L'Amour Maternel... Un Amour Imp©ratif

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teoria do apego.

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  • Blaise Pierrehumbert

    Lamour maternel...un amour impratif

    La tendresse dune mre pour son bb peut apparatrecomme naturelle et vidente. Nous nous proposons dans ce textedexaminer de faon critique certaines vidences , au risque deremettre en question une vision sentimentaliste et simpliste.Nous constaterons que le concept d amour maternel est sujet controverses. Ralit naturelle, atemporelle, ncessaire et intan-gible ? Ralit contingente, relative, produit dune culture etdune poque ? Au terme de notre examen, nous soulignerons ladimension sociale de la reprsentation de lamour maternel etnous essaierons de proposer une perspective critique et scienti-fique 1. Pour paraphraser une citation clbre, nous pourrionsaffirmer que la mre seule nexiste pas ; lamour maternel natraitdans le regard de lautre. Peut-tre particulirement dans celui delanctre, que la mre sait pos sur elle, lorsquelle prend sonenfant. Cest ce que semble exprimer Lonard de Vinci dans LaVierge, sainte Anne et lenfant avec lagneau. Sigmund Freud(1987) a comment ce tableau dans Un souvenir denfance deLonard de Vinci ; il montre que la tendresse manifeste par ces

    Blaise Pierrehumbert, psychologue adjoint ; Privat Docent, SUPEA, Unit de Recherche, Ruedu Bugnon 25A, 1005 Lausanne (Suisse) ; Tl. : 41 (0)21 314 74 84 ; Fax : 41 (0)21314 74 81 ; e-mail : blaise.pierrehumbert@inst.hospvd.ch1. Le titre et largument de cette prsentation sont en partie repris dun article parudans le numro 1 de Spirale (1996) ; les hypothses de cet article sont ici dveloppeset illustres.

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  • deux mres nest pas sans contrainte et il propose une explicationde lintrication relationnelle caractrisant cette peinture par desrfrences biographiques concernant Lonard de Vinci.

    Une apparente vidence : le bonding

    De nombreuses tudes ont t ralises sur le phnomne dubonding chez lanimal (il sagit dune sorte d attachementmaternel , mais comme nous le verrons plus loin, le terme attachement devrait tre rserv pour un usage spcifique ;par dfaut dun terme franais appropri, nous conserveronsdonc le mot anglais bonding). Les tudes sur les brebis (voir parexemple Hubert Montagner, 1988 ou Sarah Hrdy Blaffer, 1999)sont les plus connues ce sujet. Elles montrent que la brebisdveloppe un comportement de soins trs slectif lgard deson agneau, dans les heures qui suivent la naissance ; parallle-

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    Figure 1. Lonard de Vinci : La Vierge, sainte Anne et lenfant avec lagneau (1510)

    Muse du Louvre

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  • ment, elle manifeste des conduites agressives lgard desagneaux trangers. Ces comportements traduisent la prsence duphnomne de bonding, qui interviendrait durant une brvepriode, dite sensible . En effet, si la brebis est spare de sonjeune durant quelques heures juste aprs la naissance, elle risquefort de refuser de sen occuper ensuite (lchage, allaitement). Or,une sparation intervenant ultrieurement (aprs une journe decontact, par exemple) nentranera pas de telles consquences.

    Leffet combin dhormones maternelles et de signaux mispar le jeune (en particulier des signaux olfactifs) serait la causedu dclenchement des comportements de soins de la mre. Dansune exprience dsormais classique sur des rats, J. Terkel etJ.S. Rosenblatt (1968) ont t les premiers dmontrer quuncertain nombre de changements physiologiques prparent lafemelle son rle maternel. Lorsque lon prsente un raton nou-veau-n une femelle vierge, celle-ci le nglige gnralement ;elle peut montrer des ractions de crainte et, occasionnellementmme, le dvorer. En rptant cette exposition un certainnombre de fois, la femelle peut tre conditionne tolrer, soi-gner, lcher, protger et rechercher le jeune. Or, cette rponse desoins au jeune est acquise trs rapidement chez une femelle por-tante. Si lon injecte une femelle vierge du sang provenantdune femelle ayant mis bas, le temps dexposition ncessairepour activer la rponse de soins au jeune se trouve trs fortementrduit.

    Grce notamment aux tudes de C.S. Carter (1998), on apu prciser les mcanismes de la prparation au maternage chezla femelle mammifre. Un rle essentiel serait dvolu une hor-mone, locytocine. Cette hormone, nomme du grec la nais-sance rapide , serait responsable des contractions utrines laccouchement, puis de la monte de lait. Les tudes sur lesmoutons indiquent que la descente du foetus dclenche le rel-chement docytocine dans le systme nerveux de la mre, et lebonding ne pourrait se faire que si cette hormone est prsente aumoment de la naissance. En effet, si le relchement docytocineest bloqu, la brebis rejette son agneau. On trouve une certaineconcentration de cette hormone dans le lait maternel, suggrantquelle joue un rle rciproque chez le jeune, favorisant son lien la mre. Prsente la naissance, cette hormone continue treproduite par la mre tout au long des soins au jeune. Locytocineest connue pour son effet apaisant et aurait par ailleurs un effet,

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  • tout au long de la vie du mammifre, sur les comportementssociaux avec ses pairs ou ses partenaires sexuels.

