Durand Voluntas_2004 Libre

Click here to load reader

  • date post

    11-Apr-2016
  • Category

    Documents

  • view

    221
  • download

    0

Embed Size (px)

description

Durand Voluntas_2004 Libre

Transcript of Durand Voluntas_2004 Libre

  • Au principe de l'amour : formatio ou proportio?

    U N D P L A C E M E N T R E V IS IT D A N S L A N A L Y S E

    T H O M A S IE N N E D E L A V O L U N T A S

    Du S c r ip t u m s u p e r S e n t e n t i i s la Summa theologiae, Thomas dAquin propose une comprhension de lamour en trois moments . Son analyse s affine toutefois progressivement, et certains lments apparaissent finalement repositionns par rapport la premire bauche. La mise en relation (habitudo) , le mouvement et le repos sont les trois constantes fondamentales de cette analyse, mais F intentionnalit volitive sera de mieux en mieux distingue de son pendant cognitif.

    Notre tude se centrera particulirement sur le premier moment de lopration damour. Nous allons tudier le dplacement opr entre une premire comprhension de lamour comme information directe de lapptit par la forme du bien, et une seconde lecture de lamour comme proportion de la puissance lgard de sa fin approche dveloppe par analogie avec le rapport de la matire la forme, ou du principe moteur au terme du mouvement. Du point de vue anthropologique, le tournant de lvolution thomasienne se rencontre autour du Super librum Dionysii De divinis nominbus. Au fil de ce cheminement, nous montrerons comment complaisance et inclination caractrisent de faon expressive et complmentaire lopration fondamentale de la volont. En posant ainsi notre problmatique, nous revisitons un dossier tudi par H.-D. Simonin dans les annes 301, en largissant cependant la base documentaire car certains textes dterminants nont pas t pris en compte par Simonin, notamment la q. 22 du De veritate [De appetitu boni] et la q. 6 du De malo [De electione humana]. Cela nous conduira prciser la comprhension de Yinclinatio (mise en place ds

    1. Cf. H.-D. Sim o n in , Autour de la solution thomiste du problme de lamour , Archives dhistoire doctrinale et littraire du Moyen ge [en abrg AHDLMA] 6 (1931), p. 174-272.

    Notre tude nintgre pas les discussions produites par les grands commentateurs thomistes, comme le faisait cet article pour Cajetan, Sylvestre de Ferrare et Jean de Saint-Thomas.

    RT 104 (2004), p. 551-578

  • REVUE THOMISTE

    le De vertate), approfondir intelligence de la proportio par la distinction aristotlicienne de la puissance %t de lacte, et enfin dvoiler une modalit de spcification propre la volont.

    La prsente tude sera mene en trois parties : primo, une explicitation prliminaire de la mthode analogique qui prside aux analyses thomasiennes ; secundo, une analyse diachronique des approches successives de lactuation de la volont prsentes dans quelques oeuvres majeures du Scriptum super Sententiis au De malo2; et, tertio, une proposition de synthse centre sur la complmentarit entre inclinatio et complacentia, dans le cadre dessin par la Summa theologiae.

    Tout au long de ce parcours, nous ferons rfrence des textes parallles qui sinscrivent dans le cadre de la pneumatologie thomasienne, car elle convoque constamment des analyses anthropologiques du mode dactuation de la volont3. Cependant, dans le contexte trinitaire, les analyses de lAquinate sont orientes et parfois dlibrment inflchies par le propos de trouver dans les oprations de lintellect et de la volont des similitudes capables de servir Yintellectus fidei des deux

    2. Pour les datations des uvres de Thomas dAquin, nous suivons Jean-Pierre Torrell, Initiation saint Thomas dAquin, Sa personne et son uvre, Deuxime dition revue et augmente dune mise jour critique et bibliographique, Vestigia, 13 , Paris, Cerf / Fribourg, ditions universitaires, 2002.

    Voici les ditions auxquelles nous nous rfrons :In [I, II, III, IV] Sent. Scriptum super Sententiis, Ed. P. Mandonnet, 1.1 et 2, Paris, Lethiel-

    leux, 1929 ; Ed. M. F. Moos, t. 3 et 4, Paris, Lethielleux, 1933 et 1947. Quaestiones disputatae de veritate, Ed. Leonina, t. 22, Rome, 1970- 1976.Super librum Dionysii De divinis nominibus, Ed. C. Pra, Turin, Marietti, 1950.Summa contra Gentiles, Ed. Leonina, 1.13-15, Rome, 1918, 1926 et 1930.Quaestiones disputatae de potentia, Ed. P. Bazzi et al, t. 2, Turin, Marietti, 10i965.Quaestiones disputatae de virtutbus, Ed. P. Bazzi et al., t. 2, Turin, Marietti, 10i965.Quaestiones disputatae de virtutbus, Ed. P. Bazzi et al., t. 2, Turin, Marietti, 10i965.Summa theologiae, Ed. Leonina, t. 4-12, Rome, 1888-1906. Quaestiones disputatae de malo, Ed. Leonina, t. 23, Rome, 1982.

    De veritate

    De div. nom.

    SCGI, II, III, IV

    De potentia

    De caritatis

    De spe

    Sum. theol.De malo

    3. Cf. principalement In I Sent, dist. 10 et,32 ; De veritate, q. 4, a. 2 ; SCG IV, cap. 19 ; Compendium theologiae, Pars Prima, cap. 45-46, De potentia, q. 9, a. 9 ; et Sum. theol., Ia, q. 37; textes mis en perspective dans la partie centrale de ma thse : La Prichorse des Personnes divines, Immanence mutuelle, rciprocit et communion, Thse de doctorat en thologie, Institut catholique de Paris/ Katholieke Universiteit Leuven, 2003 ( paratre dans la collection Cogitatio fidei , Paris, Cerf, en 2005).

    552

  • AU PRINCIPE DE L AMOUR : F ORM ATI O OU PROPORTIO ?

    processions divines4. Sans oublier la fcondation rciproque entre la thologie trinitaire et lanthropologie thctaasiennes, notre perspective sera ici clairement anthropologique, et notre attention se portera sur la voluntas tudie pour elle-mme, comprise comme puissance apptitive, cest--dire capacit spirituelle daimer.

    A . L A M T H O D E D A N A L Y S E : L A N A L O G IE D ES P A SSIO N S

    E T C E L L E D U M O U V E M E N T N A T U R E L

    Avant dentrer dans le dtail des analyses thomasiennes sur lamour, il convient de mettre au jour une double-cl qui caractrise la mthode de lAquinate en la matire, savoir, dune part, lanalogie entre les passions dordre sensible et les oprations de la volont spirituelle, et, dautre part, lanalogie entre lamour et le mouvement naturel. En effet, Thomas sappuie constamment sur ce qui apparat de faon dlie au plan des diverses passions sensibles, pour distinguer ce qui est moins facile percevoir au plan de 1 apptit intellectif . Un passage du premier Livre de la Summa contra Gentiles rend manifeste cette dmarche.

    Dans la Summa contra Gentiles, Livre I, chap. 90, au cours de son tude de la volont divine, Thomas tablit que la joie peut sappliquer proprement Dieu; pour cela, il doit dabord montrer quelle ne soppose pas la simplicit divine, car toute composition ou potentialit doit tre carte de ltre premier, Acte pur. cette fin, Thomas explicite, propos de lhomme, la transposition analogique possible des passions de lapptit sensitif (capacit de dsirer relative la connaissance par sensation) aux oprations simples de lapptit intellectif (capacit de dsirer relative la connaissance intellectuelle) :

    Tout comme le bien et le mal apprhends sont les objets de lapptit sensible, ils le sont aussi de lapptit intellectif. Il est propre ces deux apptits de rechercher le bien et de fuir le mal, selon la vrit ou selon lestimation, cette diffrence prs que lobjet de lapptit intellectif est plus large que celui de lapptit sensitif, tout comme lobjet de lintellect est plus large que celui du sens ; car lapptit intellectif considre le bien et le mal absolument, tandis que lapptit sensitif les considre selon le sens. Mais les oprations de lapptit sont spcifies par leurs objets. Il y

    4. Pour tenir compte du statut particulier de SCG IV, cap. 19, nous ne ferons intervenir ce texte que de faon seconde, pour expliciter De divinis nominibus, cap. IV, lect. 9.

    553

  • REVUE THOMISTE

    a donc, dans lapptit intellectif, qui est la volont, des oprations semblables selon la ratio de leur espce aux oprations de lapptit sensitif, mais qui en diffrent en ce que, dans lapptit sensitif, ce sont des passions cause de sa conjonction avec un organe corporel , tandis que, dans lapptit intellectif, ce sont des oprations simples5.

