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Imprimerie La Concorde, Lausanne. JEAN PIAGET RECHERCHE LAUSANNE  ÉDITION LA CONCORDE 1918 Fondation Jean Piaget

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    Imprimerie La Concorde, Lausanne.

    JEAN PIAGET

    RECHERCHE

    LAUSANNE DITION LA CONCORDE 1918

    Fondation Jean Piaget

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    AVANT-PROPOS

    La connaissance de quelques faits est ncessaire lacomprhension de ces pages.

    Elles ont t crites de septembre 1916 janvier1917.

    Je venais alors davoir vingt ans et l est leurexplication et leur excuse.

    Je viens de recopier cette tude et ne lui ai fait quedes retouches de forme, bien que depuis un an jaie,comme il est naturel, volu, suivant une ligne quon

    pourra facilement dterminer.Jai donc ignor certains faits, la politique chrtiennede Wilson et la Rvolution russe en particulier. Mais jenen aurais quand mme rien dit, car je ne lescomprends pas encore. Jai gard la mme rserve pourles vnements politiques qui mtaient connus il y a unan.

    Par contre, jaurais tenu compte de la parution duFeu, de Barbusse, et de ce livre admirable quest l En fer.Un autre livre essentiel paru pendant lanne est La

    Religion, de M. Loisy.Enfin, jai observ une grande prudence vis--vis de

    mouvements politiques et littraires qui se dessinaient

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    vers 1916 (le livre de Dupin, la revue Demain , etc.) etqui prennent de plus en plus dimportance, mais que jene puis juger dj.

    Deux mots encore. Je suis n protestant, comme onsen rendra suffisamment compte. Je suis galementneutre, mais je me sens Franais autant que Suisse, tant

    par le sang que par la sympathie. De ce dernier fait, onse serait aperu plus difficilement.

    Dcembre 1917.J EAN P IAGET .

    PREMIRE PARTIE

    LA PRPARATION

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    I

    Alors que la guerre entretenait dans tous les esprits leplus grand dsquilibre dont ait jamais souffert lapense, Sbastien concentrait en lui les douleurs de cemonde en travail.

    Il tait pntr de ces courants de pense quitransforment obscurment la destine des masses et quiavaient passionn les hommes davant la guerre. Mais

    ces derniers avaient pu mditer dans le calme tandis queSbastien voyait sa pense prcipite par lesvnements. Car il savait retrouver leffet des ides jusque dans les derniers remous de la mle. Avant quecelle-ci ne comment, il avait vu la science sinfiltrerpartout, pour tout remettre en question. Il avait assistaux dclins et aux renouveaux de la foi. Il staitenthousiasm des rveils populaires. Son esprit, plusconstructif que soucieux danalyse, lavait port sympathiser avec tout ce qui est vivant et admettresimultanment les tendances contradictoires, au risquedaboutir cet clectisme superficiel et ce facileoptimisme qui ont fait tant demal.

    Mais voici, la guerre avait dvoil la ralit brutaleet, dans les pripties du combat, celle-ci tait demeure

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    nue. Lintelligence stait cru le pouvoir de conduirelhumanit ; elle se voyait rduite servir lespassions. Et au-dessus de ce marais, o la haine et lemeurtre souillaient les efforts les plus nobles,slevaient quelques arbrisseaux malingres,incapables de vie et de grandeur. Ctait l le

    renouveau, la foi renaissante touffe par la raction.Il y avait bien, dissmines, des mes libres, gardantleur idalisme en pleine mle, gardant surtout un peude tolrance, la plus rare des vertus en ce temps deraison dEtat. Mais ces mes ne pouvaient rien : ellescherchaient dans langoisse, prises entre deux feux.Elles avaient besoin de foi et besoin de science. Mais sielles sattachaient la foi qui se relevait, elles taientcondamnes des compromis sans fin, qui finissaientpar noyer la raison en une mystique trouble. Et si ellesacceptaient la science, il fallait jurer obissance touteune scolastique dautant plus repoussante quen

    paralysant toute recherche un peu hardie, elle touffaitlorgane mme de la libration et de la vrit.

    Et ces mes libres se taisaient et attendaient. Maisrien nclairait ces journes grises. Les nuages, lourds etsombres, continuaient de ramper autour des montagneset de couvrir les plaines. Nulle chappe vers la srnitde linfini. La musique de lair restait monotone etdsole, et, encore, seuls lentendaient ceux que leurindpendance tenait lcart. Le troupeau, lui,continuait hurler parmi le fer et le feu

    Sbastien savait tout cela, et son me tait navre. Ilassistait, impuissant, toutes ces dfaites. Il voyait lesdiffrences sattnuer, peu peu, entre les combattants,et il reconnaissait, pouvant, que tous se valaient enlchet. Ils se prtaient secours ou se sautaient la

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    gorge, dautant plus froces quils taient frresennemis ; mais, quoi quils fissent, ce ntaient que desexemplaires, indfiniment varis et indfinimentidentiques, de la veulerie humaine. La veulerie, quipousse les individus reculer devant leur devoir ; puis,aprs la capitulation, qui pousse ces dserteurs se

    runir en troupeau pour rsister en commun la peur devivre. La lchet qui les pousse, ensuite, touffer lesnouveaux venus, ces innocents pleins de vigueur etdespoir, qui sont un attentat leur tranquillit.

    Parfois Sbastien se laissait aller la rvolte. Ilmaudissait les hommes et blasphmait contre Dieu. Ilflagellait les hypocrisies et les dsertions, mais iloubliait son orgueil. Car, dans cette indignation quiseule permet une me de saffranchir de la viscosit delambiance, il entrait une passion cache et aveuglante,la passion de dominer. Et tout ltre, la raison comme lemrite, sert une telle passion.

    Parfois, il est vrai, cet orgueil de laptre taittempr par lamour. Sbastien tait pris dune pitiprofonde au spectacle de cette misre. Il passait des journes de solitude sabmer dans le nombre dessujets de dsesprer, et nen pouvant plus, il clatait.Tandis que les sanglots le secouaient, il criait sonDieu, il le forait, comme autrefois Jacob, lui donnerson secours et soffrait en retour remplir la missiondivine de soulager le mal.

    Car il se sentait une me de novateur. Son esprit taitincessamment en travail denfantement et ne lui laissaitpoint de repos jusqu ce que ces ides se fussentorganises en un tout cohrent et que ce tout lui-mmese ft adapt laction.Alors Sbastien cessait de douterde lui. Il doutait trop peu, il se ruait luvre sans

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    sanalyser et son dmon ne le quittait plus, avant quundmon nouveau ne surgt dans la place.

    Il allait, en outre, jusquau bout de ses ides, sansrestrictions ni compromis. Sa soif dabsolu ne reculaitdevant aucune consquence et il voulait lidal toutprix, sans crainte du paradoxe. Aussi mprisait-il la

    pratique, dformation de lidal. Il aimait rpter quela vrit, et surtout la vrit morale, nest pas la ralit.La vrit est ce qui doit tre et pas seulement ce qui est.La vrit peut tre quelque chose dinaccessible et entout cas dirralisable, mais elle est vraie. Peu importenotre faiblesse, la seule beaut de la vie est laconscration au vrai, au risque de dserter la vie. Nolime tangere , dit la Vrit. Tant pis ! Il ny a quelle desre.

    Et lui, il stait donn cette vrit quil neconnaissait pas. Il portait en lui ce rythme majestueux,bien quencore confus, de la pense en travail et il

    pressentait cette fugue forcene de lide clatant lesprit.

    La guerre lavait bien terrass. Il avait savourlamertume du massacre o les fanatiques voyaient legeste de Dieu. Mais rien de son idalisme navaitvacill. Il avait ramen le cataclysme sa significationnaturelle, celle dun simple cas particulier. Toutlunivers est ainsi. Partout la lutte et partout le mal, maispartout aussi le sublime dans labsurde.

    Et alors, quand il eut retrouv le calme de cette visiondes choses, Sbastien se releva, la recherche dune foi.Ce quil voulait ctait non une foi personnelle il enavait dj trop, et trop de contradictoires ! ctait unefoi humaine, une foi accessible tous et dignedalimenter elle seule le renouveau daprs la guerre.

    IILes croyants taient nombreux. Longtemps avant la

    guerre, dj, le trouble de la pense menait en massesles jeunes la foi catholique.

    La science, toujours plus hardie, avait tout envahi, etil ntait pas jusquaux motions religieuses les plusintimes dont elle nexpliqut lanatomie dlicate. Aussila philosophie, reculant indfiniment, stait-elle

    cantonne en ses derniers retranchements. Elle avait faitappel lintuition, laction ou au sentiment, ou bienelle avait pris loffensive, confiante en une faillitepossible de la science. Mais, quoi quelle ft, elle sentaittout le pril de sa situation. Et la jeunesse, qui toujoursfranchit dun pas les bornes fixes par les ans, avaitpass outre. Elle se moquait, prsent, de la philosophieet, hardiment engage dans la foi, elle sy tablissaitsans plus se soucier des problmes intellectuels. Elleavait fait de loin quelque politesse la science, puis,dans son triomphe, prenait du loisir et cultivait lamystique.

    Cest cette jeunesse que vint dabord Sbastien,mais, malgr ses efforts, il eut peine ramener leur con-duite quelque principe clair : Je vis, donc je crois,

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    se bornait-on lui rpter. Je ne peux vivre sans croireet je ne cherche pas au del de ce dsir de vivre. Quand jaime, je me contente daimer, sans analyser monamour. Eh bien ! Je crois comme jaime. Mort cetintellectualisme qui a mis en danger la vie : plus dediscussions, car il ny a jamais eu de problme. Il ny a

    quun problme : vivre, cest--dire agir, et si je trouveen ma religion la vie, ma foi est la vrit :voil !

    Lches, pensait Sbastien, si vous viviez tant quecela, vous nauriez pas si peur de vous regarder vivre. Jecrains bien, quant moi, que vous ne viviez plus dutout. Une petite flamme, peut-tre, parmi quelquesbraises, mais vous savez trop bien que si lon venait entrouvrir la, porte, le courant dair teindrait tout. Etil notait les spasmes de ces dcapits, se disanttristement : Ils croient copier les premiers chrtiens,qui non plus ne discutaient pas, mais dont la fougue

    irrsistible portait laction. Mais les malheureux ! ilsoublient que pour ceux-ci la foi tait dune aveuglanteclart. Jamais le moindre doute, parce que, ds leurcontact avec la religion, lvidence rgnait seule. Eux,non pas, ils se fabriquent une vidence. Las de douter,ils saisissent une foi par pur parti pris, ils supprimenttrs consciemment tous les obstacles et rptent, bats : Voil la clart mme, je crois, donc je crois, voil lavrit !

