PARTIE II. UN MODELE EMERGENT: LA VILLE DURABLE des ...

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Partie II. Un modèle émergent : la ville durable PARTIE II. UN MODELE EMERGENT : LA VILLE DURABLE Nombreux sont les auteurs qui ont diagnostiqué la fin des modèles urbains . La diversité l'emporte et les tentatives de définition a priori des morphologies urbaines, de l'organisation générale de la ville, semblent relever d'un dirigisme qui n'a plus cours . Le modèle proposé ici, en voie de constitution, se démarque des modèles antérieurs en ce qu'il est spécifique à chaque lieu, ville, collectivité humaine . Deux traits conditionnent en effet sa mise en oeuvre : l'organisation d'un débat démocratique et d'une participation de la société civile tout au long de l'évolution du projet, et la connaissance approfondie des situations locales que l'on tente de faire évoluer vers la durabilité. Vers un autre modèle organisationnel La durabilité est recherchée à toutes les échelles, locale, régionale, globale, en bousculant notre vision hiérarchisée de l'espace . L'hypothèse que nous défendons ici est qu'il est possible de traiter des questions de durabilité globale au niveau local (collectivités locales, individus) et qu'il est d'autre part impossible de traiter ces mêmes questions sans les poser au niveau local . Différents arguments appuient cette hypothèse: (1) Dans un premier temps, dans des sociétés démocratiques et individualistes, le citoyen, l'individu, doivent être associés à la décision . Le développement durable ne peut être décrété par quelques experts ou hommes politiques . La culture du développement durable ne peut pas s'imposer comme la culture républicaine s'est imposée . Elle introduit au contraire une déhiérarchisation du pouvoir politique, porte des valeurs telles que la diversité, la créativité, la participation, le pluralisme, et ne repose pas sur un ordre fixe, descendant, régi par paliers administratifs . 79
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PARTIE II.
UN MODELE EMERGENT : LA VILLE DURABLE
Nombreux sont les auteurs qui ont diagnostiqué la fin des modèles urbains . La diversité l'emporte
et les tentatives de définition a priori des morphologies urbaines, de l'organisation générale de la
ville, semblent relever d'un dirigisme qui n'a plus cours . Le modèle proposé ici, en voie de
constitution, se démarque des modèles antérieurs en ce qu'il est spécifique à chaque lieu, ville,
collectivité humaine . Deux traits conditionnent en effet sa mise en oeuvre: l'organisation d'un
débat démocratique et d'une participation de la société civile tout au long de l'évolution du projet,
et la connaissance approfondie des situations locales que l'on tente de faire évoluer vers la
durabilité.
Vers un autre modèle organisationnel
La durabilité est recherchée à toutes les échelles, locale, régionale, globale, en bousculant notre
vision hiérarchisée de l'espace . L'hypothèse que nous défendons ici est qu'il est possible de traiter
des questions de durabilité globale au niveau local (collectivités locales, individus) et qu'il est
d'autre part impossible de traiter ces mêmes questions sans les poser au niveau local . Différents
arguments appuient cette hypothèse:
(1) Dans un premier temps, dans des sociétés démocratiques et individualistes, le citoyen,
l'individu, doivent être associés à la décision . Le développement durable ne peut être décrété par
quelques experts ou hommes politiques . La culture du développement durable ne peut pas
s'imposer comme la culture républicaine s'est imposée . Elle introduit au contraire une
déhiérarchisation du pouvoir politique, porte des valeurs telles que la diversité, la créativité, la
participation, le pluralisme, et ne repose pas sur un ordre fixe, descendant, régi par paliers
administratifs .
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La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
(2) L'économie globale fonctionne par réseaux souples en évolution constante . II est difficile
d'agir globalement sur un réseau . En revanche, il est possible d'agir localement car le réseau est le
produit de l'interaction globale de ses composants locaux . Le développement, les modes de
consommation, les pratiques et comportements se jouent aussi à l'échelle locale, et il existe là des
marges de manoeuvre. Il semble difficile de réorienter l'économie mondiale globalement sans
générer des situations de grande instabilité, mais l'économie peut évoluer si les gestes quotidiens
changent, si une infinité de petites impulsions traduit le refus de consommations qui détruisent
l'environnement, l'équité sociale et comportent trop de risques vis-à-vis des générations futures.
L'action locale modifie insensiblement une situation globale, mais sensiblement si elle est répétée
(exemple de la consommation de produits de l'agriculture biologique) . Elle a aussi une valeur
d'exemplarité et d'entraînement. Enfin, il paraît plus raisonnable d'agir en direction du
consommateur, de la demande, plutôt qu'en direction de l'entreprise, de l'offre, car on peut
imposer une norme à une entreprise mais difficilement lui insuffler l'esprit du développement
durable. La norme est contournable, la demande est incontournable . L'attitude des
consommateurs est susceptible d'évoluer, à supposer que de réelles campagnes de sensibilisation
et d'information soient mises en oeuvre, tandis que celle des entreprises est soumise à un certain
type de concurrence . La pression de la demande est peut-être plus efficace que celle des pouvoirs
publics, dans ce cas.
(3) Le développement durable est d'autre part trop complexe pour pouvoir être appliqué
globalement et il ne peut être déterritorialisé 161 Ce développement considère en effet le contexte
géographique, culturel, qu'il valorise et auquel il s'adapte . II s'applique dans un premier temps à
l'échelon local et régional, avec une vision globale, avant de gagner éventuellement d'autres
lieux, d'autres échelles. Si le développement durable est un horizon global, sa mise en oeuvre est
locale, car elle respecte les différentes cultures, les spécificités et la diversité locale . On peut se
doter d'objectifs de développement durable à tous les échelons mais la réalisation de ces objectifs
est modulée, réorientée, réinterprétée par les niveaux sous-jacents . Un développement durable
peut être mis en oeuvre globalement au terme de démarches ascendantes, diversifiées.
161 Sauf pour des questions très ciblées .
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Partie II . Un modèle émergent : la ville durable
(4) Le développement durable est principalement à nos yeux une démarche éthique . Il ne s'agit
pas de développer un savoir, une technique, mais bien une vision du monde, qui, si elle n'est pas
partagée par les habitants, a peu d'avenir . L'Etat peut imposer quelques normes, à bon droit . Mais
quelques normes ne font pas le développement durable . Le développement durable a besoin du
concours de tous, car il affirme des valeurs, une éthique qui doivent être librement consenties.
(5) La hiérarchisation entre local et global, micro et macro, est en train de s'estomper, ou du
moins est remise en question dans certaines branches des sciences contemporaines. Des
corrélations peuvent apparaître entre local et global . Nous allons développer ce dernier point.
Une déhiérarchisation s'opère lorsqu'une symétrie est retrouvée dans le regard que l'on porte sur
l'échelle des grandeurs : si la complexification d'un système, la formation de niveaux supérieurs
(communautés, nations, monde), conduit à l'émergence de caractères nouveaux, qui ne peuvent
être expliqués par les composants de niveaux inférieurs, symétriquement, des caractères
nouveaux apparaissent dans les niveaux inférieurs, qui ne peuvent être expliqués par le niveau
supérieur. C'est à notre avis la signification de la diversité . Il existe à la fois des continuum entre
micro et macro, local et global, et certains degrés d'autonomie aussi bien au niveau global qu'au
niveau local.
La diversité n'apparaît que lorsqu'il y a une unité, un référent unitaire . Le système fonctionnalise
les composants des niveaux inférieurs, les diversifie en fonction d'une logique, la sienne . Mais
les éléments des niveaux inférieurs fluctuent et tendent à se diversifier aussi par eux-mêmes.
L'individu, par exemple, est pris dans une culture, sa matrice, mais il résiste à cette culture, soit
tout seul (on parle alors d'une inadaptation), soit en groupe, en réseau . Sa sensibilité en propre ne
tolère pas toujours l'imposition d'un ordre culturel, de normes, même si elle les a pour une grande
part intégrées. C'est grâce à l'existence d'un décalage, de fluctuations, que le devenir culturel,
sociétal, est possible . La culture est le produit de ces interactions permanentes, tout comme
l'individu, qui évolue en regard de son environnement physique et culturel, dans ce dialogue.