    Largument implique une porte anthropologique apprciable; la similitude analogique qui peut tre discerne entre nos passions et les oprations de notre volont se fonde en fait sur la double modalit du bien proprement humain : la diffrence dun bien uniquement sensible (tel laliment) ou du bien divin qui est Dieu lui-mme, le bien le plus adapt lhomme est une autre personne humaine dont la bont est toujours la fois sensible et spirituelle. De l dcoule, dans lordre de la connaissance prsuppose par lapptit, un double accs au bien, la fois sensitif et intellectif. Ainsi, le mme et unique bien humain acquiert pour nous deux formalits articules qui rendent possibles, dune part, les passions, et, dautre part, les oprations de la volont. Lunit riche et complexe de lobjet extrinsque se rpercute de la sorte jusque dans nos capacits apptitives. La similitude entre passions et oprations de la volont provient de lunit du sujet, alors que la diffrence provient de la complexit de lobjet, relaye par nos conditions intrinsques dap- ptition : lapptit qui procde de la sensation opre en conjonction immdiate avec le corps, alors que lopration de la volont intgre le corps sans y tre pour autant infode.

    En ce sens les oprations de la volont sont simples , parce quelles procdent dune connaissance intelligible qui affranchit, en quelque sorte, lapptit de la complexit corporelle quant la vise de son objet. Le corps demeure un conditionnement permanent de lamour humain, mais lintervention de lintelligence permet lapptit qui sensuit de dpasser ce conditionnement, en vertu de la spcification propre de la volont par la dimension spirituelle du bien aim.

    5. SCG I, cap. 90, 3 : Sicut enim bonum et malum apprehensum sunt obiectum appetitus sensibilis, ita et appetitus intellectivi. Utriusque enim est prosequi bonum et fugere malum, vel secundum veritatem vel secundum aestimationem : nisi quod obiectum intellectivi appetitus est communius quam sensitivi, quia intellectivus appetitus respicit bonum vel malum simplici- ter, appetitus autem sensitivus bonum vel malum secundum sensum ; sicut etiam et intellectus obiectum est communius quam sensus. Sed operationes appetitus speciem ex obiectis sortiun- tur. Inveniuntur igitur in appetitu intellectiyo, qui est voluntas, similes operationes secundum rationem speciei operationibus appetitus sensitivi, in hoc diffrentes quod in appetitu sensitivo sunt passiones, propter coniunctionem eius ad organum corporale, in intellectivo autem sunt operationes simplices. Nous adoptons ici (lgrement modifie) la traduction de Cyrille Michon : Th om as d A q u in , Somme contre les Gentils, Livre I. Dieu, Paris, GF Flammarion,

    1999, P- 350-351.

    554

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTION

    La Sumtna theologiae reprendra explicitement son compte lapproche de la Summa contra Gentiles. Dans l Prima pars, Thomas attribue la volont des anges certains actes par analogie avec lordre sensible : Lamour et la joie, pour autant quils sont des passions, sont dans le con- cupiscible, mais pour autant quils nomment un acte simple de la volont, ils sont ainsi dans la partie intellective6. En outre, dans le trait des passions, la porte heuristique de la similitude entre les diffrents actes des passions et les oprations de la volont se vrifie encore dans le cheminement mme de la pense, puisque Thomas cherche comprendre un amour proprement spirituel, tel lamiti, partir de la passion damour7.

    Comme Thomas le montre par ailleurs en SCG IV, 11, au sujet de la conception du verbe8, lopration parfaite de la volont, cest--dire lamour parachev qui se repose en son bien, est elle aussi penser au- del du devenir qui marque les oprations corporelles ou sensitives. Si lopration parfaite de la volont est simple, il faut la distinguer de la pure ouverture affective inchoative, instable et indtermine. Ce point de vue sera confirm en De potentia, q. 9, a. 9, o un parallle stablit entre lopration parfaite de lintellect et celle de la volont : ces deux oprations sont stabilises et se distinguent du devenir qui les prcde, lequel est nomm cogitation pour lintellect9 ; nous y reviendrons un instant en conclusion.

    6. Sum. theol.,Ia, q. 59, a. 4, ad 2 : Amor et gaudium, secundum quod sunt passiones, sunt in concupiscibili, sed secundum quod nominant simplicem voluntatis actum, sic sunt in intel- lectiva parte.

    7. Cf. notamment ibid., Ia-IIae, q. 28, a. 1, ad 2.8. Cf. SCG IV, cap. 11, 18 : La conception et la naissance dun verbe intelligible soprent

    sans mouvement ni succession : ainsi, en mme temps quil est conu, il est; et en mme temps quil nat, il est distinct , de mme que ce qui est illumin, en mme temps quil lest, a t illumin, car il ny a aucune succession dans lillumination (Conceptio autem et partus intelligiblis verbi non est cum motu, nec cum successione : unde simul dum con- cipitur, est; et simul dum parturitur, distinctum est; sicut quod lluminatur, simul dum illumina- tur, lluminatum est, eo quod in illuminatione successio nula est). Nous adoptons ici la traduction de Denis Moreau : Th om as d A q u in , Somme contre les Gentils, Livre IV. La Rvlation, Paris, GF Flammarion, 1999,p. 116. Voir aussi Sum. theol.,Ia, q. 45, a. 2, ad 3.

    9. Cf. De potentia, q. 9, a. 9 (Marietti, p. 249) : Le connatre mme nest rendu parfait que si quelque chose est conu dans lesprit de celui qui connat, quon appelle verbe; et nous ne sommes pas dits connatre, mais rflchir pour connatre, avant quune certaine conception ne soit stabilise dans notre esprit. Semblablement aussi, le vouloir lui-mme est rendu parfait par Y amour qui procde de laimant par sa volont, puisque lamour nest rien dautre que la stabilisation de la volont dans le bien voulu (Ipsum enim intelligere non perficitur nisi aliquid in mente intelligentis concipiatur, quod dicitur verbum; non enim dicimur intelligere, sed cogitare ad intelligendum, antequam conceptio aliqua in mente nostra stabliatur. Similiter etiam ipsum velle perficitur amore ab amante per voluntatem procedente, cum amor nihil sit aliud quam sta- blimentum voluntatis in bono volito).

    555

  • REVUE THOMISTE

    Outre ce premier registre analogique emprunt au champ complexe des passions sensibles, nous verrns, au fil de sa pratique, comment Thomas recourt dans ses uvres de maturit lanalogie entre lamour et le mouvement naturel. Le premier registre analogique est fondamental, dans la mesure o il permet de nommer les oprations de la volont : lamour, le dsir, la joie ou le plaisir, tout en reconnaissant ce qui spcifie lapptit, savoir le bien ou le mal combin avec le sens du mouvement (recherche ou fuite). Lanalogie du mouvement naturel sarticulera ensuite celle des passions, pour expliciter les prsupposs et implications de lamour au plan des modifications internes de la puissance apptitive. Voyons maintenant de quelle faon ces deux analogies ou plutt cette analogie deux niveaux enchans sont mises en oeuvre par Thomas.

    B. A N A L Y S E D IA C H R O N IQ U E

    La cl pistmologique de lanalyse thomasienne de la volont tant expose, nous allons maintenant examiner de faon diachronique les analyses des diffrentes faces de lopration de la volont qui aime. Commenons par lire quelques passages significatifs du commentaire thomasien sur les Sentences de Pierre Lombard, en signalant dj de faon provisionnelle ce qui devra tre repens.

    . Lamour>formatio de la puissance par la forme du bien (In III Sent.y dist. 26-27)

    En traitant de la charit dans son Scriptum super Sententiis, Thomas recourt lexamen des passions pour saisir dans toute sa richesse la ratio amoris, sachant que ce qui est dploy en divers actes dans nos passions se retrouve analogiquement dans les oprations de lapptit intellectuel :

    Parmi les passions qui existent dans le concupiscible, certaines impliquent un rapport du concupiscible son objet; certaines [impliquent] un mouvement du [concupiscible] lgard de son objet; certaines [impliquent] une impression laisse dans [le concupiscible] en vertu de la prsence de lobjet. Or, puisque lobjet de lapptit est le bien et le mal, nimporte laquelle de ces [composantes] se subdivise par ces deux [objets]. En effet, lamour implique un rapport du concupiscible au bien; la haine au mal; parce que lamour rend laim connaturel et en quelque sorte un avec laimant, alors que la haine fait le contraire. Et puis

    556

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    que ce rapport est rendu parfait par la prsence de lobjet, lamour, selon sa ratio parfaite, est [amour] d e c e qui est possd, comme le dit Augustin. Or le mouvement du concupiscible vers le bien sappelle dsir ; [son mouvement] vers le mal est innomm, mais on lappelle fuite. Enfin limpression laisse dans le concupiscible en vertu de la prsence du bien sappelle dlectation ou joie ; mais [celle laisse] en vertu de la prsence du mal sappelle tristesse ou douleur10.

    Ce texte offre la dcomposition thomasienne initiale de lamour en trois moments danalyse : rapport (habitudo), mouvement (motus) et impression (impressio). Nous reviendrons plus loin ce troisime terme, mais relevons surtout, pour linstant, que le vocable utilis pour dsigner lamour-passion le plus fondamental est habitudo, terme qui se rattache la catgorie de la relation. Ce rapport est caractris comme une con- naturalisation interne du sujet aimant lgard de lobjet aim : en ce sens, lamour rend laim connaturel , en modifiant le sujet aimant selon une sorte d altration , entendue de faon positive, au sens dun changement qui serait lacquisition dune forme dispositive11. Ainsi, lamour est avant tout mise en relation entre un sujet et lobjet quil aime.

