Fatima - Marek Halter

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Fatima - Marek Halter

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  • MAREK HALTER

    FATIMALES FEMMES DE LISLAM **

    roman

    ROBERT LAFFONT

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  • Fatima est une part de moi. Ce qui la blesse meblesse.

    MUHAMMAD

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  • Quand sera bris linfini servage de la femme, quandelle vivra pour elle et par elle [], elle sera pote, elleaussi !

    Arthur RIMBAUD,lettre du 15 mai 1871 Paul Demeny

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  • Premire partie

    Mekka

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  • Cinq ans plus tard

    Les ombres sallongeaient sur les pierres blanches du cimetiredal Malt. La fin du jour ntait pas loin. Fatima retint sonsouffle.

    Quand le ciel sentrouvrira,Que les astres seront disperss,Que les mers gonfleront,Que les tombes seront dfaites [1] Les paroles de son pre frappaient sa poitrine. La tristesse

    lenvahit.Ils taient peu nombreux, en ce jour du cinquime

    anniversaire de la mort de la sada Khadija bint Khowaylid,autour de la tombe de celle que certains dentre eux appelaientdj la Mre des Croyants. Chacun avait apport une sacocheremplie de grains dorge et, tour de rle, la vidait sur la dallequi couvrait la spulture. Ds leur dpart, les oiseaux senaccapareraient et les smeraient travers le pays. Ainsi, lasaison prochaine, des centaines dpis pousseraient en mmoirede Khadija, sa mre bien-aime.

    Puis, selon la tradition que Muhammad, son pre, avaitinstaure, chacun raconta le bien quil avait accompli enpensant la dfunte. Aprs quoi, la prire reprit :

    Par laube.Par la nuit devenue sereine.Ton Rabb ne tabandonne ni te dteste.La vie future te sera plus belle celle de nos jours.Ton Rabb, bientt, te fera le don ncessaire [2] Son pre se tut. Il tait l, devant elle, les paules recouvertes

    de ce manteau docre brune qui ne le quittait jamais et parfoissemblait lengloutir. Il tendit les paumes, les offrant la lumire

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  • dclinante. Lentement, il sagenouilla sur ltroite natte tendue ses pieds, devant la tombe de son pouse. Aussitt, dun seulmouvement, tous autour de Fatima en firent autant. Legmissement douloureux du vieil rudit Waraq [*], qui tenaitsa jambe malade et sagrippait au bras de Zayd, son disciple, semla aux froissements des tuniques.

    La dalle blanche de la spulture absorba doucement les lueursrougeoyantes du ciel et, un instant, parut recouverte par lun deces tissus de soie riches et rares que la sada Khadija bintKhowaylid avait tant apprcis.

    Muhammad redressa le buste sans quitter sa positionagenouille. De nouveau il tendit les paumes vers le ciel djlourd de nuit.

    Dune voix forte qui rsonna contre les pierres du cimetire, ildit :

    Il ny a de dieu que Dieu, Allah le Clment etMisricordieux !

    Aprs quoi, ce fut le silence. Un long silence.Fatima aurait d se rpter les mots venus de son Rabb. Cela

    faisait partie de la prire. Laisse ton coeur souvrir et vois silest bon, sil accomplit son devoir , disait son pre en souriant,presque amus, comme sil lui enseignait un jeu.

    Mais ce fut plus fort quelle. Les penses qui lobsdaient, lacolre, les doutes, lincomprhension, reprenaient djpossession de son esprit.

    Comment tait-il possible quils soient si peu nombreux et sifaibles autour de son pre Muhammad ? Pourquoi son Rabb,soi-disant si puissant, lUnique, le laissait-Il si dmuni ?Pourquoi ne poussait-Il pas les gens vers lui et ne lui offrait-Ilpas une bande de solides compagnons, des mercenaires dequalit, pour cette conqute quil rclamait par la bouche et lavie de Son Messager ?

    Jamais, bien sr, elle navait os interroger son pre. Mais,

    cent fois dj, elle avait questionn la belle Ashemou, lancienneesclave de sa mre, ainsi quAbdona le Perse, deux fidles parmi

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  • les fidles. Leurs rponses taient loin de lapaiser. Bien aucontraire.

    Inlassablement, ils rptaient : Ton pre sait pourquoi il faitce quil fait. Et quand il ne le sait pas, son Seigneur le sait pourlui.

    Ou Abdona se moquait delle : Des mercenaires dequalit ! Rien que cela ! Et je suppose que tu te verrais bienavec le casque de cuir du chef sur tes jolies boucles !

    Ashemou, exasprante, reprenait le refrain que chacunserinait : Sois patiente, Fatima. Imagine que ton pre est entrain de construire une nouvelle et magnifique cit, avec des rueset des maisons comme nous nen avons encore jamais vu. Crois-tu que cela puisse se faire en un jour ou mme en une anne ?

    Ashemou navait pas tort. Fatima le savait. Mais encore fallait-il que larchitecte restt en vie pour accomplir son oeuvre. Or, lahaine qui entourait son pre tait telle que lon pouvait endouter. Les idoltres nacceptaient pas le Rabb de Muhammad.Ce Dieu unique qui dclarait la guerre leurs dieux ancestraux,ils le trouvaient dangereux. Il leur fallait abattre son Messager.

    Comment se faisait-il quAshemou et plus confiance en sonpre quelle-mme ? Parfois, il semblait Fatima que lancienneesclave montrait trop de confiance dans lavenir. Mais elle nepouvait oublier son trange capacit deviner ce que les autresignoraient. Et puis, cette force dont Ashemou parlait, elle croyaitaussi la sentir.

    Depuis quelle tait petite fille, Fatima avait toujours admir laforce et le courage de Muhammad. Or, depuis la mort deKhadija, son pre avait chang.

    Prtendre quil devenait un autre et t faux. Avec elle, il taittoujours le mme. Tendre, attentif. Ne manquant aucuneoccasion de lui montrer son amour de pre, surtout depuis queses soeurs, Zaynab, Ruqalya et Omm Kulthum, la bande destrois , comme Fatima les appelait secrtement, avaient pousdes imbciles incapables de se soumettre au Rabb de leur beau-pre.

    Cependant, il y avait quelque chose de diffrent. Cela ne venait

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  • pas de lautorit ou de lintransigeance que Muhammad pouvaitmontrer. Pas mme de ses silences et de ces nuits mystrieuseso il allait marcher dans la montagne. Ou des journes entiresquil passait dans la chambre de Khadija pour en sortir frais,joyeux, apais, comme sil revenait dun long voyage. Aprslavoir embrasse, il sempressait daller la Kab ou sur laplace du march pour parler jusqu la nuit qui voulait bienlcouter.

    Comme tous ceux de la maisonne, Fatima stait depuislongtemps accoutume ces bizarreries. Mieux encore, elleaimait voir son pre dans ces instants-l, car il lui apparaissaitcomme le plus beau des hommes que la terre pt porter. Maisson coeur lui soufflait quune part de celui quon appelaitMuhammad le Messager demeurait secrte. Et pas mme elle, safille la plus proche, le sang de son sang, ne pouvait lapprocher.Cela nen faisait pas un tranger. Parfois, cependant, son prelui semblait aussi insaisissable que ces ombres trs belles qui, la tombe du jour, plissaient les falaises des montagnes etparaissaient contenir des merveilles impalpables.

    Fatima balaya du regard les rares fidles runis dans le

    cimetire, agenouills autour de la tombe de sa mre. La vritcrevait les yeux : on pouvait les compter sur les doigts des deuxmains ! Et qui taient-ils ? Quelques vieux et des adolescentsqui se soutenaient les uns les autres

    Et puis Abu Bakr, parfaitement droit malgr ses cheveuxblanchis par le temps.

    Le fidle Tamn al Dr, petit, grassouillet, aux gestes rapideset prcis.

    Abdona le Perse qui, aprs quarante ans de sa vie donns Khadija bint Khowaylid, avait report sa fidlit sur celui que samatresse avait aim plus que tout.

    Le tendre et savant Zayd ibn Hrita, un fils du pays de Kalbquavait adopt Muhammad.

    Le vieux hanif Waraq, devenu demi aveugle et si tremblantquil ne quittait plus la cour de sa maison depuis quatre ou cinq

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  • saisons. Au moins ne cdait-il jamais devant la menace : seule lamort aurait pu lempcher de venir aujourdhui prier sur latombe de sa cousine Khadija.

    Loncle Abu Talib, qui avait encore maigri. Jamais il ne seraitparvenu au cimetire sil navait pu sappuyer sur son fils Ali.

    Le bel Ali, comme lappelait Fatima avec une grimace demoquerie. Un garon plus g quelle d peine deux ans maisprsentant dj toute la ridicule arrogance des garons. Auprintemps, alors quAbu Talib sy refusait encore, Ali staitdtourn des faux dieux de Mekka. Il venait dsormais chaquejour prier prs de son cousin Muhammad. la surprise deFatima, ce bel Ali, bien trop prcieux, soucieux de la beaut deses toges et de leffet quil produisait sur les filles, avait rclamlaide de Zayd afin dapprendre lire et crire sur les rouleauxde Waraq. Il dployait tant de respect et dattentions lgardde son cousin Muhammad que lon et cru quil sadressait sonpre. Hlas ! pour manier un bton, tendre un arc ou refermerses doigts sur la poigne dune nimcha, il ne fallait pas comptersur lui. Il serait incapable daffronter un ennemi au combat.

    Quant aux femmes, part quelques servantes au regardcraintif, il ny avait l que la cousine Muhavija, vieille, si vieilleet toute fripe, arrime au bras de la tante Kawla, presque portepar elle. Ce qui tait dj bien beau. Kawla avait d ignorer lessarcasmes et les menaces de son poux pour venir jusquici.

    Un courage que navaient pas eu les soeurs de Fatima. Aucunedes trois navait os braver les menaces et le mpris de son mari.

    Ruqalya et Omm Kulthum avaient pous deux des fils delhorrible Abu Lahab, le frre malfaisant dAbu Talib. Zaynab,lane, tait folle amoureuse de son Lass ibn ar Rabi. Un jeuneprtentieux adorateur didoles, comme tous les ar Rabi. Leurrichesse, ils la devaient entirement Khadija. Ce quinempchait pas ce Lass ibn ar Rabi de se pavaner dans Mekka,linsulte et la raillerie aux lvres ds que lon prononait le nomde son beau-pre Muhammad.

    Pourquoi le Rabb Clment et Misricordieux permettait-Ilcela ? Pourquoi laissait-Il Zaynab, Ruqalya et Omm Kulthum

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  • faire honte leur pre ?

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  • Khadija : souvenir, souvenir !

    Fatima ferma les yeux, laissa monter le flot de souvenirs. Levisage maigre et puis de sa mre Khadija apparut sous sespaupires closes. Un visage si vrai, si rel, quelle aurait pu lecaresser. Lorsque Khadija tait encore en vie, dans ses derniersmoments, Fatima ne lavait pas fait. Elle navait pas os. Ctaittrop effrayant. La douleur consumait sa mre depuis des jours etdes nuits. Chaque heure qui passait transformait ses traits.Malgr les herbes brles dans des braseros aux quatre coins dela pice, lair de sa chambre tait irrespirable, satur par lodeuraigre et sournoise qui enveloppe ceux qui quittent la vie.

    Ctait il y a presque cinq ans, mais Fatima sen souvenaitcomme si ctait hier. Elle stait agenouille tout prs de lacouche de sa mre. Khadija avait tourn la tte vers elle avecdifficult. Elle semblait sortir dune nuit paisse. Aprs un longmoment, si long, un sourire avait tir ses lvres craqueles. Unsourire de miel sur ce visage terrifiant. Le mme sourire quelleoffrait depuis toujours. Fatima avait failli crier. Une douleurnette et froide lui avait tordu le coeur. Comme si sa poitrinesouvrait en grand, tranche par une nimcha. Lenvie de fuirdans la cour lavait dvore. Elle y aurait peut-tre succomb siKhadija navait pas murmur :

    Fatima Fatima Fatima, mon petit ange du paradisElle avait ouvert la main sans avoir la force de la dplacer.

