ICONOGRAPHIE DE L'AURA : DU MAGIQUE AU SACRÉ Maria ...

download ICONOGRAPHIE DE L'AURA : DU MAGIQUE AU SACRÉ Maria ...

of 17

  • date post

    05-Jan-2017
  • Category

    Documents

  • view

    214
  • download

    0

Embed Size (px)

Transcript of ICONOGRAPHIE DE L'AURA : DU MAGIQUE AU SACRÉ Maria ...

1

ICONOGRAPHIE DE LAURA : DU MAGIQUE AU SACR1

Maria Giulia Dondero

Introduction

La relation entre photographie et magie a t reconnue par les

premiers critiques de la photographie et par les intellectuels

de la moiti du XIXme sicle, tels Balzac, Nadar et, au XXme

sicle, par Benjamin qui a formul ce propos la notion daura.

Dans ces rflexions philosophiques, mais aussi dans les tudes

anthropologiques et sociologiques, a t toutefois trs souvent

confondue la valeur magique de laura et sa valeur sacre. Ma

communication vise sonder dabord le champ smantique de

laura pour explorer ensuite, par lanalyse de quelques

photographies du pass et du prsent, de quelle faon la notion

daura est lie au discours magique et au discours du sacr.

Le champ smantique de laura

La notion daura a t dveloppe par Benjamin des moments

diffrents de sa rflexion, partir de la fin des annes 20

dans ses crits sur lhachisch. Les dfinitions qui nous

intressent de prs se trouvent dans la Petite histoire de la

photographie de 1931 et dans Loeuvre dart lre de sa

reproductibilit technique de 1936 o Benjamin rflchit sur

lefficacit cultuelle et sur les fondements magico-religieux de

lart.

Dans Petite histoire de la photographie il prend en examen

lancienne photographie et la faible sensibilit la lumire

des anciennes pellicules qui produit des halos sur la plaque

photographique. A ce propos il dfinit laura comme une trame

singulire despace et de temps : unique apparition dun

lointain, si proche soit-il (p. 70). Ce nest que dans Loeuvre

dart lre de sa reproductibilit technique que Benjamin

(1936) associe laura lunicit de luvre dart, au pouvoir

cultuel de loriginal pictural et lefficacit de son

authenticit. Laura se prsente comme la relation entre un

sujet e un objet, a lintrieur de laquelle le sujet peroit

lobjet comme envelopp par un voile sacralisant: ce sceau

1 Intervento alla giornata di studio Photo et Magie organizzata da AnneBeyaert-Geslin (CERES) e Pierre Fresnault-Druelle (CRI) allUniversit ParisI, 16 aprile 2005.

2

auratique, ce gaine sacrale, doit etre pens comme une zone

brumeuse et vaporeuse entourant lobjet et qui lui confre sa

perfection artistique. Cela est vrai non seulement pour

loriginal pictural, mais aussi pour les premiers

daguerrotypes. Les daguerrotypes gardent, pour Benjamin,

laura de lexemplaire unique et donc lefficacit de

loriginal. Laura est par contre nie par Benjamin la

photographie qui est reproductible partir du ngatif.

Lintensit de la sacralit de loriginal semble spuiser,

suser cause de lextension quantitative des diffrentes

preuves. Pour nous, au contraire, chaque preuve

photographique, si elle est tire en suivant les dispositions de

lauteur, est galement une uvre autographique, meme si elle

se prsent comme objet multiple.

Mme la photographie, en tant que oeuvre autographique,

tmoigne de la trace de lacte productif et peut rayonner

leffet auratique dans lhic et nunc, cest--dire dans le

prsent de lobservation. Le survenir intensif de laura est

donc fonction de la relation entre le pass de la production et

le prsent de lobservation. Cette connexion [] entre le pass

et le prsent produit une stricte co-implication entre lacte

dinstanciation et celui de la rception, du moment que

loriginal valorise en meme temps lobservateur en tant que

tmoin du tmoignage mme de luvre.

Comme laffirme Pierluigi Basso (2002) lexprience

esthtique dune oeuvre autographique excde lexprience

esthtique de sa textualit:

On peut attribuer loriginal de loeuvre autographique un surplus de sens,cest--dire une valeur smantique supplmentaire lie au fait detre unetrace sensible de son instanciation []. Tel excdent de sens lors de la ren-contre avec loriginal est du la significativit de lintersection [] entrele parcours existentiel du sujet rcepteur et le parcours historique deluvre (p. 211)

Comme nous le montre cette analyse trs rapide, laura se

caractrise en somme:

1 ) Premirement comme une trame despace et de temps

diffrents. Laura de loeuvre originale met en co-prsence

lespace et le temps du producteur, qui ne serait se reproduire,

et celui de lobservateur, pendant lequel paradoxalement le

moment de lacte pass se re-actualise.