    Explicitant la veine dune analyse de lamour dans des catgories ayant trait la forme , Thomas apprhende le rapport fondamental constitutif de lamour comme une information de la puissance app- titive, parallle celle de lintellect possible par la species intelligible :

    Lamour relve de lapptit. Or lapptit est une puissance passive. [...] Et toute [puissance] passive est rendue parfaite por autant quelle est informe par la forme de son [principe] actif, et en cela son mouvement est termin et [se] repose. Comme lintellect, avant quil soit inform par une forme intelligible, cherche et doute; quand il aura t inform par elle, la recherche cesse et lintellect est fix en cela; alors lin

    10. In III Sent., dist. 26, q. 1, a. 3 : Passionimi ergo in concupiscibili existentium quaedam important habitudinem concupiscibilis ad suum objectum ; quaedam vero motum ipsius res- pectu objecti; quaedam vero impressionem relictam in ipsa ex praesentia objecti. Cum autem objectum appetitus sit bonum et malum, quodlibet istorum per haec duo dividitur. Amor enim importt habitudinem concupiscibilis ad bonum, odium vero ad malum; quia amor amatum ponit connaturale et quasi unum amanti, cujus contrarium odium facit. Et quia haec habitudo perficitur ex praesentia objecti, ideo amor secundum perfectam sui rationem est habiti, ut Augustinus dicit [...]. Motus autem concupiscibilis in bonum, dicitur desiderium; in malum autem innominatus est, sed dicatur fuga. Impressio vero relieta in concupiscibili ex praesentia boni, dicitur delectatio vel gaudium ; sed ex praesentia mali dicitur tristitia vel dolor.

    11. Cf. Sum. theol, Ia-IIae, q. 26, a. 2, ad 3. Selon le Stagirite, 1 altration (alloisis) est un changement qualitatif, comme lest par exemple une affection (pathos) : cf. A r isto te, Les Attributions (Catgories), Traduction Yvan Pelletier, Collection dtudes anciennes , Montral, Bellarmin / Paris, Les Belles Lettres, 1983,15 a 13-15 b 16, p. 61-62.

    557

  • REVUE THOMISTE

    tellect est dit inhrer fermement cette ralit. De faon semblable, quand Yaffectus ou apptit est tout fait imprgn par la forme du bien qui est son objet, il se complat en lui et y adhre comme fix en lui; et alors on dit quil laime. C est pourquoi lamour nest rien dautre quune certaine transformation de Yaffectus en la ralit aime. Et puisque tout ce qui est effectu par la forme de quelque chose est rendu un avec lui, par lamour, laimant devient un avec laim, qui devient la forme de laimant12.

    Curieusement le mouvement semble ici prcder lactuation de la volont dans lamour qui serait identifi au repos . L information est en effet pense comme un processus, et parat donc embrasser les trois composantes de lamour : lorsquelle est totale, elle constitue la perfection de lamour en tant quamour du bien lui-mme, soit une certaine transformation de Yaffectus en la ralit aime . Dj invoqu dans une section pneumatologique du premier Livre du Scriptum pour dcrire un moment prsuppos au mouvement et lunion de laimant laim13, un certain complacere entre ici en jeu pour signaler linformation paracheve. Ces deux analyses ne sont pas tout fait homognes, mais il semble que la complaisance doit tre pense comme coextensive toute lactuation interne de la volont dans lintentionnalit de lamour, de son principe sa perfection ; nous y reviendrons dans notre essai final de synthse.

    1 information , qui constitue lamour mme, sarticule, par voie de consquence, une inclination agir en vue de la fin, comme lexige le bien aim : Laimant, dont Yaffectus est inform par le bien lui- mme qui a raison de fin [...], est inclin par lamour oprer selon ce

    12. In III Sent., dist. 27, q. 1, a. 1 : Amor ad appetitum pertinet. Appetitus autem est virtus passiva. Unde in III De Anima, dicit Philosophus quod appetibile movet sicut moyens non mo- tum, appetitus autem sicut movens motum. Omne autem passivum perficitur secundum quod formatur per formam sui activi et in hoc motus ejus terminatur et quiescit. Sicut intellectus, antequam formetur per formam intelligibilis, inquirit et dubitat : qua cum informatus fuerit, inquisitio cesst et intellectus in illo figitur; tune et dicitur intellectus firmiter illi rei inhaerere. Similiter quando affectus vel appetitus omnino imbuitur forma boni quod est sibi objectum, complacet sibi in illo et adhaeret ei quasi fixum in ipso ; et tune dicitur amare ipsum. Unde amor nihil aliud est quam quaedam transformatio affectus in rem amatam. Et quia omne quod efficitur forma alicujus, eficitur unum cum illo ; ideo per amorem amans fit unum cum amato, quod est fa[c]tum forma amantis. Et ideo dicit Philosophus in IX Eth., quod amicus est alter ipse ; et 1 Co 6,17 : Qui adhaeret Deo unus spiritus est .

    13. Cf. In I Sent., dist. 10, q. 1, a. 3, o Thomas dcrit ainsi les trois moments du dveloppement interne de lamour : se plaire en laim, se porter vers lui, et se joindre lui. propos de la complaisance, Cf. Frederick E. C r o w e , Complacency and Concern in the Thought of St. Thomas , Theological Studies 20 (1959), p. 1-39, p. 198-230 et p. 343-395-

    558

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    quexige laim14. Linclination napparat pas encore comme un moment constitutif de lamour mme, mais^plutt comme sa consquence dans lordre de lagir15. Il faudra attendre lanalyse de la question 22 du De veritate, et celle du Super librum Dionysii De divinis nominbus, pour que linclination soit pense comme lacte mme de la volont aimante lgard du bien qui lattire.

    Il est en outre significatif que selon la projection de lintentionnalit cognitive sur celle de la volont, cest lamour compris comme information qui fonde, dans le Scriptum, lexplication de 1 inhsion mutuelle entre le sujet aimant et lobjet aim : En vertu du fait que lamour transforme laimant en laim, il fait entrer laimant lintrieur de laim, et rciproquement, de telle sorte que rien de laim ne demeure non uni laimant; tout comme la forme parvient lintime du form, et rciproquement16. Ainsi, ce stade danalyse, limmanence rciproque est explique en fonction du rapport entre la forme et le substrat inform, car lamour fait que laim est la forme de laimant17 . Dans la Summa theologiae, le parallle qui traite de linhsion mutuelle dans lamour manifestera la reconfiguration complte de lanalyse thomasienne, finalement libre du modle de lamour comme information 18.

    2. Lamour, inclinatio vers le bien (De veritatey q. 22)

    Dates des annes 1256 1259, les Quaestiones disputatae de veritate rassemblent, en une seconde grande partie, plusieurs questions (q. 21 29) qui traitent du bien et de lapptit. La question 22 [De appetitu boni] apporte de prcieuses distinctions qui finiront par rendre caduque la projection inadquate du mode dactuation de lintelligence sur celui de la volont, atteste dans le Livre III du Scriptum super Sententiis.

    Il reste pourtant encore, dans la q. 26 du De veritate, quelque trace de lamour-passion conu comme une information de la puissance ap-

    14. In III Sent., dist. 27, q. 1, a. 1 : Amans cujus affectus est informatus ipso bono quod ha- bet rationem finis, quamvis non semper ultimi, inclinatur per amorem ad operandum secundum exigentiam amati.

    15. Cf. ibid., Sid 1.16. Ibid., ad 4 : Ex hoc enim quod amor transformat amantem in amatum, facit amantem

    intrare ad interiora amati et e converso, ut nihil amati amanti remaneat non unitum; sicut forma pervenit ad intima formati et e converso.

    17. Ibid., ad 5 : Amor facit amatum esse formam amantis. 18. Cf. Sum. theol, Ia-IIae, q. 28, a. 2, ad 1.

    559

  • REVUE THOMISTE

    ptitive19. En effet, pour distinguer entre elles des passions qui relvent de la mme puissance et sont en rapport au mme objet, saint Thomas discerne les divers degrs (gradus) dans le processus du mouvement ap- ptitif (in processu appetitivi motus) ; de la sorte 1[objet] dlectable lui- mme est dabord conjoint celui qui [le] dsire animaliter, selon quil est apprhend comme ce qui est semblable ou convient; et, en vertu de cela, sensuit la passion damour, qui nest rien dautre quune certaine information de lapptit par lapptible lui-mme ; cest pourquoi on dit que lamour est une certaine union de laimant et de laim20 . Il faut remarquer que dans la squence propose 1 information de lapptit est prcde dune apprhension qui relve de lintellect. la diffrence de lanalyse du Scriptum, il ne sagit pas purement et simplement de deux informations parallles, car ici lune dtermine lautre : lamour reoit son objet travers la saisie quen fait lintellect. Le mode animaliter, sous lequel le bien est apprhend, caractrise lintentionnalit propre de lintellect, distinguant celle-ci de lintentionnalit de la volont.

    En effet, ds la q. 22, la diffrenciation des deux processus intentionnels par leur type de rapport au rel est claire : Celui qui dsire le bien ne cherche pas le possder selon un esse intentionnel, la manire dont il est possd par celui qui le connat, mais selon un esse naturel21. Le ralisme de lintellect et celui de la volont sont ainsi de deux ordres tout fait irrductibles : lintellect assimile et revt ce quil apprhende dune modalit dtre qui nexiste que dans lme (animaliter), alors que la volont tend possder le bien dans son esse brut et extrinsque.

