Les frères corses

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  • Alexandre Dumas

    LLeess ffrrrreess ccoorrsseess

    BeQ

  • Alexandre Dumas

    Les frres corses roman

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 581 : version 1.0

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  • Du mme auteur, la Bibliothque :

    Les Louves de Machecoul Les mille et un fantmes

    La femme au collier de velours Les mariages du pre Olifus

    Le prince des voleurs Robin Hood, le proscrit

    Les compagnons de Jhu Le comte de Monte-Cristo

    La San Felice La reine Margot

    Les trois mousquetaires Le vicomte de Bragelonne

    Le chevalier de Maison-Rouge Histoire dun casse noisette et autres contes

    La bouillie de la comtesse Berthe et autres contes

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  • Les frres corses

    dition de rfrence : ditions de lAube, 2006.

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  • ... Il y a plus dassassinats chez nous que

    partout ailleurs : mais jamais vous ne trouverez une cause ignoble ces crimes. Nous avons, il est vrai, beaucoup de meurtriers. Mais pas un voleur. [...]

    ... Pourquoi envoyer de la poudre un coquin qui sen servira pour commettre des crimes ? Sans cette dplorable faiblesse que tout le monde parat avoir ici pour les bandits, il y a longtemps quils auraient disparu de la Corse. [...] Et qua-t-il fait enfin ton bandit ? Pour quel crime sest-il jet dans le maquis ?

    Brandolaccio na point commis de crimes ! Il a tu Giovan Opizzo, qui avait assassin son pre pendant que lui tait larme.

    Prosper Mrime, Colomba.

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  • Mon cher Mrime, Permettez-moi de vous emprunter cette

    pigraphe et de vous offrir ce livre. vous de cur,

    Alexandre Dumas.

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  • I Vers le commencement du mois de mars de

    lanne 1841, je voyageais en Corse. Rien de plus pittoresque et de plus commode

    quun voyage en Corse : on sembarque Toulon ; en vingt heures, on est Ajaccio, ou, en vingt-quatre heures, Bastia.

    L, on achte ou on loue un cheval : si on le loue, on en est quitte pour cinq francs par jour ; si on lachte, pour cent cinquante francs une fois pays. Et quon ne rie pas de la modicit du prix ; ce cheval, lou ou achet, fait, comme ce fameux cheval du Gascon qui sautait du pont Neuf dans la Seine, des choses que ne feraient ni Prospero ni Nautilus, ces hros des courses de Chantilly et du Champ de Mars.

    Il passe par des chemins o Balmat lui-mme et mis des crampons, et sur des ponts o Auriol demanderait un balancier.

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  • Quant au voyageur, il na qu fermer les yeux et laisser faire lanimal : le danger ne le regarde pas.

    Ajoutons quavec ce cheval qui passe partout, on peut faire une quinzaine de lieues tous les jours, sans quil vous demande ni boire ni manger.

    De temps en temps, quand on sarrte pour visiter un vieux chteau bti par quelque seigneur, hros et chef dune tradition fodale, pour dessiner une vieille tour leve par les Gnois, le cheval tond une touffe dherbe, corce un arbre ou lche une roche couverte de mousse, et tout est dit.

    Quant au logement de chaque nuit, cest bien plus simple encore : le voyageur arrive dans un village, traverse la rue principale dans toute sa longueur, choisit la maison qui lui convient et frappe la porte. Un instant aprs, le matre ou la matresse parat sur le seuil, invite le voyageur descendre, lui offre la moiti de son souper, son lit tout entier sil nen a quun, et, le lendemain, en le reconduisant jusqu la porte, le remercie de

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  • la prfrence quil lui a donne. De rtribution quelconque, il est bien entendu

    quil nen est aucunement question : le matre regarderait comme une insulte la moindre parole ce sujet. Si la maison est servie par une jeune fille, on peut lui offrir quelque foulard, avec lequel elle se fera une coiffure pittoresque lorsquelle ira la fte de Calvi ou de Corte. Si le domestique est mle, il acceptera volontiers quelque couteau-poignard, avec lequel, sil le rencontre, il pourra tuer son ennemi.

    Encore faut-il sinformer dune chose, cest si les serviteurs de la maison, et cela arrive quelquefois, ne sont point des parents du matre, moins favoriss de la fortune que lui, et qui alors lui rendent des services domestiques en change desquels ils veulent bien accepter la nourriture, le logement, et une ou deux piastres par mois.

    Et quon ne croie pas que les matres qui sont servis par leurs petits-neveux ou par leurs cousins, au quinzime ou vingtime degr, soient moins bien servis pour cela. Non, il nen est rien. La Corse est un dpartement franais ; mais la

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  • Corse est encore bien loin dtre la France. Quant aux voleurs, on nen entend pas parler ;

    des bandits foison, oui ; mais il ne faut pas confondre les uns avec les autres.

    Allez sans crainte Ajaccio, Bastia, une bourse pleine dor pendue laron de votre selle, et vous aurez travers toute lle sans avoir couru lombre dun danger ; mais nallez pas dOccana Levaco, si vous avez un ennemi qui vous ait dclar la vendetta ; car je ne rpondrais pas de vous pendant ce trajet de deux lieues.

