Swift,Jonathan - Instructions Aux Domestiques

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Swift,Jonathan - Instructions Aux Domestiques

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[5]

[5]

SCRIPTA MANENT

COLLECTION PUBLIE SOUS LA DIRECTION DE

CONSTANTIN CASTRA

39

JONATHAN SWIFT

INSTRUCTIONS

AUX DOMESTIQUES

*

PENSES

SE VEND PARIS EN LARUE DE BEAUNE NUM. 14 LENSEIGNE DU POT CASS

[6]Ce livre, traduit de langlais par Lon de Wailly, a t illustr par Genevive Rostan.

[9]Quelque merveilleuses que soient les aventures du capitaine Gulliver, qui valent Swift lhonneur de figurer dans la galerie des romanciers illustres, les aventures de lauteur ne sont gure moins surprenantes que celles de son hros, et elles pourraient mme fort bien lui en avoir fourni lide; car si terrestre quelle soit, lobservation est le point de dpart ncessaire de limagination: cest en repoussant du pied le sol que loiseau slance dans les airs.N avec un cur altier et de larges instincts dindpendance, Swift ne ft-il pas enchan en Angleterre par autant de fils que Gulliver dans le royaume de Lilliput?Il ntait pas encore n que son pre, qui avait pous une fille dancienne maison, mais sans fortune, mourut [10]ne laissant pas de quoi se faire enterrer. Swift fut donc rduit vivre jusqu sa majorit des bienfaits de deux de ses oncles paternels; et lun deux, ce quil parat, lui fit sentir que le poids de la reconnaissance ntait pas une pure mtaphore.La vie de collge, la condition subalterne de secrtaire, puis ltat de prtre, qui ntait pas prcisment sa vocation, il me semble, furent pour lui autant de fils quon pourrait, sans hyperbole, appeler des chanes. Et quelle chane que la hirarchie anglaise pour ce fanatique de lgalit! Quelles chanes que les mille conventions de cette socit factice pour cet impitoyable ennemi de toute hypocrisie! Et comme si ce ntait point assez de tant dentraves, il fallut que lamour, irrit de voir nier son empire, y joignt les siennes.Lanalogie entre la ralit et la fiction ne sarrte pas ce symbole fameux; la vie de Swift ne fut pas moins fconde en antithses que celle de son nain-gant.Ce futur gnie, dont la prcocit ne peut tre mise en doute, puisque ce fut luniversit quil esquissa la satire rabelaisienne connue en France sous le nom (fort impropre) de Conte du tonneau, nobtint le degr de bachelier s arts que par grce spciale; et ce fut aussi par grce spciale, on peut le dire, que sir William Temple le garda comme secrtaire, car il ne le trouvait pas suffisant pour lemploi.Ce mme Temple, autre contraste, lorsque Swift le quitta pour prendre possession dun bnfice en Irlande, na de cesse quil ne revienne, et non seulement ne veut [11]plus se sparer de lui, mais, en mourant, lui lgue le soin de publier ce quil laisse dcrits.diteur des uvres de cet homme dtat, Swift nobtient rien de Guillaume III, qui il les a ddies, et qui avait promis pour lui au dfunt une prbende de Canterbury ou de Westminster, tandis que de lord Berkeley, qui, pour lui avoir aussi manqu de parole, est trait par lui fort vertement, il obtient du moins le vicariat de Laracor en Irlande.Cet Irlandais, qui se regarde comme en exil dans son pays, ne parvient pas fixer ailleurs sa rsidence; cet Irlandais, toujours prt dire du mal de lIrlande, expose pour elle sa fortune, sa libert, sa vie, et la sauve, pour prs dun sicle, de lasservissement dont lAngleterre la menace.Ce grand politique a par conviction, comme dautres lavaient par calcul, un pied dans chacun des camps entre lesquels est divise lAngleterre. Comme partisan de la libert, il est avec les whigs; comme partisan de la haute glise, il est avec les torys.Ce prtre crit en faveur de la religion anglicane un ouvrage considr par ceux mme quil dfend comme irrligieux [1]; et cet ouvrage, qui lui ouvre le chemin de la renomme, lui ferme celui de lpiscopat et de la Chambre des lords.Ce vicaire, qui ne peut arriver rien, obtient pour les autres tout ce quil demande. Ce cur de campagne, dans le pays le plus respectueux du rang et de la richesse, sans autre point dappui que son mrite personnel et la [12]force de sa volont, fait plier devant lui tout ce quil y a de plus considrable la ville et la cour; pousse lamour de lindpendance et de lgalit jusquau despotisme, et devient hypocrite par horreur de lhypocrisie: un hypocrite renvers, comme disait de lui lord Bolingbroke, cest--dire feignant le mal de peur dtre souponn de feindre le bien; se cachant pour faire ses dvotions; et la fois grossier et dlicat, ou plutt grossier par dlicatesse, vous rudoyant lorsquil vous rend service.Ajoutez ces dispositions ce sentiment de notre force qui nous pousse la lutte, cette fougue de caractre qui sirrite de lobstacle et emporte au-del du but; pour prix de cette fiert qui interdit toute explication, le froissement qui rsulte des intentions mconnues, le mpris pour les hommes qui rsulte de ce froissement, et au service de ce mpris, une puissance de sarcasme qui, pour un ennemi terrass, nous suscite mille ennemis; un emploi constant de lironie, cette