    Larticle 12 de cette q. 22 [Si la volont meut lintellect et les autres puissances de lme (Utrum voluntas moveat intellectum et alias animae vires)] traite explicitement du rapport entre la volont et lintellect : dune part, au niveau de la spcification , et, dautre part, au niveau de 1 exercice . Par Y esse intentionnel qui caractrise la modalit dexistence de la forme intelligible qui est au principe dagir, il apparat claire

    19. H.-D. Simonin a relev cette occurrence avec justesse (cf. Autour de la solution thomiste... , p. 185-186), sans toutefois la mettre en rapport avec les volutions dont fait dj preuve Thomas dans la q. 22 du De veritate, notamment larticle 12. Noublions pas que lordre selon lequel les questions 22 et 26 sont agences nest pas ncessairement celui selon lequel les disputes correspondantes ont eu lieu.

    20. De veritate, q. 26, a. 4 : Ipsum enim delectabile primo appetenti conjungitur animaliter secundum quod apprehenditur ut simile vel conveniens; et ex hoc sequitur passio amoris, qui nihil est aliud quam informatio quaedam appetitus ab ipso appetibili, unde amor dicitur esse quaedam unio amantis et amati.

    21. Ibid., q. 22, a. 3, ad 4 : Appetens bonum non quaerit habere bonum secundum esse in- tentionale qualiter habetur a cognoscente, sed secundum esse naturale.

    560

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    ment que lintellect, dont le propre est de recevoir un tel esse, propose la volont une spcification, et, en ce sen$, la meut en lui prsentant son objet. la diffrence de la solution adopte dans le Scriptum, lintellect devient ici le lieu propre de 1 information , et la volont est dsormais caractrise par une inclination intrinsque lacte mme damour :

    Mouvoir par mode de cause agente appartient la volont et non lintellect, parce que la volont est en rapport aux ralits selon quelles existent en elles-mmes ; mais lintellect est en rapport aux ralits selon quelles existent de manire spirituelle dans lme : agir et tre m conviennent aux ralits selon Y esse propre par lequel elles subsistent en elles-mmes, et non selon quelles sont dans lme par mode dintention; en effet, la chaleur ne chauffe pas dans lme, mais dans le feu. Et ainsi, la volont est en rapport aux ralits selon que le mouvement leur appartient, mais non lintellect. En outre, lacte de la volont est une certaine inclination quelque chose, mais non lacte de lintellect; or Vin- clination est une disposition de ce qui meut selon que ce qui est efficient meut : do il est vident que la volont meut par mode de cause agente, et non lintellect22.

    De faon paradoxale, Yinclinatio est ici dfinie la fois comme acte de la volont et disposition mouvoir; elle savre donc tre lopration fondamentale de la volont tout en tant inclination agir second aspect qui tait seul explicite dans le Scriptum.

    De la sorte, la description de lacte interne de la volont comme incli- natio vient re-qualifier Yhabitudo que nous avions dj dfini comme altration dispositive au principe de lamour; habitudo et inclinatio sont prsupposs au mouvement proprement dit damour (le dsir spirituel qui sensuit). Ces deux dimensions du moment initial de lamour (mise en relation - connaturalisation / inclination) sont en fait deux faces de lopration fondamentale damour, et manifestent son ordination au repos dans la prsence du bien aim : ds lorigine de lamour, la volont se complat intentionnellement dans le bien auquel elle tend selon son inclination, dans lattente de se reposer en sa possession effective.

    22. De veritate, q. 22, a. 12 : Movere per modum causae agentis est voluntatis et non intelle c ts , eo quod voluntas comparatur ad res secundum quod in se ipsis sunt; intellectus autem comparatur ad res secundum quod sunt per modum spiritualem in anima : agere et moveri convenit rebus secundum esse proprium quo in se ipsis subsistunt et non secundum quod sunt in anima per modum intentionis ; calor enim in anima non calefacit sed in igne. Et sic compa- ratio voluntatis ad res est secundum quod competit eis motus, non autem comparatio intellectus. Et praeterea actus voluntatis est quaedam inclinatio in aliquid, non autem actus intellectus ; inclinatio autem est dispositio moventis secundum quod efliciens movet : unde patet quod voluntas habet movere per modum causae agentis, et non intellectus.

    561

  • REVUE THOMISTE

    3. Lamour, proportio lgard du bien (De divinis nominibus, cap. IV, lect. 9)

    Un passage important dans rtablissement par Thomas de sa doctrine de lamour se rencontre dans son commentaire des Noms divins du Pseudo-Denys lAropagite. La date de rdaction demeure imprcise : deux possibilits la situent soit entre 1261 et 1265, soit entre 1265 et 1268. De toute faon, il faut considrer cette expositio comme une uvre de maturit. Par son analyse de lamour, le texte sapparente au Livre IV de la Summa contra Gentiles. Commentant un passage fondateur du Pseudo- Denys sur lattribution de lamour Dieu, Thomas introduit la notion d adaptation (coaptatio) , afin de dterminer la nature du rapport (ha- bitudo) fondamental un objet, rapport en lequel consiste lamour :

    Le rapport lui-mme ou ladaptation de lapptit lgard de quelque chose comme vers son bien sappelle donc lamour. Or, tout ce qui est ordonn vers quelque chose comme son bien possde dune certaine manire celui-ci prsent soi et uni selon une certaine similitude, au moins de proportion, comme la forme est dune certaine manire dans la matire, en tant que la matire a une aptitude et un ordre vers la forme. Mais il arrive toutefois que le bien aim soit totalement absent de laimant; et ainsi, le dsir de laim est caus dans laimant; mais parfois, il lui est totalement prsent; et ainsi est cause en lui la dlectation ou la joie au sujet de laim ; au contraire, en son absence sont causes la crainte et la tristesse son sujet; et, par voie de consquence, les autres affections qui sont drives de celles-ci23.

    La notion de coaptatio enrichit simplement lexplicitation (dj repre dans le Scriptum) de la relation damour en tant qualtration dispositive, alors que le recours la notion de proportion sert une nouvelle analyse de lintentionnalit propre du bien dans lapptit. En effet, le rapport entre la forme et la matire24, pour autant que la matire

    23. De div. nom., cap. IV, lect. 9 (Marietti, n 401) : Ipsa igitur habitudo vel coaptatio appe- titus ad aliquid velut ad suum bonum amor vocatur. Omne autem quod ordinatur ad aliquid sicut ad suum bonum, habet quodammodo illud sibi praesens et unitum secundum quamdam similitudinem, saltem proportionis, sicut forma quodammodo est in materia inquantum habet aptitudinem et ordinem ad ipsam. Sed tamen contingit quod bonum amatum totaliter est absens amanti et sic causatur in amante desiderium amati; quandoque autem est totaliter praesens ei et sic causatur in eo delectatio vel gaudium de amato ; et per contrarium, de eius absentia causatur timor et tristitia de ipso et per consequens aliae affectiones quae ab his de- rivantur.

    24. Cf. H.-D. Sim o n in , Autour de la solution thomiste... , p. 190 : Si les rapports de lapptit et de son objet sont compars ceux de la matire et de la forme, lamour ici nest plus la

    562

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    est en puissance 1 gard de la forme qui la dtermine, claire par analogie le rapport entre le sujet aimant et lobjet aim : nous verrons en effet bientt quexiste entre eux un rapport de la puissance lacte, approch ici par la similitude de proportion , degr minimal de lunion initiale entre lapptit et son bien. Une telle similitude ne caractrise pas la possession actuelle dune mme forme par deux suppts, mais lordre selon lequel lun est finalis par la possession dune forme qui existe en acte dans lautre.

    Ici, un passage par le Livre IV de la Summa contra Gentiles simpose. En effet, le texte du Super librum Dionysii De divinis nominibus fournit un fondement anthropologique intressant Yintellectus fidei de la procession de lEsprit comme amour tel quil sera dvelopp dans le Contra Gentiles, Livre IV, chap. 19. Ce quatrime livre tant dat de 1264-1265, il semble peu prs contemporain du commentaire des Noms divins, sans que lon sache sil le prcde ou le suit. Ces deux approches se rejoignent sur la question dune prsence intentionnelle du bien au principe de lapptit, en vertu de Vordination intrinsque de la puissance apptitive Vgard du bien extrinsque. Dans les deux textes, le terme de proportion traduit le rapport entre puissance et acte dans le champ de la similitude, dont il est reu quelle est cause de lamour :

    Ce qui est aim nest pas seulement dans lintellect de laimant, mais aussi dans sa volont, de manire diffrente cependant dans lune et dans lautre. Laim est dans lintellect selon la similitude de sa species ; il est par contre dans la volont de laimant comme le Jerme d'un mouvement dans le principe moteur qui lui est proportionn par la convenance et la proportion que [le principe moteur] possde lgard du [terme] lui-mme. Comme dans le feu, il y a dune certaine manire mouvement de bas en haut, en raison de la lgret, selon quelle a une proportion et convenance un tel lieu, alors que le feu engendr est dans le feu qui lengendre par une similitude de sa forme25.