    Tous ntaient pas ainsi, du reste. Il y en avait depires, ceux qui taient venus la foi par snobisme oupar politique. Il y en avait de meilleurs, ceux qui taientarrivs la mystique par la seule pense et qui pensaientencore. Et alors quaucun des autres croyants ne donnaitquelque chose doriginal la nouvelle foi,

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    mais taient simplement des peureux, ceux-ci taientremarquables : ctaient la fois des catholiques malgreux et des hrtiques malgr eux. Catholiques, parcequils ne trouvaient pas mieux que le catholicisme, ethrtiques, parce que, entrs par une porte douteuse, jene sais quoi les empchait dtre compltement chez

    eux.Convaincus de linsuffisance thorique de la raison,ils staient confis aux forces intuitives de ltre, etavaient trouv Dieu. Puis, persuads que Dieu, sil est,doit se manifester jusque dans lesprit humain, ilsavaient dduit la rvlation de cette croyance premire.Mais ils savaient que les rvlations diffrent dunementalit lautre et ils taient assez logiques pourcomprendre que la rvlation implique une police desesprits et que cette police implique une autoritextrieure. Posez la rvlation, disaient-ils, et vousposez lEglise. Les livres saints ne se suffisent pas

    eux-mmes, car, pour la raison individuelle, ils sontobscurs et contradictoires. Paul peut sembler diffrentdes Evangiles, diffrent de Jean et surtout diffrent deJacques. Toute rvlation doit tre continue etcontinue. LEglise et les Conciles, dabord, le papeinfaillible ensuite, en ont t les organes ncessaires.Supprimez-les et vous supprimez toute rvlation, voussupprimez le seul Dieu, le Dieu personnel.

    Ils avaient ainsi retrouv dans son unit admirableldifice du catholicisme. Les dogmes particuliers ne lestroublaient plus, car une fois accepte lautorit delEglise, aucun de ses dcrets ne peut faire lobjet dunediscussion. Et, satisfaits, pour un temps, ils clbraientla grandeur de leur foi. Leur barde tait, il est vrai,tomb au dbut de la guerre, mais sa grande voix, la

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    voix qui avait chant Chartres, qui avait chant lespetites paroisses de France et la petite esprance, sa voixchantait encore, hroque et charmante.

    Sbastien admirait ces derniers. Il savait le prix de lalutte quils avaient soutenue avant den arriver l. Ilconnaissait la rpugnance de la raison pour toute

    rvlation et si des hommes de cette trempe avaienttouff en eux-mmes cette invincible rvolte, ctaitpar devoir, par loyaut et par humilit. Mais la positiontait menace. Ports au catholicisme par la volont decroire, par lintuition, par laction, autant de fruits dunscepticisme philosophique obtenu par excs mme dephilosophie, ces intellectuels savaient bien que leurretraite nouvelle ntait pas dfinitive. Ce ntait paspour rien que Pguy clbrait lEglise du XVe sicle :ctait pour chapper celle du XXe ou quilmagnifiait le sacre de Charles Reims, ctait pouroublier la puissance de Pie X. Quoi quils fissent,

    malgr le travail forcen de leur pense dans langoisse,les malheureux taient convaincus au fond deux-mmes du caractre symbolique de leur dogmatique. Ilscroyaient, certes, et leur force tait dans ce besoinabsolu du divin, mais la formule, le credo, leurparaissait dun autre ordre que cette foi. Leur Christ lespossdait bien. Ils vivaient en lui, mangeant de sa chairet buvant de son sang, mais ds que leur raison essayaitde comprendre, aussitt une voix intrieure, imprieuse,leur dnonait le symbole. Et ils voyaient alors dans ledogme le fruit des imaginations populaires nes dansune Eglise encore vivante, ingnue, potique.

    Et ce symbolisme tait leur croix. Ils eussent vouluadmettre une vrit toute rationnelle, senchanant ensyllogismes ncessaires. Ils auraient faite leur une somme

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    qui et satisfait leur irrductible besoin de clart, autantque la mystique admirable de leur culte satisfaisait leurbesoin dmotion. Certains de ces hommes taient latorture, les sincres, ceux qui reculaient devant lesymbolisme comme devant un compromis, alors quetout leur tre tendait la foi et toute leur raison au

    doute. Vous croyez et vous ne croyez pas, leur dit un jourSbastien. Vous croyez, car vous savez quil faut croirepour vivre et vous croyez la vie. Vous-mmes, vousauriez peut-tre lhrosme de renoncer vivre, si lavrit menait au nant, mais pour les autres, vous ne levoulez pas. Vous ignorez la vrit, mais vous voulez lavie, la vie belle et pure. Cest ce qui vous a mens ici,cest une foi entire et irrductible en la valeur de la vie.Mais sitt dans lEglise vous avez habill cette foi dunvtement qui est auguste, car cest celui dune traditionsacre, mais dun vtement tout de mme. Et cette

    forme, cette corce, est pour vous un symbole. Pour lecatholicisme, il ne lest pas. Qui dit rvlation dit vritpleine et absolue, non traduction ou image. Et cest ceen quoi vous ne croyez pas. Vous ntes pascatholiques, vous navez pas la foi de saint ThomasdAquin. De lorthodoxie au symbolisme il y a unabme. Vous introduisez dans la paix de lEglise tous lestourments du monde, cette inquitude maudite etsuperbe de gnrations tortures par la lutte entre lascience et la foi.

    Cest dans langoisse de mon cur que je vous ledclare, car je cherchais en vous une foi qui puissesauver le monde. Je ne la trouve pas. Un symbole nestpas une force, quand on le comprend. On ne convaincpas le peuple avec du symbolisme. On ne persuade sur-

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    tout pas la pense. Ce que je retiens de vous, cest cetteaffirmation ardente de la valeur de la vie : voil unevraie foi et le mouvement catholique de la jeunesse estbeau quand vous lanimez de cet idalisme. Je vousferai justice en oubliant la lchet de ceux qui viennent vous par peur de penser, par peur de mourir, ou, plusgrossirement, par peur de voir crouler ltat socialactuel. Mais votre mouvement nest pas la vague quirenversera lobstacle, il est le dernier remous qui vienten cumant expirer sur la grve. Rentrez dans lecatholicisme, rentrez-y fond, identifiant le Verbe avecDieu lui-mme, ou prenez lautre porte : on ne met pasdu vin nouveau dans de vieilles outres.

    IIISbastien comprenait par ce premier contact avec la

    jeunesse croyante la signification sociale de ceproblme : la conciliation de la science et de la foi, ceproblme qui est lorigine de tout le dsquilibreactuel. Cest le problme du sicle, comme celui de lafoi et de la philosophie a t celui du XVIIIe sicle. Plusque jamais nous avons besoin de sauver lordre social et

    une foi paralyse ne saura jamais sauver le monde. Or la jeunesse catholique lui montrait une foi paralyse, bientrop occupe se dbattre contre lennemi intime, ledoute entretenu par la science, pour pouvoir spanouirau dehors.

    De ce point de vue, le XVIIIe sicle parat enfantin ct du ntre. Celui qui a le mieux saisi la gravit de laquestion en ce temps de luttes superficielles, Rousseau,est arriv une solution dont il se contentait navement,mais qui fait notre souffrance quand nous ladoptons. Ilest en effet le pre du symbolisme religieux, mais cettetendance est chez lui bien moins consciente delle-mme que chez nous, et cest l notre malheur. Lesymbolisme nest pour nous quun compromis. Ilsefforce de recouvrir la vie dune corce intellectuelle

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    et ces deux lments de la foi sont irrductibles lun lautre.

    La vie, dans la religion, cest en effet une affirmation,une volont, cest la rsolution de donner un sens lexistence humaine et surtout de lui donner une valeur.La vie est une valeur. Les affirmations intellectuellesservant dcorce cette vie, au contraire, ne disent pasce qui vaut. Elles sefforcent de dire ce qui est pourtayer les affirmations de valeur de la vie. La foi dit : lavie a une valeur, tandis que le dogme dit : la vie vient deDieu et la volont divine explique le sens de la vie.Deux affirmations diffrentes, deux ordres de grandeur,lordre de la valeur et lordre de lexistence, et cesordres sont sans doute irrductibles

    Ltre tel que nous le connaissons par la science et telque nous le donne lexprience, cest la ralit brute,mlant le mal au bien, le dsordre lordre, la vie lamort, le laid la beaut. Puisque le bien, lordre et la vie

    valent, tandis que le mal, le dsordre et la mort ne valentpas, ltre est ds lors un mlange de valeurs et de nonvaleurs.

    En outre ltre peut la fois se prsenter comme relet comme idal, car il est possible disoler chacune desralits en la rduisant son tat de puret premire ;lidal de ce biais, sera une simple loi de la ralit, maisune loi dont la ralisation est ajourne par loppositiondautres lois. Le bien, par exemple, tout en tant unevaleur, peut participer de ltre titre didal.

    Mais ltre en lui-mme ne dit jamais ce qui vaut, ce je ne sais quoi qui sollicite notre action et notresympathie. On peut tudier le bien du point de vue delexistence et en dfinir les lois sans voir pourquoi ilvaut. La valeur est une qualit insaisissable, faite de

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    ralits et dirralits. Elle est irrductible ltre. Lebien ne vaut pas parce quil est ou parce quil nest pas,il vaut. Une vrit, par contre, nest pas vraie parcequelle vaut pour nous ou quelle ne vaut pas, elle est, etcela suffit. Pourquoi la foi ne sen tiendrait-elle pas lordre des valeurs ? se demandait Sbastien. Pourquoitient-elle formuler, dans lordre de lexistence, desaffirmations qui risquent dtre de purs symboles, aulieu de laisser la science toute la connaissance deltre ?

    Mais sa soif de vrit absolue le reprenait. Il savaitbien que si ltre et la valeur sont irrductibles, cestparce que nous ne connaissons pas tout ltre. Si nousarrivions lAbsolu, nous saurions pourquoi les valeursvalent et Sbastien navait pas renonc atteindrelAbsolu. Il croyait la mtaphysique et croyait quilentrait en son pouvoir de runir un jour en elle ltre etla valeur, la science et la foi.

    Alors ldifice catholique se dressa une fois de plusdevant ses yeux, avec la grandiose unit de sarvlation, et il songea la force qui tait cache l. Lagrce, ctait la valeur absolue, existantindpendamment de nous et de la ralit connue par lascience. Et la grce allait o elle voulait, produisant elle seule les valeurs humaines, ne sopposant jamais la nature, mais la compltant suivant le mot dun Prede lEglise. Et, comme la science ne connat que ltrebrut, elle ne peut plus sen prendre une foi qui luilaisse la connaissance de cet tre, en se rservantseulement la recherche des valeurs.

    Mais toute la difficult tait dasseoir la Rvlationsur une ralit. Sbastien comprenait certes combien lecatholicisme moyengeux tait plus logique que la jeu-

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    nesse catholique, mais il voyait la construction de saintThomas chanceler sur un fondement instable. Ctait legrand argument du cercle vicieux, quil avait lu dansRousseau : lautorit de lEglise dmontre le dogme, carcette autorit vient du Christ, qui est Dieu, mais que leChrist soit Dieu, le dogme seul le dit, et le dogme vientde lEglise. Pour briser ce cercle, il faudrait quelhistoire elle seule prouvt la divinit du Christ etprouvt que le Christ a transmis lEglise son pouvoirdivin. Or lhistoire ne dit rien de semblable et si deshistoriens ont soutenu cette thse, cest quils taient delEglise !

