Breton, Andr� - Nadja.pdf

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AVANT-DIRE(DPCHE RETARDE)

Si dj, au cours de ce livre, l'acte d'crire, plus encore de publier toute espce de livre est mis au rang des vanits, que penser de la complaisance de son auteur vouloir, tant d'annes aprs, l'amliorer un tant soit peu dans sa forme ! Il convient toutefois de faire la part, en bien ou mal venu dans celui-ci, de ce qui se rfre au clavier affectif et s'en remet tout lui c'est, bien entendu, l'essentiel et de ce qui est relation au jour le jour, aussi impersonnelle que possible, de menus vnements s'tant articuls les uns aux autres d'une manire dtermine (feuille de charmille de Lequier1*, toi toujours !). Si la tentative de retoucher distance l'expression d'un tat motionnel, faute de pouvoir au prsent la revivre, se solde invitablement par la dissonance et l'chec (on le vit assez avec Valry, quand un dvorant souci de rigueur le porta reviser ses ditions Gallimard, 1964. ditions Gallimard, 1998, pour le dossier. * Les notes appeles par des chiffres ont t tablies par Michel Meyer et figurent p. 163-171. 7

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vers anciens2 ), il n'est peut-tre pas interdit de vouloir obtenir un peu plus d'adquation dans les termes et de fluidit par ailleurs. Il peut tout spcialement en aller ainsi de Nadja, en raison d'un des deux principaux impratifs anti-littraires auxquels cet ouvrage obit : de mme que l'abondante illustration photographique a pour objet d'liminer toute description celle-ci frappe d'inanit dans le Manifeste du surralisme , le ton adopt pour le rcit se calque sur celui de l'observation mdicale, entre toutes neuropsychiatrique, qui tend garder trace de tout ce qu'examen et interrogatoire peuvent livrer, sans s'embarrasser en le rapportant du moindre apprt quant au style. On observera, chemin faisant, que cette rsolution, qui veille n'altrer en rien le document pris sur le vif, non moins qu' la personne de Nadja s'applique ici de tierces personnes comme moi-mme. Le dnuement volontaire d'un tel crit a sans doute contribu au renouvellement de son audience en reculant son point de fuite au-del des limites ordinaires. Subjectivit et objectivit se livrent, au cours d'une vie humaine, une srie d'assauts, desquels le plus souvent assez vite la premire sort trs mal en point. Au bout de trente-cinq ans (c'est srieux, la patine), les lgers soins dont je me rsous entourer la seconde ne tmoignent que de quelque gard au mieux-dire, dont elle est seule faire cas, le plus grand bien de l'autre 8

qui continue m'importer davantage rsidant dans la lettre d'amour crible de fautes et dans les livres rotiques sans orthographe3 . Nol 1962.

Qui suis-je ? Si par exception je m'en rapportais un adage4 : en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas savoir qui je hante ? Je dois avouer que ce dernier mot m'gare, tendant tablir entre certains tres et moi des rapports plus singuliers, moins vitables, plus troublants que je ne pensais. Il dit beaucoup plus qu'il ne veut dire, il me fait jouer de mon vivant le rle d'un fantme5, videmment il fait allusion ce qu'il a fallu que je cessasse d'tre6, pour tre qui je suis. Pris d'une manire peine abusive dans cette acception, il me donne entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, manifestations plus ou moins dlibres, n'est que ce qui passe, dans les limites de cette vie, d'une activit dont le champ vritable m'est tout fait inconnu. La reprsentation que j'ai du fantme avec ce qu'il offre de conventionnel aussi bien dans son aspect que dans son aveugle soumission certaines contingences11

d'heure et de lieu7, vaut avant tout, pour moi, comme image finie d'un tourment qui peut tre ternel. Il se peut que ma vie ne soit qu'une image de ce genre, et que je sois condamn revenir sur mes pas tout en croyant que j'explore, essayer de connatre ce que je devrais fort bien reconnatre, apprendre une faible partie de ce que j'ai oubli. Cette vue sur moi-mme ne me parat fausse qu'autant qu'elle me prsuppose moi-mme, qu'elle situe arbitrairement sur un plan d'antriorit une figure acheve de ma pense 8 qui n'a aucune raison de composer avec le temps, qu'elle implique dans ce mme temps une ide de perte irrparable, de pnitence ou de chute9 dont le manque de fondement moral ne saurait, mon sens, souffrir aucune discussion. L'important est que les aptitudes particulires que je me dcouvre lentement ici-bas ne me distraient en rien de la recherche d'une aptitude gnrale, qui me serait propre et ne m'est pas donne. Par-del toutes sortes de gots que je me connais, d'affinits que je me sens, d'attirances que je subis, d'vnements qui m'arrivent et n'arrivent qu' moi, par-del quantit de mouvements que je me vois faire, d'motions que je suis seul prouver, je m'efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon quoi tient, ma diffrenciation. N'est-ce pas dans la mesure exacte o je prendrai conscience de cette dif12

frenciation que je me rvlerai ce qu'entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir rpondre de son sort que sur ma tte ? C'est partir de telles rflexions que je trouve souhaitable que la critique, renonant, il est vrai, ses plus chres prrogatives, mais se proposant, tout prendre, un but moins vain que celui de la mise au point toute mcanique des ides, se borne de savantes incursions dans le domaine qu'elle se croit le plus interdit et qui est, en dehors de l'uvre, celui o la personne de l'auteur, en proie aux menus faits de la vie courante, s'exprime en toute indpendance, d'une manire souvent si distinctive. Le souvenir de cette anecdote : Hugo, vers la fin de sa vie, refaisant avec Juliette Drouet10 pour la millime fois la mme promenade et n'interrompant sa mditation silencieuse qu'au passage de leur voiture devant une proprit laquelle donnaient accs deux portes, une grande, une petite, pour dsigner Juliette la grande : Porte cavalire, madame et l'entendre, elle, montrant la petite, rpondre : Porte pitonne, monsieur ; puis, un peu plus loin, devant deux arbres entrelaant leurs branches, reprendre : Philmon et Baucis11 , sachant qu' cela Juliette ne rpondrait pas, et l'assurance qu'on nous donne que cette poignante crmonie s'est13

rpte quotidiennement pendant des annes, comment la meilleure tude possible de l'uvre de Hugo nous donnerait-elle ce point l'intelligence et l'tonnante sensation de ce qu'il tait, de ce qu'il est ? Ces deux portes sont comme le miroir de sa force et celui de sa faiblesse, on ne sait lequel est celui de sa petitesse, lequel celui de sa grandeur. Et que nous ferait tout le gnie du monde s'il n'admettait prs de lui cette adorable correction qui est celle de l'amour, et tient toute dans la rplique de Juliette ? Le plus subtil, le plus enthousiaste commentateur de l'uvre de Hugo ne me fera jamais rien partager qui vaille ce sens suprme de la proportion. Comme je me louerais de possder sur chacun des hommes que j'admire un document priv de la valeur de celui-l. dfaut, je me contenterais encore de documents d'une valeur moindre et peu capables de se suffire euxmmes du point de vue affectif. Je ne porte pas de culte Flaubert et cependant, si l'on m'assure que de son propre aveu il n'a voulu avec Salammb que donner l'impression de la couleur jaune , avec Madame Bovary que faire quelque chose qui ft de la couleur de ces moisissures des coins o il y a des cloportes et que tout le reste lui tait bien gal, ces proccupations somme toute extra-littraires me disposent en sa faveur. La magnifique lumire des tableaux de Courbet est pour moi celle de la place Vendme, l'heure o la14

colonne tomba. De nos jours, un homme comme Chirico12, s'il consentait livrer intgralement et, bien entendu, sans art, en entrant dans les plus infimes, aussi dans les plus inquitants dtails, le plus clair de ce qui le fit agir jadis, quel pas ne ferait-il pas faire l'exgse 13 ! Sans lui, que dis-je, malgr lui, au seul moyen de ses toiles d'alors et d'un cahier manuscrit que j'ai entre les mains, il ne saurait tre question de reconstituer qu'imparfaitement l'univers qui fut le sien, jusqu'en 1917. C'est un grand regret que de ne pouvoir combler cette lacune, que de ne pouvoir pleinement saisir tout ce qui, dans un tel univers, va contre l'ordre prvu, dresse une nouvelle chelle des choses. Chirico a reconnu alors qu'il ne pouvait peindre que surpris (surpris le premier) par certaines dispositions d'objets et que toute l'nigme de la rvlation tenait pour lui dans ce mot : surpris. Certes l'uvre qui en rsultait restait lie d'un lien troit avec ce qui avait provoqu sa naissance , mais ne lui ressemblait qu' la faon trange dont se ressemblent deux frres, ou plutt l'image en rve d'une personne dtermine et cette personne relle. C'est, en mme temps ce n'est pas, la mme personne ; une lgre et mystrieuse transfiguration s'observe dans les traits . En de de ces dispositions d'objets qui prsentrent pour lui une flagrance particulire, encore y aurait-il lieu de fixer l'attention cri15

tique sur ces objets eux-mmes et de rechercher pourquoi, en si petit nombre, ce sont eux qui ont t appels se disposer de la sorte. On n'aura rien dit de Chirico tant qu'on n'aura pas rendu compte de ses vues les plus subjectives sur l'artichaut, le gant, le gteau sec ou la bobine. Que ne peut-on, en pareille matire, compter sur sa collaboration * ! En ce qui me concerne, plus importantes encore que pour l'esprit la rencontre de certaines dispositions de choses m'apparaissent les dispositions d'un esprit l'gard de certaines choses, ces deux sortes de dispositions rgissant elles seules toutes les formes de la sensibilit. C'est ainsi que je me trouve avec Huysmans14, le Huysmans d'En rade et de L-bas des manires si communes d'apprcier tout ce qui se propose, de choisir avec la partialit du dsespoir parmi ce qui est, que si mon grand dpit je n'ai pu le connatre que par son uvre, il m'est peut-tre le moins tranger de mes amis. Mais aussi n'a-t-il pas fait plus que tout autre pour mener son terme extrme cette discrimination ncessaire, vitale, entre l'anneau, d'apparence si fragile, qui peut nous tre de tout secours et l'appareil vertigineux des forces qui se conjurent pour nous faire couler * Peu aprs, Chirico devait, dans une large mesure, accder ce dsir (cf. Hebdomeros, d. du Carrefour, Paris, 1929). {N. d. A., 1962.)16

pic ? Il m'a fait part de cet ennui vibrant que lui causrent peu prs tous les spectacles ; nul avant lui n'a su, sinon me faire assister ce grand veil du machinal sur le terrain ravag des possibilits conscientes, du moins me convaincre humainement de son absolue fatalit, et de l'inutilit d'y chercher pour moimme des chappatoires15. Quel gr ne lui sais-je pas de m'informer, sans souci de l'effet produire, de tout ce qui le concerne, de ce qui l'occupe, ses heures de pire dtresse, d'extrieur sa dtresse, de ne pas, comme trop de potes, chanter absurdement cette dtresse, mais de m'numrer avec patience, dans l'ombre, les minimes raisons tout involontaires qu'il se trouve encore d'tre, et d'tre, il ne sait trop pour qui, celui qui parle ! Il est, lui aussi, l'objet d'une de ces sollicitations perptuelles qui semblent venir du dehors, et nous immobilisent quelques instants devant un de ces arrangements fortuits, de caractre plus ou moins nouveau, dont il semble qu' bien nous interroger nous trouverions en nous le secret. Comme je le spare, est-il besoin de le dire, de tous les empiriques16 du roman qui prtendent mettre en scne des personnages distincts d'eux-mmes et les campent physiquement, moralement, leur manire, pour les besoins de quelle cause on prfre ne pas le savoir. D'un personnage rel, duquel ils croient avoir quelque aperu, ils font deux personnages de leur17

