Narrations et modèles d’expérience - .L’essai de Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé,

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  • Fabien Cavaill et Claire Lechevalier

    IntroductionRcits de spectateurs

    Narrations et modles dexprience

    Mmede Coulanges et M. de Barrillon jourent hier la scne de Vardes et de Mllede Toiras. Nous avions tous envie de pleurer ; ils se surpassrent eux-mmes. Mais la Champmesl est [quelque chose] de si extraordinaire quen votre vie vous navez rien de vu de pareil. Cest la comdienne que lon cherche et non pas la comdie ; jai vu Ariane pour elle seule. Cette comdie est fade, les comdiens sont maudits, mais quand la Champmesl arrive, on entend un murmure, tout le monde est ravi, et lon pleure de son dsespoir 1.

    Si le rcit de Madame de Svign racontant sa fille ses soires de thtre fait rayonner le nom et la prsence de la Champmesl, contribuant ldification de sa lgende, il fait aussi revivre, en contrepoint de lclat de la scne, les bruissements et les silences dune salle, tout entire tendue vers lentre de la comdienne. Rcit tnu, qui pourrait dcevoir par la discrtion de ses indications, voire par ses vides si lon ny percevait en creux lattente, lcoute qui sinstalle, lmotion qui slve. De cette ferveur phmre le rcit de Madame de Svign constitue une trace aussi fragile quincomplte. Plac sous le signe de la subjectivit (jai vu Ariane pour elle seule), il ancre cependant lexprience thtrale dans un partage, faisant revivre une communaut de spectateurs emports par le mme enthousiasme, offrant cette sance de thtre lapprciation des lecteurs de la correspondance.

    1 Svign, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de, lettre madame de Grignan du 1eravril 1672, in Correspondance, t. I, d. Roger Duchne, Paris, Gallimard, coll.Bibliothque de la Pliade, 1973, p.469.

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    Au croisement de lintime et du collectif, ce court rcit contribue construire une histoire du thtre qui croise dans un mme mouvement le moment du spectacle et les diffrents temps de sa rception.

    Mmoire dun spectacle, dun temps pass au thtre, dun ravissement ou dune dception, telle celle du narrateur de la Recherche dcouvrant la Berma dans Phdre, le rcit de spectateur mle valeurs documentaire et littraire, criture de soi et fictionnalisation, au sein dune construction qui est en elle-mme une rponse au spectacle, la fois interprtation et rinvention, qui entremle lvaluation critique, la mmoire, limagination, voire le dsir. Tmoin de cette complexit, la richesse gnrique de ce rcit se traduit par la multiplicit des formes au travers desquelles il slabore: depuis la relation informative, le journal de voyage, la correspondance, lessai critique, jusqu la recration virtuose o le spectacle se rinvente au cur dune uvre quil vient nourrir et travailler. Apparat alors un objet dtude dont la fertilit na pas toujours t reconnue sa juste valeur.

    Dans les vingt dernires annes, la question du spectateur sest impose dans le discours critique, aussi bien en tudes thtrales quen tudes littraires. Certes, depuis longtemps, le public fait lobjet danalyses historiques et sociologiques 2 qui visent en dterminer la composition et la pratique des spectacles. De mme, la rflexion des grands metteurs en scne a contribu construire un spectateur ou un public thorique, celui que lon aimerait avoir en ide, celui que la mise en scne espre atteindre, voire tente dinventer. Et avant eux, la critique philosophique du thtre a forg une figure, cette fois-ci ngative, de lhomme ou de la femme au spectacle. Il existe depuis bien longtemps un discours thorique ou analytique sur la rception du thtre, sur la prsence et lactivit des tres qui assistent la sance. Mais bien y regarder, le spectateur est un objet dtudes diffrent de ces premires perspectives, non seulement parce quon le prend comme un individu, mais aussi parce que son individualit est toujours relie, par de multiples attaches, luvre, lvnement de la reprsentation et lassemble qui se constitue autour de celle-ci. Parce que le spectacle vivant est fond sur la copr-sence des artistes et de ceux qui les regardent, la question de la rception trouve avec le spectateur une matrialit, une immdiatet, une dimension sociale enfin,

    2 Mlse Pierre, Le Thtre et le public Paris sous Louis XIV, Paris, Librairie Droz, 1934 ; Lough John, Paris Theatre Audiences in Seventeenth and Eighteenth Centuries, Londres, Oxford University Press, 1965 ; Guy Jean-Michel et Mironer Lucien, Les Publics du thtre: frquentation et image du thtre dans la population franaise ge de quinze ans et plus, Paris, La Documentation franaise, ministre de la Culture et de la Communication, 1988. La question a t reprise par les historiens ces derniers temps: voir, en particulier, Ravel Jeffrey, The Contested Parterre. Public Theater and French Political Culture (1680-1791), Ithaca, Cornell University Press, 1999 ; Goetschel Pascale et Yon Jean-Claude (dir.), Au thtre ! La Sortie au spectacle (xixe-xxie sicles), Paris, PUPS, 2014.

