numéro spécial

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    04-Jul-2015
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Numéro spécial écrit par les élèves du lycée Jean Rostand à Mantes-la-Jolie

Transcript of numéro spécial

{ L E S Pe t i t s ma ti ns}05 Quitter sa ville // 07 Amlie Matuma // 11 Dyenaba Diallo // 15 Nicolas Marcinkowski // 21 Abdoulaye Talla // 25 Nicolas Suez-Panama-Bouton // 31 Suhail Chourak // 35 Alexandre Arete // 41 Loc Eslier // 45 Maureen Farhina-Martins // 55 Yannis Telaoumaten // 59 Ridge Massaka // 67 Vincent Chomel // 71 Kevin Moonwessur // 81 crire partir des faits divers // 87 Anita Fernandez // 109 Jules Bouffart // 113 Sonia Bekkouche // 117 Marie-Laure Hup // 121 Audrey Fabert // 125 Thouraya Ahamadi // 129 Antoine Dach // 133 Toufik Benjaa // 137 Samira Ait-Lamallem // 141 Nicolas de Oliveira // 145 William Eudes // 149 Vincent Guyard // 153 Thanina Belaza // 157 Lydia Bennadja // 161 Lenvers du dcor // 163 Sirine Bencheikh // 169 Guiliana Panariello // 175 Sophie Bezirard // 179 Sirine Bencheikh // 185 Guiliana Panariello //

Ce numro a t publi avec le concours du Conseil rgional dIle-de-Francedans le cadre du programme Rsidence dcrivains en Ile-de-France.

Prsentation

Les nouvelles que vous trouverez dans ce recueil ont t crites par les lves du lyce Jean Rostand et du collge Sully dans le cadre de la rsidence de BernardoToro au lyce Jean Rostand Mantes-la-Jolie. Situ aux portes du Val Fourr, le lyce Jean Rostand se caractrise par la diversit de ses sections. Cette spcificit a permis des jeunes trs diffrents de se rencontrer, de se connatre, de s'engager ensemble dans des projets qui, ailleurs, ne les auraient pas unis. Des projets de nature trs diverse ont t raliss au cours de cette rsidence. Le travail littraire de BernardoToro tait au coeur d'un dispositif o toutes les disciplines artistiques taient convoques, depuis la littrature la musique en passant par le thtre et la vido. Il sagissait de construire un nouveau mode de partage entre les lves et la littrature en train de se faire, de redonner toute sa place la cration artistique et de raffirmer le rle de la littrature dans notre socit.3

Les nouvelles que nous publions ici dressent en filigrane un portrait complexe, fascinant et totalement inattendu des jeunes adolescents daujourdhui. Il faut lire ces textes avec toute lattention quils mritent pour comprendre quel regard la jeunesse actuelle porte sur ce monde que nous croyons lui transmettre, comme sil nous appartenait. Nous pensons connatre cette gnration, mais nous la percevons toujours de lextrieur et de loin. Ces pages devraient nous permettre de la dcouvrir de l'intrieur, dans le plein exercice de sa libert cratrice. Rparties en trois chapitres, ces nouvelles explorent les trois axes autour desquels s'est dveloppe la rsidence : l'exil et la construction de soi, l'invention littraire et la ralit sociale, l'effondrement des certitudes. Cette rsidence a t soutenue par la Dlgation acadmique l'action culturelle de l'Acadmie de Versailles, en liaison avec l'inspection pdagogique rgionale de lettres, et mise en uvre grce la Rgion Ile-de-France. La Cit nationale de l'histoire de l'immigration tait le principal partenaire culturel de ce projet qui a aussi runi de nombreux acteurs locaux.

Quitter sa ville

Un chagrin, un malaise diffus ou encore un dsir dascension sociale poussent des personnages quitter leurs villes natales pour un ailleurs rv, fantasm et parfois craint. Certains quittent la France, le Sngal, lItalie, la Runion ou tout simplement Rueil-Malmaison. Dautres arrivent en Croatie, au Maroc ou en ce bon pays dUtopie. Et puis, cest comme une apparition : une maison bleue, une femme retrouve, Gibraltar. En franais, il nexiste pas dquivalent au mot heimweh : cette nostalgie du pays natal, comme si notre langue niait lexistence dun tel sentiment. Les nouvelles qui suivent le modle de Contretemps de Bernardo Toro et de Bruges-la-Morte de Rodenbach donnent vie ce sentiment diffus, jamais nomm, toujours ambigu. Seule compte pour tous les personnages lenvie de partir pour mieux se trouver, pour mieux prouver, pour mieux se rconcilier. La ville dcouverte, invente devient la caisse de rsonnances de toutes ces vies.

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Amlie Matuma

Manon

Ctait un jour ordinaire Marseille. Comme dhabitude, jarrivais dans ma classe pour accueillir mes lves et je commenais comme tous les jours par une dicte, ensuite je les laissais faire des exercices tout en restant leur disposition, sils ne comprenaient pas. Soudain, en les regardant un par un une sensation bizarre menvahit. Ce ntait pas la premire fois que je contemplais mes lves, mais ce jour-l, ils mapparaissaient autrement. Pourtant, comme tous les jours, les uns travaillaient srieusement, tandis que les autres bavardaient ou faisaient semblant de travailler. Des larmes me vinrent aux yeux, ces pauvres petits enfants, ils navaient pas plus de six ans, leurs parents me les avaient confis, peut-tre sagissait-il dun futur abandon. Ctaient des penses folles, mais elles maidaient me sentir moins coupable. Je ne voulais plus penser ce que javais fait, je voulais oublier tout simplement. Plus la journe avanait, plus je pensais elle. Son souvenir me hanta toute la matine. Elle essayait peut-tre de rentrer en contact avec moi pour mannoncer quelque chose. Ces penses mobligeaient 7

revenir en arrire et revoir ce que javais fait. Ctait il y a quatre ans, du temps o jtais heureuse, du temps o tout allait pour le mieux. Aujourdhui, cest fini. Comment ma vie avait-elle pu changer en si peu de temps ? Si seulement son pre ntait pas parti, on serait tous les trois ensemble aujourdhui. Moi qui depuis quatre ans navais pas manqu un seul jour dcole, je pris la dcision de partir en fin de matine. Je ne savais pas o aller, mais je savais que je devais partir, quelque chose mappelait ailleurs. Aprs avoir libr mes lves, je pris ma voiture et roulai pendant presque une heure. Soudain, je maperus quil tait dj lheure de retourner lcole, mais je ne voulais pas y retourner, je continuai donc ma route sans vraiment savoir o aller. Au bout de quelque temps, je garai ma voiture devant un magasin de robes de marie et je me mis repenser non pas elle, mais lui, mon ancien mari, Marc. Pourquoi tait-il parti ? Je me souvins du jour de notre mariage, on stait promis de ne jamais se quitter. Six ans plus tard, il a rompu sa promesse et ma abandonne. Cest partir de ce jour que je nai plus t la mme. Jai eu beau lui demander de rester pour notre fille, Manon navait alors que six ans, il nen a pas voulu. Il disait quil ne voulait plus nous voir, moi et Manon, plus jamais. Ces mauvaises penses mincitrent reprendre la route. Mon tlphone ne cessait de sonner, ctait Annie, la directrice de lcole, elle devait srement se demander o jtais. Mais je ne voulais pas rpondre, je ne voulais plus retourner dans cette cole, je voulais continuer rouler vers linconnu. Je mis la radio pour ne plus entendre la sonnerie de mon portable. Les panneaux annonaient que je venais darriver Aubagne, la ville o jai vcu autrefois, la radio annona que lon tait le 12 mars. Ctait son anniversaire, lanniversaire de Manon. Je me demandais comment javais pu oublier une date pareille. Je navais quune seule envie, la prendre dans mes bras et lui souhaiter un joyeux anniversaire. Mais ce ntait plus possible, je lavais abandonne. Je ntais pas fire

de mon geste, mais je pensais que ctait la seule solution pour quelle soit heureuse. Depuis que son pre tait parti, elle navait plus dautre famille que moi, jtais la seule personne au monde sur qui elle pouvait compter et je ne me sentais pas assez forte pour assumer ce rle, moimme je ne pouvais compter sur personne. Je me suis donc retrouve seule avec Manon, je ne savais pas comment jallais men sortir. Je me souviens encore du jour o je lai emmene pour la dernire fois lcole. Comme tous les jours, je lui ai dit au revoir, elle ne se doutait pas que cet au revoir tait un adieu. Je ne suis jamais revenue la chercher. Je ne suis plus jamais revenue Aubagne. Jai appris par la suite que Manon avait t place dans une famille. Jtais sre quelle tait plus heureuse prsent. Jessayai donc de recommencer une nouvelle vie Marseille et je lai oublie, comme jai oubli Marc, jusqu aujourdhui. Arrive dans le centre ville dAubagne, je navais presque plus de carburant, je laissai donc ma voiture dans un parking et continuai ma route pied. Je connaissais cette ville par cur, je pouvais my promener les yeux ferms. Je marchais sans but prcis, les boutiques me rappelaient des tas de souvenirs. Aprs avoir march pendant un long moment, je massis sur un banc en face de lcole. Ctait lheure de la sortie des lves. Les enfants sortaient tout heureux de retrouver leurs parents. Je regardais ces enfants un par un et je pensais encore elle. Une petite fille sortit, ce fut comme une apparition, ctait elle ! Ctait Manon ! Elle tait l, fidle limage que javais garde delle dans ma mmoire. Elle sortait de lcole et se dirigeait vers une femme qui devait tre sa mre, sa nouvelle mre. Contrairement aux autres, elle ntait pas joyeuse, elle avait lair plutt triste et abattu. Je la regardai avancer vers cette femme qui la prit par la main, elles sloignrent doucement. En la voyant si triste, je navais quune envie, larracher cette femme. Cest ce moment-l que je ralisai que je naurais jamais d labandonner, ctait ma faute si elle ntait pas heureuse, mais le mal tait fait. Je ne sais pas pourquoi, mais je les suivis. Ctait peut-tre elle9

qui mavait mene jusquici, maintenant que je lavais retrouve, je ne voulais plus la perdre. Arrive devant une boulangerie, la femme entra laissant Manon seule. Je la regardais sans savoir quoi faire, elle tait l devant moi et je ne savais pas quoi faire. Je voulais aller lui parler, mais je ne savais pas si je devais mexcuser de lavoir abandonne ou lui expliquer qui jtais. Ctait le moment parfait, la femme qui laccompagnait tait toujours dans la boulangerie, mais je ne savais toujours pas quoi lui dire. Peut-tre quelle ne me reconnatrait pas, peut-tre quelle men voudrait de lavoir abandonne. Je mapprochai delle et criai son nom : Manon ! Elle se retourna et me regarda dans les yeux. Je marrtai et pendant quelques secondes, on resta se fixer les yeux dans les yeux, je ne savais pas si elle mavait reconnue. Pendant ces quelques secondes, le monde semblait stre arrt, les oiseaux ne chantaient plus, le vent ne soufflait plus, les voitures ne circulaient plus.Tout se passait comme sil ny avait eu quelle et moi au monde. Elle sapprocha de moi lentement, me fit un sourire et mappela maman. Ces mots rsonnrent dans ma tte, je nentendais plus queux, tout me paraissait si trouble, je fermai les yeux. Quand je les ouvris, je me trouvais dans un lit dhpital. Ma fille tait devant moi, elle mappelait et me disait quelle ne voulait plus vivre dans une autre famille, elle voulait que je me rveille pour son anniversaire. Je venais de sortir dun coma de quatre ans.