histoire ; de deux, sans plus de gne, ils en font un. Et l'on se donne la peine de discuter ! Quelqu'un suggrait un auteur de ma connaissance, propos d'un ouvrage de lui qui allait paratre et dont l'hrone pouvait trop bien tre reconnue, de changer au moins encore la couleur de ses cheveux. Blonde, elle et eu chance, parat-il, de ne pas trahir une femme brune. Eh bien, je ne trouve pas cela enfantin, je trouve cela scandaleux. Je persiste rclamer les noms, ne m'intresser qu'aux livres qu'on laisse battants comme des portes, et desquels on n'a pas chercher la clef. Fort heureusement les jours de la littrature psychologique affabulation romanesque sont compts. Je m'assure que le coup dont elle ne se relvera pas lui a t port par Huysmans. Pour moi, je continuerai habiter ma maison de verre, o l'on peut voir toute heure qui vient me rendre visite, o tout ce qui est suspendu aux plafonds et aux murs tient comme par enchantement, o je repose la nuit sur un lit de verre aux draps de verre, o qui je suis m'apparatra tt ou tard grav au diamant. Certes, rien ne me subjugue tant que la disparition totale de Lautramont derrire son uvre et j'ai toujours prsent l'esprit son inexorable: Tics, tics et tics17. Mais il reste pour moi quelque chose de surnaturel dans les circonstances d'un effacement humain aussi complet. Il serait par trop vain d'y prtendre et je me persuade aisment que cette18

ambition, de la part de ceux qui se retranchent derrire elle, ne tmoigne de rien que de peu honorable. Je n'ai dessein de relater, en marge du rcit que je vais entreprendre, que les pisodes les plus marquants de ma vie telle que je peux la concevoir hors de son plan organique, soit dans la mesure mme o elle est livre aux hasards, au plus petit comme au plus grand, o regimbant contre l'ide commune que je m'en fais, elle m'introduit dans un monde comme dfendu qui est celui des rapprochements soudains, des ptrifiantes concidences, des rflexes primant tout autre essor du mental, des accords plaqus comme au piano, des clairs qui feraient voir, mais alors voir, s'ils n'taient encore plus rapides que les autres. Il s'agit de faits de valeur intrinsque sans doute peu contrlable mais qui, par leur caractre absolument inattendu, violemment incident, et le genre d'associations d'ides suspectes qu'ils veillent, une faon de vous faire passer du fil de la Vierge18 la toile d'araigne, c'est--dire la chose qui serait au monde la plus scintillante et la plus gracieuse, n'tait au coin, ou dans les parages, l'araigne ; il s'agit de faits qui, fussent-ils de l'ordre de la constatation pure, prsentent chaque fois toutes les apparences d'un signal, sans qu'on puisse dire au juste de19

quel signal, qui font qu'en pleine solitude, je me dcouvre d'invraisemblables complicits, qui me convainquent de mon illusion toutes les fois que je me crois seul la barre du navire. Il y aurait hirarchiser ces faits, du plus simple au plus complexe, depuis le mouvement spcial, indfinissable, que provoque de notre part la vue de trs rares objets ou notre arrive dans tel et tel lieux, accompagnes de la sensation trs nette que pour nous quelque chose de grave, d'essentiel, en dpend, jusqu' l'absence complte de paix avec nous-mmes que nous valent certains enchanements, certains concours de circonstances qui passent de loin notre entendement, et n'admettent notre retour une activit raisonne que si, dans la plupart des cas, nous en appelons l'instinct de conservation. On pourrait tablir quantit d'intermdiaires entre ces faits-glissades et ces faits-prcipices. De ces faits, dont je n'arrive tre pour moi-mme que le tmoin hagard, aux autres faits, dont je me flatte de discerner les tenants et, dans une certaine mesure, de prsumer les aboutissants, il y a peut-tre la mme distance que d'une de ces affirmations ou d'un de ces ensembles d'affirmations qui constitue la phrase ou le texte automatique19 l'affirmation ou l'ensemble d'affirmations que, pour le mme observateur, constitue la phrase ou le texte dont tous les termes ont t par lui mrement rflchis, et pess. Sa responsabilit ne luiJe prendrai pour point de dpart l'htel des Grands Hommes... (p. 23).

semble pour ainsi dire pas engage dans le premier cas, elle est engage dans le second. Il est, en revanche, infiniment plus surpris, plus fascin par ce qui passe l que par ce qui passe ici. Il en est aussi plus fier, ce qui ne laisse pas d'tre singulier, il s'en trouve plus libre. Ainsi en va-t-il de ces sensations lectives dont j'ai parl et dont la part d'incommunicabilit mme est une source de plaisirs ingalables. Qu'on n'attende pas de moi le compte global de ce qu'il m'a t donn d'prouver dans ce domaine. Je me bornerai ici me souvenir sans effort de ce qui, ne rpondant aucune dmarche de ma part, m'est quelquefois advenu, de ce qui me donne, m'arrivant par des voies insouponnables, la mesure de la grce et de la disgrce particulires dont je suis l'objet ; j'en parlerai sans ordre prtabli, et selon le caprice de l'heure qui laisse surnager ce qui surnage. Je prendrai pour point de dpart l'htel des Grands Hommes, place du Panthon, o j'habitais vers 1918, et pour tape le Manoir d'Ango Varengeville-sur-Mer, o je me trouve en aot 1927 toujours le mme dcidment, le Manoir d'Ango o l'on m'a offert de me tenir, quand je voudrais ne pas tre drang, dansManoir d'Ango, le colombier... (p. 23).

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une cahute masque artificiellement de broussailles, la lisire d'un bois, et d'o je pourrais, tout en m'occupant par ailleurs mon gr, chasser au grand duc. (tait-il possible qu'il en ft autrement, ds lors que je voulais crire Nadja ?) Peu importe que, de-ci de-l, une erreur ou une omission minime, voire quelque confusion ou un oubli sincre jettent une ombre sur ce que je raconte, sur ce qui, dans son ensemble, ne saurait tre sujet caution. J'aimerais enfin qu'on ne rament point de tels accidents de la pense leur injuste proportion de faits divers et que si je dis, par exemple, qu' Paris la statue d'Etienne Dolet, place Maubert, m'a toujours tout ensemble attir et caus un insupportable malaise, on n'en dduist pas immdiatement que je suis, en tout et pour tout, justiciable de la psychanalyse, mthode que j'estime et dont je pense qu'elle ne vise rien moins qu' expulser l'homme de lui-mme, et dont j'attends d'autres exploits que des exploits d'huissier. Je m'assure, d'ailleurs, qu'elle n'est pas en tat de s'attaquer de tels phnomnes, comme, en dpit de ses grands mrites, c'est dj lui faire trop d'honneur que d'admettre qu'elle puise le problme du rve ou qu'elle n'occasionne pas simplement de nouveaux manquements d'actes partir de son explication des actes manqus20. J'en arrive ma propre exprience, ce qui est pour moi sur(Photo Coll. George Sirot)

Si je dis qu' Paris la statue d'Etienne Dolet, place Maubert, m'a toujours tout ensemble attir et caus un insupportable malaise... (p. 24).

moi-mme un sujet peine intermittent de mditations et de rveries. Le jour de la premire reprsentation de Couleur du Temps21, d'Apollinaire, au Conservatoire Rene Maubel, comme l'entracte je m'entretenais au balcon avec Picasso, un jeune homme s'approche de moi, balbutie quelques mots, finit par me faire entendre qu'il m'avait pris pour un de ses amis, tenu pour mort la guerre. Naturellement, nous en restons l. Peu aprs, par l'intermdiaire de Jean Paulhan22, j'entre en correspondance avec Paul luard23 sans qu'alors nous ayons la moindre reprsentation physique l'un de l'autre. Au cours d'une permission, il vient me voir : c'est lui qui s'tait port vers moi Couleur du Temps. Les mots BOIS-CHARBONS qui s'talent la dernire page des Champs magntiques 24 m'ont valu, tout un dimanche o je me promenais avec Soupault, de pouvoir exercer un talent bizarre de prospection l'gard de toutes les boutiques qu'ils servent dsigner. Il me semble que je pouvais dire, dans quelque rue qu'on s'engaget, quelle hauteur sur la droite, sur la gauche, ces boutiques apparatraient. Et que cela se vrifiait toujours. J'tais averti, guid, non par l'image hallucinatoire des mots(Photo Man Ray)

Paul luard... (p. 27).

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(Photo J.-A. Boiffard) Les mots BOIS-CHARBONS... (p. 27).

(Photo Man Ray)

Quelques jours plus tard, Benjamin Pret tait l... (p. 32),

en question, mais bien par celle d'un de ces rondeaux de bois qui se prsentent en coupe, peints sommairement par petits tas sur la faade, de part et d'autre de l'entre, et de couleur uniforme avec un secteur plus sombre. Rentr chez moi, cette image continua me poursuivre. Un air de chevaux de bois, qui venait du carrefour Mdicis, me fit l'effet d'tre encore cette bche. Et, de ma fentre, aussi le crne de Jean-Jacques Rousseau, dont la statue m'apparaissait de dos et deux ou trois tages au-dessous de moi. Je reculai prcipitamment, pris de peur. Toujours place du Panthon, un soir, tard. On frappe. Entre une femme dont l'ge approximatif et les traits aujourd'hui m'chappent. En deuil, je crois. Elle est en qute d'un numro de la revue Littrature25, que quelqu'un lui a fait promettre de rapporter Nantes, le lendemain. Ce numro n'a pas encore paru mais j'ai peine l'en convaincre. Il apparat bientt que l'objet de sa visite est de me recommander la personne qui l'envoie et qui doit bientt venir Paris, s'y fixer. (J'ai retenu l'expression : qui voudrait se lancer dans la littrature que depuis lors, sachant qui elle s'appliquait, j'ai trouve si curieuse, si mouvante.) Mais qui me donnait-on charge ainsi, plus que chimriquement, d'accueillir, de(Photo Man Ray)

Je revois maintenant Robert Desnos... (p. 32).

conseiller ? Quelques jours plus tard, Benjamin Pret26 tait l. Nantes : peut-tre avec Paris la seule ville de France o j'ai l'impression que peut m'arriver quelque chose qui en vaut la peine, o certains regards brlent pour eux-mmes de trop de feux (je l'ai constat encore l'anne dernire, le temps de traverser Nantes en automobile et de voir cette femme, une ouvrire, je crois, qu'accompagnait un homme, et qui a lev les yeux : j'aurais d m'arrter), o pour moi la cadence de la vie n'est pas la mme qu'ailleurs, o un esprit d'aventure au-del de toutes les aventures habite encore certains tres, Nantes, d'o peuvent encore me venir des amis, Nantes o j'ai aim un parc : le parc de Proc. Je revois maintenant Robert Desnos27 l'poque que ceux d'entre nous qui l'ont connue appellent l'poque des sommeils. Il dort , mais il crit, il parle. C'est le soir, chez moi, dans l'atelier, au-dessus du cabaret du Ciel. Dehors, on crie : On entre, on entre, au Chat Noir ! Et Desnos continue voir ce que je ne vois pas, ce que je ne vois qu'au fur et mesure qu'il me le montre. Pour cela souvent il emprunte la personnalit de l'homme vivant le plus rare, le plus infixable, le plus dcevant,32

(Photo J.-A. Boiffard)

Non : pas mme la trs belle et trs inutile Porte Saint-Denis... (p. 36).

l'auteur du Cimetire des Uniformes et Livres,

Marcel Duchamp28 qu'il n'a jamais vu dans la ralit. Ce qui passait de Duchamp pour le plus inimitable travers quelques mystrieux jeux de mots (Rrose Slavy)29 se retrouve chez Desnos dans toute sa puret et prend soudain une extraordinaire ampleur. Qui n'a pas vu son crayon poser sur le papier, sans la moindre hsitation et avec une rapidit prodigieuse, ces tonnantes quations potiques, et n'a pu s'assurer comme moi qu'elles ne pouvaient avoir t prpares de plus longue main, mme s'il est capable d'apprcier leur perfection technique et de juger du merveilleux coup d'aile, ne peut se faire une ide de tout ce que cela engageait alors, de la valeur absolue d'oracle que cela prenait. Il faudrait que l'un de ceux qui ont assist ces sances innombrables prt la peine de les dcrire avec prcision, de les situer dans leur vritable atmosphre. Mais l'heure n'est pas venue o l'on pourra les voquer sans passion. De tant de rendez-vous que, les yeux ferms, Desnos m'a donns pour plus tard avec lui, avec quelqu'un d'autre ou avec moi-mme, il n'en est pas un que je me sente encore le courage de manquer, pas un seul, au lieu et l'heure les plus invraisemblables, o je ne sois sr de trouver qui il m'a dit.

