Hegel dans Soi-même comme un autre de Paul Ricœur .HEGEL DANS SOI-MEME COMME UN AUTRE DE PAUL...

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    Laval thologique et philosophique

    Hegel dans Soi-mme comme un autre de Paul Ricur

    Emilio Brito

    Hegel aujourdhuiVolume 51, numro 2, juin 1995

    URI : id.erudit.org/iderudit/400922arDOI : 10.7202/400922ar

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    diteur(s)

    Facult de philosophie, Universit Laval et Facult dethologie et de sciences religieuses, Universit Laval

    ISSN 0023-9054 (imprim)

    1703-8804 (numrique)

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    Citer cet article

    Brito, E. (1995). Hegel dans Soi-mme comme un autre de PaulRicur. Laval thologique et philosophique, 51(2), 389404.doi:10.7202/400922ar

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    Tous droits rservs Laval thologique etphilosophique, Universit Laval, 1995

    https://id.erudit.org/iderudit/400922arhttp://dx.doi.org/10.7202/400922arhttps://www.erudit.org/fr/revues/ltp/1995-v51-n2-ltp2152/https://www.erudit.org/fr/revues/ltp/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/http://www.erudit.org

  • Laval thologique et philosophique, 51, 2 (juin 1995) : 389-404

    HEGEL DANS SOI-MME COMME UN AUTRE DE PAUL RICUR

    Emilio BRITO

    RSUM : Ricur reste trs proche de la tentative hglienne dans la mesure o celle-ci se dresse contre l'atomisme politique. Mais Vopposition entre Sittlichkeit et Moralitt devient inutile, selon lui, si, d'une part, on donne la rgle de justice un champ d'application plus vaste que celui que lui assignait la doctrine hglienne du droit abstrait, et si, d'autre part, on dissocie les analyses hgliennes de la Sittlichkeit de l'ontologie de l'esprit qui transforme la mdiation institutionnelle de l'tat en instance capable de se penser elle-mme.

    L e dbat avec Hegel, et notamment avec sa philosophie politique, occupe une place importante dans le grand livre o P. Ricur propose des fragments stra-tifis d'une philosophie pratique, qui a renonc toute ambition de fondation ultime, et qui pourtant ne manque ni de l'assurance ni de la confiance qu'engendre l'attes-tation de soi-mme comme un autre1. Il nous a sembl que la prsentation du discernement ricurien pouvait apporter des lments de rponse la question de savoir si l'on peut, sans incohrence, dpartager ce qui est vivant et ce qui est mort dans la conception hglienne de l'esprit objectif. Notre tude se veut descriptive dudit discernement, plutt que polmique.

    Soi-mme comme un autre traite du Geist hglien principalement dans trois contextes, distincts mais connexes : le premier discute la thorie hglienne de la tragdie ; le second critique la catgorie hglienne de Sittlichkeit ; le troisime examine la critique hglienne de la vision morale du monde. Les trois sections du prsent article les aborderont successivement. On achvera par une sorte de flash-back, en guise de conclusion.

    1. Cf. P. RICUR, Soi-mme comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 11-35.

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  • EMILIO BRITO

    I. LE TRAGIQUE DE L'ACTION

    Le tragique rsiste, selon Ricur, une rptition intgrale dans le discours de l'thique et de la morale. Certes, la tragdie a pour thme l'action, comme Hegel le souligne. Elle est ainsi l'uvre des agissants eux-mmes, et de leur individualit. Mais, comme VAntigone de Sophocle en tmoigne, ces agissants sont au service de grandeurs spirituelles qui, non seulement les dpassent, mais, leur tour, fraient la voie des nergies archaques et mythiques qui sont aussi les sources immmoriales du malheur2. Ce qu'Antigone enseigne sur le ressort tragique de l'action a t, d'aprs Ricur, bien peru par Hegel dans la Phnomnologie de l'esprit et dans les Leons sur l'esthtique, savoir l'troitesse de l'angle d'engagement de chacun des personnages. Il faut accorder Hegel que la vision du monde d'Antigone n'est pas moins rtrcie et soustraite aux contradictions internes que celle de Cron3. Ce sont bien deux visions partielles et univoques de la justice qui opposent les protagonistes. Pourquoi notre prfrence va-t-elle nanmoins Antigone ? Est-ce parce que le rituel de la spulture atteste un lien entre les vivants et les morts, o se rvle la limite du politique, plus prcisment celle de ce rapport de domination qui, lui-mme, n'puise pas le lien politique4 ? Cette suggestion trouve un appui dans les vers 455-456 d'Antigone (que Hegel cite par deux fois dans la Phnom-nologie5). En invoquant les lois non crites pour fonder son intime conviction, Antigone pose la limite qui dnonce le caractre humain, trop humain de toute institution. L'instruction de l'thique par le tragique procde de la reconnaissance de cette limite. Si l'on attendait de l'instruction tragique l'quivalent d'un enseigne-ment moral, on se tromperait du tout au tout. La fiction forge par le pote est celle de conflits intraitables, non ngociables6. Une des fonctions de la tragdie de l'aporie thico-pratique que la tragdie engendre est de crer un cart entre sagesse tragique et sagesse pratique. En refusant d'apporter une solution aux conflits que la fiction a rendus insolubles, la tragdie condamne l'homme de la praxis rorienter l'action, ses propres risques, dans le sens d'une sagesse pratique en situation qui rponde le mieux la sagesse tragique. En dpit de l'chec du conseil direct, la catharsis tragique ouvre la voie au moment de la conviction. Cette transition de la catharsis la conviction consiste pour l'essentiel dans une mditation sur la place invitable du conflit dans la vie morale7. C'est sur ce chemin que la mditation de Ricur croise celle de Hegel.