    Fatima avait trouv le courage dy poser la sienne, faisant appel toute sa volont pour ne pas la retirer aussitt. La paumevieillie de sa mre tait recouverte dune sueur glace. La sueurde la mort

    Khadija avait eu les plus belles mains, les plus fines, les plusdouces de Mekka. Des mains qui ne liaient pas les herbes, netiraient pas sur les cordes, ne se brlaient pas aux pierres desfours. Des mains qui vous caressaient comme la tendre brise duprintemps. Dsormais il ne scoulait pas une journe sans queFatima ne frissonne en se souvenant de la paume glace, des

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  • phalanges dures comme de lcorce qui avaient agripp sa maindenfant, lavaient retenue tout le temps o Khadija, de sa voixcasse, presque inaudible, avait voulu la consoler :

    Ne sois pas triste, ma Fatima adore. Je vais sur le chemino mattend le Rabb de ton papa Il maccueillera. Je ne seraipas perdue. Je ne serai pas seule et je te verrai Tous les jours jetaimerai, je te guiderai Ta vie sera belle et grande. Je le sais.

    Fatima tait alors trop jeune, et trop impressionne, pourcomprendre toute la douceur, tout lamour que contenait cechuchotement. Elle cdait encore trop facilement devant la peur.Peur des joues creuses, peur des yeux tincelants comme une eautrop immobile. Peur de ces lvres sches et brlantes qui sepressaient contre son poignet. Peur du mal qui dtruisait pourtoujours les souvenirs doux de sa mre tant aime. Peur de tout,comme une fille ordinaire.

    Mais Khadija navait plus le temps de se soucier des peursdune gamine. De sa voix rauque, peine reconnaissable et dontle souvenir, si longtemps aprs, donnait encore la chair de poule,elle lui avait fait faire une promesse. Une vraie promesse. Decelles que lon ne peut oublier toute une vie durant.

    Ne quitte pas ton pre, Fatima, mon ange ! Jamais,jamais Jure-le-moi Il aura besoin de toi comme il aurait eubesoin de ton frre Qasim. Dieu le Grand, le Clment, a voulu cequi est. QuIl soit bni et te fasse la fille de ton pre comme lanimcha dans la main du conqurant Fatima Promets-moi.Tu es forte comme dix garons. Aime ton pre, protge-le commeje lai aim et protg. Promets-moi, ma Fatima damour.Promets-moi !

    Bien sr, elle avait promis.Et, alors que son pre enfouissait Khadija dans la terre du

    cimetire, elle avait renouvel sa promesse.Aujourdhui, cinq annes plus tard, elle comprenait que sa

    mre avait tout prvu : la solitude de son pre, sa grandeur.Fatima avait pris de lge. Elle avait cess de se comporter en

    fillette. Elle savait quelle tiendrait sa promesse jusquau jour oelle serait aussi vieille, aussi mourante que sa mre bien-aime.

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  • Elle savait que jamais, de toute son existence, elle ne deviendraitlune de ces femmes sans cervelle, sans courage face auxhommes et leurs mensonges, leurs ruses et leur mauvaiset,comme ltaient devenues ses soeurs, Zaynab, Ruqalya et OmmKulthum. Des sottes et des lches uniquement proccupes dubien-tre de leurs stupides poux et prtes, pour cela, tournerle dos leur pre !

    Il y avait dsormais tant de choses quelle saisissait mieux.Elle ne craignait plus autant la mort. Souvent, elle avait entenduson pre rpondre ceux qui lui demandaient, la peur au ventre,ce quils allaient devenir une fois enfouis sous la poussire ducimetire : Le moment venu, le Seigneur te fera tourner le dos ce qui tentoure. Tu deviendras ce quil aura dcid. Tu naurasdautre destination que Lui. Son ct tu parviendras, poussireet vermine, ou heureux dans Sa lumire et le temps qui ne secompte plus. Cest selon ce que tu auras accompli en premier eten dernier. De ta vie, de ce que tu as commis, Il sait tout. SIl lejuge juste, Il saura rassembler dans Son paradis jusqu tesphalanges [3].

    Aujourdhui, elle saurait prendre tendrement le visagemourant de sa mre. Elle oserait le couvrir de mille baisers quilaccompagneraient durant son voyage jusquau paradis du RabbClment et Misricordieux.

    Mais Fatima avait aussi appris que la mort naccordait quesouvenirs, regrets et promesses. Rien ne revenait ni nerecommenait de ce quelle emportait.

    Ce que tu dois faire, rptait son pre qui voulait lcouter,fais-le sans attendre. Ton devoir, tu le connais. O ton coeur teporte, tu le sais. Le Seigneur ta donn de quoi avancer sanscrainte dans le monde.

    Ainsi, en se montrant chaque jour fidle la promesse faite sa mre, il y avait beaucoup, beaucoup dautres choses queFatima avait apprises, et dont nul ne se doutait.

    Mme son pre ador sobstinait croire quune fille de quinzeans ntait encore quune enfant. Ou une fille marier. Cequelle ne deviendrait pas. Jamais. Elle ntait pas faite comme

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  • les autres femmes. Aucun poux ne pourrait dire la face de tousque Fatima bint Muhammad lui appartenait. Il ny avait et nyaurait jamais, jusqu ce que le Rabb Clment et Misricordieuxlemporte, quun homme envers qui elle avait des devoirs : sonpre.

    Oui, Khadija, dans son agonie, avait vu juste. Innombrablestaient ceux qui hassaient son poux. Ils grouillaient dansMekka, ricanant, braillant, nhsitant pas linsulter dans lesrues ou la Kab. Lappelant Muhammad le Fou , Muhammad le Dmon . Ou encore Abu Qasim , afin de luirappeler quil ntait le pre que dun fils mort. Racontant grands rires mprisants quil ntait quun impuissant. Un demi-homme capable seulement dengendrer des filles.

    Dix fois dj, le coeur incendi par la rage et le dsir devengeance, Fatima les avait entendus vomir ces horreurs. Elleavait eu la force de nen rien laisser paratre, de se taire, demasquer sa honte et dattendre la nuit pour se vider de sonhumiliation. Elle se jurait alors que le jour viendrait o ellerduirait ces bouches mensongres au silence. Il ntait plus desoir o elle nosait, avant de sabandonner au sommeil,sadresser directement au Rabb de son pre :

    Fais de moi celle que je dois tre. Fais de moi le bouclier etla nimcha de mon pre, Muhammad le Messager, commelappellent ceux qui laiment. Puissant et Clment Seigneur,Toi qui peux tout, laisse-moi tre son soutien, comme Abdona asu soutenir ma mre. Rabb Tout-Puissant et Misricordieux,ne me laisse pas devenir une fille sotte, une fille faible et inutile.Tu as pris mon frre Al Qasim. Ne Toppose pas ce que je leremplace. Tu as voulu mon corps de fille, mais Tu sais que jepeux le rendre aussi courageux et puissant quun corps degaron !

    Si le Seigneur voyait tout, comme laffirmait son pre, alors Ilvoyait lurgence. Partout dans Mekka circulaient des parolesfielleuses envers Son Messager. Des menaces, aussi. Bientt ceuxqui les profraient ne se contenteraient plus de mots. Bientt,Fatima nen doutait pas, il faudrait faire mieux que se taire et se

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  • dtourner sous les insultes. Elle ntait pas la seule sen rendrecompte.

    Lavant-veille, elle avait surpris un conciliabule entre trois des

    fidles entre les fidles de son pre : Abu Bakr, Tamn al Dr etAbdona le Perse.

    Ces trois-l taient fiables. Bien sr, Abdona avait dsormaisles gencives aussi nues que son crne. Ses poumons setransformaient en braise quand il fallait courir. Mais sa mainvalide savait encore manier la nimcha avec assez dadresse pouren effrayer plus dun, et son poignet de cuir pouvait toujoursassommer un mouton.

    Tamn al Dr, on pouvait compter sur lui. Fatima connaissaitson histoire. Tamn lui-mme la lui avait conte. Il avaitrencontr son pre bien des annes auparavant au royaume deGhassan, dans la cohue dun march. Il avait entendu parler delui, de ce Muhammad ibn Abdallh qui ntait encore que leserviteur de la sada bint Khowaylid. La rumeur disait quilavait, lui seul et avec laide de vieilles chamelles, mis en fuiteune razzia contre sa caravane. Tamn en avait beaucoup ri etavait voulu entendre lhistoire de la bouche mme deMuhammad.

    Leur rencontre avait pris un drle de tour. Au lieu de se vanterde son exploit, Muhammad, apprenant que Tamn croyait auDieu unique des chrtiens, navait cess de linterroger sur ceDieu. De mme, il ne tarissait pas de questions sur les nombreuxvoyages de Tamn plus au nord. Ainsi tait ne leur amiti, dequestion en rponse et de curiosit en curiosit.

    Aujourdhui, Tamn tait riche. Il ne devait rien personne, etle Rabb Clment et Misricordieux dont parlait Muhammad luitait devenu infiniment plus aimable, simple et rel que celuides hommes du Nord et de Byzance. Jamais il ne craignait demontrer sa fidlit Muhammad le Dmon . Jamais ilnhsitait rpter en public, et jusque sur lesplanade de laKab, les paroles et les messages de son Rabb.

    Il nest de dieu que Dieu, aimait-il clamer devant ceux qui

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  • doutaient. Muhammad ibn Abdallh est Son Envoy.Le plus souvent, en rponse, les quolibets pleuvaient. Parfois

    aussi les coups. Selon les uns ou les autres, Tamn riait oufrappait avec la mme tranquillit dme.

    Quant Abu Bakr, Fatima avait limpression de lavoirtoujours connu. Depuis longtemps, sur les bancs de la mla, laGrande Assemble, aux entrepts ou dans les ruelles de Mekka,on le surnommait lombre de Muhammad . Et Muhammad,qui laimait autant quun frre de sang, disait de lui :

    Tu es ma troisime main ! Donc, quand, lavant-veille, Fatima tait entre dans la grande

    resserre des armes de la maison la recherche du vieil Abdona,elle lavait trouv en train de chuchoter dans la pnombre avecAbu Bakr et Tamn. Elle stait aussitt cache pour les couter.

    Ils ne vont plus se retenir longtemps, grommelait Tamn. Lahaine les dmange. On les drange trop. Je vous le dis : ils neveulent plus seulement se moquer. Ils veulent tuer.

    Abu Bakr avait approuv schement. Tuer ou nous faire fuir Mekka, avait-il marmonn. Comme

    si cette ville et ces maisons ntaient pas les ntres !Tamn avait laiss fuser un petit rire aigre. Autant de richesse pour eux sils pouvaient nous obliger

    filer telles des poules devant le lynx ! Cela se voit comme le nezau milieu de la figure. Ils ne sen cachent plus. Ils veulent ruinerMuhammad, ruiner le vieil Abu Talib et, si possible, nous ruineravec eux. Autant de richesse pour leurs fontes pourries dementeurs et de fraudeurs !

    Ce nest pas vous quils sen prendront, intervint Abdonade sa voix rauque, mais au matre Muhammad. Et ils le ferontsans courage, comme les lches quils sont. Ils ne montrerontpas leur visage. Ils se dissimuleront derrire un fou ou unimbcile. Un tranger qui ils promettront les femmes duparadis.

