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  • Introduction

    Des exemples tels que ceux en (1)(6) sont communment dcrits commeayant un sens idiomatique, tant en linguistique traditionnelle quen linguistiquegnrative :

    (1) Le tribunal a rendu justice aux pargnants.

    (2) Le gnral a donn ordre aux soldats dattaquer.

    (3) Jean a cass sa pipe.

    (4) Jean a mis les pieds dans le plat lors de la runion.

    (5) Tel est pris qui croyait prendre.

    (6) La poudre a parl.

    Du point de vue smantique, ces exemples se comportent diffremment, desplus grammaticaliss, comme en (1) et (2), aux plus fortement figs, comme en(3) et (4), et jusqu des cas de proverbes, comme en (5) et (6). Si (1) et (2) sont ca-ractriss par une smantique compositionnelle, do souvent lappellation de lo-cutions verbales (par exemple, Gross 1996, Gaatone 1981, 2000, Moeschler1992a, parmi dautres), dans les autres cas, leur sens nest pas facilement dduc-tible du sens littral de leurs composantes par les rgles usuelles de la smanti-que compositionnelle. Ce comportement peut tre d plusieurs facteurs : (a) leslments qui font partie de lexpression idiomatique (ou idiome) ont plusieurssens (parfois non-spcifis), dont un seul est compatible avec le contexte ; (b)lide la plus gnralement acceptable est que les lments qui composent lex-pression idiomatique ont des sens littraux, mais que ceux-ci ne sont pas impli-qus dans linterprtation de lexpression idiomatique. Ce type dexpressionidiomatique est appel une mtaphore morte ou mtaphore fige.

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    PRATIQUES N 159/160, Dcembre 2013

    Figement syntaxique,

    smantique et pragmatique

    Gabriela Soare

    Jacques MoeschlerDpartement de linguistiqueUniversit de Genve

  • Les locutions verbales et les expressions idiomatiques existent dans toutes leslangues naturelles et dans tout style de langue. Le problme quelles posent nestpas que le sens ne peut pas tre infr sur la base de mcanismes habituels, maisqu la diffrences des autres items lexicaux, la plupart des idiomes et des locu-tions verbales ont une structure interne qui interagit avec des mcanismes syn-taxiques et smantiques de la langue en question.

    Cette contribution vise montrer quelques problmes que les locutions verba-les et les expressions idiomatiques posent du point de vue linguistique. Le but estde remettre en question certaines ides reues sur leur fonctionnement syntaxi-que et smantique, et de considrer les consquences de telles observations souslangle de la relation entre la linguistique et la pragmatique (les infrences). Plusprcisment, largument que nous dvelopperons est que la tendance au fige-ment semble mettre en jeu un processus de restriction pragmatique dun ensem-ble dimplicatures faibles menant un dveloppement nouveau et conventionnelde la forme propositionnelle de lnonc, savoir son explicature de base.

    Dans la section 2, on examinera quelques proprits du figement en essayantde comprendre comment elles interagissent et quel rle elles jouent pour la com-prhension des phnomnes linguistiques : selon la syntaxe (Chomsky 1980,Ruwet 1983, parmi dautres) et la smantique (non-compositionnelle). Dans lasection 3, on reviendra sur les proprits smantiques des expressions idiomati-ques, notamment leur non-compositionnalit, labsence dautonomie rfren-tielle et le rapport entre leur sens littral et non-littral. La section 4 examinerales traitements pragmatiques classiques des idiomes, comme convention de lan-gue (vs convention dusage), comme nouveau sens littral, et finalement commeimplicature conversationnelle particulire. Nous terminerons dans la section 5par discuter dune approche nouvelle des expressions figes, qui conduit, via lanotion de concept ad hoc, les considrer comme une contribution au sens expli-cite de lnonc : leur sens serait une explicature de base, savoir un enrichisse-ment de la forme propositionnelle de lnonc (1).

    Proprits syntaxiques et smantiques

    Tout au long de la discussion, on adoptera la distinction de Ruwet (1983) entreexpressions idiomatiques smantiques (ExiMs, ou M signifie meaning ), tel-les que foutre le camp, mettre les pieds dans le plat, manger des pissenlits par laracine, etc. et expressions idiomatiques syntaxiques (ExiFs, ou F signifie form ), telles que rendre justice, prter assistance, etc. Les ExiFs correspon-dent ce quon a appel dans lIntroduction locutions verbales. Dornavant, onutilisera par abrviation les termes dExi (pour expression idiomatique ), etrespectivement de Exim et de ExiF. Gnralement, le sens des composantes duneExiM ne permet pas dinterprter leur combinaison. Une ExiF est une expres-sion qui prsente lune ou lautre idiosyncrasie syntaxique, quelle soit opaqueou non du point de vue smantique. Plus exactement, une proprit syntaxiqueassez saillante des ExiFs est reprsente par labsence de dterminant dans le NPobjet, cf. rendre justice, rendre hommage, prter assistance, donner tort, fairehonneur, etc. Smantiquement, un bon nombre de ces ExiFs ne sont pas opaques.

