Ernest Renan-Vie de Jesus

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Jésus

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  • Vie de Jsus

    Ernest RenanOeuvre du domaine public.En lecture libre sur Atramenta.net

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  • ...

    A L'AME PURE DE MA SUR HENRIETTE MORTE A BYBLOS, LE 24 SEPTEMBRE 1861.

    Te souviens-tu, du sein de Dieu o tu reposes, de ces longues journes de Ghazir, o, seul avec toi, j'crivais ces pages inspires par les lieux que nous avions visits ensemble ? Silencieuse ct de moi, tu relisais chaque feuille et la recopiais sitt crite, pendant que la mer, les villages, les ravins, les montagnes se droulaient nos pieds. Quand l'accablante lumire avait fait place l'innombrable arme des toiles, tes questions fines et dlicates, tes doutes discrets, me ramenaient l'objet sublime de nos communes penses. Tu me dis un jour que ce livre-ci tu l'aimerais, d'abord parce qu'il avait t fait avec toi, et aussi parce qu'il te plaisait. Si parfois tu craignais pour lui les troits jugements de l'homme frivole, toujours tu fus persuade que les mes vraiment religieuses finiraient par s'y plaire. Au milieu de ces douces mditations, la mort nous frappa tous les deux de son aile ; le sommeil de la fivre nous prit la mme heure ; je me rveillai seul !... Tu dors maintenant dans la terre d'Adonis, prs de la sainte Byblos et des eaux sacres o les femmes des mystres antiques venaient mler leurs larmes. Rvle-moi, bon gnie, moi que tu aimais, ces vrits qui dominent la mort, empchent de la craindre et la font presque aimer.

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  • INTRODUCTION O L'ON TRAITE PRINCIPALEMENT DES SOURCES DE

    CETTE HISTOIRE.

    Une histoire des Origines du Christianisme devrait embrasser toute la priode obscure, et, si j'ose le dire, souterraine, qui s'tend depuis les premiers commencements de cette religion jusqu'au moment o son existence devient un fait public, notoire, vident aux yeux de tous. Une telle histoire se composerait de quatre livres. Le premier, que je prsente aujourd'hui au public, traite du fait mme qui a servi de point de dpart au culte nouveau ; il est rempli tout entier par la personne sublime du fondateur. Le second traiterait des aptres et de leurs disciples immdiats, ou, pour mieux dire, des rvolutions que subit la pense religieuse dans les deux premires gnrations chrtiennes. Je l'arrterais vers l'an 100, au moment o les derniers amis de Jsus sont morts, et o tous les livres du Nouveau Testament sont peu prs fixs dans la forme o nous les lisons. Le troisime exposerait l'tat du christianisme sous les Antonins. On l'y verrait se dvelopper lentement et soutenir une guerre presque permanente contre l'empire, lequel, arriv ce moment au plus haut degr de la perfection administrative et gouvern par des philosophes, combat dans la secte naissante une socit secrte et thocratique, qui le nie obstinment et le mine sans cesse. Ce livre contiendrait toute l'tendue du IIe sicle. Le quatrime livre, enfin, montrerait les progrs dcisifs que fait le christianisme partir des empereurs syriens. On y verrait la savante construction des Antonins crouler, la dcadence de la civilisation antique devenir

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  • irrvocable, le christianisme profiter de sa ruine, la Syrie conqurir tout l'Occident, et Jsus, en compagnie des dieux et des sages diviniss de l'Asie, prendre possession d'une socit laquelle la philosophie et l'tat purement civil ne suffisent plus.

    C'est alors que les ides religieuses des races groupes autour de la Mditerrane se modifient profondment ; que les cultes orientaux prennent partout le dessus ; que le christianisme, devenu une glise trs-nombreuse, oublie totalement ses rves millnaires, brise ses dernires attaches avec le judasme et passe tout entier dans le monde grec et latin. Les luttes et le travail littraire du IIIe sicle, lesquels se passent dj au grand jour, ne seraient exposs qu'en traits gnraux. Je raconterais encore plus sommairement les perscutions du commencement du IVe sicle, dernier effort de l'empire pour revenir ses vieux principes, lesquels dniaient l'association religieuse toute place dans l'tat. Enfin, je me bornerais pressentir le changement de politique qui, sous Constantin, intervertit les rles, et fait du mouvement religieux le plus libre et le plus spontan un culte officiel, assujetti l'tat et perscuteur son tour.Je ne sais si j'aurai assez de vie et de force pour remplir un plan aussi vaste. Je serai satisfait si, aprs avoir crit la vie de Jsus, il m'est donn de raconter comme je l'entends l'histoire des aptres, l'tat de la conscience chrtienne durant les semaines qui suivirent la mort de Jsus, la formation du cycle lgendaire de la rsurrection, les premiers actes de l'glise de Jrusalem, la vie de saint Paul, la crise du temps de Nron, l'apparition de l'Apocalypse, la ruine de Jrusalem, la fondation des chrtients hbraques de la Batane, la rdaction des vangiles, l'origine des grandes coles de l'Asie-Mineure, issues de Jean. Tout plit ct de ce merveilleux premier sicle. Par une singularit rare en l'histoire, nous voyons bien mieux ce qui s'est pass dans le monde chrtien de l'an 50 l'an 75, que de l'an 100 l'an 150.Le plan suivi pour cette histoire a empch d'introduire dans le texte de longues dissertations critiques sur les points controverss.

    Un systme continu de notes met le lecteur mme de vrifier

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  • d'aprs les sources toutes les propositions du texte. Dans ces notes, on s'est born strictement aux citations de premire main, je veux dire l'indication des passages originaux sur lesquels chaque assertion ou chaque conjecture s'appuie. Je sais que pour les personnes peu inities ces sortes d'tudes, bien d'autres dveloppements eussent t ncessaires. Mais je n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et bien fait. Pour ne citer que des livres crits en franais, les personnes qui voudront bien se procurer les ouvrages suivants :tudes critiques sur l'vangile de saint Matthieu, par M. Albert Rville, pasteur de l'glise wallonne de Rotterdam [Leyde, Noothoven van Goor, 1862. Paris, Cherbuliez. Ouvrage couronn par la socit de La Haye pour la dfense de la religion chrtienne.].Histoire de la thologie chrtienne au sicle apostolique, par M. Reuss, professeur la Facult de thologie et au sminaire protestant de Strasbourg [Strasbourg, Treuttel et Wurtz. 2e dition, 1860. Paris, Cherbuliez.].Des doctrines religieuses des Juifs pendant les deux sicles antrieurs l're chrtienne, par M. Michel Nicolas, professeur la Facult de thologie protestante de Montauban [Paris, Michel Lvy frres, 1860.].Vie de Jsus, par le Dr Strauss, traduite par M. Littr, membre de l'Institut [Paris, Ladrange. 2e dition, 1856.].Revue de thologie et de philosophie chrtienne, publie sous la direction de M. Colani, de 1850 1857.

    Nouvelle Revue de thologie, faisant suite la prcdente, depuis 1858 [Strasbourg, Treuttel et Wurtz. Paris, Cherbuliez.] les personnes, dis-je, qui voudront bien consulter ces excellents crits [Au moment o ces pages s'impriment, parat un livre que je n'hsite pas joindre aux prcdents, quoique je n'aie pu le lire avec l'attention qu'il mrite : Les vangiles, par M. Gustave d'Eichthal. Premire partie : Examen critique et comparatif des trois premiers vangiles. Paris, Hachette, 1863.], y trouveront expliqus une foule de points sur lesquels j'ai d tre trs-succinct. La critique de dtail des textes vangliques, en particulier, a t faite par M. Strauss

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  • d'une manire qui laisse peu dsirer. Bien que M. Strauss se soit tromp dans sa thorie sur la rdaction des vangiles [Les grands rsultats obtenus sur ce point n'ont t acquis que depuis la premire dition de l'ouvrage de M. Strauss. Le savant critique y a, du reste, fait droit dans ses ditions successives avec beaucoup de bonne foi.], et que son livre ait, selon moi, le tort de se tenir beaucoup trop sur le terrain thologique et trop peu sur le terrain historique [Il est peine besoin de rappeler que pas un mot, dans le livre de M. Strauss, ne justifie l'trange et absurde calomnie par laquelle on a tent de dcrditer auprs des personnes superficielles un livre commode, exact, spirituel et consciencieux, quoique gt dans ses parties gnrales par un systme exclusif. Non-seulement M. Strauss n'a jamais ni l'existence de Jsus, mais chaque page de son livre implique cette existence. Ce qui est vrai, c'est que M. Strauss suppose le caractre individuel de Jsus plus effac pour nous qu'il ne l'est peut-tre en ralit.], il est indispensable, pour se rendre compte des motifs qui m'ont guid dans une foule de minuties, de suivre la discussion toujours judicieuse, quoique parfois un peu subtile, du livre si bien traduit par mon savant confrre, M. Littr.

    Je crois n'avoir nglig, en fait de tmoignages anciens, aucune source d'informations. Cinq grandes collections d'crits, sans parler d'une foule d'autres donnes parses, nous restent sur Jsus et sur le temps o il vcut, ce sont : 1 les vangiles et en gnral les crits du Nouveau Testament ; 2 les compositions dites Apocryphes de l'Ancien Testament ; 3 les ouvrages de Philon ; 4 ceux de Josphe ; 5 le Talmud. Les crits de Philon ont l'inapprciable avantage de nous montrer les penses qui fermentaient au temps de Jsus dans les mes occupes des grandes questions religieuses. Philon vivait, il est vrai, dans une tout autre province du judasme que Jsus ; mais, comme lui, il tait trs-dgag des petitesses qui rgnaient Jrusalem ; Philon est vraiment le frre an de Jsus. Il avait soixante-deux ans quand le prophte de Nazareth tait au plus haut degr de son activit, et il lui survcut au moins dix annes. Quel dommage que les hasards de la vie ne l'aient pas conduit en Galile ! Que ne nous et-il pas appris !

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  • Josphe, crivant surtout pour les paens, n'a pas dans son style la mme sincrit. Ses courtes notices sur Jsus, sur Jean-Baptiste, sur Juda le Gaulonite, sont sches et sans couleur. On sent qu'il cherche prsenter ces mouvements si profondment juifs de caractre et d'esprit sous une forme qui soit intelligible aux Grecs et aux Romains. Je crois le passage sur Jsus [Ant., XVIII, III, 3.] authentique. Il est parfaitement dans le got de Josphe, et si cet historien a fait mention de Jsus, c'est bien comme cela qu'il a d en parler. On sent seulement qu'une main chrtienne a retouch le morceau, y a ajout quelques mots sans lesquels il et t presque blasphmatoire [S'il est permis de l'appeler homme.], a peut-tre retranch ou modifi quelques expressions [Au lieu de ??????? ????? ?? il y avait srement ??????? ????? ??????. Cf. Ant., XX, IX, 1.].

