Reverdy P en VRAC Pages 70-89

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EN VRAC Mensonge agressif ou mensonge passif ; mentir pour nuire, pour tromper délibérément et p tromperie, ou seulement pour se garder, se dérober, dévier une dangereuse indiscrétion. l#c$eté ou paresse que l!on % a recours et l!on s!embourbe dans le réseau des mensonges en une perpétuelle alerte. 'e vrai tient tout seul, il est net et entra(ne la sanction i soit. )l n!est pas tou"ours avantageu* + dire, mais, pour ce qu!il peut valoir en soi, i et nettoie. Vous ne save pas ce que "!ai gagné de plus clair + noter, pendant si longtemps, ma pens + fait incapable de penser. /i le grain ne meurt, il produit l!épi. Et s!il meurt, e$ bien, il pourrit, comme toute qu!on la mette ou non en terre, comme on sait. 'a graine vivante mise en terre ne meurt selon sa nature. 'a farine de la graine ne pourrit pas, elle nourrit le germe que le deg réveillé. 0ourri, mort, le grain ne donne rien et surtout pas la vie. Cette farine nourr élancées les premi1res racines et alors, il ne reste plus du grain que la mince enveloppe, si dure pour les céréales qu!elle semblerait pres imputrescible. 2 Enfin, tout ce qui était vivant dans le grain est passé vivant dans la plante ; de m3me servi + nourrir l!animal. 5uand un poussin écl6t un peu trop t6t, on trouve le "aune d!4 encore visible dans son ventre. 7out 8a pour remarquer qu!il doit % avoir une lég1re err l!9criture. :n n!en finirait pas avec les t$éories sur les animau*. Mais en voici une sur la vie de sortons de l!enfer, la malice dont l!enfant donne toutes les preuves lui vient de l+, de Ce qui suffit + démontrer l!importance de notre comportement + ce stade l+. Et puis ma ce que nous avons fait de nous m3me durant ce temps, le seul o& notre volonté peut, plu clair, d1s lors, que trop peu de gens pourraient escompter accéder + ce supr3me asile o& si nous étions tous passés + la m3me toise. )l est peut 3tre plus s<r de croire que l!i c$ose et c$acun + sa place, les uns avec les uns, les autres avec les autres, selon de m affinités, au lieu de l!innommable 2)rnigondis de la vie terrestre, qui nous aura aidés des 3tres si sage et si $abile qu!elle créera, dans leurs rapports éternels, un fo%er de nous ne connaissons ici bas, de la mani1re la plus fugace, qu!+ l!e*tr3me pointe de l!a >n po1te, un auteur quel qu!il soit, est absolument comme un marc$and au marc$é. )l vous dont vous ave besoin, que vous c$erc$e . /inon, vous ne vous soucie pas du tout de lui, passe . Et, qui sait pourtant, + la différence du marc$and, ce qu!il aurait pu, par aven :n fait semblant d!3tre libre. :n fait semblant de s!adapter, comme ce beau poisson roug de savoir nager. e seconde main, "e lis que Montesquieu dit, dans un c$apitre de l!Enc%clopédie sur le g sublime du peuple @. Au"ourd!$ui, le peuple c!est tout le monde. 'e mot n!en deviendrait e me demande pourquoi on ne garde pas trop mauvais souvenir de cette longue période de temps devant soi et pas un sou de plus. )l est des oeuvres qui deviennent le piédestal de leur auteur et c!est asse normal ; c! piédestal l+ que l!on écrit pour téméraire que cela soit ; mais il est aussi des auteur 4uvre pour aller plus vite = et lég1re pour qu!elle ne les écrase pas. /i le réel nous éc$appe, aussit6t que nous nous mettons + % penser comme si nous le posi sur la table, ce n!est pas tant parce que notre imagination nous tiraille tou"ours vers réel, nous baignons dans le réel, nous en sommes partie comme un globule de sang dans la dégager. Nous sommes un atome constituant du réel et ne pouvons pas nous en distraire po seulement le définir et nous en faire une tr1s nette idée. C!est pourquoi nous préférons soient elles, que nos mo%ens peuvent nous en donner. e veu* parler de l!art en général notre imagination que nous pouvons, une fois sortis du moule, si facilement dominer. Ain réel et nous interdit + la fois de l!appré$ender parce qu!il e*ige tou"ours, de toute c$ la mieu* conna(tre, d!3tre d!abord autre c$ose que ce qu!elle est.