Dyenaba Diallo

Sans issue

Ctait un soir, il faisait trs froid, javais du mal respirer, je ne tenais plus debout, je ne pensais plus rien. Mon corps stait teint, mais mon cur battait encore. Jtais compltement ivre et extnu. Je venais de quitter le bateau. En face de moi se dressait un grand btiment. Ctait tout ce que je russissais voir, car il faisait nuit noire. Jai pris des bouts de cartons et des papiers qui tranaient dans un coin et je me suis fabriqu un lit pour la nuit. Il devait tre deux heures du matin. Javais trs froid, je me suis mis sangloter. Jai ferm les yeux. Jai essay de dormir. Je ny arrivais pas, malgr la fatigue, trop dimages me hantaient.Trois heures plus tard, jtais toujours dans la mme position, moins ivre, mais encore sous le choc. Quand je pensais mes amis, jtais pris de panique. Ctait sans issue, je ne savais plus quoi faire, jtais compltement perdu. Au loin, jai vu un homme qui approchait. Au dbut, jai cru que ctait mon imagination qui me jouait des tours, mais non. Ctait bien un homme blanc, plutt robuste, grand, barbu et chauve, il portait un

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uniforme. Jai pris peur. Ctait ridicule, si je pensais la situation dans laquelle se trouvaient mes amis. Lhomme ma demand mon nom. Le ton de sa voix ma rassur. Demba , je lui ai rpondu, je mappelle Demba . Il ma regard avec piti. Jtais l tout seul, dans le froid, vtu dun simple tee-shirt mouill et dun jean dchir. Il ma propos de venir avec lui. Il avait lair dur, mais je me suis dit quau fond il devait tre aimable. Ctait un douanier. La nouvelle ma ptrifi. Jaurais voulu courir, me sauver, aller nimporte o, mais mon corps ne mobissait plus, jtais paralys. Lhomme a compris quel point jtais mal et a essay de me rassurer. Etait-ce de lhumour noir ou voulait-il vraiment maider ? Je nen avais aucune ide, mon esprit tait ailleurs. Atteindre le sol europen tout seul, sans mes deux amis, ntait pas mon but. Javais laiss une partie de moi-mme dans ce fichu dtroit de Gibraltar. Nous sommes rentrs dans un bureau, la pice tait aussi sinistre que mon humeur. Il y avait seulement un bureau et deux chaises, nous nous sommes installs. Le douanier ma regard fixement et ma dit : coute petit, je veux bien taider, mais condition que tu me dises toute la vrit et rien que la vrit. Normalement mon boulot, cest de te renvoyer directement do tu viens, mais aujourdhui je veux bien faire une exception. Cest la premire fois que je vois un gamin de ton ge essayer de quitter son pays. Jtais vraiment tonn, je nen croyais pas mes oreilles, un douanier qui se proposait de maider. Javais limpression de nager en plein dlire. Mais que faire ? Jai commenc lui raconter mon histoire, javais un peu de confiance en lui : Je mappelle Demba Tour, jai 14 ans. Je suis originaire du Sngal, jai fui mon pays cause de la misre. Jhabitais louest du Sngal, dans la rgion de Matam, Kanel, un petit village de quarante habitants.Tout le monde a fui le village cause de la scheresse. Jai huit surs, la plus petite a huit ans, elle est dj marie Mon pre a mari toutes ses filles trs tt, il navait plus les moyens de soccuper de nous. Moi, il mavait envoy dix ans dans une cole coranique. Il est mort

lanne suivante. Il ne voulait pas quitter le village, il est donc mort de faim dix ans, ma vie tait une prison. Jtais dans une cole coranique, une sorte de monastre isol du monde, au sud du Sngal. Il y avait seulement un petit village cinq kilomtres de lcole et on ne pouvait sy rendre quune fois par semaine. Mes camarades taient dans la mme situation que moi. Ils taient venus des quatre coins du continent, ils taient orphelins ou abandonns par leurs parents. Le matre de classe, un professeur de langue arabe littraire, tait compltement fou. Il nous battait tous les jours avec un martinet crochets. Il nous rouait de coups. Ctait pire que la prison. Cest l-bas que jai rencontr mes deux meilleurs amis et cest avec eux que jai fui. Ils ont disparu dans le dtroit de Gibraltar. Ce qui a dclench notre fuite, cest la mort du pauvre petit Mamadou, un orphelin de neuf ans. Le matre la frapp jusqu ce quil tombe au sol. Malheureusement, il ne sest plus relev, il tait mort. Un ami du village qui tenait une picerie avait accept de nous donner de largent afin de rejoindre Dakar. Ensuite, nous avions prvu de mendier et de cirer les chaussures des passants, pour runir la somme qui nous permettrait de partir en Mauritanie. Une fois en Mauritanie, nous devions aller chez des cousins de Tidiane qui nous aideraient rallier le Maroc et ensuite lEurope, la libert, la vie ! Nous avons construit deux embarcations de fortune, Tidiane et Ali taient dans lun des bateaux et moi dans lautre. Ali, le plus petit, minquitait, malgr sa force apparente, il souffrait de problmes respiratoires. Le grand jour est arriv, le 26 avril 1984. Notre saint Coran tait notre seul soutien, il nous protgeait et chassait notre peur, la nuit. Je me suis rveill au milieu dun orage et jai dcouvert que mes deux amis avaient disparu. Jtais compltement abasourdi, javais limpression dtre tomb du haut dune tour, ctait comme si jtais mort. Jtais paralys, je tremblais, je ne savais pas quoi faire. Le douanier tait un homme bon, un juste. Ctait comme si13

Dieu mavait envoy un ange gardien. Six ans plus tard, me voici en France, Mantes-la-Jolie. Pascal, le douanier, a russi mobtenir des papiers et une place dans un foyer, ainsi qu Tidiane et Ali que jai retrouvs peu de temps aprs.

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Nicolas Marcinkowski

La maison bleue

Damien est un homme dune vingtaine dannes. Depuis sa naissance, il vit en France, plus prcisment en rgion parisienne, dans une banlieue en difficult. Damien na jamais t bon lcole. Ds le primaire, il enchana les punitions pour bavardage, manque de concentration en cours et travail non fait... Au collge, environ cent heures passes en colle cause dobjets volants en classe, insultes envers les professeurs et absences rptes. Quant au lyce, il ny mit jamais les pieds. Aucun ne voulut de lui. Il se retrouva donc seize ans, passer ses journes dans la rue avec une bande de quatre autres jeunes. Mathieu, dix-neuf ans ; Samir dix-sept ans et Jason dix-sept ans aussi. Ils navaient pas plus davenir que Damien et avaient le mme parcours scolaire. Physiquement, Damien tait le plus beau de la bande, il faisait un mtre quatre-vingt, avait un corps plus athltique que les autres grce quelques annes de natation en comptition. Mathieu, du haut de ses dix-neuf ans, avait le permis de conduire, une berline noire des annes quatre-vingt-dix et un modeste appartement pay grce un

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petit travail nocturne. Samir tait assez maigre, mais toujours trs laise avec un ordinateur entre les mains. Il pouvait trouver tout ce quil voulait et naviguer lintrieur de nimporte quel site internet et mme jouer les hackers. Jason, assez maigre, tait simplement dou dans les jeux vido. Il passait des nuits entires jouer et sen vantait. Les quatre jeunes hommes staient rencontrs sur le terrain de football de la cit. Depuis ce jour, ils passaient leurs journes ensemble jouer au football et traner devant le hall de limmeuble de Mathieu, l au moins, leurs parents ne les drangeaient pas. Ils avaient le mrite de ne pas toucher la drogue, contrairement beaucoup de jeunes du quartier, est-ce parce quils navaient pas assez dargent ? Mathieu perdit son travail le lendemain de lanniversaire de Damien. Il avait prfr continuer la fte au lieu daller travailler. Les jours passaient et Mathieu ne retrouvait pas demploi. Au bout de deux semaines, une ide lui traversa lesprit. Il la communiqua ses camarades ds le lendemain. Il commena par leur expliquer ses difficults financires, puis leur proposa une solution risque qui navait rien de lgale : braquer des commerces ou des banques. Malgr les objections de ses amis, Mathieu ne renona pas son projet et finit par les convaincre avec le soutien de Damien. Trois jours plus tard, Damien fut fier de leur montrer larme paye peine quatre-vingt-dix euros, plus dix euros pour les balles. Il offrit larme Mathieu car au fond de lui, il ne se sentait pas capable de menacer une personne et encore moins de tirer. Mathieu laccepta et remercia son ami. Il lui donna cent euros que Damien refusa en lui disant quil avait plus besoin de cet argent que lui. Le pistolet tait ancien et usag, mais fit laffaire. Le lendemain, ils attaqurent une boulangerie trs rpute, Samir attendait au volant de la voiture de Mathieu, Jason surveilla dehors les environs pour laisser le temps Mathieu de pointer son arme sur le personnel et Damien de vider le

La maison bleue

tiroir caisse. Une fois lopration acheve, tout le monde monta dans la voiture et les quatre braqueurs senfuirent sans problme. Damien fit les comptes, chacun reut vingt-cinq pour cent du butin. Les garons prirent got cet argent facile et dcidrent, malgr les objections de Samir, de sattaquer un bureau de tabac un soir de loterie. Le casse eut lieu le week-end, dans la soire, quand le tabac tait vide. Cette fois, ils touchrent bien plus dargent, suffisamment pour permettre Mathieu de rgler ses dettes. Les amis continurent leurs braquages et au bout de six mois, ils dcidrent de prendre une grande maison tous ensemble et un petit travail lgal pour ne pas attirer lattention. Deux mois plus tard, Damien rencontra Stphanie, elle tait trs jolie, avait le mme ge que lui et fut la premire fille quil aima profondment. Au bout de quatre mois, il emmnagea dans un appartement avec elle. Il lui cachait son argent pour ne pas avoir rpondre ses questions. Trois mois aprs son emmnagement, il lui expliqua ce quil faisait avec ses amis. Elle fut choque, mais resta avec lui sans faire de commentaire. Les mois passrent jusquau jour o Mathieu se mit avoir des envies de grandeur, il proposa de braquer une banque. Ses trois amis furent daccord, mais Damien suggra dacheter des quipements adquats et de bien prparer leur action. Tout le monde fut du mme avis. Mathieu et Jason furent chargs de trouver le matriel tandis que Damien et Samir prparaient un plan daction et de fuite ainsi quun deuxime plan si le premier venait rater ! Le braquage eut lieu trois semaines aprs. neuf heures pile, le monospace aux vitres teintes quils avaient vol se gara devant la porte dentre de la banque et repartit neuf heures vingt-sept. Aucun problme pour cette fois encore. Une fois le compte fait et les parts distribues par Damien, lquipe dcida de faire une pause de plusieurs mois. Ils avaient maintenant suffisamment dargent pour vivre aisment.17