On peut, en attendant, tre sr de me rencontrer dans Paris, de ne pas passer plus de troisCe film, de beaucoup celui qui m'a le plus frapp... (p. 36).

jours sans me voir aller et venir, vers la fin de l'aprs-midi, boulevard Bonne-Nouvelle entre l'imprimerie du Matin et le boulevard de Strasbourg. Je ne sais pourquoi c'est l, en effet, que mes pas me portent, que je me rends presque toujours sans but dtermin, sans rien de dcidant que cette donne obscure, savoir que c'est l que se passera cela ( ?). Je ne vois gure, sur ce rapide parcours, ce qui pourrait, mme mon insu, constituer pour moi un ple d'attraction, ni dans l'espace ni dans le temps. Non : pas mme la trs belle et trs inutile Porte Saint-Denis. Pas mme le souvenir du huitime et dernier pisode d'un film que j'ai vu passer l, tout prs, durant lequel un Chinois, qui avait trouv je ne sais quel moyen de se multiplier, envahissait New York lui seul, quelques millions d'exemplaires de lui seul. Il entrait, suivi de lui-mme, et de luimme, et de lui-mme, et de lui-mme, dans le bureau du prsident Wilson, qui tait son binocle. Ce film, de beaucoup celui qui m'a le plus frapp, s'appelait : L'treinte de la Pieuvre. Avec ce systme qui consiste, avant d'entrer dans un cinma, ne jamais consulter le programme ce qui, du reste, ne m'avancerait gure, tant donn que je n'ai pu retenir les noms de plus de cinq ou six interprtes je cours videmment le risque de plus mal tomber qu'un autre, bien qu'ici je doive confesser36

propos du Thtre Moderne... (p. 39).

mon faible pour les films franais les plus compltement idiots. Je comprends, du reste, assez mal, je suis trop vaguement. Parfois cela finit par me gner, alors j'interroge mes voisins. N'empche que certaines salles de cinma du dixime arrondissement me paraissent tre des endroits particulirement indiqus pour que je m'y tienne, comme au temps o, avec Jacques Vach, l'orchestre de l'ancienne salle des Folies-Dramatiques , nous nous installions pour dner, ouvrions des botes, taillions du pain, dbouchions des bouteilles et parlions haut comme table, la grande stupfaction des spectateurs qui n'osaient rien dire. Le Thtre Moderne , situ au fond du passage de l'Opra30 aujourd'hui dtruit, outre que les pices qu'on y reprsentait avaient encore moins d'importance, rpondait on ne peut mieux mon idal, dans ce sens. Le jeu drisoire des acteurs, ne tenant qu'un compte trs relatif de leur rle, ne se souciant qu' peine les uns des autres et tout occups se crer des relations dans le public compos d'une quinzaine de personnes tout au plus, ne m'y fit jamais que l'effet d'une toile de fond. Mais que retrouverai-je pour cette image la plus fugace et la plus alerte de moi-mme, pour cette image dont je m'entretiens, qui vaille l'accueil de cette salle aux grandes glaces uses,39

propos du Thtre Moderne... (p. 39).

dcores vers le bas de cygnes gris glissant dans des roseaux jaunes, aux loges grillages, prives tout fait d'air, de lumire, si peu rassurantes, de cette salle o durant le spectacle des rats furetaient, vous frlant le pied, o l'on avait le choix, en arrivant, entre un fauteuil dfonc et un fauteuil renversable ! Et du premier au second acte, car il tait par trop complaisant d'attendre le troisime, que reverrai-je jamais de ces yeux qui l'ont vu le bar du premier tage, si sombre lui aussi, avec ses impntrables tonnelles, un salon au fond d'un lac31 , oui vraiment ? y tre revenu souvent, j'ai gagn, au prix de tant d'horreurs dont les pires imagines, de me souvenir d'un couplet parfaitement pur. C'est une femme, par extraordinaire jolie, qui chantait :La maison de mon cur est prte Et ne s'ouvre qu' l'avenir. Puisqu'il n'est rien que je regrette, Mon bel poux, tu peux venir *32.

J'ai toujours incroyablement souhait de rencontrer la nuit, dans un bois, une femme belle et nue, ou plutt, un tel souhait une fois exprim ne signifiant plus rien, je regrette incroyablement de ne pas l'avoir rencontre. Supposer une telle rencontre n'est pas si dli* Var. : Amour nouveau, tu peux venir. (N. d. A.) 40

rant, somme toute : il se pourrait. Il me semble que tout se ft arrt net, ah ! je n'en serais pas crire ce que j'cris. J'adore cette situation qui est, entre toutes, celle o il est probable que j'eusse le plus manqu de prsence d'esprit. Je n'aurais mme pas eu, je crois, celle de fuir. (Ceux qui rient de cette dernire phrase sont des porcs.) la fin d'un aprs-midi, l'anne dernire, aux galeries de ct de l' lectricPalace33 , une femme nue, qui ne devait avoir eu se dfaire que d'un manteau, allait bien d'un rang l'autre, trs blanche. C'tait dj bouleversant. Loin, malheureusement, d'tre assez extraordinaire, ce coin de l' Electric tant un lieu de dbauche sans intrt. Mais, pour moi, descendre vraiment dans les bas-fonds de l'esprit, l o il n'est plus question que la nuit tombe et se relve (c'est donc le jour ?) c'est revenir rue Fontaine, au Thtre des Deux-Masques34 qui depuis lors a fait place un cabaret. Bravant mon peu de got pour les planches, j'y suis all jadis, sur la foi que la pice qu'on y jouait ne pouvait tre mauvaise, tant la critique se montrait acharne contre elle, allant jusqu' en rclamer l'interdiction. Entre les pires du genre Grand-Guignol35 qui constituaient tout le rpertoire de cette salle, elle avait paru gravement dplace : on conviendra que ce n'tait pas l une mdiocre recommandation. Je ne tarderai pas davantage dire l'admiration sans borne que41

j'ai prouve pour Les Dtraques36, qui reste et restera longtemps la seule uvre dramatique (j'entends : faite uniquement pour la scne) dont je veuille me souvenir. La pice, j'y insiste, ce n'est pas un de ses cts les moins tranges, perd presque tout n'tre pas vue, tout au moins chaque intervention de personnage ne pas tre mime. Ces rserves faites, il ne me semble pas autrement vain d'en exposer le sujet. L'action a pour cadre une institution de jeunes filles : le rideau se lve sur le cabinet de la directrice. Cette personne, blonde, d'une quarantaine d'annes, d'allure imposante, est seule et manifeste une grande nervosit. On est la veille des vacances et elle attend avec anxit l'arrive de quelqu'un : Et Solange qui devrait tre l... Elle marche fbrilement travers la pice, touchanties meubles, les papiers. Elle va de temps autre la fentre qui donne sur le jardin o la rcration vient de commencer. On a entendu la cloche, puis de-ci de-l des cris joyeux de fillettes qui se perdent aussitt dans le lointain brouhaha. Un jardinier hbt, qui hoche la tte et s'exprime d'une manire intolrable, avec d'immenses retards de comprhension et des vices de prononciation, le jardinier du pensionnat, se tient maintenant prs de la porte, nonnant des paroles vagues et ne semblant pas dispos s'en aller. Il revient de la gare et n'a pas trouv Mlle Solange la descente42

du train : Ma-moisell-So-lange... Il trane les syllabes comme des savates. On s'impatiente aussi. Cependant une dame ge, qui vient de faire passer sa carte, est introduite. Elle a reu de sa petite-fille une lettre assez confuse, mais la suppliant de venir au plus vite la chercher. Elle se laisse facilement rassurer : cette poque de l'anne les enfants sont toujours un peu nerveuses. Il n'y a, d'ailleurs, qu' appeler la petite pour lui demander si elle a se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose. La voici. Elle embrasse sa grand-mre. Bientt on voit que ses yeux ne pourront plus se dtourner des yeux de celle qui l'interroge. Elle se borne quelques gestes de dngation. Pourquoi n'attendrait-elle pas la distribution des prix qui doit avoir lieu dans quelques jours ? On sent qu'elle n'ose parler. Elle restera. L'enfant se retire, soumise. Elle va vers la porte. Sur le seuil, un grand combat parat se livrer en elle. Elle sort en courant. La grand-mre, remerciant, prend cong. De nouveau, la directrice seule. L'attente absurde, terrible, o l'on ne sait quel objet changer de place, quel geste rpter, qu'entreprendre pour faire arriver ce qu'on attend... Enfin le bruit d'une voiture... Le visage qu'on observait s'claire. Devant l'ternit. Une femme adorable entre sans frapper. C'est elle. Elle repousse lgrement les bras qui la serrent. Brune, chtain, je ne sais. Jeune. Des yeux splendides, o il y a de la langueur, du dsespoir, de la finesse, de la43

(Photo Henri Manuel) L'enfant de tout l'heure entre sans dire mot... (p. 46).

cruaut. Mince, trs sobrement vtue, une robe de couleur fonce, des bas de soie noire. Et ce rien de dclass que nous aimons tant. On ne dit pas ce qu'elle vient faire, elle s'excuse d'avoir t retenue. Sa grande froideur apparente contraste autant qu'il est possible avec la rception qu'on lui fait. Elle parle, avec une indiffrence qui a l'air affecte, de ce qu'a t sa vie, peu de chose, depuis l'anne prcdente o, pareille poque, elle est dj venue. Sans prcisions de l'cole o elle enseigne. Mais (ici la conversation va prendre un tour infiniment plus intime) il est maintenant question des bonnes relations que Solange a pu entretenir avec certaines lves plus charmantes que les autres, plus jolies, mieux doues. Elle devient rveuse. Ses paroles sont coutes tout prs de ses lvres. Tout coup, elle s'interrompt, on la voit peine ouvrir son sac et, dcouvrant une cuisse merveilleuse, l, un peu plus haut que la jarretire sombre... Mais, tu ne te piquais pas ! Non, oh ! maintenant, que veux-tu. Cette rponse faite sur un ton de lassitude si poignant. Comme ranime, Solange, son tour, s'informe : Et toi... chez toi ? Dis. Ici aussi il y a eu de nouvelles lves trs gentilles. Une surtout. Si douce. Chrie, tiens. Les deux femmes se penchent longuement la fentre. Silence. UN BALLON TOMBE DANS LA PICE. Silence. C'est elle ! Elle va monter. Tu crois ? Toutes deux debout, appuyes45

au mur. Solange ferme les yeux, se dtend, soupire, s'immobilise. On frappe. L'enfant de tout l'heure entre sans dire mot, se dirige lentement vers le ballon, les yeux dans les yeux de la directrice ; elle marche sur la pointe des pieds. Rideau. l'acte suivant, c'est la nuit dans une antichambre. Quelques heures se sont coules. Un mdecin, avec sa trousse. On a constat la disparition d'une enfant. Pourvu qu'il ne lui soit pas arriv malheur ! Tout le monde s'affaire, la maison et le jardin ont t fouills de fond en comble. La directrice, plus calme que prcdemment. Une enfant trs douce, un peu triste peut-tre. Mon Dieu, et sa grand-mre qui tait l il y a quelques heures ! Je viens de l'envoyer chercher. Le mdecin mfiant : deux annes conscutives, un accident au moment du dpart des enfants. L'anne dernire la dcouverte du cadavre dans le puits. Cette anne... Le jardinier vaticinant et blant. Il est all regarder dans le puits. C'est drle ; pour tre drle, c'est drle. Le mdecin interroge vainement le jardinier : C'est drle. Il a battu tout le jardin avec une lanterne. Il est impossible aussi que la fillette soit sortie. Les portes bien fermes. Les murs. Et rien dans toute la maison. La brute continue ergoter misrablement avec elle-mme, ressasser d'une manire de moins en moins intelligible les mmes choses. Le mdecin n'coute pour ainsi dire plus. C'est drle. 46