    Mais lEglise sen tire par un biais. Elle rpte quiveut lentendre que la raison elle seule ne peut arriver poser Dieu, lme et la libert. Brunetire, pourignorer cette tradition, sest vu semonc parlarchevque de Paris. Or une fois accepte cettemtaphysique ncessaire notre esprit, la Rvlation

    sen suit. De saint Thomas au frre Garrigoulargumentation reste la mme. Et la Rvlation, cest leChrist-Dieu, lEglise et ses dcrets. Et ces dcrets nefont plus de difficults. Que je hais ces sottises, de nepas croire lEucharistie, etc. Si lEvangile est vrai, siJsus-Christ est Dieu, quelle difficult y a-t-il l ?

    La difficult nest pas l, elle est toujours la base etna t que recule. Cest encore lEglise qui donne laraison le pouvoir de dmontrer Dieu. En fait, si laphilosophie sest donn ce pouvoir au temps dAristote,elle la perdu avec Kant. Et il y a dans la sciencemoderne une thorie de la connaissance qui concluera lagnosticisme.

    Ce scepticisme philosophique a t bien saisi par

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    quelques dfenseurs de lEglise. Ce nest pas pour rienque Pascal, abaissant la raison et se moquant desmtaphysiques, se dcidait pour Dieu, librement, en cemorceau si profond du pari. Ce nest pas pour rien queLamennais, avant mme sa dfection, cherchait Dieudans le consensus des nations et pas dans la raisonindividuelle. Ils savaient bien, tous deux, que cettedernire est agnostique et ils ne voulaient pas fairesoutenir lEglise une thse qui la mettait en conflitavec la raison scientifique.

    Comment sortir du cercle vicieux ? Sbastiensongeait au nothomisme du cardinal Mercier, non quecelui-ci ait la moindre sympathie pour ce kantisme dontLouvain avait toujours t ladversaire avant de se tairesous les obus allemands, mais parce quil voulait laisser la science la libert pleine refuse par lEglise auxphilosophes profanes. La libert pleine offerte lascience, cest tt ou tard lagnosticisme mtaphysique

    forant lEglise sincliner devant lui. Et si tel est lecas, la Rvlation sortirait entire du conflit, soustraitedsormais toute atteinte possible de la raisonhumaine : devant le mystre, lhomme se tairait, jusquau moment o la Grce viendrait choisir ses lus.

    Sbastien retrouvait ainsi lesprance qui lavaitrapproch de lorthodoxie catholique et il entrevoyaitdans le nothomisme le point de contact avec la raisonscientifique. Mais il ne voyait pas lhrsie foncire quientachait sa recherche. Il y a certes dans le catholicisme,comme dans tout ce qui est humain, un sentimentpoignant du mal, de lirrationnel. Mais il y a dautrepart trop de quitude ou, du moins, si la souffrance faitpartie du sentiment catholique, elle ne se

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    manifeste pas dans la pense. Le catholicisme opre cemiracle denfermer une foi qui vit de langoisse dansune philosophie qui respire la plnitude. Or si Sbastienavait scind si violemment la vie et la connaissance, lavaleur et ltre, cest bien parce quil voulait rendre sapense solidaire des faits. Il y avait dans son sentimentchrtien quelque chose de ce qui avait pouss Kant rompre avec les Grecs, et par l avec toutemtaphysique. Lirrationnel est dans les choses, dans laguerre Donc il le faut mettre dans la pense.Sbastien, au fond, cherchait simultanment une foi etun aliment intellectuel son pessimisme. Or rien nestmoins catholique.

    Le premier prtre auquel il souvrit de son projetcandide, poussa de hauts cris : Malheureux ! Chercherun rapprochement entre la foi et la raison humaine !Mais lessence de la foi rvle est dtre une grce, laGrce par excellence, le don immrit de Dieu ses lus

    et ses seuls lus. La foi est un miracle et le miracle estle pain quotidien de lEglise. Tous vos efforts tendent aucontraire dnaturer le miracle, le rendre universel ethumain, alors quil vient de lEsprit et que lEspritsouffle o il veut. La foi simpose ou est absente ;mais, quand elle simpose, elle terrasse son homme eten fait ce quelle veut : point nest besoin dclairerlincroyant sur la nature du divin. Rien, absolumentrien ne peut rgler la grce. Dieu sait ce quil fait etentre ce qui est divin et ce qui est humain il y a unabme. Cest cet abme-l que vous voulez combler !Sachez que toute conciliation entre lEglise et lemonde est vaine : cest la sagesse de Dieu lui-mmeque vous insultez quand, une foi spciale mais

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    rvle, vous tentez de substituer une croyanceuniverselle et terrestre. Si la distribution de la Grce estincomprhensible, renoncez comprendre.

    Cest l limmense erreur du modernisme et de cetrouble libralisme de la jeunesse actuelle, cest cetteconfusion outrageante du divin et de lhumain. Il ny apoint de pacte possible entre lEglise et une pense dola Grce est absente : lEglise ne sera universelle que le jour o Dieu mme rendra telle sa Grce. Cest de Luique doit venir le mouvement et ce que vous faites parvous-mme est impie et blasphmatoire.

    Sbastien se retira, indign. Il nen voulait pas auridicule orgueil de ces lus, de lEglise tout entire, carcet orgueil vient dune logique parfaite. Ce que venaitde lui dire le thologien, ctait le point daboutissementncessaire de la croyance en une rvlation, Sbastien lereconnaissait maintenant. Mais il tait assez juste poursavoir que si cette croyance mne tout droit lorgueil,

    les grands esprits avaient d sabaisser jusqulhumilit totale : Cest mon affaire que laConversion, dit Jsus-Christ Pascal, qu moi en soitla gloire, et non toi, ver et terre.

    Son indignation tait autre. Ctait la rvolte sacrede lhomme contre le destin, cette rvolte qui est lasource de toute vraie religion. Il reniait le Dieu despotequi distribue aux uns la Grce pour la refuser aux autres,qui claire celui-ci pour aveugler celui-l, car en ceDieu il reconnaissait le vieil ennemi, la Mora :

    Retournez en mon nom, disait-elle aux Destines, Retournez en mon nom, reines, je suis la Grce. Lhomme sera toujours un nageur incertain Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.

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    - 28 - Vous toucherez son front, filles du Destin ! Son bras ouvr ira leau, quelle soit haute ou bas se, Voulant trouver sa place et deviner sa fin.

    Il sera plus heureux, se croy ant matre et libre, En luttant contre vous dans un combat mauvais O moi seule, den haut, je tiendrai lquilibre.

    IV

    Sbastien tait dans langoisse. Sa foi comme sa raisontaient en travail. Ne croyant plus au Dieu rvl, il nepouvait croire au Dieu Tout-Puissant, car ils ne fontquun. Un Dieu qui laisse lhomme dans lignorance estun Dieu qui ne peut rien contre le mal. Si ce mal avaitune utilit ou un sens, nous le saurions au moins. Maistout est douleur et douleur dans la nuit. Et Sbastien

    souffrait, cherchant croire malgr cette dcouverte.Il rencontra ce livre si riche de vie gnreuse questle Aux croyants et aux athes , du pasteur Monod, etsenthousiasma pour la grande souffrance du Dieu quilutte avec nous. Il connut le soulagement momentanque ce pome du Dieu impuissant avait apport auxesprits inquiets du protestantisme et pensa trouver danscette thologie hardie llment conciliateur dont il avaitbesoin.

    Fort de ce nouveau bouclier donn sa foi, Sbastiencherchait une Eglise qui pt le recevoir. Il tait prt juger impartialement les protestants, tout en regrettant laRforme. Le geste des Rformateurs, enlevant lEglise les plus belles de ses forces pour fonder horsles murs une nouvelle Eglise, aussi intolrante

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    et dogmatique que la premire, lui tait peusympathique. Il et admir des rvolutionnaires brisanttous les cadres pour vivre librement, mais il nadmettaitpas le caractre btard de ces novateurs, bien tropconservateurs pour tre consquents avec eux-mmes.Cependant il se dcida les tudier de plus prs.

    Mais il sgara ds labord dans les plus inextricablesdifficults. Il nexistait pas un protestantisme, mais dix,mais cent protestantismes, nayant de commun quuneinsupportable prtention la vrit et quune troitessede pense la fois pratique et thorique. Tout servait deprtextes divisions, questions de dogme, de rite, desimple tiquette, questions de politique, dhistoire, toutdivisait, divisait, jusqu faire une mosaque trange etsans lignes densemble. Et chaque Eglise avait non passon Pape, car bien souvent les malheureux pasteurstranaient aprs eux toute une thorie de laques pieuxractionnaires, mais son Concile, dcor dun nom

    variable, mais sarrogeant invariablement le mmepouvoir : la conservation de la vrit. Jamais larecherche, car chaque Eglise avait sa vrit. Les uneslappelaient dogme, mais ce nom rpugnait dautres.On voyait des pasteurs prcher chaque dimanche sur lepch, encore le pch et toujours le pch, cest direle pch mtaphysique, invent par le Christ protestant,saint Paul, pour servir de base la dogmatique, et cespasteurs faisaient de la psychologie, de la morale, jamais du dogme.

    Sbastien en tait ahuri. Il tait habitu pire, maisdans lEglise de Rome il saisissait le pourquoi deschoses. Tout reposait sur la Rvlation, cest--dire surlEglise et son autorit. Mais ici il ne comprenait plusrien : tout ntait que copie du catholicisme, mais

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    il manquait lessentiel, prcisment lautorit inhrente la Rvlation. Quoi quil ft, la seule image quitraduist ses yeux ltat dme du protestantisme taitcelle de ces veufs, qui ont subi toute leur vie la poignedune pouse tyrannique, mais qui, depuis leur veuvage,soupirent aprs la main ferme qui satisfaisait la fois leur dsir dordre et leur soif de rvolte

    Presque tous les protestants, en effet, croyaient laRvlation, mais ils avaient la navet de la chercherdans la Bible. On voyait bien le rsultat : chacuninterprtant sa manire ce qui nest ni clair ni surtoutdinspiration unique dans les livres sacrs, ctait le pluseffroyable gchis dogmatique quon pt imaginer.Runis en Synodes gnraux, les thologiens croisaientle fer sur les points essentiels comme sur les plus futiles,et, franchement, on pouvait se demander dans quellangage obscur stait exprime cette divinit dont ilssentendaient dire quelle stait rvle dans le

    temps Car ils sobstinaient tous chercher danslEcriture une manifestation de Dieu, depuis lesintransigeants de la droite jusquaux timides de lagauche qui parlaient de rvlation psychologique !

    Il y avait en outre des libraux, de vieux libraux, de jeunes libraux, toute une cohorte de libraux quitraitaient dorthodoxes les partisans de la Rvlation etse faisaient traiter dathes et de panthistes par ceux-ci.