    Jtais donc en Corse, comme je lai dit, au commencement de mars. Jy tais seul, Jadin tant rest Rome.

    Jy tais venu de lle dElbe ; javais dbarqu Bastia ; javais achet un cheval au prix susmentionn.

    Javais visit Corte et Ajaccio, et je parcourais pour le moment la province de Sartne.

    Ce jour-l, jallais de Sartne Sullacaro. Ltape tait courte : une dizaine de lieues

    peut-tre, cause des dtours, et dun contre-fort

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  • de la chane principale qui forme lpine dorsale de lle, et quil sagissait de traverser : aussi avais-je pris un guide, de peur de mgarer dans les maquis.

    Vers les cinq heures, nous arrivmes au sommet de la colline qui domine la fois Olmeto et Sullacaro.

    L, nous nous arrtmes un instant. O Votre Seigneurie dsire-t-elle loger ?

    demanda le guide. Je jetai les yeux sur le village, dans les rues

    duquel mon regard pouvait plonger, et qui semblait presque dsert : quelques femmes seulement apparaissaient rares dans les rues ; encore marchaient-elles dun pas rapide et en regardant autour delles.

    Comme, en vertu des rgles dhospitalit tablies, et dont jai dit un mot, javais le choix entre les cent ou cent vingt maisons qui composent le village, je cherchai des yeux lhabitation qui semblait moffrir le plus de chance de confortable, et je marrtai une

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  • maison carre, btie en manire de forteresse, avec mchicoulis en avant des fentres et au-dessus de la porte.

    Ctait la premire fois que je voyais ces fortifications domestiques ; mais aussi il faut dire que la province de Sartne est la terre classique de la vendetta.

    Ah ! bon, me dit le guide suivant des yeux lindication de ma main, nous allons chez madame Savilia de Franchi. Allons, allons, Votre Seigneurie na pas fait un mauvais choix, et lon voit quelle ne manque pas dexprience.

    Noublions pas de dire que, dans ce quatre-vingt-sixime dpartement de la France, on parle constamment italien.

    Mais, demandai-je, ny a-t-il pas dinconvnient ce que jaille demander lhospitalit une femme ? car, si jai bien compris, cette maison appartient une femme.

    Sans doute, reprit-il dun air tonn ; mais quel inconvnient Votre Seigneurie veut-elle quil y ait cela ?

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  • Si cette femme est jeune, repris-je, m par un sentiment de convenance, ou peut-tre, disons le mot, damour-propre parisien, une nuit passe sous son toit ne peut-elle pas la compromettre ?

    La compromettre ? rpta le guide cherchant videmment le sens de ce mot que javais italianis, avec laplomb ordinaire qui nous caractrise, nous autres Franais, quand nous nous hasardons parler une langue trangre.

    Eh ! sans doute, repris-je commenant mimpatienter ; cette dame est veuve, nest-ce pas ?

    Oui, Excellence. Eh bien, recevra-t-elle chez elle un jeune

    homme ? En 1841, javais trente-six ans et demi, et je

    mintitulais encore jeune homme. Si elle recevra un jeune homme ? rpta le

    guide. Eh bien, quest-ce que cela peut donc lui faire, que vous soyez jeune ou vieux ?

    Je vis que je nen tirerais rien si je continuais employer ce mode dinterrogation.

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  • Et quel ge a madame Savilia ? demandai-je. Quarante ans, peu prs. Ah ! fis-je rpondant toujours mes propres

    penses, alors merveille ; et des enfants, sans doute ?

    Deux fils, deux fiers jeunes gens. Les verrai-je ? Vous en verrez un, celui qui demeure avec

    elle. Et lautre ? Lautre habite Paris. Et quel ge ont-ils ? Vingt et un ans. Tous deux ? Oui, ce sont des jumeaux. Et quelle profession se destinent-ils ? Celui qui est Paris sera avocat. Et lautre ? Lautre sera Corse.

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  • Ah ! ah ! fis-je trouvant la rponse assez caractristique, quoiquelle et t faite du ton le plus naturel. Eh bien, va pour la maison de madame Savilia de Franchi.

    Et nous nous remmes en route. Dix minutes aprs, nous entrmes dans le

    village. Alors je remarquai une chose que je navais pu

    voir du haut de la montagne. Cest que chaque maison tait fortifie comme celle de madame Savilia ; non point avec des mchicoulis, la pauvret de leurs propritaires ne leur permettant sans doute pas ce luxe de fortifications, mais purement et simplement avec des madriers, dont on avait garni les parties intrieures des fentres, tout en mnageant des ouvertures pour passer des fusils. Dautres fentres taient fortifies en briques rouges.

    Je demandai mon guide comment on nommait ces meurtrires ; il me rpondit que ctaient des archres, rponse qui me fit voir que les vendettes corses taient antrieures linvention des armes feu.

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  • mesure que nous avancions dans les rues, le village prenait un plus profond caract