but, disent leurs auteurs, fut > (Introduction, p. 2).

    Ce livre, d la collaboration de deux minents vitnaniisants : un anthropologue - le fondateur de lInstitut anatomique de la Facult de Mdecine de Bano - et uu philologue; ont combl une grave lacune : la connaissance du Vit-Nam ancien non encore transform par un long contact avec loccident. Le souci des auteurs, de donner le maximum de dtails dans un ouvrage de synthse, les a oblig pousser dans le sens atomistique ; cest ainsi, par exemple, que le chapitre consacr. 8 , la littrature donne non seulement un aperu de lhistoire littraire du Vit-Nam, mais une analyse de la prosodie, ce qui est videment dune trs grande importance. Chaque chapitre, dune criture dpouille et dense, est suivi dune biblio- graphie trs fournie.. Ainii, outre des chapitres consacrs des questions dordre gnral - aperu sur la ggographie, lhistoire, I lanthropologie physique, la culture matrielle et spirituelle du .Vit-Nam -, nous avons des exposs dtaills sur les crmonies et les ftes, le droit et la justice, la guerre, les paysans, les. artisans, les diverses techniques, lalimentation, les plaisirs et les distractions, la musique et le chant, la litthrature. On apprciera lide que les auteurs ont eu dillustrer ce livre de dessins typi- quenient vitnamiens (en majorit extraits de 17Essai sur les Annamites de Dumoulier, autre grand ancien dont les ovrages sont devenus introuvables 1 qui, outre leur intrt documentaire inconlestable, are cc.ethnographique- ment >>, si je puis dire,, cet ouvrage dsormais de base.

    Sur les trois cent cinquante-sept pages que comporte ce livre, cinquante- sept sont consacres aux diffrents index et bibliographies (sans compter celles des bibliographies places en fin des chapitres) ; on voit le souci de maniabilit qui a guid les auteurs dans la ralisation de cette vritable somme qui a d6j remport le plus grand succs.

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    8 8 I

    Cest dun aspect plus particulier de 1ethnographievitnamienne que traite louvrage du regrett Pierre Paris, tout rcemment rdit en Hol- lande : Esquisse dune Ethnographie navale des Peuples Annamites (9). paru autrefois dans le Bulletin des Amis du Vieux Hu (no 14, oct.-dc. 19412). Signalons de suite la qualit matrielle de cette rdition, tant en ce qui concerne limpression du texte qde la reproduction des planches photo- graphiques et celle des cartes et des dessins. Cest au Professeur C. Noote- boom de Rotterdam que nous devons cette belle ralisation. En dehors des quelques corrections minimes apportes par lauteur ,lui-mme avant sa mort, cette nouvelle dition comporte un avant-propos et quelques notes addition- nelles du Professeur C. Nooteboom, un hommage la mtimoire de lauteur par le Commandant G. La Roerie et une bibliographie des principaux travaux de Pierre Paris.

  • i - 10 - Cette rdition nous parat fort utile car elle rend accessible ceux

    quintressent soit lethnographie navale, soit lethnographie vitnamienne, un ouvrage extrmement riche et qui constitue un bon modle dtude technologique. Lauteur na pas voulu tudier successivement chaque type de bateaux, mais considrer isolment chaque partie ou aspect d e rem- barcation et suivre ses modifications travers les d) )rents bateaux oitna- miens suivant les influences ou en fonction des parents )> (p. 8 ) . Cette description, soutenue par une documentation iconographique extrmement abondante, ne comporte pas moins de deux cent vingt-six photographies et huit dessins. La partie thorique est illustre de deux cartes qui retra- cent, de faon trs image, tous les courants dinfluence, et de deux tableaux synoptiques qui font ressortir, pour chaque type dembarcation vitnamienne, les influences subies dans chacune de ses parties.

    Ainsi voit-on apparatre, mme dans ce domaine si particulier de lethnographie navale, loriginalit de la culture vitnamienne et son fonds dit indonsien que ni linfluence chinoise, ni celle de lInde, ni celle plus rcente de lOccident, nont russi touffer. Les citations seraient trop longues et je me permets de renvoyer le lecteur .aux pages 8-9 et 65-71 de ce bel ouvrage.

    On ne peut quitter ce domaine sans .mentionner lexcellente monogra- phie consacre par Guy Morchand la rsgion de pche waritime de Nha-. Trang (lo), parue dans le Tome LXVIII du Bulletin de .!Ecole Franaise dExtrme-Orient. On vient de voir limportance au Vit-Nam de lethno- graphie navale ; elle sexplique par le fait que ce pays, pour une superficie de 128.000 km. 2, est baign par 2.000 km. de ctes ; ce rapport est encore plus frappant quand on constate que les Vitnamiens proprement dits n,occupent en fait que 50.000 km. 2 exclusivement situs en plaines dans les deux grands deltas ou dans ltroite bande ctire qui relie ceux-ci. La part que prennent les produits de la mer dans lalimentation courante de

    , ce peuple, soit sous forme de poisson frais ou sec, soit sous forme de nuoc-mum, est considrable.

    On conoit donc aisment lintrt prsent par cette tucle. Conduite mthodiquement, elle embrasse la fois la gographie humaine, la techno- logie de la pche, les donnes conomiques qui la gouvernent et la struc- ture sociale locale qui lenveloppe. Lauteur montre non seulement quel point lactivit des villages de pcheurs sest maintenue en conomie ferme et coinnie engonce dans la structure co,mmunale vitnamienne traditionnelle, mais aussi que la proximit dun important centre urbain et la ncessit de souvrir sur un espace conomique plus largi ont fait que le (p. 346). Cette Btude est galement soutenue par une riche documentation iconographique faite de photographies, de dessins et de cartes.