    Si les Eglises avaient au moins remplac la thologiepar laction et si leurs uvres sociales avaient bnficide cette anarchie intellectuelle, Sbastien et admis lin-dividualisme protestant. Mais ctait la thologie quonprchait du haut des chaires. Le plus curieux est quemme ce mal incurable dun certain christianisme, la

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    recherche du salut individuel, tait affaire de thologie.Cette recherche remplissait la prdication et constituaitla proccupation matresse des croyants. Mais cetteproccupation tait avant tout thorique, et le salut, aulieu dtre une vie et un lan, au lieu dtre, commedans les bas tages du catholicisme, la pratique debonnes uvres, ntait quune adhsion telle ou telledogmatique. Chaque protestant avait ses ides faites surla thologie, et quelles ides ! Rien navait bien changdepuis le mot de Voltaire.

    Peu peu, Sbastien en vint pourtant se faire uneide moins caricature du protestantisme. Il passa surlorgueil dmesur de son orthodoxie, cet orgueil qui apeu de parent avec lorgueil catholique, car dans lecatholicisme la raison individuelle shumilie, tandisquelle est matresse dans le protestantisme. Il passa surlgosme inhrent tout, salut individuel et trouva danslindividualisme protestant un srieux moral admirable.

    Rien ngalait la dignit de pense et la majest de cettefoi absolue dans le devoir quavaient su sortir duformalisme pitiste les Vinet, les Secrtan, les Naville,ou mme des esprits hsitants comme Amiel et FlixBovet.

    Mais il se rendit alors compte de la profondescission qui spare le jeune protestantisme, hritier deces matres, de lorthodoxie conservatrice. Cettescission divisait mme les croyants en deux fractionssi dissemblables quelles en formaient deux religions.Rien danalogue dans le catholicisme, car si la jeunesse y est peu catholique et sefforce plus decroire quelle ne croit rellement, elle ne peut pousserbien loin son hrsie. Dans le protestantisme, aucontraire, toute nuance devient une division et lesdivisions relles deviennent des oppo-

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    sitions. Les jeunes avaient rejet toute rvlation. Entreune religion ainsi libre et une religion qui sobstine garder une vrit toute faite, il y a la diffrence quispare un mouvement dun point fixe : lantagonisme nefera donc que saccentuer progressivement, moins que et cest la probabilit la plus srieuse, moins queles jeunes protestants ne sortent simplement des Eglises.

    Mais les orthodoxes nen voyaient pas le danger etSbastien sen indignait. Votre religion est un vastecompromis entre les deux seules religions logiques, dit-il un jour lun deux, le catholicisme et le libralismeabsolu. Vous navez le courage ni dadmettreloyalement une rvlation divine, ni de la nier. Si vousladmettiez, vous seriez bien forcs de la croire continueet surtout unique, autrement dit dadmettre une autoritdivine encore manifeste sur terre pour interprter larvlation historique. Vous seriez catholiques. Maisnon, vous concluez une rvlation close une fois pour

    toutes, contenue dans les Ecritures et accessible chaque croyant. Une rvlation dmocratique, si vousvoulez. Cest bien, mais vous introduisez l la raisonindividuelle, car cest par elle seule que le croyantcomprendra cette rvlation et elle reste seule juge desclaircissements ultrieurs lui donner. Cest donclindividualisme entr dans la place. Or la raisonindividuelle, ds quelle a la moindre part laconnaissance, rgne en matresse. Elle tend delle-mme, mcaniquement, faire dvier le centre degravit de la rvlation, la faire devenir purementpsychologique et personnelle. Or une rvlationintrieure nest plus une rvlation. Vos timors jouentsur les mots en employant ce terme, et, quoi que vousfassiez, lindividualisme tend au libralisme et aulibralisme absolu.

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    Or cela, vous le savez bien, cest ce qui explique lapeur dvoluer dont souffrent vos Eglises, parce quetoute dviation est un pas de plus vers lanarchieintellectuelle. Cest pour cela quun Rousseau, parvenuds labord au libralisme dans ses admirables Lettresde la montagne , a eu si peu dinfluence sur vous, moinsmme que sur le catholicisme. Cest mme leraisonnement que je viens de vous faire dont lesthologiens catholiques ont toujours us pour vousconvaincre dillogisme. Lisez l Essai sur lindiffrence ,dont ltude sur le protestantisme est toujours actuelle,et vous y verrez avec une clart parfaite que toutprotestantisme tend au libralisme dun Rousseau et del Lamennais dit lathisme, parce quil tait encorecatholique !

    Mais de cette anarchie, vous nen voulez pas, nonquelle nuise en rien la religion, comme vous le dites,mais parce que rien nest inconfortable comme une

    anarchie qui porte sur nos destines mtaphysiques. Ilest dur de sincliner devant le mystre. Votre foi abesoin de certitude intellectuelle et cest en quoi ellenest pas une foi. Cest aussi en quoi vous tescatholiques. Une foi vivante devrait ntre que purevolont, elle devrait naffirmer quune chose, la valeurde la vie, cette valeur qui est Dieu sous toutes sesformes. Quant la nature intelligible de cette valeur,autrement dit quant la vrit intellectuelle, vousdevriez savoir la chercher avec indpendance, etdsintressement, vous devriez savoir douter ou voustaire. Mais non, vous ne savez pas faire le dpart entrela foi et son corce intellectuelle, ou plutt vous ne levoulez pas, parce quen doutant par la pense vousperdriez la foi. Hommes de peu de foi, cest votrecertitude prtendue qui est le vrai doute, et cest ce quivous tue.

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    Jai cherch en vous une religion capable de sauver lasocit et je ne lai pas trouve. Votre religion estcondamne lindividualisme strile et une religion,pour vivre, doit unir le social lindividuel. Cest lanotion de corps social qui fait la beaut du catholicisme,mais chez lui ce corps est inerte, parce que son unit secre aux dpens mmes de la diversit individuelle. Plusde libert de pense, puisque la vrit est trouve. Etsurtout plus de libert dexpansion universelle, parceque la foi catholique est une grce divine et quune tellegrce ne se plie pas aux besoins humains qui lui sontcontraires. Mais chez vous le corps social est inexistantet le sera toujours. Lanarchie intellectuelle laquellevous tendez normalement est loin de sopposer saformation, certes, car dans un corps collectif n duneactivit et dun sentiment communs la diversitintellectuelle accentue le besoin dunit vivante. Maisvotre diversit est irrductible lunification, car

    chacune de vos Eglises croit avoir la Vrit, et la Vritrvle. Or on ne concilie pas deux rvlations. Posezau contraire le libralisme o chacun aurait non pas lavrit mais une vrit, et alors rien ne gnerait pluslunit sociale cre dun besoin commun daffirmer parla foi la valeur de la vie.

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    VSbastien croyait trouver ce libralisme dans la

    jeunesse protestante, mais son illusion fut de courtedure.

    Le nouveau libralisme diffrait assurment delancien, de celui qui florissait dans la seconde moitidu sicle pass et quon pourrait appeler le libralismeorthodoxe. Ce dernier souffrait du mme dogmatismequi touffe aujourdhui les Eglises. Ctait un autredogmatisme, voil tout, qui niait et qui affirmait avecintransigeance et qui avait son credo dans toutes lesrgles, quelque mauvais spiritualisme la Rousseau.

    Mais quelques-uns de ses plus illustres reprsentantsavaient fait voluer le mouvement. Un Auguste Saba-tier, historien et philosophe, avait donn du symbolismeune conception hasarde mais fconde. Un FerdinandBuisson, surtout, avait demble mis son admirable lar-geur desprit assouplir les formules et repousser lesdogmes nouveaux. Cest de ces hommes que sinspiraitla jeunesse, souvent son insu, car elle se disaitbergsonienne et pragmatiste. Mais ce bergsonisme pro-testant et ce pragmatisme latinis se retrouvaient avant

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    la lettre dans l Esquisse de Sabatier et dans lesconfrences de Buisson.

    Mais au lieu du rationalisme troit qui avaitcaractris les dbuts du libralisme, ctait unclectisme tonnant qui distinguait les tendancesactuelles. Rien ntait comparable au dsquilibre decette jeunesse. Tous les courants du sicle sy trouvaientmls et on comprenait mal ce qui les tenait runis.Ctait moins quune foi, ctait le besoin dune foi.Heureusement presque tous ces protestants taientsymbolistes, quelque degr que ce ft : ilsdistinguaient la foi de son corce intellectuelle et cestce qui les sauvait, car, descendre plus ou moinsprofond, la foi est la mme partout.

    Nanmoins ils nen agissaient pas davantage, et lagrande faiblesse du mouvement tait cette incohrence.Au lieu de se grouper en une Eglise librale conscientede ses tendances et supplant par une foi commune au

    dsordre intellectuel, les jeunes protestants efforaienttous de rester dans leur Eglise personnelle, quitte, unefois quils en sortaient, rompre avec toute religionorganise.

    Il y avait les philosophes, par exemple. Ceux-l,tudiants en thologie, sabsorbaient dans leurssystmes, prts rformer le monde avec unemtaphysique. Mais quand arrivait la sortie des cours, lavocation pratique, le pastorat, avec ses exigences et sescompromis, alors ils revendiquaient leur indpendance,soutenaient une thse scandale et sortaient de lathologie avec une licence en poche pour actif. On ne

    les revoyait plus dans les Eglises et entre eux-mmesaucun lien religieux ne stablissait.

    Il y avait ensuite les socialistes. Eux aussi tudiaient

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    la thologie, eux aussi en sortaient et eux aussi gardaientpour eux leur religion, cessant de frayer avec les Egliseset ne crant entre eux que de trs rares groupements.

    Il y avait mme une tendance catholique, surgissantpar-ci par-l, une crise de mysticisme qui prenait lathologie protestante quelques-uns de ses tudiants.Quelques-uns abjuraient. La plupart ne se soumettaientpourtant pas Rome, mais, dus dans leur religion, ilssortaient de ses cadres pour vivre en eux-mmes etnourrir quelques lointains rapports avec danciensmodernistes.

    Tous ces hommes taient la fleur de la jeunesseprotestante. Ames dlite, pour la plupart, espritsdlicats et dun srieux profond, ils avaient le tort derester seuls en tant quhommes religieux, ce qui estncessaire pour la pense et nfaste pour laction. Ilstaient loin de produire de la pense originale, du reste.Leur paralysie les avait trop gagns pour ne pas

    atteindre un peu, la longue ; le cerveau. Aucunetentative ne surgissait pour grouper ces forces parses :ctait le libralisme hors les murs.

    Il y avait aussi un libralisme dans les murs.Ctaient des pasteurs avancs, mal vus de leursparoisses, mal vus de leurs Synodes, mal vus desintellectuels et mal vus des bourgeois. Ils faisaientpourtant des efforts souvent nergiques et taient, pourleur rcompense, mis la porte des Eglises ou relgusdans des fonctions inoffensives, directeurs de feuillesreligieuses, agents dunion chrtienne ou professeursdhbreu.

