Jesus et ses frères

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Alain de Benoist

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  • Alain de Benoist

    JESUS ET SES FRERES

    Bien que beaucoup de catholiques paraissent l'ignorer, l'existence de frres et desurs de Jsus est explicitement affirme par la littrature notestamentaire. Lesvangiles canoniques n'en font pas mention moins de sept reprises, dans quatrepisodes diffrents.

    Le premier est la scne bien connue o la mre et les frres de Jsus, estimantqu'il est devenu fou, tentent de s'emparer de lui pour le ramener de gr ou de forcedans la maison familiale : Il vient la maison et de nouveau la foule se rassemble,au point qu'ils ne pouvaient pas mme manger de pain. Et les siens, l'ayant appris,partirent pour se saisir de lui (kratsai auton), car ils disaient : Il a perdu le sens (Marc 3,20-21) (1). Mais lorsqu'ils arrivent Jsus les repousse, opposant saparent selon la chair (sa famille) sa vraie parent selon l'esprit (ses disciples) : Sa mre et ses frres arrivrent et, se tenant dehors, ils le firent appeler. Il y avaitune foule assise autour de lui et on lui dit : Voil que ta mre et tes frres et tessurs sont l dehors qui te cherchent. Il leur rpond : Qui est ma mre ? et mesfrres ? Et, promenant son regard sur ceux qui taient assis en rond autour de lui, ildit : Voici ma mre et mes frres. Quiconque fait la volont de Dieu, celui-l m'est unfrre et une sur et une mre (Marc 3,31-35) (2). Le mme pisode est rapportpar Matthieu et par Luc, mais tandis que l'vangile de Marc, le plus ancien (3),reprsente l'affrontement entre Jsus et ses parents en termes relativement violents,les deux autres dulcorent le rcit. Matthieu (12,46) se contente de dire que samre et ses frres se tenaient dehors, cherchant lui parler (4) ; Luc (8,19), que sa mre et ses frres vinrent le trouver . La rfrence aux frres de Jsus n'en estpas moins prsente dans les trois synoptiques, apparaissant mme, crit JeanGilles, comme l'assise fixe, immuable soubassement premier du texte (5).

    L'autre pisode des synoptiques faisant mention des frres et surs de Jsus estcelui o Jsus, tant revenu dans sa patrie et prenant la parole dans lasynagogue de Nazareth, suscite, dans un premier temps, l'tonnement de ceux quil'ont connu enfant. Ces derniers dclarent : Celui-l n'est-il pas le charpentier, lefils de Marie, le frre de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses surs nesont-elles pas ici chez nous ? (Marc 6,3). Les frres de Jsus sont ici pour lapremire fois dsigns par leur nom. On en retrouve la liste chez Matthieu (13,55-56): Celui-l n'est-il pas le fils du charpentier ? N'a-t-il pas pour mre la nomme

  • Marie, et pour frres Jacques, Joseph, Simon et Jude ? Et ses surs ne sont-ellespas toutes chez nous ? Ces prcisions font dfaut chez Luc (4,22), qui rapporte lascne de faon beaucoup plus elliptique, en gommant totalement l'incomprhensionexprime par les gens de Nazareth.

    A ces deux passages s'en ajoutent deux autres figurant dans l'vangile de Jeanqui, comme on le sait, relve d'une autre tradition que celle des synoptiques. Lepremier clt la description des noces de Cana, qui marquent le dbut de la viepublique de Jsus : Aprs quoi, il descendit Capharnam, lui, ainsi que sa mreet ses frres et ses disciples (2,12) (6). Le second se place au moment o Jsus,qui n'a jusque l prch qu'en Galile, s'apprte se rendre Jrusalem, c'est--dire en Jude, bien qu'il y soit menac : Ses frres lui dirent : Passe donc enJude, que tes disciples aussi voient les uvres que tu fais : on n'agit pas en secretquand on veut tre en vue. Puisque tu fais ces choses-l, manifeste-toi au monde.Pas mme ses frres en effet ne croyaient en lui (7,3-5). Et plus loin : Il [Jsus]resta en Galile. Mais quand ses frres furent monts la fte [des Tentes], alors ilmonta lui aussi, pas au grand jour, mais en secret (7,9-10). L'hostilit etl'incrdulit des frres de Jsus semble ici confirme : tant donn qu'ils ne croientpas en lui , s'ils le pressent ironiquement de se rendre en Jude, ce n'est pasforcment dans une bonne intention. On note par ailleurs que, dans ces deuxpassages, la distinction entre les frres et les disciples est explicite : ce sontdeux catgories qui ne se recouvrent pas (6).

    Les Actes des aptres (1,14) mentionnent eux aussi les frres de Jsus, sansciter leur nom, parmi les membres de la premire communaut post-pascale qui seretrouvent Jrusalem immdiatement aprs l'Ascension : Tous, d'un mme cur,taient assidus la prire avec quelques femmes, dont Marie mre de Jsus, etavec ses frres (7).

    Il faut encore citer l'ptre aux Galates, o Paul, relatant son premier voyage Jrusalem, dit explicitement avoir rencontr Jacques le frre du Seigneur (1,19).Ce Jacques, personnage extrmement important de l'histoire du christianismeprimitif, fut le premier chef de la communaut de Jrusalem. Paul ne cite pas le nomdes autres frres de Jsus, mais il ne fait pas de doute qu'il en connaissaitl'existence, comme en tmoigne un passage de la premire ptre aux Corinthienso, parlant de lui et de Barnab, il crit : N'avons-nous pas le droit d'emmener avecnous une femme chrtienne, comme les autres aptres, et les frres du Seigneur, etCphas ? (1 Cor. 9,5) (8).