    THNOLOGIE JURIDIQUE Rien que par son cadre gographique il dborde largement le seul

  • - 11 - Vit-Nam pour embrasser la totalit de la pninsule indochinoise (sauf la Malaisie), il nous a sembl ncessaire danalyser ici, dans une chronique consacre la culture vitnamienne, cette trs importante. tude de droit compar, dautant, que les pages traitant de la coutume et du droit codifi vitnamiens occupent plus de la moiti de lensemble de louvrage. Nous voulons parler des deux volumes que le Professeur Raoul Lingat a consacrs aux Rgimes matrimoniaux du Sud-Est de lAsie. Essai de droit compar iiadochiiaois (11). Le tome II, plus si lon veut, offre moins dintrt immdiat lanalyse ethnographique, puisquil considre cette question essentiellement dans le cadre des Droits codifis, cest--dire telle quelle apparat aprs la publication des Codes mis au point au Siam, au Laos, au Cambodge et dans chacun des trois Ky. Lacculturation est ici considrable, puisque la proccupation du lgislateur fut > (pp. 7-8), ceci tant vrai surtout pour le Siam (comme pour le Japon), alors que pour les pays de Iancienne Union indochinoise, la nation protectrice se devait (p. 7). Cest--dire, pour la partie qui nous occupe ici, le droit chinois, puis le droit de Cochinchine (o la juris- prudence a voulu donner le pas au Code Gia-Long sur les coutumes locales), et enfin la Coutume vitnamienne (lgislation des L, coutunie vitnamienne moderne, et coutume vitnamienne primitive). Or il apparat ici que le fond des coutumes autochtones a montr, pendant des sicles, une rsistance opi- nitre la sinisation, non seulement celle qui lui fut impose par les conqurants chinois pendant un millhnaire, mais galement celle voulue par les classes dirigeantes, dsireuses de faonner compltement les insti- tutions du pays sur le modle chinois (ainsi quen tmoigne, entre nutres, le fameux Code Gia-Long).

    Contrairement ce qui se passe en d r d t chinois, la Coutume vitna- mienne connat un vritable rgime de- communauth : les poux adininis- trent conjointement leurs biens mis en commun, confondus en une masse unique ; ces biens ne retrouveront leur caractre propre qu la dissolu-

    , ,

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    tion du mariage. Cest contre cette solide base coutumire que les lettrs, dans leur volont de sinisation, vinrent constamment butter sans emporter la dcision, ce qui fait dire au Professeur Lingat, en des termes que nous retrouverons presque semblables chez un autre auteur, traitant dun domaine tout diffrent : .

    Ce qui est encore plus significatif cest que ce rgime de communaut des biens entre poux se retrouve galement dans dautres droits indochinois; soumis cette fois non plus linfluence chinoise, mais B celle de lInde qui, comme la Chine, ignore cette forme juridique :

  • - 13 - veux parler des Proto-indochinois ; il nest dailleurs vraililent attest que chez ceux de parler mn-khmr, comme les Bahnars appartenant au groupe septentrional et les Mnong Gar qui font partie du groupe mridional (12). Quant i la Coutume rhad, elle donne raison au Professeur Lingat lorsquil rejette lhypothse matriarcale pour expliquer lorigine de la position de la emme, beaucoup plus importante dans le droit vitnamien que dans le droit chinois. En effet, un droit fort, comme il lest en pays rhad, par exemple, est incompatible avec le rgime de la commu- naut des biens, qui ne peut apparatre que lorsque, les tendances de ce droit stant affaiblies, les poux ont un: position juridique sensiblement quivalente. Peu importe, alors, .que le droit, soit > : ainsi les Mnong Gar, quoique matrilocaux et matrilinaires comme les Rhads, suivent le, rgime de la communaut des biens ; ,niais chez eux les rgles de rsidence, celles qui rgissent les dmarches matri- moniales, etc ..., ne sont pas aussi strictes que dans la grande tribu de parler indonsien.

    III ART

    Nous avons dit le succs obtenu, en 1944, par les Essais sur lArt ama- mite publi Hanoi. Son auteur, Louis Bezacier, prsente son fort bel ouvrage LArt vitnamien (13) coinine une rdition du prcdent ; en fait, il sagit dune refonte de celui-ci : non seulement le texte et les illus- trations ont t revus et mis jour, mais encore enrichis dun chapitre ,et de moyens techniques quapprcieront non seulement les spcialistes, mais galement le simple amateur. I * Le point de dpart de ce volume fut une srie de causeries faites par lauteur au Muse Louis Finot. Lart, en tant quexprkssion matrielle dune culture apparente *la technologie, intresse au plus haut point lethnologue ; sa connaissance permet de saisir de nombreux aspects de cette culture : dune part la technologie, dautre part le mode de vie cles habitants et galement son systme idologique. Louis Bezacier a trait avec bonheur Jart vitnamien, non seulement en archologue, mais galement en ethno- graphe : il a replac6 chaque type; de, monument dans la vie, il en niontre lutilisation et dcrit les croyances et les ides qui ont prsid son rection. Ne @-il pas ilui-mme : > (p. 13). Cela lamne mme donner deux chapitres purement ethno- graphiques trs intnessants : lun sur Lancienne arme et lart militaire (lorganisation de larme vitnamienne et son histoire, sa stratgie - base go,inantique) et lautre sur Le panthon des pagodes bouddhiques, dun grand intrt pour la connaissance des ides religieuses vitnamiennes.

    b En .ce qui Concerne lart proprement dit, o larchitecture. domine, lauteur. examine successivement : larchitecture religieuse, lart funraire, larchitecture civile, larchitecture militaire. Cet. expos, dont la densit

    .