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  • Certaines expressions sont la fois des ExiFs et, divers degrs, des ExiMs, tel-les que chercher noise (2), prendre ombrage.

    Plusieurs thories ont t proposes pour rendre compte du comportement desexpressions idiomatiques. Par exemple, les approches fondes principalementsur la thorie de Chomsky (1980) considrent que la nature idiosyncratique desExis est une proprit lexicale et que cette idiosyncrasie devrait tre formuleune seule fois, un seul niveau, la structure-D (structure profonde). Par cons-quent, les diffrentes formes que peut prendre une expression idiomatique de-vraient se rfrer ce niveau, dit canonique, et cest la thorie syntaxique quifournit les moyens de relier les diffrentes formes de lidiome sa forme canoni-que (pour des arguments contre la thorie de Chomsky, voir, par exemple, Ruwet1983 ; lapproche de Gazdar, Klein, Pullum and Sag 1985, Pulman 1993 formu-le dans les termes de la Grammaire syntagmatique gnralise ; lapproche dela Grammaire lexico-fonctionnelle de Bresnan 1982, etc.). Vu que plusieursthories se basent sur lapproche de Chomsky (1980), cest cette approche quisera considre plus en dtail dans la discussion.

    Selon Chomsky (1980), cest au niveau de la structure-D (structure profonde)que les expressions idiomatiques sont non dissmines et que des rgles lexi-cales oprent sur la structure-D (3). Ces rgles oprent sur des constituants et nonpas sur des parties arbitraires de larbre syntaxique. En dautres termes, les ex-pressions idiomatiques sont des units smantiques. Selon cette thorie, il y aune seule rgle par Exi.

    Examinons maintenant les Exis relativement deux transformations syntaxi-ques, utilises rgulirement (en plus de la pronominalisation par exemple)comme test de leur caractre non-dissmin : le passif et le clivage.

    Considrons premirement le comportement des Exis vis--vis du passif. Enrgle gnrale, ce sont les Exis moins figes qui peuvent subir la passivation,tandis que les Exis figes nadmettent pas le passif. A lintrieur des ExiFs (oulocutions verbales), une distinction doit tre faite entre les Exis qui permettentcette opration et celle qui soit ne la permettent pas soit la permettent dans cer-taines conditions. Un groupe dExiFs de forme V Det NP admettent naturelle-ment la passivation. Des Exis du type faire la lumire, donner le coup de grcesont trs facilement passivables, comme montr en (7) (4).

    (7) a. La lumire na pas t faite sur les coutes tlphoniques illgales.b. Le coup de grce a t donn aux journalistes.

    Le deuxime groupe dExiFs est reprsent par les expressions o lobjet estpossible sans dterminant, comme dans prendre part, prendre contact, rendrejustice, rendre hommage, faire justice , etc. (5) Dans ce cas, la passivation ne peutseffectuer que si le dterminant apparat. La prsence du dterminant au passifne semble pas entraner deffets dinterprtation. Une autre condition syntaxi-que qui facilite la passivation est la modification, qui entrane, dans les deux cas dans la phrase passive, ainsi que dans la phrase active la prsence dun d-terminant :

    (8) a. Les Russes ont pris part/une part importante aux discussions de paix.

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  • b. *Part a t prise par les Russes aux discussions de paix.c. Une part importante a t prise par les Russes aux discussions de paix.

    En partant de lide de base selon laquelle il est souvent possible dtablir unecorrespondance de terme terme entre les constituants de lExi et les lmentsde son sens idiomatique, on observe que le passif est admis lorsque les consti-tuants de lExi jouissent dune relative autonomie rfrentielle. Cest aussi cemanque dautonomie rfrentielle des constituants qui est la cl du degr de fi-gement des Exis. En dautres termes, le degr de figement peut influer sur la pos-sibilit de passivation dune Exi. Ceci est une condition ncessaire, mais nonsuffisante. Pour illustration, la diffrence de (9a), (9b) et (9c), le NP sujet en(9d) jouit dune certaine autonomie rfrentielle. Il faudrait noter que mme simettre les voiles est une Exi plus transparente que foutre le camp, la passivationnest admise dans aucune des deux.

    (9) a. * Le camp a t foutu par Jean.b. * Les voiles ont t mises par Jean.c. * Sa pipe a t casse par Jean.d. La glace a t brise par Jean.

    Pour revenir au cas de labsence du dterminant en (8b) et limpossibilit depassivation, celle-ci peut tre attribue au sens du verbe prendre dans prendrepart, qui a un sens lexicalis et non pas son sens littral ou plein ( saisir ou semparer ). Comme on la vu, si dautres conditions syntaxiques (ou sman-tiques) sont remplies, la passivation est admise, en loccurrence la modificationdu N part qui entrane la prsence obligatoire du dterminant en (8c).

    Pourtant, dans certaines ExiFs sans dterminant, le passif est accept. Ceci estmontr en (10a) et (10b). (10c) et (10d) reprsentent des phrases absolues, quisont, elles aussi, acceptables.

    (10) a. Justice a t faite par la cour.b.