Sacré mal de dents

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court récit pour élèves débutants

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QUEL SACR MAL DE DENTS

QUEL SACR MAL DE DENTS !

DE BERNARD GROUSSET

***

" Foutu imbcile de dentiste !"

Cette expression fut la seule qui vint l'esprit de Norbert, en sortant de chez le praticien. Et elle lui parut tout fait justifie. Certainement en dessous de la vrit. Trs largement ! Il grommela encore un bon moment, gardant cependant la bouche ferme. L'ouvrir, mme lgrement lui occasionnait une douleur lancinante, dbutant l'endroit prcis de la dent malade, pour diffuser et se propager l'ensemble de la mchoire. Il dbita intrieurement toute une srie de noms d'oiseaux, certains mme qu'il ne pensait pas connatre, et cela lui permit d'vacuer un peu de la fureur qui lui mettait le rouge aux joues et l'cume aux lvres.

Quand il y repensait ! Il semblait qu'il n'ait pas eu la meilleure ide du monde en choisissant celui-ci ! Pourtant ? Avait-il eu le choix ? Il savait bien que non ! Il avait attendu le maximum de temps qu'il tait humainement possible de supporter, avant de se dcider.

Tout avait commenc par une boisson trop frache, ou bien trop chaude, il n'en avait plus le souvenir, mais le rsultat avait t un agacement, pas encore une douleur, et nulle prmonition ne vint le prvenir de ce qui se prparait. Ce ne fut que quelques jours plus tard que l'incident se reproduisit, avec cette fois une trs nette augmentation de la sensation, qui pouvait, ds cet instant et sans exagration, tre qualifie de douleur. Douleur qui se fit plus insistante chaque fois, pour atteindre, au bout de quelques jours, une intensit quasi insupportable.

Qu'une simple dent puisse occasionner autant de dsagrments inattendus, qu'une aussi petite chose dans sa bouche l'empche de vivre normalement, lui gche son existence, cela, Norbert ne pouvait ni le comprendre, ni l'admettre. Et il tait ttu ! Dieu savait quel point il pouvait tre but, entt, voire obstin ou encore cabochard ! La liste de synonymes complte pouvait sans crainte lui tre attribue ! Persuad de dtenir la Vrit, il n'admettait en gnral aucune contestation de ses ides ou de ses opinions ! Son ex-femme en avait rapidement pris son parti, et tait alle exercer ailleurs ses talents inns pour la dialectique.

Norbert avait considr cet abandon comme une lche trahison, une dsertion qui s'expliquait, non pas par un autre homme, il n'en tait pas question, mais par le dsespoir de ne pouvoir se hisser son niveau. Depuis, il vivait seul, les quelques liaisons passagres qu'il avait entretenues ne pouvant tre considres comme permanentes. Vivant seul la majorit du temps, il avait rapidement pris ce que l'on appelait gnralement des habitudes de clibataire. Et notamment celle de manger n'importe quoi, n'importe quand, au dtriment de son quilibre physique.

Alors, quand il eut perdu son emploi, et que ses possibilits financires se furent amoindries, la qualit de son alimentation, entre autres, diminua de beaucoup.

Il avait toujours eu une dentition magnifique, superbe, qui tait l'un de ses meilleurs atouts. Son sourire clatant, ses dents rgulires lui avaient valu, depuis son adolescence, des succs fminins pas toujours mrits. Aussi, son hygine dentaire n'tait pas un point qui le proccupait outre mesure. Ce qui durait depuis son enfance durerait ternellement ! Il fut long admettre qu'un ridicule petit bout d'mail, un accessoire conu pour lui faciliter la vie et les relations avec autrui, puisse ainsi se rappeler son bon souvenir ! Il n'avait jamais eu encore mal aux dents, aussi la premire fois fut-elle un dchirement. Livres et films lui avaient montr ce que pouvait tre une rage de dent, mais rien ne valait l'exprimentation directe ! Pour lui, cette soi-disant douleur que l'on dcrivait comme insupportable n'avait pas plus de signification que la tragdie de Racine tudie dans son enfance !

Il en vint, au bout de plusieurs jours, se taper la tte contre les murs pour tenter d'attnuer la souffrance et d'amadouer l'aiguille incandescente qui s'enfonait l'intrieur de sa mchoire, entortillait les nerfs dlicats autour d'elle pour mieux les triturer. Mais le tourment ne s'apaisait pas, il tait juste temporairement remplac par autre chose de gure plus apaisant.

Il ne savait pas, mais apprit rapidement ce que pouvait tre une carie se transformant en abcs. La torture devint permanente, dura jour et nuit jusqu' ce qu'il devint vident qu'il fallait ragir. Il tenta bien, l'aide d'une pince rouille, d'extraire lui-mme la racine du mal, mais le seul rsultat fut une augmentation notable de la douleur, laquelle s'ajouta le dchirement quand la pince glissa et vint pincer cruellement l'intrieur de sa joue.