Pourtant, au bout dune semaine, Damien se sentit suivi, dans la rue il avait limpression de revoir plusieurs fois les mmes visages. Il confia ses soupons ses amis et leur fit part de sa dcision de quitter le pays. Damien rentra chez lui et attendit le retour de sa bien-aime. Il lui raconta son projet et ce qui le poussait partir. La discussion dura une bonne heure, Stphanie ne voulait pas le suivre, sa vie tait ici et ses amis et sa famille et son travail, elle ne pouvait pas changer de vie du jour au lendemain. Damien en conclut quelle ne laimait pas suffisamment et quil tait inutile dessayer de la convaincre. Il lui fit ses adieux le soir mme. Le lendemain matin, ds la premire heure, il alla chez un concessionnaire acheter une voiture pour partir. Il ne savait pas encore o prcisment, mais vers lest. Il acheta une sportive et retourna son appartement pour prendre un minimum daffaires. Il alla ensuite la station service, puis retrouva ses amis. Il leur demanda sils taient vraiment srs de ne pas vouloir le suivre, ctait le cas. Il partit donc seul vers lAllemagne. En route vers lAllemagne, il pensa tout ce quil laissait derrire lui. Au passage de la frontire franaise, il serra les dents pour rien, on le laissa passer sans encombre. Il roula en sarrtant seulement pour prendre de lessence. Il traversa lAllemagne, lAutriche, puis la Slovnie, ensuite sa route longeait les ctes de lAdriatique. Il passa la frontire croate aux alentours de dix heures du matin. Il tait bloui. Dans sa petite cit franaise jamais il naurait imagin quun tel lieu pouvait exister. Ce mlange de couleurs, le bleu transparent de la mer, le vert des arbustes, des oliviers, des citronniers, des vignes et de bien dautres arbres inconnus, ainsi que le gris et blanc des roches montagneuses lui offraient un spectacle dont il ne pouvait se lasser. Il sarrta et descendit de sa voiture, la mer paradisiaque ntait qu quelques mtres. Il avana le long dune plage, puis visita un petit village auquel il navait pas encore prt attention. Les maisons taient petites, certaines taient

abandonnes, dautres portaient encore les impacts de balles de la guerre rcente dont ce pays venait peine de sortir. Les rues ntaient que de toutes petites ruelles o une voiture navait pas la place de passer. Les gens leurs fentres et dans les rues semblaient heureux, ils vivaient de leurs cultures. Damien se dit quil venait de trouver ce quil cherchait depuis tant dannes. Il vit au loin une petite maisonnette aux volets bleus qui ouvraient sur la baie. Ctait la maison de ses rves. Il dcida daller faire un tour, au loin il put lire sur la pancarte accroche la porte Plava Kuca . Une jeune fille, aux cheveux blonds et aux yeux trs clairs, tait assise sur les marches de la villa. Elle ne devait pas tre beaucoup plus ge que Damien. Un peu gn, Damien lui demanda tant bien que mal avec de grands gestes et quelques mots de franais ce quelle faisait l. Le regard humide, elle rpondit avec autant de difficults, que sa grandmre venait de dcder, cette maison tait son hritage, mais elle navait pas les moyens de la garder. Damien lui expliqua sa situation et dcida de lacheter. Sara, ctait le nom de la jeune fille, fit plus ample connaissance avec le Parisien. Au bout de quelques mois, ils nourent une relation et se mirent en mnage, ce qui fit beaucoup denvieux parmi les habitants de ce petit village croate. Les mois passrent, la petite maisonnette spanouissait, lintrieur et lextrieur devenaient de plus en plus beaux. Leur vie se droulait tranquillement sous les regards jaloux des habitants du village. Damien commenait parler la langue du pays, apprendre les coutumes lorsquune nuit, il entendit du bruit dans la maison, il se leva, descendit les escaliers en bois et vit une personne sortir en courant. Quelques secondes plus tard, il sentit la fume, puis vit des flammes. Il courut ltage prvenir Sara. Tous deux essayrent dteindre les flammes mais en vain. Ils sortirent trs vite de la maison et la19

regardrent brler de dehors, ils taient sous le choc. Damien vit son rve, son bonheur, son avenir senvoler devant lui. Certaines personnes du village venaient prs deux et essayaient de les rconforter. Les pompiers ou vatrogasaca taient enfin arrivs. Il ne restait plus rien, tout tait parti en fume. Damien sassit auprs de Sara qui tait effondre. Il la rconforta, puis lemmena sur la plage. Ils passrent la nuit allongs sur les galets. Ce ntait pas trs confortable, mais ils furent captivs par le paysage que le clair de lune clairait. La lumire de la lune se refltait sur leau, leau tait si calme, avec le bruit de ces toutes petites vagues.

Abdoulaye Talla

En attendant la pluieIl tait l assis sur sa chaise lombre de son grand baobab sur la grande place du village, un peu plus loin se tenait sa monture munie de sa plus belle parure. Oui, Hamad tait le chef du village et il tait respect. Du haut de sa chaise, avec ses airs dempereur, il en impressionnait plus dun. Les enfants du village ladmiraient et se voyaient sa place quand ils seraient plus vieux. Hamad avait la plus vaste demeure du village, il possdait aussi un troupeau de vaches dont il soccupait ses heures perdues, le reste du temps ses serviteurs le faisaient pour lui. Hamad avait deux femmes, lune delles lui avait donn un fils qui avait prsent la trentaine et quil avait chass du village pour avoir battu mort un homme. Aprs avoir t chass du village, le jeune homme sen tait all refaire sa vie en France. Les deux femmes de Hamad taient trs discrtes, on ne les voyait que rarement. Elles taient timides de nature, mais savaient se montrer sous leur meilleur jour quand il tait question dattirer les faveurs de leur mari. Ce dernier tait aux petits soins pour ses femmes, il savait les satisfaire et obtenir delles ce quil voulait. Dans le village, cela faisait maintenant quatre mois quil navait21

plu, mais cela ninquitait pas trop les villageois, ils avaient dj pass plus de sept mois sans que la moindre goutte deau nait effleur leur sol. Le puits tait deux kilomtres du village, ce ntait pas si loin pour les villageois qui sen sortaient grce aux rserves du puits. Les mois passrent et linquitude commena se faire sentir. Le chef du village dcida de prendre la situation en main en allant voir le marabout du village. Il lui expliqua que si leau ne revenait pas dans le village, ils seraient tous frapps de famine, car sans eau il est impossible de vivre des rcoltes. Le marabout dit Hamad quil pouvait rentrer chez lui serein, la pluie referait son apparition. Le chef du village rentra certain que la pluie se remettrait tomber. Mais les semaines passrent et pas une goutte deau ne tomba. Les terres sches et le puits assch, les villageois plongrent dans la misre. Cest alors que Hamad dcida de convoquer le conseil du village pour trouver une solution. Celui-ci tait compos de dix hommes qui comptaient parmi les plus influents du village. Un des membres du conseil prit la parole et dit Hamad : Nous nous sommes concerts et nous avons trouv une, et seulement une, solution : il faut quun membre du conseil se rende en France, oui, en France, cette terre pour laquelle nos grands-parents tirailleurs se sont battus aux cts des Franais face aux Allemands. Hamad, il faut que tu ailles demander de laide ton fils qui a fait fortune dans le commerce. Tu lui diras que dans son village natal leau ne tombe plus, les rcoltes ne poussent plus et que nos familles ne mangent plus. Nous savons quil y a bien longtemps que tu as rompu avec ton fils, mais nous te demandons de mettre ta fiert de ct et de partir sa recherche pour le bien de notre village. Le chef du village finit par accepter. Tous les villageois runissent leurs conomies afin doffrir Hamad de quoi voyager jusqu son fils. Hamad est le dernier espoir du village. Il sen va vers la capitale afin de prendre lavion pour la

premire fois de sa vie. Il se demande comment un objet aussi lourd fait pour voler comme un oiseau. Hamad arrive enfin laroport de Paris, personne nest l pour laccueillir. Il prend un taxi et indique au chauffeur ladresse de son fils quil avait not sur un bout de papier us. Sur la route, les yeux grands ouverts, Hamad admire les grandes tours, les grands monuments et surtout les grandes routes, il se croit dans un rve. Le chef de village arrive sa destination finale. Il sort du taxi, reste immobile et regarde autour de lui. Sur son visage, on peut lire une apprhension avant de rencontrer son fils. Mais il savance la tte haute et frappe la porte trois reprises. La porte souvre et une vieille femme trs ge se prsente devant lui, il comprend tout de suite quil sest tromp dadresse. Hamad lui dit le nom de son fils, elle lui explique o il peut le retrouver : dans un parking, bord dune voiture de luxe. Les deux hommes se reconnaissent aussitt. Le fils se jette dans les bras de son pre et lui demande pardon. Le pre lui dcrit la situation du village, le fils se sent coupable davoir oubli ses proches pendant autant de temps. Le lendemain, le fils du chef du village pose sur la table une mallette bleue pleine dargent. Hamad envoie cette somme au village malgr ses scrupules quant son origine. Seul dans sa chambre, seul avec ses regrets et sa nostalgie, ce fut comme une apparition : il devait rentrer chez lui et retrouver ses repres.

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Nicolas Suez-Panama-Bouton

Adidjah Story

Adidjah, un jeune Runionnais de quatorze ans qui vivait une vie paisible dans son le, tait loin dimaginer que sa vie allait basculer en ce vingt six janvier deux mille six. Alors quil tait en train de dner avec ses parents et ses deux surs, sa mre dit dun ton angoiss : Les enfants, jen ai longuement discut avec votre pre et il est de mon avis. la rentre prochaine, je pars en mtropole pour suivre une formation dinfirmire. Les enfants en restent abasourdis, le pre essaie de les rassurer : Vous savez, les enfants, ce nest que pour trois ans, votre mre reviendra la fin de sa formation, et pendant les vacances vous irez la voir. Olivia, lane de la fratrie, consciente quil sagit de lavenir de sa mre, lencourage raliser son rve. La benjamine, Lauryanne, un peu attriste, garde le silence. Adidjah, pense surtout aux liberts qui soffriront lui en labsence de sa mre et soutient celle-ci dans son projet. Lt passe, le jour du dpart arrive. La mre dit au revoir sa famille qui sinquite pour elle. Tout le monde est en pleurs. Seuls pour la premire fois, le pre et les enfants prparent leur

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rentre. Lauryanne, la benjamine est en CM1, Adidjah est en quatrime, Olivia entame sa dernire anne de lyce en terminale scientifique. Contrairement ce que lon aurait pu redouter, lanne se droule parfaitement pour chacun. La mre, de son ct, valide sa premire anne.Tout va pour le mieux. Mais le pre profite de labsence de la mre pour voir dautres femmes. Ses absences au moment du dner veillent les soupons dAdidjah. Bientt, il na plus aucun doute sur les relations extra conjugales de son pre et napprcie pas son comportement. Une deuxime anne sans la mre commence. Son absence se fait cruellement sentir, dautant plus que le pre nest jamais l. En premire anne de mdecine, lane aussi est souvent absente, Lauryanne na que le tlphone comme refuge et Adidjah, lui, garde son objectif de fin danne, le brevet. Cette difficile anne se termine enfin, Adidjah obtient son brevet, Lauryanne russit son CM2, mais Olivia choue. Cependant, en cours danne, elle russit le concours dinfirmire et postule dans de nombreuses coles, notamment en Ile-de-France. Elle reoit deux rponses favorables, une Meulan et une autre Evry, lcole o tudie sa mre. Elle en discute avec sa mre avant de donner une rponse favorable lcole dEvry. La rentre prochaine mre et fille seront dans le mme institut de formation en soins infirmiers. La mre est de retour pour lt. Un soir une dispute entre les parents clate et le couple ne se parle plus pendant plusieurs jours La tension est palpable dans le foyer. Un jour, la mre annonce ses enfants : La rentre prochaine vous la ferez avec moi, en mtropole ! Enthousiasms, eux qui en ont assez des repas non quilibrs et de labsence quotidienne du pre, accueillent cette nouvelle avec grande joie. Le pre, quant lui, ne semble pas sopposer cette dcision, mme sil ne se prononce pas. Adidjah, surexcit, organise une sortie la plage avec ses amis pour leur dire au revoir. Le vingt aot, jour du dpart,