    Ce sont ici les exemples employs qui conduisent une explication de la proportio par les rapports de la puissance et de lacte. En effet, dune faon propre clairer le propos thomasien, certaines pages dAristote

    rception dune forme, mais bien la proportion que la matire possde avec la forme, laptitude, lordre la forme qui caractrisent la matire.

    25. SCG IV, cap. 19, 4 : Quod amatur non solum est in intellectu amantis, sed etiam in voluntate ipsius : aliter tamen et aliter. In intellectu enim est secundum similitudinem suae spe- ciei : in voluntate autem amantis est sicut terminus motus in principio motivo proportionato per convenientiam et proportionem quam habet ad ipsum. Sicut in igne quodammodo est lo- cus sursum ratione levitatis, secundum quam habet proportionem et convenientiam ad talem locum : ignis vero generatus est in igne generante per similitudinem suae formae.

    563

  • REVUE THOMISTE

    tentent dexpliquer les mouvements vers le haut et vers le bas Faide du rapport entre la puissance et lacte (ntlchie) :

    Si donc, propos des mouvements vers le haut et vers le bas, le m oteur est lagent de lalourdissement ou celui de lallgement; si le mobile est ce qui est, en puissance, lourd ou lger; si le transport de chaque chose vers son lieu propre nest autre que son transport vers sa forme propre [...], chercher pourquoi le feu se porte vers le haut, et la terre vers le bas, cela quivaut se demander pourquoi le gurissable qui se meut et change en tant que gurissable marche vers la sant, mais non vers la blancheur26.

    Ce texte met en lumire une adquation entre le mobile et le terme de son changement, mais il considre la forme propre au terme du processus, et non comme le principe de cette adquation. N oublions pas cependant que pour Aristote la nature est non seulement fin mais aussi principe intrinsque du mouvement27. Ladquation entre ce principe et ce terme, voil donc ce que Thomas cherche cerner par le terme de proportion . Aristote utilise, quant lui, directement la distinction puissance / acte : Donc, lorsque lair nat de leau, et le lger du lourd, il se porte vers le haut. C est au mme moment quil est lger, cesse de devenir et se trouve l-haut. Il est donc vident que pendant quil est en puissance et va vers lentlchie, il se dirige vers le lieu, la quantit et la qualit auxquels appartient lentlchie28.

    Ce point de vue dune mtaphysique de la finalit sur la prsence du terme au principe du mouvement ramne une distinction philosophique fondamentale (puissance / acte), ce que lapproche thomasienne, vise plutt anthropologique, formule en termes de similitude de proportion .

    Nous reviendrons plus longuement la Summa theologiae dans la troisime partie de notre tude, mais il faut noter ds maintenant que cet lment de lanalyse de lamour sera repris et dvelopp dans la Prima Secundae, q. 27, a. 3, lorsque Thomas montre de quelle manire la similitude est cause de lamour. Lamour damiti (ou de bienveillance) et lamour de convoitise sont distingus par les deux sortes de similitudes qui peuvent respectivement les fonder : lamour damiti relve de la pre-

    26. A r is to te , D u ciel, IV, 3, 310 a 32-310 b 19 (d. Paul Moraux, Paris, Les Belles Lettres, 1965, p. 143-144); un parallle se trouve en Physique, VIII, 4, 255 b 5-13, comment par saint Thomas en 1268-1269, mais connu de lui bien avant.

    27. Cf. id., Physique, II, 1,193 a 28-193 b 17.28. id ., Du ciel IV, 3,311 a 1-6 (d. P. Moraux, p. 145).

    564

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    mire similitude, selon laquelle chacun possde en acte la mme chose, alors que lamour de convoitise relve dune moindre similitude, selon laquelle lun possde en puissance et par une certaine inclination ce que lautre possde en acte , ou encore selon laquelle la puissance a une similitude par rapport lacte lui-mme; car lacte est dune certaine manire dans la puissance elle-mme 29. Dans le commentaire des Noms divins, le second mode de similitude, celui de la puissance lacte, permet dexpliquer la fois laltration dispositive (coaptatio) et le dynamisme interne (inclinatio) qui se conjuguent au principe de tout amour naissant.

    Avant dentrer dans les considrations complmentaires du De malo, il convient dj de proposer une petite reprise, titre provisionnel : linstar des acquis du De veritate, le commentaire des Noms divins articule lapprhension du bien par lintellect et lactuation de lapptit qui tend sunir au bien extrinsque : Dans les [sujets] connaissants, cette union ou concrtion est [issue] de lapprhension de laimant qui estime que laim est en quelque manire un avec lui; et en vertu de cela, il est m vers lui en laimant par Yaffectus, comme aussi vers lui-mme30. Une telle comprhension diffrencie du rapport entre lintellect et lapptit prsuppose que la projection indue de lintellect sur la volont

    rgissant lanalyse du Scriptum ait t tout fait amende : Telle est la diffrence entre la puissance cognitive et la [puissance] apptitive : lacte de la puissance cognitive relve des connus qui sont dans celui qui connat, alors que lacte de la puissance apptitive relve de 1inclination que celui qui dsire possde lgard de la ralit dsire31. De faon stable et dfinitive partir du commentaire des Noms divins (IV, 10) et de la Somme contre les Gentils (IV, 19), la caractrisation propre de lapptit par Yinclinatio permet de reporter quasi exclusivement en amont, savoir dans lintellect, Yinformatio quimplique lapprhension du bien32.

    29. Sum. theol, Ia-IIae, q. 27, a. 3 : Unum habet in potentia et in quadam inclinatione, illud quod aliud habet in actu ; et potentia habet similitudinem ad actum ipsum : nam in ipsa potentia quodammodo est actus.

    30. De div. nom., IV, lect. 12 (n 456) : In cognoscentibus haec unitio vel concretio est ex apprehensione amantis qui aestimat amatum aliquo modo esse unum sibi et ex hoc movetur in illud per affectum amando, sicut etiam in seipsum.

    31 .Ibid., lect. 10 (n427) : Haec est differentia inter vim cognoscitivam et appetitivam, quia actus virtutis cognoscitivae est secundum quod cognita sunt in cognoscente, actus autem virtutis appetitivae est secundum inclinationem quam habet appetens ad rem quae appetitur. Cf. aussi Compendium theologiae, I, cap. 129 ; Sum. theol., IIa-IIae, q. 23, a. 6, ad 1; Sum. theol., Ia, q. 60, a. 1 ; q. 87, a. 4 ; q. 106, a. 2.

    32. Au crdit dune thorie de lamour lui-mme comme informatio, demeure cependant, tel un grain de sable pour linterprte, le texte plus tardif et dautant plus tonnant (car dat de faon contemporaine Sum. theol, Ia-IIae) de la question dispute De spe, a. 3 : In motibus autem

    565

  • REVUE THOMISTE

    La dtermination de la relation (habitudo) entre laimant et Y aim peut ds lors apparatre dans sa modalit tout fait propre lamour, en vertu d une double approche de lacte fondamental damour : propose ds le Scriptum comme une certaine altration , et de faon dcisive, compter du De ventate, en tant qu inclination .

    4. Une modalit de spcification propre la volont (De maio, q. 6)

    La question 6 du De maio, intitule De electione humana, constitue un texte majeur. Date autour de 1270, elle est contemporaine de la condamnation prononce par Etienne Tempier (10 dcembre 1270), dont la 9e proposition comportait deux rprobations : Liberum arbitrium est potentia passiva et necessitate [voluntas] movetur ab appetibili 33. Cette date et la doctrine dveloppe dans la q. 6 la situent entre la Prima pars de la Summa theologiae et la Prima Secundae34. Dans sa determinat i , Thomas affine lanalyse de lactuation de la volont en rapport celle de lintellect; la similitude entre laction naturelle et laction de la volont porte de nouveau sur larticulation entre la forme et linclination ; cette analogie savre parfaitement matrise, car la diffrence entre les deux registres daction accompagne et nuance le parallle tabli :

    La forme de la chose naturelle est une forme individue par la matire, aussi linclination qui la suit est dtermine une seule chose; par contre, la forme connue est universelle, et elle comprend une multitude de choses. Aussi comme les actes ne se produisent que dans les cas particuliers, et qu aucun deux ne peut tre adquat la puissance de luniversel, linclination de la volont se trouve dans lindtermination par rapport ces [possibilits] multiples ; ainsi si un architecte conoit une forme de maison dans luniversel, forme sous laquelle sont contenus divers plans de maison, sa volont peut alors incliner raliser une maison carre, ou ronde, ou dune autre forme35.

    naturalibus invenimus, primo quidem, principium ipsius motus, quod est informatio mobilis per suam formam non animalem, sicut cum generatur grave aut leve. [...] Et similiter in appetito animali, primo quidem est informatio quaedam ipsius appetitus per bonum. On peut cependant remarquer que si le mot est celui de In IIISent.,lexemple est celui de SCGIV, cap. 19.

    33. Chartularium Universitatis parisiensis, Ed. H. Denifle et E. Chatelain, 1.1, Paris, 1889, n 432, p. 487.

    34. Cf. H.-M. M an t e a u -Bo n a m y , La libert de lhomme selon Thomas dAquin : la datation de la question dispute De maio ,AHDLMA 46 (1979), p. 7-34.