Des changements s'opèrent en continu, mais des changements globaux, visibles, n'adviennent que
lorsque les fluctuations, les décalages entre l'ordre sociétal et les individus se multiplient
significativement, entrent en résonance d'une certaine façon . Les normes et l'ordre sociétal se
recomposent alors . Si le niveau sociétal résiste à ces fluctuations et qu'elles deviennent très
importantes, on est en présence d'une révolution : on observe à cet instant une non distinction
entre individu et société, micro et macro, caractérisant par ailleurs les structures physiques très
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La ville durable: état des lieux en Europe et prospective
instables, selon Prigogine 162. Lorsque le niveau sociétal s'adapte, des évolutions adviennent.
L'état d'équilibre, souligne Prigogine, est dans l'ordre physique celui où les corrélations micro
-macro sont nulles. Mais cet état est une exception.
On découvre dans l'ordre physique un certain continuum entre les deux paliers, micro et macro,
que l'on observe aussi dans l'ordre humain, entre individu et société . La grande souplesse, par
exemple, de l'économie actuelle, faite de réseaux en reconfiguration permanente, vient de ce
continuum. L'individu est relié par mille et un trajets au collectif . Par ses consommations, ses
productions, les réseaux dans lesquels il se situe, il nourrit ce collectif, il est ce collectif, si l'on
veut. Nous avons vu aussi qu'il y résiste, au sein de collectifs plus petits.
Travailler à un développement durable à l'échelon local ne signifie pas que l'on travaille
uniquement pour l'échelon local, ce qui n'a plus trop de sens à l'heure actuelle . Le local donne
accès au global . L'individu est pris dans des réseaux, le local est inséré dans le global . Les
interactions entre les deux niveaux sont fortes, même si de nombreux relais et résonances sont
nécessaires pour passer de l'un à l'autre, pour qu'une innovation locale, par exemple, "perce" à
l'échelon global, c'est-à-dire qu'elle parvienne à recomposer autour d'elle un réseau qui la porte.
Certaines innovations ne percent jamais, d'autres sont fulgurantes parce qu'elles arrivent à relier
et à donner une cohérence à une série d'innovations éparses, en elles-mêmes trop fragmentaires.
Il existe donc des effets de confluence, comme le souligne Michel Serres, ou de "congruence" . Le
développement durable met à notre avis en cohérence une série de préoccupations, de visions du
monde, de valeurs nouvelles . Est-il trop précoce? La réponse à cette question ne dispense pas d'y
travailler.
Les hiérarchies, l'organisation par paliers sont en décalage avec le fonctionnement actuel du
monde humain, qui innove, crée, par ses limbes et réseaux : économie, monde scientifique,
réseaux d'échanges informatiques, etc. Les pouvoirs publics sont appelés à déhiérarchiser leurs
modes d'organisation s'ils veulent être plus efficaces, plus adaptés à notre société, plus puissants
aussi . Une vision hiérarchisée du monde, par niveaux, par assiettes, devient impuissante face aux
réseaux qui contournent ces hiérarchies . Les réseaux produisent bien sûr d'autres hiérarchies, des
gradients entre les noeuds de réseaux et les zones d'exclusion, et ne constituent pas une
organisation modèle . Ils sont simplement très efficaces.
1621 . Prigogine, I . Stengers, 1979 . La nouvelle alliance . Gallimard.
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Partie II . Un modèle émergent: la ville durable
II est sûrement possible à la fois d'assouplir notre organisation sociétale et de veiller à ce qu'elle
n'exclue personne, en utilisant de concert différents types d'organisation: la redistribution de
proximité163 , et non seulement la redistribution "par le haut", hiérarchique, le développement des
potentiels locaux, d'économies territorialisées en réseaux 164, et non seulement la redistribution,
enfin, l'articulation entre les différents territoires et réseaux . C'est ce que nous tentons de
proposer dans la partie finale de cette recherche, en défendant un développement "topologique".
L'Etat, et l'Europe, peuvent encourager le développement en propre des zones exclues de
l'économie de marché, afin que chaque territoire soit le lieu d'un développement économique,
puis aider à la connexion des différentes économies et des différents territoires.
Le souci actuel de subsidiarité, en politique, qui tend lentement à se substituer à la délégation, à
créer des démarches ascendantes, symétriquement aux démarches descendantes, traduit un souci
de déhiérarchisation. La subsidiarité signifie que l'imposition d'un ordre n'est pas la meilleure
façon de gérer les sociétés, mais que lorsqu'un certain ordre politique est assimilé par tous les
niveaux, le besoin se fait sentir 'de recréer des espaces où puisse jouer la diversité, la créativité,
l'hétérogénéisation, capables de faire évoluer la société, qui sinon se sclérose . Les cultures se
construisent dans cette tension permanente, entre unification et diversification.
L'émergence de caractères nouveaux n'est donc pas seulement le fruit du passage à un niveau de
complexité supérieure, elle résulte aussi des processus de différenciation par rapport à l'ordre
global, elle résulte des perturbations en quelque sorte . On retrouve l'importance du "petit", du
local, de la diversité . La diversité, comme l'intégration, est la condition d'émergence de caractères
nouveaux, la condition d'un renouvellement, de l'évolution du système dans le temps . Pour garder
l'avenir ouvert, ne pas le surdéterminer, ne pas générer des impasses pour l'homme, une diversité
culturelle et naturelle doit être maintenue . La possibilité d'évolution, de résilience, de durabilité,
est fonction de cette diversité. La diversité qui s'exprime à l'échelon local est un capital pour
l'avenir de la société humaine, ou de la planète.
Une réelle déhiérarchisation s'opère ainsi dans notre vision du monde, entre grand et petit, entre
local et global . L'unité ne peut se maintenir que grâce à la diversité, et vice-versa. Si les éléments
divers perdent le lien avec leur unité, on assiste à des phénomènes de désintégration, que l'on
nomme guerres civiles, ethniques, religieuses, à l'échelle des sociétés, mort, à l'échelle du vivant,
163 Par une refonte des communes, par l'élargissement de l'agglomération à la région urbaine et par une redistribution financière entre régions urbaines et arrière-pays .
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La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
décomposition, à l'échelle des molécules ou radioactivité à celle de l'atome . Le lien global et la
fluctuation locale sont donc également importantes, ce que souligne Michel Serres dans
différents ouvrages.
Dans certains cas précis, les courts-circuits entre local et global peuvent être fulgurants, quasi
immédiats, au point qu'on ne peut plus différencier un ordre local et un ordre global . Les
mathématiques du chaos, qui reposent sur l'idée d'hypersensibilité aux conditions initiales, nous
expliquent ainsi, par une image, que le battement d'aile d'un papillon peut provoquer un cyclone
dans l'autre hémisphère. Des auteurs tels que Prigogine ont tenté une entreprise de
déhiérarchisation des causalités, en montrant par exemple qu'il n'est pas toujours possible de
distinguer micro et macro pour les systèmes loin de l'équilibre (météorologie, cerveau, etc .) 16s
De manière plus générale, lorsque les relations verticales entre les différents niveaux
hiérarchiques sont bidirectionnelles et aussi nombreuses que les relations horizontales, à
l'intérieur de ces niveaux, on peut douter de la pertinence de la notion de hiérarchie, et s'inquiéter
de son potentiel d'inertie . Les organisations par niveaux sont un fait . Les lire en termes de
hiérarchie, alors même que la connaissance des interactions progresse, serait plutôt une tentative
de légitimation du pouvoir et de son attachement à un certain ordre qu'un décryptage de la
réalité 166 Une certaine pensée contemporaine remet en question à la fois la notion de
déterminisme linéaire et la notion de hiérarchie, deux outils ou deux grilles de lecture de la
réalité trop simplifiantes 167
La question du déterminisme est celle du "qu'est-ce qui commandé?" . Elle est dépassée à l'heure
actuelle par la découverte que tout commande et rétroagit, le grand, le petit, l'esprit, la matière,
non pas indistinctement, mais selon des interactions complexes . Elargir la "commande esprit" est
sans doute une noble tâche pour l'homme et cette ambition a alimenté la hiérarchie et la
démarcation qu'il a établi entre le corps et l'esprit, lui-même et le monde . Les arbitrages sont en
effet nécessaires dans les sociétés humaines . Mais doivent-ils reposer pour autant sur une vision
simplifiée du monde? Les hiérarchies ou les priorités que nous établissons dans la conduite de
164 Qui favorisent les échanges d'informations, de personnes, et non de biens matériels, ce qui permet de ne pas délocaliser l'emploi. 165 I . Prigogine, I . Stengers, 1979. La nouvelle alliance, op . cité. 166 On peut penser que la hiérarchisation des niveaux physiques est issue des rapports de pouvoir qui structurent les sociétés et qui se sont simultanément exprimés dans l'ordre des choses, dans la "nature même", selon l'idée de Michel Foucault. 167 Voir par exemple F . Varela, E. Thomson, E . Rosch, 1993, Imbodied mind, traduit par L'inscription corporelle de l'ers frit, Seuil, 377 p .