    Il faut se rappeler que la fortune littraire de Josphe se fit par les chrtiens, lesquels adoptrent ses crits comme des documents essentiels de leur histoire sacre. Il s'en fit, probablement au IIe sicle, une dition corrige selon les ides chrtiennes [Eusbe (Hist. eccl. I, 11, et Dmonstr. vang., III, 5) cite le passage sur Jsus comme nous le lisons maintenant dans Josphe. Origne (Contre Celse, I, 47 ; II, 13) et Eusbe (Hist. eccl., II, 23) citent une autre interpolation chrtienne, laquelle ne se trouve dans aucun des manuscrits de Josphe qui sont parvenus jusqu' nous.]. En tout cas, ce qui constitue l'immense intrt de Josphe pour le sujet qui nous occupe, ce sont les vives lumires qu'il jette sur le temps. Grce lui, Hrode, Hrodiade, Antipas, Philippe, Anne, Caphe, Pilate sont des personnages que nous touchons du doigt et que nous voyons vivre devant nous avec une frappante ralit.Les Apocryphes de l'Ancien Testament, surtout la partie juive des vers sibyllins et le Livre d'Hnoch, joints au Livre de Daniel, qui est, lui aussi, un vritable apocryphe, ont une importance capitale pour l'histoire du dveloppement des thories messianiques et pour l'intelligence des conceptions de Jsus sur le royaume de Dieu. Le Livre d'Hnoch, en particulier, lequel tait fort lu dans l'entourage de Jsus [Jud Epist., 14.], nous donne la clef de l'expression de Fils

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  • de l'homme et des ides qui s'y rattachaient. L'ge de ces diffrents livres, grce aux travaux de MM. Alexandre, Ewald, Dillmann, Reuss, est maintenant hors de doute.

    Tout le monde est d'accord pour placer la rdaction des plus importants d'entre eux au IIe et au Ier sicle avant Jsus-Christ. La date du Livre de Daniel est plus certaine encore. Le caractre des deux langues dans lesquelles il est crit ; l'usage de mots grecs ; l'annonce claire, dtermine, date, d'vnements qui vont jusqu'au temps d'Antiochus piphane ; les fausses images qui y sont traces de la vieille Babylonie ; la couleur gnrale du livre, qui ne rappelle en rien les crits de la captivit, qui rpond au contraire par une foule d'analogies aux croyances, aux murs, au tour d'imagination de l'poque des Sleucides ; le tour apocalyptique des visions ; la place du livre dans le canon hbreu hors de la srie des prophtes ; l'omission de Daniel dans les pangyriques du chapitre XLIX de l'Ecclsiastique, o son rang tait comme indiqu ; bien d'autres preuves qui ont t cent fois dduites, ne permettent pas de douter que le Livre de Daniel ne soit le fruit de la grande exaltation produite chez les Juifs par la perscution d'Antiochus. Ce n'est pas dans la vieille littrature prophtique qu'il faut classer ce livre, mais bien en tte de la littrature apocalyptique, comme premier modle d'un genre de composition o devaient prendre place aprs lui les divers pomes sibyllins, le Livre d'Hnoch, l'Apocalypse de Jean, l'Ascension d'Isae, le quatrime livre d'Esdras.Dans l'histoire des origines chrtiennes, on a jusqu'ici beaucoup trop nglig le Talmud. Je pense, avec M. Geiger, que la vraie notion des circonstances o se produisit Jsus doit tre cherche dans cette compilation bizarre, o tant de prcieux renseignements sont mls la plus insignifiante scolastique.

    La thologie chrtienne et la thologie juive ayant suivi au fond deux marches parallles, l'histoire de l'une ne peut bien tre comprise sans l'histoire de l'autre. D'innombrables dtails matriels des vangiles trouvent, d'ailleurs, leur commentaire dans le Talmud. Les vastes recueils latins de Lightfoot, de Schoettgen, de Buxtorf, d'Otho,

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  • contenaient dj cet gard une foule de renseignements. Je me suis impos de vrifier dans l'original toutes les citations que j'ai admises, sans en excepter une seule. La collaboration que m'a prte pour cette partie de mon travail un savant isralite, M. Neubauer, trs-vers dans la littrature talmudique, m'a permis d'aller plus loin et d'claircir les parties les plus dlicates de mon sujet par quelques nouveaux rapprochements. La distinction des poques est ici fort importante, la rdaction du Talmud s'tendant de l'an 200 l'an 500 peu prs. Nous y avons port autant de discernement qu'il est possible dans l'tat actuel de ces tudes. Des dates si rcentes exciteront quelques craintes chez les personnes habitues n'accorder de valeur un document que pour l'poque mme o il a t crit. Mais de tels scrupules seraient ici dplacs. L'enseignement des Juifs depuis l'poque asmonenne jusqu'au IIe sicle fut principalement oral. Il ne faut pas juger de ces sortes d'tats intellectuels d'aprs les habitudes d'un temps o l'on crit beaucoup. Les Vdas, les anciennes posies arabes ont t conservs de mmoire pendant des sicles, et pourtant ces compositions prsentent une forme trs-arrte, trs-dlicate. Dans le Talmud, au contraire, la forme n'a aucun prix. Ajoutons qu'avant la Mischna de Juda le Saint, qui a fait oublier toutes les autres, il y eut des essais de rdaction, dont les commencements remontent peut-tre plus haut qu'on ne le suppose communment.

    Le style du Talmud est celui de notes de cours ; les rdacteurs ne firent probablement que classer sous certains titres l'norme fatras d'critures qui s'tait accumul dans les diffrentes coles durant des gnrations.Il nous reste parler des documents qui, se prsentant comme des biographies du fondateur du christianisme, doivent naturellement tenir la premire place dans une vie de Jsus. Un trait complet sur la rdaction des vangiles serait un ouvrage lui seul. Grce aux beaux travaux dont cette question a t l'objet depuis trente ans, un problme qu'on et jug autrefois inabordable est arriv une solution qui assurment laisse place encore bien des incertitudes, mais qui suffit pleinement aux besoins de l'histoire. Nous aurons

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  • occasion d'y revenir dans notre deuxime livre, la composition des vangiles ayant t un des faits les plus importants pour l'avenir du christianisme qui se soient passs dans la seconde moiti du premier sicle. Nous ne toucherons ici qu'une seule face du sujet, celle qui est indispensable la solidit de notre rcit. Laissant de ct tout ce qui appartient au tableau des temps apostoliques, nous rechercherons seulement dans quelle mesure les donnes fournies par les vangiles peuvent tre employes dans une histoire dresse selon des principes rationnels [Les personnes qui souhaiteraient de plus amples dveloppements peuvent lire, outre l'ouvrage de M. Rville prcit, les travaux de MM. Reuss et Scherer dans la Revue de thologie, t. X, XI, XV ; nouv. srie, II, III, IV, et celui de M. Nicolas dans la Revue germanique, sept, et dc. 1862, avril et juin 1863.] ?Que les vangiles soient en partie lgendaires, c'est ce qui est vident, puisqu'ils sont pleins de miracles et de surnaturel ; mais il y a lgende et lgende.

    Personne ne doute des principaux traits de la vie de Franois d'Assise, quoique le surnaturel s'y rencontre chaque pas. Personne, au contraire, n'accorde de crance la Vie d'Apollonius de Tyane, parce qu'elle a t crite longtemps aprs le hros et dans les conditions d'un pur roman. A quelle poque, par quelles mains, dans quelles conditions les vangiles ont-ils t rdigs ? Voil donc la question capitale d'o dpend l'opinion qu'il faut se former de leur crdibilit.On sait que chacun des quatre vangiles porte en tte le nom d'un personnage connu soit dans l'histoire apostolique, soit dans l'histoire vanglique elle-mme. Ces quatre personnages ne nous sont pas donns rigoureusement comme des auteurs. Les formules selon Matthieu, selon Marc, selon Luc, selon Jean, n'impliquent pas que, dans la plus vieille opinion, ces rcits eussent t crits d'un bout l'autre par Matthieu, par Marc, par Luc, par Jean [C'est ainsi qu'on disait : l'vangile selon les Hbreux, l'vangile selon les gyptiens.] ; elles signifient seulement que c'taient l les traditions provenant de chacun de ces aptres et se couvrant de leur autorit. Il est clair que si ces titres sont exacts, les vangiles, sans cesser d'tre

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  • en partie lgendaires, prennent une haute valeur, puisqu'ils nous font remonter au demi-sicle qui suivit la mort de Jsus, et mme, dans deux cas, aux tmoins oculaires de ses actions.Pour Luc d'abord, le doute n'est gure possible. L'vangile de Luc est une composition rgulire, fonde sur des documents antrieurs [Luc, I, 1-4.]. C'est l'uvre d'un homme qui choisit, lague, combine. L'auteur de cet vangile est certainement le mme que celui des Actes des Aptres [Act., I, 1. Comp. Luc, I, 1-4.].

    Or, l'auteur des Actes est un compagnon de saint Paul [A partir de XVI, 10, l'auteur se donne pour tmoin oculaire.], titre qui convient parfaitement Luc [II Tim., IV, 44 ; Philem., 24, Col., IV, 14. Le nom de Lucas (contraction de Lucanus) tant fort rare, on n'a pas craindre ici une de ces homonymies qui jettent tant de perplexits dans les questions de critique relatives au Nouveau Testament.]. Je sais que plus d'une objection peut tre oppose ce raisonnement ; mais une chose au moins est hors de doute, c'est que l'auteur du troisime vangile et des Actes est un homme de la seconde gnration apostolique, et cela suffit notre objet. La date de cet vangile peut d'ailleurs tre dtermine avec beaucoup de prcision par des considrations tires du livre lui-mme. Le chapitre XXI de Luc, insparable du reste de l'ouvrage, a t crit certainement aprs le sige de Jrusalem, mais peu de temps aprs [Versets 9, 20, 24, 28, 32. Comp. XXII, 36.]. Nous sommes donc ici sur un terrain solide ; car il s'agit d'un ouvrage crit tout entier de la mme main et de la plus parfaite unit.Les vangiles de Matthieu et de Marc n'ont pas, beaucoup prs, le mme cachet individuel. Ce sont des compositions impersonnelles, o l'auteur disparat totalement. Un nom propre crit en tte de ces sortes d'ouvrages ne dit pas grand'chose. Mais si l'vangile de Luc est dat, ceux de Matthieu et de Marc le sont aussi ; car il est certain que le troisime vangile est postrieur aux deux premiers, et offre le caractre d'une rdaction bien plus avance. Nous avons d'ailleurs, cet gard, un tmoignage capital de la premire moiti du IIe sicle. Il est de Papias, vque d'Hirapolis, homme grave, homme de tradition, qui fut attentif toute sa vie recueillir ce qu'on pouvait

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  • savoir de la personne de Jsus [Dans Eusbe, Hist. eccl., III, 39.