    35.De maio, q. 6, a. un. : Forma rei naturalis est forma individuata per materiam, unde et inclinatio ipsam consequens est determinata ad unum, sed forma intellecta est universalis,

    566

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    Lintellect est le lieu de la forme universelle sous laquelle la volont recevra sa spcification particulire, en harmonie avec lanalogie du mouvement naturel dj labore en SC G IV, cap. 19. Une prcision nouvelle rside toutefois ici dans la manifestation dune diffrence dans le mode particulier ou universel de la spcification. Luniversalit de la ratio, sous laquelle le bien apprhend est propos la volont par lintelligence, laisse place une spcification propre la volont, laquelle seule est en prise avec la particularit du bien concret qui lattire. Cette modalit propre de la spcification de la volont est irrductible lintellect, et rvle le point prcis o se joue la libert daimer; en effet, la contingence du bien particulier maintient une marge personnelle de libert36, quelle que soit la reconnaissance par lintellect de la correspondance entre ce bien particulier et la ratio universelle du bien; ce bien apparat comme bon pour moi en vertu dune spcification propre mon affectivit, qui conditionne et accompagne lapprhension abstraite de cette ralit en tant que bonne.

    Le discernement dune modalit de spcification propre la volont se rpercute dans lanalyse pousse dune antriorit rciproque quexercent lintellect et la volont, non seulement par rapport aux autres puissances de lme, mais surtout lune par rapport lautre. Lanalyse thoma- sienne progresse selon la distinction entre la spcification et lexercice :

    Une puissance est mue de deux manires : d une part, du point de vue du sujet, de lautre, du point de vue de lobjet. Du point de vue du sujet, telle la vue qui, par le changement de disposition de son organe, est amene voir plus ou moins clairement. Du point de vue de lobjet, lorsque la vue voit tantt le blanc, tantt le noir. Et le premier changement appartient lexercice mme de lacte, cest--dire quil soit accompli ou non, et soit accompli mieux ou moins bien ; le second changement regarde la spcification de lacte, car lacte est spcifi par lobjet.

    Or il faut remarquer que, dans les ralits naturelles, la spcification de lacte vient de la forme, tandis que son exercice mme vient de lagent

    sub qua multa possunt comprehendi. Unde cum actus sint in singularibus, in quibus nullum est quod adequet potentiam universalis, remanet inclinatio voluntatis indeterminate se habens ad multa; sicut si artifex concipiat formam domus in universali, sub qua comprehenduntur di- versae figurae domus, potest voluntas eius inclinari ad hoc quod faciat domum quadratam vel rotundam vel alterius figurae. Ici et dans la citation suivante nous adoptons (lgrement modifie) la traduction des moines de Fontgombault : Sa in t Thom as d A q u in , Questions disputes sur le mal (De malo), vol. I, Docteur anglique, 8 , Paris, Nouvelles ditions Latines, 1992, p. 403-404.

    36. Cf. Jean-Miguel Garrigues, La personne humaine dans sa ralit intgrale, selon saint Thomas , dans Thomistes, ou de Vactualit de saint Thomas dAquin, Sagesse et cultures , Paris, Parole et Silence, 2003, p. 99-111.

    567

  • REVUE THOMISTE

    qui cause le mouvement; or celui qui meut agit en vue dune fin; d o il reste que le premier principe du mouvement quant lexercice de lact vient de la fin. Or, si nous considrons les objets de la volont et de lin- tellect, nous trouvons que lobjet de lintellect est premier et principal dans lordre de la cause formelle, car son objet, cest ltre et le vrai ; mais lobjet de la volont est premier et principal dans lordre de la cause finale, car son objet est le bien, sous lequel sont contenues toutes les fins, de mme que dans le vrai sont contenues toutes les formes saisies. [...]

    Si donc nous envisageons le mouvement des puissances de lme au point de vue de lobjet qui spcifie lacte, le premier principe du mouvement vient de lintellect, car cest de cette manire que le bien saisi par lintellect met en mouvement la volont elle-mme. Si nous envisageons au contraire le mouvement des puissances de lme au point de vue de lexercice de lacte, alors le principe du mouvement vient de la volont37.

    Pour interprter lanalyse thomasienne en la prolongeant, il faudrait affirmer que, non seulement la volont a une priorit dans Tordre de lexercice, mais qu elle garde aussi, dun certain point de vue, une irrductibilit qui co-dtermine sa spcification mme, puisquil apparat quelle possde en vertu de la causalit finale que le bien exerce sur elle un espace de libert et de spcification propre adquat son objet singulier quest le bien rel.

    Si lon considre, dans la ligne de lanalogie tablie avec la ralit naturelle, la forme qui est au principe de laction, alors le premier principe du mouvement vient de lintellect , car cest lui qui apprhende le bien, et le prsente la volont de faon interne. En ce sens la spcification

    3y. De malo, q. 6, a. un. (ed. cit., p. 404-405) : Potentia aliqua dupliciter movetur : uno modo ex parte subjecti, alio modo ex parte objecti. Ex parte subjecti quidem, sicut visus per immutationem dispositionis organi movetur ad clarius vel minus clare videndum ; ex parte vero objecti sicut visus nunc videt album, nunc videt nigrum. Et prima quidem immutatio pertinet ad ipsum exercitium actus, ut scilicet agatur vel non agatur, aut melius vel debilius agatur; secunda vero immutatio pertinet ad specificationem actus, nam actus specificatur per objectum.

    Est autem considerandum quod in rebus naturalibus specificatio quidem actus est ex forma, ipsum autem exercitium est ab agente quod causat ipsam motionem ; movens autem agit prop- ter finem ; unde relinquitur quod primum principium motionis quantum ad exercitium actus sit ex fine. Si autem consideremus objecta voluntatis et intellectus, invenimus quod objectum intellectus est primum et precipuum in genere cause formalis, est enim eius objectum ens et verum; sed objectum voluntatis est primum et precipuum in genere cause finalis, nam eius objectum est bonum, sub quo comprehenduntur omnes fines sicut sub vero comprehenduntur omnes forme apprehense. [... ]

    Si ergo consideremus motum potentiarum anime ex parte objecti specificantis actum, primum principium motionis est ex intellectu : hoc enim modo bonum intellectum movet etiam ipsam voluntatem. Si autem consideremus motus potentiarum anime ex parte exercitii actus, sic principium motionis est ex voluntate.

    568

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    de lacte vient de la forme ; mais il faut toutefois aussi comprendre que cette spcification par la forme est elle-iime relative une dtermination du sujet vis--vis de son bien concret et particulier. En effet, cest ce rapport au bien qui se traduit de faon immanente par la spcification formelle, car la forme du bien apprhend nest quune mdiation qui rend possible lopration dappropriation du bien particulier.

    Cette interprtation peut en fait trouver en filigrane de srieux fondements dans lanalyse thomasienne, si lon remarque que, non seulement Thomas affirme que la spcification de lacte vient de la forme , mais aussi que plus fondamentalement lacte est spcifi par lobjet ; or la volont a un objet propre, et prcisment lobjet de la volont est premier et principal dans lordre de la cause finale, car son objet est le bien, sous lequel sont contenues toutes les fins . Le bien dont il sagit l est assurment le bien universel , lgard duquel la volont pose de faon ncessaire son acte naturel38 ; en vertu de son rapport intrinsque au bien universel, la volont dsire tout bien qui se prsente elle comme un bien particulier39; car en cette opration particulire saccomplit lordination naturelle et intrinsque de la volont par rapport au bien universel.

    De la sorte, alors que lobjet apprhend par lintellect sous la raison de bien universel spcifie lopration de la volont, de lintrieur, par mode de causalit formelle, lobjet extrinsque et particulier la spcifie par mode de causalit finale. Cette modalit finale de la spcification se traduit directement dans lexercice, o la volont, attire par tel bien extrinsque particulier, meut lintelligence le considrer. De la sorte, mme si la spcification et lexercice sont bien deux ordres distincts danalyse, tous deux sont rellement rgis par la causalit finale du bien, tant universel que particulier.

    Une telle interprtation de la q. 6 du De malo demeure bien sr ouverte discussion; dautant plus que le parallle dans la Secunda Secundae de la Summa theologiae est moins nuanc. Si toutefois on interprte Prima Secundae, q. 9, a. 1 en intgrant le double mode de spcification de la volont, universel et particulier, expos par q. 10, a. 2, on retombe sur une analyse proche de celle du De malo.

    38. Cf. Sum. theol.,Ia-IIae, q. 10, a. 1.39. Cf. ibid., q. 9, a. 6.

    569

  • REVUE THOMISTE

    C. P R O P O S IT IO N D E SY N T H S E : IN C L IN A T IO E T C O M P L C E N T IA

    Ce bref essai de synthse portera sur la double caractrisation de lacte fondamental damour comme inclinatio et complacentia; nous allons montrer que, si ces deux vocables dsignent bien lacte mme de la volont qui aime, ils le font cependant de faon complmentaire, et manifestent ainsi comment tout le dveloppement de lamour travers le dsir et le repos est dj intentionnellement prsent son principe.