Nicolas Suez-Panama-Bouton

quelques tantes, oncles, cousins et cousines viennent les encourager. Le pre embrasse ses enfants sans changer un regard avec la mre. Les douze heures de vol semblent interminables Adidjah qui est impatient de dcouvrir la mtropole. La famille est accueillie par un oncle qui les conduit dans leur nouvelle ville. Adidjah, merveill, ne laisse rien chapper durant le trajet. Il est impressionn par les grands monuments quil a toujours vus en photo, tels que la Tour Eiffel, lArc deTriomphe ou encore la place de la Concorde. Une fois arriv vry, il sempresse de dcouvrir son nouveau quartier, ses nouveaux voisins, des jeunes de diverses origines, principalement dAfrique, ceux-ci le regardent dun air tonn. Adidjah apprhende dj son intgration, car il nose leur adresser la parole. Il continue sa dcouverte et observe le singulier paysage, les arbres qui perdent leurs feuilles, le froid qui sinstalle timidement.Trois jours plus tard, il se rend au supermarch, pour prparer la rentre des classes. Il est surpris par la grande diversit de produits. En traversant un rayon, il bouscule une femme intgralement voile, cest la premire fois. partir de ce moment, il comprend quune vie vraiment diffrente lattend. Le jour de la rentre arrive, Adidjah attend son bus pour le lyce avec dautres jeunes qui semblent tre scolariss au mme endroit que lui. Lun deux lui adresse la parole : Hey mec, tes au lyce Frantz Fanon, toi aussi ? Ouais, rpond-il, dun air timide. Cest toi le nouveau des Physiciens ? Oui, cest moi, de la tour quatre. Et toi, thabites o ? Moi juste ct, aux crivains, moi cest Earvin, mais appellemoi Vince. Au mme moment le bus arrive. Pendant le trajet les deux lycens continuent parler et faire connaissance. Earvin aussi est dorigine runionnaise. Arriv au lyce, Earvin prsente Adidjah son quipe,27

comme il aime dire. Les deux amis ne se lchent plus, ds le premier jour Adidjah fait la connaissance de nombreux lycens, tous sont attirs par son accent particulier quils aiment entendre. En rentrant chez lui, il se rend compte de la diversit ethnique, des diffrents styles vestimentaires. Il sempresse de raconter sa famille son premier jour de classe. Ses surs aussi sintgrent bien et lanne commence plutt bien. Adidjah aime beaucoup cette nouvelle vie, avec toutes les opportunits quoffre la capitale, dailleurs il fait maintenant partie de lquipe dEarvin et sort tous les week-ends. Ils se rendent principalement au lieu de rendez-vous des banlieusards : Chtelet. Adidjah nglige son travail scolaire, ses rsultats sont en chute libre. Il risque de redoubler sa seconde, mais il nest pas dcid fournir des efforts. Il prfre sintresser aux filles et son apparence. Il veut plaire. La fin de lanne est proche et Adidjah est toujours la trane, sa mre trop occupe par la rdaction de son mmoire, quelle doit prsenter en juin, na pas le temps de soccuper de la scolarit de son fils. La dcision du conseil de classe est sans appel, Adidjah redouble sa seconde. Il reste vry lt deux mille neuf, alors que ses surs partent la Runion. En juillet, sa mre lui trouve un travail de caissier dans un supermarch, Adidjah passe une bonne partie de ses vacances travailler. La rentre est proche, Adidjah est dcid russir son anne et passer en premire scientifique. Sa mre termine sa formation et travaille de nuit, mais elle ne le laisse plus sortir comme avant. Son anne commence donc dans de bonnes conditions. Petit petit ses efforts payent, le conseil de classe est favorable son passage en premire scientifique. Adidjah ne relche plus ses efforts, ses sorties avec son quipe se font trs rares. Lanne se conclut par les flicitations du conseil de classe et un passage en premire scientifique. Sa mre, satisfaite de ses rsultats, dcide de lui payer un billet pour la Runion.

Le jour de son dpart arrive enfin. Son le lui manque normment, les douze heures de vol lui semblent interminables. Une fois arriv destination, quelques larmes de nostalgie coulent sur ses joues. Il retrouve sa famille et ses amis du collge qui lui font chaque fois la mme remarque : Ou ka brod a prsen , autrement dit, Tu parles comme un mtropolitain, maintenant . Adidjah a, en effet, perdu son accent dorigine. Aprs un mois et demi pass dans son le natale, lheure du dpart sonne pour Adidjah. Cest le cur et lesprit remplis de saveurs et de chaleur, quAdidjah repart affronter sa nouvelle anne scolaire. Il espre garder lquilibre entre son pays dorigine et la mtropole.

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Suhail Chourak

Ce fut comme une apparitionAvez-vous dj poursuivi un rve, un rve tellement vieux que vous avez fini par loublier ? Baign depuis ma plus tendre enfance dans la culture maghrbine, ou plus particulirement casablancaise, je mintressais tout ce qui touchait de prs ou de loin lunion du Maghreb. Je navais pourtant jamais eu la chance dy aller, mes parents ntaient jamais retourns dans leur pays natal en raison dune brouille familiale quils refusaient de raconter. Mais il y avait cette photo en noir et blanc, celle dune maison anodine donnant sur un immense champ. Cest curieux, mais javais limpression de connatre cet endroit par cur. Mes parents men avaient tellement parlVoici le rcit de mon voyage la terre de mes origines. Au Maroc. Jarrive laroport Mohammed V Casablanca avec, quand mme, une lgre apprhension. Les commentaires lus sur internet et les rflexions, conseils, avis, anecdotes de mes amis ont soudain resurgi. Au guichet, le douanier vrifie mon passeport et me demande si cest

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mon premier voyage au Maroc, je rponds que oui. Je quitte enfin laroport, direction la Medina. Je prends la route direction Maarlif. Et l, premire surprise, la conduite au Maroc. On double par la droite, on roule sur le foss Je mets plus de trois heures pour relier laroport ma destination, soit pour faire cent kilomtres. La comparaison avec les films et les reportages que jai vus est invitable et quasi automatique. Je naime pas a, mais cest plus fort que moi, je compare tout. Jarrive enfin mon point de sjour, SidiRhal, une petite ville touristique, (daprs le site de rservation, trs pris des Franais durant lt) elle donne sur la mer et se situe entre Dar Bouazza et Azemmour. Je suis bahi par la clart de leau. Je me dis que ce coin de plage est pour moi, rien que pour moi. Deux jours plus tard, je suis dj invit un mariage. Cest fou, une ville entire o tous les habitants se connaissent ! En effet, tout le monde connat tout le monde SidiRhal, dans la rue, on klaxonne pour simplement se dire bonjour. Le problme, cest que toutes les raisons sont bonnes pour klaxonner. Au Maroc, le klaxon est presque aussi indispensable que les roues ! Jai repens ceux qui disent qu Paris, les gens sont presss. Autre point positif, la nourriture, elle ne cote rien par rapport chez nous. Quelques jours plus tard, je dcide de retourner Casablanca, je prends la corniche, Ain diab. Ce qui me frappe tout de suite sur cette route, cest quon a limpression dtre soudainement retourn en Europe. Les gens, les cafs, les restaurants tout est franais ! Surpris, je dcide de my promener. Le paysage est magnifique. Longeant pied cette corniche, je me dis quen venant au Maroc, je mattendais rencontrer des habitants vivant sous des tentes et nayant jamais entendu parler de Mickael Jackson Mais me voil, dans un quartier qui pourrait trs bien se trouver en Europe. Je reprends la voiture et arrive au cur de la ville. Le cauchemar de la conduite revient. Les gens sont vraiment trs nerveux sur la route.

Essayant de me sortir de ce traquenard, je prends de nombreuses petites routes et tombe finalement sur un sentier en terre battue. Je suis perdu et pas une personne qui parle le franais pour me sortir de l. Je continue avec le seul but de retrouver mon chemin ou nimporte quelle forme de civilisation, mais rien. De plus, la nuit commence tomber Mais dun coup, ce fut comme une apparition La maison dont mes parents mont tellement parl, cest bien elle, il ne peut pas y avoir de doute ! Incroyable, ici, maintenant ! Jai limpression de la reconnatre, comme si ctait chez moi. Mais cest chez moi. Du moins, je le crois ! Je tombe nez nez avec une vieille dame qui aprs mavoir longuement regard, prend un air surpris et se met pleurer. De jeunes filles accourent immdiatement. La vielle dame leur dit des choses en arabe. Elles me tirent vers lintrieur. Un jeune homme parlant peu prs franais mexplique que je suis le portrait crach de mon pre et que la dame est ma grand-mre, elle ma reconnu. Je fais la connaissance de cette famille qui est ma famille et je passe la nuit dans cette maison que javais imagine toute mon enfance. Le lendemain, je promets ma grand-mre de revenir la voir au plus tt. Je men vais en suivant les indications du jeune homme. Une fois retourn SidiRhal je me prpare retourner en France, les bagages et la tte remplis de souvenirs ! Une fois embarqu et install confortablement dans mon sige, je me dis : Jy reviendrai, je reviendrai chez moi.

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Alexandre Arete

Par amour

Cette fois, cest sr, je quitte ma ville, mon pays, mes proches, ma terre. Cest la dcision la plus importante de ma vie. Les longues et belles rues de ma ville creusent un vide autour de moi, la beaut des ces les est profondment ancre dans mon cur. Non, Capri, ce nest pas fini. Et que dire dAmalfi, dIschia, de Procida, ces les qui mont fait tant rver autrefois. Le billet davion en poche, je dcide de rentrer chez moi, afin de me prparer. Il est dix heures huit, mon avion dcolle vingt heures de laroport de Capodichino. Ma valise est ouverte sur mon lit. Je sens mon estomac se nouer, mes mains tremblent lgrement, je commence ressentir quelques sueurs froides. Midi cinq, ma valise est prte, un sentiment dapprhension menvahit, langoisse me gagne. Il est temps de dire au revoir mes proches. Mamma est assise ct de ma valise, les larmes font briller ses joues. Je massoie ct delle, je prends ses mains dans les miennes tout en les serrant lgrement et lui glisse loreille : Je vais dire au revoir la famille, je serai de retour dix-sept heures. Je dcide daller en premier chez tante Anglina. Elle me prend dans ses bras et me souhaite bon35

voyage. Je me dirige chez nonna, ma grand-mre. Elle aussi me serre dans ses bras et me souhaite bonne chance. Cest le tour doncle Enzo, ma grande surprise, il moffre un maillot ainsi que le survtement officiel de Naples. Je le remercie au moins une vingtaine de fois, une bise et la porte se referme derrire moi. travers la fentre, japerois un dernier signe de main en guise dau revoir. Il ne me reste plus que tante Rosaria. Je rentre, massois en bout de table, elle me sert un verre de soda et sassoit ct de moi. Elle me pose beaucoup de questions : o vais-je dormir ? O vais-je travailler ? Je fais de mon mieux pour la rassurer. Mais la tristesse la submerge, les larmes quelle retenait depuis mon arrive coulent peu peu. Elle se lve et prend un mouchoir pour les essuyer. Je la serre trs fort dans mes bras, jessaie de me montrer serein, rassurant et fort. Elle me demande dattendre dans le salon, elle revient avec un sac rempli jusquaux lanires, je louvre : des gteaux, des ptes, des confiseries, des livres, des porte-clefs. Il est temps de partir, je la remercie, je lui promets de lui donner rgulirement de mes nouvelles, mais rien ny fait, une larme coule lentement sur ma joue. Elle me regarde, sourit, me prend dans ses bras, me fait une bise et me dit : Ciao ! trs bientt ! je lui rponds. Aprs avoir salu la totalit de mes amis, je rentre chez moi. Il est quatre heures et demie. Jai une trs longue discussion avec mes parents sur les conditions de mon voyage et de mon sjour, je prends ma valise et leur dis au revoir, lexpression de leurs visages est semblable celle que lon voit lors des enterrements, je les comprends, mais ils me comprennent galement. Je les serre trs fort contre moi durant une dizaine de minutes. Je les encourage rester forts et profiter pleinement de la vie quils partagent. La porte se referme, je suis dsormais livr moi-mme. Je prends place dans lavion, lembarquement des valises sest trs bien droul, lattente fut de courte dure, rien de suspect na t dtect lors de la fouille. Je suis plac au rang numro treize, mon chiffre porte