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dits et aphorismes de Reverdy

Transcript of Reverdy P en VRAC Pages 70-89

EN VRAC

Mensonge agressif ou mensonge passif ; mentir pour nuire, pour tromper dlibrment et profiter des consquences de cette tromperie, ou seulement pour se garder, se drober, dvier une dangereuse indiscrtion. Dans ce dernier cas, c'est toujours par lchet ou paresse que l'on y a recours et l'on s'embourbe dans le rseau des mensonges qui en dcoulent, o l'on doit se tenir en une perptuelle alerte. Le vrai tient tout seul, il est net et entrane la sanction immdiatement quelque dsagrable qu'elle soit. Il n'est pas toujours avantageux dire, mais, pour ce qu'il peut valoir en soi, il faut reconnatre qu'il ouvre l'horizon, soulage et nettoie.

Vous ne savez pas ce que j'ai gagn de plus clair noter, pendant si longtemps, ma pense : c'est d'apprendre que je suis tout fait incapable de penser.

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Si le grain ne meurt, il produit l'pi. Et s'il meurt, eh bien, il pourrit, comme toute chose qui, ayant t vivante meurt, pourrit, qu'on la mette ou non en terre, comme on sait. La graine vivante mise en terre ne meurt pas, elle germe et sa vie se dveloppe selon sa nature. La farine de la graine ne pourrit pas, elle nourrit le germe que le degr de chaleur et l'humidit a veill ou rveill. Pourri, mort, le grain ne donne rien et surtout pas la vie. Cette farine nourrit le germe jusqu'au moment o se seront lances les premires

racines et alors, il ne reste plus du grain que la mince enveloppe, si dure pour les crales qu'elle semblerait presque imputrescible. ^

Enfin, tout ce qui tait vivant dans le grain est pass vivant dans la plante ; de mme que tout ce qui est vivant dans l'uf, a servi nourrir l'animal. Quand un poussin clt un peu trop tt, on trouve le jaune d'uf qui le nourrit jusqu'au dernier moment, encore visible dans son ventre. Tout a pour remarquer qu'il doit y avoir une lgre erreur de traduction dans ce passage de l'criture.

* * *

On n'en finirait pas avec les thories sur les animaux. Mais en voici une sur la vie de l'homme. C'est en naissant que nous sortons de l'enfer, la malice dont l'enfant donne toutes les preuves lui vient de l, de cet au-del l. La terre, c'est le purgatoire. Ce qui suffit dmontrer l'importance de notre comportement ce stade-l. Et puis ma foi, l'autre rsidence doit dpendre de ce que nous avons fait de nous-mme durant ce temps, le seul o notre volont peut, plus ou moins librement, s'exercer. Il est clair, ds lors, que trop peu de gens pourraient escompter accder ce suprme asile o ne s'exprimente que le bien absolu, si nous tions tous passs la mme toise. Il est peut-tre plus sr de croire que l'infinie justice consiste mettre chaque chose et chacun sa place, les uns avec les uns, les autres avec les autres, selon de miraculeuses et insouponnables affinits, au lieu de l'innommable ^Irnigondis de la vie terrestre, qui nous aura aids nous purger d'ailleurs une rpartition des tres si sage et si habile qu'elle crera, dans leurs rapports ternels, un foyer de sentiments pareils ceux que

nous ne connaissons ici-bas, de la manire la plus fugace, qu' l'extrme pointe de l'amour.

Un pote, un auteur quel qu'il soit, est absolument comme un marchand au march. Il vous intresse s'il a ce qu'il vous faut, ce dont vous avez besoin, que vous cherchez. Sinon, vous ne vous souciez pas du tout de lui, il est comme s'il n'existait pas, vous passez. Et, qui sait pourtant, la diffrence du marchand, ce qu'il aurait pu, par aventure, vous dvoiler.

* *

On fait semblant d'tre libre. On fait semblant de s'adapter, comme ce beau poisson rouge, dans son bocal, qui a l'air si heureux de savoir nager.