    Je suis daccord avec Abdona, fit Abu Bakr. la mla, ils neminsultent plus, ils mvitent seulement. Il faut demander

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  • Muhammad de se montrer plus prudent.Une exclamation dironie jaillit de la bouche de Tamn. Il fit

    rouler son corps dune jambe lautre. Abu Bakr ! Ne connais-tu pas Muhammad ? Crois-tu quil

    puisse tre prudent ? Crois-tu que notre Rabb le veuilleprudent ?

    Au seul souvenir de ces mots, Fatima frissonnait nouveau.Abdona, Tamn et Abu Bakr avaient mille fois raison. Ellenavait pas besoin de questionner les amis de son pre poursavoir qui taient ces mauvais sans courage et pleins de haine.Elle les connaissait autant queux : le clan des Abu Makhzum,des Abd Sham, des Al akhr, des Abd al Ozz, les Omayya, lesplus puissants des Qoraych et, pis encore, certains des AbdManf et des Abd al Muttalib de loncle Abu Talib. Son frre, lepuant Abu Lahab, rvait de le trahir pour prendre le pouvoir saplace.

    Autant dire des centaines.En vrit, innombrables taient les mains qui rvaient de

    frapper Muhammad le Messager et de le faire taire, afin que lesilence touffe les paroles venues de son Rabb. Afin que cessentles menaces et les remontrances de ce Dieu qui affirmait par labouche de Son Envoy tre le Seul et Unique Pouvoir du ciel surles hommes.

    Mais Fatima en tait tout aussi certaine que le vieil Abdona :jamais son pre ne se montrerait prudent. Et jamais les mauvaisne perdraient lenvie de le massacrer. Sa mre len avaitprvenue :

    Ne quitte pas ton pre, Fatima, mon ange ! Jamais,jamais Tu es forte comme dix garons. Aime ton pre, protge-le comme je lai aim et protg. Promets-moi, ma Fatimadamour. Promets-moi !

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  • Les Bdouins

    FatimaLe chuchotement dAshemou la fit sursauter. Elle rouvrit les

    yeux. Son pre et les autres demeuraient agenouills dans leurprire silencieuse. Dun geste, Ashemou lui dsigna la murette laplus proche du cimetire. Des dizaines de personnes les fixaientavidement. Des vieux aux visages rougis par le soleil ducrpuscule, aux rides graves par les jours de feu et les nuits degel. Des femmes, certaines avec leur nourrisson serr dans unchche sur leur poitrine. Des jeunes, aussi : des Bdouins auxmanteaux de laine rche rayures sombres, quelques-unsdchirs, recouverts de poussire, rapics plus ou moinshabilement. Les tuniques des femmes taient sombres pour lesplus ges, vives et colores pour les jeunes. Des Bdouinscomme on en trouvait tout autour de Mekka en cette saison.Chaque automne, ils venaient sabriter du vent et dressaient leurcamp sur les pentes dal Ahmar, en bordure de la route de Taif,tout prs des puits dal Baydiyya.

    Regarde, murmura encore Ashemou.Sur le ct du groupe se tenaient sept trs vieux bergers. Des

    hommes aussi gs que Waraq ou Abu Talib, plus noueux queles btons sur lesquels ils sappuyaient, mais encore droits etdont les yeux, dans le crpuscule, paraissaient scintiller commedu mtal. Des patriarches. Ceux qui chaque Bdouin devait unabsolu respect. Ctait eux, nen pas douter, qui avaientconduit leurs familles jusquaux limites du cimetire pour voirMuhammad le Messager prier sur la tombe de son pouseKhadija bint Khowaylid, celle qui les avait tant aids autrefois.

    Une onde de reconnaissance dtendit Fatima. Peut-treAshemou avait-elle raison. Peut-tre ntaient-ils pas si faibleset si peu nombreux quelle le croyait.

    cet instant, son pre se ploya jusqu poser le front sur sanatte. Puis il se redressa avec aisance. Lana un sonore : AllahAkhbar ! qui sembla rveiller ceux qui lentouraient. Ils

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  • limitrent. Ashemou sempressa daider Kawla relever lacousine Muhavija. Fatima vit Ali et Zayd en faire autant avecloncle Abu Talib et Waraq, tandis que son pre sapprochaitdes vieux Bdouins. Lui aussi les avait remarqus.

    Fatima sloigna du groupe des femmes pour le suivre. AbuBakr et Tamn lui jetrent un coup doeil de reproche, mais, pourune fois, ils sabstinrent de lui lancer leur sempiternel : carte-toi, fille, ce nest pas ta place.

    Malgr tout, par respect pour son pre, elle demeura quelquespas en arrire. De l o elle se trouvait, elle ne pouvait entendrece qui se disait entre Muhammad et les patriarches. Mais, lamanire dont les uns et les autres, par-dessus le muret ducimetire, tendaient les paumes en avant et bougeaient leslvres, elle sut que son pre leur adressait une prire. Puis il setourna vers les autres Bdouins qui ne le quittaient pas des yeuxet rpta ce geste.

    Soudain, une Bdouine se prcipita vers la murette en criant lenom de Muhammad. Les joues ruisselantes de larmes, elleagrippa les mains du Messager par-dessus les pierres pour lespresser contre son front. Elle le fit de faon si brusque quelleperdit lquilibre et saffala. Fatima ne put retenir un rire. Unrire lger et joyeux qui tinta dans lair du crpuscule. Abu Bakrse retourna vers elle, offusqu. Mais dj son pre relevait lafemme avec laide dun jeune homme qui devait tre son fils. Lavieille Bdouine, malgr le choc provoqu par sa chute, se mitelle aussi rire. Un rire qui, comme un saut de criquet, gagnachacun : Muhammad, les vieux patriarches, puis tous lesBdouins. Fatima vit son pre se tourner vers elle. Il lui fit signedapprocher.

    Je te connais, tu es Fatima, la jeune fille de notreMessager ! sexclama la Bdouine. Je tai connue toute petite,pas plus haute que a.

    De la main elle indiqua le niveau de ses genoux. Fatimafrissonna. Son pre referma la main sur son paule et lattiracontre lui.

    Fatima est celle que le Seigneur ma donne pour que je

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  • noublie pas ce quest lamour, dit-il de sa voix rauque bienaudible.

    Des mots qui furent comme une houle brlante. Le bonheurinonda Fatima depuis les cheveux jusqu la plante des pieds.Durant un instant, tout fut un peu confus. Elle nosa pas seretourner pour voir si les compagnons de Muhammad lesavaient entendus. Oh, comme elle aurait aim que la paume deson pre ne quitte jamais son paule ! La Bdouine, elle, dsignason fils :

    Ta mre, la sada bint Khowaylid, nous a sauvs, mon fils etmoi. Et tant dautres. Vous, les doigts noirs de la peste ne vousont pas effrays. Vous navez pas fui comme les seigneurs deMekka ! Toi, Muhammad ibn Abdallh, si tu dis quil y a undieu plus grand et plus vrai que les idoles autour desquelles lesriches de Mekka tournent sur lesplanade de la Kab, je te crois.Si tu dis que ton Allah te parle et use de ta bouche pour nousparler, je te crois !

    De nouveau la vieille femme baisa avec ferveur la main deMuhammad.

    Je te crois, je te crois, je te crois ! QuAllah te donne unelongue vie pour chauffer nos coeurs comme le soleil chauffe nostentes.

    Il y eut des murmures, des approbations. Muhammad sednoua de Fatima pour franchir la murette. Souriant, il redressala vieille Bdouine et, dun geste simple, il la serra contre lui,baisant sa tempe comme il laurait fait pour une femme de samaisonne. Les patriarches se pressrent aussitt autour deux,saisissant les paules de la vieille, lapaisant et la repoussantdans les bras de son fils.

    Abu Bakr et Tamn avaient rejoint Muhammad de lautre ctdu muret. Abdona les suivit. Discrtement, Fatima en fit autant.En se retournant, elle aperut Ashemou et les autres, dj loindu cimetire, sur le chemin qui descendait vers les premiresmaisons de Mekka. Avec un pincement de regret elle compritquaucun deux navait pu entendre les paroles merveilleusesprononces par son pre.

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  • Maintenant la petite foule de Bdouins prenait elle aussi ladirection de la ville. Le dsert sirriguait des derniers rayons dusoleil. Lombre dj commenait se faire plus sourde. Dans peude temps, la chaleur serait moins lancinante. Bien quil ft djtard, Fatima ne doutait pas que son pre irait, comme chaquejour, sinstaller sous les torches des portes de la Kab pourtransmettre la parole de son Rabb. Et, comme dhabitude, lesincrdules lui lanceraient des moqueries et des cailloux.

    Au moins, songea Fatima, partir de ce soir, il ne sera plus siseul et si faible, mais entour de la ferveur des Bdouins.

    peine cette pense lui traversa-t-elle lesprit quelle septrifia. Comment pouvait-elle tre aussi bte ? Lamour de sonpre lui avait-il fait perdre la tte ?

    Mais non, les Bdouins ne pourraient en aucun cas aiderMuhammad. Ils devaient se tenir hors de Mekka : la loi de la citne leur permettait pas de poser le pied dans la ville.

    Toute sa confiance disparut dun coup. Un mauvaispressentiment lui serra la gorge.

    Elle avait vu juste : lore des premires maisons, la petite

    troupe de Bdouins qui entourait son pre simmobilisa. Fatimase tenait en retrait, une vingtaine de pas. Des enfants bdouinstournaient autour delle, les yeux mangs de curiosit. Commetoujours, lobscurit tomba vite. Trop vite.

    Devant, Fatima entendait la voix de son pre et les salutationsquil changeait avec les patriarches. Elle sapprtait lerejoindre quand un garon se planta devant elle, si prs queleurs paules se frlrent. Il avait son ge, ou peine plus, maisla dpassait dune tte. Son visage paraissait fin et intelligent. Illui parla tout bas, avec respect. Si bas quelle ne comprit pas unmot. Agace, surveillant le groupe autour de son pre, ellegrogna :

    Quest-ce que tu dis ? Quest-ce que tu me veux ? Tu tappelles Fatima et moi AbdMrah, dit-il plus

    fermement. Et alors ?

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  • Le garon eut un geste vers les patriarches qui regardaientMuhammad sloigner en direction de la Kab.

    Mon pre suit ton pre depuis longtemps. Il a choisi sonRabb. Et moi, je tai vu tirer larc avec le vieux Perse qui naquune main.

    Fatima ne rpondit pas tout de suite. Au bas de la ruelle quedevait emprunter son pre apparut la flamme vacillante dunetorche.

    Quest-ce que tu veux que cela me fasse ? rpliqua-t-elleenfin en se remettant en marche, inquite.

    Le garon lui barra le chemin linstant o Fatimareconnaissait avec soulagement le porteur de torche. CtaitBill, le grand serviteur noir. Sagement, Abdona lavait envoyse munir de lumire afin que Muhammad ne traverse pas Mekkadans le noir.

    Elle voulut contourner le garon. Il lui agrippa le bras. Elle sedgagea schement.

    Lche-moi ou je te fais manger la poussire !AbdMrah ne parut pas impressionn. Les autres gamins

    sattrouprent autour deux. Moi aussi je sais me battre, dit le garon. Tu ne sais pas quun Bdouin ne doit pas toucher la fille de

    Muhammad le Messager ?Elle sen voulut aussitt de ces paroles. Elles taient

    prtentieuses. Mais le garon les ignora. Je sais me battre, insista-t-il. Comme on se bat chez nous.