    Pourtant, au milieu de ce dsordre, il y avait unmouvement fcond, celui des tudiants en gnral.LAmrique avait donn une impulsion gagnant tous les

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    centres universitaires et runissant, en une vastefdration, dans le but dtudier les problmes de la foi,llite des tudiants qui avaient des convictionsreligieuses ou du moins qui avaient le respect desconvictions religieuses . Rien de plus souple que cetteorganisation, qui prenait ses membres dans les cinqfacults acadmiques. Elle navait ni credo ni politique.Ni librale ni orthodoxe, elle prtendait, tout concilier,mme les orthodoxes ce qui est le comble dulibralisme. Et elle runissait tout. Dans ses assemblesinternationales on voyait, venus des cinq parties dumonde, des reprsentants de toutes les confessions, detoutes les politiques, de toutes les philosophies, et cesreprsentants, runis en une admirable foi commune,qui tait toute pratique, discutaient les questions avecune indpendance relle. Rien ngalait alors la vie et lamajest des cultes quils rendaient en commun,groupant leurs forces et leurs recherches autour dun

    Christ dpouill de tout dogme. Chacun pouvaitcommunier avec cette Incarnation de la valeur ternelledu divin, car aucune traduction intellectuelle ne venaitobscurcir ce contact vivant. On sentait alors vraiment ceque peut tre une religion librale, et limmense trsorde vie qui se dgageait de ces cultes tait pour beaucoupla source religieuse par excellence. Plus tard, lancsdans laction bonne, ces tudiants ne se rappelaient jamais, sans que quelque chose ne rsonnt au fonddeux-mmes, certains de ces moments o, dans, uneassemble de centaines dindividualits il ny avaitquun seul silence, quune seule respiration, quun seul

    lan vers Dieu. Qui dira la plnitude de vie, limmense joie de cette treinte des mes en travail ? CestlAbsolu mme que cette pntration de lindividuel parlindividuel.

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    Le souvenir de ces heures suffisait Sbastien pourlui faire pardonner la jeunesse protestante sonincohrence, car cest cette jeunesse qui avait dclenchle mouvement. Mais une association comme celle de cestudiants nest pas encore la solution. Elle ne groupeque des intellectuels, et seulement au temps de leurformation. Il y a certes un mrite incontestable dans leurindpendance absolue vis--vis de toute Eglise et ils ontsu viter les deux dfauts du nouveau protestantisme : lemanque de consistance sociale et une certaine peur dulibralisme consquent. Linitiative de cette fdrationmontre en outre combien la diversit intellectuelle estfavorable lunit des collectivits religieuses. Lescontradictions philosophiques ont pour seul effet dencessiter une vie plus grande qui noie ces contrastes etcest la religion mme que cette vie-l. La foi gagne audoute intellectuel. Mais il faut pour cela que les Eglisescessent dtre les Eglises. Seules parmi les associations

    vivent celles dont lessence mme est le besoin derecherche et de cration. Voil ce que montre lemouvement des tudiants, qui est bien un mouvement et non une Eglise. Il est vrai quuntudiant est plus souple quun homme mr.Lexprience ne vaut donc peut-tre que dans certaineslimites. Quoi quil en soit, tout groupement portant enson sein un germe de conservatisme et surtout deconservatisme intellectuel, est vou la mort. LesEglises meurent de ce mal-l. Car il ne faut associer nides compromis communs ni des certitudes communes,mais des recherches et des tendances.

    Que conclure ? La fdration chrtienne dtudiantstait riche de qualits. Elle manquait il est vraiduniversalit, mais il y a cela des remdes. Mais il man-

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    quait surtout une base doctrinale son libralisme. Etcest en quoi le symbolisme est si dcevant. Chacunentourant la mme foi dun symbole diffrent, il estentendu que toute thorie est ncessairement subjective,et pourtant chacun, quoi quil fasse, prend la siennepour lexpression mme de la vrit, sinon il sepasserait de toute formule et alors la foi sen iraitlentement Il faudrait une doctrine que chacun ptadmettre et qui cependant donnerait chacun la libertdavoir ses symboles personnels. Quelque chose commeune pure forme, mais objective, que chacun rempliraitsuivant son temprament. Tel serait lquilibre entre lesymbolisme, qui lui seul est vain, et le dogmatisme,qui lui seul est strile. Mais cest de quoi la fdrationne paraissait pas se douter. Cest l qutait le vice deson libralisme. Il y a encore un compromis danslclectisme pur et simple, il y a une grande lchet depense.

    Mais qui donnera cette doctrine ? Voil que se pose nouveau le problme poignant de la science et de la foi,le tourment de nos gnrations actuelles. Commentvivre quand notre foi est paralyse par notre pense etquand notre pense est paralyse par notre foi ? Il y adans la recherche du vrai et dans la recherche de lavaleur deux cultes qui stouffent lun lautre. Ilsstouffent quand ils cohabitent dans la mme chapelle,ils meurent sparment quand on les isole et quand,durant un corps corps, lun est vainqueur de lautre, ilgarde en son sein un germe destructeur qui lanantitpeu peu, Qui nous dlivrera ? Qui montrera enfin que

    lune de ces adorations implique forcment lautre etque seule leur collaboration permettra le salut ? Laphilosophie ? La science elle-mme puisque toutproblme est affaire de science ?

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    VISbastien suivit lexemple des libraux protestantsquun besoin de logique arrachait aux Eglises pour lesorienter vers la philosophie. Car il avait toujours la foien un pouvoir de la raison capable de sortir du cercle delexprience. Ds lge de rflexion il avait philosoph,dbutant par une vague mystique pour construire ensuitede ces fragiles chafaudages mtaphysiques qui vouscharment un instant, vous consolent puis vous doiventvite. Cest un espoir philosophique qui lavait rapprochdu protestantisme et, sil vivait douloureusement leproblme de la science et de la foi, cest la philosophiequil attribuait encore le rle de mdiatrice.

    Il se rapprocha donc du mouvement philosophiquequincarnait en France une si forte jeunesse, la plussrieuse peut-tre de la nation pensante. Ltau dupositivisme stait en effet resserr. Tout esprit soucieuxde profondeur et de solidit tait plus ou moins gagn

    cette tendance, la tendance franaise par excellence.Depuis longtemps dj il ntait plus permis de pntrerdans la mtaphysique sans introduire avec soi toutlappareil scientifique, inlgant mais ncessaire.

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    Aussi tant la morale que la religion la religion desphilosophes se ressentaient de cette contagionpositiviste qui mettaient au cur mme de ces reines dupass les angoisses du doute. Un immense soucioppressait tous les esprits srieux, le souci de sauver lavertu si les croyances sombraient et cest avant toutcette proccupation qui portait la jeunesse laphilosophie.

    Depuis nombre dannes dj, cette tendance staitmontre fconde. Toute luvre dun Guyau ou dunFouille sen tait inspire. Les coles sociologiques lasuivaient galement. Plus audacieux, un Boutrouxstait efforc de sauver la religion elle-mme avectoute sa mtaphysique, mais le mme esprit positiflavait influenc. Il ntait pas jusquau pragmatismeanglo-saxon qui ne sexpliqut tout entier par cettemme tendance ; mais lincurable sophistique des Jamesgrands et petits avait tout embrouill. Quant Bergson,

    sa tentative hardie se ressentait bien du mmemouvement, mais luvre tait trop originale pour seconfondre avec lui.

    Profitant de cette admirable floraison, un renouveauphilosophique intense entranait la jeunesse. Un momentmme la mtaphysique avait cru renatre dans sasplendeur passe. Mais, lasse de la discussion et dutravail, toute la fraction des jeunes quun certainmysticisme aurait port vers cette spculation, avaitabdiqu entre les mains de lEglise de Rome. Sbastiensavait quoi sen tenir sur ce no-catholicisme btard,compromis phmre qui reposait les faibles de leur

    effort trop grand.Le reste des philosophes, ceux que, leur indpendance

    garantissait de semblables dmissions, staient ressaisiset taient encore en pleine effervescence. La guerre

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    navait que peu ralenti leur lan. Bien au contraire, ilsvivaient dautant plus intensment les problmes de lapense que le son du canon leur rappelait le mal actuel,comme un reproche lointain pntrant du dehors en leurtour divoire.

    Mais quand Sbastien sappliqua rechercher latendance commune qui les unissait, il se heurta aux plusgrandes difficults. Certes leur souci tous tait undegr quelconque le problme de la science et de la foi.Mais ctait tout, et autour de chacun des deux termesde lantithse la mle faisait rage, mettant aux prisesles combattants les plus disparates sur les terrains lesplus divers.

    Pour ce qui est de la science tous ladmettaient certes,mais souvent en paroles. On trouvait des philosophespour en faire un pur symbolisme, plus mme, uneconvention adopte pour les besoins de la pratique.Ceux-l donnaient leur sympathie la mtaphysique.Mais on trouvait aussi des savants pour philosopher,tout en niant la philosophie et en prchant sous le nomde science un matrialisme pais. Et, entre ces deuxcamps, schelonnaient toutes les varitsintermdiaires.

    Pour ce qui est de la foi, les uns ladmettaient dansson sens traditionnel, avec la facult de connaissancequon lui a attribue, les autres la niaient simplement, etentre ces deux extrmes toutes les varits se trouvaientgalement. Il y en avait par exemple pour supprimertoute vie religieuse ; mais ils taient eux-mmes remplisdune telle foi en la vrit quils en taient mystiques :

    cette contradiction, nest dailleurs pas rare en ce sicledintense dsquilibre.Mais si tous ces penseurs ne pouvaient se rallier

    autour dun idal commun, leur erreur commune tait

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    dignorer ce quest la foi. Ils lui faisaient la part ou tropbelle ou trop maigre. Quand ils lui donnaient trop oubien ils taient forcs dimposer silence leurphilosophie pour attnuer les consquences de cetteimprudence Boutroux tait de ceux-l ou bien ilssupprimaient la foi pour lavoir trop aime (ici commeailleurs lamour appelait la haine). Guyau tait de ceux-ci. Quand ils lui faisaient la part trop petite, la sciencene sen portait pas mieux, car elle passait ct desquestions : ctait Fouille, ignorant le problme desvaleurs.

    Cest mme cet gard que les uvres de Guyau etde Fouille sont peut-tre les uvres les plusintressantes de la fin du sicle dernier et ducommencement de celui-ci, car on sentait en elles plusque partout ailleurs un effort angoiss, pour concilierlidal et les faits. Tout Fouille reposait mme sur cettenotion fconde que lide est la loi de lvolution.Lide est une force mle aux forces matrielles et secombinant elles pour former la vie. La libert mme,disait-il, est une ide force et comme telle elle a son mot dire dans le dterminisme de la science : cest la basede la morale. La connaissance des ides forces,connaissance intrieure, demeurait donc lapanage de laphilosophie, tandis que la science en restait aux seulsrapports de quantit naissant entre les forces.Psychologie universelle, dune part, mcanismeuniversel, dautre part, telles taient les deux facesncessaires la comprhension dune seule et mmevrit.

    Un moment sduit, Sbastien reconnut cependant vitele vice de ce raisonnement. Fouille, qui se disait troppositif pour admettre la foi, et qui supplait la religionpar la philosophie, Fouille tait en ralit trop

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    peu positif et cest ce qui expliquait sa crainte de toutefoi. Oui certes, lide est la loi de la vie organique, maisce nest pas de lide comme tat de conscience quilsagit, cest de lide comme groupement particulier deforces. Le fait est une forme dquilibre ou dedsquilibre lidal est un autre quilibre, aussi rel enun sens que le premier, mais souvent esquiss plus queralis : lidal est un cas limite comme disent lesmathmaticiens, ou encore le plein quilibre auqueltendent les quilibres faux ou instables de la ralit. Dslors la construction philosophique de Fouille nedemeure solide qu condition dtre rendue entirementpositive : autrement dit plus de philosophie autonomemais une science de la vie tudiant la fois cesquilibres mcaniques et le jour intrieur sous lequelnous les distinguons.