L'anne d'avant. Moi j'ai rien vu. Faudra que je remette demain une bougie... O qu'elle peut tre cette petite ? M'sieur l'docteur. Bien, m'sieur 1' docteur. C'est quand mme drle... Et justement, v'l-t-il pas que ma-moisell-Solange arrive hier tantt et que... Quoi, tu dis, cette mademoiselle Solange, ici ? Tu es sr ? (Ah ! mais c'est plus que je ne pensais comme l'anne dernire.) Laisse-moi. L'embuscade du mdecin derrire un pilier. Il ne fait pas encore jour. Passage de Solange qui traverse la scne. Elle ne semble pas participer l'moi gnral, elle va droit devant elle comme un automate. Un peu plus tard. Toutes les recherches sont restes vaines. C'est de nouveau le cabinet de la directrice. La grand-mre de l'enfant vient de se trouver mal au parloir. Vite il faut aller lui donner des soins. Dcidment, ces deux femmes paraissent avoir la conscience tranquille. On regarde le mdecin. Le commissaire. Les domestiques. Solange. La directrice... Celle-ci, la recherche d'un cordial, se dirige vers l'armoire pansements, l'ouvre... Le corps ensanglant de l'enfant apparat la tte en bas et s'croule sur le plancher. Le cri, l'inoubliable cri. ( la reprsentation, on avait cru bon d'avertir le public que l'artiste qui interprtait le rle de l'enfant avait dix-sept ans rvolus. L'essentiel est qu'elle en paraissait onze.) Je ne sais si le cri dont je parle mettait exactement fin la pice, mais j'espre que ses47

auteurs (elle tait due la collaboration de l'acteur comique Palau et, je crois, d'un chirurgien nomm Thiry, mais aussi sans doute de quelque dmon) * n'avaient pas voulu que Solange ft prouve davantage et que ce personnage, trop tentant pour tre vrai, et subir une apparence de chtiment que, du reste, il nie de toute sa splendeur. J'ajouterai seulement* La vritable identit de ces auteurs n'a t tablie que trente ans plus tard. C'est seulement en 1956 que la revue Le Surralisme, mme a t en mesure de publier le texte intgral des Dtraques avec une postface de P.-L. Palau clairant la gense de la pice : L'ide initiale m'[en] a t inspire par des incidents assez quivoques qui avaient eu pour cadre une institution de jeunes filles de la banlieue parisienne. Mais tant donn le thtre auquel je la destinais les Deux Masques dont le genre s'apparentait au Grand-Guignol, il me fallait en corser le ct dramatique tout en restant dans l'absolue vrit scientifique : le ct scabreux que j'avais traiter m'y obligeait. Il s'agissait d'un cas de folie circulaire et priodique, mais pour le mener bien j'avais besoin de lumires que je ne possdais pas. C'est alors qu'un ami, le professeur Paul Thiry, chirurgien des hpitaux, me mit en relation avec l'minent Joseph Babinsky, qui voulut bien clairer ma lanterne, ce qui me permit de traiter sans erreur la partie pour ainsi dire scientifique du drame. Grande fut ma surprise quand j'appris que le docteur Babinsky avait eu part l'laboration des Dtraques. Je garde grand souvenir de l'illustre neurologue pour l'avoir, en qualit d' interne provisoire , assez longuement assist dans son service de la Piti. Je m'honore toujours de la sympathie qu'il m'a montre l'et-elle gar jusqu' me prdire un grand avenir mdical ! et, ma manire, je crois avoir tir parti de son enseignement, auquel rend hommage la fin du premierManifeste au surralisme34 (N.d.A., 1962.)

que le rle tait tenu par la plus admirable et sans doute la seule actrice de ce temps, que j'ai vue jouer aux Deux Masques dans plusieurs autres pices o elle n'tait pas moins belle, mais de qui, peut-tre ma grande honte *, je n'ai plus entendu parler : Blanche Derval38. (En finissant hier soir de conter ce qui prcde, je m'abandonnais encore aux conjectures qui pour moi ont t de mise chaque fois que j'ai revu cette pice, soit deux ou trois reprises, ou que je me la suis moi-mme reprsente. Le manque d'indices suffisants sur ce qui se passe aprs la chute du ballon, sur ce dont Solange et sa partenaire peuvent exactement tre la proie pour devenir ces superbes btes de proie, demeure par excellence ce qui me confond. En m'veillant ce matin j'avais plus de peine que de coutume me dbarrasser d'un rve assez infme que je n'prouve pas le besoin de transcrire ici, parce qu'il procde pour une grande part de conversations que j'ai eues hier, tout fait extrieurement ce sujet. Ce rve m'a paru intressant dans la mesure o il tait* Qu'ai-je voulu dire ? Que j'aurais d l'approcher, tout prix tenter de dvoiler la femme relle qu'elle tait. Pour cela, il m'et fallu surmonter certaine prvention contre les comdiennes, qu'entretenait le souvenir de Vigny, de Nerval. Je m'accuse l d'avoir failli l' attraction passionnelle . (N. d. A, 1962.)

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(Photo Henri Manuel) Blanche Derval... (p. 49).

symptomatique de la rpercussion que de tels souvenirs, pour peu qu'on s'y adonne avec violence, peuvent avoir sur le cours de la pense. Il est remarquable, d'abord, d'observer que le rve dont il s'agit n'accusait que le ct pnible, rpugnant, voire atroce, des considrations auxquelles je m'tais livr, qu'il drobait avec soin tout ce qui de semblables considrations fait pour moi le prix fabuleux, comme d'un extrait d'ambre ou de rose par-del tous les sicles. D'autre part, il faut bien avouer que si je m'veille, voyant avec une extrme lucidit ce qui en dernier lieu vient de se passer : un insecte couleur mousse, d'une cinquantaine de centimtres, qui s'est substitu un vieillard, vient de se diriger vers une sorte d'appareil automatique ; il a gliss un sou dans la fente, au lieu de deux, ce qui m'a paru constituer une fraude particulirement rprhensible, au point que, comme par mgarde, je l'ai frapp d'un coup de canne et l'ai senti me tomber sur la tte j'ai eu le temps d'apercevoir les boules de ses yeux briller sur le bord de mon chapeau, puis j'ai touff et c'est grand-peine qu'on m'a retir de la gorge deux de ses grandes pattes velues tandis que j'prouvais un dgot inexprimable il est clair que, superficiellement, ceci est surtout en relation avec le fait qu'au plafond de la loggia o je me suis tenu ces derniers jours se trouve un nid, autour duquel tourne un oiseau que ma prsence effarouche un peu,51

Comme je m'tais rendu au march aux puces de Saint-Ouen... (p. 55).

Pervers enfin comme cette sorte de demi-cylindre blanc irrgulier... (p. 55).

chaque fois que des champs il rapporte en criant quelque chose comme une grosse sauterelle verte, mais il est indiscutable qu' la transposition, qu' l'intense fixation, qu'au passage autrement inexplicable d'une image de ce genre du plan de la remarque sans intrt au plan motif concourent au premier chef l'vocation de certains pisodes des Dtraques et le retour ces conjectures dont je parlais. La production des images de rve dpendant toujours au moins de ce double jeu de glaces, il y a l l'indication du rle trs spcial, sans doute minemment rvlateur, au plus haut degr surdterminant au sens freudien39, que sont appeles jouer certaines impressions trs fortes, nullement contaminables de moralit, vraiment ressenties par-del le bien et le mal40 dans le rve et, par suite, dans ce qu'on lui oppose trs sommairement sous le nom de ralit.) Le pouvoir d'incantation * que Rimbaud* Rien de moins, le mot incantation doit tre pris au pied de la lettre. Pour moi le monde extrieur composait tout instant avec son monde qui, mieux mme, sur lui faisait grille : sur mon parcours quotidien la lisire d'une ville qui tait Nantes, s'instauraient avec le sien, ailleurs, de fulgurantes correspondances. Un angle de villas, leur avance de jardins je les reconnaissais comme par son il, des cratures apparemment bien vivantes une seconde plus tt glissaient tout coup dans son sillage, etc. (N. d. A, 1962.) 54

exera sur moi vers 1915 et qui, depuis lors, s'est quintessenci en de rares pomes tels que Dvotion'3'1 est sans doute cette poque, ce qui m'a valu, un jour o je me promenais seul sous une pluie battante, de rencontrer une jeune fille la premire m'adresser la parole, qui, sans prambule, comme nous faisions quelques pas, s'offrit me rciter un des pomes qu'elle prfrait : Le Dormeur du Val. C'tait si inattendu, si peu de saison. Tout rcemment encore, comme un dimanche, avec un ami, je m'tais rendu au march aux puces de Saint-Ouen (j'y suis souvent, en qute de ces objets qu'on ne trouve nulle part ailleurs, dmods, fragments, inutilisables, presque incomprhensibles, pervers enfin au sens o je l'entends et o je l'aime, comme par exemple cette sorte de demicylindre blanc irrgulier, verni, prsentant des reliefs et des dpressions sans signification pour moi, stri d'horizontales et de verticales rouges et vertes, prcieusement contenu dans un crin, sous une devise en langue italienne, que j'ai ramen chez moi et dont bien l'examiner j'ai fini par admettre qu'il ne correspond qu' la statistique, tablie dans les trois dimensions, de la population d'une ville de telle telle anne, ce qui pour cela ne me le rend pas plus lisible), notre attention s'est porte simultanment sur un exemplaire trs frais des uvres compltes de Rimbaud, perdu dans un trs mince talage de chiffons, de photographies55

jaunies du sicle dernier, de livres sans valeur et de cuillers en fer. Bien m'en prend de le feuilleter, le temps d'y dcouvrir deux feuillets intercals : l'un copie la machine d'un pome de forme libre, l'autre notation au crayon de rflexions sur Nietzsche. Mais celle qui veille assez distraitement tout prs ne me laisse pas le temps d'en apprendre davantage. L'ouvrage n'est pas vendre, les documents qu'il abrite lui appartiennent. C'est encore une jeune fille, trs rieuse. Elle continue parler avec beaucoup d'animation quelqu'un qui parat tre un ouvrier qu'elle connat, et qui l'coute, semblet-il, avec ravissement. notre tour, nous engageons la conversation avec elle. Trs cultive, elle ne fait aucune difficult nous entretenir de ses gots littraires qui la portent vers Shelley, Nietzsche et Rimbaud. Spontanment, elle nous parle mme des surralistes, et du Paysan de Paris42 de Louis Aragon qu'elle n'a pu lire jusqu'au bout, les variations sur le mot Pessimisme43 l'ayant arrte. Dans tous ses propos passe une grande foi rvolutionnaire. Trs volontiers, elle me confie le pome d'elle que j'avais entrevu et y joint quelques autres de non moindre intrt. Elle s'appelle Fanny Beznos *.* repasser de-ci de-l sous mes yeux certaines de ces notations me doivent tout le premier : que pouvais-je bien en attendre au juste ? C'est que le surralisme se cherchait encore, tait assez loin de se cerner lui-mme en tant