    Si le bonding est un comportement adaptatif, essentiel pourfavoriser les soins au jeune chez des mammifres comme le mou-ton, quen est-il de lespce humaine ?

    Critique du bondingchez ltre humain moderne

    Lexistence mme dun bonding dans lespce humaine nefait pas lunanimit, et de loin ; la mfiance est de mise lgarddun concept que lon souponne frquemment dtre imprgndidologie rtrograde, relativement un surcrot de responsabi-lit culpabilisante attribu la mre. Nous faisons ici allusion aufameux exemple des tudes de Kennell et Klaus (1979).

    John Kennell et Marshall Klaus ont tudi le lien mre-bbdurant plus de vingt ans, dans la perspective damliorer les soinsprinataux et simultanment de rduire les risques lis aux diffi-cults daccs la parentalit. Selon ces tudes, si le contact phy-sique mre-bb peut tre favoris durant les premires heurespostnatales (le rooming-in), les comportements maternants, leschances de russite de lallaitement, et finalement la sant mmede lenfant sen trouveront amliors. Klaus et Kennell suggrentlexistence dune priode sensible pour ltablissement dunlien mre-bb, immdiatement aprs la naissance ; le contactphysique, durant cette priode, dclencherait une cascade din-teractions, conduisant ltablissement dun fort lien rci-proque. Or, la routine hospitalire du moins lpoque de leurspremires tudes revenait sparer mre et enfant juste aprs lanaissance. Il faut rappeler, comme le fait Robbie Davis-Floyd(1996), que ce sont les efforts de ces activistes du bonding etdu rooming-in qui ont rendu ces pratiques banales et ordinairesdans la plupart des maternits.

    Wenda Trevathan (1987) souligne les multiples avantages dece contact post-partum immdiat, pour la rgulation physiolo-gique du bb (respiration, chaleur, hydratation, apaisement) etpour la mre (relchement docytocine dans le systme sanguinmaternel, stimulant les contractions et lexpulsion du placenta,et inhibant lhmorragie post-partum).

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  • Klaus et Kennell supposent que lintrt dans le long termedu bonding serait lintgration, par la mre, de l image men-tale du bb avec lenfant rel ; ils suggrent que le risque demaltraitance augmente lorsquune telle intgration choue. Il estvidemment difficile de dmontrer de faon irrcusable leffet ducontact post-partum sur la rduction du risque dabus et de mal-traitance ; certaines donnes exprimentales semblent donnerraison aux auteurs sur ce point, mais dautres chouent mon-trer un effet significatif (Siegel et al., 1980).

    En fait, des problmes mthodologiques importants ont trelevs dans la plupart des tudes ralises jusque-l sur le bon-ding et rendent celles-ci peu crdibles (Trevathan, 1987) ; lavisde nombreux chercheurs est que cette question relve de la fic-tion scientifique (Eyer, 1992). Dautres affirment que le bon-ding sert une idologie phallocrate. Les enjeux semblent doncnombreux, et l institution mdico-technique , selonR.E. Davis-Floyd (1996) serait ambigu ce sujet. Le fait detendre le bb nouveau-n sa mre : Voici votre bb main-tenant liez-vous ! reprsenterait une sorte de mise en scne dunrituel de passage, qui constitue une reconnaissance par la socitque la mre est maintenant bien mre, que sa transformation estcomplte. Or, dun autre ct, cette mme institution mdico-technique chercherait insidieusement reconqurir son pouvoirsymbolique ; ainsi, on assisterait, selon cet auteur, une rcup-ration par le pouvoir mdical des tudes contestant limportancede la priode dite sensible du post-partum, le pouvoir cher-chant par l dfaire le travail ralis durant les annes soixante-dix pour favoriser le contact mre-bb en maternit.

    Lapplication du bonding de lanimal lhomme nest doncpas vidente. Sarah Hrdy Blaffer explique que le bonding pour-rait tre essentiel chez les moutons ; la vie en troupeau avec desjeunes immdiatement mobiles implique un risque lev de mlanger les jeunes ; or, le troupeau est compos dindividusqui ne sont pas ncessairement de proches parents. On peut ainsiconcevoir et cet argument est cher aux sociobiologistes quiconsidrent que les gnes sont par essence gostes , pourreprendre lexpression de Richard Dawkins (1976) que le bon-ding attnuerait sensiblement le risque, pour la mre, dleverdes jeunes sans lien de parent gntique avec elle. Or, les pri-mates nont pas le mme systme dorganisation social ; de fait,celui-ci varie dune espce lautre et, ce qui est remarquable,

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  • cest que le bonding semble se modifier en consquence. Ce quiillustre son caractre adaptatif. Si certaines espces de primatespratiquent lex