    Cest ici quintervient la ncessit de la foi : si le bienet le mal sont deux quilibres didentique apparence, aunom de quoi la science fondera-t-elle la valeur dupremier ? Au nom de la vie ? Mais la science ne peutdire que : si vous voulez vivre, voici ce quil fautfaire . Jamais elle ne dira : Vivez ! car, dans cetimpratif, il y a laffirmation dune valeur absolue,dune valeur mtaphysique dont la connaissance se basencessairement sur celle de luniversel.

    Mais luniversel est-il connaissable ? Voil le pointangoissant, et Sbastien tait trop lche pour admettreune foi sans connaissance, bien quil flagellt chezdautres cette faiblesse. Le mystre loppressait et ilrpugnait son intellectualisme de se dcider sans

    autres pour ou contre une valeur, sans que son choix ftbas sur une certitude thorique.Cest alors quil lut Guyau, et il senthousiasma pour

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    la sublime foi de ce douteur. Le parti-pris librementaccept de rpondre la vie, de saffirmer toujours dansce quelle a de meilleur, malgr tout et malgr lemystre, cest l la vraie grandeur. Ce plaisir du risquedont Guyau faisait un des nerfs de sa morale, ctait duPlaton, moins lquilibre des anciens et avec langoissemtaphysique des modernes, mais cela atteignait lahauteur des plus belles envoles du Phdon. Ctait lepari de Pascal, aussi, ce morceau dont lapparence decertitude logique masque mal lhrosme de la dcisionlibre.

    Mais la beaut potique de luvre de Guyau nefaisait pas oublier le caractre provisoire de ces essais.Dune part, rduits leur moelle philosophique, lesprtendus quivalents du devoir taient tous dunesingulire pauvret. On se demandait ce que Guyaufaisait de sa psychologie pour croire que ces argumentsfonderaient une morale ! Dautre part, comme Fouille,Guyau tait encore un peu trop positif et cest ce qui luifaisait parler dirrligion, quand il tait lui-mme un desplus grands croyants de ce sicle troubl.

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    facult ne de laction, habitue procder sur le mondeextrieur, sur la matire et plus spcialement sur lessolides, habitue par consquent morceler la ralit enfragments spars et en tats distincts. Elle est donc juste oppose au courant de la vie qui coule au dedansde nous. Comment atteindre la continuit de ce flux, ledevenir insaisissable et tout en nuances qui fait sa forcecratrice ? Linstinct le permettrait, mais il est aveugle.Lintuition, au contraire, synthse de lintelligence et delinstinct, satisfait toutes les exigences du problme :elle seule, en plongeant directement dans les choses parla sympathie, parvient suivre le rythme de la vie sansle disloquer comme le fait la raison.

    Mais quest-ce que lintuition ? Cest une visiondirecte, rpondaient les uns, la vision de lartiste ou duprophte. Mais les autres disaient : cest cetenthousiasme qui parfois soulve notre pense enlargissant les cadres de la logique, mais qui nous quitteensuite pour laisser lintelligence seule travailler sur cesdonnes. Cest bien, mais alors de deux choses lune, oubien lintuition est une vision qui dpasse la logique etalors elle est incommunicable et le philosophe devientun mystique repli sur lui-mme et ne pouvant rvler lamoindre parcelle de son extase sans la dnaturer, oubien lintuition nest quun largissement de la raison, etalors elle na rien de nouveau, elle ne sort pas de laraison, elle est raison.

    Certes, Bergson avait rpondu lobjection. Il avaittout prvu. Il tait, au rebours de son systme, uneintelligence admirable, diffrant de celle des philosophes

    simplement en ce quelle employait un langage potiqueet souple, infiniment suggestif et charmeur, parfoisnigmatique. On sentait en ce mtaphysicien, derrire

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    la pense rationnelle, toute lme dun artiste, qui ouvresur ses profondeurs en incessante gestation, des aperusimmenses et fascinants. Mais Bergson savait disciplinercette impression de vertige. Rien ne surgissait au-dehorssans avoir pass par le crible dune lucide raison.Lintuition, chez lui, tait chose prive et ce quevoyaient les hommes tait pure intelligence. Bien plus,lui-mme devait jouir de ses intuitions en artiste mais ne jamais tre le moins du monde dupe de ce que navaitpas dissqu sa raison. Au fond, il manquait dingnuitet cest un tort pour un dfenseur de lintuition.

    Cest peut-tre ce qui expliquait le double caractrede sa philosophie et la peine quon avait porter sur elleun jugement convenable. Ctait chose remarquable eneffet, que les uns ladulaient et les autres le dnigraient.Seul Hffding lavait discut impartialement, mais onavait le sentiment quil lavait peu compris. La cause deces circonstances tait sans doute que le bergsonismerunissait en lui deux tendances disparates, luneoriginale et vraiment fconde, lautre polmique etdirige contre les philosophies du moment.

    Llment polmique du bergsonisme taitessentiellement reprsent par ses antithses troppousses. En effet, pour constituer, sa mthode enopposition avec les philosophies rgnantes, Bergson avaitviolemment disjoint certains cadres tout faits de notreesprit moderne et avait ainsi mis en antithses la vie et lamatire, la qualit et la quantit, la dure psychologiqueet le temps physique, la volont et lautomatisme, lammoire et la sensation. Mais une fois sa mthode

    construite, au lieu de se laisser aller, comme on aurait pusy attendre, une dmarche intuitive qui aurait runitous ces contraires et les aurait fondu en un tout orga-

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    nis, il avait maintenu les oppositions, comme si cenest pas tre justement victime du procd delintelligence, qui dbite le rel en morceauxdiscontinus Le bergsonisme en effet, restait,entirement debout si, linverse du matre, on nevoyait pas dans lunivers deux dmarches contraires,lune de monte, lautre de descente, mais un seul etmme lan, dou de vitesses diffrentes. Mais alorslintuition elle-mme devenait raison, ou la raisonintuition : il ne restait entre ces deux modes de penserque des diffrences de degr, de tension si lon veut, etlopposition fondamentale du bergsonisme scroulaitainsi. Mais si Bergson avait recul devant cette voiecest cause de son ide matresse, celle de la dure.Puisque le temps est la racine mme de toute chose, ilsemble naturel, en effet, de conserver des oppositionsquun absolu ternel pourrait seul rsoudre et qui, dansle flux de la ralit, scandent le rythme mme de lavie Mais y regarder de plus prs, Bergson lui-mmeavait indiqu la marche inverse et lon entrait par ldans la partie vraiment originale du systme. Le tempsnest pas, en effet, un simple milieu, sans couleur etsans vie, dans lequel se succdent les phnomnes ; ilest au contraire ltoffe mme de la vie, il est color etnuanc comme tout ce qui est psychologique, il estdilatable et lastique, aucun de ses moments nestidentique un autre. Bergson croyait ainsi sauver ladure, mais prcisment alors elle nest plus rien dutout. Ou plutt elle dtient un tel pouvoir quelle peut sedtruire elle-mme sil lui en prend envie ; et comment

    ne pas voir que lesprit tout entier, sil lui est possiblede suivre sa propre impulsion, tend la stabilit, lquilibre, labsolu. Comment ne pas voir quemystiques, artistes ou penseurs, et les hommes

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    dintuition autant et plus que les hommes de raison, tousont cherch lternel et non pas le mouvant. Si londonne lesprit la puissance du temps, il ne durera quepour atteindre la plnitude, dans lesprance toujoursplus vive de sarrter alors. Le temps psychologique,cest celui des Grecs, cette image mobile delternit . Que dis-je des Grecs ? Cest celui de tous,cest la mtaphysique naturelle de lesprit humain ,comme la dit Bergson. Car si rien ne dure en dehors delesprit, rien ne le contraindra de durer encore, lorsquilne le voudra plus. Et, encore un coup, sil dure dans letemps, cest dans lespoir de pouvoir un jour durer sansle temps : le double sens du mot mme de durer lemontre suffisamment.

    Sbastien, qui avait toujours t enthousiasm par lebergsonisme, nadmettait donc aucune de ses thsesparticulires, tout en croyant le continuer dans salogique profonde. Il tait bergsonien sans la dure, cequi est le comble du bergsonisme Il jouissait surtoutde la manire dont cette philosophie avait esquiss unerhabilitation possible des genres grecs. Bergson avaiten effet gnialement compris que le moment tait venude rintroduire les genres dans la science moderne.Toute sa psychologie se ressentait de cette arrire-pense. Sa biologie, qui tait reste assez superficielle etverbale, saccommodait dune mme interprtation.

    Seulement Bergson navait pas dfini le genre, et onne voit pas comment il laurait fait sans altrer assezgravement son systme. Tout le travail restait donc faire et il tait dailleurs beaucoup plus de nature

    scientifique que philosophique. Aristote, le gnie desgenres, tait biologiste : cest par la biologie que devaitsdifier la construction.

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    Mais, avant de se lancer la poursuite de cette ide,Sbastien tenta un dernier effort dans la philosophie. Ilsadressa au pragmatisme. Et cest l que sesconvictions saffermirent le plus, car rien de communngalait la sophistique de cette cole, un vraicrpuscule des philosophes suivant le mot double sensdun pragmatiste.

    Le pragmatisme est un corridor dhtel, avait dit lemme enfant terrible, un corridor par o tout le mondepasse mais qui mne dans les chambres les plusdiverses. Ctait bien cela, et le plus grand service querendait aux gens srieux le corridor pragmatiste, ctaitde permettre de sortir de lhtel philosophique.

    A cet gard, le pragmatisme tait le plus intressantdes mouvements contemporains, parce quil avouaitcyniquement la vanit de la philosophie, tout encontinuant philosopher. Mais, en fait, le pragmatismese moquait de la mtaphysique. Il posait ds labord lemystre, puis il prchait laction et la foi. En celaSbastien tait pragmatiste fond, plus pragmatistemme que ceux de la lettre, tout en restant logique.

    Comme ces derniers, il remontait Kant. Il en taitarriv admettre que la raison humaine estincurablement limite lexprience et aux seules loisde la ralit sensible. Puis comme eux, il admettait laraison pratique tout en rendant sur ce point Kant pluspositif quil ne la t : il voyait dans le bien une formede la vie, une forme tudier et expliquerscientifiquement, et dans lobligation morale elle-mmeun fait de conscience dont la gense tait tenter par les

    sciences de la vie.Et, de mme que les pragmatistes, il voyait dans lesquestions de valeur le domaine de la foi. Mais cest icique les choses se compliquaient.