    On ne saurait lever un doute quelconque sur l'authenticit de ce passage. Eusbe, en effet, loin d'exagrer l'autorit de Papias, est embarrass de sa navet, de son millnarisme grossier, et se tire d'affaire en le traitant de petit esprit. Comp. Irne, Adv. hr., III, i.]. Aprs avoir dclar qu'en pareille matire il prfre la tradition orale aux livres, Papias mentionne deux crits sur les actes et les paroles du Christ : 1 un crit de Marc, interprte de l'aptre Pierre, crit court, incomplet, non rang par ordre chronologique, comprenant des rcits et des discours (???????? ? ?????????), compos d'aprs les renseignements et les souvenirs de l'aptre Pierre ; 2 un recueil de sentences (?????) crit en hbreu [C'est--dire en dialecte smitique.] par Matthieu, et que chacun a traduit comme il a pu. Il est certain que ces deux descriptions rpondent assez bien la physionomie gnrale des deux livres appels maintenant vangile selon Matthieu, vangile selon Marc, le premier caractris par ses longs discours, le second surtout anecdotique, beaucoup plus exact que le premier sur les petits faits, bref jusqu' la scheresse, pauvre en discours, assez mal compos. Que ces deux ouvrages tels que nous les lisons soient absolument semblables ceux que lisait Papias, cela n'est pas soutenable ; d'abord, parce que l'crit de Matthieu pour Papias se composait uniquement de discours en hbreu, dont il circulait des traductions assez diverses, et en second lieu, parce que l'crit de Marc et celui de Matthieu taient pour lui profondment distincts, rdigs sans aucune entente, et, ce semble, dans des langues diffrentes. Or, dans l'tat actuel des textes, l'vangile selon Matthieu et l'vangile selon Marc offrent des parties parallles si longues et si parfaitement identiques qu'il faut supposer, ou que le rdacteur dfinitif du premier avait le second sous les yeux, ou que le rdacteur dfinitif du second avait le premier sous les yeux, ou que tous deux ont copi le mme prototype.

    Ce qui parat le plus vraisemblable, c'est que, ni pour Matthieu, ni pour Marc, nous n'avons les rdactions tout fait originales ; que nos deux premiers vangiles sont dj des arrangements, o l'on a

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  • cherch remplir les lacunes d'un texte par un autre. Chacun voulait, en effet, possder un exemplaire complet. Celui qui n'avait dans son exemplaire que des discours voulait avoir des rcits, et rciproquement. C'est ainsi que l'vangile selon Matthieu se trouva avoir englob presque toutes les anecdotes de Marc, et que l'vangile selon Marc contient aujourd'hui une foule de traits qui viennent des Logia de Matthieu. Chacun, d'ailleurs, puisait largement dans la tradition vanglique se continuant autour de lui. Cette tradition est si loin d'avoir t puise par les vangiles que les Actes des aptres et les Pres les plus anciens citent plusieurs paroles de Jsus qui paraissent authentiques et qui ne se trouvent pas dans les vangiles que nous possdons.Il importe peu notre objet actuel de pousser plus loin cette dlicate analyse, d'essayer de reconstruire en quelque sorte, d'une part, les Logia originaux de Matthieu ; de l'autre, le rcit primitif tel qu'il sortit de la plume de Marc. Les Logia nous sont sans doute reprsents par les grands discours de Jsus qui remplissent une partie considrable du premier vangile. Ces discours forment, en effet, quand on les dtache du reste, un tout assez complet. Quant aux rcits du premier et du deuxime vangile, ils semblent avoir pour base un document commun dont le texte se retrouve tantt chez l'un, tantt chez l'autre, et dont le deuxime vangile, tel que nous le lisons aujourd'hui, n'est qu'une reproduction peu modifie.

    En d'autres termes, le systme de la vie de Jsus chez les synoptiques repose sur deux documents originaux : 1 les discours de Jsus recueillis par l'aptre Matthieu ; 2 le recueil d'anecdotes et de renseignements personnels que Marc crivit d'aprs les souvenirs de Pierre. On peut dire que nous avons encore ces deux documents, mls des renseignements d'autre provenance, dans les deux premiers vangiles, qui portent non sans raison le nom d'vangile selon Matthieu et d'vangile selon Marc.Ce qui est indubitable, en tous cas, c'est que de trs-bonne heure on mit par crit les discours de Jsus en langue aramenne, que de bonne heure aussi on crivit ses actions remarquables. Ce n'taient pas l des textes arrts et fixs dogmatiquement. Outre les vangiles

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  • qui nous sont parvenus, il y en eut une foule d'autres prtendant reprsenter la tradition des tmoins oculaires [Luc, I, 1-2 ; Origne, Hom. in Luc., I, init. ; saint Jrme, Comment. in Matth., prol.]. On attachait peu d'importance ces crits, et les conservateurs, tels que Papias, y prfraient hautement la tradition orale [Papias, dans Eusbe, H. E., III, 39. Comparez Irne, Adv. hr., III, II et III.]. Comme on croyait encore le monde prs de finir, on se souciait peu de composer des livres pour l'avenir ; il s'agissait seulement de garder en son cur l'image vive de celui qu'on esprait bientt revoir dans les nues. De l le peu d'autorit dont jouissent durant cent cinquante ans les textes vangliques. On ne se faisait nul scrupule d'y insrer des additions, de les combiner diversement, de les complter les uns par les autres. Le pauvre homme qui n'a qu'un livre veut qu'il contienne tout ce qui lui va au cur.

    On se prtait ces petits livrets ; chacun transcrivait la marge de son exemplaire les mots, les paraboles qu'il trouvait ailleurs et qui le touchaient [C'est ainsi que le beau rcit Jean, VIII, 1-11 a toujours flott sans trouver sa place fixe dans le cadre des vangiles reus.]. La plus belle chose du monde est ainsi sortie d'une laboration obscure et compltement populaire. Aucune rdaction n'avait de valeur absolue. Justin, qui fait souvent appel ce qu'il nomme les mmoires des aptres [?? ??????????????? ??? ?????????, ? ???????? ????????? . Justin, Apol., I, 33, 66, 67 ; Dial. cum Tryph., 10, 100, 101, 102, 103, 104, 105, 106, 107.], avait sous les yeux un tat des documents vangliques assez diffrent de celui que nous avons ; en tous cas, il ne se donne aucun souci de les allguer textuellement. Les citations vangliques, dans les crits pseudo-clmentins d'origine bionite, prsentent le mme caractre. L'esprit tait tout ; la lettre n'tait rien. C'est quand la tradition s'affaiblit dans la seconde moiti du IIe sicle que les textes portant des noms d'aptres prennent une autorit dcisive et obtiennent force de loi.Qui ne voit le prix de documents ainsi composs des souvenirs attendris, des rcits nafs des deux premires gnrations chrtiennes, pleines encore de la forte impression que l'illustre fondateur avait

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  • produite, et qui semble lui avoir longtemps survcu ? Ajoutons que les vangiles dont il s'agit semblent provenir de celle des branches de la famille chrtienne qui touchait le plus prs Jsus. Le dernier travail de rdaction, au moins du texte qui porte, le nom de Matthieu, parat avoir t fait dans l'un des pays situs au nord-est de la Palestine, tels que la Gaulonitide, le Hauran, la Batane, o beaucoup de chrtiens se rfugirent l'poque de la guerre des Romains, o l'on trouvait encore au IIe sicle des parents de Jsus [Jules Africain, dans Eusbe, Hist. eccl., I, 7.], et o la premire direction galilenne se conserva plus longtemps qu'ailleurs.

    Jusqu' prsent nous n'avons parl que des trois vangiles dits synoptiques. Il nous reste parler du quatrime, de celui qui porte le nom de Jean. Ici les doutes sont beaucoup plus fonds, et la question moins prs d'une solution. Papias, qui se rattachait l'cole de Jean, et qui, s'il n'avait pas t son auditeur, comme le veut Irne, avait beaucoup frquent ses disciples immdiats, entre autres Aristion et celui qu'on appelait Presbyteros Joannes, Papias, qui avait recueilli avec passion les rcits oraux de cet Aristion et de Presbyteros Joannes, ne dit pas un mot d'une Vie de Jsus crite par Jean. Si une telle mention se ft trouve dans son ouvrage, Eusbe, qui relve chez lui tout ce qui sert l'histoire littraire du sicle apostolique, en et sans aucun doute fait la remarque. Les difficults intrinsques tires de la lecture du quatrime vangile lui-mme ne sont pas moins fortes. Comment, ct de renseignements prcis et qui sentent si bien le tmoin oculaire, trouve-t-on ces discours totalement diffrents de ceux de Matthieu ? Comment, ct d'un plan gnral de la vie de Jsus, qui parat bien plus satisfaisant et plus exact que celui des synoptiques, ces passages singuliers o l'on sent un intrt dogmatique propre au rdacteur, des ides fort trangres Jsus, et parfois des indices qui mettent en garde contre la bonne foi du narrateur ? Comment enfin, ct des vues les plus pures, les plus justes, les plus vraiment vangliques, ces taches o l'on aime voir des interpolations d'un ardent sectaire ? Est-ce bien Jean, fils de Zbde, le frre de Jacques (dont il n'est pas question une seule fois dans le quatrime vangile), qui a pu crire en grec ces leons de

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  • mtaphysique abstraite, dont ni les synoptiques ni le Talmud ne prsentent l'analogue ? Tout cela est grave, et, pour moi, je n'ose tre assur que le quatrime vangile ait t crit tout entier de la plume d'un ancien pcheur galilen.

    Mais qu'en somme cet vangile soit sorti, vers la fin du premier sicle, de la grande cole d'Asie-Mineure, qui se rattachait Jean, qu'il nous reprsente une version de la vie du matre, digne d'tre prise en haute considration et souvent d'tre prfre, c'est ce qui est dmontr, et par des tmoignages extrieurs et par l'examen du document lui-mme, d'une faon qui ne laisse rien dsirer.Et d'abord, personne ne doute que, vers l'an 150, le quatrime vangile n'existt et ne ft attribu Jean. Des textes formels de saint Justin [Apol., I, 32, 61 ; Dial. cum Tryph., 88.], d'Athnagore [Legatio pro christ., 10.], de Tatien [Adv. Grc., 5, 7. Cf. Eusbe, H.E., IV, 29 ; Thodoret, Hretic. fabul., I, 20.], de Thophile d'Antioche [Ad Autolycum, II, 22.], d'Irne [Adv. hr., II, xxii, 5 ; III, i. Cf. Eus., H. E., V, 8.], montrent ds lors cet vangile ml toutes les controverses et servant de pierre angulaire au dveloppement du dogme. Irne est formel ; or, Irne sortait de l'cole de Jean, et, entre lui et l'aptre, il n'y avait que Polycarpe. Le rle de notre vangile dans le gnosticisme, et en particulier dans le systme de Valentin [Irne, Adv. hr., I, iii, 6 ; III, xi, 7 ; saint Hippolyte, Philosophumena, VI, ii, 29 et suiv.], dans le montanisme [Irne, Adv. hr., III, xi, 9.] et dans la querelle des quartodcimans [Eusbe, Hist. eccl., V, 24.], n'est pas moins dcisif. L'cole de Jean est celle dont on aperoit le mieux la suite durant le IIe sicle ; or, cette cole ne s'explique pas si l'on ne place le quatrime vangile son berceau mme.