    Avec des btons. Sans arc ni lame de fer.Fatima hsita. L-bas, son pre, Abdona, Abu Bakr et Tamn

    sloignaient grands pas. Pourtant quelque chose dans laposture, ou peut-tre le regard, du garon lintriguait et laretenait. Elle ne savait quoi. Ne sachant que dire, elle rpta :

    Et alors ? Quand tu auras besoin de combattre les mauvais, je pourrai

    taider. Je ne comprends rien de ce que tu racontes. Viens me voir entre les tentes de mon pre. Je tapprendrai

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  • ce que tu ne sais pas.Fatima ne rpondit pas. Elle se mit courir. Le garon slana

    son ct, le temps de lui souffler encore : Souviens-toi : je mappelle AbdMrah. Je sais pourquoi tu

    veux te battreIls dpassrent les vieux Bdouins. Le garon ne pouvait aller

    plus loin. Fatima senfona seule dans le noir, sautant au jugsur les dalles ingales de la ruelle. Devant elle, la torche de Billagitait des silhouettes gigantesques sur les murs des maisons.Un instant encore les mots du garon tournoyrent dans sonesprit, bientt chasss par le vacarme de la Kab.

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  • Le complot

    Elle rejoignit son pre et ses compagnons au pied dusanctuaire. Une vingtaine de torches et deux grandes vasques denaphte y rpandaient une lumire lourde, troue dombresmouvantes, qui teintait docre et de pourpre visages etvtements.

    La foule y tait dense et bruyante. La plupart des hommestaient amasss prs de la porte place lun des angles deldifice carr de la Kab. Certains y entraient, dautres ensortaient, tous gesticulant et sapostrophant avec des salutsinterminables. La fte annuelle dHobal, le dieu de Mekka,approchait. Dans deux jours, le grand march regorgerait denourriture, de tissus rares, de laines colores, dobjets dargent,dor ou dacier, de cuirs fins provenant des riches royaumes deGhassan, de Bosra, de Damas ou de Palmyre, ou des pays duSud, de Saba, de Tarib ou de Manab, ou encore dAxoum, delautre ct de la mer dal Qolzum. Le btail, petit ou grand,pullulerait dans les enclos, et toutes ces richesses allaientchanger de mains, se troquer, se vendre et sacheter. Ce serait laplus haute des quatre saisons du commerce du grand dsert deMaydan et du Hedjaz, jusquaux montagnes dAssir.

    Les caravaniers et les marchands qui parvenaient dans Mekka,avant mme de dresser leurs tentes en bordure de la ville, sousles grandes palmeraies de Jarl ou dal Layt, sempressaient devenir la Kab. L, ils tournaient autour de la Pierre Noireaprs stre mouill le front la source Zamzam. Puis ilssinclinaient devant la grande statue dHobal afin de qumanderprotection et fortune. Aussi, comme le voulait la tradition, encette occasion et pour cinq jours, les portes de la Kab restaient-elles ouvertes et illumines jusquau matin.

    Seuls les hommes y taient prsents. Ce ntait la placedaucune femme, et encore moins dune fille de quinze ans.Fatima devait se montrer discrte. Elle se glissa sous une rangede palmiers bordant le sud de lesplanade. En plein jour les

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  • plerins sy protgeaient du soleil, mais la nuit les halos destorches et des vasques de naphte, concentrs prs de la Kab, lalaissaient dans une paisse pnombre. Surveillant son pre quisengouffrait dans la foule, elle savana jusquau tronc le plusproche de lenceinte. Elle avait peine eu le temps de saccroupirsur des palmes sches, quon avait empiles l en guise desiges, lorsque lincident clata.

    Bien clair par la torche de Bill et devanant sescompagnons, Muhammad se trouvait quelques pas de la portedu sanctuaire. Il y avait l de hautes marches de pierre o ilavait coutume de sasseoir pour tenir de longues conversationsavec ceux qui le dsiraient. Des annes plus tt, Zayd avaitracont Fatima comment Muhammad lui-mme avait faitconstruire ces marches. Aujourdhui, il y passait chaque jour tantde temps que les gens de Mekka, les uns pour se moquer et lesautres sans savoir quoi en penser, appelaient ces marches lcolede Muhammad le Fou, ou de Muhammad le Messager.

    Ce soir, obstrues par la foule, les marches semblaientimpossibles atteindre. Fatima vit son pre et le grand serviteurnoir ralentir, sans doute se demandant comment y parvenir.Puis elle devina un mouvement au coeur de la cohue. Un crifusa, jet par une voix aigu :

    Aiiie ! Voici ibn Abdallh et son sdn ! Faites place auGrand Prophte des va-nu-pieds !

    Muhammad et Bill se figrent. Le silence saisit lassemble.Tous les visages se tournrent vers les arrivants. Abdona, AbuBakr et Tamn se placrent aux cts de Muhammad. Quelquesricanements rsonnrent. La foule se fendit et un homme, grandet sec, vtu dune tunique de fine laine et dune cape luxueuse,blanche et brode, sen dtacha. Quand il se prsenta dans lalumire de la torche, Fatima le reconnut aux trois bagues dorscintillant sa main droite. Il tenait le manche de son poignard,dont le fourreau tait serr dans une large ceinture de soie.

    Ctait Otba ibn Rabt, puissant des Abd Sham et pre de lapremire pouse dAbu Sofyan. Depuis toujours le pire desennemis de sa mre et de son pre.

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  • Avec son arrogance habituelle, de sa voix dhomme habitu brailler au-dessus de la tte des autres, il grina :

    Salut, toi, Muhammad le pote ! Viens-tu enchanter nosoreilles de ta posie ? On commenait simpatienter. La nuittombait, et toi et ton ngre, on ne vous voyait pas.

    Otba ibn Rabt clata dun grand rire qui fit trembler sonopulente barbe. De la masse des spectateurs aussi jaillirent desquolibets pleins de mpris. Lespace se resserra autour deMuhammad et de ses compagnons. La peur mordit Fatima lagorge. Bientt, elle ne distinguerait plus le chche clair nou surla tte de son pre

    Sans quitter la protection de lombre ni attirer lattention, ellesagrippa au tronc du palmier et lescalada. Avant quelle netrouve une prise sre, elle perut la voix de Muhammad quirpondait avec calme :

    Salut toi, puissant des Abd Sham. QuAllah mon Seigneurte veuille du bien. Mais tu te trompes. Je ne connais rien laposie.

    Oh, oh ! Tu ne connais rien la posie ? Pourtant tu parles,tu parles, tu parles du matin au soir, toi, ibn Abdallh ! Tunoies Mekka sous tes mots ! Tu viens ici devant notre sainteKab et tu saoules les bons plerins dHobal et dAllat Tu disque tu ne connais rien la posie ? Mme la trs mauvaise ?Alors, si tu nes pas pote, qui es-tu, ibn Abdallh ?

    Alors quelle sagrippait aux feuilles coupantes du palmier,Fatima entendit les rires qui saluaient les railleries dOtba ibnRabt. Elle assura ses pieds sur de larges rognures fraches etput enfin voir son pre croiser les bras sur sa poitrine. Il prenaitson temps pour rpondre. Mais quand il le fit, sa voix fut sibasse et si paisible quelle dut tendre loreille.

    Ce que je suis, Otba ibn Rabt, tu vivras assez avant derendre compte de ta vie devant Allah pour lapprendre.Rappelle-toi que je suis celui qui a redress la Pierre Noire denotre Kab quand toi et les tiens la laissaient scrouler.Rappelle-toi que ces murs, que tu franchis tous les matins, etcette source Zamzam, laquelle tu tabreuves tous les jours

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  • comme si elle tappartenait, tes fils et petits-fils, tes beaux-fils,ta maisonne et toutes tes filles, vous les avez abandonnscomme une ruine du dsert quand la peur vous piquait le ventre.La peur de la punition du Seigneur. Et tu voudrais que je parlecomme ces potes que tu paies pour quils te content lesmensonges des djinns et des dmons ? Dtrompe-toi. Non, maparole nest pas celle dun pote. Mes mots sont aussi purs que lasource Zamzam. Ils ne viennent pas de moi mais de mon RabbClment et Misricordieux, lUnique. Quant tes propresparoles, Otba ibn Rabt, tout puissant que tu timagines, si tuny prends pas garde, elles pourriront dans ta bouche.

    Aiiiie ! Aiiiie ! Quest-ce que je disais ?Le cri raill et provocateur dOtba ibn Rabt brisa le silence

    trange et peut-tre craintif quavaient fait natre les paroles deMuhammad le Messager.

    Aiiie ! Aiiie ! On lui donne loccasion de placer un mot, auveuf de la bint Khowaylid, et il vous en lance mille au visage !

    nouveau des lazzis se firent entendre au milieu desgrognements dapprobation.

    Le vieux beau-pre dAbu Sofyan ntait pas de ceux que lescombats de mots impressionnaient. Depuis longtemps il savaitgouverner lhumeur et lmotion des hommes masss en foule. Ilne laissa ni le doute ni le calme sinstaller. Il fit un signe endirection de deux hommes posts derrire lui. Ils sapprochrent.Lun tait vieux. Il se dplaait avec une canne et desprcautions qui rappelrent Waraq Fatima. Lautre navaitgure plus dune vingtaine dannes. Il tait vtu trangement dedeux capes superposes, toutes deux trs rapices. Un chiffonde laine retenait sa chevelure hirsute, dont des mchestombaient sur le ct telle une toison de brebis. Ses yeuximmenses refltaient les flammes des torches. Ses lvrespaisses paraissaient presque noires entre les poils pars de sabarbe et se tordaient en dincessantes grimaces.

    Otba ibn Rabt prsenta les deux hommes comme devritables potes. De ceux que lon coutait sans jamais se lasseret dont les paroles taient la fois un enchantement pour

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  • lesprit et un flot de vrits puises auprs du dieu Hobal, desdesses Al Ozz et Allat. Ou mme auprs des dmons et desdjinns, dans ce monde tnbreux et invisible que les hommesordinaires, puissants ou non, prfraient viter.

    Pour cela, lana Otba ibn Rabt en posant la main surlpaule du plus g, il faut autant de courage et de savoir quunguerrier dans une razzia. Oui, Abu Afak est de ceux quipossdent ce courage. Dans sa cit de Yatrib, renomme pour saconnaissance des chants anciens, nul ne sait mieux que luimanier les mots de la posie. Cest pourquoi je lui ai demand devenir tcouter, ibn Abdallh, et de nous dire ce que valent tesparoles. Et lui

    Otba ibn Rabt marqua une pause, le temps dun souffle,avant de dsigner le jeune pote sans mme le frler.

    lui, cest AmrNufsya. Ceux de Mekka le connaissent. Il nefaut pas se fier son apparence, qui est faite pour tromper lesdmons

    Otba ibn Rabt fut interrompu par celui quil prsentait.AmrNufsya venait de se jeter devant Muhammad, agitant dansla pnombre les pans de ses capes, tel un oiseau peinant trouver son envol. Avec soulagement, Fatima vit Abdona, toutaussi vif et le poignet de cuir dress, venir se placer devant sonmatre.

    La voix nasillarde et puissante du pote explosa jusquau-dessus des torches :

    Je tai cout, Muhammad le Fou ! Par Allat, la GrandeBelle et Toute-Puissante, je tai cout, cout, cout,Muhammad le Dmon, Abu Qasim, quel que soit le nom que lonte donne. L o tu as les pieds, ici mme devant notre sainteKab, je tai cout jusqu ce que mes oreilles et ma tte nenpuissent plus. Et je sais ! Toi, tu ne vas pas voir les djinns. Toi,tu ne vas pas danser en pense dans le dsert. Toi, les dmons,tu leur mords la langue pour avaler leurs mots. Oh que oui, toi,ibn Abdallh, toi, tu leur trais la mamelle comme leur nouveau-n ! Oh que oui, par toutes les toiles de la nuit et la fin desaubes clmentes, je le dis, Muhammad le Dmon est leur

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  • bouche, aux terribles, aux impies, ceux qui forniquent aveclenfer ! Pia, pia, pia ! Il parle, il parle, mauvais pote et bouchede dmon. Je le dis, je le sais. Jamais de sagesse et toujours dela colre. Jamais de beaut, toujours de la menace ! Excrablespotes sont les dmons. Je le dis, moi, AmrNufsya, shahir deMekka. Je le sais !