Fou de rage et de souffrance, il envoya sa pince travers la fentre, et sautilla sur place en tenant sa pauvre mchoire endolorie. Une nouvelle razzia dans l'armoire pharmacie ne lui apporta aucun soulagement nouveau, car plusieurs visites avaient dj puis le maigre stock de mdicaments analgsiques. Ah ! S'il n'avait pas t si press, l'autre jour, de sortir sa rserve de cocane pour pater cette fille, comment s'appelait-elle, dj ? Aucune importance, mais toujours est-il que c'tait lui qui avait t pat ! Elle s'tait tellement gave de poudre qu'elle n'arrtait plus d'ternuer et de rire, et qu'il n'avait mme pas pu faire l'amour avec elle ! La garce ! Se goberger ses frais pour rien ! En plus, elle avait t malade et avait vomi sur la moquette! Comment il te l'avait jete dehors, moiti dans les vapes et presque compltement poil ! Salope ! Tout a, c'tait cause d'elle! Et puis aussi de sa putain de bonne femme ! Se tirer comme cela, l'abandonner alors qu'il l'avait entretenue pendant des annes !

Mais se mettre en colre faisait circuler le sang plus vite encore, et chaque pulsation, une onde de douleur l'envahissait, chacune semblait-il plus forte que la prcdente ! Au plus fort des crises qui devenaient maintenant continues, il tait sur le point de s'vanouir. Incapable de rflchir, son esprit totalement envahi de vagues rouges.

Pourtant, il eut un temps de rpit un certain moment, l'aube du deuxime jour. Un armistice imprvu, qui le laissa d'abord souponneux, puis incrdule. Sans bouger pour tenter de se faire oublier, il caressa discrtement de sa langue l'endroit malade, sans trop insister. Il sentit que le mal tait toujours l, tapi, plus fort que jamais, et que ce rpit n'tait que provisoire. Que le rveil apporterait un tourment pire que ce qu'il avait vcu jusque l ! S'il y avait quelque chose faire, ce devait tre maintenant ! Ragir vite et immdiatement restait la seule possibilit de rsoudre le problme.

Alors il pensa. Il rflchit. Dsesprment. Bien sr, une visite chez le dentiste s'imposait. Aucune discussion sur ce point. Mais la difficult tait qu'un rendez-vous, sauf en cas d'urgence, ne pouvait tre pris que plusieurs jours l'avance ! Voire plusieurs semaines ! Quant l'urgence, si elle tait indniable, elle ne lui ouvrirait certainement pas les portes du paradis. Car son aspect physique tait rien moins qu'imposant ! Ces derniers temps, il avait vraiment ce que l'on appelait vulgairement une sale gueule ! Pour le moins ! Il ressemblait plus un clochard coinc sous un pont depuis des mois cause d'une grve des boueurs qu'au jeune cadre dynamique des revues la mode ! De plus, s'il tait parvenu conserver son petit appartement, c'tait l aussi grce son sourire enjleur qui avait fait patienter la logeuse malgr les loyers impays qui s'amoncelaient ! S'il voulait donc entre autres, conserver son domicile, il devait parler sa destine entre "quat' zyeux".

Il revoyait la tte de la rceptionniste de ce mdecin o il tait all voil quelques jours, alors qu'il se plaignait de maux de ventre pisodiques. Il n'avait pas eu accs au cabinet mme, sous prtexte que le cher docteur tait surcharg ! Seul le dispensaire gratuit avait accept de le recevoir, et encore fut-ce au prix d'un froncement de l'ensemble narines-sourcils. La couleur de ses orteils et de ses poignets, ainsi que son odeur corporelle y taient certainement pour beaucoup.

Il avait tout de mme d attendre plusieurs heures pour que l'on daigna s'occuper de lui, et il tait absolument vident qu'aujourd'hui ce serait identique, sinon pire, tant donn que des maux de dents n'taient pas considrs comme vitaux. Il aurait aim les y voir ! Tous ces docteurs qui en savent plus que tout le monde, et qui vous... Mais il ne devait pas s'nerver ! A aucun prix ! La douleur tait l, en retrait certes, mais l'afft, prte r-envahir et conqurir de nouveaux territoires.

Il passa en revue dans son esprit les diverses possibilits qu'il lui restait, mais ne put trouver aucune ide satisfaisante. Ce ne fut que lorsqu'il sentit la bte de nouveau poindre l'horizon que, aiguill par la menace, il songea une vague possibilit. Un ami, non, plutt une vague connaissance de bistrot, dans le mme tat financier que lui-mme, l'avait une fois entretenu de propos auxquels il n'avait, l'poque, pas prt attention. Le type en question s'tait plusieurs reprises plaint de maux similaires ceux dont souffrait Norbert aujourd'hui.

Qu'avait-il racont ? Norbert ne s'en souvenait que trs vaguement. Il n'avait prt qu'une oreille trs peu attentive aux plaintes de l'homme. Il ne se sentait pas concern, et chacun devait se dbrouiller avec ses propres soucis. Pourtant, en fouillant sa mmoire affte par la tension, Norbert revivait peu peu les diffrentes scnes en question.

Il revoyait la joue enfle, dforme par l'abcs, les yeux injects de sang, l'air hagard et la mise dbraille de son voisin de bar, son air dsespr de chien battu. Il marmonnait, se plaignait, gmissait de sa malchance et demandait Norbert, sinon une adresse de dentiste, du moins de lui payer une nouvelle tourne. Mais celui-ci avait alors ddaigneusement tourn les talons, abandonnant l'homme son triste sort.

Il l'avait pourtant rencontr de nouveau, au mme endroit videmment, quel