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De seconde main, je lis que Montesquieu dit, dans un chapitre de l'Encyclopdie sur le got, ce mot terrible ; le bas est le sublime du peuple . Aujourd'hui, le peuple c'est tout le monde. Le mot n'en deviendrait que plus terrible, s'il restait vrai.

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Je me demande pourquoi on ne garde pas trop mauvais souvenir de cette longue priode de jeunesse ou l'on avait tout le temps devant soi et pas un sou de plus.

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Il est des oeuvres qui deviennent le pidestal de leur auteur et c'est assez normal ; c'est un peu pour essayer de monter sur ce pidestal-l que l'on crit pour tmraire que cela soit ; mais il est aussi des auteurs qui prfrent servir de pidestal leur uvre pour aller plus vite et lgre pour qu'elle ne les crase

pas.

* *

Si le rel nous chappe, aussitt que nous nous mettons y penser comme si nous le posions devant nous ainsi qu'un objet sur la table, ce n'est pas tant parce que notre imagination nous tiraille toujours vers l'irrel, mais parce que nous sommes le rel, nous baignons dans le rel, nous en sommes partie comme un globule de sang dans la masse et ne pouvons nous en dgager. Nous sommes un atome constituant du rel et ne pouvons pas nous en distraire pour le juger, le jauger, ni mme seulement le dfinir et nous en faire une trs nette ide. C'est pourquoi nous prfrons souvent toutes les images, si minables soient-elles, que nos moyens peuvent nous en donner. Je veux parler de l'art en gnral, et toutes sortes d'autres produits de notre imagination que nous pouvons, une fois sortis du moule, si facilement dominer. Ainsi l'esprit nous donne conscience du rel et nous interdit la fois de l'apprhender parce qu'il exige toujours, de toute chose qu'il approche et sonde sous prtexte de la mieux connatre, d'tre d'abord autre chose que ce qu'elle est.

* * *

Le but suprme de l'art, et depuis toujours oubli, aider l'homme mieux supporter le rel un apaisant reflet, moins aveuglant que le rayonnement direct, du soleil. Et l'art ne serait rien dans le rel s'il n'tait en mme temps un moyen de combler des besoins que ne peut satisfaire le rel non transform.

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* *

C'est un malheur d'avoir autant de dplaisir de l'insuccs que de dgot de l'excessive russite.

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Mon prochain devient merveilleux lorsque je l'apercois d'un il sereinement pos sur le gros bout de la

lorgnette.

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L'talon or vieil talon fourbu qui n'en peut plus et rencle mme devant l'obstacle de la hausse.

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Une ambiance potique ; lgante formule, mais dont on se demande ce qu'elle peut bien vouloir dire, dans ce salon, au cours de ce cocktail o celui qui en parle prtend en avoir t imprgn.

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Vous vous tes donn tant de mal pour faire ce que vous avez fait et voil qu' la fin, quand on vous P"

parle,vous vous apercevez qu'il n'y aurait qu'un parti prendre pour tre d'accord tout refaire et

recommencer. ^

* *

Le type de la pense profonde dvoiler une chose,

vrit, une vidence que personne ne voit ou ne voulait considrer; tre, depuis que le monde est monde le premier la dire, la percevoir avec une telle acuit qu'il faut absolument la mettre en relief en plein jour. Tout le monde a pu depuis que le monde est monde constater avec quels organes nous sommes obligs de faire l'amour. Mais Baudelaire a t le premier et le seul l'crire et ce mot terrible et dsesprant, une fois lanc, met en question le principe de la vie selon la nature en opposition brutale avec l'amour surnaturel idal qui est venu s'y greffer, sans pouvoir rien changer au fond de la ralit.

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L'avenir, le seul vrai avenir de l'homme, c'est le prsent et a a toujours t le prsent. Les habiles de tous les temps ont toujours trs lucidement vcu dans le prsent, et ne se sont jamais soucis, pour leur propre compte, que de tirer le meilleur parti de ce que peut fournir le seul prsent. Les autres, ceux qui "e sont pas aussi clairvoyants, qui ont plus besoin d esprances, on les faisait dans l'antiquit vivre dans _ pass, le respect des traditions, des coutumes, des morts. L avenir n'tait gure reprsent que par les pires catastrophes possibles ou les dlices ou les horreurs de l'autre monde

- Le pass tait crasant. Aujpurd'hui, ce sont les dlices de l'avenir sur terre que prestidigitateurs font miroiter aux yeux blouis

des esprants, et tout le poids de l'dification de ce paradis merveilleux pse si lourdement qu'on pourrait dire aujourd'hui, sans trop forcer la note, que c'est l'avenir qui est devenu son tour crasant, car rien I n'est stable, rien n'est sr, rien ne donne aucune impression de vie normale et lgitime dans un prsent absolument sacrifi un avenir si ambitieux.