    Ajoutons que la premire ptre attribue saint Jean est certainement du mme auteur que le quatrime vangile [I Joann., I, 3, 5. Les deux crits offrent la plus complte identit de style, les mmes tours, les mmes expressions favorites.] ; or, l'ptre est reconnue comme de Jean par Polycarpe [Epist. ad Philipp., 7.], Papias [Dans Eusbe, Hist. eccl., III, 39.], Irne [Adv. hr., III, xvi,

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  • 5, 8. Cf. Eusbe, Hist. eccl., V, 8.].Mais c'est surtout la lecture de l'ouvrage qui est de nature faire impression. L'auteur y parle toujours comme tmoin oculaire ; il veut se faire passer pour l'aptre Jean. Si donc cet ouvrage n'est pas rellement de l'aptre, il faut admettre une supercherie que l'auteur s'avouait lui-mme. Or, quoique les ides du temps en fait de bonne foi littraire diffrassent essentiellement des ntres, on n'a pas d'exemple dans le monde apostolique d'un faux de ce genre. Non-seulement, du reste, l'auteur veut se faire passer pour l'aptre Jean, mais on voit clairement qu'il crit dans l'intrt de cet aptre. A chaque page se trahit l'intention de fortifier son autorit, de montrer qu'il a t le prfr de Jsus [XIII, 23 ; XIX, 26 ; XX, 2 ; XXI, 7, 20.], que dans toutes les circonstances solennelles ( la Cne, au Calvaire, au tombeau) il a tenu la premire place. Les relations, en somme fraternelles, quoique n'excluant pas une certaine rivalit, de l'auteur avec Pierre [Jean, XVIII, 15-16 ; XX, 2-6 ; XXI, 15-19. Comp. I, 35, 40, 41.], sa haine au contraire contre Judas [VI, 63 ; XII, 6 ; XIII, 21 et suiv.], haine antrieure peut-tre la trahison, semblent percer a et l.

    On est tent de croire que Jean, dans sa vieillesse, ayant lu les rcits vangliques qui circulaient, d'une part, y remarqua diverses inexactitudes [La manire dont Aristion ou Presbyteros Joannes s'exprimait sur l'vangile de Marc devant Papias (Eusbe, H. E., III, 39) implique, en effet, une critique bienveillante, ou, pour mieux dire, une sorte d'excuse, qui semble supposer que les disciples de Jean concevaient sur le mme sujet quelque chose de mieux.], de l'autre, fut froiss de voir qu'on ne lui accordait pas dans l'histoire du Christ une assez grande place ; qu'alors il commena dicter une foule de choses qu'il savait mieux que les autres, avec l'intention de montrer que, dans beaucoup de cas o on ne parlait que de Pierre, il avait figur avec et avant lui [Comp. Jean, XVIII, 15 et suiv., Matth., XXVI, 58 ; Jean, XX, 2-6, Marc, XVI, 7. Voir aussi Jean, XIII, 24-25.]. Dj, du vivant de Jsus, ces lgers sentiments de jalousie s'taient trahis entre les fils de Zbde et les autres disciples [Voir ci-dessous, p. 159.]. Depuis la mort de Jacques, son frre, Jean

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  • restait seul hritier des souvenirs intimes dont ces deux aptres, de l'aveu de tous, taient dpositaires. De l sa perptuelle attention rappeler qu'il est le dernier survivant des tmoins oculaires [I, 14 ; XIX, 35 ; XXI, 24 et suiv. Comp. la premire ptre de saint Jean, I, 3, 5.], et le plaisir qu'il prend raconter des circonstances que lui seul pouvait connatre. De l, tant de petits traits de prcision qui semblent comme des scolies d'un annotateur : Il tait six heures ; il tait nuit ; cet homme s'appelait Malchus ; ils avaient allum un rchaud, car il faisait froid ; cette tunique tait sans couture. De l, enfin, le dsordre de la rdaction, l'irrgularit de la marche, le dcousu des premiers chapitres ; autant de traits inexplicables dans la supposition o notre vangile ne serait qu'une thse de thologie sans valeur historique, et qui, au contraire, se comprennent parfaitement, si l'on y voit, conformment la tradition, des souvenirs de vieillard, tantt d'une prodigieuse fracheur, tantt ayant subi d'tranges altrations.

    Une distinction capitale, en effet, doit tre faite dans l'vangile de Jean. D'une part, cet vangile nous prsente un canevas de la vie de Jsus qui diffre considrablement de celui des synoptiques. De l'autre, il met dans la bouche de Jsus des discours dont le ton, le style, les allures, les doctrines n'ont rien de commun avec les Logia rapports par les synoptiques. Sous ce second rapport, la diffrence est telle qu'il faut faire son choix d'une manire tranche. Si Jsus parlait comme le veut Matthieu, il n'a pu parler comme le veut Jean. Entre les deux autorits, aucun critique n'a hsit, ni n'hsitera. A mille lieues du ton simple, dsintress, impersonnel des synoptiques, l'vangile de Jean montre sans cesse les proccupations de l'apologiste, les arrire-penses du sectaire, l'intention de prouver une thse et de convaincre des adversaires [Voir, par exemple, chap. IX et XI. Remarquer surtout l'effet trange que font des passages comme Jean, XIX, 35 ; XX, 31 ; XXI, 20-23, 24-25, quand on se rappelle l'absence de toute rflexion qui distingue les synoptiques.]. Ce n'est pas par des tirades prtentieuses, lourdes, mal crites, disant peu de chose au sens moral, que Jsus a fond son uvre divine. Quand mme Papias ne nous apprendrait pas que Matthieu crivit les

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  • sentences de Jsus dans leur langue originale, le naturel, l'ineffable vrit, le charme sans pareil des discours synoptiques, le tour profondment hbraque de ces discours, les analogies qu'ils prsentent avec les sentences des docteurs juifs du mme temps, leur parfaite harmonie avec la nature de la Galile, tous ces caractres, si on les rapproche de la gnose obscure, de la mtaphysique contourne qui remplit les discours de Jean, parleraient assez haut. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait dans les discours de Jean d'admirables clairs ; des traits qui viennent vraiment de Jsus [Par exemple, IV, 1 et suiv. ; XV, 12 et suiv. Plusieurs mots rappels par Jean se retrouvent dans les synoptiques (XII, 16 ; XV, 20).].

    Mais le ton mystique de ces discours ne rpond en rien au caractre de l'loquence de Jsus telle qu'on se la figure d'aprs les synoptiques. Un nouvel esprit a souffl ; la gnose est dj commence ; l're galilenne du royaume de Dieu est finie ; l'esprance de la prochaine venue du Christ s'loigne ; on entre dans les aridits de la mtaphysique, dans les tnbres du dogme abstrait. L'esprit de Jsus n'est pas l, et si le fils de Zbde a vraiment trac ces pages, il avait certes bien oubli en les crivant le lac de Gnsareth et les charmants entretiens qu'il avait entendus sur ses bords.Une circonstance, d'ailleurs, qui prouve bien que les discours rapports par le quatrime vangile ne sont pas des pices historiques, mais des compositions destines couvrir de l'autorit de Jsus certaines doctrines chres au rdacteur, c'est leur parfaite harmonie avec l'tat intellectuel de l'Asie-Mineure au moment o elles furent crites. L'Asie-Mineure tait alors le thtre d'un trange mouvement de philosophie syncrtique ; tous les germes du gnosticisme y existaient dj. Jean parat avoir bu ces sources trangres. Il se peut qu'aprs les crises de l'an 68 (date de l'Apocalypse) et de l'an 70 (ruine de Jrusalem), le vieil aptre, l'me ardente et mobile, dsabus de la croyance une prochaine apparition du Fils de l'homme dans les nues, ait pench vers les ides qu'il trouvait autour de lui, et dont plusieurs s'amalgamaient assez bien avec certaines doctrines chrtiennes. En prtant ces nouvelles

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  • ides Jsus, il ne fit que suivre un penchant bien naturel. Nos souvenirs se transforment avec tout le reste ; l'idal d'une personne que nous avons connue change avec nous [C'est ainsi que Napolon devint un libral dans les souvenirs de ses compagnons d'exil, quand ceux-ci, aprs leur retour, se trouvrent jets au milieu de la socit politique du temps.].

    Considrant Jsus comme l'incarnation de la vrit, Jean ne pouvait manquer de lui attribuer ce qu'il tait arriv prendre pour la vrit.S'il faut tout dire, nous ajouterons que probablement Jean lui-mme eut en cela peu de part, que ce changement se fit autour de lui plutt que par lui. On est parfois tent de croire que des notes prcieuses, venant de l'aptre, ont t employes par ses disciples dans un sens fort diffrent de l'esprit vanglique primitif. En effet, certaines parties du quatrime vangile ont t ajoutes aprs coup ; tel est le XXIe chapitre tout entier [Les versets XX, 30-31, forment videmment l'ancienne conclusion.], o l'auteur semble s'tre propos de rendre hommage l'aptre Pierre aprs sa mort et de rpondre aux objections qu'on allait tirer ou qu'on tirait dj de la mort de Jean lui-mme (v. 21-23). Plusieurs autres endroits portent la trace de ratures et de corrections [VI, 2, 22 ; VI, 22.].Il est impossible, distance, d'avoir le mot de tous ces problmes singuliers, et sans doute bien des surprises nous seraient rserves, s'il nous tait donn de pntrer dans les secrets de cette mystrieuse cole d'phse qui, plus d'une fois, parat s'tre complu aux voies obscures. Mais une exprience capitale est celle-ci. Toute personne qui se mettra crire la vie de Jsus sans thorie arrte sur la valeur relative des vangiles, se laissant uniquement guider par le sentiment du sujet, sera ramene dans une foule de cas prfrer la narration de Jean celle des synoptiques. Les derniers mois de la vie de Jsus en particulier ne s'expliquent que par Jean ; une foule de traits de la Passion, inintelligibles dans les synoptiques [Par exemple, ce qui concerne l'annonce de la trahison de Judas.], reprennent dans le rcit du quatrime vangile la vraisemblance et la possibilit.

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  • Tout au contraire, j'ose dfier qui que ce soit de composer une vie de Jsus qui ait un sens en tenant compte des discours que Jean prte Jsus. Cette faon de se prcher et de se dmontrer sans cesse, cette perptuelle argumentation, cette mise en scne sans navet, ces longs raisonnements la suite de chaque miracle, ces discours raides et gauches, dont le ton est si souvent faux et ingal [Voir, par exemple, II, 25 ; III, 32-33, et les longues disputes des ch. VII, VIII, IX.], ne seraient pas soufferts par un homme de got ct des dlicieuses sentences des synoptiques. Ce sont ici, videmment, des pices artificielles [Souvent on sent que l'auteur cherche des prtextes pour placer des discours (ch. III, V, VIII, XIII et suiv.).], qui nous reprsentent les prdications de Jsus, comme les dialogues de Platon nous rendent les entretiens de Socrate. Ce sont en quelque sorte les variations d'un musicien improvisant pour son compte sur un thme donn. Le thme peut n'tre pas sans quelque authenticit ; mais dans l'excution, la fantaisie de l'artiste se donne pleine carrire. On sent le procd factice, la rhtorique, l'apprt [Par exemple, chap. XVII.]. Ajoutons que le vocabulaire de Jsus ne se retrouve pas dans les morceaux dont nous parlons. L'expression de royaume de Dieu, qui tait si familire au matre [Outre les synoptiques, les Actes, les ptres de saint Paul, l'Apocalypse en font foi.], n'y figure qu'une seule fois [Jean, III, 3, 5.]. En revanche, le style des discours prts Jsus par le quatrime vangile offre la plus complte analogie avec celui des ptres de saint Jean ; on voit qu'en crivant les discours, l'auteur suivait, non ses souvenirs, mais le mouvement assez monotone de sa propre pense.