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Partie II . Un modèle émergent : la ville durable
notre vie et au sein de notre culture doivent-elles nécessairement être "objectivées" dans les
choses? Et légitimer leur soumission totale 168? D'autant que l'esprit ne s'élargit que lorsqu'il se
connecte au monde. ..
Les contradictions relevées ici ou là entre la durabilité locale et globale relèvent d'un modèle
épistémologique, organisationnel, où les niveaux sont trop étanches, et résistent mal à nos yeux à
l'analyse . Nous avons par exemple montré comment les politiques globales de développement
durable en milieu urbain impliquent une revalorisation du patrimoine local, naturel et culturel,
des écosystèmes locaux, du rôle et de la participation des habitants et acteurs de la ville 169
Développement local et global sont couplés, se construisent mutuellement dans une acception
écologique, bien que chacun ait un degré d'autonomie . Des actions "à double dividende", local et
global, peuvent être entreprises . Des actions multiscalaires peuvent être conduites localement,
comme le souligne d'ailleurs le rapport européen sur les villes durables.
Les contradictions ne se jouent pas entre les intérêts locaux et globaux, mais entre les intérêts de
ceux qui défendent un modèle de développement durable, quelle que soit l'échelle où ils se
situent, et ceux qui défendent le modèle économique actuel, ou bien d'autres alternatives.
L'arbitrage qui demande à être réalisé met en face à face non pas la préservation de la planète et
le sacrifice des intérêts individuels, mais la globalisation économique, dont on peut se demander
combien d'intérêts individuels elle sacrifie, et un autre type de globalisation, écologique et
sociale, qui tente de refonder un intérêt collectif.
Dans une démarche de développement durable, les conséquences' d'aine action, d'une politique,
sont considérées à toutes les échelles et selon différents critères (écologiques, sociaux,
économiques, culturels), en fonction des connaissances disponibles . L'interaction local-global est
un souci central du développement durable et commande une de ses principales propositions:
cesser d'exporter les problèmes et les coûts de notre développement sur d'autres générations,
d'autres pays, d'autres populations, d'autres écosystèmes, d'autres échelles d'espace et de temps.
Toute action locale a des incidences à différentes échelles, mais on peut tenter de faire en sorte
que ces incidences ne soient pas négatives pour les niveaux en question : c'est l'ambition d'une
gestion globale du développement humain, de son ou de ses économies, cherchant à infléchir ses
choix en fonction de l'état de la planète, de l'état des différentes sociétés et individus.
168 "Plus est abaissée la nature, plus se trouve glorifié celui qui y échappe", I. Prigogine, I. Stengers, 1979 . La nouvelle alliance, op . cité .
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La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
Un modèle utopique?
II est important de souligner que le développement durable ne cherche pas un point d'équilibre,
une situation idéale et illusoire, mais plutôt une orientation, une vision capable de mettre en
cohérence et d'intégrer les différentes politiques publiques . II donne un sens au développement
des collectivités, quelles que soient leurs tailles, en réaffirmant des enjeux éthiques . La
préservation de la planète n'est pas un objectif scientifique, comme les développements de la
science l'ont prouvé, mais un objectif éthique . Un modèle urbain se constitue actuellement au
nom du développement durable, que l'on peut nommer "modèle" à cause de sa cohérence, de sa
lisibilité, mais qui reste très souple, pragmatique, expérimental, contextuel, un modèle par
définition toujours inachevé, vers lequel on peut tendre. Ce modèle est un horizon et fait du lieu,
du contexte, son point de référence, d'ancrage, d'intérêt, à la différence des modèles u-topiques,
décontextualisés.
Comment nommer utopique la réflexion qui part de l'existant et réclame une attention vigilante
au local, au topos, aux habitants des lieux? Comme l'indique l'ouvrage de l'OCDE consacré au
développement urbain durable : "l'option qui consisterait à construire des villes entièrement
nouvelles pour répondre aux besoins sociaux et environnementaux futurs des individus est
totalement exclue" 170. Les écotopies, écocités caractérisent davantage les débuts de l'écologie que
le développement durable, plus mature . II ne s'agit pas à l'autre extrême de figer le temps, de
conserver la ville telle qu'elle est, car la ville actuelle n'est pas durable et il convient au contraire
de la transformer.
Un modèle de ville durable s'appuie sur l'existant et tente d'ouvrir les politiques urbaines aux
dimensions globales et à long terme du développement . Cette double ouverture, au temps et à
l'espace, n'est ni utopique ni uchronique puisque la globalisation et les changements globaux sont
déjà en marche, et que le projet des villes durables tente précisément de prendre en compte les
multiples dimensions du temps et de l'espace . En revanche, la volonté de maîtriser ces
changements, de réorienter l'économie, d'affirmer une éthique, peut être considérée comme
utopique: dans ce cas tout projet politique est utopique, dès lors qu'il s'écarte de l'économie
169 C. Emelianoff, 1994 . L'émergence de nouvelles temporalités dans de vieux espaces urbains, Ecologie politique
n° 13, pp 37-58.
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Partie II . Un modèle émergent : la ville durable
néolibérale. Le mot utopie est souvent utilisé de nos jours pour disqualifier une démarche qui
gêne certains intérêts plutôt que pour qualifier le contenu d'une proposition 171
Ecarter les irréversibilités dangereuses pour l'homme, préserver les ressources planétaires afin de
maintenir l'avenir ouvert, renforcer les capacités d'adaptation des milieux urbains, comme le
préconise l'OCDE après d'autres pays (l'Australie notamment), ne constituent pas un projet
utopique. L'intégration de la gestion du long terme dans une époque caractérisée par des
mutations très rapides, des innovations technologiques quotidiennes, n'est pas plus paradoxale
que la prise en compte du développement local dans un contexte de mondialisation accélérée . On
peut même penser que ces prises de conscience surviennent comme des garde-fous, des repères
spatio-temporels destinés à encadrer et maîtriser les mutations technologiques et économiques.
Les difficultés que génèrent ces nouvelles bornes ne peuvent être confondues avec des paradoxes.
Autrefois, la longue durée, les inerties et les lieux commandaient les rapports humains.
Aujourd'hui, la mondialisation et le très court terme les déterminent . Le développement durable
profile des lieux globaux, des lieux ayant intégré une gestion écologique du globe, et un
développement humain couplé au devenir terrestre, à ses temporalités.
Un modèle normatif?
Si le modèle n'est pas utopique, doit-il être normatif, contraignant? On peut aussi renverser la
question et demander: le développement durable permet-il de se libérer de certaines contraintes?
Lesquelles? Quelques contraintes fortes semblent gouverner actuellement la vie urbaine, sans
compter le chômage et la captivité des populations inactives:
(1) la mobilité subie : en sus des heures perdues dans les transports pendulaires, la fatigue et le
stress occasionnés par ces trajets, l'accroissement des distances domicile-travail 172 rend difficile
l'aménagement de l'espace, mité par le pavillonnaire, et coûte cher en infrastructures . En
proposant une planification fondée sur le rapprochement des lieux d'activités et d'habitat, les
politiques de développement durable souhaitent limiter les déplacements subis et laisser place à
une mobilité choisie.
171 Discussion développée dans C . Emelianoff, H. Regnauld, P . Lafon, 1997 . Le délit d'utopie: la ville durable et la bâtiment ministériel, Villes et Territoires, à paraître.
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La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
(2) les déménagements contraints: en raison des fortes nuisances qui affectent les centres villes,
le bruit et la pollution atmosphérique en premier lieu, et de leur inadaptation aux besoins des
enfants, les familles n'ont pas d'autre choix que de s'installer en milieu suburbain, lorsqu'elles le
peuvent . La ville n'est adaptée ni aux enfants, ni aux personnes fragiles (agressions multiples), ni
aux piétons . Une politique de développement durable travaille à offrir une qualité de vie
comparable dans les centres villes et à leurs périphéries, même si ces deux espaces gardent des
caractéristiques différentes . La mobilité résidentielle doit être l'objet d'un choix, tout comme la
mobilité quotidienne.