Je me souviens aussi de la suggestion en manire de jeu faite un jour une dame, devant moi, d'offrir la Centrale Surraliste , un des tonnants gants bleu ciel qu'elle portait pour nous faire visite cette Centrale , de ma panique quand je la vis sur le point d'y consentir, des supplications que je lui adressai pour qu'elle n'en ft rien. Je ne sais ce qu'alors il put y avoir pour moi de redoutablement, de merveilleusement dcisif dans la pense de ce gant quittant pour toujours cette main. Encore cela ne prit-il ses plus grandes, ses vritables proportions, je veux dire celles que cela a gardes, qu' partir du moment o cette dame projeta de revenir poser sur la table, l'endroit o j'avais tant espr qu'elle ne laisserait pas le gant bleu, un gant de bronze qu'elle possdait et que depuis j'ai vu chez elle, gant de femme aussi, au poignet pli, aux doigts sans paisseur, gant que je n'ai jamais pu m'empcher de soulever, surpris toujours de son poids et ne tenant rienque conception du monde. Sans pouvoir prjuger du temps qu'il avait devant lui, il avanait ttons et sans doute savourait avec trop de complaisance les prmices de son rayonnement. Sans fuseau d'ombre, pas de fuseau de lumire. (N. d. A., 1962.) 57

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tant, semble-t-il, qu' mesurer la force exacte avec laquelle il appuie sur ce quoi l'autre n'et pas appuy. Il n'y a que quelques jours, Louis Aragon me faisait observer que l'enseigne d'un htel de Pourville, qui porte en caractres rouges les mots : MAISON ROUGE, tait compose en tels caractres et dispose de telle faon que, sous une certaine obliquit, de la route, MAISON s'effaait et ROUGE se lisait POLICE *. Cette illusion d'optique n'aurait aucune importance si le mme jour, une ou deux heures plus tard, la dame que nous appellerons la dame au gant ne m'avait men devant un tableau changeant comme je n'en avais jamais vu, et qui entrait dans l'ameublement de la maison qu'elle venait de louer. C'est une gravure ancienne qui, vue de face, reprsente un tigre, mais qui, cloisonne perpendiculairement sa surface de petites bandes verticales fragmentant elles* Sous une certaine obliquit : le rapprochement tout fortuit des deux mots mis en cause devra attendre quelques annes pour imposer, lors de certains procs44 , l'vidence de leur collusion, au plus haut point dramatique. La bte qui va se montrer de face aux lignes suivantes est, en effet, celle que la convention publique donne pour altre de sang . Que ce soit prcisment cet index qui se pointe sur l'enseigne de Pourville ne va pas, distance, sans une assez cruelle ironie. (N. d. A., 1962.)

Gant de femme aussi... (p. 57).

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mmes un autre sujet, reprsente, pour peu qu'on s'loigne de quelques pas vers la gauche, un vase, de quelques pas vers la droite, un ange45. Je signale, pour finir, ces deux faits parce que pour moi, dans ces conditions, leur rapprochement tait invitable et parce qu'il me parat tout particulirement impossible d'tablir de l'un l'autre une corrlation rationnelle. J'espre, en tout cas, que la prsentation d'une srie d'observations de cet ordre et de celle qui va suivre sera de nature prcipiter quelques hommes dans la rue, aprs leur avoir fait prendre conscience, sinon du nant, du moins de la grave insuffisance de tout calcul soi-disant rigoureux sur eux-mmes, de toute action qui exige une application suivie, et qui a pu tre prmdite. Autant en emporte le vent du moindre fait qui se produit, s'il est vraiment imprvu. Et qu'on ne me parle pas, aprs cela, du travail, je veux dire de la valeur morale du travail. Je suis contraint d'accepter l'ide du travail comme ncessit matrielle, cet gard je suis on ne peut plus favorable sa meilleure, sa plus juste rpartition. Que les sinistres obligations de la vie me l'imposent, soit, qu'on me demande d'y croire, de rvrer le mien ou celui des autres, jamais. Je prfre, encore une fois,60

marcher dans la nuit me croire celui qui marche dans le jour. Rien ne sert d'tre vivant, le temps qu'on travaille. L'vnement dont chacun est en droit d'attendre la rvlation du sens de sa propre vie, cet vnement que peut-tre je n'ai pas encore trouv mais sur la voie duquel je me cherche, n'est pas au prix du travail Mais j'anticipe, car c'est peut-tre l, par-dessus tout, ce qu' son temps m'a fait comprendre et ce qui justifie, sans plus tarder ici, l'entre en scne de Nadja. Enfin voici que la tour du Manoir d'Ango saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour nagure empierre de dbris de tuiles et maintenant couverte de vrai sans

Le 4 octobre dernier *, la fin d'un de ces aprs-midi tout fait dsuvrs et trs mornes, comme j'ai le secret d'en passer, je me trouvais rue Lafayette : aprs m'tre arrt quelques minutes devant la vitrine de la librairie de L'Humanit et avoir fait l'acquisition du dernier ouvrage de Trotsky46, sans but je poursuivais ma route dans la direction de l'Opra. Les bureaux, les ateliers commenaient se vider, du haut en bas des maisons des portes se fermaient, des gens sur le trottoir se serraient la main, il commenait tout de mme y avoir plus de monde. J'observais sans le vouloir des visages, des accoutrements, des allures. Allons, ce n'taient pas encore ceux-l qu'on trouverait prts faire la Rvolution. Je venais de traverser ce carrefour dont j'oublie ou ignore le nom, l, devant une glise. Tout coup, alors qu'elle est peut-tre encore dix pas de moi, venant en* On est en 1926. (N. d. A., 1962.)(Photo J.-A. Boiffard)

La librairie de L'Humanit... (p. 63).

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sens inverse, je vois une jeune femme, trs pauvrement vtue, qui, elle aussi, me voit ou m'a vu. Elle va la tte haute, contrairement tous les autres passants. Si frle qu'elle se pose peine en marchant. Un sourire imperceptible erre peut-tre sur son visage. Curieusement farde, comme quelqu'un qui, ayant commenc par les yeux, n'a pas eu le temps de finir, mais le bord des yeux si noir pour une blonde. Le bord, nullement la paupire (un tel clat s'obtient et s'obtient seulement si l'on ne passe avec soin le crayon que sous la paupire. Il est intressant de noter, ce propos, que Blanche Derval, dans le rle de Solange, mme vue de trs prs, ne paraissait en rien maquille. Est-ce dire que ce qui est trs faiblement permis dans la rue mais est recommand au thtre ne vaut mes yeux qu'autant qu'il est pass outre ce qui est dfendu dans un cas, ordonn dans l'autre ? Peut-tre). Je n'avais jamais vu de tels yeux. Sans hsitation j'adresse la parole l'inconnue, tout en m'attendant, j'en conviens du reste, au pire. Elle sourit, mais trs mystrieusement, et, dirai-je, comme en connaissance de cause, bien qu'alors je n'en puisse rien croire. Elle se rend, prtend-elle, chez un coiffeur du boulevard Magenta47 (je dis : prtend-elle, parce que sur l'instant j'en doute et qu'elle devait reconnatre par la suite qu'elle allait sans but aucun). Elle m'entretient bien avec une certaine insistance de difficults d'argent qu'elle64

prouve, mais ceci, semble-t-il, plutt en manire d'excuse et pour expliquer l'assez grand dnuement de sa mise. Nous nous arrtons la terrasse d'un caf proche de la gare du Nord. Je la regarde mieux. Que peut-il bien passer de si extraordinaire dans ces yeux ? Que s'y mire-t-il la fois obscurment de dtresse et lumineusement d'orgueil ? C'est aussi l'nigme que pose le dbut de confession48 que, sans m'en demander davantage, avec une confiance qui pourrait (ou bien qui ne pourrait ?) tre mal place elle me fait. Lille, ville dont elle est originaire et qu'elle n'a quitte qu'il y a deux ou trois ans, elle a connu un tudiant qu'elle a peut-tre aim, et qui l'aimait. Un beau jour, elle s'est rsolue le quitter alors qu'il s'y attendait le moins, et cela de peur de le gner . C'est alors qu'elle est venue Paris, d'o elle lui a crit des intervalles de plus en plus longs sans jamais lui donner son adresse. prs d'un an de l, cependant, elle l'a rencontr par hasard : tous deux ont t trs surpris. Lui prenant les mains, il n'a pu s'empcher de dire combien il la trouvait change et, posant son regard sur ces mains, s'est tonn de les voir si soignes (elles ne le sont gure maintenant). Machinalement alors, son tour, elle a regard l'une des mains qui tenaient les siennes et n'a pu rprimer un cri en s'apercevant que les deux derniers doigts en taient insparablement joints. Mais tu t'es bless ! Il fallut absolu65

ment que le jeune homme lui montrt son autre main, qui prsentait la mme malformation. L-dessus, trs mue, elle m'interroge longuement : Est-ce possible ? Avoir vcu si longtemps avec un tre, avoir eu toutes les occasions possibles de l'observer, s'tre attache dcouvrir ses moindres particularits physiques ou autres, pour enfin si mal le connatre, pour ne pas mme s'tre aperue de cela ! Vous croyez... vous croyez que l'amour peut faire de ces choses ? Et lui qui a t si fch, que voulezvous, je n'ai pu ensuite que me taire, ces mains... Il a dit alors quelque chose que je ne comprends pas, o il y a un mot que je ne comprends pas, il a dit : "Gribouille49 ! Je vais retourner en Alsace-Lorraine. Il n'y a que l que les femmes sachent aimer." Pourquoi : Gribouille ? Vous ne savez pas ? Comme on pense je ragis assez vivement : N'importe. Mais je trouve odieuses ces gnralits sur l'Alsace-Lorraine, coup sr cet individu tait un bel idiot, etc. Alors il est parti, vous ne l'avez plus revu ? Tant mieux. Elle me dit son nom, celui qu'elle s'est choisi : Nadja, parce qu'en russe c'est le commencement du mot esprance, et parce que ce n'en est que le commencement. Elle vient seulement de songer me demander qui je suis (au sens trs restreint de ces mots). Je le lui dis. Puis elle revient encore son pass, me parle de son pre, de sa mre. Elle s'attendrit surtout au souvenir du premier :66