Par amour

bonheur, ct fentre. Lavion dcolle dans dix minutes. Tous les passagers sont prsents, le commandant de bord fait son discours, lavion est prt partir. Il slve et survole le sol italien, le moment tant attendu est arriv : toute la botte est illumine, on peut apprcier la forme de celle-ci jusquau moindre dtail, cest tout simplement magnifique. Une jeune femme denviron trente ans tout de blanc vtue et un enfant, vraisemblablement son fils, sont assis ct de moi. Je tiens mon baladeur en main, choisis une slection musicale, mets mon casque sur mes oreilles et mendors peu de temps aprs. Lannonce du commandant de bord me rveille : Mesdames et messieurs, nous allons bientt arriver destination, veuillez attacher vos ceintures de scurit et les maintenir fermes jusqu larrt total de lappareil. Je mets les consignes excution. On atterrit, lappareil sarrte, la permission de nous lever est donne. En mettant le pied lextrieur de lavion, beaucoup de sentiments se rvlent moi : soulagement, libert, gat, mais aussi nervosit et apprhension. Un petit vent frais caresse mon visage, cest pourquoi je me presse dentrer lintrieur de laroport. Sur le tapis roulant, les nombreuses valises dfilent : les voyageurs simpatientent et les enfants pleurent. Une fois mes deux valises rcupres, je me dirige vers la sortie. Elle est l, juste en face de moi, elle incarne la seule et unique raison de mon dpart, jai quitt ma ville, mon pays natal, mes amis, mes proches, mes repres, ma terre rien que pour elle : Lucia. Elle se tient debout, droite et fire : une rose rouge est pose sur sa coiffure soigneusement ajuste, elle porte une robe de soie noire et des chaussures talons Louis XV assorties celle-ci. Son rouge lvre fait ressortir ses yeux bleus, son grain de beaut plac juste en haut gauche de sa lvre suprieure ajoute une pointe de charme supplmentaire. Je nattends pas une seconde de plus : je laisse tomber mes bagages au sol, marche vive allure dans sa direction et me laisse prendre dans ses bras : son odeur, le contact de sa peau, sa douce et lgre voix provoquent en37

moi une sensation de bien-tre instantan. Quand je plonge mon regard dans le sien, notre premire rencontre dfile sous mes yeux. Elle tait seule, assise sur un banc, et contemplait les vagues sur la plage. Je mtais assis tout prs delle et nous regardions dans la mme direction, sans un mot, cela dura une douzaine de minutes. La clbre phrase de Saint-xupry me revint en mmoire : Aimer, ce nest pas se regarder lun lautre, cest regarder ensemble dans la mme direction. Depuis ce jour, cest ma citation favorite. Un regard, un baiser, un autre regard et ce fut le coup de foudre. Nous vivions un amour passionnel jusquau jour o elle mannona son dpart : ses parents navaient pas le choix, ils devaient migrer en France, Paris. Jai toujours su, tout au long de notre relation, quelle serait la femme de ma vie, cest pourquoi un mois aprs mon dix-huitime anniversaire, je dcidai de la rejoindre. Elle choisit de prendre le volant pour nous conduire chez ses parents qui, selon ses dires, avaient hte de me revoir. Son pre mapprcie beaucoup, il rpte sans cesse que je suis un garon poli, srieux et qui rend sa fille heureuse : Cest le principal , me dit-il en napolitain. Il ne parle pas beaucoup franais, mais il arrive tout de mme se faire comprendre. Il est vrai que ses parents sont des personnes formidables, chaleureuses qui mont toujours laiss une place auprs deux et qui mont accord une totale confiance, cela ma beaucoup aid avancer dans la vie. Deux mois plus tard, je suis install dans le minuscule appartement de ma dulcine qui me convient parfaitement. Un gros obstacle soppose mon intgration : la langue. Je connais quelques mots comme oui , merci , bonjour mais pas beaucoup plus. Lucia dit que je fais des progrs de jour en jour et que je dois continuer couter ses conseils. Cela fait maintenant vingt-huit ans que je vis en France, jai un bon travail et deux trs beaux enfants, Alessandro etVittorio. La vie que je mne est celle dont javais toujours rv. Jai fond une trs belle famille et coule des jours heureux. Nous sommes au mois de mai

prsent et nous cherchons une destination pour nos vacances dt : une offre spciale destination de Naples nous est propose : elle nous convient parfaitement. Naples, aprs vingt-huit ans.

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Loc Eslier

Un ternel recommencementCest vraiment injuste Je navais rien demand personne moi. Du jour au lendemain, allez les enfants, on y va ! Mais o ? Je ne le savais pas encore. Mon pre sest empress de mettre la maison en vente et videmment des gens se sont prcipits ds le premier jour. Une si belle demeure en bois, borde dhortensias et doliviers dans un vaste jardin. La maison idale pour lever des enfants. La famille qui la finalement achete en avait trois. Enfin, nous voil partis pour une destination toujours inconnue pour ma sur et moi. Le voyage est interminable. Ma sur doit srement avoir un torticolis cause de sa position en appui contre la vitre de la voiture, pour ma part je commence avoir les jambes totalement engourdies. Cest alors que mon pre sexclame : On est arrivs ! Et l

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Cest la surprise, lmerveillement, mon rve son paroxysme, je dcouvre une ville o la musique est partout. tant moi-mme musicien, la musique reprsente une grande partie de ma vie, elle contribue ma joie de vivre et me motive poursuivre des tudes, qui pour linstant, je dois lavouer, se passent moyennement. Mais ici mon avenir est assur. Il ny a pas un mur o lon ne trouve des affiches de concerts, pas un rond point sans une statue voquant la vie dun grand musicien, pas un carrefour sans un caf musical. Partout autour de moi, la musique voyage et scoule comme si la ville tait un fleuve dans lequel la musique ruisselle sans discontinuer. Nous dcouvrons notre nouvelle maison. On y trouve un Spa musical avec enceintes intgres, une salle de musique et, le plus incroyable, une faade qui a la forme des touches de piano. Je ne suis pas au bout de mes surprises Je sors en ville afin de dcouvrir les autres innovations quelle pourrait offrir. Me baladant dans un magasin de lutherie, je rencontre Alexia, une fille de mon ge qui, elle aussi, est passionne de musique et compte bien en vivre plus tard. Elle a emmnag ici il y a un plus dun an. Elle veut me faire visiter la ville, jaccepte avec joie. Nous partons donc dans les recoins de la ville que je nai pas encore visits. Jy dcouvre une cole de musique rserve aux guitaristes, batteurs et bassistes axs sur des sonorits mtalliques et stridentes. Cela mintresse fortement, vu que je joue essentiellement du Metalcore et du Death Mtal. Nous passons devant une socit de transports en commun ddis aux musiciens. Leurs bus sont quips de studios denregistrement larrire, afin que les jeunes musiciens en herbe voulant atteindre un niveau professionnel puissent connatre les conditions relles, un bus de tourne pour tudiants en quelque sorte. Je my inscris avec Alexia, qui, elle, joue de la batterie et chante. Cette ville est vraiment fantastique ! Mais il ny pas que les innovations techniques, lambiance qui plane sur cette ville aussi est exceptionnelle, on sy sent vivant, bien dans

sa peau. Dans chaque rue, une musique diffrente nous chatouille les oreilles. Il y a des rues consacres au blues, dautres lacoustique, dautres enfin aux musiques dambiance avec des chants doiseaux. On entend mme des solos harmoniques soutenus des guitaristes Mtal. Visiter les diffrents pays du monde pour y apprendre leur musique na plus aucun intrt lorsquon habite ici. la maison, plein de dossiers et papiers administratifs mattendent. videmment, il faut minscrire lcole, seulement ici il ny a pas dcole classique Seulement des coles de musique : une pour lapprentissage du rythme et ltude des instruments peau et une autre plus gnraliste qui enseigne le solfge et la lecture de la musique. Mes parents dcident de menvoyer lcole gnraliste, je ne serai donc pas dans celle dAlexia. Je men vais au square music avec ma guitare sche. Cest une sorte de parc o tout le monde discute et joue ensemble dans la bonne humeur. Je my rends pour me faire des amis, car je me sens un peu seul, tous mes amis sont loin derrire moi. Mon pre ma toujours dit que la vie est un ternel recommencement et cest justifi. Pour quelle raison ? La sonnerie de mon rveil vient de retentir. Cest lheure de se lever et de dire au revoir aux amis imaginaires, pour retourner dans la ralit La journe va tre trs dure.