(3) la consommation passive : la consommation urbaine qui correspond aux effets de mode, à
l'affichage social, à l'attrait pour le changement est une consommation aveugle en raison de la
méconnaissance des coûts environnementaux et sociaux des produits consommés . II n'est guère
réaliste de demander aux consommateurs une attitude de responsabilité individuelle lorsque les
médias, les journaux d'informations télévisés, affichent une publicité sans relâche pour l'achat de
voitures, par exemple, en présentant les nouveaux prototypes et les symboles qu'ils véhiculent.
La désinformation sur les conditions de fabrication des produits, sur leurs incidences écologiques
et sociales, leurs possibilités de recyclage, est manifeste . Le développement durable demande un
type de consommation éclairé, conscient, averti des tenants et des aboutissants de ses choix, en
un mot, responsable.
Il est difficile d'affirmer que les modes de consommation actuels ne sont pas normatifs, que
l'économie de marché ne repose pas sur une normalisation des comportements . La diversité des
produits consommés ne tient pas lieu de diversité comportementale . La question initiale, visant à
examiner le normativité d'uni modèle de développement durable s'est donc déplacée . La question
est plutôt de savoir si le développement durable substitue certaines normes à d'autres et s'il est
plus normatif que le développement économique actuel.
II paraît impossible de nier que la durabilité introduise de nouvelles normes . Ces normes sont
des limites, des seuils à ne pas franchir, pour éviter des dégradations écologiques et sociales, ou
des risques majeurs : il existe des limites d'utilisation des ressources, correspondant à la
possibilité de leur renouvellement, des limites de destruction des milieux et des espèces,
172 M-H. Massot, J-P. Orfeuil, 1995 . La mobilité, une alternative à la densification du centre . Les relations
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susceptible de menacer les écosystèmes terrestres et d'entamer le capital transmis aux générations
futures, des limites de capacités de charge et de rejets polluants, visant à éviter la saturation des
milieux, portant atteinte à notre santé, des limites au non partage des ressources, si l'on souhaite
endiguer la pauvreté et l'exclusion au Nord et au Sud, des limites au pouvoir sans partage des
gouvernements centraux ou des puissances économiques transnationales, des limites à la violence
sous ses très nombreuses manifestations.
A l'intérieur de ces limites, le développement durable défend l'idée d'une grande diversité de
solutions, d'une pluralité d'approches, l'essentiel étant que les politiques soient choisies et mises
en oeuvre avec la participation des populations locales, une condition de leur réussite . Une
comparaison avec la situation actuelle, en termes de normes, diagnostiquerait une perte de liberté
dans le domaine de la consommation, sur la base de restrictions volontaires, internalisées,
éthiques, et un gain très net de liberté dans le domaine politique . Les citadins auraient le pouvoir
d'orienter le développement de leur ville et perdraient la liberté de consommer aveuglément . Il y
a donc bien substitution de normes, les normes écologiques remplaçant les normes économiques.
Le modèle n'est à notre avis ni plus ni moins normatif que le modèle actuel mais les normes sont
désormais visibles, elles ne se dissimulent pas derrière la liberté de consommation.
Qu'entend-on par norme et par liberté? La liberté de circulation ou la liberté de conduire sa vie en
fonction de choix propres et d'une réflexion mûrie? La norme la plus dangereuse, sur un plan
démocratique, est-elle celle qui s'expose clairement comme une règle de conduite destinée à
protéger un intérêt collectif, et à être débattue publiquement, ou bien celle qui s'introduit par
mille et un canaux, produits, médias, tous chargés du même message ("consommez-moi") et du
même fard ("je vous plais"), une norme séduisante, sachant se faire oublier? Que dire de la
liberté de consommation? Il est par ailleurs très révélateur que l'on décrive souvent le
développement durable comme un "effet de mode", comme si toute innovation, toute alternative
n'était actuellement qu'un effet de mode . ..
Les approches de développement durable cherchent principalement à convaincre, à être relayées.
Les méthodes participatives ont un effet d'entraînement . Une réglementation non comprise
suscite au contraire des blocages et des inerties . La réglementation est un instrument
d'accompagnement mais reste en elle-même un outil fragile et partiel . Si des réglementations sont
domicile-travail, Les Annales de la recherche urbaine n° 67, pp 22-31.
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La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
mises en place dans un milieu d'accueil hostile, elles sont contestées et contournées . E importe
d'abord de créer les conditions d'accueil, d'acceptation, de compréhension des nouvelles normes.
Dans ces conditions, les normes résultent de choix collectifs, de principes éthiques, qui ne sont
pas improbables puisque certaines avancées ont déjà été réalisées dans ce sens.
Il est important de se demander aussi comment se décide la réglementation . Dans le domaine des
nitrates, par exemple, les grands groupes de distribution et de traitement des eaux sont présents
dans les comités qui fixent les normes. En fonction des technologies disponibles, de l'opportunité
de les lancer sur le marché, des seuils limites de nitrates sont déterminés pour les eaux potables.
Les normes, dans ce cas, sont élaborées en fonction des stratégies d'entreprises, du marché de la
dénitrification 173 , lorsque les incertitudes scientifiques sont par ailleurs trop grandes pour fixer un
seuil de nocivité.
Les normes sont souvent liées aux écotechnologies : elles les anticipent et elles les encouragent.
Elles sont déjà la traduction, le résultat d'une prise de conscience et un des moyens de l'exprimer.
Certains pays qui ont pu mettre en place une réglementation écologique sévère sont parmi ceux
qui avaient le plus détruit leur environnement (Pays-Bas, Danemark, Allemagne) . L'adoption de
normes n'est pas forcément un gage de sérieux écologique. En revanche, la formation, l'adoption
d'une culture écologique par les populations crée une demande qui ne peut être contournée.
Cette évolution est amorcée dans certains pays . La constitution du territoire européen peut
favoriser sa diffusion, mais on ne sait pas à quelle vitesse . Les délais de l'action politique en
matière d'environnement se comptent jusqu'ici en décennies, souligne Jacques Theys 174. Or le
développement urbain durable est une notion récente, donnant déjà lieu à une réflexion
structurée, mais qui ne connaît pas de relais politique important à ce jour.
Le développement urbain durable constitue encore un corps de réflexions et de pratiques
émergentes, parallèle aux politiques de la ville . Nous nous proposons de relater d'abord son
histoire, de rechercher ses racines, d'examiner ses premières propositions, avant de présenter dans
un second temps les expériences réalisées en son nom et les réflexions qu'elles suscitent.
173 C. Emelianoff, 1996, Nitrazur, in : Lyonnaise des Eaux-Dumez . Une entreprise face à ses innovations : politique,
technique, environnement. Partie II, Centre de Sociologie de l'Innovation, Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris, pp 105-136. 174 Mai 1997 . Entre "gouvernance" et "ingouvernabilité". Quelle forme de "gouvernement" pour les changements
globaux?, 36p.
1. De la ville écologique à la ville durable
Le développement urbain durable reprend une partie des thèmes abordés par l'écologie urbaine . Il
s'enracine dans l'écologie urbaine, mais ses propositions vont au-delà de cette première approche,
abordent plus franchement le champ culturel et humain, tout en affirmant un changement
d'échelles dans la portée des problèmes écologiques . La notion de développement durable se
positionne d'emblée dans le champ sociétal, et ouvre sur la dimension planétaire et prospective
des problèmes urbains . "L'impératif écologique" peut céder la place à un art de vivre écologique,
le mouvement protestataire, à la prise de conscience généralisée que nos modes de
développement doivent être infléchis s'ils prétendent bénéficier à une longue postérité' 7s
1 . 1. Les apports de l'écologie urbaine : pratiques immémoriales et récentes.
On ne saurait confondre, à notre avis, le nom d'écologie urbaine, tardif, avec le contenu, la
pratique, fort ancienne . L'écologie urbaine est une science qui s'est institutionnalisée à partir des
années 30, désignant d'abord une recherche d'ordre sociologique avant d'acquérir une dimension
proprement écologique dans les années cinquante . Mais son savoir pratique s'est constitué dès les
premières concentrations urbaines . Les premiers citadins ont . affronté des problèmes de
pollutions hydriques, olfactives, sonores, puis des problèmes de circulation et de congestion,
qu'ils ont partiellement résolus par des politiques municipales relevant de l'écologie urbaine . Les
villes ont longtemps été des mouroirs, les rues, des cloaques . Des politiques d'assainissement ont
été menées plus ou moins efficacement jusqu'à l'avènement de l'hygiénisme. Nous évoquerons
cette histoire avant d'aborder l'écologie comme vocable, ébauche d'une science et naissance d'une
politique plus systématique. Ces pratiques, propres à chaque culture et assez peu connues, nous
sont livrées surtout par les historiens et les géographes.