Un homme si faible ! Si vous saviez comme il a toujours t faible. Quand il tait jeune, voyez-vous, presque rien ne lui tait refus. Ses parents, trs bien. Il n'y avait pas encore d'automobiles mais tout de mme une belle voiture, le cocher... Avec lui tout a vite fondu, par exemple. Je l'aime tant. Chaque fois que je pense lui, que je me dis quel point il est faible... Oh ! mre, ce n'est pas la mme chose. C'est une bonne femme, voil, comme on dit vulgairement, une bonne femme. Pas du tout la femme qu'il aurait fallu mon pre. Chez nous, bien sr tout tait trs propre, mais lui, comprenez-vous, il n'tait pas fait pour la voir, quand il rentrait, en tablier. C'est vrai qu'il trouvait une table servie, ou qu'il tait bien temps de servir, il ne trouvait pas ce qu'on appelle (avec une expression ironique de convoitise et un geste amusant) une table dresse. Mre, je l'aime bien, pour rien au monde je ne voudrais lui faire de la peine. Ainsi, quand je suis venue Paris, elle savait que j'avais un mot de recommandation pour les surs de Vaugirard. Naturellement, je ne m'en suis jamais servie. Mais, chaque fois que je lui cris, je termine ma lettre par ces mots : "J'espre te voir bientt", et j'ajoute : "si Dieu le veut, comme dit sur..." ici un nom quelconque. Et elle, alors, qui doit tre contente ! Dans les lettres que je reois d'elle, ce qui me touche le plus, ce pourquoi je donnerais tout le reste, c'est le post-scriptum. Elle prouve67

en effet toujours le besoin d'ajouter : "Je me demande ce que tu peux faire Paris." Pauvre mre, si elle savait ! Ce que Nadja fait Paris, mais elle se le demande. Oui, le soir, vers sept heures, elle aime se trouver dans un compartiment de seconde du mtro. La plupart des voyageurs sont des gens qui ont fini leur travail. Elle s'assied parmi eux, elle cherche surprendre sur leurs visages ce qui peut bien faire l'objet de leur proccupation. Ils pensent forcment ce qu'ils viennent de laisser jusqu' demain, seulement jusqu' demain, et aussi ce qui lesattend ce soir, qui les dride ou les rend encore plus soucieux. Nadja fixe quelque chose en l'air : Il y a de braves gens. Plus mu que je ne veux le paratre, cette fois je me fche : Mais non. Il ne s'agit d'ailleurs pas de cela. Ces gens ne sauraient tre intressants dans la mesure o ils supportent le travail, avec ou non toutes les autres misres. Comment cela les lverait-il si la rvolte n'est pas en eux la plus forte ? cet instant, vous les voyez, du reste, ils ne vous voient pas. Je hais, moi, de toutes mes forces, cet asservissement qu'on veut me faire valoir. Je plains l'homme d'y tre condamn, de ne pouvoir en gnral s'y soustraire, mais ce n'est pas la duret de sa peine qui me dispose en sa faveur, c'est et ce ne saurait tre que la vigueur de sa protestation. Je sais qu' un four d'usine, ou devant une de ces machines inexorables qui imposent tout le jour,68

quelques secondes d'intervalle, la rptition du mme geste, ou partout ailleurs sous les ordres les moins acceptables, ou en cellule, ou devant un peloton d'excution, on peut encore se sentir libre mais ce n'est pas le martyre qu'on subit qui cre cette libert. Elle est, je le veux bien, un dsenchanement perptuel : encore pour que ce dsenchanement soit possible, constamment possible, faut-il que les chanes ne nous crasent pas, comme elles font de beaucoup de ceux dont vous parlez. Mais elle est aussi, et peut-tre humainement bien davantage, la plus ou moins longue mais la merveilleuse suite de pas qu'il est permis l'homme de faire dsenchan. Ces pas, les supposez-vous capables de les faire ? En ont-ils le temps, seulement ? En ont-ils le cur ? De braves gens, disiez-vous, oui, braves comme ceux qui se sont fait tuer la guerre50, n'est-ce pas ? Tranchons-en, des hros : beaucoup de malheureux et quelques pauvres imbciles. Pour moi, je l'avoue, ces pas sont tout. O vontils, voil la vritable question. Ils finiront bien par dessiner une route et sur cette route, qui sait si n'apparatra pas le moyen de dsenchaner ou d'aider se dsenchaner ceux qui n'ont pu suivre ? C'est seulement alors qu'il conviendra de s'attarder un peu, sans toutefois revenir en arrire. (On voit assez ce que je peux dire ce sujet, pour peu surtout que je m'avise d'en traiter de manire concrte.) Nadja m'coute et69

ne cherche pas me contredire. Peut-tre n'at-elle rien moins voulu faire que l'apologie du travail. Elle vient me parler de sa sant, trs compromise. Le mdecin qu'elle a consult et qu'elle avait, au prix de tout l'argent qui lui restait, choisi tel qu'elle pt s'y fier, lui a prescrit de partir immdiatement pour le Mont-Dore51. Cette ide l'enchante, en raison de ce qu'un tel voyage a pour elle d'irralisable. Mais elle s'est persuade qu'un travail manuel suivi supplerait en quelque sorte la cure qu'elle ne peut faire. C'est dans cet esprit qu'elle a cherch s'employer dans la boulangerie, voire la charcuterie, o, comme elle en juge de faon purement potique, il lui parat y avoir plus de garanties qu'ailleurs de se bien porter. Partout on lui a offert des salaires drisoires. Il est arriv aussi qu'avant de lui donner rponse on la regardt deux fois. Un patron boulanger qui lui promettait dix-sept francs par jour, aprs avoir de nouveau lev les yeux sur elle, s'est repris : dix-sept ou dix-huit. Trs enjoue : Je lui ai dit : dix-sept, oui ; dix-huit, non. Nous voici, au hasard de nos pas, rue du Faubourg-Poissonnire. Autour de nous on se hte, c'est l'heure de dner. Comme je veux prendre cong d'elle, elle demande qui m'attend. Ma femme. Mari ! Oh ! alors... et, sur un autre ton trs grave, trs recueilli : Tant pis. Mais... et cette grande ide ? J'avais si bien commenc tout l'heure la voir. C'tait vraiment une70

toile, une toile vers laquelle vous alliez. Vous ne pouviez manquer d'arriver cette toile. vous entendre parler, je sentais que rien ne vous en empcherait : rien, pas mme moi... Vous ne pourrez jamais voir cette toile comme je la voyais. Vous ne comprenez pas : elle est comme le cur d'une fleur sans cur. Je suis extrmement mu. Pour faire diversion je demande o elle dne. Et soudain cette lgret que je n'ai vue qu' elle, cette libert peut-tre prcisment : O ? (le doigt tendu :) mais l, ou l (les deux restaurants les plus proches), o je suis, voyons. C'est toujours ainsi. Sur le point de m'en aller, je veux lui poser une question qui rsume toutes les autres, une question qu'il n'y a que moi pour poser, sans doute, mais qui, au moins une fois, a trouv une rponse sa hauteur : Qui tes-vous ? Et elle, sans hsiter : Je suis l'me errante. Nous convenons de nous revoir le lendemain au bar qui fait l'angle de la rue Lafayette et du faubourg Poissonnire. Elle aimerait lire un ou deux livres de moi et y tiendra d'autant plus que sincrement je mets en doute l'intrt qu'elle peut y prendre. La vie est autre que ce qu'on crit. Quelques instants encore elle me retient pour me dire ce qui la touche en moi. C'est, dans ma pense, dans mon langage, dans toute ma manire d'tre, parat-il, et c'est l un des compliments auxquels j'ai t de ma vie le plus sensible, la simplicit.71

5 octobre. Nadja, arrive la premire, en avance, n'est plus la mme. Assez lgante, en noir et rouge, un trs seyant chapeau qu'elle enlve, dcouvrant ses cheveux d'avoine qui ont renonc leur incroyable dsordre, elle porte des bas de soie et est parfaitement chausse. La conversation est pourtant devenue plus difficile et commence par ne pas aller, de sa part, sans hsitations. Cela jusqu' ce qu'elle s'empare des livres que j'ai apports (Les Pas perdus, Manifeste du surralisme) : Les Pas perdus ? Mais il n'y en a pas. Elle feuillette l'ouvrage avec grande curiosit. Son attention se fixe sur un pome de Jarry52 qui y est cit :Parmi les bruyres, pnil des menhirs...

Chasse de leur acier la martre et l'hermine.

De leur acier ? La martre... et l'hermine. Oui, je vois : les gtes coupants, les rivires froides : De leur acier. Un peu plus bas : En mangeant le bruit des hannetons, C'havann (Avec effroi, fermant le livre :) Oh ! ceci, c'est la mort ! Le rapport de couleurs entre les couvertures des deux volumes l'tonne et la sduit. Il parat qu'il me va . Je l'ai srement fait exprs (quelque peu). Puis elle me parle de deux amis qu'elle a eus : l'un, son arrive Paris, qu'elle dsigne habituellement sous le nom de Grand ami , c'est ainsi qu'elle l'appelait et il a toujours voulu qu'elle ignort qui il tait, elle montre encore pour lui une immense vnration, c'tait un homme de prs de soixantequinze ans, qui avait longtemps sjourn aux colonies, il lui a dit en partant qu'il retournait au Sngal ; l'autre, un Amricain, qui semble lui avoir inspir des sentiments trs diffrents : Et puis, il m'appelait Lena, en souvenir de sa fille qui tait morte. C'est trs affectueux, trs touchant, n'est-ce pas ? Pourtant il m'arrivait de ne plus pouvoir supporter d'tre appele ainsi, comme en rvant : Lena, Lena... Alors je passais plusieurs fois la main devant ses yeux, trs prs73

Loin de la rebuter, ce pome, qu'elle lit une premire fois assez vite, puis qu'elle examine de trs prs, semble vivement l'mouvoir. la fin du second quatrain, ses yeux se mouillent et se remplissent de la vision d'une fort. Elle voit le pote qui passe prs de cette fort, on dirait que de loin elle peut le suivre : Non, il tourne autour de la fort. Il ne peut pas entrer, il n'entre pas. Puis elle le perd et revient au pome, un peu plus haut que le point o elle l'a laiss, interrogeant les mots qui la surprennent le plus, donnant chacun le signe d'intelligence, d'assentiment exact qu'il rclame.72

de ses yeux, comme ceci, et je disais : Non, pas Lena, Nadja. Nous sortons. Elle me dit encore : Je vois chez vous. Votre femme. Brune, naturellement. Petite. Jolie. Tiens, il y a prs d'elle un chien. Peut-tre aussi, mais ailleurs, un chat (exact). Pour l'instant, je ne vois rien d'autre. Je me dispose rentrer chez moi, Nadja m'accompagne en taxi. Nous demeurons quelque temps silencieux, puis elle me tutoie brusquement : Un jeu : Dis quelque chose. Ferme les yeux et dis quelque chose. N'importe, un chiffre, un prnom. Comme ceci (elle ferme les yeux) : Deux, deux quoi ? Deux femmes. Comment sont ces femmes ? En noir. O se trouvent-elles ? Dans un parc... Et puis, que font-elles ? Allons, c'est si facile, pourquoi ne veux-tu pas jouer ? Eh bien, moi, c'est ainsi que je me parle quand je suis seule, que je me raconte toutes sortes d'histoires. Et pas seulement de vaines histoires : c'est mme entirement de cette faon que je vis *. Je la quitte ma porte : Et moi, maintenant ? O aller ? Mais il est si simple de descendre lentement vers la rue Lafayette, le faubourg Poissonnire, de commencer par revenir l'endroit mme o nous tions.

A la Nouvelle France... (p. 76).