    (I

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    nempche pas la clart et qui se lit sans difficult, est e illustr >> de deux monographies, consacres chacune une pagode de la province de Bac Ninh dont lauteur, pendant plusieurs annes, a dirig les travaux de res- tauration. Celle de la pagode de Ninh-Phuc, But-Thap, fournit justement un trs bel exemple iconographique dun panthon bouddhique (p. 127). Celle consacre lancienne pagode Van-Phuc, That-Tich, prsente un intrt supplmentaire : cest l en effet quau cours des fouilles quil effectua en 19441, Louis Bezacier dcouvrit des sculptures sur grs qui sont > (p. 181).

    Certes, le livre est &maill tout au long daperus sur les multiples aspects de lart vitnamien, mais on trouvera les exposs consacrs lvo- lution de cet art et ses caractristiques, dune part dans lIntroduction et au chapitre IX, intitul Les principales poques de Lhistoire de lArt du Vit-Nam (traitant principalement des motifs dcoratifs et de la sculpture) y et dautre part dans la deuxime partie du chapitre I, Larchitecture reli- gieuse, o sont passes en revue les caractristiques de larchitecture vit- namienne.

    Cet ouvrage apporte non seulement un ensemble cohrent sur lart vitnamien proprement dit, mais il fournit sur le plan scientifique deux rsultats importants, comme le souligne, dans sa prface crite en 1944, George Cds, Directeur honoraire de 1Ecole Franaise dExtrme-Orient : > (p. 10). Lauteur, grce aux dcou- vertes faites - et dans lesquelles il a fourni une importante contribution -, propose une classification chronolqgique prudente mais pertinente, sap- puyant sur des rsultats offrant une garantie et une certaine scurith : (p. 15). Louis Bezacier montre au contraire loriginalit de lart vitnamien. I1 ne sagit videmment pas de nier linfluence chinoise, prpondrante et +dailleurs suffisamment visible, qui sest renforce la suite de chaque invasion, comme cela peut aisment se comprendre, mme rcemment sous les Nguyn. Mais cette influence ne fut pas la seule - surtout lpoque archaque o lart cham joua un rle considrable -, et on ne saurait oublier les survivances du substrat indonsien qui valut, entre autres, la construction sur pilotis de la Maison Commune, le Dinh. Lauteur va mGme plus loin car, parlant des sculptures quil a dcouvertes Phat-Tich, il dit (p. 185) : Q Ces sculptures symbolisent la rencontre des derniers prolongements de lart hindou en passant par lAsie centrale avec lart chinois dune part et lart cham dautre part >>. Ajoutons, lpoque contemporaine, linfluence de lart occidental dans dee ralisa- tions telles que la cathdrale de Phat-Dim, dont Louis Bezacier donne une belle description (pp: 36-38), ou le >.

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    Tout homme cultiv quintresse la civilisation vitnamienne ou len- semble des cultures Sud-Est asiennes se devra de possder, porte de la main, ce livre au texte clair et riche, judicieusement et abondamment illustr de vingt-sept planches photographiques, trente-trois figures dans le texte et de neuf plans et trois cartes hors-texte, de deux tableaux chronologiques, dune bibliographie et de trois index. On voit quel instrument de travail reprsente cet ouvrage.

    IV HISTOIRE

    Lhistoire du Vit-Nam ntait jusquici connue que par des fragments, travaux drudits, essentiellement crits partir de sources chinoises ou donnant des traductions dAnnales vitnamiennes et peu accessibles au grand public ; les vues densemble - trs succinctes - ntaient abordes que dans des manuels scolaires ; seule la priode contemporaine, bneficiant de sources abondantes, avait fourni des travaux importants. Voici que parat enfin un premier essai de synthse : Le Vit-Nam, Histoire et Civili- sation par L-Thanh-Khi (14). Demble ce livre prend place au premier rang des ouvrages consacrs la civilisation vitnamienne.

    Lauteur, dans son avant-propos, rejette juste titre cette conception prime - mais qui continue hlas recruter de nombreux adeptes - dune histoire se prsentant e comme une suite de faits. politiques expliqus par. les dcisions des4 individualits dominantes :i les rois et les princes, les niei~eurs de peuples et darme >>. I1 se rclame au contraire de cette conception scientifique de lhistoire qui e abandonne les apparences pour pntrer .les. causes profondes qui rgissent lvolution des civilisations, cest- -dire leurs mcanismes techniques, conomiques et sociaux >> (p. 3).