L'écologie urbaine ne naît pas à partir du moment où on la nomme . Son histoire ne commence
pas avec l'école de Chicago, dans les années 1920 . L'écologie urbaine de Chicago, qui associe
pour la première fois le mot écologie et le mot ville, est d'une toute autre nature que l'écologie
urbaine ancienne et contemporaine . Elle prend à l'écologie scientifique un nom, et, croit-elle, une
175 Une prétention nommée "progrès" . . .
91
La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
méthode, pour habiller des pratiques et analyses sociologiques . Faire démarrer son histoire à ce
moment précis peut même la desservir car l'école de Chicago a établi des analogies fort
critiquables entre les écosystèmes naturels et urbains, la répartition des plantes dans l'espace et la
répartition des hommes dans la ville . Dans son prolongement, l'écologie urbaine scientifique a
parfois transposé des modèles issus de l'écologie scientifique aux sociétés humaines, ce qui lui a
valu des critiques méritées . Nous avons donc tenu à écarter cette origine et à chercher, au-delà du
vocable, de la naissance du terme, son histoire.
Il est nécessaire de remonter à notre avis aux premières cités pour trouver les rudiments d'une
écologie urbaine, pratiques qui s'affinent peu à peu lorsque la taille des villes grossit . Cet héritage
est souvent passé sous silence et fait partie des non-dit de l'écologie urbaine . La filiation avec
l'hygiénisme n'est pas davantage explicitée, peut-être parce que l'écologie se démarque de
l'hygiénisme par une approche moins anthropocentrique . La canalisation de la Seine, qui était par
exemple préconisée par les hygiénistes parisiens pour éviter la stagnation des eaux 176 , est
condamnée aujourd'hui par les écologistes en raison de l'érosion en aval et de l'amputation de la
biodiversité des berges.
Ces dits et ces non-dit, ces silences et parfois ces malentendus s'expliquent par le fait que
l'écologie urbaine n'est pas un domaine de connaissance et de recherche établi, disposant pour
cela de trop peu de moyens . La sémantique n'est pas stabilisée, les débats portant sur le fait de
savoir si l'écologie urbaine est une science ou non, une discipline définie ou embryonnaire, une
politique réelle ou bien publicitaire . A la croisée des connaissances scientifiques, des évolutions
culturelles et des engagements politiques, l'écologie urbaine n'a pas présentement trouvé sa place,
ce qui lui interdit de construire son passe 177 .
176 B. Fortier, 1977. La maîtrise de l'eau. XVIII°s. 177 Sur les flottements et les incertitudes du vocable, voir Christian Garnier, 1994, Ecologie urbaine ou environnement urbain?, op . cité .
92
L'écologie des anciens
D'après les sources dont nous disposons, les grecs avaient une conscience de la salubrité qui les a
conduit à défendre quelques principes d'urbanisme . Aristote, dans sa Politique 178, préconise par
exemple une exposition des maisons au soleil et au vent, la différenciation des usages de l'eau
selon sa provenance, l'alignement des rues sur le modèle du plan d'Hippodamos, la séparation de
la place publique, vouée à la vie politique, et de la place du marché, encombrée de détritus.
Hippocrate, Oribase et Vitruve, tour à tour, préfigurent l'architecture bioclimatique et
l'hygiénisme en insistant sur l'adaptation des bâtiments aux climats locaux et sur la ventilation
des rues, fonction de leur orientation 1 79 . Pour résoudre les problèmes de déchets, les grecs
avaient mis en place un système municipal de collecte des déchets, par les "éboueurs", qui les
portaient à 10 stades des fortifications.
Les villes romaines, qui connaîtront des concentrations humaines beaucoup plus élevées,
prendront de nombreuses mesures pour épurer les milieux urbains . Les plus connues ont trait à la
gestion de l'eau . La qualité des eaux potables était assurée par le captage de l'eau en montagne,
acheminée jusqu'aux villes grâce à de longs aqueducs . A Rome, sous le règne de Nerva, les
réseaux deviennent séparatifs, l'eau captée à proximité, dans l'Anio, servant aux usages
quotidiens, l'eau de source étant réservée à la boisson 180. La construction d'égouts -les cloacae-,
ouverts puis fermés, et de latrines publiques, le nettoyage, le pavage et la réparation des rues par
les services de la voirie assurent une relative hygiène publique .' L'hygiène corporelle est
encouragée par la fréquentation des thermes, des nombreux jardins et promenades publiques,
dont Vitruve disait qu'elles étaient d'une grande salubrité181 . Ainsi, malgré le manque d'espace, la
pression foncière, la ceinture verte de la Rome antique ne sera pas entamée.
Des mesures moins connues ont également régenté la circulation des charrettes, qui
occasionnaient une forte congestion à Rome et qui furent interdites durant le jour à partir de la loi
de Jules César, dite "Lex Julia Municipalis", en 45 avant JC. Du lever du soleil à la dixième
heure, seuls les piétons avaient le droit de circuler dans les rues, ainsi que les chariots
municipaux transportant des matériaux de construction, décombres, déchets, et les chariots des
célébrations. La loi sera reprise et étendue par d'autres empereurs, comme Claude, qui interdit
178 Livre VIII (IV), 10. 179 L. Homo, 1971 . Rome impériale et l'urbanisme dans l'antiquité, Alban Michel, 665 p. 180 L. Homo, 1971, op. cité, p 267.
93
La ville durable: état des lieux en Europe et prospective
aux voyageurs la traversée des villes italiennes en charrette, Hadrien, qui ferme l'accès de Rome
aux voitures lourdement chargées, Marc Aurèle, qui défend de pénétrer en voiture ou à cheval en
ville182 . Ces interdictions s'exerceront jusqu'à la fin de l'époque impériale mais souffriront de plus
en plus de dérogations . Cette politique de restriction de la circulation s'est accompagnée aussi
d'une séparation des circulations, avec la construction de voies réservées aux piétons, de
portiques et de trottoirs.
La ville médiévale oubliera ces principes d'assainissement, notamment celui des égouts, peu ou
mal développés jusqu'à Haussmann, mais découvrira d'autres modes de gestion écologique,
analysés par André Guillerme 183 . Les cours d'eau qui entourent les villes, pour les besoins
énergétiques et hydriques de l'artisanat, recueillent les eaux usées et les épurent naturellement l8a
Les métiers du textile participent même à cette épuration : l'alun et le tartre utilisés comme
fixateurs des teintures favorisent la floculation . La qualité de l'eau est aussi nécessaire à la santé
des habitants qu'à la qualité du textile, à la réussite économique des villes lainières . Un relatif
équilibre, de type écosystémique, est ainsi réalisé durant quelques siècles . Les bâtiments ou les
métiers polluants sont progressivement déplacés à l'aval des cours d'eau ou hors de l'enceinte:
l'hôtel-Dieu, les boucheries, les brasseries à Strasbourg, etc . Des bains et des étuves sont
construits pour l'aristocratie et la riche bourgeoisie . L'élargissement des fossés consécutifs aux
guerres de cent ans sapera l'hydrodynamisme et la salubrité, en engendrant un microclimat
humide qui nourrira les épidémies sous l'ancien régime, avant que les fossés ne soient comblés au
début du XIX°s lSs
Le recyclage des déchets solides est également une pratique ancienne . Les déchets de cuisine ont
toujours servi à alimenter les animaux, tandis que les matériaux comme le fer, le papier, les
tissus, le verre étaient récupérés par des populations dont le statut social autorisait le contact avec
les rebuts . En Europe, les chiffonniers du moyen âge collectaient les tissus pour fabriquer du
papier . Le problème des déchets reste vif toutefois et se résout partiellement avec l'établissement
d'une police des rues, à la fin du XVII°s en France, puis des "boîtes" imposées par le préfet
181 De architectura, V, 9. 182 L. Homo, 1971, op . cité, p 433-435. 183 1984 . Les temps de l'eau. La cité, l'eau et les techniques . Champs Vallon, 263 p. 184 Selon André Guillerme, un tiers des villes médiévales se dote au XI°s d'un réseau de canaux aussi développé que celui de Venise, les autres étant au minimum ceinturées de bras d'eau. 185 A. Guillerme, 1984, op . cité
94
Partie II . Un modèle émergent : la ville durable
Eugène Poubelle devant chaque maison à la fin du XIX°s . Les poubelles parisiennes sont en
1883 au nombre de trois : une pour les matières putrescibles, une autre pour les papiers et
chiffons, la dernière pour le verre, la faïence, les coquillages . Cette collecte sélective était fort
bien acceptée par les habitants 186 . En revanche, le réseau de tout-à-l'égout mis en place sous
Haussmann, qui aura pour effet de généraliser l'eau courante à domicile, sera très controversé en
raison des taxes prélevées sur les propriétaires . Il ne se généralisera qu'au XX°s.