* Ne touche-t-on pas l au terme extrme de l'aspiration surraliste, sa plus forte ide limite ? (N. d. A.) 74

6 octobre. De manire n'avoir pas trop flner je sors vers quatre heures dans l'intention de me rendre pied la Nouvelle France o je dois rejoindre Nadja cinq heures et demie. Le temps d'un dtour par les boulevards jusqu' l'Opra, o m'appelle une course brve. Contrairement l'ordinaire, je choisis de suivre le trottoir droit de la rue de la Chausse-d'Antin. Une des premires passantes que je m'apprte croiser est Nadja, sous son aspect du premier jour. Elle s'avance comme si elle ne voulait pas me voir. Comme le premier jour, je reviens sur mes pas avec elle. Elle se montre assez incapable d'expliquer sa prsence dans cette rue o, pour faire trve de plus longues questions, elle me dit tre la recherche de bonbons hollandais. Sans y penser, dj nous avons fait demi-tour, nous entrons dans le premier caf venu. Nadja observe envers moi certaines distances, se montre mme souponneuse. C'est ainsi qu'elle retourne mon chapeau, sans doute pour y lire les initiales de la coiffe, bien qu'elle prtende le faire machinalement, par habitude de dterminer leur insu la nationalit de certains hommes. Elle avoue qu'elle avait l'intention de manquer le rendez-vous dont nous avions convenu. J'ai observ en la rencontrant qu'elle tenait la main l'exemplaire des Pas perdus que je lui ai prt. Il est maintenant sur la table et, en apercevoir la tranche, je remarque que quel76

ques feuillets seulement en sont coups. Voyons : ce sont ceux de l'article intitul : L'esprit nouveau , o est relate prcisment une rencontre frappante, faite un jour, quelques minutes d'intervalle, par Louis Aragon, par Andr Derain53 et par moi. L'indcision dont chacun de nous avait fait preuve en la circonstance, l'embarras o quelques instants plus tard, la mme table, nous mit le souci de comprendre quoi nous venions d'avoir affaire, l'irrsistible appel qui nous porta, Aragon et moi, revenir aux points mmes o nous tait apparu ce vritable sphinx sous les traits d'une charmante jeune femme allant d'un trottoir l'autre interroger les passants, ce sphinx qui nous avait pargns l'un aprs l'autre et, sa recherche, de courir le long de toutes les lignes qui, mme trs capricieusement, peuvent relier ces points le manque de rsultats de cette poursuite que le temps coul et d rendre sans espoir, c'est cela qu'est alle tout de suite Nadja. Elle est tonne et due du fait que le rcit des courts vnements de cette journe m'ait paru pouvoir se passer de commentaires. Elle me presse de m'expliquer sur le sens exact que je lui attribue tel quel et, puisque je l'ai publi, sur le degr d'objectivit que je lui prte. Je dois rpondre que je n'en sais rien, que dans un tel domaine le droit de constater me parat tre tout ce qui est permis, que j'ai t la premire victime de cet abus de confiance, si abus77

de confiance il y a, mais je vois bien qu'elle ne me tient pas quitte, je lis dans son regard l'impatience, puis la consternation. Peut-tre s'imagine-t-elle que je mens : une assez grande gne continue rgner entre nous. Comme elle parle de rentrer chez elle, j'offre de la reconduire. Elle donne au chauffeur l'adresse du Thtre des Arts qui, me dit-elle, se trouve quelques pas de la maison qu'elle habite. En chemin, elle me dvisage longuement, en silence. Puis ses yeux se ferment et s'ouvrent trs vite comme lorsqu'on se trouve en prsence de quelqu'un qu'on n'a plus vu depuis longtemps, ou qu'on ne s'attendait plus revoir et comme pour signifier qu'on ne les en croit pas . Une certaine lutte parat aussi se poursuivre en elle, mais tout coup elle s'abandonne, ferme tout fait les yeux, offre ses lvres... Elle me parle maintenant de mon pouvoir sur elle, de la facult que j'ai de lui faire penser et faire ce que je veux, peut-tre plus que je ne crois vouloir. Elle me supplie, par ce moyen, de ne rien entreprendre contre elle. Il lui semble qu'elle n'a jamais eu de secret pour moi, bien avant de me connatre. Une courte scne dialogue, qui se trouve la fin de Poisson soluble , et qui parat tre tout ce qu'elle a lu du Manifeste, scne laquelle, d'ailleurs, je n'ai jamais su attribuer de sens prcis et dont les personnages me sont aussi trangers, leur agitation aussi ininterprtable que possible,78

comme s'ils avaient t apports et remports par un flot de sable, lui donne l'impression d'y avoir particip vraiment et mme d'y avoir jou le rle, pour le moins obscur, d'Hlne *. Le lieu, l'atmosphre, les attitudes respectives des acteurs taient bien ce que j'ai conu. Elle voudrait me montrer o cela se passait : je propose que nous dnions ensemble. Une certaine confusion a d s'tablir dans son esprit car elle nous fait conduire, non dans l'le SaintLouis, comme elle le croit, mais place Dauphine o se situe, chose curieuse, un autre pisode de Poisson soluble55 : Un baiser est si vite oubli. (Cette place Dauphine est bien un des lieux les plus profondment retirs que je connaisse, un des pires terrains vagues qui soient Paris. Chaque fois que je m'y suis trouv, j'ai senti m'abandonner peu peu l'envie d'aller ailleurs, il m'a fallu argumenter avec moi-mme pour me dgager d'une treinte trs douce, trop agrablement insistante et, * Je n'ai connu personnellement aucune femme de ce nom, qui de tout temps m'a ennuy et paru fade comme de tout temps celui de Solange m'a ravi. Pourtant, Mme Sacco, voyante, 3, rue des Usines, qui ne s'est jamais trompe mon sujet, m'assurait, au dbut de cette anne, que ma pense tait grandement occupe d'une Hlne . Est-ce pourquoi, quelque temps de l, je me suis si fort intress tout ce qui concerne Hlne Smith54 ? La conclusion en tirer serait de l'ordre de celle que m'a impose prcdemment la fusion dans un rve de deux images trs loignes l'une de l'autre. Hlne, c'est moi , disait Nadja. (N. d. A.)

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tout prendre, brisante. De plus, j'ai habit quelque temps un htel jouxtant cette place, City Htel , o les alles et venues toute heure, pour qui ne se satisfait pas de solutions trop simples, sont suspectes.) Le jour baisse. Afin d'tre seuls, nous nous faisons servir dehors par le marchand de vins. Pour la premire fois, durant le repas, Nadja se montre assez frivole. Un ivrogne ne cesse de rder autour de notre table. Il prononce trs haut des paroles incohrentes, sur le ton de la protestation. Parmi ces paroles reviennent sans cesse un ou deux mots obscnes sur lesquels il appuie. Sa femme, qui le surveille de sous les arbres, se borne lui crier de temps autre : Allons, viens-tu ? J'essaie plusieurs reprises de l'carter, mais en vain. Comme arrive le dessert, Nadja commence regarder autour d'elle. Elle est certaine que sous nos pieds passe un souterrain qui vient du Palais de justice (elle me montre de quel endroit du Palais, un peu droite du perron blanc) et contourne l'htel Henri-IV. Elle se trouble l'ide de ce qui s'est dj pass sur cette place et de ce qui s'y passera encore. O ne se perdent en ce moment dans l'ombre que deux ou trois couples, elle semble voir une foule. Et les morts, les morts ! L'ivrogne continue plaisanter lugubrement. Le regard de Nadja fait maintenant le tour des maisons. Vois-tu, l-bas, cette fentre ? Elle est noire, comme toutes lesMme Sacco, voyante, 3, rue des Usines... (p. 79).

autres. Regarde bien. Dans une minute elle va s'clairer. Elle sera rouge. La minute passe. La fentre s'claire. Il y a, en effet, des rideaux rouges. (Je regrette, mais je n'y puis rien, que ceci passe peut-tre les limites de la crdibilit. Cependant, pareil sujet, je m'en voudrais de prendre parti : je me borne convenir que de noire, cette fentre est alors devenue rouge, c'est tout.) J'avoue qu'ici la peur me prend, comme aussi elle commence prendre Nadja. Quelle horreur ! Vois-tu ce qui passe dans les arbres ? Le bleu et le vent, le vent bleu. Une seule autre fois j'ai vu sur ces mmes arbres passer ce vent bleu. C'tait l, d'une fentre de l'htel Henri-IV *, et mon ami, le second dont je t'ai parl, allait partir. Il y avait aussi une voix qui disait : Tu mourras, tu mourras. Je ne voulais pas mourir mais j'prouvais un tel vertige... Je serais certainement tombe si l'on ne m'avait retenue. Je crois qu'il est grand temps de quitter ces lieux. Le long des quais, je la sens toute tremblante. C'est elle qui a voulu revenir vers la Conciergerie. Elle est trs abandonne, trs sre de moi. Pourtant elle cherche quelque chose, elle tient absolument ce que nous entrions dans une cour, une cour de commissariat quelconque qu'elle explore rapidement.* Lequel fait face la maison dont il vient d'tre question, ceci toujours pour les amateurs de solutions faciles. (N. d. A.) Nous nous faisons servir dehors par le marchand de vins... (p. 81).

Ce n'est pas l... Mais, dis-moi, pourquoi dois-tu aller en prison ? Qu'auras-tu fait ? Moi aussi j'ai t en prison. Qui tais-je ? Il y a des sicles. Et toi, alors, qui tais-tu ? Nous longeons de nouveau la grille quand tout coup Nadja refuse d'aller plus loin. Il y a l, droite, une fentre en contrebas qui donne sur le foss, de la vue de laquelle il ne lui est plus possible de se dtacher. C'est devant cette fentre qui a l'air condamne qu'il faut absolument attendre, elle le sait. C'est de l que tout peut venir. C'est l que tout commence. Elle tient des deux mains la grille pour que je ne l'entrane pas. Elle ne rpond presque plus mes questions. De guerre lasse, je finis par attendre que de son propre gr elle poursuive sa route. La pense du souterrain ne l'a pas quitte et sans doute se croit-elle l'une de ses issues. Elle se demande qui elle a pu tre, dans l'entourage de MarieAntoinette. Les pas des promeneurs la font longuement tressaillir. Je m'inquite, et, lui dtachant les mains l'une aprs l'autre, je finis par la contraindre me suivre. Plus d'une demiheure s'est ainsi passe. Le pont travers, nous nous dirigeons vers le Louvre. Nadja ne cesse d'tre distraite. Pour la ramener moi, je lui dis un pome de Baudelaire, mais les inflexions de ma voix lui causent une nouvelle frayeur, aggrave du souvenir qu'elle garde du baiser de tout l'heure : un baiser dans lequel il y a une menace . Elle s'arrte encore, s'accoude laDevant nous fuse un jet d'eau dont elle parat suivre la courbe... (p. 87).

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En tte du troisime des Dialogues entre Hylas et Philonous... (p. 102).

rampe de pierre d'o son regard et le mien plongent dans le fleuve cette heure tincelant de lumires : Cette main, cette main sur la Seine, pourquoi cette main qui flambe sur l'eau ? C'est vrai que le feu et l'eau sont la mme chose. Mais que veut dire cette main ? Comment l'interprtes-tu ? Laisse-moi donc voir cette main. Pourquoi veux-tu que nous nous en allions ? Que crains-tu ? Tu me crois trs malade, n'est-ce pas ? Je ne suis pas malade. Mais qu'est-ce que cela veut dire pour toi : le feu sur l'eau, une main de feu sur l'eau ? (Plaisantant :) Bien sr ce n'est pas la fortune : le feu et l'eau, c'est la mme chose ; le feu et l'or c'est tout diffrent. Vers minuit, nous voici aux Tuileries, o elle souhaite que nous nous asseyions un moment. Devant nous fuse un jet d'eau dont elle parat suivre la courbe. Ce sont tes penses et les miennes. Vois d'o elles partent toutes, jusqu'o elles s'lvent et comme c'est encore plus joli quand elles retombent. Et puis aussitt elles se fondent, elles sont reprises avec la mme force, de nouveau c'est cet lancement bris, cette chute... et comme cela indfiniment. Je m'crie : Mais, Nadja, comme c'est trange ! O prends-tu justement cette image qui se trouve exprime presque sous la mme forme dans un ouvrage que tu ne peux connatre et que je viens de lire ? (Et je suis amen lui expliquer qu'elle fait l'objet d'une vignette, en tte du troisime87

des Dialogues entre Hylas et Philonous, de Bersursum eadem flectit que deorsum56 , qui prend

keley, dans l'dition de 1750, o elle est accompagne de la lgende : Urget aquas vis