    De nouveau AmrNufsya agita ses capes avant de bondir enretrait, comme pour se mettre sous la protection du poignarddOtba ibn Rabt. Les rires et les cris salurent son discours. Lespectacle quoffrait AmrNufsya tait toujours trs apprci, et ilntait pas douter que, ds laube prochaine, on se rpteraitses saillies dans les cours des maisons.

    Gorge noue et paumes douloureuses force de se crisper surles tranches coupantes du tronc, Fatima fixait son pre et lestrois mauvais qui lui faisaient face. Elle aurait voulu entendre lavoix de Muhammad, mais celui-ci ne rpondit la fureurdAmrNufsya que par limmobilit et le silence. Alors Abu Afak,le vieux pote de Yatrib, leva sa canne pour faire taire les cris.

    AmrNufsya a dit ce quil sait, et moi je le dis aussi : ibnAbdallh est un mauvais pote. Pourquoi ? Parce quil ne saitrien de la beaut de notre langue. Parce que ses mots secouchent dans nos coeurs comme les bulles de poussire danslacier dune nimcha. Parce que ses phrases voudraient fendrelair et se brisent au moindre choc. Parce quil ne sait rien destemps passs. Parce que son ignorance est celle des boucs tenusdans les enclos. Il naime que calomnier, insulter et fulminer.Do vient larrogance de sa bouche ? Du grand orgueil designares. Il se prtend messager dun dieu qui serait la mesureunique de toute chose quand le monde va et vient entre le vrai etle faux, le visible et lignor, le sang de la naissance et lcarlatede la mort. Il ne sait pas chanter laube et le soir, la main duguerrier et la couche des bien-aimes. Il crache lhaleine de lamenace comme les dmons du Nufud crachent sur la nuque deshommes gars. Ses yeux sont aveugles au vent du temps. Et,moi qui ai lge den avoir beaucoup entendu, je vous le dis : sivous les coutez, ses mots sont de ceux qui empoisonneront vos

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  • oreilles et videront vos entrailles.Cette fois, il ny eut ni hues ni quolibets. Le discours dAbu

    Afak, serin dune voix sourde, savante et enttante, avait glacles esprits. Avec un frisson qui lui gela la poitrine, Fatima eutsoudain limpression que tous les hommes prsents regardaientson pre comme un monstre et quaucun naurait t surpris silse montrait capable, dans linstant mme, dun sortilgedmoniaque.

    Sans doute le devina-t-il. Et quil sen faudrait de peu pour queles dizaines de visages face lui ne se transforment en autant demeurtriers. Avant quOtba ibn Rabt ne souffle de nouveau surles braises de la haine et de la terreur, il leva la main.

    Cest moi qui parle beaucoup ? demanda-t-il de sa voiximperturbablement calme. Pourtant, cest vous qui nous noyezde mots. Moi, je dis seulement :

    Je ne sers pas qui vous servez,Et vous ntes pas serviteurs de Qui je sers.Je ne suis pas serviteur de vos adorationsEt vous tes impuissants connatre Celui que je sers. vous votre crance, moi la mienne [4]. Puis, sans attendre, il tourna le dos aux trois hommes. Abu

    Bakr et Tamn, qui avaient anticip son mouvement, djtrouaient la foule pour quils puissent sloigner. Abdona avaittir son poignard de sa main valide. Brandissant sa torche, Bill,le gant noir, les devanait.

    La stupeur laisse par les mots de Muhammad et la vivacit deson dpart laissa Otba ibn Rabt et ses potes sans raction.Une rumeur roula sur la foule. Enfin, ayant recouvr ses esprits,le seigneur des Abd Sham hurla dans la nuit :

    Il sen va, limpuissant ! Il fuit, le chtr tout juste bon sucer lentrecuisse de la desse Allat ! Mais demain, noubliepas, ibn Abdallh, tu seras encore dans Mekka et nous sauronste trouver !

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  • ces mots, la honte dchira Fatima. Comment pouvait-oncracher de pareilles horreurs, des ignominies qui mritaientquon vous tranche la gorge !

    Oh, pourquoi tait-elle si impuissante, si faible, si jeune ?Pourquoi navait-elle ni flche, ni griffe, ni rien qui pt luipermettre de massacrer le visage infme dOtba ibn Rabt et detous ceux qui insultaient son pre ?

    Une immense fureur lui noua les muscles. Il lui fallut un longmoment avant quelle ne songe quitter son perchoir. Son preet ses compagnons avaient dj disparu.

    Quand elle voulut changer de position, elle sentit une violentedouleur. Elle stait entaill les paumes au tranchant du tronc depalmier. Elle dut faire un effort pour retenir la plainte quimontait dans sa gorge. Regardant au-dessous delle pour voir oelle pouvait prendre appui, elle dcouvrit au pied de larbre deuxhommes qui complotaient dans lombre. Elle entendit le nom deson pre.

    Tu las vu, maintenant, cet ibn Abdallh, disait lun desinconnus. Tu las bien vu. Tu sauras le reconnatre en plein jour.

    La stupeur manqua lui faire lcher prise. Elle sagrippa plusfermement au tronc. Par bonheur, lobscurit la masquait.

    Sous elle, les deux hommes navaient pas devin sa prsence etpoursuivaient leur conciliabule.

    Nagis pas seul, disait le plus g du ton dun hommehabitu donner des ordres. Entoure-toi dhommes srs. Tu enauras besoin. Ibn Abdallh sort toujours accompagn. Mfie-toidu vieux Perse, il peut encore faire mal. Noublie pas : ds que tues assez prs, vise la gorge. Cest le plus rapide.

    Je ne suis pas n dhier, rpondit lautre dun ton irrit. Jesais ce qui est faire.

    Il avait une voix jeune, orgueilleuse et agace, au fort accentdu Sud.

    Cest ce quon verra, railla le donneur dordre. Tu as promis que nous pourrions quitter Mekka sans

    encombre. Ne tinquite pas pour cela. Je serai dans la foule avec ce

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  • quil me faut dhommes. Quand tu auras accompli ta tche, nousaussi, nous ferons ce quil faut. Toi et les tiens, vous pourrezdisparatre sans quon se soucie de vous.

    Pas les mains vides !Le plus g eut de nouveau un ricanement sec.Serrant les dents afin doublier la douleur qui enflammait ses

    paumes, Fatima se contorsionnait pour pouvoir examiner lesdeux hommes sans tre dcouverte.

    Abu Otba et les potes avaient quitt lesplanade de la Kab,entranant derrire eux le gros de la foule. Plus personnenentrait dans lenceinte sacre de la Pierre Noire. Les deuxcomploteurs ne craignaient plus quon les aperoive. Ils firentquelques pas lcart du palmier. Leurs silhouettes apparurent,dcoupes par la lueur rouge et mouvante des torches. Ltrangerportait la cape ordinaire des caravaniers. Ctait un hommeplutt petit et sec. Hlas, son visage disparaissait sous un chcheaux franges bordes damulettes dargent qui luisaient chacunde ses mouvements.

    Lautre se dissimulait adroitement sous le manteau et lepantalon bouffant commun aux riches de Mekka. Dans lemouvement vif quil fit pour carter le pan de son manteauapparut le fourreau luxueux dune nimcha poigne divoire.Fatima se mordit les lvres pour retenir un cri de surprise.

    tait-ce possible ? tait-ce vraiment larme quelle croyaitconnatre et lhomme qui elle pensait ?

    Mais, dj, il lui tournait le dos, tirait une bourse de tissu dularge baudrier retenant son pe. Il donna la bourse ltranger.Cette fois, Fatima dut tendre loreille pour comprendre mais, parchance, lhomme ne cherchait plus vraiment tre discret.

    Cinq pices dor de Ghassan, comme convenu, dit-il avecune pointe de mpris en regardant lautre vrifier le contenu dela bourse.

    Il attendit que ltranger en renoue les cordons pour ajouter : Quand ce sera fait, tu trouveras les chameaux et les

    marchandises promises dans lenclos dAjyad. Tu nauras quprononcer mon nom, et on te donnera les btes.

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  • Ltranger glissa la bourse dans la manche de sa tunique. Tu nas rien craindre. Cest comme si tu entendais dj le

    sifflement de ma lame sur le cou de ton faux pote.Sans un mot ni un signe de plus, il sloigna, frlant le tronc

    du palmier. Cest alors que lhomme la nimcha se tourna enentier pour le suivre des yeux. Cette fois, il ny eut pasdtonnement, seulement une onde glace de haine et de craintequi rveilla les membres douloureux de Fatima.

    Ykt al Makhr !Elle aurait reconnu sa nimcha entre toutes. Ykt al Makhr, le

    grand mercenaire, lme damne dAbu Sofyan. Avec Abu Lahab,ctaient l les pires ennemis de Muhammad.

    Il y a longtemps dj, Abdona lui avait racont commentYkt avait promis la ruine de la maisonne de sa mre et deson pre aprs stre fait ridiculiser lors de la mmorable razziade Tabouk.

    Un mauvais coup mont par Abu Sofyan pour dtruire lasada Khadija bint Khowaylid. Mais ton pre, qui ntait quunjeune chamelier, a, lui seul, mis les hommes dAbu Sofyan endroute. Au nez et la barbe du grand Ykt al Makhr qui taitcens dfendre notre caravane ! Tout seul avec cinq vieilleschamelles ! avait ri Abdona. Tout Mekka sen souvient encore.Ykt na jamais pardonn. Depuis, il ne quitte plus Abu Sofyan,et il naura de paix quune fois veng

    Combien de fois Fatima avait-elle d supporter, au dtour desrues et des places de Mekka, la morgue dal Makhr ? Depuis deslunes il ne manquait jamais une occasion de vocifrer desinsultes au passage de Muhammad le Messager.

    Le coeur battant tout rompre, Fatima le vit qui sloignait son tour vers le haut de la ville avec cette assurance qui lui taitpropre. Elle attendit que lobscurit avale sa silhouette pourreprendre son souffle. Ses bras et ses jambes taient maintenantaussi durs que de la pierre, ttaniss par la rage autant que parla douleur.

    bout de forces, serrant les dents, elle relcha enfin sa prise,chercha dcoller doucement ses paumes du tranchant des tiges

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  • du palmier. La douleur irradia. Alors que ses mains souvraient,elle cria. Elle cria encore en basculant en arrire tel un poidsmort.

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  • Fatima blesse

    Fatima ! Fatima !Peut-tre avait-elle ramp ou mme march un peu avant de

    svanouir de nouveau. Elle tait couche sur le sol, sa ttedouloureuse sur son bras. Les palmiers taient de lautre ct duparvis, elle les voyait distinctement dans la lumire dacier de lalune qui prsent blouissait jusquaux murs de la Kab.

    Fatima ! Tu mentends ?La voix semblait lui parvenir de loin, tandis que lombre qui

    saccroupissait prs delle tait toute proche. Chaude etrconfortante.

    Fatima ! Tu as mal ?Linquitude dans le ton lagaa. Si elle lavait pu, elle aurait

    protest et dit que non, tout allait bien. En vrit, elle avait malpartout, et mme douvrir les yeux sur la nuit lui donnait lanause.

    Tu saignes ! Que sest-il pass ? Ils tont battue ? Je taicherche partout.

    Dans sa panique, Zayd parlait trop, et trop fort. Non NonLes mains et les bras du garon lenvelopprent et la

    soulevrent avec douceur. Cela faisait du bien.Elle dit : Je dois parler mon pre.Comme sil navait rien entendu, Zayd lensevelit sous une

    avalanche de questions : Quest-ce que tu fais l ? On te cherchait partout. Ashemou

    est morte dinquitude. O es-tu blesse ? Es-tu blesse ? Tais-toi, tais-toi, marmonna-t-elle en lui agrippant le

    poignet.Cette fois, il obit. Elle respira mieux. Puis soudain Zayd

    sexclama : Tu as les mains pleines de sang !La stupeur de Zayd lui aurait presque donn envie de rire. Elle

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  • posa son front contre son paule. Ce nest rien. Je suis tombe. Je me suis corch les mains.