    Toute une nouvelle langue mystique s'y dploie, langue dont les synoptiques n'ont pas la moindre ide (monde, vrit, vie, lumire, tnbres, etc.). Si Jsus avait jamais parl dans ce style, qui n'a rien d'hbreu, rien de juif, rien de talmudique, si j'ose m'exprimer ainsi, comment un seul de ses auditeurs en aurait-il si bien gard le secret ?L'histoire littraire offre du reste un autre exemple qui prsente la plus grande analogie avec le phnomne historique que nous venons d'exposer, et qui sert l'expliquer. Socrate, qui comme Jsus n'crivit

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  • pas, nous est connu par deux de ses disciples, Xnophon et Platon, le premier rpondant par sa rdaction limpide, transparente, impersonnelle, aux synoptiques, le second rappelant par sa vigoureuse individualit l'auteur du quatrime vangile. Pour exposer l'enseignement socratique, faut-il suivre les Dialogues de Platon ou les Entretiens de Xnophon ? Aucun doute cet gard n'est possible ; tout le monde s'est attach aux Entretiens et non aux Dialogues. Platon cependant n'apprend-il rien sur Socrate ? Serait-il d'une bonne critique, en crivant la biographie de ce dernier, de ngliger les Dialogues ? Qui oserait le soutenir ? L'analogie, d'ailleurs, n'est pas complte, et la diffrence est en faveur du quatrime vangile. C'est l'auteur de cet vangile, en effet, qui est le meilleur biographe, comme si Platon, tout en prtant son matre des discours fictifs, connaissait sur sa vie des choses capitales que Xnophon ignort tout fait.Sans nous prononcer sur la question matrielle de savoir quelle main a trac le quatrime vangile, et tout en inclinant croire que les discours au moins ne sont pas du fils de Zbde, nous admettons donc que c'est bien l l'vangile selon Jean, dans le mme sens que le premier et le deuxime vangile sont bien les vangiles selon Matthieu et selon Marc.

    Le canevas historique du quatrime vangile est la vie de Jsus telle qu'on la savait dans l'cole de Jean ; c'est le rcit qu'Aristion et Presbyteros Joannes firent Papias sans lui dire qu'il tait crit, ou plutt n'attachant aucune importance cette particularit. J'ajoute que, dans mon opinion, cette cole savait mieux les circonstances extrieures de la vie du fondateur que le groupe dont les souvenirs ont constitu les vangiles synoptiques. Elle avait, notamment sur les sjours de Jsus Jrusalem, des donnes que les autres ne possdaient pas. Les affilis de l'cole traitaient Marc de biographe mdiocre, et avaient imagin un systme pour expliquer ses lacunes [Papias, loc. cit.]. Certains passages de Luc, o il y a comme un cho des traditions johanniques [Ainsi, le pardon de la femme pcheresse, la connaissance qu'a Luc de la famille de Bthanie, son type du caractre de Marthe rpondant au ???????? de Jean (XII, 2), le trait

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  • de la femme qui essuya les pieds de Jsus avec ses cheveux, une notion obscure des voyages de Jsus Jrusalem, l'ide qu'il a comparu la Passion devant trois autorits, l'opinion o est l'auteur que quelques disciples assistaient au crucifiement, la connaissance qu'il a du rle d'Anne ct de Caphe, l'apparition de l'ange dans l'agonie (comp. Jean, XII, 28-29).], prouvent du reste que ces traditions n'taient pas pour le reste de la famille chrtienne quelque chose de tout fait inconnu.Ces explications seront suffisantes, je pense, pour qu'on voie, dans la suite du rcit, les motifs qui m'ont dtermin donner la prfrence tel ou tel des quatre guides que nous avons pour la vie de Jsus. En somme, j'admets comme authentiques les quatre vangiles canoniques.

    Tous, selon moi, remontent au premier sicle, et ils sont peu prs des auteurs qui on les attribue ; mais leur valeur historique est fort diverse. Matthieu mrite videmment une confiance hors ligne pour les discours ; l sont les Logia, les notes mmes prises sur le souvenir vif et net de l'enseignement de Jsus. Une espce d'clat la fois doux et terrible, une force divine, si j'ose le dire, souligne ces paroles, les dtache du contexte et les rend pour le critique facilement reconnaissables. La personne qui s'est donn la tche de faire avec l'histoire vanglique une composition rgulire, possde cet gard une excellente pierre de touche. Les vraies paroles de Jsus se dclent pour ainsi dire d'elles-mmes ; ds qu'on les touche dans ce chaos de traditions d'authenticit ingale, on les sent vibrer ; elles se traduisent comme spontanment, et viennent d'elles-mmes se placer dans le rcit, o elles gardent un relief sans pareil.Les parties narratives groupes dans le premier vangile autour de ce noyau primitif n'ont pas la mme autorit. Il s'y trouve beaucoup de lgendes d'un contour assez mou, sorties de la pit de la deuxime gnration chrtienne [Ch. I et II surtout. Voir aussi XXVII, 3 et suiv. ; 19, 60, en comparant Marc.]. L'vangile de Marc est bien plus ferme, plus prcis, moins charg de circonstances tardivement insres. C'est celui des trois synoptiques qui est rest le plus ancien, le plus original, celui o sont venus s'ajouter le moins d'lments

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  • postrieurs. Les dtails matriels ont dans Marc une nettet qu'on chercherait vainement chez les autres vanglistes. Il aime rapporter certains mots de Jsus en syro-chaldaque [V, 41 ; VII, 34 ; XV, 34.

    Matthieu n'offre cette particularit qu'une fois (XXVII, 46).]. Il est plein d'observations minutieuses venant sans nul doute d'un tmoin oculaire. Rien ne s'oppose ce que ce tmoin oculaire, qui videmment avait suivi Jsus, qui l'avait aim et regard de trs-prs, qui en avait conserv une vive image, ne soit l'aptre Pierre lui-mme, comme le veut Papias.Quant , l'ouvrage de Luc, sa valeur historique est sensiblement plus faible. C'est un document de seconde main. La narration y est plus mrie. Les mots de Jsus y sont plus rflchis, plus composs. Quelques sentences sont pousses l'excs et fausses [XIV, 26. Les rgles de l'apostolat (ch. X) y ont un caractre particulier d'exaltation.]. crivant hors de la Palestine, et certainement aprs le sige de Jrusalem [XIX, 41, 43-44 ; XXI, 9, 20 ; XXIII, 29.], l'auteur indique les lieux avec moins de rigueur que les deux autres synoptiques ; il a une fausse ide du temple, qu'il se reprsente comme un oratoire, o l'on va faire ses dvotions [II, 37 ; XVIII, 10 et suiv. ; XXIV, 53.] ; il mousse les dtails pour tcher d'amener une concordance entre les diffrents rcits [Par exemple, IV, 16.] ; il adoucit les passages qui taient devenus embarrassants au point de vue d'une ide plus exalte de la divinit de Jsus [III, 23. Il omet Matth., XXIV, 36.] ; il exagre le merveilleux [IV, 14 ; XXII, 43, 44.] ; il commet des erreurs de chronologie [Par exemple, en ce qui concerne Quirinius, Lysanias, Theudas.] ; il omet les gloses hbraques [Comp. Luc, I, 31, Matth., I, 21.], ne cite aucune parole de Jsus en cette langue, nomme toutes les localits par leur nom grec. On sent l'crivain qui compile, l'homme qui n'a pas vu directement les tmoins, mais qui travaille sur les textes, et se permet de fortes violences pour les mettre d'accord.

    Luc avait probablement sous les yeux le recueil biographique de Marc et les Logia de Matthieu. Mais il les traite avec beaucoup de

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  • libert ; tantt il fond ensemble deux anecdotes ou deux paraboles pour en faire une [Par exemple, XIX, 12-27.] ; tantt il en dcompose une pour en faire deux [Ainsi, le repas de Bthanie lui donne deux rcits (VII, 36-48, et X, 38-42.)]. Il interprte les documents selon son sens particulier ; il n'a pas l'impassibilit absolue de Matthieu et de Marc. On peut dire certaines choses de ses gots et de ses tendances particulires : c'est un dvot trs-exact [XXIII, 56.] ; il tient ce que Jsus ait accompli tous les rites juifs [II, 21, 22, 39, 41, 42. C'est un trait bionite. Cf. Philosophumena, VII, VI, 34.] ; il est dmocrate et bionite exalt, c'est--dire trs-oppos la proprit et persuad que la revanche des pauvres va venir [La parabole du riche et de Lazare. Comp. VI, 20 et suiv. ; 24 et suiv. ; XII, 13 et suiv. ; XVI entier ; XXII, 35 ; Actes, II, 44-45 ; V, 1 et suiv.] ; il affectionne par-dessus tout les anecdotes mettant en relief la conversion des pcheurs, l'exaltation des humbles [La femme qui oint les pieds, Zache, le bon larron, la parabole du pharisien et du publicain, l'enfant prodigue.] ; il modifie souvent les anciennes traditions pour leur donner ce tour [Par exemple, Marie de Bthanie devient pour lui une pcheresse qui se convertit.]. Il admet dans ses premires pages des lgendes sur l'enfance de Jsus, racontes avec ces longues amplifications, ces cantiques, ces procds de convention qui forment le trait essentiel des vangiles apocryphes. Enfin, il a dans le rcit des derniers temps de Jsus quelques circonstances pleines d'un sentiment tendre et certains mots de Jsus d'une dlicieuse beaut [Jsus pleurant sur Jrusalem, la sueur de sang, la rencontre des saintes femmes, le bon larron, etc.

    Le mot aux femmes de Jrusalem (XXIII, 28-29) ne peut gure avoir t conu qu'aprs le sige de l'an 70.], qui ne se trouvent pas dans les rcits plus authentiques, et o l'on sent le travail de la lgende. Luc les empruntait probablement un recueil plus rcent, ou l'on visait surtout exciter des sentiments de pit.Une grande rserve tait naturellement commande en prsence d'un document de cette nature. Il et t aussi peu critique de le ngliger que de l'employer sans discernement. Luc a eu sous les yeux des originaux que nous n'avons plus. C'est moins un vangliste qu'un

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  • biographe de Jsus, un harmoniste, un correcteur la manire de Marcion et de Tatien. Mais c'est un biographe du premier sicle, un artiste divin qui, indpendamment des renseignements qu'il a puiss aux sources plus anciennes, nous montre le caractre du fondateur avec un bonheur de trait, une inspiration d'ensemble, un relief que n'ont pas les deux autres synoptiques. Son vangile est celui dont la lecture a le plus de charme ; car l'incomparable beaut du fond commun, il ajoute une part d'artifice et de composition qui augmente singulirement l'effet du portrait, sans nuire gravement sa vrit.En somme, on peut dire que la rdaction synoptique a travers trois degrs : 1 l'tat documentaire original (????? de Matthieu, ???????? ? ????????? de Marc), premires rdactions qui n'existent plus ; 2 l'tat de simple mlange, o les documents originaux sont amalgams sans aucun effort de composition, sans qu'on voie percer aucune vue personnelle de la part des auteurs (vangiles actuels de Matthieu et de Marc) ; 3 l'tat de combinaison ou de rdaction voulue et rflchie, o l'on sent l'effort pour concilier les diffrentes versions (vangile de Luc).