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Rien ne dure depuis qu'on a remplac la notion de temps par celle de dure.

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II est tout de mme des gens qui restent attachs aux plus grandes, aux plus hautes ides comme les moules au rocher par un lien de filasse extrmement solide et qui n'est ni membrane de moule, ni rocher. On ne sait quoi, mais une volont tenace et impavide de tenir bon au rocher, la vie, contre le flux et le reflux et tremps de la tte aux pieds.

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II y a une haine venimeuse des croyants contre les athes qui semble venir de ce que l'attitude de ceux-ci alourdit leurs propres doutes et une haine des athes contre les croyants qui s'adresse leur certitude d'un destin trop glorieux auquel ils sont srs, en tout tat de cause, de ne pouvoir participer, i

-

* * *

L'humour c'est le masque le plus apparent, mais peut-tre surtout le plus pais il colle au fond.

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Certains peintres de notre poque ont russi dmontrer que, traite l'huile, la posie pouvait, elle aussi, tre trs haut prise.

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Au jour le jour, les penseurs les plus utiles et les plus captivants sont ceux qui sont vraiment capables de penser sur la pense des autres. Ils ont pris la place

du premier plan.

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Quand il s'est agi de la royaut, on n'a pas eu s'y reprendre deux fois elle n'avait qu'une seule tte ; mais les paules du peuple souverain sont solides et les ttes qu'elles supportent, on ne les aura pas

comme a.

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Jouer un rle. Il y a ce que l'on est et le rle que l'on joue plus ou moins d'aprs ce que l'on est. Rle de pote, rle de peintre, de psychologue etc... tre pote, peintre, romancier, ne suffit pas. Et d'ailleurs,

si l'on parle d'eux c'est en tant que teneurs de rle. I en est qui sont ainsi parvenus passer, durant presque toute leur vie, pour importants, parce que, depuis le dbut, ils ont su s'en tenir surtout au rle.

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Le got excessif de la solitude est peut-tre un vice, mais alors un vice de socit, car, sans socit, pas de

vice. Je pensais que c'tait plutt une attitude de pense, comme on nat et meurt seul il se peut bien que la solitude soit, en somme, entre temps, une sorte d'oubli de vivre, car vivre comporte la fois la question et la rponse et, pour ce terrible dialogue, il faut tre au moins deux. C'est ce qu'on nous dit que Dieu lui-mme n'aurait pas trs bien russi.

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Nous trouvons parfois que telle personne a chang, c'est--dire son caractre, mais sans penser que ce qui a chang c'est notre jugement sur ce caractre. Par exemple, si le ct dsagrable de son humeur s'est orient contre nous. Il ne nous tait pas si apparent lorsqu'il s'exerait contre les autres et que nous jouissions du meilleur. C'est simplement que nous avions encore beaucoup connatre de cet inchangeable caractre

* * *

On a beaucoup reproch au christianisme d'avoir cr l'tat d'esprit victime, le besoin d'tre victime pour tre digne, pour mriter etc... Je ne sais pas sur quoi de tellement rel s'appuyaient ces reproches, part la vie exemplaire ,des saints, mais socialement, je ne vois rien qui indique que cet tat d'esprit ait jamais risqu de mettre le monde en danger.

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Quand on entend dire quelqu'un qu'il arrive au seuil de la vieillesse, on peut tre sr que la vieillesse l'a dj franchi et est entre ; on ne sait pas trs bien

si c'est elle qui vient ou ce quelqu'un qui va, mais, sans aucun doute, c'est elle qui s'installe et envahit.

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Je croyais avoir t rendu prudent par l'ge hlas, je m'aperois que si l'on doit jamais tre prudent, il faut commencer tout^de suite en naissant.

