Dix-sept poètes hongrois d'aujourd'hui

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  • Document gnr le 29 jan. 2018 22:55

    Nuit blanche, magazine littraire

    Dix-sept potes hongrois daujourdhui

    Andr Doms

    La littrature hongroiseNumro 70, printemps 1998

    URI : id.erudit.org/iderudit/19266ac

    Aller au sommaire du numro

    diteur(s)

    Nuit blanche, le magazine du livre

    ISSN 0823-2490 (imprim)

    1923-3191 (numrique)

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    Citer cet article

    Doms, A. (1998). Dix-sept potes hongrois daujourdhui. Nuitblanche, magazine littraire, (70), 4450.

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    Tous droits rservs Nuit blanche, le magazine dulivre, 1998

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  • Gyula Illys

    Le pote hongrois a des exigences envers lui-mme, comme s'il tait le citoyen d'une grande puissance ; et ses lecteurs ont envers lui des exigences semblables. Car c'est en posie que le peuple hongrois s'est construit, depuis le XVIIIe sicle, sa plus belle patrie.

    Lszl Cs. Szab, Prface Anthologie de la posie hongroise (1962)

    Par A n d r Doms*

    L'intrt de certains, la sympathie ou la curiosit des autres, telle dclaration internationale plus gnreuse qu'efficace ne doivent pas leurrer : les prtendues petites cultures , lies des langues de faible

    diffusion, n'ont jamais t autant menaces qu'aujourd'hui par les instruments assimilateurs et rducteurs de la socit mondiale.

    La diffrence, culturelle ou autre, est ressentie comme un tort. On cherche s'en dsencombrer, vacuer ces petits peuples ou civilisations en biffant leur rle historique ou leur apport, parfois essentiels. La mort, par asphyxie, ou le folklore. Le constat quantitatif se substitue indment mais commodment aux valuations quali-tatives. Et ce n'est pas le rveil, souvent

    intolrant, des nationalismes qui changera le cap. Les cultures minorises, non mineures, sont accules la dfensive : prmunir leur identit dans une dmarche qui

    passe par la double affirmation de la langue et de la force cratrice. Or ces deux lments se combinent dans l'activit littraire, surtout potique, puisque le pome nat au cur et dans la matire mme de la langue ; d'o sa valeur significative, qu'on observe tant en Macdoine slave qu'en Albanie - ou qu'en Hongrie.

    D'o vient aussi l'implication frquente du pome dans la revendication ethnique, sociale ou politique. Situation prilleuse, si l'on confond pome et slogan, mais qui peut restituer la posie une dimension collec-tive, et au pote quelque audience. Le pote national garde une prsence en Europe centrale et balkanique, alors qu'aprs Hugo, voire Aragon, la France n'en a plus

  • potes hongrois d'aujourd'hui \

    connu. Ainsi la figure majeure de Gyula Illys (1902-1983) fut-elle relaye ce titre, purement moral, par l'imposante stature de Sandor Csori (1930), deux personnalits dont la commune origine rurale dans un pays trs centralis revt un sens fondamental, en oppo-sition, souvent exacerbe, aux potes urbains . Leur rle national n'a donc rien d'une manation politique, il exprime au contraire l'insoumission essentielle de la posie, et du peuple, devant les dfaillances de n'importe quel rgime. On observe mme que Gyula Illys, pote exil de l'enfance et dpossd de son pouvoir magique , russit parfois rejoindre et dire, au-del de lui-mme, certaine enfance permanente du peuple. Mais on aurait tort de le caricaturer en prophte de sa Patrie et de borner sa voix des frontires. Dans ma patrie, on me tient pour le dernier pote national, dclarait Gyula Illys en 1978 ; moi je me considre comme l'internationaliste le plus consquent. N'oublions pas que le regard du pote ne cesse de se dplacer entre l'ontologie et la cosmologie.

    G y u l a I l l y s , S a n d o r C s o r i , S a n d o r W e o r e s

    voquant un cimetire d'lphants , Gyula Illys parle de notre conscience collective de la mort et, non sans autoraillerie , de la fascination des cultures pour leur Crpuscule, V hroque Fin / qu'ont chante les Vates en des pomes qu'il faut pourtant abandonner parce qu'on n'y croit plus .

    Ici se runissent ceux qui se tiennent debout en s'appuyant l'un contre l'autre, s'ils tiennent encore ! Une pareille assemble dernire, seuls le peuvent l'homme, la bte, le peuple, la nation prts la mort car ils font face ! (Trad. par Bernard Vargaftig et Anik Fzsy.)

    Mais c'est aussi l'humble vie merveilleuse d'une jeune matresse au rire fluide , ou celle, rsigne, du journalier qui chasse d'entre ses orteils la poussire de chaume , toute la varit et la vanit des destins individuels que Gyula Illys observe distance, avec un engagement mitig d'humour et une lucidit sans dsesprance.