    L'vangile de Jean, comme nous l'avons dit, forme une composition d'un autre ordre et tout fait part.On remarquera que je n'ai fait nul usage des vangiles apocryphes. Ces compositions ne doivent tre en aucune faon mises sur le mme pied que les vangiles canoniques. Ce sont de plates et puriles amplifications, ayant les canoniques pour base et n'y ajoutant rien qui ait du prix. Au contraire, j'ai t fort attentif recueillir les lambeaux conservs par les Pres de l'glise d'anciens vangiles qui existrent autrefois paralllement aux canoniques et qui sont maintenant perdus, comme l'vangile selon les Hbreux, l'vangile selon les gyptiens, les vangiles dits de Justin, de Marcion, de Tatien. Les deux premiers sont surtout importants en ce qu'ils taient rdigs en aramen comme les Logia de Matthieu, qu'ils paraissent avoir constitu une varit de l'vangile de cet aptre, et qu'ils furent l'vangile des bionim, c'est--dire de ces petites chrtients de Batane qui gardrent l'usage du syro-chaldaque, et qui paraissent quelques gards avoir continu la ligne de Jsus. Mais il faut avouer

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  • que, dans l'tat o ils nous sont arrivs, ces vangiles sont infrieurs, pour l'autorit critique, la rdaction de l'vangile de Matthieu que nous possdons.On comprend maintenant, ce semble, le genre de valeur historique que j'attribue aux vangiles. Ce ne sont ni des biographies la faon de Sutone, ni des lgendes fictives a la manire de Philostrate ; ce sont des biographies lgendaires. Je les rapprocherais volontiers des lgendes de Saints, des Vies de Plotin, de Proclus, d'Isidore, et autres crits du mme genre, o la vrit historique et l'intention de prsenter des modles de vertu se combinent des degrs divers.

    L'inexactitude, qui est un des traits de toutes les compositions populaires, s'y fait particulirement sentir. Supposons qu'il y a dix ou douze ans, trois ou quatre vieux soldats de l'empire se fussent mis chacun de leur ct crire la vie de Napolon avec leurs souvenirs. Il est clair que leurs rcits offriraient de nombreuses erreurs, de fortes discordances. L'un d'eux mettrait Wagram avant Marengo ; l'autre crirait sans hsiter que Napolon chassa des Tuileries le gouvernement de Robespierre ; un troisime omettrait des expditions de la plus haute importance. Mais une chose rsulterait certainement avec un haut degr de vrit de ces nafs rcits, c'est le caractre du hros, l'impression qu'il faisait autour de lui. En ce sens, de telles histoires populaires vaudraient mieux qu'une histoire solennelle et officielle. On en peut dire autant des vangiles. Uniquement attentifs mettre en saillie l'excellence du matre, ses miracles, son enseignement, les vanglistes montrent une entire indiffrence pour tout ce qui n'est pas l'esprit mme de Jsus. Les contradictions sur les temps, les lieux, les personnes taient regardes comme insignifiantes ; car, autant on prtait la parole de Jsus un haut degr d'inspiration, autant on tait loin d'accorder cette inspiration aux rdacteurs. Ceux-ci ne s'envisageaient que comme de simples scribes et ne tenaient qu' une seule chose : ne rien omettre de ce qu'ils savaient [Voir le passage prcit de Papias.].Sans contredit, une part d'ides prconues dut se mler de tels souvenirs. Plusieurs rcits, surtout de Luc, sont invents pour faire ressortir vivement certains traits de la physionomie de Jsus. Cette

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  • physionomie elle-mme subissait chaque jour des altrations.

    Jsus serait un phnomne unique dans l'histoire si, avec le rle qu'il joua, il n'avait t bien vite transfigur. La lgende d'Alexandre tait close avant que la gnration de ses compagnons d'armes ft teinte ; celle de saint Franois d'Assise commena de son vivant. Un rapide travail de mtamorphose s'opra de mme, dans les vingt ou trente annes qui suivirent la mort de Jsus, et imposa sa biographie les tours absolus d'une lgende idale. La mort perfectionne l'homme le plus parfait ; elle le rend sans dfaut pour ceux qui l'ont aim. En mme temps, d'ailleurs, qu'on voulait peindre le matre, on voulait le dmontrer. Beaucoup d'anecdotes taient conues pour prouver qu'en lui les prophties envisages comme messianiques avaient eu leur accomplissement. Mais ce procd, dont il ne faut pas nier l'importance, ne saurait tout expliquer. Aucun ouvrage juif du temps ne donne une srie de prophties exactement libelles que le Messie dt accomplir. Plusieurs des allusions messianiques releves par les vanglistes sont si subtiles, si dtournes, qu'on ne peut croire que tout cela rpondt une doctrine gnralement admise. Tantt l'on raisonna ainsi : Le Messie doit faire telle chose ; or Jsus est le Messie ; donc Jsus a fait telle chose. Tantt l'on raisonna l'inverse : Telle chose est arrive Jsus ; or Jsus est le Messie ; donc telle chose devait arriver au Messie [Voir, par exemple, Jean, XIX, 23-24.]. Les explications trop simples sont toujours fausses quand il s'agit d'analyser le tissu de ces profondes crations du sentiment populaire, qui djouent tous les systmes par leur richesse et leur infinie varit.A peine est-il besoin de dire qu'avec de tels documents, pour ne donner que de l'incontestable, il faudrait se borner aux lignes gnrales.

    Dans presque toutes les histoires anciennes, mme dans celles qui sont bien moins lgendaires que celles-ci, le dtail prte des doutes infinis. Quand nous avons deux rcits d'un mme fait, il est extrmement rare que les deux rcits soient d'accord. N'est-ce pas une raison, quand on n'en a qu'un seul, de concevoir bien des

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  • perplexits ? On peut dire que parmi les anecdotes, les discours, les mots clbres rapports par les historiens, il n'y en a pas un de rigoureusement authentique. Y avait-il des stnographes pour fixer ces paroles rapides ? Y avait-il un annaliste toujours prsent pour noter les gestes, les allures, les sentiments des acteurs ? Qu'on essaye d'arriver au vrai sur la manire dont s'est pass tel ou tel fait contemporain ; on n'y russira pas. Deux rcits d'un mme vnement faits par des tmoins oculaires diffrent essentiellement. Faut-il pour cela renoncer toute la couleur des rcits et se borner l'nonc des faits d'ensemble ? Ce serait supprimer l'histoire. Certes, je crois bien que, si l'on excepte certains axiomes courts et presque mnmoniques, aucun des discours rapports par Matthieu n'est textuel ; peine nos procs verbaux stnographis le sont-ils. J'admets volontiers que cet admirable rcit de la Passion renferme une foule d' peu prs. Ferait-on cependant l'histoire de Jsus en omettant ces prdications qui nous rendent d'une manire si vive la physionomie de ses discours, et en se bornant dire avec Josphe et Tacite qu'il fut mis mort par l'ordre de Pilate l'instigation des prtres ? Ce serait la, selon moi, un genre d'inexactitude pire que celui auquel on s'expose en admettant les dtails que nous fournissent les textes. Ces dtails ne sont pas vrais la lettre ; mais ils sont vrais d'une vrit suprieure ; ils sont plus vrais que la nue vrit, en ce sens qu'ils sont la vrit rendue expressive et parlante, leve la hauteur d'une ide.Je prie les personnes qui trouveront que j'ai accord une confiance exagre des rcits en grande partie lgendaires, de tenir compte de l'observation que je viens de faire.

    A quoi se rduirait la vie d'Alexandre, si on se bornait , ce qui est matriellement certain ? Les traditions mme en partie errones renferment une portion de vrit que l'histoire ne peut ngliger. On n'a pas reproch M. Sprenger d'avoir, en crivant la vie de Mahomet, tenu grand compte des hadith ou traditions orales sur le prophte, et d'avoir souvent prt textuellement son hros des paroles qui ne sont connues que par cette source. Les traditions sur Mahomet, cependant, n'ont pas un caractre historique suprieur

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  • celui des discours et des rcits qui composent les vangiles. Elles furent crites de l'an 50 l'an 140 de l'hgire. Quand on crira l'histoire des coles juives aux sicles qui ont prcd et suivi immdiatement la naissance du christianisme, on ne se fera aucun scrupule de prter Hillel, Schamma, Gamaliel, les maximes que leur attribuent la Mischna et la Gemara, bien que ces grandes compilations aient t rdiges plusieurs centaines d'annes aprs les docteurs dont il s'agit.Quant aux personnes qui croient, au contraire, que l'histoire doit consister reproduire sans interprtation les documents qui nous sont parvenus, je les prie d'observer qu'en un tel sujet cela n'est pas loisible. Les quatre principaux documents sont en flagrante contradiction l'un avec l'autre ; Josphe d'ailleurs les rectifie quelquefois. Il faut choisir. Prtendre qu'un vnement ne peut pas s'tre pass de deux manires la fois, ni d'une faon impossible, n'est pas imposer l'histoire une philosophie a priori. De ce qu'on possde plusieurs versions diffrentes d'un mme fait, de ce que la crdulit a ml toutes ces versions des circonstances fabuleuses, l'historien ne doit pas conclure que le fait soit faux ; mais il doit en pareil cas se tenir en garde, discuter les textes et procder par induction.

    Il est surtout une classe de rcits propos desquels ce principe trouve une application ncessaire, ce sont les rcits surnaturels. Chercher expliquer ces rcits ou les rduire des lgendes, ce n'est pas mutiler les faits au nom de la thorie ; c'est partir de l'observation mme des faits. Aucun des miracles dont les vieilles histoires sont remplies ne s'est pass dans des conditions scientifiques. Une observation qui n'a pas t une seule fois dmentie nous apprend qu'il n'arrive de miracles que dans les temps et les pays o l'on y croit, devant des personnes disposes y croire. Aucun miracle ne s'est produit devant une runion d'hommes capables de constater le caractre miraculeux d'un fait. Ni les personnes du peuple, ni les gens du monde ne sont comptents pour cela. Il y faut de grandes prcautions et une longue habitude des recherches scientifiques. De nos jours, n'a-t-on pas vu presque tous les gens du monde dupes de

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  • grossiers prestiges ou de puriles illusions ? Des faits merveilleux attests par des petites villes tout entires sont devenus, grce une enqute plus svre, des faits condamnables [Voir la Gazette des Tribunaux, 10 sept. et 11 nov. 1851, 28 mai 1857.]. S'il est avr qu'aucun miracle contemporain ne supporte la discussion, n'est-il pas probable que les miracles du pass, qui se sont tous accomplis dans des runions populaires, nous offriraient galement, s'il nous tait possible de les critiquer en dtail, leur part d'illusion ?Ce n'est donc pas au nom de telle ou telle philosophie, c'est au nom d'une constante exprience, que nous bannissons le miracle de l'histoire. Nous ne disons pas : Le miracle est impossible ; nous disons : Il n'y a pas eu jusqu'ici de miracle constat.