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Maureen Farhina-Martins

Ma Ville

22 Juin 1859 Je tai achet aujourdhui, mais je ne sais pas pourquoi, pour fter mon dpart sans doute. Jaurai peut-tre besoin dun confident pendant ma longue route... Je pars, en effet. Je dis adieu ma chre ville natale : Rueil-Malmaison. Mal-maison, ce nom reflte plus mon envie de partir, que la ville elle-mme, je ne suis pas ma place ici. Est-ce la peur ou lennui qui me pousse partir ? Je veux trouver Ma Ville. Une ville qui maccueillera bras ouverts, une ville o je me sentirai chez moi. Je pars donc. Adieu, jolie glise ! Adieu, belle Josphine qui reposez dans ce tombeau ternel ! Adieu, temple de lAmour ! Maudit temple qui ma drob mon amour, le jour o ses eaux ont emport ma bien aime pour la ridiculiser face aux roses que jai cueillies dans ses buissons. Ah, vous vous tes bien veng ! Elle ma envoy un soufflet et elle est partie jamais. Adieu, je ne vous regretterai pas ! Adieu cette ville qui ne ma donn la vie que pour mieux la briser !45

Je me laisse porter par mes jambes qui seules dcident de mon destin. Combien de temps cela va-t-il me prendre ? Je nen sais rien, je veux juste aller toujours plus loin. Je descends vers le sud, je prends la direction de la fort, je traverse des clairires et des champs... Toute la journe, je flne, je regarde les oiseaux, les lapins et les autres animaux qui croisent ma route. Jarrive enfin dans une ville, il est tard, mais je peux encore lire le nom : Ville dAvray. Elle est assez jolie, une fte semble sy drouler. Je dcide dy faire un tour. Il y a des jongleurs, des acrobates, des dresseurs en tout genre. Je suis tomb sur un cirque ! Jassiste la reprsentation. De belles dames dansent sur des chevaux noirs et blancs, un dresseur de fauves vient de mettre sa tte dans la gueule dun lion. Cest effrayant voir ! Jimagine que le lion ferme sa gueule et repart dans sa cage en dvorant son dresseur. Des clowns arrivent et se lancent des tartes. Je quitte le chapiteau. Il faut que je trouve un endroit o dormir. On a beau tre en t, les nuits sont fraches. Monsieur Loyal, le directeur du cirque, se retire dans sa loge pour la nuit. Une ide me vient soudain, je vais le voir et lui explique mon aventure. Je lui demande si je peux rester au moins cette nuit. Je ne sais pas pourquoi, mais lide lui plat normment. Il me propose mme de les accompagner, il veut maider trouver Ma Ville. Jaccepte son offre et Monsieur Loyal me trouve une place dans la loge des clowns qui maccueillent chaleureusement avec une tarte la crme. Cher journal, cette premire journe tait mouvemente, jespre seulement que je trouverai un jour Ma Ville. En attendant je dois dormir, demain, une longue journe mattend. 23 Juin 1859 Ctait la dernire reprsentation du cirque Ville dAvray, pendant la nuit, les hommes les plus forts ont dmont le chapiteau. Ce

Ma Ville

matin, je dcouvre la ville. Nous passons devant le chteau, puis devant quelques glises, je reconnais celle de Saint-Marc, nous traversons la grande place avant de quitter la ville. Elle est tranquille, mais ce nest pas la ville que je veux. Toujours pied, mais cette fois sur la route, je suis la caravane de saltimbanques en direction deVersailles. Rien que le nom me rend euphorique. Quand jtais petit, nous allions Versailles pour Nol, on achetait des marrons chauds que je mettais dans mes poches pour me tenir chaud, de temps en temps, jen dgustais un. Ce souvenir denfance redouble mon dsir de retrouver cette ville. Qui sait, peut-tre est-ce la ville que je cherche ? On longe la fort de Fausses Reposes, la fort se remplit des chants des danseuses et des acrobates qui font la route sur les mains, au dbut, cest assez trange mais peu peu on sy habitue. Versailles est en vue. Ce nest que le dbut daprs-midi, mais la caravane acclre, car elle veut donner une reprsentation le soir mme. Je suis donc emport par lune des danseuses sur son cheval et on arrive au pas de course dans la ville de Versailles. Une fois sur place, pas le temps de souffler, on commence dj monter le chapiteau sur une place lentre de la ville. Les dresseurs se mettent plus loin avec leurs fauves et entourent les cages de quelques grilles pour viter que des enfants trop curieux napprochent leurs mains de la gueule du tigre ou du lion. Comme jai peur des fauves, je prfre aider monter le chapiteau, mettre en place les bancs du public et nourrir les animaux plus affectueux. Le soir mme, jassiste une nouvelle reprsentation du cirque. Cette fois-ci, dans les coulisses, jaide les danseuses mettre leurs coiffes immenses, jamne les chevaux et je profite du spectacle. Quand cest termin, jaide au rangement des accessoires et je dcide de faire un petit tour dans la ville avant de me coucher, Monsieur Loyal maccompagne. Nous discutons de tout et de rien, je lui parle de mon enfance Versailles, il me demande si je ne ferais pas mieux de chercher47

une femme plutt quune ville. Je lui raconte alors mon histoire damour gche par le temple de lAmour. Cette histoire le fait bien rire, moi aussi dailleurs en y repensant. Il est temps de rentrer, sur le chemin, jexplique Monsieur Loyal que demain je reprendrai la route, Versailles nest pas la ville que je cherche, je lui souhaite une bonne nuit et nous allons nous coucher. Une journe a suffi pour que je me fasse de nouveaux amis. Jespre les revoir une fois que jaurai trouv Ma Ville, en attendant il faut que je dorme, cher journal, une longue journe mattend et de nouvelles histoires peut-tre ? 24 Juin 1859 Enfin le matin ! Cest bizarre, mais jai eu du mal dormir cette nuit. Peut-tre tait-ce cause de mon dpart du cirque. Quoi quil en soit, je reprends ma route en direction de la fort de Meudon, une nouvelle ville mattend. La fort est immense, je vais srement en avoir pour la journe avant darriver Meudon. Cette ville me rappelle de bons souvenirs denfance. En effet, je me souviens dy tre all tant enfant pour fter lanniversaire dune tante, on est all se promener dans cette fort avec des chevaux, on sest ensuite rendu devant le Chteau Neuf qui aujourdhui est dtruit. Jai hte de redcouvrir les muses qui se trouvent l-bas. En attendant je continue de marcher, encore et encore, sans relche, afin datteindre ce nouvel objectif. Je ralise que je ne suis jamais sorti seul de ma ville natale, chaque fois, mes parents taient avec moi. Une fois adulte, je ne me suis rendu que dans les villes que jai dj dcrites. Cest comme si mon monde sarrtait leurs frontires. Je sais que la France est immense, que je pourrais maventurer plus loin pour trouver Ma Ville, peut-tre quelle mattend dans le sud, du ct de

Ma Ville

Marseille, ou bien tout au nord, je nen sais rien. Ma famille ma enferm dans ce cocon que jai trop peur de quitter. Jai laiss derrire moi ma ville dorigine, mais je ne veux pas aller trop loin non plus, jai tout de mme besoin de me raccrocher elle. Cela fait un bout de temps que je marche, il doit tre midi pass, je dcide de marrter pour manger un peu. Les gens du cirque ont t adorables, ils mont donn des vivres pour mon voyage, du pain, un pichet de vin dAlsace et du pt de campagne, je reconnaitrais lodeur des herbes de Provence entre mille. Mon copieux repas termin, je me remets en route. Seul petit problme, je crois que je me suis perdu, cher journal, je me pose un instant contre un arbre afin dtre plus laise pour crire. Je ne sais pas o je suis et la nuit commence tomber. Je vois au loin ce qui semble tre une ville, cela mtonnerait que ce soit Meudon, jy vais tout de mme, jai besoin dun endroit o dormir. Cest Clamart que je me trouve actuellement. Je suis sur la place de la mairie et je cherche o je pourrais me reposer, je demande plusieurs passants sils auraient la gentillesse de maccueillir, mais en vain. Cette ville est bien belle, mais les gens ne semblent pas trs ouverts aux nouvelles rencontres, je ne me sens pas accept ici, je nai plus qu repartir. Japerois une glise, je frappe la porte, un prtre mouvre. Je lui demande asile et le pre accepte avec joie. Il me demande do je viens et pourquoi je suis ici, je lui raconte mon histoire, le pre acquiesce, ravi de mon rcit, puis me montre une chambre pour la nuit. Je suis puis, cette journe dans les bois tait si fatigante, je nai plus qu me reposer pour reprendre la route demain. 25 Juin 1859 En route pour une nouvelle journe en qute de MaVille. Il faut que jarrive Meudon ce soir, je me remets donc en route. Toujours 49

flner de droite gauche, je me rapproche peut-tre de mon but de minute en minute, est-ce cette ville qui sera la bonne ? Au moins jai un membre de ma famille qui vit l-bas et si cette ville ne me plat pas, je saurai au moins o dormir. Sur la route je rencontre un chien, a priori banal, un peu pataud, ce nest pas un chien de pure race, mais je le salue et passe mon chemin. Au bout de quelques minutes je me rends compte quil sest mis me suivre, jessaie de le chasser, mais en vain, il me regarde avec un air tout joyeux en remuant sa queue blonde touffue. Aprs tout, un peu de compagnie me fera du bien. Je me remets en route avec mon nouvel ami mes cts, lui aussi je lui conte mes aventures. Il semble mcouter avec attention, comme sil me comprenait, et se met remuer la queue. Il est temps de sarrter un peu. Je meurs de faim et il semblerait que le chien aussi. Je partage mon repas avec mon ami quatre pattes. Il serait bon de lui trouver un nom, mais lequel ? Jai trouv, Juin, car je lai trouv au mois de juin. Cest un peu facile comme nom, je sais, mais vu la fte quil me fait en entendant ce nom, il doit lui plaire. Allez, on doit se remettre en route pour arriver Meudon avant ce soir. Je mamuse avec lui au lancer de bton, tout en avanant vers notre nouvelle destination. Meudon, enfin ! Quelle belle ville ! Avec une petite tragdie en guise danecdote, un draillement de train a caus de nombreux morts, mon grand-pre mavait racont quil avait tout vu et que des flammes gantes jaillissaient des wagons o taient enferms les passagers. Je vois le chteau de Meudon, il est magnifique, un ballon dirigeable passe au dessus. Pouvoir ctoyer les oiseaux doit tre agrable. Enfin, Juin et moi devons trouver la maison de ma tante, cest l que nous passerons la nuit. Toujours aussi lugubre, ce manoir me fait froid dans le dos. Mme Juin ne semble pas en scurit juger par ses couinements. Je le rassure par une caresse sur la tte et je frappe la porte. Une vieille

Ma Ville

dame vient mouvrir la porte, cest bien ma tante, toujours avec sa charlotte sur la tte quand elle peint, ses longs cheveux gris clair se colleraient sur la toile sinon. Elle me demande pourquoi je lui rends visite. Je lui raconte mon histoire et comment jai rencontr Juin. Des rires rauques sortent de sa bouche, ma msaventure doit lui rappeler de bons souvenirs : elle aussi a fait un voyage pour trouver un endroit tranquille o sinstaller. Aprs cette longue discussion, deux tasses de th anglais et un bol deau pour le chien plus tard, elle nous invite manger et rester pour la nuit. Cependant elle me dconseille de rester dans cette ville, elle mexplique que la guerre rde et que les tensions se font de plus en plus sentir, le chteau est menac, sil vient brler cela ntonnera personne. Une guerre, des incendies, trs peu pour moi. On se couche avec Juin dans la chambre dami. Je me demande quand est-ce que je trouverai MaVille, cher journal. Peut-tre demain, peut-tre jamais, mais je ne perds pas espoir, je compte suivre les conseils des amis rencontrs sur la route.Trouver une femme, cela sera srement dur aprs cet chec qui me ronge encore Misre. Il faut que je dorme un peu si je veux tre en forme pour demain. 26 Juin 1859 Jai mal dormi cette nuit. Il faisait froid et un chat na pas arrt de hurler. Mme Juin ne pouvait pas fermer lil. Il est temps de se remettre en route, je fais mon paquetage, ma tante me donne quelques provisions pour la suite du voyage, ainsi quun peu dargent. Il fait beau aujourdhui, pas un seul nuage dans le ciel, un lger vent frais vient caresser mon visage et la truffe de Juin. Nous marchons dans une direction qui mest tout fait inconnue, je ne connaissais que51