    I1 ne cherche donc pas donner un simple rcit des vnements, illustr de portraits dho,mmes importants, mais veut replacer toutes ces dates dans lhistoire de la socit : certes, il dcrit les guerres trangres et les luttes dynastique, mais tente en mme temps de dgager. lvolution d lcono- mie, des structures sociales (corrigeant au passage certaines errems tenaces sur le recrutement mandarinal), des lettres et des arts, ec ... I1 est ainsi conduit faife appel aux autres sciences humaines : ethnographie (son Introduction co,mprend un panorama de la gographie et de lethnographie du Vit-Nam), archologie et pigraphiq (pour ltude notamment des temps archaques) , droit et cono,mie, sociologie, philologie et I histoire littraire, etc... Mais, comme dans tous les domaines, la documentation ne devient abondante et sre que pour lpoque moderne, cest surtout cette partie qui ebt la glus dveloppe : elle reniplit elle seule le tiers de louvrage ; cette iinportaiice accorde au pass rcent de son pays vient aussi de ce que, pour lauteur, e la dcouverte du pass noffre tout SOIL intrt quen tant quex- plication du prsent >> (p. 7 ) . Un autre intrt de ce livre est de donner, pour la premire fois, le point de vue dun historien vitnamien alors que,

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    jusqu maintenant, on ne disposait que des points de vues officiels sur la dernire priode de cette longue histoire.

    L-Thanh-Khi ne traite pas lhistoire du Vit-Nam en champ clos mais la replace dans les grands courants de lhistoire universelle : hindou, chinois et occidental, chacun apportant ses bouleversements cono.miques, sociaux, politiques, et galement idologiques. Nous nous permettrons cepen- dant ici une critique : dans le domaine littraire, de mme quil a parl des auteurs Vitnamiens dexpression chinoise, L-Thanh-Kh6i aurait pu men- tionner ceux dexpression franaise qui, comme les premiers, nen appar- tiennent pas moins au patrimoine culturel vitna,mien : je ne veux pas seulement parler des littrateurs ou des journalistes, mais galement des juristes ou des scientifiques. Autre remarque : cin peut considrer comme une survivance victorieuse du Q diviser pour rgner )> colonial, l a mise Icart des Minorits. Lune de celles-ci, cependant: possde une histoire qui fut belle, dote par ailleurs dune culture qui brilla dun vif clat et dont les tmoignages qui subsistent montrent le degr atteint dans. le domaine des arts. Ce nest pas parce que pendant des sicles, le Champa fut un tat rival du Vit-Nam quil faille le considrer comme un lment tranger ; absorb6 par son voisin septentrional, tout son pass fait partie du mme patrimoine national. Ces Proto-indochinois hindouiss lgurent leurs > - si je puis dire - siniss non seulement, des vestiges archolo- giques, ou artistiques (notamment sur le plan musical), mais galement cer- taines techniques agricoles ou maritimes. La majorit des tritnamophones de la partie msridionale du Trung-Vit sont descendants des anciens Chams. Cest en ne > pas les membres des Minoritsdu Vit-Nam comme Vitnamiens authentiques que, pendant la pfiode contemporaine, les Vit- namiens ont permis au rgime colonial de trouver en eux de fermes sou- tiens. I1 ne sagira pas dans lavenir de dtruire la personnalit de ces cultures, ni den faire des pices de muse confines dins des rserves, mais de res- pecter leur originalite et tout ce qui, en elles, demeure authentique ; ce nest qu cette condition que celles-ci pourront valablement 6 sintgrer dans la communaut vitnamienne.

    Des historiens, voire des ethnologues, pourront faire ce livre des cri- tiques de dtail. Personnellement, je trouve remarquable ce premier eff Ort de synthse, rendu dautant plus prfcieux que lauteur noil. seulement a assimil les sources europennes, en majeure partie dues aux savants fransais, mais quil nous livre galement le rsultat de ses recherches dans la documentaticm en langue vitnamienne. Un autre avantage est que ce livre, de prs de six cents pages, bas sur une documentation vaste et srieuse dune lecture. aise, demeure accessible tant lhomme cultiv quau nonbspcialiste. Nous sommes persuad quil recontrera le succs quil mrite.

    6 %

    * * * * ,

  • - 17 - Un autre ouvrage trs important sur lhistoire du ViSt-Nam a paru

    quelques mois aprs celui de L-Than-Khi : cest la Contribution lhis- toire de la Nation vitnamienne, par Jean Chesneaux (15).

    Linspiration matrialiste plus marque de ce livre le diffrencie du prcdent en ce sens quil centre presque exclusivement ses recherches sur les aspects conomiques et sociaux de lhistoire du Vit-Nam, et de ce fait rduit au minimum lhistoire vnementielle laquelle L-Thanh-Khji, par son souci de dire le maximum, accorde encore une grande place.

    Ainsi que le suggre la deuxime partie du titre quil a donn son ouvrage, 1tude de Jean Chesneaux porte principalement sur lhistoire du peuple vitnamien, ses conditions de vie et ses ractions - souvent violentes - aux excs de lancienne monarchie de type fodal ou du rgime colonial. La vie de la paysannerie sert de toile de fond cette histoire.

    Do limportance particulire du chapitre charnire consacr aux pay- sans et artisans du Vit-Nam au sicle dernier. Lauteur montre quel point la riziculture irrigue, principal systme de production du pays, constitue la base inme de son difice social et explique la longue tradition de cohsion sociale de ce peuple. > (p. 66) . De ly notamment, limportance de la cration et de lentre- tien des digues. Mais lorganisation agraire ancienne, qui repose sur la >, donne en fait le pouvoir quelques familles riches qui non seulement possdent la majorit des terres prives, mais rgissent, par lintermdiaire des > issus de leur sein, la rpar- tition des cng-din ou terres communales. La commune vitnamienne, bien loin davoir une constitution dmocratique, tait en fait gouverne par une oligarchie, seul intermdiaire connu des mandarins qui reprsentaient lautorit monarchique. Cette oligarchie de riches *propritaires, labri de la fameuse , tenait entirement en son pouvoir (p. 73).