Des populations entières vivent jusqu'à aujourd'hui du recyclage des déchets . On peut penser aux
Intouchables, en Inde, aux Coptes, en Egypte, ou aux gens du voyage . Au Caire, les déchets de
quinze millions de personnes sont collectés par les Coptes et amoncelés à l'extérieur de la ville,
où s'affairent les recycleurs de plastiques, métaux, papiers, de déchets organiques pour les
animaux. Cette décharge est devenue au fil du temps une colline, puis une "ville" qui vit sur les
détritus, bâtie avec les pierres des ruines voisines, perpétuant le recyclage immémorial des
matériaux de construction. En Europe, les gens du voyage accomplissent aussi certaines tâches
de recyclage: la récupération de la ferraille, notamment, ou des pièces mécaniques . A Nantes, un
responsable municipal signalait que des "vols" étaient commis dans les déchetteries par les
nomades, qui venaient spontanément chercher les encombrants (frigos, machines à laver, etc .).
Cette concurrence montre qu'il y a toujours eu une gestion informelle des déchets, plus ou moins
efficace, et que la mise en place récente de chaînes de tri organisées empiète sur un terrain déjà
investi . Toutefois, la masse des déchets actuellement produits, sans commune mesure avec les
époques passées, exige que soit développé ce type de dispositifs.
Reste le grave et plus récent problème des déchets toxiques, que nous 'reléguons aux pays les plus
pauvres et aux générations futures, pour les déchets nucléaires . Certains pays, comme l'Inde, sont
quasiment spécialisés dans le recyclage des déchets à problèmes de l'Occident, achetés dans les
ports par des populations qui, avec des moyens de fortune, retraitent au prix de leur santé.
La sous-valorisation des populations qui valorisent les déchets est une constante, qui pourrait être
révisée si nous adoptions un regard plus écosystémique, une pensée faite de boucles et de
rétroactions . Mais le tri et le recyclage sont dans les années 90 encore le domaine des entreprises
d'insertion . La professionnalisation de la filière des déchets est en cours lorsqu'elle est rentable,
employant souvent d'anciens chômeurs, encadrés par du personnel formé à cette ancienne et
nouvelle profession : recycleur. Quant aux traitements trop coûteux, ils sont abandonnés à des
populations sacrifiées ou à la postérité.
186 R-H. Guerrand, 1994 . Comment Paris-cloaque a appris la propreté, in : Urbanisme n° 278-279, op . cité. pp 40-
95
La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
Concluons par le bruit, qui a fait l'objet dans le passé de politiques ou de mesures concertées.
Beauvais par exemple, était qualifiée au XVII°s de ville "sonnante, puante et mécréante", en
dépit de sa richesse . Les 135 cloches de la cité, responsables d'une part du vacarme, étaient
interdites de fonctionnement durant les épidémies afin de ne pas fatiguer les malades . ..
L'écologie des modernes: l'hygiénisme
Les questions d'écologie urbaine que les hommes ont rencontré au fil de l'histoire seront
considérées avec une acuité nouvelle au moment de la révolution industrielle et des fortes
densités urbaines . La montée du mouvement hygiéniste opère un premier désenclavement des
écologies locales, pour proposer des solutions et des mesures susceptibles d'être appliquées
universellement. II importe d'assainir en profondeur les villes, empoisonnées par les rejets
domestiques et les fumées soufrées des usines, qui alimentent les bronchites et la tuberculose.
Les préoccupations hygiénistes sont précédées par une "révolution olfactive", au XVIII°s, qui
rend l'odorat beaucoup plus sensible, parallèlement aux progrès de la médecine et aux courants
"aéristes" du siècle des Lumières 187 . Le mouvement hygiéniste s'étend de 1820, période de la
fondation de l'Académie royale de médecine, en France, et de la généralisation des Conseils
municipaux de salubrité, aux années 1900, durant lesquelles la législation prend le relais du
combat scientifique et politique. L'hygiénisme livre une guerre d'ampleur inégalée, parce que
quasi mondiale, aux immondices, puis, à partir de 1880, au monde `microbien, le responsable
identifié de l'infection. Les médias ont joué un rôle dans la diffusion du mouvement . En 1880,
par exemple, la Commission supérieure de l'assainissement de Paris est créée suite à des
nuisances olfactives fortes durant l'été et à une série de plaintes relayées par la presse 188 .
Les Congrès internationaux d'hygiène, les lois sur le travail des enfants (1841 en France), la
Santé publique (1848), scandent la progression du mouvement qui reste entre les mains des
professionnels (scientifiques, administratifs) et trouve d'abord peu d'écho au sein de la
population 189 . L'hygiénisme, par un combat médical, social et moral se donne pour objectif
d'améliorer la santé publique et la qualité de vie urbaine . II s'imposera en France par des actes
44. 187 A. Corbin, 1982 . Le miasme et la jonquille . L'odorat et l'imaginaire social, 18°-19°s . Aubier- Montaigne. 188
R-H Guerrand, 1994 . Comment Paris-cloaque a appris la propreté, op . cité. _ 189
Selon A. E. Fowler La Berge, 1974 . Public Health in France and the french public health movement . 1815-1848. Doctorat de philosophie, Tenessee .
96
de contrôles sociaux (politique nataliste et hygiéniste des Habitations Bon Marché des années
trente'9o), plutôt que par une prise de conscience générale . La Grande-Bretagne, au contraire,
connaîtra des mouvements populaires en faveur de l'hygiénisme . Le libéralisme favorisait peut
-être davantage la responsabilisation individuelle, puisque l'on ne pouvait s'en remettre à un Etat-
Providence. En Allemagne, aux Etats-Unis, le mouvement sera également plus local que
national.
Les incidences de ce mouvement sur la morphologie urbaine seront considérables . André Corbin
résume cette transformation en trois mots : on draine, on pave, on ventile, dès le milieu du
XVIII°sl91 Les réseaux d'adduction et d'évacuation des eaux trouent le sous-sol de la ville . En
surface, l'air se substitue à l'eau comme vecteur principal d'épuration . On ne construit plus des
canaux, mais des rues suffisamment larges pour que le soleil et le vent y pénètrent, que l'échange
et la circulation s'y engouffrent . L'économie urbaine ne repose plus en effet sur l'eau, comme au
moyen âge, mais sur les transports ferroviaires et routiers . Les rues deviennent des conduits de
circulation de l'air, et s'ouvrent presque simultanément à la circulation des voitures. Les villes
sont désormais trouées par de nouvelles trames viaires.
Les préoccupations immobilières, spéculatives, gouvernent la transformation 192. S'il est
important d'assainir, c'est d'un double point de vue, physique et moral, physique et social . Les
populations pauvres s'établiront en banlieue. Par ailleurs, la conscience d'un métabolisme urbain
naît, manifestant l'importance nouvelle des flux, l'interférence entre les modèles physiques et
économiques qu'avaient anticipée les physiocrates . La vision métabolique sera reprise par le
Corbusier dans les années 1930, qui conseille déjà d'éloigner l'habitat des axes de circulation . La
ville, désormais éventrée par la route, disloquée dans sa périphérie par les voies rapides,
accueillera un habitat aux formes de plus en plus lâches, selon les préceptes hygiénistes de la
Charte d'Athènes . La dédensification des métropoles s'ensuivra.
1 90 La sélection des locataires, les primes de propreté, les primes de bonne tenue, les visites de contrôle alimentaient une surveillance permanente . "L'Office a toujours estimé que l'oeuvre d'un organisme d'Habitations à Bon Marché est incomplète s'il ne se soucie pas du relèvement social et moral des familles et notamment de la santé des enfants"; soulignait Jacques Peirotes, maire de Strasbourg, dans les années 30 . La devise "un logement propre et sain" perdure encore aujourd'hui dans l'office HLM de Strasbourg. 191 1982, Le miasme et la jonquille . L'odorat et l'imaginaire social, 18°-19°s, op . cité. 192 F. Choay, 1985 . Production de la ville, esthétique urbaine et architecture, in : Histoire de la France urbaine, G.
Duby (dir .), tome V, pp 233-279 .