    Tu es un prisonnier et tu ne peux tre rien d'autre Qu'une voix. Bien que des racines tratresses Te lient la lourde fange de la terre, Apprends au sommet de ta vie Le violent pathtique des pins solitaires. (Trad. par Lszl Gara et Pierre Seghers.)

    Si, de mme, Sandor Csori prvoit sous le ciel ossuaire un dtestable [...] [tjemps : le mme, le mme, le mme. Il bavera / sur planchers et murs blancs de craie. Donc, pas de faux espoir. / Continuera l'histoire secrte de l'impuissance2 , s'il prophtise son sicle de l'espoir dvi dans une profration d'allure parfois biblique qui ne s'adresse pas seulement sa Hongrie qui chancelle , car jusqu'en ces statues qui regardent la mer / houle la fivre froide qui parcourt le monde , il n'en scrute pas moins l'ossature du nant personnel, parle en amant meurtri d'une femme fiance la mort , en pote dont la bouche est nouveau pleine de neige .

    qui dire que tu es morte depuis dj deux heures ? moi seul : au premier tranger. Une charpe mon cou, comme si je m'habillais pour aller chez toi, mais je reste l seulement, sous le basculement d'un

    [ rverbre, vers la colline dserte, sur mon charpe, encore la trace de ta

    [ main.

    Sandor Csori dit une vie en images concrtes, suggestives, que ce soit ce got d'abricots demi-mrs, ton corps l, dans mon corps, / et l toutes tes mains, dont tu m'avais treint , ou la vision glaciale de l'univers bureaucratique budapestois.

    [T]u vois flotter l'arme des mains [ mollusques

    dans l'air glauque, au-dessus des [ places, tout au long

    des couloirs-aquariums de cages [ bureaux,

    comme si des polypes visqueux se [ poussaient

    l'un contre l'autre vers ton visage. Et [ le ciel mme

    tourne au marcage, marmonnes-tu [ dans un souffle,

    tout prs de mon paule, comme de belles femmes apeures rptent les oracles de la dcrpitude.

    Sandor Csori

    Sans avoir la notorit de Gyula Illys, parce qu' l'cart des milieux publics, survivant aux grandes voix interrompues d'Attila Jzsef (1905-1937) et de Mikls Radnti (1909-1944), Sandor Weores (1913-1989) est le pote des synthses, dont la curiosit se reflte dans

    I C H E

  • Sandor Weores

    l'abondante production3. La varit du registre expressif rpond ici l'ampleur de la vision, scrutant l'homme intrieur et social, usant de thmes primitifs ou orientaux comme des apports contemporains : image cubiste, incanta-tion verbale ou composition musicale. Si, de cette uvre touffue, une part reste inaccessible, tant elle se rfre aux tradi-tions et au pass de la Hongrie, en revan-che, que de pomes o la pense dlie s'allie une fantaisie enfantine, l'esprit de la lgende, o s'avouent l'orgueil autant que la souffrance du crateur.

    Mais je raconterai peut-tre toutes les [ fois o

    je fus pain, mouton ou tre humain, et toujours le couteau hsitait quand il coupait en moi, comme s'il en souffrait.

    La grandeur de Sandor Weores tient sans doute l'humilit d'une me croyante, la fois seule et solidaire de l'humanit, qui avant de faire retour chez soi , avait su faire retour sur soi.

    Ce pome est aussi ralit, comme ton rve. La vie : sous les espces du cur et du couteau. Tes yeux pchent dans la mer entire mais que prends-tu l'hameon ? Quelques poissons.

    F e r e n c J u h s z

    Synthsiste du rel lui aussi, Ferenc Juhsz (1928) veut conduire et construire ses pomes pour y saisir toute l'efflorescence du regard et de l'imagination, dresser progressivement l'inventaire de l'hritage . Mais ses visions, presque d'apocalypse, sont souvent traverses par le tragique moderne, dchires de solitude cosmique et d'angoisse intime, cependant que leur expression, bouillonnante de mtaphores biologiques et marque d'expressionnisme, s'apparente parfois au fantastique. Le pote, dans 1' lan impitoyable et le flot tumultueux de son criture, prouve-t-il la peur du vide, du silence ? Ou la prgnance du nant rehausse-t-elle l'existant comme fusion de formes et d'tats, magma de vie o mme les morts nagent .

    Ne se souciant ni du monde d'en haut ni de l'enfer Car c'est en nous qu'ils se reconstruisent ils fleurissent

    [ dans notre cur Et ainsi reprenant vie nous dvorent en leur bonheur De notre tre chaud ils ingurgitent la matire hyaline

    [ et palpitante Qui lorsqu'elle vivait d'un clat rose tremblait peine

    [ molle et lente Et notre Hte passager nous injecte son espoir mri

    [ jusqu'aujourd'hui Comme