Meudon, au-del, cest la vritable aventure, je suis tout excit et sr de trouver une ville, il y a des passants qui viennent dans le sens oppos, il doit y avoir un village ou une ville dans les parages, je le sens et Juin commence se trmousser, tout joyeux. Enfin, je vois les toits de maisons. Cest une ville, il doit y avoir une fte, car on entend beaucoup de bruit. Au fur et mesure que nous nous approchons nos curs semballent. Jy suis enfin, je lis le panneau avec attention : Issy-les-Moulineaux. Cest un nom fort sympathique, javais raison, une fte se droule en ce moment, jaccours avec Juin et je me perds vite dans la foule, jarrive enfin au milieu du dfil, il sagit de la fte des Fleurs, des femmes sont couvertes de fleurs de toute sorte, jobserve avec attention les femmes et les fleurs qui dansent sous mes yeux. Soudain, une femme attire mon attention, elle est recouverte de roses rouges et porte un voile de ptales roses, les passants mexpliquent que cette femme est venue ici il y a quelques annes et quils lont toujours vue avec des roses, pour ce dfil elle a chang de couleur, mais cela reste des roses. la fin du spectacle, elle lvera son voile et la fte sera termine, cest elle le clou du spectacle. Je suis impatient de voir ce final, jobserve le dfil, mais je ne quitte pas cette rose des yeux. Le moment tant attendu est arriv, je me place en face delle pour mieux la voir, les habitants comptent jusqu dix et enfin elle lve son voile Je nen crois pas mes yeux, sous cette longue robe de roses damour et de passion, sous ce voile de tendresse, je dcouvre le visage serein et plein damour de ma fiance dantan. Cest comme une apparition, une vision de rve, elle pose ses yeux sur moi et parat surprise. Juin nous regarde et semble se rjouir de la scne. Le silence sinstalle, je me rapproche lentement de ma desse aux roses, elle fait de mme, nous tombons dans les bras lun de lautre. Nos retrouvailles sont accompagnes par les cris et les applaudissements de toute la ville. Souriants, nous nous promenons le long des

rues et nous racontons nos histoires. Comment je suis arriv ici, comment elle sest retrouve l. Elle mexplique quelle avait regrett son geste, mais avait peur que je ne la repousse. Elle est retourne dans sa ville natale et a attendu. Elle se rappelle trs bien le bouquet que je voulais lui offrir, cest pour cela quelle portait toujours une rose sur elle, pour se rappeler le jour maudit o elle avait perdu lamour de sa vie. Je sors alors la bague que javais dissimule dans le bouquet de roses et que javais toujours conserve en souvenir, je la lui prsente et, elle, en me regardant sans ciller, me rpond avec amour un grand oui qui fut suivi de la bague au doigt et dun baiser, le baiser que jattendais depuis des annes. Ce jour-l, jai su que javais trouv ma ville en mme temps que ma femme. Ma famille fut invite au mariage et Monsieur Loyal, les clowns et les danseuses aussi se joignirent nous. Ce mariage fut donc clbr en compagnie de ma famille, de mon fidle ami, des saltimbanques et des clowns qui se bagarraient coup de tarte la crme. Nous sommes monts sur les fauves pour dfiler de nouveau dans les rues dIssy-les-Moulineaux.

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Yannis Telaoumaten

Ma faute

Je mappelle Klaus Brieger, jai trois enfants, une femme que jaime plus que tout au monde, les tableaux de ma galerie ne se sont jamais aussi bien vendus. Nanmoins, jai mal intrieurement. Cest cause de moi que cette horrible catastrophe sest produite. Il faut que je dlivre ma conscience en vous racontant mon histoire. Cela remonte environ vingt-cinq ans, mais je men souviens encore parfaitement. La galerie tait encore mon dfunt pre. Il tait parti en voyage en Angleterre pour acqurir de nouvelles toiles. Jtais donc seul surveiller la galerie cette semaine. Une semaine ! La belle affaire ! Cependant, un certain vendredi davril 1914, il se passa un vnement imprvu. Ce jour-l, jtais assis au bureau de mon pre et jattendais impatiemment la fin de la journe. Il tait seize heures, encore trois longues heures attendre. Javais ralis une fort bonne affaire avec un autrichien de passage qui javais vendu quatre toiles bon prix. Mais

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la fin de la journe stirait, interminable... Soudain, jentendis un grand cri lextrieur, ctait une femme. Apeur, je me prcipitai dehors et mengageai dans le parc proximit. Une foule stait rassemble. Je me frayai un passage avec difficult. Au centre dun cercle et tendu au sol, je dcouvris un jeune homme dune vingtaine dannes. Il tait dune maigreur maladive, de taille moyenne, le visage ple. Ses vtements taient sales et trous. Il se tordait de douleur et saignait abondamment lpaule. ce quon me dit, un voleur avait essay de lui drober le contenu de sa sacoche. Les deux hommes en taient venus aux mains et le malheureux avait reu un violent coup de couteau lpaule. Je percevais de confuses rflexions : Il faut vite faire quelque chose ! Dpchons-nous, il risque de mourir ! Je pris linitiative et dcidai de lui apporter mon aide. Allez donc chercher un mdecin ! criai-je en laidant se relever. Le mdecin lui apporta les soins dont il avait besoin.Vers vingt-deux heures, lhomme dormait dans ma chambre. Son sommeil tait rgulirement agit de soubresauts. Il semblait faire de mauvais rves. Le lendemain, je lui prparai de quoi se remettre daplomb. Les autorits devaient venir le chercher dans la journe. Son tmoignage tait dune grande importance pour retrouver lauteur de son agression. Le taux de criminalit de Munich, en pleine explosion lpoque, motivait les autorits dans leurs recherches. Lhomme resta quatre jours chez mes parents. Il ntait pas bavard et plutt mfiant. Je dcouvris quil avait un certain talent pictural. Il ralisa diffrentes toiles et me proposa mme de les acheter. Je lui rpondis que je devais en parler mon pre, que je navais pas les capacits requises pour juger de leur valeur. En effet, lpoque, jesprais encore raliser des tudes de journalisme plutt que de reprendre la galerie familiale. Sil vous plat, me supplia-t-il, je vous les laisse un trs bon prix ! Il mexpliqua quil navait plus rien manger et en

tait rduit vivre dans la rue. Je fis tout ce que je pouvais pour lui : je lui prparai quelques provisions et des vtements propres pour son dpart qui devait avoir lieu le lendemain. Ce matin-l, au rveil, je dcouvris quil ntait pas dans ma chambre. Jai cherch dans toutes les pices, il tait bien parti, avec ses maigres affaires... Sur la table en bois du salon tait pose une lettre que jai toujours en ma possession. Le papier a jauni et commence mme se dchirer, mais lcriture est encore nettement lisible : Jai dcid de partir plus tt. Les autorits autrichiennes sont ma recherche. Elles veulent faire de moi un soldat pour la guerre qui sannonce. Je vous remercie pour tout ce que vous avez fait pour moi. Jespre que vous accepterez cette toile en tmoignage de ma reconnaissance et en souvenir de moi. Adieu. Adolf Hitler Jaurais pu viter cette guerre atroce. Berlin, le 19 octobre 1942

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Ridge Massaka

Remords

Reprenons encore une fois... Je suis encore dans le vague. Ma vue est tellement trouble que je narrive pas savoir quelle heure il est, et pourtant cest une information primordiale. Je ne sais pas pour quelle raison, mais elle mest primordiale, me voici dans une situation plus quinconfortable. Je vais donc essayer de faire ce que je fais dhabitude quand je me rveille en sursaut : me verser de leau bien froide sur le visage. De leau, ce nest pas ce qui manque chez moi. Voici une information qui est plus quintressante ... je suis chez moi. Ce qui fait que la salle de bain se trouve ma droite cot de ma petite bibliothque et de mon lecteur de vinyles. Celui-ci est dfectueux et je nai toujours pas eu loccasion de le faire rparer et pourtant mon mtier, assez souple, me permet de le faire. Mais cela est une autre affaire et me dtourne de mon principal objectif qui est de me rveiller. Me versant de leau sur le visage, je commence pniblement me sortir de ma torpeur. Je me regarde dans

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le miroir. Ma beaut me surprend, elle est tellement dissimule quelle en devient invisible aux yeux des autres. Ma barbe encore imbibe dalcool la camoufle trs bien Mais non... Ce nest plus le cas maintenant. La raser est sans doute la meilleure dcision que jai prise ce soir Je nai plus envie de me refaire le rcit de cette soire. quoi bon mentter avec une nime tentative ? Jai beau tenter de comprendre o jai chou, je ny arrive pas. Cest difficilement supportable pour un tre orgueilleux comme moi, surtout dans une situation actuelle. Cest vraiment triste de finir ainsi, la mort par suicide nest jamais trs reluisante. De plus, me jeter du haut de cette falaise serait vraiment douloureux. Dans le meilleur des cas je me noierai et dans le pire je me fracasserai contre les roches... En y repensant, ce sera un mort atroce dans les deux cas. Comme dans chaque dcision importante de ma vie, une belle bouteille dalcool me sert de guide. Son arme est apaisant, son got est enivrant et livresse, comme on sait, est bonne conseillre. Pourtant mes choix nont jamais t trs judicieux. Jtais un garon brillant au caractre versatile, parfois autodestructeur et jai fait le choix daller au bout de mes limites. Cela a ruin mon avenir. Jai aim une femme qui ma fait vivre des moments qui frlaient le divin. Elle maimait plus que je ne laimais et macceptait avec mes dfauts et mes rares qualits. Jai pris la dcision de leffacer de ma vie aprs les disputes et les conflits dont jtais la cause, bien entendu. Jai perdu une me sur. Mon incapacit vivre en socit ma attir toute sorte de complications : des interventions des forces de lordre, des passages en justice... Jai donc opt pour un travail lcart des hommes. Une belle le pleine de roches avec un petit village et un port accueillant frquent par quelques rares voyageurs. la croise des chemins, jai toujours pris une voie que lon pourrait qualifier de minable. Mais ne nous mprenons pas ! Je ne