97
La ville durable: état des lieux en Europe et prospective
Un dernier héritage de l'hygiénisme, sur un plan institutionnel, est la création des services
municipaux d'hygiène publique, qui verront naître ultérieurement en leur sein les premières
branches des services d'environnement . Un Ministère de la Santé sera constitué en 1919.
L'écologie urbaine contemporaine : entre science et pratique
A un siècle d'intervalle, la crise écologique de la fin du 20°s renouvelle certaines préoccupations
hygiénistes . Dans les pays développés, les nuisances organiques ont été à peu près maîtrisées en
milieu urbain, les nuisances industrielles ont été partiellement subjuguées, les pollutions
automobiles, agricoles, et celles liées aux déchets domestiques ont au contraire explosé . Les
problèmes débordent largement le cadre urbain . E ne s'agit plus par exemple d'évacuer les eaux
usées ou les déchets aux portes de la ville, un jeu d'enfants, mais de les restituer au milieu naturel
après les avoir décontaminées . Les problèmes de pollution se sont déplacés . La contamination
atteint aussi bien les milieux que les hommes, c'est-à-dire qu'elle atteint les hommes doublement,
par effets directs et par effets de rétroaction . Les services municipaux d'environnement voient le
jour à partir de 1973 . Le Ministère de l'Environnement est créé en 1971 193
Parallèlement à l'émergence de ces nouveaux problèmes se constitue une réflexion scientifique,
comme ce fut le cas pour l'hygiénisme . Elle se développe surtout après les années cinquante et le
faux départ des années trente, qui lance le terme d'écologie urbaine mais lui donne un autre
contenu. Puisque c'est l'usage, explicitons d'abord ce que l'école' dé Chicago entendait par le
terme d'écologie urbaine.
Pour ses trois leaders, Park, Burgess et Mc Kenzie, la ville est un organisme social et l'écologie
urbaine étudie la répartition et la différenciation des hommes dans l'espace . L'attention portée à
cette distribution à la fois spatiale et sociale, aux dynamiques d'invasion, de compétition,
sélection ou ségrégation des groupes dans l'espace tient peu compte du milieu lui-même et du
rapport que nous entretenons avec lui, les objets actuels de l'écologie . L'optique de l'école de
Chicago est sociologique et pêche par scientisme, puisqu'elle espère transférer les lois de
répartition des espèces animales ou végétales dans leur milieu à l'habitat urbain, dans une
perspective évolutionniste . Les localisations de l'habitat humain dépendent des colonisations, des
mouvements de diffusion des populations, de la création de routes permettant le départ vers
193 Ce fut l'un des premiers au monde, la France ayant une propension à institutionnaliser les problèmes.
98
d'autre lieux, de la complexification progressive de l'ensemble du système urbain . Le darwinisme
adopté est toutefois moins social que réformiste 19a II nourrira néanmoins à son insu une
planification qui a renforcé la ségrégation des quartiers et la déréliction des centres américains,
avec l'appui de l'administration fédérale, comme nous l'avons déjà évoqué' 9s
L'école de Chicago a donc conduit à des impasses théoriques et pratiques : le transfert de modèles
entre les sociétés biologiques et les sociétés urbaines, la légitimation involontaire des
mouvements ségrégatifs à l'oeuvre dans les villes . Les métaphores organicistes appliquées à la
ville, les rapprochements entre habitats biologique et urbain ne sont pas pour autant dénués de
fondement. Es ont du reste été développés à toutes les époques. L'écologie écosystémique
s'inscrira dans cette tradition pour décrire la dimension physique du milieu urbain, sans
prétention d'expliquer les comportements humains, bien que quelques dérives apparaissent
parfois.
L'approche écosystémique commence à être appliquée au milieu urbain dans les années cinquante
et s'affirme à la fin des années soixante. Avec l'ouvrage de Wolman, en 1965, "The metabolism
of cities", les flux de matière et d'énergie qui traversent et nourrissent la ville sont analysés pour
la première fois . Ils montrent que la ville dépend d'un hinterland beaucoup plus étendu, planétaire
aujourd'hui, et la masse des transferts effectués pour satisfaire les consommations citadines.
"L'empreinte écologique" des villes ne coïncide pas avec leur assise morphologique, elle épuise
ou sature les milieux ruraux et surtout naturels sur de très grandes distances 196 , par ses ponctions
et ses rejets, qui ont des incidences géomorphologiques, hydrologiques, atmosphériques et
climatiques, pédologiques et agricoles 197 , biotiques et écosystémiques, et en bout de chaîne des
incidences sur la santé humaine. Cette empreinte empiète aussi sur l'avenir, comme le figure le
schéma tracé par Joe Ravetz (figure 4) . Par cette emprise, le problème urbain se situe au coeur
des questions écologiques globales.
194 H. Kuklick, 1994 . L'école de Chicago et la politique de planification urbaine . La théorie sociologique comme idéologie professionnelle, op. cité. 195 Notamment la Federal Housing Administration, qui dans les années 30 accordait des prêts sur des critères sociaux et raciaux, afin de ne pas contaminer les nouveaux quartiers et de préserver leur valeur immobilière . Cette "stratégie du filtrage" a été alimentée par le modèle des zones urbaines de Burgess et par les analyses de Hoyt, influencé par l'école de Chicago. 196 Selon Rees et Wackernagel, l'empreinte écologique des villes des pays développés représente 10 à 20 fois ou plus leur superficie . W. E. Rees, M. Wackernagel, 1994 . Ecological footprints and appropriated carrying capacity: measuring the natural capital requirements of the human ecology, in: Investing in natural capital : the ecological economics approach to sustainability . Jannson, Hammer, Folke, Costanza (eds), Waschington DC, Island Press.
99
La ville durable: état des lieux en Europe et prospective
Joe Ravetz looks at the various forms of analysis of the `sustainable city region' and outlines the aims and structure of the TCPA Sustainable Development Group's Sustainable City Region Project, which focuses on Greater Manchester .
City region metabolism
Figure 4: L'empreinte écologique des villes, schéma de Joe Ravetz
Sources : "In search of sustainable City" Town and Country Planning, Jane 94, vol . 63, n° 6.
La notion d'écosystème urbain est défendue par Stoddart en 1968 19ß , puis par Duvigneaud en
France, en 1974 199 , dont les travaux seront controversés. Duvigneaud (comme Odum aux Etats
-Unis) oublie la dimension socioculturelle de la ville et présente un tableau d'interactions
biophysiques et biopsychiques en guise de ville, au demeurant intéressant mais dont certaines
conclusions sont inacceptables . La voie est ouverte pour des recherches moins réductrices.
197 Erosion et épuisement des sols par l'intensification des pratiques agricoles, pour les ponctions, épendages de boues d'épuration ou de composts urbains, pour les rejets, créant par exemple des sols couverts de plastiques et de
métaux au pied des plus prestigieux vignobles de champagne français . .. 198 W. Stoddart, 1968 . Cultural ecology, Mc Millan Co . and the Free Press, New York. 199 P. Duvigneaud. La synthèse écologique, Populations, Communautés, Ecosystèmes, Biosphère, Noosphère . Doin, 296'p .
100
Partie II. Un modèle émergent : la ville durable
Le programme Man And Biosphere de l'Unesco, l'Homme et la Biosphère, conférera une
légitimité internationale à cette approche en se limitant à une description physique de la ville. Un
de ses projets est consacré aux établissements humains et dirigé par une équipe australienne qui
travaille sur Hong Kong . Une modélisation des flux urbains, reposant sur quelques cent
cinquante variables, est menée. On simule ce qu'il advient si l'on utilise tel type de matériau de
construction, telle répartition de l'habitat, densité, etc . Ces recherches manquent cependant
d'opérationnalité, de finalité pratique et omettent d'impliquer les acteurs politiques de Hong
Kong. D'autres villes feront l'objet de recherches plus appliquées dans le cadre du programme
MAB200, mais la volonté politique pour prendre en considération leurs résultats est absente.
Cette vision métabolique de la ville sera reprise par différents auteurs 201 et donnera lieu à
quelques recherches spécifiques202 . Lorsque l'on tente de faire un bilan de l'écologie urbaine,
comme Christian Gamier et Philippe Mirenowicz, dans un numéro de la revue Metropolis
consacré à l'écologie urbaine203 , et le géographe Francis Beaucire, à différentes reprises 204, il
apparaît que l'écologie urbaine fait trop peu appel aux sciences humaines, qui de leur côté s'en
désintéressent . Le sociologue Edgard Morin avait proposé d'établir un pont philosophique et
conceptuel en forgeant la notion d'éco-sociosystème . Mais cette suggestion aura peu de
retombées pratiques . Néanmoins, la dimension écosystémique est l'une des dimensions actuelles
des analyses sur la ville durable, tant sur le plan de l'analyse physique du milieu urbain, que sur
un plan théorique, méthodologique, puisque la méthode écosystémique sous-tend par exemple le
rapport européen de la campagne des villes durables 204 . L'éclairage écosystémique est dans ce cas
particulièrement pertinent et facilite la compréhension des problèmes et des interactions
écologiques.