    En vertu du propos de la Summa theologiae, qui vise une exposition synthtique et accessible aux dbutants, la Prima Secundae, date de 1271, assume tous les acquis prcdents en les clarifiant, au risque parfois destomper les nuances aportiques qui enrichissent certaines approches antrieures. Par le biais de lanalogie tablie entre les passions et le mouvement naturel, lanalyse thomasienne circonscrit avec prcision et dtermine de faon complte le premier moment dans lactuation de la volont qui aime :

    La diffrence des causes actives ou motrices quant la vertu de mouvoir peut tre comprise dans les passions de Fme selon une similitude des agents naturels. En effet, tout moteur attire dune certaine manire le patient lui, ou le repousse de lui. En lattirant soi, il fait trois choses en lui. Car, premirement, il lui donne une inclination ou aptitude, de telle sorte quil tende lui; comme le corps lger, qui est en haut, donne la lgret au corps engendr, par laquelle il a une inclination et une aptitude ce quil soit en haut. Deuximement, si le corps engendr est hors de son lieu propre, il lui donne dtre m vers ce lieu. Troisimement, il lui donne de se reposer dans le lieu quand il y est parvenu; parce que quelque chose repose dans un lieu en vertu de la mme cause par laquelle il est m vers ce lieu. Or, dans les mouvements de la partie apptitive, le bien a comme une vertu attractive, le mal une vertu rpulsive. Donc le bien cause premirement dans la puissance apptitive une certaine inclination, aptitude, ou connaturalit au bien; ce qui relve de la passion-amour40.

    40. Sum. theol., Ia-IIae, q. 23, a. 4 : Diversitas autem activi vel motivi quantum ad virtutem movendi, potest accipi in passionibus animae secundum similitudinem agentium naturalium. Omne enim movens trahit quodammodo ad se patiens, vel a se repellit. Trahendo quidem ad se, tria facit in ipso. Nam primo quidem, dat ei inclinationem vel aptitudinem ut in ipsum ten- dat : sicut cum corpus leve, quod est sursum, dat levitatem corpori generato, per quam habet inclinationem vel aptitudinem ad hoc quod sit sursum. Secundo, si corpus generatum est extra locum proprium, dat ei moveri ad locum. Tertio, dat ei quiescere, in locum cum pervenerit : quia ex eadem causa aliquid quiescit in loco, per quam movebatur ad locum. Et similiter intel- ligendum est de causa repulsionis. In motibus autem appetitivae partis, bonum habet quasi vir-

    570

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    Au sens propre, Yinclinatio constitue donc, non pas lanalogue du mouvement comme tel dont le pendant affectif est le dsir vers le bien , mais la modification interne et fondamentale de la puissance apptitive. C est pourquoi cette inclination est superposable laptitude ou la connaturalit affective, prcdemment analyses comme la premire modification interne de lapptit face son bien. En vertu de sa dimension proprement dynamique, la notion dinclination qualifie lordre vers le bien impliqu dans lamour en tant qualtration dispositive de la puissance apptitive.

    Si elle est bien dite procder de lintrieur, linclination ne semble pas procder autrement quau titre dune opration de la nature intellectuelle, car elle est assimile lacte principiel de la volont. Afin de le montrer, rcapitulons les affirmations thomasiennes qui, dans le traitement de diverses apories, identifient Yinclinatio lacte mme de la volont. Il faut repartir du passage fondateur de la. 12 de la q. 22 du De ventate, qui dtermine Yinclinatio la fois en tant qu acte et en tant que disposition :

    De veritate, q. 22, a. 12

    Lacte de la volont est une certaine inclination quelque chose, mais non lacte de lintellect; or linclination est une disposition de ce qui meut selon que ce qui est efficient meut; do il est vident quil appartient la volont de mouvoir par mode de cause agente, et non lintellect.

    Actus voluntatis est quaedam in- clinatio in aliquid, non autem actus intellectus; inclinatio autem est dispositio moventis secundum quod efficiens movet: unde patet quod voluntas habet movere per modum causae agentis, et non intellectus.

    Sum. theol,Ia, q. 87, a. 4

    Lacte de la volont nest rien dautre quune certaine inclination qui suit la forme connue, de mme que lapptit naturel est une inclination qui suit la forme naturelle.

    Actus voluntatis nihil aliud est quam inclinatio quaedam conse- quens formam intellectam, sicut appetitus naturalis est inclinatio consequens formam naturalem.

    tutem attractivam, malum autem virtutem repulsivam. Bonum ergo primo quidem in potentia appetitiva causat quandam inclinationem, seu aptitudinem, seu connaturalitatem ad bonum : quod pertinet ad passionem amoris.

    571

  • REVUE THOMISTE

    Sum theol., Ia, q. 111, a. 2s

    La volont peut tre mue de deux manires. D une premire manire, de lintrieur. Et de la sorte, puisque le mouvement de la volont nest rien dautre quune certaine inclination vers la ralit voulue, il appartient Dieu seul de mouvoir ainsi la volont, lui qui donne la nature intellectuelle la vertu dune telle inclination.

    De malo, q.3,a. 3

    La cause ralisatrice et propre de lacte volontaire est seulement celle qui opre de lintrieur. Or il ne peut sagir que de la volont comme cause seconde, et de Dieu comme cause premire. La raison en est que lacte de la volont nest rien dautre quune certaine inclination de la volont vers le voulu, de mme que lapptit naturel nest rien dautre quune inclination de la nature vers quelque chose. Or cette inclination de la nature vient et de la forme naturelle et de celui qui lui a donn cette forme ; aussi nous disons que le mouvement du feu vers le haut vient de sa lgret, et de celui qui lengendre et qui a cr une telle forme.

    De malo,q. 3, a. 4

    Bien que lange ne puisse causer directement un acte de la volont, parce que lacte de la volont nest rien dautre quune certaine inclination qui procde de lintrieur; il peut toutefois imprimer [quelque chose] lintellect, dont lacte consiste recevoir [quelque chose] de lextrieur; cest pourquoi on dit que connatre est un certain ptir.

    Voluntas potest immutavi duplici- ter. Uno modo, ab interiori. Et sic cum motus voluntatis non sit aliud quam inclinatio voluntatis in rem volitam, solius Dei est sic immutare voluntatem, qui dat naturae intellectuali virtutem talis in- clinationis.

    Causa perficiens et propria voluntara actus sit solum id quod interius operatur; hoc autem nihil aliud esse potest quam ipsa voluntas sicut causa secunda, et Deus sicut causa prima. Cujus ratio est quia actus voluntatis nihil aliud est quam inclinatio quae- dam voluntatis in volitum, sicut et appetitus naturalis nihil est aliud quam inclinatio naturae in ali- quid. Inclinatio autem naturae est et a forma naturali et ab eo quod deditfotmam : unde dicitur quod motus ignis sursum est ab ejus levitate, et a generante quod talem formam creavit.

    Quamvis enim angelus non possit directe causare actum voluntatis, eo quod actus voluntatis nihil est aliud quam inclinatio quaedam ab interioriprocedens; potest tarnen imprimere intellectui, cujus actus consistit in recipiendo ab ex- teriori: unde dicitur quod intelli- gere est pati quoddam.

    572

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    Sum theol, Ia-IIae, q. 6, a. 4

    Lacte de la volont nest rien dautre quune certaine inclination qui procde du principe intrieur qui connat, de mme que lapptit naturel est une certaine inclination [qui procde] dun principe intrieur et sans connaissance.

    Actus voluntatis nihil est aliud quam inclinatio quaedam proce- dens ab interiori principio cognosc en tesicut appetitus naturalis est quaedam inclinatio ab interiori principio et sine cognitione.

    Sum. theol, Ia-IIae, q. 50, a. 5, ad 1

    De mme quil y a dans lintellect une certaine species qui est la similitude de lobjet, de mme il faut quil y ait dans la volont, et dans toute puissance ap- ptitive, quelque chose par quoi elle soit incline son objet, puisque lacte de la puissance apptitive nest rien dautre quune certaine inclination.

    Sicut in intellectu est aliqua species quae est similitudo objecti, ita oportet in volntate, et in qualibet vi appetitiva, esse aliquid quo in- clinetur in suum objectum: cum nihil aliud sit actus appetitivae virtutis quam inclinatio quaedam.

    De caritate, q. 1, a. 1

    De mme que les actions et mouvements naturels procdent dun certain principe intrinsque qui est la nature, de mme il faut aussi que les actions volontaires procdent dun certain principe intrinsque. Car, de mme que dans les choses naturelles linclination naturelle se nomme apptit naturel, de mme dans les choses rationnelles linclination qui suit lapprhension de lintellect est lacte de la volont.

    Sicut enim naturales actiones et motus a quodam principio intrinseco procedunt, quod est natura; ita et actiones voluntariae oportet quod a principio intrinseco procdant. Nam sicut inclinatio naturalis in rebus naturalibus appetitus naturalis nominator, ita in rationalibus inclinatio apprehen- sionem intellectus sequens, actus voluntatis est.

    Les apories traites relvent assurment de la thologie morale ; toutefois, leur rsolution exige chaque fois une mise au point sur lact de la volont ce qui relve de lanthropologie. C est ce niveau de lecture, o transparat une option dtermine, que ces textes nous intressent maintenant. Dans tous ces passages, Y inclinatio est bien comprise comme lacte mme de la volont qui se porte vers le bien extrinsque et procde de lintellect, dans la mme ligne danalyse que celle utilise dans le commentaire des Noms Divins (IV, lect. 10) et la Summa contra Gentiles (IV, chap. 19).