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    qui dplace les visions des metteurs en scne comme les analyses fondatrices de Jauss ou dIser ou celles dAnne Ubersfeld 3. Le spectateur nest pas seulement un dcrypteur des signes de la scne, dcryptage quil effectue partir des attentes et des habitudes de son poque et de son milieu ; il est aussi un corps qui coute, un individu qui est en relation avec dautres avant, pendant et aprs la sance, un tre qui a une vie en dehors du thtre ; enfin, il est si divers quil vaudrait mieux user darticles indfinis un/des spectateur(s) plutt que dfinis car ceux-ci unifient de manire trompeuse la varit des postures et des expriences. Tel est peut-tre le plus grand apport des tudes rcentes, quel que soit leur point de dpart: se dgager dune unicit thorique pour penser la diversit dtats et dattitudes, la pluralit des expriences et des relations entre acteurs et assistants.

    Sans rduire les approches, sans craser non plus les passages et les croisements entre chacune, on pourrait dire que trois grandes lignes semblent aujourdhui stre dgages sur la question du spectateur. Lessai de Jacques Rancire, Le Spectateur mancip, publi en 2008 mais faisant suite dautres ouvrages qui posaient indirectement la question de celui qui regarde ou reoit luvre 4, a nourri la recherche universitaire rcente, en particulier en tudes thtrales mais pas seule-ment, et a relanc la rflexion sur les usages politiques du thtre. En appelant lmancipation du spectateur, en revendiquant lgalit de la scne et de la salle et celle entre chaque spectateur, Jacques Rancire et, partir de lui, Olivier Neveux, Armelle Talbot ou Clotilde Thouret ont ouvert de nouvelles pistes thoriques sur la relation entre luvre thtrale et lassistance, sur lattitude de lun envers lautre et ont propos un dpassement des analyses politiques du thtre encore marques par Brecht 5. Ces travaux rcents sinscrivent dans le renouveau plus large dune politique et dune thique des arts qui rappellent tout la fois la rfrentialit de la reprsentation, apte parler du monde et le penser, et la responsabilit des artistes comme celle des lecteurs ou des spectateurs face luvre. Cette ouverture au monde comme il va, lattention porte sa conflictualit et la capacit de chacun dy vivre et dy rsister trouvent un dbouch naturel dans la question du

    3 Jauss Hans Robert, Pour une esthtique de la rception, trad. Claude Maillard, Paris, Gallimard, 1978 ; Iser Wolfgang, LActe de lecture. Thorie de leffet esthtique, trad. Evelyne Sznycer, Bruxelles, Mardaga, 1985 [1976] ; Ubersfeld Anne, Lcole du spectateur. Lire le thtre 2, Paris, Belin, 1996 [1981]. 4 Voir Rancire Jacques, Le Spectateur mancip, Paris, La Fabrique, 2008 ; voir aussi du mme, Le Partage du sensible, Paris, La Fabrique, 2000. 5 Neveux Olivier, Politiques du spectateur. Les enjeux du thtre politique aujourdhui, Paris, LaDcouverte, 2013 ; Neveux Olivier et Talbot Armelle (dir.), Penser le spectateur, Thtre/public, no208, avril-juin 2013 ; Thouret Clotilde, Le Thtre rinvent. La dfense de la scne dans lEurope de la premire modernit, paratre. Ces recherches, tout en tant inspires par Rancire, ne se rduisent pas la simple application dune analyse philosophique.

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    spectateur/lecteur dont les travaux insistent sur la varit de ses rponses comme sur son autonomie et sa libert par rapport luvre. Loin de lassimiler un rcepteur faonn par le spectacle, loin dune conception dmiurgique du public, la prise en compte du spectateur dans ces travaux permet de dfendre la lgitimit des pratiques artistiques pour la vie de chacun, lheure o celles-ci se voient dnier toute utilit par les logiques conomiques no-librales.