    Que demain un thaumaturge se prsente avec des garanties assez srieuses pour tre discut ; qu'il s'annonce comme pouvant, je suppose, ressusciter un mort ; que ferait-on ? Une commission compose de physiologistes, de physiciens, de chimistes, de personnes exerces la critique historique, serait nomme. Cette commission choisirait le cadavre, s'assurerait que la mort est bien relle, dsignerait la salle o devrait se faire l'exprience, rglerait tout le systme de prcautions ncessaire pour ne laisser prise aucun doute. Si, dans de telles conditions, la rsurrection s'oprait, une probabilit presque gale la certitude serait acquise. Cependant, comme une exprience doit toujours pouvoir se rpter, que l'on doit tre capable de refaire ce que l'on a fait une fois, et que dans l'ordre du miracle il ne peut tre question de facile ou de difficile, le thaumaturge serait invit a reproduire son acte merveilleux dans d'autres circonstances, sur d'autres cadavres, dans un autre milieu. Si chaque fois le miracle russissait, deux choses seraient prouves : la premire, c'est qu'il arrive dans le monde des faits surnaturels ; la seconde, c'est que le pouvoir de les produire appartient ou est dlgu certaines personnes. Mais qui ne voit que jamais miracle ne s'est pass dans ces conditions-l ; que toujours jusqu'ici le thaumaturge a choisi le sujet de l'exprience, choisi le milieu, choisi le public ; que d'ailleurs le plus souvent c'est le peuple lui-mme qui, par suite de l'invincible besoin qu'il a de voir dans les grands

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  • vnements et les grands hommes quelque chose de divin, cre aprs coup les lgendes merveilleuses ? Jusqu' nouvel ordre, nous maintiendrons donc ce principe de critique historique, qu'un rcit surnaturel ne peut tre admis comme tel, qu'il implique toujours crdulit ou imposture, que le devoir de l'historien est de l'interprter et de rechercher quelle part de vrit, quelle part d'erreur il peut receler.

    Telles sont les rgles qui ont t suivies dans la composition de cet crit. A la lecture des textes, j'ai pu joindre une grande source de lumires, la vue des lieux o se sont passs les vnements. La mission scientifique ayant pour objet l'exploration de l'ancienne Phnicie, que j'ai dirige en 1860 et 1861 [Le livre o seront contenus les rsultats de cette mission est sous presse.], m'amena rsider sur les frontires de la Galile et a y voyager frquemment. J'ai travers dans tous les sens la province vanglique ; j'ai visit Jrusalem, Hbron et la Samarie ; presque aucune localit importante de l'histoire de Jsus ne m'a chapp. Toute cette histoire qui, distance, semble flotter dans les nuages d'un monde sans ralit, prit ainsi un corps, une solidit qui m'tonnrent. L'accord frappant des textes et des lieux, la merveilleuse harmonie de l'idal vanglique avec le paysage qui lui servit de cadre furent pour moi comme une rvlation. J'eus devant les yeux un cinquime vangile, lacr, mais lisible encore, et dsormais, travers les rcits de Matthieu et de Marc, au lieu d'un tre abstrait, qu'on dirait n'avoir jamais exist, je vis une admirable figure humaine vivre, se mouvoir. Pendant l't, ayant d monter Ghazir, dans le Liban, pour prendre un peu de repos, je fixai en traits rapides l'image qui m'tait apparue, et il en rsulta cette histoire. Quand une cruelle preuve vint hter mon dpart, je n'avais plus rdiger que quelques pages. Le livre a t, de la sorte, compos tout entier fort prs des lieux mmes o Jsus naquit et se dveloppa. Depuis mon retour, j'ai travaill sans cesse vrifier et contrler dans le dtail l'bauche que j'avais crite la hte dans une cabane maronite, avec cinq ou six volumes autour de moi.Plusieurs regretteront peut-tre le tour biographique qu'a ainsi pris

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  • mon ouvrage.

    Quand je conus pour la premire fois une histoire des origines du christianisme, ce que je voulais faire, c'tait bien, en effet, une histoire de doctrines, o les hommes n'auraient eu presque aucune part. Jsus et peine t nomm ; on se ft surtout attach montrer comment les ides qui se sont produites sous son nom germrent et couvrirent le monde. Mais j'ai compris depuis que l'histoire n'est pas un simple jeu d'abstractions, que les hommes y sont plus que les doctrines. Ce n'est pas une certaine thorie sur la justification et la rdemption qui a fait la rforme : c'est Luther, c'est Calvin. Le parsisme, l'hellnisme, le judasme auraient pu se combiner sous toutes les formes ; les doctrines de la rsurrection et du Verbe auraient pu se dvelopper durant des sicles sans produire ce fait fcond, unique, grandiose, qui s'appelle le christianisme. Ce fait est l'uvre de Jsus, de saint Paul, de saint Jean. Faire l'histoire de Jsus, de saint Paul, de saint Jean, c'est faire l'histoire des origines du christianisme. Les mouvements antrieurs n'appartiennent notre sujet qu'en ce qu'ils servent expliquer ces hommes extraordinaires, lesquels ne peuvent naturellement avoir t sans lien avec ce qui les a prcds.Dans un tel effort pour faire revivre les hautes mes du pass, une part de divination et de conjecture doit tre permise. Une grande vie est un tout organique qui ne peut se rendre par la simple agglomration de petits faits. Il faut qu'un sentiment profond embrasse l'ensemble et en fasse l'unit. La raison d'art en pareil sujet est un bon guide ; le tact exquis d'un Goethe trouverait s'y appliquer. La condition essentielle des crations de l'art est de former un systme vivant dont toutes les parties s'appellent et se commandent.

    Dans les histoires du genre de celle-ci, le grand signe qu'on tient le vrai est d'avoir russi combiner les textes d'une faon qui constitue un rcit logique, vraisemblable, o rien ne dtonne. Les lois intimes de la vie, de la marche des produits organiques, de la dgradation des nuances, doivent tre chaque instant consultes ; car ce qu'il s'agit

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  • de retrouver ici, ce n'est pas la circonstance matrielle, impossible contrler, c'est l'me mme de l'histoire ; ce qu'il faut rechercher, ce n'est pas la petite certitude des minuties, c'est la justesse du sentiment gnral, la vrit de la couleur. Chaque trait qui sort des rgles de la narration classique doit avertir de prendre garde ; car le fait qu'il s'agit de raconter a t vivant, naturel, harmonieux. Si on ne russit pas le rendre tel par le rcit, c'est que srement on n'est pas arriv le bien voir. Supposons qu'en restaurant la Minerve de Phidias selon les textes, on produist un ensemble sec, heurt, artificiel ; que faudrait-il en conclure ? Une seule chose : c'est que les textes ont besoin de l'interprtation du got, qu'il faut les solliciter doucement jusqu' ce qu'ils arrivent se rapprocher et fournir un ensemble o toutes les donnes soient heureusement fondues. Serait-on sr alors d'avoir, trait pour trait, la statue grecque ? Non ; mais on n'en aurait pas du moins la caricature : on aurait l'esprit gnral de l'uvre, une des faons dont elle a pu exister.Ce sentiment d'un organisme vivant, on n'a pas hsit le prendre pour guide dans l'agencement gnral du rcit. La lecture des vangiles suffirait pour prouver que leurs rdacteurs, quoique ayant dans l'esprit un plan trs-juste de la vie de Jsus, n'ont pas t guids par des donnes chronologiques bien rigoureuses ; Papias, d'ailleurs, nous l'apprend expressment [Loc. Cit.].

    Les expressions : En ce temps-l... aprs cela... alors... et il arriva que..., etc., sont de simples transitions destines rattacher les uns aux autres les diffrents rcits. Laisser tous les renseignements fournis par les vangiles dans le dsordre o la tradition nous les donne, ce ne serait pas plus crire l'histoire de Jsus qu'on n'crirait l'histoire d'un homme clbre en donnant ple-mle les lettres et les anecdotes de sa jeunesse, de sa vieillesse, de son ge mr. Le Coran, qui nous offre aussi dans le dcousu le plus complet les pices des diffrentes poques de la vie de Mahomet, a livr son secret une critique ingnieuse ; on a dcouvert d'une manire peu prs certaine l'ordre chronologique o ces pices ont t composes. Un tel redressement est beaucoup plus difficile pour l'vangile, la vie publique de Jsus ayant t plus courte et moins charge

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  • d'vnements que la vie du fondateur de l'islam. Cependant, la tentative de trouver un fil pour se guider dans ce ddale ne saurait tre taxe de subtilit gratuite. Il n'y a pas grand abus d'hypothse supposer qu'un fondateur religieux commence par se rattacher aux aphorismes moraux qui sont dj en circulation de son temps et aux pratiques qui ont de la vogue ; que, plus mr et entr en pleine possession de sa pense, il se complat dans un genre d'loquence calme, potique, loign de toute controverse, suave et libre comme le sentiment pur ; qu'il s'exalte peu peu, s'anime devant l'opposition, finit par les polmiques et les fortes invectives. Telles sont les priodes qu'on distingue nettement dans le Coran. L'ordre adopt avec un tact extrmement fin par les synoptiques suppose une marche analogue. Qu'on lise attentivement Matthieu, on trouvera dans la distribution des discours une gradation fort analogue celle que nous venons d'indiquer.

    On observera, d'ailleurs, la rserve des tours de phrase dont nous nous servons quand il s'agit d'exposer le progrs des ides de Jsus. Le lecteur peut, s'il le prfre, ne voir dans les divisions adoptes cet gard que les coupes indispensables l'exposition mthodique d'une pense profonde et complique.Si l'amour d'un sujet peut servir en donner l'intelligence, on reconnatra aussi, j'espre, que cette condition ne m'a pas manqu. Pour faire l'histoire d'une religion, il est ncessaire, premirement, d'y avoir cru (sans cela, on ne saurait comprendre par quoi elle a charm et satisfait la conscience humaine) ; en second lieu, de n'y plus croire d'une manire absolue ; car la foi absolue est incompatible avec l'histoire sincre. Mais l'amour va sans la foi. Pour ne s'attacher aucune des formes qui captivent l'adoration des hommes, on ne renonce pas goter ce qu'elles contiennent de bon et de beau. Aucune apparition passagre n'puise la divinit ; Dieu s'tait rvl avant Jsus, Dieu se rvlera aprs lui. Profondment ingales et d'autant plus divines qu'elles sont plus grandes, plus spontanes, les manifestations du Dieu cach au fond de la conscience humaine sont toutes du mme ordre. Jsus ne saurait donc appartenir uniquement ceux qui se disent ses disciples. Il est l'honneur commun de ce qui

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  • porte un cur d'homme. Sa gloire ne consiste pas tre relgu hors de l'histoire ; on lui rend un culte plus vrai en montrant que l'histoire entire est incomprhensible sans lui.

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  • CHAPITRE PREMIER - PLACE DE JSUS DANS L'HISTOIRE DU MONDE.