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    Les pragmatistes admettaient bien le mystre. Ilssavaient que la science ne lclairait pas, bien quellesoit la seule connaissance possible. Mais la pratique estl, immdiate et exigeante, et elle veut quon se dcidepour ou contre les valeurs suprieures, pour ou contre lafoi et la vie. Dautres diraient : Bon ! Je me dcidepour le bien et jaffirme sa valeur absolue, mais jaffirme une pure valeur, non une mtaphysique. Etcette affirmation reste aussi peu contraire la scienceque la ngation (ou le doute, son quivalent pratique),laquelle se dcide aussi sur la valeur du fond des choses,mais ni affirmation ni ngation ne mapprennent rien,sinon que je suis dsireux ou las de vivre. Lespragmatistes ne lentendaient pas ainsi. Ils disaient aucontraire : Je me dcide et ma dcision a une valeurthorique. Ce nest pas seulement entre la vie et la mortque je me dcide, cest entre telle ou telle philosophie. Leur grand mrite ctait donc de faire intervenir lavolont et la foi en plus de la raison, mais leur grand torttait de croire que cette foi ou cette volont savaientquoi que ce soit. La volont veut, la foi vit et la raisonconnat, mais on ne change pas impunment ces rles etcest dans cette confusion initiale qutait tout le vice dela sophistique pragmatiste. Il mest utile dadmettre quele spiritualisme est vrai, finissaient-ils par dire, car alorsma vie trouve la valeur pour laquelle je me suisdcid, donc le spiritualisme est vrai. Il mest utiledadmettre que le christianisme est vrai, donc lechristianisme est vrai. Il mest utile dadmettre queChrist est Dieu, donc Christ est Dieu. Il mest au

    contraire profitable dadmettre que Christ ne soit pasDieu, donc Christ nest pas Dieu. Vous voustonnez ? William James vous rpond tranquillement : il

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    confusion de ce qui est utile dans lordre des mthodeset de ce qui est utile dans lordre des doctrines. Que lonfasse varier les doctrines tant que lon voudra, allant desplus simples aux plus compliques, il restera toujours etindpendamment de toute convention, certains rapportsfixes, certains invariants qui constituent les lois. Orles lois ne sont jamais fausses ; elles peuvent tre

    incompltes, elles peuvent tre idales, jamais elles nesont fausses. On ajoute leur vrit partielle dautresvrits qui leur semblent opposes et le tout sehirarchise peu peu en une vrit plus complexe. Etquand plusieurs thories qui se contredisent les unes lesautres expliquent aussi bien le mme ensemble de faits,on dcouvre tt ou tard que malgr les apparences cesthories sont de simples traductions les unes des autres.

    Ce qui choquait Sbastien dans la science moderne centait donc pas le ralisme intransigeant qui semblaitsupplanter le faux scepticisme des Poincar ou lenominalisme un peu dcevant des Duhem. Ctait unennemi autrement plus dangereux, lternel ennemi : ledogmatisme. Le mme dogmatisme que celui desorthodoxes religieux, la mme peur du mystre, la mmeobstination mettre de la mtaphysique partout. Lescroyants craignaient la foi toute nue, cest--dire la foiqui vit sans vouloir connatre et qui reste ainsi conscientede ses limites ; et ils entouraient cette foi dhypothsesgratuites sur le fond de la ralit. Les savants, de leurct, craignaient la science toute nue, cest--dire lascience consciente de ses limites et ils lentouraient aussidaffirmations galement gratuites sur le fond de la

    ralit. Et de mme que les premiers appelaient foi leurlchet, de mme les seconds appelaient

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    science la leur. Ctait le mme esprit, le mme danstous ses dtails, dans toutes ses roueries, dans toutes sesfaiblesses. Lincurable besoin de certitude immdiate,qui tourmente un cerveau trop imparfait pour connatreet une volont trop lche pour sarrter au relatif, pourvouloir sans tre convaincue davance de la victoire.Cest manque de volont, puisque vouloir ce qui est ou

    ce qui sera fatalement, cest tout le contraire de vouloir.Cela indignait Sbastien. Il avait eu piti des

    orthodoxes religieux, aprs les avoir maudits, maismaintenant il senflammait contre les dogmatiques de lascience, sans comprendre quil y a des ignorants partout.

    Dailleurs la mentalit des savants diffrait fort avecles disciplines. Lensemble des sciences pouvait en effettre reprsent comme un cercle ininterrompu etprsentant deux ples, lun o le dogmatisme passait parson apoge, lautre par son minimum. Lesmathmatiques, en effet, procdaient de la logique, maisdelles drivaient la mcanique et par l la physique ; dela physique sortait la chimie, de la chimie la biologie etde celle-ci, dune part la sociologie avec les sciencesmorales, dautre part la psychologie avec la thorie de laconnaissance ; de cette dernire, enfin, drivait lalogique, ce qui permettait au cercle de se boucler sanssolution de continuit. Eh bien, on pouvait dire que leple dogmatique tait en pleine biologie, tandis que leminimum passait par les mathmatiques ! Dans quelquesens que tournt le cercle, le dogmatisme augmentait eneffet mesure que lon se rapprochait de lanoscolastique des biologistes. On et dit que ces

    savants passaient, avant de professer leur science, parune initiation mystrieuse o ils juraient fidlit aux d-

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    crets passs, prsents et futurs de lorthodoxie, dans sesaffirmations comme dans ses ngations. Et, de fait, si labiologie paraissait au premier abord un champ debataille, les biologistes taient comme des thologiens,dautant plus combatifs quils taient plus semblables.Ctait dabord lignorance totale des problmesphilosophiques, ignorance dont les savants se flattaient

    naturellement, en faisant profession de positivisme.Comme sil suffisait de savoir que Kant a fait de lamtaphysique pour ignorer le problme de laconnaissance. Et comme si, en ignorant les problmesde lesprit, on pouvait donner quelque chose de prcisdans les explications de la vie. On voyait par exempleun chirurgien de la Facult de Paris, le jour o il avaitcompris lunit de lnergtique, crire un livre pourdire quil ntait plus dupe et vous brosser une thoriede labstraction quun lycen aurait pu corriger. LeDantec tait certainement un biologiste de gnie et tudier de prs sa puissante synthse on y trouvait unsens toujours plus profond, et nanmoins il gardait unementalit de primaire dans tout ce qui touche aux chosesde lesprit. On aurait fait un volume corriger seserreurs dans ce domaine. Il feignait dailleurs dignorerles travaux quon y faisait, mais le brave homme lesignorait en ralit aussi compltement que lair ambiantlui en donnait la possibilit ! Les grands hommes ontparfois de ces ignorances M. Homais ignorait lapsychologie religieuse. Quant M. Le Dantec, sil taitbiologiste, sa philosophie se rsumait en peu de mots :lhomme est un estomac afflig de deux parasites, un

    systme gnital et un cerveau, le tout enferm dans lesac de cuir quest la peau . Pour ne pas tre injuste, ilfaut ajouter que le premier de ces parasites lemportesur le second.

    Par ailleurs, on voyait de bons messieurs dfendre

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    le spiritualisme en biologie. Ils assignaient timidement la science certaines limites ou encore ils crivaientdindigestes mmoires pour baser limmortalit sur laconscience cellulaire, baptisant on ne sait pourquoi cespoussifs essais de philosophie de leffort .

    Cette ignorance permettait naturellement lamtaphysique de se glisser dans la science sous lesmultiples vocables du matrialisme, comme si lemonisme mthodique de la science nous apprenait grandchose sur le fond de la ralit. Mais rien ne troublait lessavants. Ils croyaient tout bonnement toucher labsolu,suivant en leur candeur les errements de la philosophieau temps o le ralisme le plus naf satisfaisait lespremiers sages de la Grce.

    Le plus fort tait que ces scolastiques accusaient lesesprits vastes de mtaphysique. Il tait de mode desattaquer la grande mmoire de Claude Bernard pouravoir t un peu obscur dans sa dfinition de l ide

    directrice . On en voulait mme Auguste Comte, nonpas cause de la mystique o se rfugia son amour pourClotilde de Vaux, mais cause mme de ses vues lesplus claires sur la biologie !

    Si lon allait par contre de la biologie auxmathmatiques, en passant par la chimie et laphysiologie, on voyait cette mentalit scolastiquediminuer progressivement. Les mathmaticiens nelavaient presque plus du tout, eux quune antiquetradition didalisme soutenait toujours et auxquels unelibert entire vis--vis du rel permettait de vivre enbeaut dans les constructions de lesprit. En physique,dj, quelques soupons naissaient. Rien ntait amusantque de suivre les thories des savants sur les concepts deleur science : ils damaient tous le pion aux plus hardismtaphysiciens et comme ils taient beaucoup plus loin

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    des travaux de la logique moderne et de la thorie de laconnaissance que les mathmaticiens, ils se perdaientvolontiers dans les espaces, le temps local aidant.Mais ces spculations, intressantes dailleurs au plushaut chef et laissant prvoir un renouveau trs fcond dela pense, analogue celui qui suivit la mcaniquenewtonienne, nentravaient en rien la marche de la

    science, car les physiciens savaient encore distinguer lesvues de lesprit des lois exprimentales. En chimie dj,cela se gtait, car les chimistes croyaient vite avoir saisilessence de la matire, par consquent la vie. Entre euxet les biologistes il ny avait gure de ligne dedmarcation. Particules ou ferments, peu importeltiquette, cest si facile inventer ! Et a prend sibien ! Un principe vital, quelle bourde ! mais deslysines, des fertilisines

    Si, depuis la biologie, lon remontait le cercle dans ladirection oppose, ctait le mme phnomne. Plussrieux que les biologistes, les psychologues ne valaientsouvent pas mieux. Certes ils avaient tous une culturetendue et savaient ce qutaient les problmes. Jamaisils ne se seraient permis les navets des biologistes, etleurs matrialistes, les Thodule Ribot, restaient de purssavants qui renonaient loyalement faire dumatrialisme une conclusion de la science. Mais, malgrcet esprit de sincrit, on pouvait difficilement voir deplus furieuse mle que la lutte entre psychologues.Ctait une multitude dcoles, toutes en possessiondune mthode spciale, dune doctrine spciale et dunesprit de clocher galement spcial. Point de lien entre

    ces tendances qui pourtant avaient toutes leurs raisonsdtre. Les exprimentaux et les pathologistes souriaientde ceux qui croyaient encore lanalyse intrieure,parce que parmi ces derniers, certains tenaient

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    fort leur petite mtaphysique, mais les analystes sesouciaient peu des dcouvertes des psychiatres etcontinuaient suivre leur routine. Les Amricainsavaient hypertrophi la mthode des questionnaires etarrivaient de dlicieuses purilits, dautant plusquune arme de savants traduisaient les rsultats entermes mathmatiques, ce qui permettait de dmontrer

    les rsultats les plus simples et les plus naturels(seulement ceux-l, bien entendu) par un appareilcompliqu de courbes et de calculs. Un mdecinviennois avait dcouvert dans linstinct sexuel la base detout le psychisme inconscient, et aussitt son cole avaitgnralis ces thories, justes, au dbut, pour aboutiraux mmes enfantillages.

    Quant la sociologie, ctait le mme esprit, mais enpire, car cette science dbutait encore. Il ntait pas desavants comme les sociologues pour se traiter entre euxde mtaphysiciens, et pour signorer ensuite aussicompltement que possible. M. Drkheim, qui souffraitdune bonne culture philosophique, tait abhorr des juristes sociologues. Ils lui en voulaient davoir tentune solution positive des problmes de lesprit.