    De mme que la technique rizicole est trs pousse, de mme les techni- ques artisanales ont un grand dkveloppement. > (p. 77).

    Cette concentration - qui ira croissant pendant la priode coloniale - de la proprit foncire entre les mains dune minorit provoquera de nombreuses jacqueries, expressions dun mcontentement latent dont essaie- ront de profiter des aventuriers, .membres de la famille royale ou gnraux, et qui constitue ainsi la source de linstabilit monarchique de lancien Vit-Nam. L, cependant, chacun agit pour son compte personnel sans souci du bien de la masse, mais chaque fois quun mouvement sappuiera

  • - l a -

    sur le peuple pour renverser un gouvernement oppressif, il trouvera en celui-ci le meilleur alli pour le conduire la victoire : quil sagisse de L-Loi, des Tay-Son ou du Vit-Nam contemporain. Tout au long de lhis- toire du Vit-Nam, la guerre de guerilla constitue la premire et lune des principales formes de la participation populaire aux grands mouvements nationaux.

    La partie la plus importante de louvrage est consacre au Vit-Nam contemporain, o sont mis en avant les bases conomiques de lintervention coloniale et de son installation, les rapports de production crs, les formes des mouvements nationalistes et lhistoire de la rvolution de 1945 et de la guerre de libration. Lorientation politique de lauteur permet davoir un tableau de lorganisation de la R6publique dmocratique pendant la guerre et des rformes quelle a pu promouvoir.

    Si certaines opinions de lauteur peuvent paratre contestables, son livre nen demeure pas moins un ouvrage stimulant qui renverse un certain nombre de notions rabches et propose des explications neuves sur certains aspects de cette longue histoire o, enfin, il donne le premier rle au peuple vitnamien jusquici cantonn la figuration. .Louvrage de Jean Chesaeaux complte; fort bien, celui aussi indispensable de L-Thanh-Khi.

    SOCIOLOGIE v Le Destin de lUnion Fraizaise. De lIndochine ZAjrique (16) du

    Professeur Paul Mus apparat comme une suite logique de Vit-Nam, Socio- logie dune guerre (#17), sorti en 1952 dans la mme collection. Ces deux ouvrages constituent un ensemble quon aura le plus grand profit *de lire lun aprs lautre. Dans le premier paru, lauteur analysait le drame franco- vitnamien et en tirait des considrations dune porte g6nrale dpassant le cadre de ce conflit ; dans le second, il tudie le problme de lUnion Franaise, en fait le problme de laboutissement actuel du Q fait colonial >>, mais en sappuyant surtout sur des donnes fournies par le contact franco- vitnamien. Cet largissement du > de lun lautre nest pas le seul lien qui donne ces deux livres leur profonde units, mais galement les matriaux sur lesquels ils sont btis et la faon mme dont ils sont utiliss.

    On aurait pu craindre quun philologue et un historien des religions, aussi rput dans les milieux scientifiques, naccable le lecteur SOUS le poids de sa science. I1 nen est rien : lintrt de ces deux livres doit moins Irudition qu labondance et limportance des faits rapports - prin- cipalement dus lexprience directe de lauteur - ainsi qu la rflexion constante laquelle ils sont soumis.

    Paul Mus a su ne pas sisoler dans cette.tour divoire qui permet la plupart des savants de ngliger le monde dans lequel ils vivent. Sa curiosit ne serestreint pas sa spcialits et sa sympathie pour les hommes cre chez lui une juste inquitude pour les problmes cohtemporains. De ses

    . * 1 ,

  • - 19 - souvenirs d, soit en milieu vitnamien proprement dit, soit en milieu cham ou proto- indochinois. Ces anecdotes deviennent tmoignage historique lorsquelles proviennent de son exprience dhomme daction ml de trs prs aux groupes directeurs franis de lpoque la plus critique de lhistoire commune de la France et du Vit-Nam. Cet universitaire, alors quil tait Directeur dEtudes 1Ecole Pratique des Hautes Etudes (il deviendra professeur au Collge de France un an plus tard), fut en effet parachut au dbut de lanne I945 dans le Nord Vit-Nam comme envoy du Gn6ral de Gaulle auprs dev la Rsistance indochinoise ; chappants aux recherches des forces japonaises, il russit rejoindre les troupes franaises qui se repliaient en Chine et assista lclosion du nouveau Vit-Nam. I1 continua jouer un rle trs important comme conseiller politique du Gnral Leclerc et eut par la suite remplir des missions de contact auprs du Gouvernement rvolulionnaire. On saisit alors limportance de tmoignage que peuvent prendre toutes ces donnes tires dune exprience personnelle.