    L'vnement capital de l'histoire du monde est la rvolution par laquelle les plus nobles portions de l'humanit ont pass des anciennes religions, comprises sous le nom vague de paganisme, une religion fonde sur l'unit divine, la trinit, l'incarnation du Fils de Dieu. Cette conversion a eu besoin de prs de mille ans pour se faire. La religion nouvelle avait mis elle-mme au moins trois cents ans se former. Mais l'origine de la rvolution dont il s'agit est un fait qui eut lieu sous les rgnes d'Auguste et de Tibre. Alors vcut une personne suprieure qui, par son initiative hardie et par l'amour qu'elle sut inspirer, cra l'objet et posa le point de dpart de la foi future de l'humanit.L'homme, ds qu'il se distingua de l'animal, fut religieux, c'est--dire qu'il vit, dans la nature, quelque chose au del de la ralit, et pour lui quelque chose au del de la mort. Ce sentiment, pendant des milliers d'annes, s'gara de la manire la plus trange. Chez beaucoup de races, il ne dpassa point la croyance aux sorciers sous la forme grossire o nous la trouvons encore dans certaines parties de l'Ocanie. Chez quelques-unes, le sentiment religieux aboutit aux honteuses scnes de boucherie qui forment le caractre de l'ancienne religion du Mexique. Chez d'autres, en Afrique surtout, il arriva au pur ftichisme, c'est--dire l'adoration d'un objet matriel, auquel on attribuait des pouvoirs surnaturels. Comme l'instinct de l'amour, qui par moments lve l'homme le plus vulgaire au-dessus de lui-mme, se change parfois en perversion et en frocit ; ainsi cette divine facult de la religion put longtemps sembler un chancre qu'il

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  • fallait extirper de l'espce humaine, une cause d'erreurs et de crimes que les sages devaient chercher supprimer.Les brillantes civilisations qui se dvelopprent ds une antiquit fort recule en Chine, en Babylonie, en gypte, firent faire la religion certains progrs.

    La Chine arriva de trs-bonne heure une sorte de bon sens mdiocre, qui lui interdit les grands garements. Elle ne connut ni les avantages, ni les abus du gnie religieux. En tout cas, elle n'eut par ce ct aucune influence sur la direction du grand courant de l'humanit. Les religions de la Babylonie et de la Syrie ne se dgagrent jamais d'un fond de sensualit trange ; ces religions restrent, jusqu' leur extinction au IVe et au Ve sicle de notre re, des coles d'immoralit, o quelquefois se faisaient jour, par une sorte d'intuition potique, de pntrantes chappes sur le monde divin. L'gypte, travers une sorte de ftichisme apparent, put avoir de bonne heure des dogmes mtaphysiques et un symbolisme relev. Mais sans doute ces interprtations d'une thologie raffine n'taient pas primitives. Jamais l'homme, en possession d'une ide claire, ne s'est amus la revtir de symboles : c'est le plus souvent la suite de longues rflexions, et par l'impossibilit o est l'esprit humain de se rsigner l'absurde, qu'on cherche des ides sous les vieilles images mystiques dont le sens est perdu. Ce n'est pas de l'gypte, d'ailleurs, qu'est venue la foi de l'humanit. Les lments qui, dans la religion d'un chrtien, viennent, travers mille transformations, d'gypte et de Syrie sont des formes extrieures sans beaucoup de consquence, ou des scories telles que les cultes les plus purs en retiennent toujours. Le grand dfaut des religions dont nous parlons tait leur caractre essentiellement superstitieux ; ce qu'elles jetrent dans le monde, ce furent des millions d'amulettes et d'abraxas. Aucune grande pense morale ne pouvait sortir de races abaisses par un despotisme sculaire et accoutumes des institutions qui enlevaient presque tout exercice la libert des individus.

    La posie de l'me, la foi, la libert, l'honntet, le dvouement, apparaissent dans le monde avec les deux grandes races qui, en un

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  • sens, ont fait l'humanit, je veux dire la race indo-europenne et la race smitique. Les premires intuitions religieuses de la race indo-europenne furent essentiellement naturalistes. Mais c'tait un naturalisme profond et moral, un embrassement amoureux de la nature par l'homme, une posie dlicieuse, pleine du sentiment de l'infini, le principe enfin de tout ce que le gnie germanique et celtique, de ce qu'un Shakspeare, de ce qu'un Goethe devaient exprimer plus tard. Ce n'tait ni de la religion, ni de la morale rflchies ; c'tait de la mlancolie, de la tendresse, de l'imagination ; c'tait par-dessus tout du srieux, c'est--dire la condition essentielle de la morale et de la religion. La foi de l'humanit cependant ne pouvait venir de l, parce que ces vieux cultes avaient beaucoup de peine se dtacher du polythisme et n'aboutissaient pas un symbole bien clair. Le brahmanisme n'a vcu jusqu' nos jours que grce au privilge tonnant de conservation que l'Inde semble possder. Le bouddhisme choua dans toutes ses tentatives vers l'ouest. Le druidisme resta une forme exclusivement nationale et sans porte universelle. Les tentatives grecques de rforme, l'orphisme, les mystres, ne suffirent pas pour donner aux mes un aliment solide. La Perse seule arriva se faire une religion dogmatique, presque monothiste et savamment organise ; mais il est fort possible que cette organisation mme ft une imitation ou un emprunt. En tout cas, la Perse n'a pas converti le monde ; elle s'est convertie, au contraire, quand elle a vu paratre sur ses frontires le drapeau de l'unit divine proclame par l'islam.C'est la race smitique [Je rappelle que ce mot dsigne simplement ici les peuples qui parlent ou ont parl une des langues qu'on appelle smitiques.

    Une telle dsignation est tout fait dfectueuse ; mais c'est un de ces mots, comme architecture gothique, chiffres arabes, qu'il faut conserver pour s'entendre, mme aprs qu'on a dmontr l'erreur qu'ils impliquent.] qui a la gloire d'avoir fait la religion de l'humanit. Bien au del des confins de l'histoire, sous sa tente reste pure des dsordres d'un monde dj corrompu, le patriarche bdouin prparait la foi du monde. Une forte antipathie contre les cultes voluptueux de

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  • la Syrie, une grande simplicit de rituel, l'absence complte de temples, l'idole rduite d'insignifiants theraphim, voil sa supriorit. Entre toutes les tribus des Smites nomades, celle des Beni-Isral tait marque dj pour d'immenses destines. D'antiques rapports avec l'gypte, d'o rsultrent peut-tre quelques emprunts purement matriels, ne firent qu'augmenter leur rpulsion pour l'idoltrie. Une Loi ou Thora, trs-anciennement crite sur des tables de pierre, et qu'ils rapportaient leur grand librateur Mose, tait dj le code du monothisme et renfermait, compare aux institutions d'gypte et de Chalde, de puissants germes d'galit sociale et de moralit. Un coffre ou arche portative, ayant des deux cts des oreillettes pour passer des leviers, constituait tout leur matriel religieux ; l taient runis les objets sacrs de la nation, ses reliques, ses souvenirs, le livre enfin [I Sam., X, 25.], journal toujours ouvert de la tribu, mais o l'on crivait trs-discrtement. La famille charge de tenir les leviers et de veiller sur ces archives portatives, tant prs du livre et en disposant, prit bien vite de l'importance. De l cependant ne vint pas l'institution qui dcida de l'avenir ; le prtre hbreu ne diffre pas beaucoup des autres prtres de l'antiquit.

    Le caractre qui distingue essentiellement Isral entre les peuples thocratiques, c'est que le sacerdoce y a toujours t subordonn l'inspiration individuelle. Outre ses prtres, chaque tribu nomade avait son nabi ou prophte, sorte d'oracle vivant que l'on consultait pour la solution des questions obscures qui supposaient un haut degr de clairvoyance. Les nabis d'Isral, organiss en groupes ou coles, eurent une grande supriorit. Dfenseurs de l'ancien esprit dmocratique, ennemis des riches, opposs toute organisation politique et ce qui et engag Isral dans les voies des autres nations, ils furent les vrais instruments de la primaut religieuse du peuple juif. De bonne heure, ils annoncrent des esprances illimites, et quand le peuple, en partie victime de leurs conseils impolitiques, eut t cras par la puissance assyrienne, ils proclamrent qu'un rgne sans bornes lui tait rserv, qu'un jour Jrusalem serait la capitale du monde entier et que le genre humain

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  • se ferait juif. Jrusalem et son temple leur apparurent comme une ville place sur le sommet d'une montagne, vers laquelle tous les peuples devaient accourir, comme un oracle d'o la loi universelle devait sortir, comme le centre d'un rgne idal, o le genre humain, pacifi par Isral, retrouverait les joies de l'den [Isae, II, 1-4, et surtout les chapitres XL et suiv., LX et suiv. ; Miche, IV, 4 et suiv. Il faut se rappeler que la seconde partie du livre d'Isae, partir du chapitre XL, n'est pas d'Isae.].Des accents inconnus se font dj entendre pour exalter le martyre et clbrer la puissance de l'homme de douleur. A propos de quelqu'un de ces sublimes patients qui, comme Jrmie, teignaient de leur sang les rues de Jrusalem, un inspir fit un cantique sur les souffrances et le triomphe du Serviteur de Dieu, o toute la force prophtique du gnie d'Isral sembla concentre [Is., LII, 13 et suiv., et LIII entier.].

    Il s'levait comme un faible arbuste, comme un rejeton qui monte d'un sol aride ; il n'avait ni grce ni beaut. Accabl d'opprobres, dlaiss des hommes, tous dtournaient de lui la face ; couvert d'ignominie, il comptait pour un nant. C'est qu'il s'est charg de nos souffrances ; c'est qu'il a pris sur lui nos douleurs. Vous l'eussiez tenu pour un homme frapp de Dieu, touch de sa main. Ce sont nos crimes qui l'ont couvert de blessures, nos iniquits qui l'ont broy ; le chtiment qui nous a valu le pardon a pes sur lui, et ses meurtrissures ont t notre gurison. Nous tions comme un troupeau errant, chacun s'tait gar, et Jhovah a dcharg sur lui l'iniquit de tous. cras, humili, il n'a pas ouvert la bouche ; il s'est laiss mener comme un agneau a l'immolation ; comme une brebis silencieuse devant celui qui la tond, il n'a pas ouvert la bouche. Son tombeau passe pour celui d'un mchant, sa mort pour celle d'un impie. Mais du moment qu'il aura offert sa vie, il verra natre une postrit nombreuse, et les intrts de Jhovah prospreront dans sa main.De profondes modifications s'oprrent en mme temps dans la Thora. De nouveaux textes, prtendant reprsenter la vraie loi de Mose, tels que le Deutronome, se produisirent et inaugurrent en ralit un esprit fort diffrent de celui des vieux nomades. Un grand

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  • fanatisme fut le trait dominant de cet esprit. Des croyants forcens provoquent sans cesse des violences contre tout ce qui s'carte du culte de Jhovah ; un code de sang, dictant la peine de mort pour des dlits religieux, russit s'tablir. La pit amne presque toujours de singulires oppositions de vhmence et de douceur. Ce zle, inconnu la grossire simplicit du temps des Juges, inspire des tons de prdication mue et d'onction tendre que le monde n'avait pas entendus jusque-l.

    Une forte tendance vers les questions sociales se fait dj sentir ; des utopies, des rves de socit parfaite prennent place dans le code. Mlange de morale patriarcale et de dvotion ardente, d'intuitions primitives et de raffinements pieux comme ceux qui remplissaient l'me d'un zchias, d'un Josias, d'un Jrmie, le Pentateuque se fixe ainsi dans l