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A quoi tiennent les dlices ou les tourments de l'amour et de l'amiti? Est-il croyable que, vivant presque toujours seul depuis de si longues annes, ne voyant que trs brivement de rares amis de longs intervalles, une des choses dont j'aie le plus souffert pendant les annes de dsastre, ce soit la dispersion des tres que je connais, que j'aime et qui je ne pouvais plus penser en les situant dans le cadre et l'atmosphre o ils vivaient?

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Les symbolistes avaient fini par dgoter de l'me force d'en trop parler. Aujourd'hui, c'est le mot posie, dont on abuse, que l'on finira par ne plus pouvoir employer. Quand on l'applique l'ambiance des plus banales runions mondaines, il est difficile d'aller plus loin dans l'excs.

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II faut en prendre, le plus tt possible, son parti la vie n'est qu'un irrmdiable peu prs. Ce qui l'alourdit insupportablement, quand on y pense, c'est que nous ne pouvons la considrer que comme un absolu d'une importance sans mesure avec nos facults de la comprendre et de l'assimiler. Mais, en fait, on se contente de cet peu prs, comme on croit, par exemple, l'Histoire et ce qu'elle rapporte, comme si c'tait trs exactement vrai, alors qu'on sait qu'il n'en est rien et que tout ce qu'elle raconte est plus ou moins faux, dform ou truqu, et souvent simple interprtation ou opinion d'historien passionn.

Un des trs grands privilges de l'art, ou plus exactement, de la carrire artistique, c'est que, dans la russite et la gloire, ils rservent aux artistes qui l'ge retire la jouissance de presque tous les avantages que comporte la vie dans la jeunesse, l'immense satisfaction que peut procurer l'ambition comble. Cela ne va sans doute pas absolument sans amertume mais enfin si l'art et la vie finissent alors par se confondre, parce que seul l'art triomphe et que tout le reste a t dtruit, il peut encore palpiter sous les dcombres, l'espoir, le vague ou trop prsomptueux espoir que tout ce que l'artiste a mis dans son uvre pourra lui assurer une plus ou moins longue dure. Et c'est un peu comme si en tait allong d'autant le dlai du sursis. * * *

Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort. On pense au Tout ce qui ne me tue pas m'engraisse , de la mre de Napolon parlant de la mauvaise nourriture. Il y a dans l'un et dans l'autre le mme sens tragique et vrai de l'pret de vivre et de la vie. On sait que Nietzsche avait pour cette rude femme une grande admiration.

Tout ce que l'on peut souhaiter de mieux, en dehors de toute ide mtaphysique et religieuse, c'est que, tellement long qu'il soit, le temps de notre mort sera plus facile passer que n'aura t celui de notre vie. On l'espre bien, on y croit, mais on ne sait pas.

* * *

Bien sr qu'il est comme un dieu cet tre tellement bien coinc entre la vie terrestre, la vie ternelle et le nant et qui peut tous les jours se servir de cette superbe expression sans limites, mourir de rire. On n'en trouverait pas l'quivalent dans les critures.

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Ils vous aiment tellement qu'en se servant de vous, il arrive aussi qu'ils vous servent peu prs comme une servante assez maladroite pour casser juste le plus prcieux de la vaisselle.

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Je m'empresse de le dire puisqu'il en est encore temps : je suis contre" cette curiosit vorace qui s'est empare de notre poque et qui pousse publier, presque aussitt aprs leur mort, les lettres les plus intimes des auteurs qui ont joui de quelque gloire. Mme aprs dix ans, cent ans, mille ans, je suis contre. Ma pudeur sur ce point est la mesure de l'ternit, le respect de l'intimit des autres.

II me semble bien qu' prsent, au moment de descendre et aprs tant de longs regards en arrire, il ne me dplat pas tellement de pouvoir penser de ma vie qu'elle n'a pas t rien qu'heureuse. Je hais le malheur franchement, mais la seule ide d'un bonheur constant et sans ombre, outre qu'elle provoque en moi un certain curement, il se pourrait bien aussi qu'au fond je la mprise. ;

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Dans la vie deux, il est de premire importance de ne pas confondre mystre et dissimulation. Il faut laisser sa part l'un et proscrire absolument l'autre. C'est le respect de la libert de chacun et la loyaut rciproque.