    Mais ce qui, dans linflation littraire actuelle, donne son caractre particulier cet ouvrage et qui en constitue comme le ciment qui agglomre en un tout cohrent les matriaux accumuls dans les deux volumes, cest la constante rigueur, lessai dinterprtation auxquels est soumis chaque fait tir soit de lhistoire, soit de lexprience personnelle de lauteur. Ce profond.ldsir de co,mprendre pousse Paul Mus clairer chaque vnenient actuel,. dune actualit souvent angoissante, la lumire de lethnographie, et lon sait que lauteur est lun de , ceux, qui connaissent le mieux la civilisation vitnamienne. Ce souci apparat ds le dbut du premier volume, dont les deux chapitres introductifs dgagent les grands traits de la culture vitnamienne. Chaque fait ou chaque vnement examin est rintgr dans ion contexte culturel. Souvent, dailleurs, lauteur ne sarrte pas au seul contexte vitnamien, mais reporte galement le fait au contexte colonial ou plutt >. On assiste ainsi une sorte de dialogue entre les deux conceptions culturelles - vitnaniienne et franaise (disons plutt franaise de statut colonial) - au sujet dun mme vnement ou de faits relevant du mtme domaine : quon lise les chapitres IX et . X intituls Un autre e champ >> de lhomme et Les cercles de lEnfer, qui sont typiques de cette dmarche. On y voit, par exemple, comment peuveut natre certaines mprises qui crent une barrire dincomprhension entre les deux groupes : les Franais estiment que les rsultats de leurs actions doivent tre valus selon une sorte de morale arithmtique, les mfaits de l a colonisation devant tre mis en balance ave6 les r8alisations et seul le solde - positif - pouvant tre pris en considration ; alors que pour les Vitnamiens, < la rtribution des mrites acquis ret celle des fautes votre passif constituent deux sries distiizctcs et successives >>, les premiers recevant leur rtribution et les secondes leur chtiment, ce qui, videmment, ne correspond en rien notre

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    e mathmatique du Bouddhisme >>, pour employer lexpression de lauteur

    Etant donn le titre du second volume, des lecteurs se diront peut-tre que jaurais d le rserver pour une rubrique consacre aux problmes du colonialisme ; dailleurs, les trois parties en lesquelles il est divis ne sintitulent-elles pas successivement : Le Colonialisme devant les faits, Psychologie de la violence et Le chemin de la dcolonisation ? Ces trois titres ne disent-ils pas suffisamment la position et les proccupations de lauteur devant ce problme ? Cest mon sens un document de premier ordre dans ce domaine, tout en demeurant lun des livres les plus importants publis sur le Vit-Nam. La culture vitnamienne reste la trame de cet ouvrage, le systme de rfrence auquel lauteur se reporte constamment pour expliquer chaque vnement ou chaque fait contemporain. Les points de dpart pour chaque dveloppement sur le problme colonial sont fournis par lhistoire du pays : la premire partie comporte un chapitre intitul Avertisscment indochinois ; la deuxime repose sur le reportage de Pierre Loti sur la bataille de Thuan-An ; la troisime, qui consiclre la force de lAdministration comme lun des traits dominants de la colonisation fran- caise, parle essentiellement des Services Civils dIndochine et examine lin- terprtation donne par ses reprsentants les plus minents au testament de lEmpereur Khai-dinh.

    Ces deux livres sont dune foisonnante richesse en faits et en ides, mais leur style trop touffu, pour le vaste public auquel il est destin, risque de rebuter un certain nombre de lecteurs. Cela serait dommage, car la passion de lauteur pour lobjectivit et sa profonde sympathie pour les hommes, font de ces deux volumes un ouvrage attachant, la fois uvre dun homme de science et tmoignage dun homme daction.

    (p. 141j.

    * + *

    Cest cette absence de dialogue, ou plutt cet emploi diffrent des mmes mots entre les deux groupes, que dplore Cung Giu Nguyn dans son essai intitul Volontes dexistence (18) paru Sagon dans un petit recueil auquel il a donn ce titre. Nous ne nous arrterons pas aux deux autres articles, dailleurs intressants : Aperu sur la littrature du Vit- Nam - qui, en une cinquantaine de pages, donne lessentiel de son volution -, et La conscience malheureuse chez Nguyn-Du, paru auparavant dans la revue France-Asie.

    Lauteur cherche les sources profohdes du succs, Ichelle des indi- vidus, remport par la Rvolution vitnamienne de 1945, et de la rsonance quelle a rencontre en chaque Vitnamien. Pour lui, cet veil national correspondait en mme temps une rvolte de lindividu contre une structure sociale et un systme de valeurs dsuets, construits et imposs par la Doctrine des Lettrs.

  • - 21 - En fait, dans ce rquisitoire vhment contre le Confucianisme tchou-

    histe, lauteur sattaque plus particulirement une institution, la famille, telle quelle fut modele par la doctrine qui en fit (p. 20), soumise lomnipotence du . Celui-ci, non seulement en tait le prtre, le gardien des us et coutumes, mais galement y jouait le rle de lgislateur, de jus- ticier au pouvoir absolu contre lequel aucun recours ntait possible. Ce milieu broyait > aux yeux de ses parents, car sans dikcussion et en toutes circonstances, il demeurait soumis d leur bon vouloir )> (p. 21). Pour lui, aucune question de choix ne se posait, pas plus pour ce qui tait de son mtier que de ce qui concernait une pouse. Lindi- vidu ne comptait pas en soi, toute lactivit de cette soCiSi tant tourne vers le pass ; la prminence tait non seulement donne aux gens gs, mais surtout aux morts dont il convenait dentretenir le culte : observance des rites et obissance aux convenances sociales taient devenues lobjectif suprme de ce milieu.