    Puis je me suis vanouie.La chaleur de Zayd la rchauffait et lui remettait les ides en

    place. Aide-moi. Il faut aller la maison. Je dois parler mon

    pre. Durgence.Elle se dgagea, posa un pied par terre en sappuyant sur

    lpaule de Zayd. Mais ses paumes lui firent trop mal et sacheville gauche refusa de la soutenir.

    Il faut que tu me portes. Je crois que je me suis tordu lacheville.

    Zayd allait se pencher vers le pied de Fatima quand il aperutdu sang dans ses cheveux.

    Tu tes cogn la tte aussi ! Chut ! Tu vas rveiller toute la ville. Personne ne ma battue.

    Aide-moi. Dpche-toi, cest important. On parlera aprs. Fatima dut dabord apaiser les cris dAshemou et de Kawla.En effet, une fois dans la lumire des lampes et des braseros,

    elle ntait pas belle voir. Dans sa chute, sa tunique staitlargement dchire, et une longue estafilade zbrait sa cuisse.En outre, si les palmes sches amasses au sol avaient parchance amorti sa chute, sa tte avait frapp contre leurs nervuresaussi dures que du bois. Le choc lavait assomme, lui ouvrant lefront sur la longueur dun demi-doigt. Enfin, ses paumesentailles en tous sens taient noires de sang mal sch.

    Ashemou et Kawla refusrent de lcouter avant que ses plaiesne soient nettoyes et enduites dun baume purifiant. Ellesenvelopprent sa cheville dj enfle dun cataplasme de benjoinet de camphre. Pour tre plus efficace, cette mixture avait tmalaxe avec de la bouse de chamelle mle dune fine glaiserouge.

    Quand enfin les femmes autorisrent Abdona sasseoir prsde la couche de Fatima, il laissa clater sa colre. Avait-elleseulement ide de la peur qui les avait saisis quand ils staient

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  • aperus quelle ntait pas revenue du cimetire ? Ils lavaientcherche partout alors que lobscurit devenait de plus en pluspaisse. Ignorait-elle ce quil avait ordonn lui-mme, et cedepuis des lunes ? Que dsormais personne de la maisonne nedevait saventurer dans Mekka la nuit, seul et sans lumire. Ettout particulirement la fille du Messager !

    Fatima endura la litanie de reproches les yeux clos. Puis,comme Abdona ne paraissait pas vouloir se taire, elle leva sesmains enveloppes de bandelettes de lin en un gestedimpatience.

    Peux-tu mcouter au lieu de radoter comme un vieux ? Tupourrais alors apprendre ce que tu ignores. Je sais ce qui sestpass devant la Kab, Abdona. Jy tais. Ce nest pas moiquils veulent sen prendre, mais mon pre.

    Abdona se tut dun coup. Ltonnement du Perse fit sourireZayd, qui assistait la scne, en retrait dans un coin. Fatima vitles yeux dAshemou et de Kawla briller de curiosit.

    Ils veulent tuer mon pre, Abdona, rpta-t-elle dune voixassure. Quest-ce que cela a dtonnant ? Va le chercher. Il fautquil mcoute

    Abdona se redressa. Pas maintenant. Il est seul avec son Rabb. Mais moi, je

    tcoute. Quest-ce que tu sais que jignore, fille Fatima ? Tout ! gronda Fatima. Il ny a pas de temps perdre.Abdona la laissa parler sans linterrompre. Mais plus Fatima

    avanait dans son rcit, plus son front se creusait de rides. Tu en es certaine, ctait bien Ykt ? Aucun doute. Il faisait trs sombre Jai vu son visage aussi bien que je te vois maintenant. Sa

    barbe, ses yeux Et sa nimcha. Je la reconnatrais entre mille.Souviens-toi, il y a deux ans, tu tes moqu de moi. Tu mas dit : Provoque Ykt au combat. Peut-tre sauras-tu lui prendre sanimcha, comme ton pre la fait pendant la razzia de Tabouk

    Abdona acquiesa dun signe et se tourna vers Zayd. Va rveiller Abu Bakr et Tamn. Fais-les venir. Ils doivent

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  • entendre cela, eux aussi.Ils durent se serrer dans la chambre o Ashemou et Fatima

    avaient leur couche. Lair en devint touffant, satur des odeursdes braseros, des baumes et des empltres. leur tour Abu Bakret Tamn al Dr sassurrent que Fatima avait bien vu le chefdes mercenaires dAbu Sofyan.

    Ce nest pas compliqu dimaginer ce quils ont en tte, fitAbu Bakr, les yeux gonfls de sommeil. Faire assassinerMuhammad par des chameliers de Sanaa ou de Nadjran, desinconnus qui ne sont lis aucun des clans de Mekka ou duHedjaz, est une ruse la hauteur dAbu Sofyan. Si Muhammadmourait de la sorte, vers qui pourrait-on porter notrevengeance ? Vers personne

    Je connais la cervelle de Ykt comme si je lavais faite,intervint Abdona avec mpris. Ses plans ne sont jamaiscompliqus. Quand ces pourritures du dsert voudront rcuprerleurs chameaux bien bts dans lenclos dAjyad, ils y trouverontune vingtaine de mercenaires et se feront occire avant de pouvoirlever une lame.

    Et Abu Sofyan pourra se pavaner dans Mekka en lesexhibant devant le peuple, approuva Tamn en claquant desdoigts. Il ira sur lesplanade de la Kab et devant la mla en sevantant davoir veng la mort de Muhammad le Messager.

    Aprs un court silence, il conclut : Oui, Abdona a raison. Cest srement ce quils ont en tte.Les visages sassombrirent, comme si chacun se reprsentait

    enfin lhorreur du projet de Ykt et dAbu Sofyan. Sans doute Abu Lahab est-il lui aussi partie prenante de

    cette trahison, ajouta Abu Bakr.Il sadressa Fatima : Mais quand doivent-ils frapper ? Las-tu entendu ?Ctait dans la manire dAbu Bakr de parler schement.Et chacun depuis toujours sy faisait, y compris Muhammad.

    Mais lorsque la fatigue et linquitude lemportaient, il devenaitencore plus tranchant et autoritaire. Fatima ne se laissa pasimpressionner :

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  • Si je le savais, Abu Bakr, je le dirais, mme toi que jenaime pas, rpliqua-t-elle avec insolence.

    Tamn al Dr posa une main apaisante sur le poignet dAbuBakr.

    Quimporte ! Il sagit de la vie de Muhammad. Il ny a pas dedoute avoir. Aprs-demain, ce sera le jour du grand march.Loccasion est parfaite. Les trangers pulluleront dans Mekka, etle Messager voudra aller parler sur la place du march

    Il faudra len dissuader ! le coupa Abu Bakr.Abdona grina, moqueur : Abu Bakr, depuis le temps que tu connais notre sad, tu

    devrais savoir que tu parles pour ne rien dire. Muhammad iradroit dans la foule, mme si nous le prvenons que cent lames lyattendent.

    Pas cette fois. Il comprendra ce quil risque, sobstina AbuBakr, agac. Je le lui expliquerai

    Ne prends pas tes mots pour ce quils ne sont pas, rtorquaAbdona. Muhammad demandera son Rabb : Que dois-jefaire ? Et si son Rabb lui ordonne : Va et parle devant cesfous qui ne veulent rien entendre !, que vaudront tes conseils,Abu Bakr ?

    Tamn intervint nouveau : Abdona dit juste. Nanmoins, il faut prvenir Muhammad.

    Il en jugera. Allons lattendre devant sa chambre.Dj Tamn se dressait. Prenant appui sur le mur, Fatima

    tenta de se lever de sa couche. La douleur de sa cheville serveilla. Un gmissement fusa entre ses lvres. Ashemou luiagrippa les paules.

    Non, non ! Tu dois rester couche !Fatima tenta de la repousser. Cest moi qui dois parler mon pre, protesta-t-elle. Pas question ! Pour une fois, obis et fais ce quon te dit,

    fille Fatima ! tonna Abu Bakr, dversant soudain la colre quilavait retenue jusque-l. Nous navons pas besoin de toi.

    Vous navez jamais besoin de moi ! scria Fatima sur lemme ton. Et toi moins encore que les autres. Mais mon pre,

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  • lui, a besoin de moi. Je le sais. Fatima, ne sois pas, commena doucement Abdona.Abu Bakr linterrompit : a suffit ! Tu nous as dit ce qui tait ncessaire, maintenant

    laisse faire ceux qui savent. Ne tai-je pas appris ce que tu sais, Abu Bakr ? Ne sois pas arrogante ! Ton pre ne le permettrait pas. Si mon pre a quelque chose me dire, il me le dit. Tu nes

    pas sa bouche.Dans la pnombre, la rougeur dAbu Bakr tait aussi visible

    que lembarras des autres. Te rends-tu compte de ce quil aurait pu advenir de toi et de

    nous tous, gronda Abu Bakr dun ton plus menaant, si Ykt alMakhr tavait dcouverte en train de lespionner ?

    Fatima eut un petit rire moqueur. Et peux-tu me dire, Abu Bakr, ce quil serait advenu de toi et

    de nous tous, aprs-demain, sur le parvis du grand march, si jentais pas alle me percher sur ce palmier ?

    Agitant sa main panse o le lin des bandelettes commenait se teinter de rouge, elle jeta la face des trois hommes qui laregardaient :

    Depuis des jours, vous savez que les mauvais veulent le sangde mon pre. Et que faites-vous ? Rien. Vous parlez, cest tout.Vous dites : Soyons prudents. Vous vous croyez tous capablesde protger mon pre. Mais non ! Vous tes trop faibles et tropignorants !

    La voix de Fatima se brisa sur ces derniers mots. La tte luitournait. Devant ses yeux, les murs et le sol se mirent danser.Elle retomba sur sa couche. Ashemou caressa ses longs cheveux,boucls comme ceux de sa mre. Quoi que Fatima en dise, lesautres avaient au moins raison sur ce point : elle tait puise etbien incapable de marcher jusqu la chambre de Muhammad.

    Dans le silence qui suivit, Abdona remarqua avec ungrognement amus :

    Elle nest pas la fille de son pre pour rien, Abu Bakr. Tu aston caractre, et elle a le sien..

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  • Oui, approuva Tamn.Il eut un sourire en direction de Fatima et, peut-tre, dans la

    lumire vacillante, eut-il un geste dapprobation. Elle a t courageuse, ajouta-t-il. Et, mme si cela ne nous

    plat pas, elle dit un peu de vrai.Fatima nentendit pas le marmonnement dAbu Bakr en

    rponse. Elle leur tournait le dos, fixant le mur, la ttedouloureuse et bourdonnante.

    Le frottement de la tenture de porte lui annona que lescompagnons de son pre quittaient la pice. Restes seules,Ashemou et la tante Kawla saffairrent derrire elle.

    Aprs un moment, sa voix ayant retrouv de lassurance,Fatima ne put sempcher de lancer :

    Comme ils sont btes, tout srieux quils se montrent !Kawla eut un rire lger. Fatima sentit sa main se poser

    tendrement sur sa nuque et ses doigts effleurer son front bless. Il est des moments o je crois entendre ta mre parler par ta

    bouche. En revanche, elle savait parfois taire ce quelle pensait.Il est temps que tu lapprennes toi aussi.

    Ce furent les derniers mots que Fatima entendit avant desombrer dans le sommeil.