2) Deuximement comme un halo, une zone brumeuse, sans

des contours dfinis, qui enveloppe les corps, les isole, et les

protge et en meme temps les sacralise.

A notre avis, le pouvoir auratique peut par consquent etre

3

analys deux niveaux de pertinence smiotique: celui de

lobjet et celui de la textualit2.

La photographie en tant quobjet : aura, patine et a a t

Occupons nous premirement du niveau de pertinence smiotique de

la photographie en tant quobjet. Ds la naissance de la

photographie, une forte efficacit de lobjet-photo avait t

reconnue: une fonction soit malfique soit bnfique, si bien

que la photographie a t depuis toujours manipule, embrasse,

dcoupe, brle, considre comme un objet aux pouvoirs presque

magiques, au-del de ses caractres purement textuels,

plastiques et figuratifs. On peut se rfrer ce propos

Barthes qui, bien quil ne thorise pas laura, dcrit dans La

chambre claire (1980) cette intersection de prsences spatio-

temporels et cette co-prsence entre sujet et objet qui semble

bien la caractriser, comme on vient de le voir. La photo de la

mre de Barthes dans le Jardin dHiver doit en effet son pouvoir

auratique, presque magique, essentiellement au fait quelle

tmoigne des traces de la relation de prsence entre le

photographe, la mre de Barthes, le frre de la mre et

lobservateur actuel. Le pouvoir de cette image transcende ses

qualits textuelles. Elle mane de la mmoire discursive de

lobjet, cest--dire du fait que le photographe tait devant sa

mre dans ce moment pass - comme lest lobservateur ici et

maintenant. A linstar de Benjamin, pour qui le pouvoir

auratique de loriginal drivait de lintersection entre la main

de lartiste dans le pass et le regard actuel de lobservateur,

lefficacit de laura est due ici au fait que la distance

spatio-temporel entre lacte productif de la photographie et

lacte dobservation est annule. Lacte productif est ainsi

rveill, redevient actuel, changeable, il produit un circuit

des prsences. Souvenons nous que la photo de la mre de Barthes

au Jardin dHiver nest pas insre dans louvrage, donc pas

visible pour le lecteur, justement pour suggrer sans doute son

surplus de sens, son excdent de signification, qui va bien au-

del de sa configuration purement textuelle. (On voit bien ici

se profiler la relation entre laura et linfra et ultra-

visible, qui sera la base de notre rflexion).

En plus, la photo de la mre de Barthes, outre avoir une

aura, possde aussi une patine. Les traces du temps pass sont

inscrites sur le papier. Barthes les dcris comme a : La

photographie tait trs ancienne. Cartonne, les coins mchs,

2 Voir ce propos, Fontanille, 2004.

4

dun spia pali (p. 69, 28). Bien que Barthes ne parle pas

explicitement de patine, dans un certain sens cest justement la

patine du temps pass qui produit laura de la photo. La patine

est lie laura parce quelle tmoigne figurativement du

passage du temps travers la stratification des traces de

lusage. La patine garde les traces de la manipulation et les

offre au regard actuel de lobservateur. La patine est un

oprateur de conversion du pass au prsent.

Si la dfinition de Barthes de la photographie est le a-

a-t, ce a-a-t ne suffit pas notre avis expliquer

lefficacit de cette exprience de la photo et nous apparat

dune certaine manire comme le contraire mme de laura. Car

laura et le a-a-t se rfrent lune comme lautre une

relation entre prsent et pass, elles sont, toutes les deux,

des intersections de prsences, mais cest lorientation

nonciative qui change. Dans la relation implique par le a-a-

t lobservateur se projette dans le pass, en arrire : dans

un certain sens le a-a-t renvoie un tat passionnel de

mlancolie, tandis que dans lintersection des prsences

auratiques il sagit plutt dune convocation du pass dans le

prsent de lobservation. La trace devient auratique du moment

quelle fait germiner le pass dans le prsent. Si le a-a-t

est une vision archologique, cest--dire une projection du

sujet dans larchive du possible inhrent lvnement

photographi, laura au contraire constitue une projection de ce

mme vnement dans lhinc et nunc de la rception.

Aura et textualit photographique

Prenons en considration maintenant un deuxime niveau de

pertinence smiotique, celui de la textualit.

Nadar, dans lessai Quand jtais photographe qui date de

1900, partir des rflexions de Balzac, soutient que la photo

capture des pellicules qui se dtachent des corps des sujets

photographis. Ces pellicules se dtachant des corps taient

textualises sur la p