    Mais ce systme, qui modela une socit pendant tant de&cles, devait recevoir un choc formidable avec le impact >> de lOccident. Et si lauteur considre comme inutile de prononcer un nouveau rquisitoire contre le colonialisme, estimant quil a t formul dj plusieurs fois - il et t cependant intressant de connatre son argumentation personnelle, tant donn le point de vue particulier auquel il se place -, il montre cependant comment cette nouvelle situation a apport une vritable rvlation ltre vitnamien dans des conditions souvent dramatiques.

    Revalorisation du corps, dabord, par le rle donn aux sports ; et par l aussi prise en considration de lamour-passion, droit au choix du con- joint rclam par la jeunesse. Les nouveaux concepts, donnant sa place lindividu, transformrent tous les modes dexpression : littrature, thtre, musique, architecture. La vie courante elle-mme en fut transforme, parfois jusqu Iexagration. Cung Giu Nguyn voit, juste titre, clans tant ridiculis (...) un tmoignage : celui du refus des valeurs du pass, du besoin de fuir sa condition, dgaler, au moins dans lillusion, les Blancs qui semblent dtenir les recettes defficience et de supriorit. Plus tard, peut-tre, se rendra-t-on compte que la valeur nest pas dans la copie des formes, mais dans lessence des choses s (p. GG). Dsarroi dune jeunesse qui veut faire table rase du pass, qui pousse certains A penser que loccident ne peut rien apporter dauthentique et que seules les normes de vie anciennes restent valables pour eux. On sait ce que peut traduire cette position qui est surtout celle des coloniaux : regret du >, opposition du > tous ces volus quon accable de toutes les prtentions. Problme qui nest pas spcifique au Vit-Nam mais qui se retrouve dans tous les pays frapps par le fait colonial (voir dailleurs, ce sujet, un article de Michel Leiris paru dans la livraison daot 1950 des Temps Modernes). Quoi quil en soit, ce

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    profond dsir de libration de lindividu fut, daprs lauteur, le plus dynamique lment de soutien, de la libration de la nation en 1945.

    Dans cet essai, Cung Giu Nguyn ne prend en considration que la situation de lindividu dans la socit pour juger de lvvolution et de la transformation de celle-ci. Toute la vie sociale est ici envisage sous langle purement individuel. Aucun report nest fait au systme global, ni m6me lSconomique ou au politique. Lexamen, du ,problme sous cette thique particulire donne cependant des aperpus intressants et vivants sur une question trs importante du monde contemporain.

    , .

    I . VI I 5

    LINGUISTIQUE * Nous voyons que par lexamen des divers ouvrages publis ces dernires

    annes, la culture vitnamienner a t examine dans toutes ses manifes- tations, sauf une, la linguistique. Si Pon a en effet accord, dans un grand nombre de ces livres, une large place la littrature, on nen a donn aucune la linguistique qui est pourtant la base de celle-ci.

    Pour un expos gnral sur le vitnamien, il convient de se reporter ltude sur Lcriture et les langues de llndobhine de A.G. Haudricourt, parue dans Ethnologie Ide lUnion Franaise (19) ou dans celle, posthume, de Henri Maspero, publie dans les Langues du Monde (rdition de 1953 de louvrage dit sous la direction dAndr Meillet et Marcel Cohen). Si ce dernier auteul: donne un rle prpond6rant au thai pour expliquer lorigine des tons vitnamiens, A.G. Haudricourt, dans des recherches plus rcentes, appuyes sur une abondante moisson de faits 3inguistiques rcolte par dif- frents chercheurs, dclare i I l est probable qu#au dbut de notre re, ni lanctre du thai, ni le chinois archaque, ni le mho-yao commun navait de tons. Lapparition des tons engendrs par les modifications des consonnes finales et initiales a dli se produire paralllement dans les quatre langues, sous linfluence culturelle du chinois, influence dont nous avons le tmoi- gnage par les emprunts.

    (20).

    Or cet examen ne conduit pas lapparentement au thai, comme l voudrait une opinion souvent exprime depuis une quarantaine dannes en sappuyant sur une tude de Henri Maspero, pourtant plus nuance, mais indique que c le vitnamienb doit se situei dans la famille austro-asiatique entre le groupe Palaung-Wa au JNord-Ouest et le groupe Mn-Khmr au Sud-Ouest >> (21).

    On voit ainsi dans tous les domaines apparatre la puissante originalit du Vit-Nam. I1 nest certes pas question ide minimiser linfluence chiiiose prpondrante, mais elle ne fut pas ce point absolue _I comme la majorit des ouvrages destins- au grand public tendait auparavant le faire croire -, quelle touffa la personnalit de la cultre vitnamienne pour nen faire quune simple province du monde chinois,

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    11 y eut sinisation, comme ailleurs hindouisation ; mais ce substrat ancien commun aux populations du Sud-Est asien, terrain de rencontre de lInde et de la Chine, non seulement se maintient peine modifi par un minimum dapport tranger chez les peuples montagnards, mais encore survit profondment dans la langue, lethnographie, la socit8, lart et les croyances du Vit-Nam contemporain. I1 saura ahorber tous les couFants opposs du monde occidental, comme il a su faire siens de multiples lments imposs ou pris volontairement i la Chine, pour construire son monde propre et maintenir son originalit.

    (1) La Civilisation annamite, par NGuYN-VAN-HUYN, Docteur s-lettres, Membre de 1Ecole Franaise dExtrme-Orient. Direction de lInstruction Publique de 1Indo- chine, Hano, 1944, 281 p., cartes et plans, bibliogr. Collection e Connaissance de lIndochine>>. Ouvrage achev An fait en 1939.