    La morale positive nonnait encore. M. Lvy-Bruhlavait tent den donner la mthode, mais pour ce qui estdu ct sociologique de la morale il mettait trop de soin dfoncer une porte ouverte, et, pour ce qui est de sonct intrieur, il tait condamn un exclusivisme sipeu psychologique que les morales mtaphysiquesrestaient vraiment plus instructives ! Comme sil ntaitpas facile dinterprter la morale du devoir par

    lopposition biologique entre lquilibre idal et lesquilibres instables du rel !Enfin la psychologie religieuse, la thorie expri-

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    mentale de la connaissance, la mtapsychique et autressciences en formation taient dans lobscuritembryonnaire. Chaque savant avait une conception luide la science, ce qui lui permettait de traiter sa faonles dcouvertes de ses collgues, ou plutt la plupart dessavants navaient pas de mthode du tout et mlaientincessamment hypothses et constatations en un

    rabchage mtaphysicoscientifique laspect multiple ettroublant. Il et fallu un remaniement gnral de cessciences, de la mthode psychologique entire, ce quedes James et des Flournoy avaient tent. Mais ilsavaient eu le malheur de vouloir rester tout prix dansla philosophie, au risque mme de se solidariser aveclabominable pragmatisme, banqueroute de touteconnaissance. Nanmoins ctait peut-tre cessciences fragiles que ce travail de refonte tait le plusaccessible, tant le combat entre la mtaphysique et lascience tait instructif sur ce terrain nouveau.

    Tel tait le bilan de la science contemporaine. Dunct, de grands esprits qui avaient compris la beaut dessciences en mme temps que leur humanit, humaniten grandeur et humanit en faiblesse, et qui vouaient la conqute platonique du vrai un enthousiasmevritablement solennel. De lautre ct, un manque delargeur, de respect, mme de tolrance, toute unescolastique prtentieuse et logaltre

    IXLes lettres aussi se ressentaient du malaise gnral. Lalittrature des derniers temps stait donne pour unelittrature sociale, ce que furent au reste de tout tempsles lettres franaises. Mais les besoins pressants de lasocit, le dsquilibre de la pense, les aspirationsidalistes salliaient au souci constant de ce ralisme quiavait donn une couleur si particulire la littrature dela fin du sicle pass et celle du commencement duntre. Les auteurs, moins que jamais, parlaient poureux-mmes, tous sadressaient directement laconscience sociale, se donnant en censeurs et enrformateurs. Eux aussi participaient llan commun etchez eux, comme chez tous, on voyait, sous le sourire,linquitude des problmes et lorgueil des solutions.

    Les plus dcadents en apparence avaient ce srieux.Anatole France se jouait lgamment de tout, se

    gaussait des plus purs enthousiasmes. La railleriecontinuelle de ce vieux voltairien obsdait les espritsmoroses. Mais regardez plus au fond, et alors apparaissaitlhomme sensible et inquiet, souffrant avec tous et

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    cherchant comme les autres. Bergeret prchait sa fillelutopie, lternelle et fconde utopie qui toujours arrive ses fins aprs avoir fait hurler le bon sens. Quellemotion dans Crainquebille ! Quelle tendresse chez lebon Sylvestre Bonnard ! Mais regardez surtout AnatoleFrance lui-mme, lAnatole France des Universitspopulaires et des meetings socialistes, lAnatole France

    de lAffaire Et cherchez la logique de ce fauxdilettante.Quel idalisme aussi dans le naturalisme dprimant

    de Zola. Que lhomme gagne tre montr tel quil est !Sil perd en lgance bourgeoise et en distinction, si lesconventions seffondrent quand on renonce aux phrases,il gagne en loyaut et la loyaut est le fondement de lamoralit.

    Un Verlaine, mme, lexquis pote des mlancolieset des dsesprances, aussi sincre que Musset et certesmoins goste, servait de reflet au dsquilibre despenses, un reflet trs ple, peut-tre, trs inconscientpuisquil tait artiste, mais un reflet plein de beaut.Que daveux touchants dans le catholicisme deSagesse !

    Mais cest aux matres de lheure que Sbastienportait ses esprances. Il rvait dune littrature didessemblable celle du XVIIIe sicle, pntrant la masse ety portant le levain de la pense aristocratique. Il auraitvoulu des discours la Rousseau, petits dapparence etgros de germes et de passions, des essais laLamennais, comme il en parat aux poques troubleso lon a besoin de nourriture substantielle et o les

    lettres sont lorgane mme de ce renouveau. Ou bien ilaurait voulu dune littrature comme celle du Nord oles Tolsto et les Ibsen avaient port en eux limage detoute la socit, comme autrefois Balzac, mais aveccombien plus damour et dinquitude morale.

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    Mais quelle dsillusion, lorsquil rencontra au lieu deces auteurs, les Bourget et les Barrs, et en eux unennemi bien connu, le nouveau catholicisme aux allureslouches et la pense trouble. Bourget, en particulier,tait indfinissable, malgr lorthodoxie absolue quilaffichait dans ses dernires uvres. Le Disciple et le

    Dmon du Midi taient certes pleins dune force qui

    enthousiasmait premire lecture. Mais analyser sonimpression, on dcouvrait je ne sais quoi dquivoquequi inquitait. Une partialit notoire dabord, et pas cettehonnte partialit, aussi pleine de saveurquinconsciente, comme la pratiquait Veuillot, mais unepartialit presque systmatique et toujours froide. Puisctait un certain catholicisme politique qui dcevait,qui tuait toute sympathie. Toujours le calcul la placede llan. Pour tout dire, lorthodoxie de Bourgetparaissait plaque et mal plaque. Lauteur restaitdouble, le catholique, dune part, mais avant tout lepsychologue, qui tait au-dessus de tout loge, et cesdeux moitis ne saccordaient pas.

    Quant Barrs, ctait pire. Son catholicisme ntaitpas non plus cohrent avec le reste de lhomme, mais ilntait pas mme dfini. Lgosme sensuel paraissaitfaire le fond du caractre de lauteur, et jadis lui-mmelavait tal avec complaisance, sans rien y comprendredu reste, car il tait peu psychologue, Son art, trsremarquable, navait pas empch la mystique inhrente cette sensualit daboutir au clricalisme et lapolitique catholique et imprialiste, et cet amalgameaurait fait sourir sans le mal quil faisait lentour

    Combien plus grand tait Huysmans, dont certainscts rappelaient trangement Barrs et qui tait sans

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    land ! Epope dune poque qui finit dans uneincohrence sublime en donnant ses entrailles la racequi se lve, encore balbutiante mais singulirementavertie. Quelle beaut dans cet immense chantier o lesruines voisinent avec les chafaudages, o tout grouillede vie, mme la mort, o un lan victorieux se prpareet gronde dj sourdement. Majest du chaos, mais du

    chaos o slabore lordre de demain.Tel semblait laboutissement de cette littrature, unlan vers le salut social, lan fait de soubresauts, il estvrai, plus que dquilibre, lan peut-tre inconsistant.Un Pguy, obscur et inachev. Ladmirable Jean-Christophe, qui peignait langoisse des temps plus quilny remdiait. Dautres tentatives encore. Lecatholicisme panthiste de Claudel et la dlicatesseencore un peu hsitante de ce protestant largi questAndr Gide. Roger Martin Dugard avait mu les espritspar son Jean Barrois, image tourmente de lhommepartag entre la vrit et la foi, mais de lhomme quinarrive aucune solution, vivant dans un athisme quiest un non sens, mourant dans une foi qui est unelchet.

    XSbastien regardait de nouveau au dehors. La guerregardait la mme intensit, quoiquimmobilise dansdternelles luttes de tranches. Llite de la jeunessetombait, tandis que les civils sexcitaient har sansremords. L-bas, chez lennemi, le systme de luttebrutale et sans principe continuait de plus belle. Lapresse avait beau jeu maudire. La haine demeuraitvertu sociale, ctait le soutien des faibles et les raresesprits libres qui voulaient garder leur gnrosit etplaindre leurs ennemis avaient vraiment soutenir uncombat douloureux.

    Alors que tant dautres avaient vou leur vie prcher laction immdiate, Sbastien stait donn dsle dbut au travail de demain, la reconstruction. Ilavait cherch dans la pense actuelle les sources desmaux daujourdhui, car il croyait que lide mne lemonde. Les socits sont des organismes dontlvolution est due deux causes, lune interne etlogique, lautre extrieure et dpendant du hasard descirconstances, ce qui empche de la prvoir. Mais lorsquela rencontre se produit entre la socit et un accident dece genre, ou bien celui-ci est assez fort pour d-

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    truire celle-l, ou bien elle saccommode des suites delvnement. Ce dernier entre donc dans le patrimoinede la socit comme une habitude nouvelle dans lamentalit dun individu. Il stablit un quilibre entreltat nouveau et ltat ancien et cet quilibre est lacontinuation de la logique interne de lorganisme social.De telle sorte qu remonter au pass, tout est logique et

    qu prvoir lavenir, la moiti des vnements sontincertains. Mais pour autant que la socit continuera vivre, la manire dont elle digrera ces vnementsimprvisibles dpend du pass autant que du futur,dpend donc de la logique interne, dpend des ides.Loin de croire avec un Cournot que les accidentsacclrent simplement ou retardent la marche dunesocit, Sbastien substituait cette vue mcanique unevue biologique qui conciliait la part du hasard celle dela logique. A tous les troubles extrieurs, siimprvisibles soient-ils, correspondent doncprobablement un trouble dans les ides, trouble qui les aprcds et qui explique pourquoi la socit na pas tassez forte pour les surmonter. A la guerre actuellecorrespond un dsordre antrieur dans la logiquesociale. Mais quel est-il ?

    En creusant toujours, Sbastien voyait tout le maldans le conflit entre la science dmesurmentenvahissante, et la foi dnie dautant. Et maintenant ilarrivait au bout de sa premire tche. Il avait group lescauses du mal en une cause unique et ctait dj l unpas vers la solution. Mais il tait abattu par sesexpriences. Il souffrait intensment de ce dsquilibreuniversel et, sil esprait, si les ides bouillonnaient enlui, aucune conception matresse ne simposait encore sa pense. Pourtant il pressentait une issue prochaine.

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    Il attendait religieusement la voix de son Dieu et faisaittaire la sienne.

    Mais ce silence ne durait pas. Une passion le secouaitaussitt, le dsir de laction immdiate, limpatience du jeune homme en qui sourdent les ides et qui voudraitles raliser avant mme quelles sorganisent. Cest quele temps ntait pas la mditation. Le recueillement

    tait interrompu par le tumulte de la guerre, et chaqueinstant quelque nouvel vnement venait indigner lecontemplatif et le relancer dans la mle, pour lycompromettre malgr lui. Sbastien savait pourtant queson rle ntait pas l. Il se savait ouvrier de la paix, ilsentait bien que son devoir tait dattendre la fin ducarnage, le moment o la place serait nette sur le champde bataille. Mais ctait plus fort que lui, il se retrouvaitdans laction.

    Le mal le plus immdiat quil fallait