Remords

tiendrai jamais lalcool pour responsable de mes erreurs. Quand jai dit adieu ma carrire, je me suis consol avec quelques gorges de son dlicieux nectar. Quand jai repouss ma bien-aime, lalcool a combl ma solitude. Et aujourdhui, que je constate que ma vie est finie, cette bouteille adoucit mon dsespoir. Cest donc ainsi que les grands hommes doivent finir... Quand je me saoule, je dis adieu beaucoup de belles choses, mais aussi aux regrets. Par contre, depuis que jai pris connaissance de laccident, quelque chose mempche daccder cet tat second. Je narrive pas me dbarrasser de mes remords. Cela fait plus dune heure que je suis l, devant la mer, tenter de comprendre comment jai pu commettre une telle monstruosit. Jessaie de me trouver un alibi, une circonstance attnuante, mais cest impossible. Dois-je rebrousser chemin et faire amande honorable ? quoi bon ? Jai pris la mauvaise dcision, autant leur donner le bton pour me battre. Cest pour avoir une vie simple et prvisible que jai dcid de venir sur cette le. Jy avais trouv un coin de paradis. En une soire, il sest transform en lenfer. Javais dnich un travail qui me laissait le temps de profiter de la ville et parfois du bar... souvent du bar. Cest un endroit o je trouve toujours le rconfort. Ces derniers temps, je me surprenais aimer le brouhaha des ivrognes ou des pres indignes. Parmi ces hommes et femmes amateurs de boisson, je me sentais paradoxalement calme et souriant. Japprciais les dbats, tous aussi insenss les uns que les autres et je mamusais donner un avis souvent contest. Malgr tout mes opinions taient respectes. Jtais un sage parmi les alcooliques, autant dire un borgne parmi les aveugles. Je me surprenais parfois convoiter des choses que javais considres comme drisoires autrefois. Mes yeux se portaient souvent sur une personne qui bouleversait ma solitude. Il sagissait de la tenancire du bar. Il y avait chez elle un mlange de douceur toute fminine61

et de rudesse virile tout fait fascinant. Dans ce bar rempli dalcooliques tout le monde la respectait. Son visage tait banal et son physique changeant. Depuis quelque temps, jallais au bar non plus pour boire mais pour la voir. Je ne pouvais mempcher dtre surpris et jaimais cette sensation. Jtais tomb amoureux de cette femme. Ctait plus fort que tout ce que je navais jamais vcu. Cette le tait mon coin de paradis et je commenais enfin devenir quelquun de respectable. Je retrouvais mon ambition et rcuprais mon courage. Je me demande comment jai pu tout perdre nouveau. Ce soir ntait pas un soir comme les autres, car je ftais mon anniversaire. Cela faisait bien des annes que je le ftais en solitaire. Ce soir, je devais souffler mes bougies en compagnie de mes compagnons de beuverie et refaire le monde autour dun fabuleux gteau cuisin par la femme du bar. Cela faisait tellement longtemps que je navais pas eu loccasion de sduire une femme quil me fallait du courage. Je me suis chang, parfum et ras la barbe. Rien faire. Je me suis concentr sur le travail, mais en vain. Dans ce cas que pouvais-je faire part me requinquer avec un bon alcool fort ? Je navais pas le choix. Il fut bon pour moi, presque salutaire comme une intervention divine. Hlas, ce blasphme maura cot cher. Je ne peux vous dire ce qui sest pass. Cela va faire plus dune heure que je suis l devant la mer tenter de me rappeler comment jai pu commettre une telle monstruosit. Bien sr, je me dsaltrais comme mon habitude et je me suis sans doute assoupi. Quand je me suis rveill, jai pens que ma sieste avait dur un quart dheure. En ralit elle avait dur une heure. Jai tent de me rveiller et avant daller au bar jai vrifi que tout tait bien rang dans la maison et que les lumires taient bien teintes. Maudissant la lenteur de ma voiture, je voulais arriver au bar le plus tt possible pour bien profiter de ma fte.

Remords

Sil y a une chose dont je veux me rappeler, cest mon arrive. La visualiser nouveau mest plus que bnfique. Et pour cause. Quand je suis arriv le bar est vide, il ne restait plus que la daronne du bar, rude et rustre, comme son habitude, elle avait une cigarette la bouche. Jtais seul avec elle, mes compagnons ntaient pas l. Sur le moment, je me suis senti un peu triste, mais en dfinitive heureux de me retrouver seul avec elle. Ses opinions arrtes sur les choses de la vie et sa gouaille me charmaient. Plus je lcoutais et plus jen tombais amoureux. Vous avez lair dun belltre sans cette barbe. Je savais bien que vous tiez un bon parti ! me dit-elle avec un air charmeur. Jai travaill la forme pour camoufler un fond plus sombre et tortur. Mais je ne pense pas russir charmer quelquun comme vous ! Nous, les patrons de bar, nous sommes des psychologues et des conseillers. Ne soyez pas pessimiste... Amante, serveuse, cuisinire ou confidente, jai de nombreuses qualits... Revenez un soir tout seul et vous pourriez tre surpris. Nous avons t interrompus par la tlvision qui montrait un accident. De ma place, on pouvait voir la foule amatrice de catastrophes et de tragdies. Jai reconnu quelques-uns de mes amis. Jai agi comme jaurais d agir depuis le dbut, je suis sorti trs vite du bar et je suis mont dans ma voiture. Maudissant une fois de plus la lenteur de mon vhicule, jai allum la radio locale pour entendre les nouvelles et voil ce que jai entendu : Nous interrompons notre programme pour une information spciale. Un bateau transportant un groupe de voyage se serait fracass contre les rochers de lle. Deux passagers sont dcds, un est port disparu et le dernier repch serait dans un tat grave. Il semblerait que la tempte et le manque de visibilit soient lorigine du drame. Depuis lannonce, toutes les autres embarcations sont revenues au port.

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Je suis responsable de cette tragdie et je peine me trouver des circonstances attnuantes. Je bois pour ne pas avoir des regrets et noyer ma conscience, mais les remords sont de plus en plus grands. Je ne sais pas si je suis encore en tat de passer lacte. Je me trouve devant locan en haut de cette falaise. Je vais me jeter la mer, mais pour la premire fois depuis bien longtemps jai peur. Cette le a fait voler en clats lhomme que jtais. Je vais quitter mon coin de paradis pour me briser les os contre leau qui va ensuite pntrer dans mes poumons. Je voudrais srement remonter la surface, mais cela me sera impossible. Je verrai la lune dforme par leau en souffrant le martyre. Jai beau me dire que toutes ces souffrances auront t mrites... Jai peur. Comment rebrousser chemin, faire amende honorable et demander pardon ? Je leur dirai que mon matriel tait tomb en panne. Mais quoi bon ? Pour quils disent que jai failli mon devoir et me conspuent publiquement ? Cette humiliation serait trop dure encaisser. Je serais condamn voir les remords prendre possession de mon me. Autant en finir aprs avoir vid ma bouteille, elle me donnera du courage pour le saut final. Le phare dont je suis le gardien mclaire et meffraie au point de me faire lcher ma bouteille de vin. Celle-ci se brise sous mes yeux. Je naurais jamais d mendormir et teindre les lumires du phare. Cest donc ainsi que je vais finir : un gardien de phare qui naura jamais consomm son amour pour une paillarde magnifique. Je mapprte faire le plongeon fatal. Je me dirige vers la mort alors que je nai mme plus de vin pour calmer ma frayeur. Je ne suis plus tout fait certain de vouloir sauter. Je ne peux pas prendre une dcision aussi cruciale sans mon guide favori. Reprenons encore une fois...

Vincent Chomel

L-bas

Il tait deux heures du matin, je venais de monter bord de lavion et de massoir ma place. Je venais de vivre lexprience la plus marquante de ma vie de journaliste. Ctait au mois de juin de cette anne. Javais t envoy par mon journal pour effectuer un reportage sur les tensions dans le pays. Cela faisait pas mal de temps que quelque chose se prparait, mais personne ne savait exactement quoi. Nous essayions de nous changer des infos entre journalistes. Mais elles ntaient pas assez fiables. Nos sources taient nombreuses, mais elles ne laissaient filtrer que les nouvelles habituelles. Aucune ne laissait prsager les vnements qui allaient suivre. Malgr la loi martiale mise en place par le gouvernement, javais russi crer des liens avec quelques tudiants, un rapport de confiance stait install entre nous, nous nous retrouvions le soir sur le campus et changions des informations. Ce soir-l, ils me demandrent de les

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retrouver le lendemain sur la place principale de la ville. Je les rejoignis comme prvu, avant laube, mais ils ntaient pas seuls. Il y avait l des centaines, des milliers dtudiants ! Ils taient en train de construire des barricades avec des arbres coups en travers de la place et des voitures quils entassaient les unes sur les autres. Ils allumaient aussi des feux divers endroits de la place. Ils provoquaient de gros nuages noirs qui nous brlaient les yeux et la gorge. Ils faisaient vite, car larme nallait pas tarder arriver. Au bout dune heure environ, nous entendmes un bruit des bottes sur les pavs, des coups de feu furent tirs en lair. Latmosphre devenait de plus en plus tendue. Plus tard dans la matine, mes amis et moi nous rendmes derrire les barricades. Les tudiants commenaient dpaver la rue pour renforcer les barricades et se dfendre contre larme. Chacun essayait de garder son calme, malgr la prsence des soldats aux abords de la place. Mme les tudiantes les plus frles sarmaient de pavs. Redoutant ce qui se prparait, les riverains taient sortis dans la rue. Les manifestants leur indiquaient le chemin prendre pour se mettre labri. En fin de matine, les changes entre soldats et manifestants commencrent devenir plus intenses. Jentendais siffler les balles audessus de nos ttes, des bombes lacrymognes explosaient de tous les cts. Voyant que larme progressait, les tudiants mirent le feu aux barricades pour en retarder sa progression. Au fil des heures, le nombre de blesss augmentait. Mais les insurgs ne se laissaient pas abattre, ils rsistaient et je pouvais lire dans leurs yeux toute leur rage et leur dtermination. Du ct de larme aussi il y avait des blesss. Quand les forces de lordre comprirent que les tudiants nabandonneraient pas, ils firent appel des renforts. Les chars de larme firent leur apparition. Un tudiant se posta devant un char, un pav dans la main pour lui barrer la route. Mais le char ne sarrta pas. Nous avons vu ltudiant disparaitre en-dessous, comme aval par les chenilles. Laffolement gagna les manifestants. On voyait certains jeunes

rosss de coups par les soldats, laffrontement gnral devenait invitable. Larrive des bulldozers pour dmolir les barricades narrangea rien. Les tudiants commenaient battre en retraite, ils se repliaient la recherche dun refuge. Bientt, notre barricade fut prise dassaut. Nous fmes asphyxis par les gaz. Le dsordre nous permit de nous rfugier dans lentre dun immeuble sans trop attirer lattention. Nous y sommes rests le temps de recouvrer notre respiration et notre vue. Les gaz nous avaient brl les yeux. Nous tions une douzaine cachs l. Nous regardions par la fentre du hall, les manifestants se faire matraquer par les soldats. Nous avons attendu longtemps prostrs derrire cette porte, jusqu ce que larme ait russi vacuer la place en traquant les tudiants. Je ne sais mme pas comment nous avons pu leur chapper. Ensuite mes amis sont rentrs chez eux, ils semblaient dsempars. Jen fis de mme, chamboul par tous ces vnements. Vers vingt-deux heures, on frappa la porte de ma chambre dhtel. Trois soldats taient l, lun deux mordonna de prparer mes valises. Ce que je fis avec une boule au ventre, car je craignais ce qui allait se passer. Mes valises boucles, nous quittmes lhtel. Ils me conduisirent lAmbassade de France. On me donna un billet davion destination de Paris. Je fus conduit laroport. Une fois sur place, je restais bouche be devant le nombre de ressortissants trangers prsents dans la salle dembarquement. Il tait deux heures du matin, je venais de monter bord de lavion et de massoir ma place. Je venais de vivre lexprience la plus marquante de ma vie de journaliste. Je quittais ce pays sans aucune chance de retour.

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Kevin Moonwessur

Rvolution

Cent trente meurtres, deux cents viols, quatre cent trente emprisonnements, cent cinquante excutions. Mais ce ne sont que des estimations. Vingt ans que a dure, vingt ans de chaos, vingt ans de mort, quasiment toute ma vie. Et personne ne fait rien contre le gouvernement. Les rpressions sont sanglantes, jen ai fait la douloureuse exprience. Javais su par le bouche oreille que la police avait fait une descente dans les quartiers nord de la ville, un grand nombre dhabitants avait disparu. Mais que faire ? Comment agir ? Par o commencer ? Je suis all voir mon oncle Charlie, un ancien de larme. Je lui ai dit ma haine contre le systme et lui ai demand