    Le Culte des Immortels en Annam, par NGwYN-VAN-HUYN, Membre de 1Ecole Franaise,dExtrme-Orient. Bois tirs du Hi Chn Bin ; prface de George CIEDS, Correspondant de lInstitut, Directeur de 1Ecole Franaise dExtrme-Orient, Hano Imprimerie dExtrme-Orient, 1944, VII-204, 7 planches (dessins, plans).

    (2) Lgendes des Terres sereines, par PHAM-DUY-KHI~M. Mercure de France, Paris, 1951, 193 p.

    (3) Dont les plus importants frirent publis sous la direction, lun de Sylvain LW (LIndochine, Paris, 1931, 2 vol.) et lautre de Georges MASPERO (Un Empire colonial franais, lIndochine, Paris, 1929, 2 vol.). Signalons cependant n ouvrage trs intressant consacr au seul Vit-Nam, centr sur le Trung-Vit et qui e5t lun des rares associer Chams et Vitnamiens proprement dits, bien que ses tendances soient plus archologiques quethnographiques : Introduction ltude de LAnnam et du Champa : les Chams ; les Annamites; par Jean-Yves CLAEYS, prface de Victor GOLOUBEW, B.A.V.H. - Hu, 1932, 114 p., ill., cartes. Nous esprons pouvoir parler plus longuement de ce livre un jour prochain, car il est question de le rditer.

    (4) Vit-Nam, prface de Paul LvY, ancien Directeur de lEcole Franaise dEx- trme-Orient. Photos de Michel HUET, Pierre VERGER, Jean-Yves CLAEYS et S. de SACY; choix de textes vitnamiens et mise en page de Simone JEANSON. Editions Hoa-qui, Paris, 1951, 29 p. de texte, 73 photographies.

    (5) Sagon, par Raymond CAUCHETIER. Prface de PierreJean LASPEYRES. Editions Albin Michel, Paris, 1955, 8-96 p. (dont 89 photographies pleins page) et deux dpliants

    (6) France-Asie, No 112 (Septembre 1955). Articles de Maurice DURAND, Pierre HUARD, BUI-QUANG-TUNG, R.P. PENCOL, accompagns de deux ektraits tirs des uvres du P. CADIRE et dune bibliographie sommaire. I.

    Signalon? quun autre hommage sa mmoire a t rendu rcemment lInstitut Catholique de Paris. Les allochions prononces par le R.P. BERNAIID-MAITRE, MM. BEZ~CIER, CCEDS, LEBRAS, NGUYN-TIN-LANG seront sans doute runies en VOhIme. Enfin, un ,article ncrologique consacr au R.P. CADIRE par lactuel Directeur de 1Ecole Franaise dExtrme-Orient, Louis MALLERET, paratra dans le tome XLIX, fascicul 2 du BB.F.E.0. ; il sera accompagn dune bibliographie complte des uvres du grand disparu.

    (7) Croyances et pratiques religieuses des Vitnamiens (Tome II), par Lopold CADI~RE, de l a Socikt des Missions Etrangres de Paris, Membre dHonneur de 1Ecole Francaise dExtrme-Orient. Avant-Propos par Louis MALEERET, Directeur de 1Ecole Franpaise dExtrme-Orient, Sagon, Ecole Franaise dExtrme-Orient, 1955 (Publi- cations hors-srie de 1E.F.E.O.).

    (8) Connaissance du Vit-Nam, par Pierre HUARD, Membre dhonneur de 1Ecole Franaise dExtrme-Orient, et Maurice DURAND, Membre de 1Ecole Franaise dEx- trme-Orient. Ecole Franaise dExtrme-Orient, Paris-Hano, 1954, IV, 357 p., 131 fig. (dont 2 cartes), 4 index, bibliogr.

    (commentaires des pliotographies). * I

  • i ' (9) Esquisse d'une Ethnographie navale des peuples annamites, par Pierre PARIS{, Deuxime dition. Publicaties van het Museum voor Land-en Volkenkunde en het, I ,Maritiem Museum , Sagon, 1954, 157 p.

    (19) Ethnologie de l'Union Franaise, par Andr LEROI~OURHAN et Jean ,POIRIER., 'Tome second : Asie-Ocanie-Amrique, Paris, P.U.F., 1952. L'Indochine y est tudie j non par Etats mais par groupes ethniqu'es : PEcriture et les Langum, par A.C. HAU- DRICOURT, pp. 524-537 ; Prhistoire et Anthropologie. par A. LERoI-GOunHN, pp. 516- '523 ; le Milieu2 des Socits indochinoises (et indications bibliographiques), les Ins- , tituts de recherches, Bibliographie par G. CONDOMINAS, pp! 514-516, (537.678, 947-952, ,997-1028, tableaux, carte, planches I-VI.

    (20) De l'origine des tons en vitnamien: par Andr-G. ,HALIDRICOURT.' yourna!

    (23) La place du vitnamien dans les langues &ustro-asiatiUues, par A.G. HAU- DRIcoiIw, Bull. Soc. Linguistique de Paris, Tome XLIX (1953), fasc. 1 (no 138),,

    .

    I

    ,

    Asiatique, Tome CCXLII (1954). fasc. 1, pp. 69-82. " 1 .

    /pp. 122-128. 1 1 , l ' 3 , <