la fin du livre, au point de vue de la dfense de l'attitude idaliste, une signification capitale.) Mais elle ne m'coute pas, tout attentive qu'elle est au mange d'un homme qui passe plusieurs reprises devant nous et qu'elle croit connatre, car ce n'est pas la premire fois qu'elle se trouve pareille heure dans ce jardin. Cet homme, si c'est lui, s'est offert l'pouser. Cela la fait penser sa petite fille, une enfant dont elle m'a appris avec tant de prcautions l'existence, et qu'elle adore, surtout parce qu'elle est si peu comme les autres enfants, avec cette ide de toujours enlever les yeux des poupes pour voir ce qu'il y a derrire ces yeux. Elle sait qu'elle attire toujours les enfants : o qu'elle soit, ils ont tendance se grouper autour d'elle, venir lui sourire. Elle parle maintenant comme pour elle seule, tout ce qu'elle dit ne m'intresse plus galement, elle a la tte tourne du ct oppos au mien, je commence tre las. Mais, sans que j'aie donn aucun signe d'impatience : Un point, c'est tout. J'ai senti tout coup que j'allais te faire de la peine. (Se retournant vers moi :) C'est fini. Au sortir du jardin, nos pas nous conduisent rue Saint-Honor, un bar, qui n'a pas baiss ses lumires. Elle souligne que nous sommes venus de la place Dauphine au Dauphin . (Au88

jeu de l'analogie57 dans la catgorie animale j'ai souvent t identifi au dauphin.) Mais Nadja s'alarme la vue d'une bande de mosaque qui se prolonge du comptoir sur le sol et nous devons partir presque aussitt. Nous convenons de ne nous retrouver la Nouvelle France que le soir du surlendemain. 7 octobre. J'ai souffert d'un violent mal de tte, qu' tort ou raison, j'attribue aux motions de cette soire et aussi l'effort d'attention, d'accommodation que j'ai d fournir. Toute la matine, pourtant, je me suis ennuy de Nadja, reproch de ne pas avoir pris rendezvous avec elle aujourd'hui. Je suis mcontent de moi. Il me semble que je l'observe trop, comment faire autrement ? Comment me voit-elle, me juge-t-elle ? Il est impardonnable que je continue la voir si je ne l'aime pas. Est-ce que je ne l'aime pas ? Je suis, tout en tant prs d'elle, plus prs des choses qui sont prs d'elle. Dans l'tat o elle est, elle va forcment avoir besoin de moi, de faon ou d'autre, tout coup. Quoi qu'elle me demande, le lui refuser serait odieux tant elle est pure, libre de tout lien terrestre, tant elle tient peu, mais merveilleusement, la vie. Elle tremblait hier, de froid peuttre. Si lgrement vtue. Il serait impardonnable aussi que je ne la rassure pas sur la sorte d'intrt que je lui porte, que je ne la persuade89

pas qu'elle ne saurait tre pour moi un objet de curiosit, comment pourrait-elle croire, de caprice. Que faire ? Et me rsoudre attendre jusqu' demain soir, c'est impossible. Que faire tantt, si je ne la vois pas ? Et si je ne la voyais plus ? Je ne saurais plus. J'aurais donc mrit de ne plus savoir. Et cela ne se retrouverait jamais. Il peut y avoir de ces fausses annonciations, de ces grces d'un jour, vritables cassecou de l'me, abme, abme o s'est rejet l'oiseau splendidement triste de la divination. Que puis-je faire, sinon me rendre vers six heures au bar o nous nous sommes dj rencontrs ? Aucune chance de l'y trouver, naturellement, moins que... Mais moins que , n'est-ce pas l que rside la grande possibilit d'intervention de Nadja, trs au-del de la chance ? Je sors vers trois heures avec ma femme et une amie ; en taxi nous continuons nous entretenir d'elle, comme nous l'avions fait pendant le djeuner. Soudain, alors que je ne porte aucune attention aux passants, je ne sais quelle rapide tache, l, sur le trottoir de gauche, l'entre de la rue Saint-Georges, me fait presque mcaniquement frapper au carreau. C'est comme si Nadja venait de passer. Je cours, au hasard, dans une des trois directions qu'elle a pu prendre. C'est elle, en effet, que voici arrte, s'entretenant avec un homme qui, me semble-t-il, tout l'heure l'accompagnait. Elle le quitte assez rapidement pour me90

rejoindre. Au caf, la conversation s'engage mal. Voici deux jours conscutifs que je la rencontre : il est clair qu'elle est ma merci. Ceci dit, elle se montre trs rticente. Sa situation matrielle est tout fait dsespre car, pour avoir chance de la rtablir, il lui faudrait ne pas me connatre. Elle me fait toucher sa robe, pour me montrer combien elle est solide, mais cela au dtriment de toute autre qualit . Il ne lui est plus possible d'accrotre ses dettes et elle est en butte aux menaces du tenancier de son htel et ses suggestions effroyables. Elle ne fait aucun mystre du moyen qu'elle emploierait, si je n'existais pas, pour se procurer de l'argent, quoiqu'elle n'ait mme plus la somme ncessaire pour se faire coiffer et se rendre au Claridge58, o, fatalement... Que veux-tu, me dit-elle en riant, l'argent me fuit. D'ailleurs, maintenant, tout est perdu. Une seule fois, je me suis trouve en possession de vingt-cinq mille francs, que mon ami m'avait laisss. On m'a assur qu'en quelques jours il m'tait trs facile de tripler cette somme, condition d'aller l'changer La Haye contre de la cocane. On m'a confi trente-cinq autres mille francs destins au mme usage. Tout s'tait bien pass. Deux jours plus tard je ramenais prs de deux kilos de drogue dans mon sac. Le voyage s'effectuait dans les meilleures conditions. Pourtant, en descendant du train, j'entends comme une voix me dire : Tu ne pas91

seras pas. Je suis peine sur le quai qu'un monsieur, tout fait inconnu, se porte ma rencontre. "Pardon, me dit-il, c'est bien mademoiselle D... que j'ai l'honneur de parler ? Oui, mais pardonnez-moi, je ne sais... Aucune importance, voici ma carte", et il me conduit au poste de police. L, on me demande ce que j'ai dans mon sac. Je le dis, naturellement, tout en l'ouvrant. Voil. On m'a relche le jour mme, sur l'intervention d'un ami, avocat ou juge, nomm G... On ne m'en a pas demand davantage et moi-mme, tant j'tais mue, j'ai oubli de signaler que tout n'tait pas dans mon sac, qu'il fallait aussi chercher sous le ruban de mon chapeau. Mais ce qu'on et trouv n'en valait pas la peine. Je l'ai gard pour moi. Je te jure que depuis longtemps c'est fini. Elle froisse maintenant dans sa main une lettre qu'elle me montre. C'est celle d'un homme rencontr un dimanche la sortie du ThtreFranais. Sans doute, dit-elle, un employ puisqu'il a mis plusieurs jours m'crire, qu'il ne l'a fait qu'au commencement du mois . Elle pourrait en ce moment lui tlphoner, lui ou quelque autre, mais ne s'y dcide pas. Il est trop certain que l'argent la fuit. Quelle somme lui faudrait-il immdiatement ? Cinq cents francs. Ne l'ayant pas sur moi, je ne me suis pas plus tt offert la lui remettre le lendemain que dj toute inquitude en elle s'est dissipe. Je gote une fois de plus ce mlange adorable de92

La Profanation de l'Hostie... (p. 94).

lgret et de ferveur. Avec respect je baise ses trs jolies dents et elle alors, lentement, gravement, la seconde fois sur quelques notes plus haut que la premire : La communion se passe en silence... La communion se passe en silence. C'est, m'explique-t-elle, que ce baiser la laisse sous l'impression de quelque chose de sacr, o ses dents tenaient lieu d'hostie . 8 octobre. J'ouvre, en m'veillant, une lettre d'Aragon, venant d'Italie et accompagnant la reproduction photographique du dtail central d'un tableau d'Uccello que je ne connaissais pas. Ce tableau a pour titre : La Profanation de l'Hostie *. Vers la fin de la journe, qui s'est passe sans autre incident, je me rends au bar habituel ( la Nouvelle France ) o j'attends vainement Nadja. Je redoute plus que jamais sa disparition. Ma seule ressource est d'essayer de dcouvrir o elle habite, non loin du Thtre des Arts. J'y parviens sans peine : c'est au troisime htel o je m'adresse, l'htel du Thtre, rue de Chroy. Ne l'y trouvant pas, je laisse une lettre o je m'informe du moyen de lui faire parvenir ce que je lui ai promis.* Je ne l'ai vu reproduit dans son ensemble que quelques mois plus tard. Il m'a paru lourd d'intentions caches et, tout compte fait, d'une interprtation trs dlicate.(N. d. A.)

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Je viens prcisment de m'occuper de cette poque... (p. 96).

9 octobre. Nadja a tlphon en mon absence. la personne venue l'appareil, qui lui demandait de ma part comment l'atteindre, elle a rpondu : On ne m'atteint pas. Mais par pneumatique, un peu plus tard,' elle m'invite passer au bar cinq heures et demie. Je l'y trouve en effet. Son absence de la veille tenait un malentendu : nous avions, par exception, rendez-vous la Rgence et c'est moi qui l'avais oubli. Je lui remets l'argent *. Elle pleure. Nous sommes seuls lorsque entre un vieux qumandeur, comme je n'en ai jamais vu se prsenter nulle part. Il offre quelques pauvres images relatives l'histoire de France. Celle qu'il me tend, qu'il insiste pour que je prenne, a trait certains pisodes des rgnes de Louis VI et Louis VII (je viens prcisment de m'occuper de cette poque, et ceci en fonction des Cours d'Amour59 , de m'imaginer activement ce que pouvait tre, alors, la conception de la vie). Le vieillard commente d'une manire trs confuse chacune des illustrations, je n'arrive pas comprendre ce qu'il dit de Suger**60. Moyennant deux francs que je lui donne, puis, pour le faire partir, deux autres* Le triple de la somme prvue, ce qui ne va pas non plus sans concidence, je viens seulement de m'en apercevoir.** Quand le maigre Suger se htait vers la Seine (Guillaume Apollinaire). (N. d. A., 1962.)

presse , destine La Rvolution surraliste61.

francs, il tient absolument nous laisser toutes ses images, ainsi qu'une dizaine de cartes postales glaces en couleurs reprsentant des femmes. Impossible de l'en dissuader. Il se retire reculons : Dieu vous bnisse, mademoiselle. Dieu vous bnisse, monsieur. Maintenant Nadja me fait lire des lettres qui lui ont t rcemment adresses et que je ne gote gure. Il en est d'plores, de dclamatoires, de ridicules qui sont signes de ce G... dont il a dj t question. G... ? mais oui, c'est le nom de ce prsident d'assises qui, il y a quelques jours, au procs de la femme Sierri, accuse d'avoir empoisonn son amant, s'est permis un mot ignoble, tanant la prvenue de n'avoir mme pas la reconnaissance du ventre (rires) . Justement Paul luard avait demand qu'on retrouvt ce nom, oubli par lui et rest en blanc dans le manuscrit de la revue de la

J'observe avec malaise qu'au dos des enveloppes que j'ai sous les yeux est imprime une balance.

10 octobre. Nous dnons quai Malaquais, au restaurant Delaborde. Le garon se signale par une maladresse extrme : on le dirait fascin par Nadja. Il s'affaire inutilement notre table, chassant de la nappe des miettes imaginaires, dplaant sans motif le sac main, se97

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montrant tout fait incapable de retenir la commande. Nadja rit sous cape et m'annonce que ce n'est pas fini. En effet, alors qu'il sert normalement les tables voisines, il rpand du vin ct de nos verres et, tout en prenant d'infinies prcautions pour poser une assiette devant l'un de nous, en bouscule une autre qui tombe et se brise. Du commencement la fin du repas (on entre de nouveau dans l'incroyable), je compte onze assiettes casses. Chaque fois qu'il vient de la cuisine, il est vrai qu'il se trouve en face de nous, qu'alors il lve les yeux sur Nadja et parat pris de vertige. C'e