figure de rhtorique si fconde en mprises; en dpit de sa robe et de son air grave, une humour irrsistible qui lui fait peut-tre envisager la dignit du langage ( cette poque guinde de hauts talons et de vastes perruques) comme un autre genre dhypocrisie; toutes ces causes dinterprtations errones et danimadversion, ajoutez lesprit de parti politique et religieux, et vous vous expliquerez des prventions que sa mort na pu dtruire, peut-tre parce que ses crits, qui ne meurent pas, les entretiennent sans cesse. Vous comprendrez comment il se fait que cet ecclsiastique qui, demandez-le Walter Scott dont les jugements sont empreints dune si sereine [13]impartialit, avait une foi sincre, la foi qui agit, et qui passa sa vie sur la brche dfendre lglise anglicane, mme contre ses amis politiques, soit considr par les esprits superficiels comme un mcrant; quils traitent dintrigant, de coureur de places, ce publiciste si influent quil put crire lord Oxford, enferm pour crime de haute trahison dans la Tour de Londres, en lui demandant de partager sa prison, cette phrase significative: Cest la premire fois que je vous aie jamais sollicit en ma faveur, et si vous me rpondez par un refus, ce sera la premire requte que vous maurez jamais refuse; quils traitent dgoste, de cur sec et intress, celui qui, ayant opter entre ce mme Oxford disgraci qui sexile et Bolingbroke triomphant qui rclame son assistance au nom de la reine et du ministre, auxquels rien ne cotera pour reconnatre ses services, nhsite pas laisser la prosprit pour suivre linfortune; quils accusent davarice ce vicaire de Laracor qui simposa de grands sacrifices dargent pour remettre son glise dans un tat dcent, et pour amliorer la position de ses successeurs; ce doyen de Saint-Patrick, qui alors mme que sa raison commenait faiblir, rejeta avec indignation une demande de renouvellement de bail des conditions avantageuses pour lui, mais prjudiciables aux doyens futurs; cet homme qui, avec la premire somme de cinq cents livres sterling quil put dire tre lui, institua un fonds destin faire, sans intrts, de petits prts des artisans laborieux; cet homme enfin, car il faut se borner, qui non seulement refusa des ministres toute rtribution pour ses travaux [14]politiques, mais abandonna Pope, mistress Barker, au capitaine Creichton et autres, le profit de ses ouvrages, qui ne laissait pas que dtre considrable.Veut-on encore dautres antithses?Ce tribun de lIrlande est tour tour insult et port en triomphe dans les rues de Dublin.Ce grand crivain, dont la raison est si nette, si lucide, meurt imbcile; tour tour la premire intelligence de son sicle et la dernire: un gnie, un idiot.Ce prtre qui, par la gravit de sa profession, par la nature srieuse de ses occupations, par la froideur mme de son temprament, se regarde, la fois orgueilleux et modeste, comme incapable de ressentir de lamour et den inspirer, ce prtre passe une partie de sa vie dans une complication dvnements romanesques dignes dun Lovelace.Mis en demeure de choisir entre deux femmes qui, divers titres, lui sont chres, et dont il est passionnment aim, il se dcide pour celle vers laquelle son cur et ses intrts lentranent le moins.Effray de lexemple de son pre et de sa sur, il sest promis de ne jamais se marier, et il se marie.Il se marie, et, toute sa vie, il tient secret son mariage.Il se marie, et vit en tranger avec sa femme.Enfin, force de mnagements, il fait le malheur de ces deux curs jaloux.Avais-je tort de dire que les aventures de Swift ntaient gure moins tranges, moins fcondes en antithses que celles de son Gulliver? [15]Puisquon sest empar de cette partie de son histoire pour faire de Swift une espce de Barbe-Bleue, il faut bien en parler ici; mais, auparavant, je dois prvenir mes lecteurs que jai fait de cette douloureuse aventure un roman intitul Stella et Vanessa, qui peut me rendre suspect de partialit et me faire rcuser comme juge et partie. Cependant je viens de rviser les pices du procs, et, tout frais de cet examen, jespre parvenir oublier ce que jai crit jadis, pour ne me souvenir que de ce que jai lu hier.Lorsque Swift tait Moor-Park, il sy trouvait aussi une orpheline nomme Esther Johnson, une protge du baronnet. Son ducation avait t fort nglige: Swift lui donna des leons.Quand Swift stablit Laracor, Esther vint fixer sa rsidence auprs de son ancien prcepteur. Lenfant tait devenue une jeune fille; mais elle ne devait pas demeurer chez Swift, et la prsence de mistress Dingley, femme dun certain ge, qui ne la quittait jamais, devait fermer la bouche la calomnie.Quelles taient les vues de Swift et des deux femmes dans cet arrangement? on lignore, et sur ce point, comme sur la plupart des faits de cette histoire, on est rduit aux conjectures.Quoi quil en soit, un parti peu avantageux se prsente pour la jeune fille; Swift, qui tait devenu pour Stella (comme il lappelle dans ses vers) une espce de tuteur, soit jalousie, soit prudence, accueille mal la proposition; Esther, probablement dj prise de lui, considre ce refus comme un en