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L'esprit reste toujours confondu par l'ide d'infini. Pas plus qu'avant, on ne la poursuit longtemps sans chavirer moins d'tre dou de facults spirituelles extrmement rares. Mais il semblerait qu'aujourd'hui on accepte plus volontiers qu'autrefois, et d'une faon gnrale, l'ide d'un univers infini, sans qu'il soit, bien entendu, question de le concevoir davantage, que celle d'un univers fini, qui supposerait ensuite ncessairement un nant, absurdement inconcevable et inutile de surcrot.

* * *

Bien sr, on remplace toujours une religion par une autre, mais quoi bon puisque aucune religion si l'on n'y croit pas, ne saurait avoir d'importance.

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Ce n'est pas le rveil qui fait au rve, une rputation qu'il ne mrite pas; c'est, au contraire, au rveil que s'effondre le prestige que donnent au rve cette exaltation, cette euphorie, cette intensit, agrable ou dsagrable, qu'acquiert l'activit dsordonne de l'imagination et de la mmoire, pendant le sommeil. Et c'est parce qu'on ne connaissait pas le misrable rapport qui existe entre les deux tats qu'on a si longtemps surestim le rve et qu'il est, prsent, exagrment

mpris.

.if

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Optimiste ! Vous pensez si nous le sommes. Il y a de si belles et de si bonnes choses dans la vie ! Il ne nous manque seulement que le pouvoir d'en profiter.

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J'ai la violence du mistral et la faiblesse de la voile par calme plat.

4t

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II entre dans l'humour un tel sens du relatif qu'il fait ragir l'ventualit celui qui en est dou par l'attitude contraire de celle qu'elle devrait logiquement^.,, provoquer. C'est un peu comme une girouette qui prendrait le vent de l'autre ct.

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On parle assez souvent, en bien ou en mal d'ailleurs, selon l'tage, des risque-tout, jamais des risque-rien.

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La vieillesse, a doit probablement commencer partir du moment o l'on n'est plus capable que de "a faire semblant de vivre. Parfois, a remonte loin et

parfois a s'attarde comme si a ne devait jamais finir.

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II est des choses que l'on prfre avoir imaginer qu' contempler, par exemple, le bonheur ou le malheur des autres. Elles nous laissent, vues de ce point-l, l'me et le cur bien plus tranquilles.

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L'asctisme premire cruaut commence par soi-mme.

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Ce n'est pas avec le cur qu'on pense. Or, aimer, c'est bien une faon de sentir mais surtout de penser. Tout en tout se passe d'abord dans la tte.

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.- ^

Le pote doit voir les choses telles qu'elles sont et les montrer ensuite aux autres telles que, sans lui, ils ne les verraient pas.

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Ils sont drles, ces crivains, ces artistes, qui se -\ plaignent de n'tre pas pris au srieux par des gens qui

n'ont absolument rien voir avec ce qu'il peut y avoir au monde de vraiment srieux.

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Le pass, l'avenir sont les deux illusions, comme deux immenses miroirs, qui largissent tellement les mesquines mesures du prsent. Il n'y a aucune ralit dans ces deux miroirs qui ne refltent que des mirages, mais ils donnent chacun une perspective, une profondeur dont le pass se trouve dilat et parfois mme boursoufl.

Le prsent seul, le prsent dpouill de ses mirages d'arrire et d'avant, autant dire qu'il serait invivable et d'ailleurs dj presque impossible concevoir.

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Presque tous les auteurs leur dbut partent avec la secrte ambition de faire, de crer quelque chose qui soit capable de durer. Quel dommage que, par le changement de temps, ils en arrivent presque tous venir s'effriter sur le plan de l'actualit.

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En art, l'imitation la plus dangereuse est celle qui s'attache la sensibilit. Ce qui apparat sensible dans une uvre, ce ne sont pas les moyens d'art, qui peuvent lgitimement servir tout le monde, mais ce qu'il y a de plus intime et caractristique dans A personnalit d'un auteur. Non seulement on ne peut pas s'appuyer l-dessus, il n'y faut mme pas toucher.

Dans certains cas, c'est la nature de ce que l'on est incapable d'exprimer qui donne presque toute sa valeur ce que l'on parvient malgr tout exprimer.