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  • Pre et fille

    Ce fut dabord comme dans un rve. Fatima crut voir la tanteKawla sincliner sur elle et de nouveau caresser son front bless.La pice tait plonge dans le noir, pourtant elle voyait chaquechose distinctement. Voici Ashemou dormant dans sa couchetoute proche. Voici les chuchotements de Kawla son oreille,bien quaucun de ses mots ne touche sa conscience.

    Elle se rveilla brusquement. Sa main bande tenaitfermement une autre main et la douleur provoque par cetteseule pression avait bris son sommeil. La surprise, ou peut-trela peur Elle retint un cri.

    La scne sinscrivit comme un kalam dans sa mmoire : laflamme minuscule et crpitant de la lampe en terre cuite pose mme le sol ; Ashemou agenouille au pied de sa couche ;derrire, tout au fond, une lune mange moiti et enfin, toutprs delle, une silhouette reconnaissable entre toutes. Son pre !

    Son pre, agenouill. La courte flamme faisait briller ses yeuxsans laisser deviner leur expression. Ses mains doucesenvelopprent les poignets de Fatima, comme sil avait comprisquil tait trop douloureux de serrer ses mains.

    Je ne voulais pas te rveiller, chuchota-t-il.Sa voix avait la mme dlicatesse que ses doigts.Fatima voulut se lover dans ses bras, mais il la retint. Non, ne bouge pas. Tu vas dfaire le bandage de ta tte.Elle eut limpression quil souriait. Ashemou assure que tu es trs solide. Tes plaies vont vite se

    refermer et tu pourras marcher dici peu. Il faut que je sois avec toiElle ne put achever sa phrase. Les doigts de son pre lui

    fermrent tendrement la bouche. Il faut que tu gurisses vite. Cest de cela que jai besoin.Elle nosa pas protester. Il lui caressa la joue, et ses paupires

    tremblrent tant ce geste lui faisait du bien. Ils mont racont. Je suis fier de ma fille Fatima.

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  • Il avait redress le buste, et Fatima devina quil allait djrepartir. La visite tait aussi rare que merveilleuse. Elle nepouvait durer, elle le savait. Malgr tout, elle dit :

    Ils ne savent pas bien te protger.Inutile de prciser de qui elle parlait. Muhammad approuva

    dun signe. Tu as raison, convint-il paisiblement. Mais il ne faut pas

    leur en vouloir. Ma protection nest pas laffaire de mescompagnons. Contre les mauvais, Allah fait ce quil doit, commeIl le doit. Et je tai, toi. Je ne minquite pas, et toi non plus tune dois pas te faire de souci. Tout ira bien. Mme demain devantle grand march. Ils ne porteront pas la main sur moi, tu le sais.

    Tu te trompes ! Ils se moquent de ton dieu. Ils ne croientpas Ses punitions. Ykt et Abu Sofyan veulent te couper lagorge, et si personne ne les en empche, ils le feront !

    Le rire de son pre fut trangement serein. Fatima, ma fille, je ne vais nulle part sans que Quelquun

    me protge. Et mieux que ne le ferait une tunique de fer. Celuiqui me protge te protge, toi aussi. Aie confiance. Dors etrepose-toi. Tu as fait ton devoir.

    Il esquissa une dernire caresse sur le front bless de sa fille etsouleva la lampe. La courte mche se balana et la flamme jetades ombres houleuses tout autour de la pice.

    Sois aimable avec Abu Bakr, ajouta-t-il, et respecte ce quildit. Il ne pense qu mon bien. Quoiquil ne soit pas un guerriercomme toi.

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  • Le Bdouin AbdMrah

    Il faisait peine jour. Les contours des maisons et des arbresse fondaient dans le brouillard. Fatima avanait lentement,sappuyant sur un bton trouv dans la cour. Plus elle marchait,plus la douleur de sa cheville devenait supportable. Lempltrede la tante Kawla savrait efficace, mais serrer la main sur lebton nen tait pas moins une torture.

    Aprs avoir dpass les murs du cimetire, elle sengagea sur laroute de Mina. Tout tait encore fig dans le silence de laube.Seuls les oiseaux semblaient tre veills. Dans ce mondeendormi, le moindre mouvement lui paraissait suspect. Elle seretournait sans cesse, craignant de dcouvrir Ashemou, Abdonaou Zayd, ou mme des servantes, lancs sa poursuite.

    La route demeurait vide.Elle avait pu schapper sans que personne ne sen aperoive.

    Aprs la visite de son pre, la maisonne, agite par lesdiscussions sans fin autour de la menace qui pesait sur leMessager, avait t longue trouver le sommeil. Avec un peu dechance, ils dormiraient tous jusqu ce que le soleil brille dans legrand tamaris de la cour.

    Bientt, dresss tels des bras de gant dans lair ple de laube,les palans soutenant les normes gourdes de cuir des puits dalBaydiyya apparurent derrire un pli de roche. Sur une centainede pas, la route contournait des colonnes de basalte dunpourpre presque noir, puis ce serait la valle des Bdouins ,comme on lappelait Mekka.

    Lorsquelle y parvint, Fatima en eut le souffle coup.Elle ne passait sur cette route qu loccasion des voyages

    Taif, au dbut et la fin de lt. La plupart des Bdouinsavaient alors depuis longtemps repli leurs tentes pour conduireleurs troupeaux dans les pturages daltitude, ou nen taientpas encore revenus.

    Aujourdhui, avec la proximit du grand march, on et cruque tout ce que les montagnes et le dsert du Hedjaz comptaient

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  • de Bdouins stait assembl au-dessus de Mekka.Fatima navait pas imagin quil pt y avoir tant et tant de

    tentes. Par dizaines, tantt elles salignaient en dessinant devritables rues, tantt, disperses et chaotiques, elles cernaientdes enclos de fortune o se massaient des troupeaux de petitbtail attendant la tonte ou des levages de jeunes chameaux.Ainsi quun immense manteau de toile sombre et chaleureux,elles recouvraient perte de vue les pentes douces au pied de lamontagne. Une ville entire.

    Fatima rprima le rflexe de se retourner une dernire foispour surveiller la route derrire elle.

    La nuit prcdente, aprs que son pre fut pass la voir danssa chambre, langoisse lavait treinte. Tout obstin et confiantquil voulait tre dans son Dieu, son pre courait la mort.Ykt avait prvu son mauvais coup pour le lendemain. Or elle-mme serait incapable de manier une lame. Abu Bakr, commeson pre lavait admis, navait rien dun guerrier. Tamn nonplus. Pas mme Zayd.

    Muhammad irait sur le parvis du grand march et sy feraittrancher la gorge. Elle voyait la scne comme si elle se droulaitdevant ses yeux.

    Peut-tre Abu Bakr et Tamn chercheraient-ils de laide parmiceux qui suivaient le Rabb de son pre. Mais ceux-l, elle lesconnaissait trop bien : des gens sans armes et sans connaissancedu combat. Le premier hurlement dun guerrier, le premier clatdune lame les terroriserait.

    Puis les mots du garon bdouin, cet AbdMrah, lui taientrevenus dun coup. Et si prcisment quon aurait pu croire quilstaient prononcs dans la chambre mme.

    Cet AbdMrah avait dit : Quand tu auras besoin de combattreles mauvais, je pourrai taider.

    Des mots qui sonnaient soudain comme une prmonition.Peut-tre cet AbdMrah ntait-il rien dautre que la volont duRabb Clment et Misricordieux de son pre ? Tout comme lehasard qui lui avait permis dentendre linfme Ykt organiserlassassinat de Muhammad ?

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  • Elle savait ce quelle avait faire. Peu importait la douleur desa cheville et ses autres blessures. Elle devait retrouver cegaron, lui confier le plan de Ykt et lui demander de tenir sapromesse.

    Mais maintenant, devant cette ville de toile qui stalait

    perte de vue, son espoir seffondrait aussi brutalement quil taitn. Comment cet AbdMrah avait-il pu simplement dire : Viensme voir entre les tentes de mon pre. Je tapprendrai ce que tune sais pas ? Ignorait-il quel point il lui serait impossible dele retrouver dans cet amas de tentes toutes identiques ?

    Il lui faudrait la journe, au moins, pour y parvenir, et jamaiselle nen aurait la force. Abdona ou Ashemou seraient bienttdebout, et tous partiraient une fois de plus sa recherche. AbuBakr finirait par convaincre son pre de lenfermer

    Quelle sotte elle tait ! Avoir mis tous ses espoirs dans unfanfaron !

    La dception agissait comme un poison. La douleur de sesblessures se raviva. La tte lui tourna. La fivre autant que lasoif et la faim bourdonnaient dans ses tempes et lui nouaientlestomac. Quand elle voulut se remettre marcher, mme sacheville se droba. Elle touffa ses sanglots, rsista au dsir desasseoir sur le premier rocher venu et de nen plus bouger.

    Comme une bourrique obstine, lentement, fixant la poussireet les cailloux devant elle, elle avana, un pas aprs lautre, nesongeant plus qu mater sa douleur. Cela dura. Assez longtempspour quelle et conscience que la lumire, autour delle,changeait, se faisait plus vive et plus nette. Elle simmobilisa.Courbe sur son bton, elle releva les yeux. Le scintillement dujour lui fit battre des paupires. Le soleil franchissait enfin lescrtes dchiquetes de lest. Les pointes de basalte de louest,sombres et tumultueuses, se nappaient dun or fin.

    Soudain, elle les vit devant qui lobservaient.Des enfants. Vingt, trente Elle naurait su dire. La plupart

    nayant pas plus de huit ou dix ans. Masss sur la route en avantdes premires tentes et la fixant comme une bte curieuse. Des

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  • garons et des filles dbraills, les pieds nus et sales, lestuniques rapices sans doute coupes et cousues dans danciensvtements dj rduits en lambeaux. Des gosses bdouins donton se moquait et quon singeait dans les maisons des puissantsde Mekka.

    Comment lavaient-ils aperue et depuis quand surveillaient-ils son approche ? Le fait est quils taient l, et quilslattendaient.

    Ils lentourrent sans un mot, la dvorant des yeux, dtaillantsa belle robe de lin, sa cape de laine fine, scrutant les bandagesde ses mains et de sa cheville, le chche ocre recouvrant sescheveux et retenant sur son front lempltre de Kawla.

    Elle dit, la voix plus tremblante quelle ne laurait voulu : Je cherche un garon. Il sappelle AbdMrah.Ils la dvisagrent comme sils ne la comprenaient pas.

    Abdona et son pre lui avaient souvent racont que la plupartdes Bdouins venaient de si loin quils parlaient peine lalangue de Mekka.

    Elle rpta sa phrase plus lentement, cherchant des yeux lesvisages les plus gs.

    AbdMrah ! AbdMrah ! lana-elle encore, essayant deprononcer un peu diffremment le nom du garon.

    Sans succs. De nouveau le dsespoir la tenailla. Craignantpar-dessus tout de fondre en larmes devant ces gosses, nesachant plus que faire, elle empoigna son bton comme pour enfrapper le sol. La douleur irradia sa paume. Avec un criaillementaigu, elle laissa retomber le bton avant mme de pouvoir lelever. Sa mauvaise cheville llana. Elle chancela et seraittombe si deux gamins ne lui avaient agripp la taille, tandisque les autres, les yeux carquills, dcouvraient le bandageensanglant de sa main droite.

    Une fille dit alors : Il y a plein dAbdMrah, chez nous. Lequel tu connais ?Elle tait presque du mme ge que Fatima ; une cordelette de

    laine rouge retenait ses cheveux trs longs nous en torsade.Fatima reprit son souffle, secoua la tte.