    Ricur prcise, d'entre de jeu, que si l'on doit quelque part renoncer Hegel , ce n'est pas l'occasion de son traitement de la tragdie. La synthse qu'on reproche volontiers Hegel d'imposer toutes les divisions que son gnie repre, ce n'est prcisment pas dans la tragdie qu'il la trouve . Si quelque

    2. Ibid., p. 281. 3. Ibid., p. 284. 4. Ibid., p. 285. 5. Cf. G.W.F. HEGEL, Phnomenologie des Geistes, J. Hoffmeister, d., Hambourg, Meiner, 1952, p. 311, 497. 6. Cf. P. RICUR, op. cit., p. 286-288. 7. Ibid., p. 288.

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  • HEGEL DANS SOI-MEME COMME UN AUTRE DE PAUL RICUR

    conciliation fragile s'annonce, elle ne reoit sens que des conciliations vritables que la Phnomnologie de l'esprit ne rencontre qu' un stade beaucoup plus avanc de la dialectique. Il ne faut pas oublier que la tragdie n'est voque qu'au dbut du vaste parcours qui occupe tout le chapitre VI, intitul Der Geist8 ; la vritable rconciliation n'advient qu' la fin de ce parcours, l'issue du conflit entre la conscience jugeante et l'homme agissant. Cette rconciliation repose sur un renon-cement effectif de chaque partie sa partialit. Elle prend valeur d'un pardon o chacun est vritablement reconnu par l'autre9. Or c'est prcisment une telle conciliation par renoncement, un tel pardon par reconnaissance, que la tragdie du moins celle d'Antigone est incapable de produire10. Dans la Phnomnologie de l'esprit, la tragdie est ce moment de l'esprit o l'unit harmonieuse de la belle cit est rompue par une action, l'action d'individualits particulires, d'o procde le conflit entre les caractres. Ce partage en deux a pour effet de scinder les puissances thiques qui les surplombent : le divin contre l'humain, la cit contre la famille, l'homme contre la femme11. Par la garde du lien familial, par la spulture accorde au frre, Antigone lve la mort au-dessus de la contingence naturelle. Mais, s'il y a un sens tout cela, il n'est pas "pour eux", mais "pour nous". "Pour eux", la disparition dans la mort ; "pour nous", la leon indirecte de ce dsastre12. L'unilatralit de chacun des caractres exclut leur reconnaissance mutuelle. Pour que les puissances thiques subsistent ensemble, la disparition de l'existence parti-culire des protagonistes est le prix payer. Hegel n'attend pas de la tragdie qu'elle tire de soi la solution des conflits qu'elle engendre. Pour accder la rconciliation, il faut traverser le conflit li la culture (Bildung), qui est celui de l'esprit alin soi-mme13 . Les hros-victimes de la tragdie ne bnficient pas de la certitude de soi qui est l'horizon du procs ducatif dans lequel la conscience de soi est engage 14.

    Les Leons sur l'esthtique confirment ce diagnostic. Ici, la tragdie n'est pas place sur la trajectoire qui, dans la Phnomnologie, conduit l' esprit certain de lui-mme ; elle est simplement oppose la comdie au plan des genres potiques. La tragdie se distingue de la comdie en ce que, dans la premire, les individualits qui incarnent les puissances spirituelles, et sont entranes dans une collision invi-table en vertu de l'unilatralit qui les dfinit, doivent disparatre dans la mort ; dans la comdie, en revanche, l'homme reste, par le rire, le tmoin lucide de la non-essentialit des buts qui se dtruisent rciproquement15. Si l'on doit prendre un autre chemin que celui de Hegel, le point de sparation n'est pas, selon Ricur, l

    8. Cf. G.W.F. HEGEL, op. cit., p. 330-342. 9. Ibid., p. 471-472.

    10. P. RICUR, op. cit., p. 288.

    11. Cf. G.W.F. HEGEL, op. cit., p. 318-330. 12. P. RICUR, op. cit., p. 288-289, note. 13. Cf. G.W.F. HEGEL, op. cit., p. 347-422. 14. P. RICUR, op. cit., p. 289.

    15. Cf. G.W.F. HEGEL, Vorlesungen ber die Asthetik, Jubilumsausgabe, tome III, Stuttgart/Bad Cannstatt, Frommann, 1964, p. 526-540.

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