* * *

La terre pour ceux qui s'y trouvent si mal est un purgatoire, un lieu de prparation, de perfectionnement non pas seulement pour le ciel, mais aussi pour l'enfer. Si vous croyez que le diable s'accommoderait de n'importe quoi !

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* *

L'orgueil est d'un grand embarras pour suivre les petits sentiers drobs qui mnent la grande gloire.

* '- Ce n'est pas si simple que a, d'tre simple.

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* *

crire des pomes n'a t, pour moi, qu'un pis-aller. Ce n'est pas sous cette forme-l que je pouvais dire ce que je croyais avoir dire, ce que j'aurais tant aim dire ; sous cette forme-l, je ne pouvais dire que ce que je n'avais pas dire, que j'aurais tant aim ne jamais

dire.

*

* *

Presque aussitt aprs m'tre aperu que je n'avais pas, et de trop loin, approch ce que j'avais rv de

faire, J'ai essay de tenir le moins de place possible. Je me suis pris craindre un succs qui, mme trs restreint, et risqu d'tre bien au-dessus de mon mrite

On peut avoir des ides, beaucoup d'ides et ne pas tre capable d'en tirer parti par le raisonnement ; de mme qu'il est d'excellents raisonneurs trs pauvres en ides. Les ides sont, comme les mots, les notes, les pierres, des matriaux propres la construction. Mais il faut les assembler pour btir, il faut les organiser, les placer, les enchaner dans un droulement de pense dans lequel elles jouent un rle selon leur valeur habilement exploite.

Les ides sont comme des graines qui jaillissent dans l'imagination ; tout peut en rester l si elles ne viennent pas germer, clore, s'panouir dans le raisonnement. Les ides sont le fruit spontan de l'imagination, le raisonnement, un mouvement continu de l'esprit qui dpend de sa vigueur et de sa vivacit. L'imagination peut tre fertile et la rcolte perdue si la facult de raisonnement n'entre pas en jeu pour s'en servir. Incapable de raisonner, je me suis astreint noter.

L'art et la posie ne sont l que pour puiser dans la nature ce que la nature ne fait pas.

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* * -

Pur comme un cadran solitaire. Au carrefour de routes les saisons.

Le talent ce n'est peut-tre que la suprme imposture qui ne cde le pas, dans ce sens, qu'au gnie.

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La posie se fixe l'aide des mots, avec la seule aide des mots, et l'cueil de la posie, c'est le mot. Il suffit d'un seul pour tuer le plus beau pome.

Un drle de tour que l'esprit s'est jou lui-mme en cherchant avec trop de persvrance dans la matire ; il a fini par s'y trouver. De sorte qu'il n'a plus gure l'air prsent que d'un cureuil, mais des plus agiles, dans sa cage. Et toujours la mme et seule faon d'en sortir.

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II n'y a pas un seul trait dans la nature. Le trait est l'invention de l'homme, une de ces inventions qui le dlivrent et lui servent limiter, enchaner ses conceptions.

* * *

Aimer son prochain, certes, mais, mme le soleil, comme on l'aime o il est. Imaginez s'il allait se mettre se rapprocher.

Le cur ne vieillit pas? Serait-ce pourquoi il devient si lourd porter quand le reste vieillit, ou le contraire?

* * *

II est, en somme, peu de gens que l'on peut considrer attentivement sans scepticisme en pensant qu'ils ont une me. Mais les autres, si l'on se met les regarder avec cette sympathie que l'on accorde aux btes, aux ^ chiens qui jouent ou qui se battent c'est autre chose. ^N

J'ai eu pendant longtemps, pour vivre, besoin de l'gosme des autres ; prsent, pour finir, le mien me suffit.

Entre gens d'une certaine sorte, la querelle elle-mme n'est qu'une manifestation d'amiti.

Quand on a longtemps tran derrire soi, comme un boulet, l'ide que les autres se font de nous, parce qu'elle ne concorde pas avec celle que nous nous en faisons nous-mme ce n'est pas sans plaisir que l'on s'aperoit que ce boulet imaginaire a fini par perdre, avec le temps, tout son poids.

Il faut tre pleinement dou ou pas du tout. Ce sont\ les demi-dons qui aboutissent, la plupart du temps, ;aux situations sans issue, aux grands ratages. /