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  • Tout ce quil ma dit de son nom, cest AbdMrah. Pourquoi tu veux le voir ? demanda la fille.Fatima repoussa les garons qui la soutenaient et ramassa son

    bton en sautillant. Jai besoin de lui pour sauver mon pre. Il ma dit quil

    savait se battre et quil pourrait maider. Celui qui sait le mieux se battre, cest AbdMrah ibn al

    Uzfullah Abd Ubdah ! scria un garonnet.La fille approuva dun signe, sans rien ajouter. Cest alors

    quun garon la tte rase repoussa les autres pour savancerjusqu Fatima. Il la toisa de la tte aux pieds avant desadresser ses petits compagnons :

    Je sais qui elle est. Cest la fille de celui qui parle avec lepre de mon pre dun dieu qui serait bon pour nous. Je lai vuehier au cimetire dal Malt.

    Il ajouta lintention de Fatima : Cest vrai quAbdMrah ibn al Uzfullah ta parl. Je lai vu.

    Et toi, tu ne voulais pas lcouter. Je lai vu aussi.Fatima neut pas rpondre. Ce fut comme si un signal

    mystrieux avait t donn. Les enfants sparpillrent encourant, disparaissant dans les ruelles entre les tentes. Lagrande fille dclara :

    Mon nom, cest Lhla. Lhla bint Gani.Dun petit geste, tournant dj les talons, elle invita Fatima

    la suivre. Les gamins qui avaient soutenu Fatimalaccompagnrent, tenant des bouts de sa cape comme sil taitde leur devoir de veiller son quilibre.

    Un instant plus tard, aprs avoir zigzagu dans des ruelles detoile o Fatima attirait tous les regards, sa guide simmobilisadevant une longue tente noire sentant fortement le suint debrebis. Une vieille femme dessche, longue et lance commeLhla, les avait regardes approcher. Dun mot sonore elleloigna les enfants arrivs derrire Fatima avant dcouter lesexplications de Lhla. Quand la jeune fille se tut, elle sapprochade Fatima et posa sa paume sur son front.

    Je mappelle Haff. Et toi, tu as de la fivre.

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  • Elle parlait avec un fort accent du Sud. Tu es folle, ma fille, de marcher avec une cheville en pareil

    tat. Tu devrais tre sur ta couche. Et je suis sre que tu as leventre vide

    Elle fit asseoir Fatima sur une grosse panire dalfalfa, retira lebton de ses mains et entreprit de dfaire le bandage de sacheville. Des poules, des agneaux, des pigeons dambulaient etsautillaient autour de la tente sans que personne ne se soucie deles carter. Les gosses, craignant la colre de la vieille femme, setenaient bonne distance.

    Aprs avoir palp dlicatement la cheville dont les chairstaient devenues aussi noires que du charbon, la vieille Haffleva les yeux vers Fatima.

    Tu es courageuse davoir march avec a. Mais tu es folle,oui ! Si tu continues, tu seras bancale pour le restant de tesjours.

    Elle saisit la main droite de Fatima et dnoua le bandagesouill de sang. Les plaies staient ouvertes et suintaient. Lavieille Haff secoua la tte avec rprobation. Une mche decheveux blancs lui tomba sur le front. Elle la repoussa dun gestebrusque.

    Tu ne sais pas prendre soin de toi, ma fille. Crois-tu que tonpre et ta mre tont faite pour que tu tabmes ?

    Aussi rudement quelle avait parl, elle abandonna la main deFatima et sengouffra sous la tente.

    Lhla sapprocha. Ne crains rien. Haff sait comment gurir toutes les plaies.

    Elle en a connu dautres.Dj la portire de la tente se soulevait. Haff en sortit,

    portant un couffin empli dherbes, de pots et de linges propresen charpie.

    Va chercher du lait aigre, ordonna-t-elle Lhla. Et aussidu pain et des dattes. Cette fille ne sait pas se nourrir quand ellele doit.

    Puis elle commena enduire la cheville tumfie dunonguent vert et puant qui rpandit aussitt une si forte

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  • sensation de froid que Fatima en frissonna. La vieille femmerenouait le bandage quand les garons partis la recherchedAbdMrah dboulrent prs de la tente.

    Il arrive, il arrive ! clamrent-ils, tout essouffls. On latrouv ! AbdMrah arrive !

    La vieille Haff, faisant claquer sa langue, les repoussa dunregard imprieux.

    a va, on vous a entendus. Fichez-moi le camp ! Pas degamins autour de la tente dAbu Gani, ou il vous en cuira.

    Sans protester, les enfants reflurent vers le petit groupe quiles observait de loin. Haff planta ses yeux voils dans ceux deFatima.

    Quest-ce que tu lui veux, cet AbdMrah ? senquit-elle encrasant des herbes sches entre ses paumes.

    Quil maide protger mon pre des mauvais. Ils veulentlui trancher la gorge.

    Qui est ton pre ? Dans Mekka, on lappelle Muhammad le Messager. Ceux

    qui ne laiment pas lappellent Muhammad le Fou.La vieille ne ragit pas. Si elle savait qui tait Muhammad le

    Messager ou Muhammad le Fou, elle nen montra rien.Lhla revint avec le lait caill, les dattes et des petits pains

    fourrs au fromage, quelle tendit Fatima. Mange, ma fille, ordonna Haff. Si tu veux que tes plaies se

    referment, il faut te nourrir. Chez toi, fais-toi donner un peu deviande. a aide aussi.

    Dans le bol de terre pais rapport par Lhla, elle commena malaxer les herbes et le lait aigre du bout des doigts. Le mlangeformait une pte qui paississait vite et dont elle enduisait lescoupures avant de les nettoyer soigneusement et derecommencer son empltre.

    Fatima se laissait faire, guettant les bruits alentour. Les gossesavaient dit vrai. AbdMrah ne fut pas long se dresser devantelle.

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  • Plan de bataille

    Plus tard, de retour dans la maison de son pre, quand elle futbien oblige de raconter Ashemou puis Abdona o elle taitalle, Fatima ne dit rien de ce quelle avait ressenti la vue decet AbdMrah.

    En vrit, ds leur premire entrevue prs du cimetire, illavait trouble. Un visage troit, le front plat et haut, le nezpuissant, les yeux comme deux gouttes de nuit. Sa peau,doucement mate, semblait aussi fine que celle dune fille,pourtant ctait un visage de garon, puissant et obstin. Uneprofonde cicatrice entaillait sa lvre suprieure, sans ledfigurer. Pas plus que sa vieille tunique dlave et sa cape deberger ne pouvaient masquer sa prestance. Une beaut queFatima navait encore jamais vue chez un homme. Sur son ge,elle stait trompe. Sans doute avait-il trois ou quatre annes deplus quelle. Et toute lassurance que donne lhabitude dtrerespect et estim par les siens.

    Il navait pas eu lair tonn de la voir. Elle avait mme crudceler un petit clat de plaisir dans ses yeux. Il avait fronc lessourcils en dcouvrant les plaies que soignait Haff. Il navaittoutefois fait aucun commentaire. La vieille Haff stait tue elleaussi. Elle lui avait fait de la place auprs delle, marque dunrespect silencieux et affectueux. De toute vidence, ce garon,tout jeune quil ft, tenait un rle important parmi les Bdouins.

    Cest ce quelle dit Abdona. Le vieux Perse balaya laremarque dun geste de son poignet de cuir.

    Que lui as-tu racont ? grogna-t-il. La vrit, rpondit Fatima. Quon avait besoin de lui pour

    protger mon pre. Il me lavait propos et, sil nest pas unmenteur, il saura quoi faire.

    Du coin de loeil, Fatima devina le sourire dAshemou.Abdona, au contraire, sassombrit.

    Et encore ? Et je lui ai dit, pour Ykt.

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  • Et si ton Bdouin courait prvenir la clique dAbu Sofyan ?La remarque du Perse agaa Fatima. Ce nest pas mon Bdouin, et il ne le fera pas. Ah non ? Je le sais. Les tratres ne portent pas leur fourberie sur le visage.Le soupon dAbdona paraissait si monstrueux que Fatima en

    eut le souffle coup. Comment pouvait-il imaginer quAbdMrahcherche la trahir ?

    Tu te trompes, balbutia-t-elle. AbdMrah est prt tout pournous aider.

    Ah oui ? Et comment sy prendra-t-il ? Il ne la pas dit.Le ricanement dAbdona fit bondir Fatima. Ashemou se plaa

    entre eux. Fais-lui confiance, Abdona, dit-elle. Vous tes bien des femmes, soupira le vieux Perse. Vous ne

    faites jamais les choses comme il le faut, et vous exigez quonvous fasse confiance !

    Cest bien pour cela que tu es rest prs de la sada bintKhowaylid, rpliqua Ashemou avec un regard complice.

    Abdona en resta silencieux, les paupires baisses, puis ilfrappa son poignet de cuir de sa bonne main, comme sil voulait,par ce geste, refermer la bote des souvenirs.

    Pour cela et dautres choses, rpliqua-t-il enfin.Puis, fixant de nouveau Fatima, il demanda : Tu lui as parl de Ykt, et alors, qua-t-il dit, ton Bdouin ? Il ma coute sans minterrompre. La vieille Haff non plus

    na pas prononc un mot. Elle sest contente de me soigner.Mais jai vu quils savaient trs bien qui est Ykt al Makhr.

    Tout le Hedjaz connat Ykt al Makhr. Toi, tu minterromps sans cesse ! Jai expliqu AbdMrah

    que nous, les fidles du Rabb Un et Misricordieux, nous tionstrop faibles. Et pas assez nombreux. La plupart de noscompagnons ne savent pas se battre. part toi, mais tu es tropvieux.

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  • Abdona laissa passer la pique. AbdMrah a dit : Je sais. Cest pourquoi tu apprends tirer

    larc et manier la nimcha avec le Perse. Tu vois, il saitbeaucoup de nous.

    Et alors ? Il a rflchi un moment. AbdMrah nest pas un garon qui

    parle sans penser aux mots quil va dire. Il a attendu que lavieille Haff ait refait mon bandage pour mannoncer : Demain, on sera devant le grand march. Moi et les miens.Ton pre Muhammad le Messager ne risquera rien. Je te lepromets.

    Et cest tout ? Oui. Il nest pas du genre rpter. Tu ne lui as pas demand comment il comptait protger ton

    pre ? Sil avait voulu me le dire, il laurait dit.Abdona leva un bras au ciel en un geste dsespr. Je ne lui ai pas demand, non ! snerva Fatima, excde. Je

    ne lui ai pas demand parce quil ma dit quil tait tard et que jedevais revenir Mekka avant que vous ne vous inquitiez.Surtout que la vieille Haff a insist : Si cette fille ne veut pasboiter pour le restant de ses jours, elle ne doit plus marcheraujourdhui. Cest pour cela quAbdMrah ma donn une muleblanche. Elle est dans la cour, tu peux aller la voir. Elleressemble celle sur laquelle ma mre allait dans Mekka quandtu tais encore capable de grer ses affaires en son absence.AbdMrah ma dit : Tu nous la renverras quand ton preMuhammad le Messager le voudra. Aprs quoi, il maraccompagne jusquau haut de la ville. Il ma prvenue : Demain, tiens-toi lcart sur le parvis du grand march. Danston tat, tu ne pourras pas nous aider. Mais tu verras commentnous nous battons.

    Fatima releva la tte et ajouta avec rage : Voil pourquoi je ne lui ai rien demand, cet AbdMrah !

    Parce que je sais quil fera ce quil a dit, tandis que toi, tout seul,tu pourrais seulement laisser mon pre se faire gorger.

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  • Quand elle se tut, sa colre rsonnait encore contre les murs.Le silence dura un peu, empli par les bruits habituels de la cour.Abdona ne semblait pas offusqu par la violence de Fatima. Aucontraire. Il croisa le regard dAshemou et, pour la premire foisdepuis quil stait install devant la couche de la jeune fille, ilesquissa un sourire.

    Je lai vue, cette mule blanche, dit-il tranqu