    La dsignation de Jacques comme frre du Seigneur se retrouve au IIe siclechez Hgsippe, qui fait galement mention de Jude, en le qualifiant de frre duSeigneur selon la chair (cf. Eusbe de Csare, Hist. Eccl. 2,23,4 et 3,19-20,1). Endehors du corpus de la littrature chrtienne, on la retrouve aussi chez l'historien juifFlavius Josphe, qui qualifie Jacques de frre de Jsus appel le Christ (Antiquits juives 20,9,1 200), dans un passage, il est vrai controvers, voquant

  • sa mise mort en 62 (9).

    Adelphos et adelph

    Les quatre vangiles affirment donc, tous, que Jsus avait des frres. Reprisedans les Actes et par Paul, cette affirmation est faite de manire simple et le plusnaturellement du monde (10). Elle constitue mme l'une de celles sur lesquellesles vangiles s'accordent sans discordance ni omission. Les pisodes o sontmentionns les frres de Jsus font galement partie des quarante-deux passagesparallles communs aux trois synoptiques. Tout se passe, comme l'crit Jean Gilles, comme si, pour chaque vangliste, qu'il soit d'origine purement hbraque,hellnisante (Luc) ou encore familiaris un certain hellnisme (Jean), le termeadelphos [ frre ] se suffisait lui-mme, se dispensait en soi de tout dtailsupplmentaire, pour spcifier la nature exacte de parent qui les reliait Jsus (11).

    Dans tous les passages notestamentaires que nous avons cits, le mot frre est rendu par le grec adelphos, le mot sur par adelph. Ces termes sontdnus dquivoque. Associant l'alpha copulatif et le radical delphys, utrus,matrice , ils signifient tymologiquement n[e] du mme sein . Bien entendu, legrec des vangiles, tout comme le grec classique (12), connat aussi un usagemtaphorique du mot frre , semblable celui que l'on observe toujoursaujourdhui. Cet usage est surtout frquent chez Matthieu, par exemple en 7,3( Qu'as-tu regarder la paille qui est dans l'il de ton frre ? ) ou en 23,8 ( Vousn'avez qu'un Matre, et tous vous tes des frres ). Il est en revanche plus rare chezLuc, et totalement inexistant chez Marc. De mme, le mot frre dsigne parfoisles disciples de Jsus, comme en Matthieu 28,10, o Jsus dclare : Ne craignezpoint ; allez annoncer mes frres qu'ils doivent partir pour la Galile, et l ils meverront (cf. aussi Jean 21,17). Il est d'ailleurs certain que les premiers chrtienss'appelaient entre eux frres et surs . Mais en pareil cas, le contexte nelaisse aucun doute sur le sens du mot. En revanche, quand il s'agit des frres deJsus, il est exclu que le terme puisse dsigner ceux qui suivent son enseignement,non seulement parce que la distinction entre les frres et les disciples est nettementmarque (cf. Jean 2,12), mais aussi parce que les deux catgories sontfrquemment opposes l'une l'autre. L'attitude que Marc 3,20-21 prte aux parentsde Jsus n'est videmment pas celle que l'on peut attendre de ses disciples. Demme, lorsque Jean dit que les frres de Jsus ne croyaient pas lui , cela exclutque ce terme puisse tre employ comme mtaphore : des disciples de Jsus qui necroiraient pas en lui ne seraient pas ses disciples. Le mot frre, crit Pierre-Antoine Bernheim, ne peut avoir le sens figur de compagnon ou de coreligionnairepuisque, dans certains passages, les frres de Jsus sont explicitement opposs ses disciples, c'est--dire sa famille spirituelle (13). En parlant des frres deJsus, les vangiles dcrivent bien un lien de parent (14).

  • Il y a quelques diffrences entre Marc et Matthieu quant aux noms et laprsentation des frres de Jsus : Jacques, Joset, Jude et Simon chez Marc (6,3),Jacques, Joseph, Simon et Jude chez Matthieu (13,55). Mais ces diffrences sontmineures. Joset (Jos, Joss) est seulement la forme hellnise ('Istos) du nomsmitique Joseph ('Iosph). Dans les textes apocryphes, elle est parfois remplacepar Juste. Mathieu intervertit l'ordre de prsentation du troisime et du quatrimefrres. Ce faisant, il cite les noms de Jacques, Simon et Jude dans l'ordre o despersonnages du mme nom (Jacques fils d'Alphe, Simon le Zl et Judasl'Iscariote) sont cits dans la liste des Douze, tant dans son propre vangile (10,3-4)que dans celui de Marc (3,18-19). Il est difficile d'y voir autre chose qu'uneconcidence, car on voit mal comment Simon le Zlote et Judas lIscariote pourraienttre assimils des frres de Jsus. (Le cas de Jacques fils dAlphe sera discutplus loin). Plus significatif est le fait que, dans l'une et l'autre liste, le nom de Jacquessoit cit en premier. Ce Jacques, on l'a vu, est celui que Paul dsigne sous le nomde frre du Seigneur . Principal dirigeant de la communaut de Jrusalem aprsla mort de Jsus (cf. Actes 12,17 et 15,13), porte-parole des judasants contre latendance reprsente par Paul, il fut probablement aussi le chef de file d'un groupe familial rival du groupe des aptres. Il mourut lapid en 62, sur l'ordre du grandprtre Anan. La tra