200 Francfort, Rome, Tokyo, Numata. Voir P. Mirenowicz, 1984, L'écologie des systèmes urbains, Metropolis, n° 64- 65, p 17. 201 H. Girardet (dir .), 1993 . The Gaia Atlas of cities . New directions for sustainable urban living, op . cité. L'hypothèse Gaïa, formulée par John Lovelock, considère la Terre comme un système auto-régulé, homéostasique, "vivant", si l'on applique ce qualificatif, à la suite de Lynn Margulis, à tout regroupement d'éléments (cellule, organe, corps, Terre) qui s'entoure d'une membrane protectrice. 202 Par exemple B . Dambrin, 1979 . Evaluation des flux et bilan d'énergie de la ville de Paris . Thèse de 3° cycle de l'Université Paris VII. 203 Metropolis n° 64-65, 1984 : Ecologie urbaine L Nouveaux savoirs sur la ville, 128 p. 204 1996, Contrainte écologique et développement durable, in : P . Genestier (dir.), Vers un nouvel urbanisme., Faire la ville, comment? Pour qui?, La documentation française, pp 127-138. 205 Que nous résumons en page 150 .
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La ville durable : état des lieux en Europe et prospective
Dans un dernier temps enfin, l'écologie urbaine s'ouvre à l'étude des politiques d'environnement
urbain, et c'est dans ce domaine, comme science ou savoir appliqué, qu'elle est le plus
convaincante, et particulièrement utile . En France, les travaux de François Lapoix, la synthèse
que réalisent Bernard Barraqué et Philippe Mirenowicz sur les expériences françaises, les
nombreux articles de Christian Garnier diagnostiquent l'état de l'environnement urbain et
formulent de multiples propositions. Dans les municipalités, les nouveaux services de
l'Environnement se heurtent aux mêmes problèmes que l'écologie théorique : les approches sont
trop sectorielles, cloisonnées 206 . On traite les nuisances d'un côté -air, eau, bruit, déchets-, la
nature, les espaces verts, de l'autre . La qualité des projets urbains et la qualité de vie font l'objet,
selon Bernard Barraqué 207 , d'une troisième famille de politiques . On parle beaucoup d'intégration
sans parvenir à la réaliser 208 . Un mot d'ordre apparaît alors : intégrer la prise en compte de
l'environnement dans toutes les politiques . L'organisation des services municipaux est perçue
comme un facteur de blocage 209
Toutefois, l'écologie urbaine reste une science et une pratique dotées de fort peu de moyens . Le
Ministère de l'Environnement, en France, s'efforce d'imposer une législation plus stricte au début
des années 90 sur l'ensemble du territoire, pour que soient respectées les directives européennes
(lois sur l'eau, les déchets, le paysage, le bruit, l'air) . Mais les mesures destinées au milieu urbain
sont timides. Le traitement des nuisances est inégal d'un domaine à l'autre . La pollution
atmosphérique et le bruit ne font l'objet d'aucune mesure d'envergure . Comme l'hygiénisme, qui
avait bouleversé le tissu urbain et les conceptions de la ville, le développement durable
engendrera un deuxième désenclavement, en portant la question de l'écologie urbaine au coeur
des problèmes d'environnement globaux.
206 C. Garnier, 1994 . Ecologie urbaine ou environnement urbain?, op . cité. 207 B . Barraqué, 1993 . Le gouvernement local et l'environnement, in : S . Biarez, J-Y . Nevers (dir .), Gouvernement local et politiques urbaines, pp 110- 177. 208 Voir P. Mirenowicz, 1984 . Les approches intégrées de l'environnement dans les politiques urbaines, Métropolis, n° 64-65, p 18. 209 B. Barraqué, 1993 . Le gouvernement local et l'environnement, op . cité.
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Partie IL Un modèle émergent: la ville durable
Figure 5: Du lieu au globe, la spirale des impacts urbains.
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La ville durable: état des lieux en Europe et prospective
1. 2 . Le tournant des années 90 : lorsque le développement durable devient urbain ...
La question de la ville est peu abordée dans les premiers travaux du développement durable . Elle
est en effet un objet transversal, complexe, qui ne peut être appréhendé sans qu'un certain
nombre d'éléments n'aient été au préalable éclaircis . La réflexion se concentre d'abord sur des
thèmes plus circonscrits, et non sur des territoires . Le rapport Brundtland, par exemple, évoque
les problèmes de la consommation énergétique des villes, des transports automobiles et de la
dispersion urbaine. A ses yeux, le principal défi urbain se joue dans les pays du Sud, où la
croissance des villes associée au manque d'infrastructures conduit à des situations sans issue.
L'aménagement d'une trame urbaine de villes secondaires et le maintien de l'habitat rural sont
préconisés . Freiner en somme l'urbanisation et la concentration dans les grandes métropoles est
une des premières approches de la question urbaine dans l'optique d'un développement durable.
Le problème urbain est relativement négligé jusque dans les années 90, d'une part parce que le
regard porté sur la ville est quelque peu empreint de négativité, la ville étant considérée comme
une source de problèmes écologiques susceptibles de se résoudre par un rééquilibrage de l'habitat
en faveur des campagnes, d'autre part parce que ce milieu est d'une telle complexité que l'on ne
peut adopter de résolutions simples à son égard . Le développement durable s'attache d'abord à
des problèmes qui peuvent appeler des solutions à peu près circonscrites . La réflexion sur la ville
procède d'une étape ultérieure. Il faut attendre ainsi 1988 pour que le terme de "ville durable"
apparaisse, dans le cadre du programme MAB de l'Unesco consacré à l'écologie urbaine . Après
Rio, des programmes d'actions spécifiques sont initiés sur ce thème et en 1996 la conférence sur
les établissements humains organisée par l'ONU, Habitat II, aborde le sujet prudemment.
Depuis la première conférence des Nations Unies sur l'Environnement, à Stockholm, les villes
sont devenues des acteurs politiques plus puissants, abritant près de la moitié de l'humanité . Elles
peuvent donc revendiquer un rôle dans la gestion des problèmes globaux . D'autre part, les
conventions et accords internationaux ont montré la limite des approches surplombantes . Le
développement durable ne peut pas être mis en oeuvre globalement et doit donc l'être
ponctuellement, partiellement, afin de rendre possible l'amorce d'une démarche, de donner
davantage de concrétude à ces questions et de légitimer ensuite des décisions prises à des niveaux
supérieurs . La ville paraît être un échelon très pertinent pour impliquer les acteurs locaux et les
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habitants, et faire jouer les procédures démocratiques . L'appropriation du thème du
développement durable par la société civile conditionne son succès.
On observe ainsi un infléchissement de la problématique du développement durable vers le
domaine urbain . Les publications sur les villes durables se multiplient, émanant de chercheurs et
d'institutions telles que l'OCDE et la CEE, qui, après avoir engagé une réflexion générale sur le
développement durable, s'attachent au contexte urbain. Les années 90 marquent le passage d'une
appréhension globale et thématique à une appréhension territoriale, urbaine . Il s'agit d'une
seconde étape, plus pragmatique et appliquée, qui traduit une maturation de la réflexion sur le
développement durable.
De Rio à Istanbul: les villes "durables"; prémices
Bien que les villes soient conviées à participer à la mise en oeuvre de l'Agenda 21, le problème
urbain n'est pas abordé directement durant la Conférence de Rio sur l'Environnement et le
Développement, en 1992 . Il est cependant débattu parallèlement, quelques jours avant l'ouverture
du Sommet, lors d'une rencontre qui s'organise à Curitiba puis à Rio, à l'initiative du "groupe
G4+" . Le G4+ regroupe les quatre grandes associations internationales de villes, IULA 210, la
FMCU211, Métropolis et le Sommet des grandes villes du monde, ainsi que des associations
régionales de collectivités locales . Cette réunion, à laquelle ont participé environ trois cents
maires, des élus et des associations, a permis d'adopter "l'engagement de Curitiba", que nous
reproduisons ci-desso