    573

  • REVUE THOMISTE

    Revenons maintenant la notion de complacentia. En fin de compte, et conformment au Commentaire%des Sentences (Livre I, dist. 10, q. 1, a. 3), lanalyse de la Somme (Ia-IIae, q. 26, a. 1) inscrit la complacentia au moment fondamental de lamour, approch de nouveau comme adaptation , dans la veine du commentaire des Noms divins :

    La passion est leffet de lagent dans le patient. Or lagent naturel induit un double effet dans le patient; car premirement il lui donne une forme; deuximement il lui donne le mouvement consquent cette forme; comme celui qui engendre donne au corps la pesanteur et le mouvement qui lui est consquent. Et la pesanteur elle-mme, qui est principe du mouvement vers le lieu connaturel cause de la pesanteur, peut dune certaine manire sappeler amour naturel. Ainsi lapptible lui- mme donne lapptit, premirement une certaine adaptation lui, qui est la complaisance de lapptible, en vertu de laquelle sensuit le mouvement vers lapptible. Car le mouvement apptitif agit en cercle, comme il est dit au IIIe livre De Vme [10] : en effet, lapptible meut lapptit, ad- venant en quelque sorte dans son intention; et lapptit tend lappti- ble pour latteindre rellement; de telle sorte que la fin du mouvement soit l o fut son principe. Donc le premier changement de lapptit par lapptible sappelle amour, qui nest rien dautre que la complaisance de lapptible ; et partir de cette complaisance sensuit le mouvement vers lapptible qui est le dsir; et ultimement le repos qui est la joie41.

    L encore, le premier moment de lamour savre tre, non pas un mouvement quasi local dont lanalogue dans lapptit est le dsir , mais un changement (immutatio) , cest--dire lacquisition dune nouvelle qualit; ce que nous avons jusque-l appel altration dispositive de lapptit. La dimension formelle reste donc analogiquement prsente, mais non plus, comme dans le Scriptum super Sententiis, selon une transposition de linformation de lintellect. La complaisance pourrait ainsi recouvrir ce que nous avons cherch dgager comme la modalit propre de la spcification dans la volont : il ne suffit pas

    41. Sum. theol., Ia-IIae, q. 26, a. 2 : Passio est efFectus agentis in patiente. Agens autem naturale duplicem effectum inducit in patiens : nam primo quidem dat formam, secundo autem dat motum consequentem formam; sicut generans dat corpori gravitatem, et motum conse- quentem ipsam. Et ipsa gravitas, quae est principium motus ad locum connaturalem propter gravitatem, potest quodammodo dici amor naturalis. Sic etiam ipsum appetibile dat appetitui, primo quidem, quandam coaptationem ad ipsum, quae est complacentia appetibilis ; ex qua se- quitur motus ad appetibile. Nam *appetitivus/inotus circulo agitur, ut dicitur in III De anima : appetibile enim movet appetitum, faciens se quodammodo in ejus intentione; et appetitus tendit in appetibile realiter consequenduin, ut sit ibi finis motus, ubi fuit principium. Prima ergo immutatio appetitus ab appetibili vocatur amor, qui nihil est aliud quam complacentia appetibilis; et ex hac complacentia sequitur motus in appetibile, qui est desiderium; et ultimo quies, quae est gaudium.

    574

  • AU PRINCIPE DE L AMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    d apprhender le bien par lintellect pour laimer, encore faut-il prouver une certaine empathie son gard, se complaire en sa convenance particulire notre gard.

    Pour mieux comprendre la relation fondamentale (habitudo) qui stablit, en tant que complacentia, au principe de lamour entre laimant et laim, il convient de caractriser aussi le moment de repos, au terme du mouvement de dsir impliqu par lamour. Thomas dveloppe un double point de vue sur le repos de lamour42, en le situant non seulement ds le principe de la modification damour (comme joie intentionnelle), mais aussi au terme du mouvement damour (comme plaisir effectif) ; cela est significatif de ce quil vise par la notion de complaisance : celle-ci est bien coextensive tout le dveloppement de lamour, car elle est dj un certain repos intentionnel : Le repos de la volont dans ljobjet] voulu suffit la notion de joie43. Si dans la q. 25 de la Prima Secundae la complaisance est rsolument situe au principe de lamour, alors que le repos constitue le terme du dsir, le passage par le Contra Gentiles, Livre I, chap. 90 permet de comprendre que le repos, de seulement intentionnel dans la complaisance, devient une intentionna- lit remplie dans lunion effective qui accomplit la joie, si bien que la complaisance demeure bien sr active jusque dans laboutissement de lamour combl par la prsence relle du bien extrieur.

    Finalement, alors que Yinclinatio est une disposition mouvoir, la complacentia serait une disposition au repos44. De la sorte, aussi bien le mouvement (dsir) que le terme (plaisir) exercent d-emble une polarit sur le changement fondamental de la volont que constitue lamour. Cela est bien normal si lon comprend avec Aristote et Thomas que le terme dun mouvement est dj intentionnellement prsent son principe, selon le rapport de la puissance lacte.

    titre de vrification de la reconfiguration de lanalyse thomasienne entre le Scriptum super Sententiis et la Summa theologiae, nous pouvons enfin remarquer que dans cette dernire linhsion mutuelle nest plus comprise selon le rapport troit entre la forme et ce quelle informe, la manire du Scriptum. En effet, de faon plus adquate la spcificit de

    42.Cf. notre article Le repos de lAmour trinitaire, selon saint Thomas dAquin, Aletheia 17 (2000), p. 51-63, qui porte sur la question de la complaisance du Pre en son Fils et en toute crature, et part du commentaire thomasien Super Matthaeum 3,17; 12,18 et 17,15.

    43. SCG I, cap. 90, 7 : Sola quietatio voluntatis in volito sufficit ad gaudii rationem. 44.Pour H.-D.Simonin (Autour de la solution thomiste... , p. 194), la modification de

    lapptit dans lamour est dite coaptatio quant sa ralit ontologique, et complacentia quant son revers psychologique .

    575

  • REVUE THOMISTE

    lamour, limmanence de laim dans laimant est comprise en vertu de la complaisance de laimant dans lain, et limmanence de laimant dans laim est comprise en vertu de laboutissement de linclination dans le repos de lamour par lunion effective : Laim est contenu dans laimant, en tant quil est imprim dans son affectus par une certaine complaisance. Et rciproquement, laimant est contenu dans laim, en tant que laimant rejoint en quelque manire ce qui est lintime de laim45. Il est trs significatif quafin dexpliciter 1 inhsion mutuelle , Thomas recoure limage dune impression de laim dans la volont. Il souligne ainsi, au niveau du principe mme de lacte damour, une rpercussion de lunion effective : laim est comme grav dans laimant.

    Ce dernier point appelle une clarification supplmentaire, relative lusage analogique de Yimpressio de laim dans laimant en pneumato- logie. En effet, dans quelques textes trinitaires, Thomas sapplique dgager ce quil est convenu dappeler un terme immanent d'amour 46, qui procde de lopration damour tout en tant la fois immanent et rellement distinct de cette opration elle-mme, si bien que ce

    45. Sum. theol, Ia-IIae, q. 28, a. 2, ad 1 : Amatum continetur in amante, inquantum est impressum in affectu ejus per quandam complacentiam. E converso vero amans continetur in amato, inquantum amans sequitur aliquo modo illud quod est intimum amati. Nihil enim prohibet diverso modo esse aliquid continens et contentum : sicut genus continetur in specie et e converso.

    46. Je renvoie ce propos au chap. 8 de ma thse de doctorat, intitul Recherches thoma- siennes sur limmanence de la procession de lEsprit . Dans la littrature secondaire, les interprtations sur le terme immanent de la procession damour so n f assez diverses et nuances : cf. Maurillo T.-L. P en id o, Gloses sur la procession damour dans la Trinit ,Ephemerides theolo- gicae lovanienses 14 (1937), p. 33-68 ; Stanislas I. D o c k x , Note sur la procession de terme dans la volont , Angelicum 15 (1938), p. 419-428 ; repris dans id., Fils de Dieu par grce, Paris, DDB, 1948, p. 138-144; Hyacinthe-Franois D o n d ain e , Appendice II : Renseignements techniques , dans S. Thom as dAquin, Somme thologique, La Trinit : t. 2. Ia, Questions 33-43, ditions de la Revue des Jeunes , Paris, Descle, 1946, p. 401-409; Andr-Jacques B ru n eau , travers livres et revues : Dieu, terme immanent de la charit , RT 52 (1952), p. 225-233 ; Andr M a le t , Personne et amour dans la thologie trinitaire de saint Thomas dAquin, Bibliothque thomiste, 32, Paris, Vrin, 1956, p. 147; A .-J.B runeau, Ralit spirituelle de lamour, R T 60 (i960), p. 381-416; Bernard L o n e rg a n , La Notion de verbe dans les crits de saint Thomas dAquin, Paris, Beauchesne, Bibliothque des Archives de Philosophie, NS 5 , Paris, Beauchesne, 1966, p. 212-216; id., De Deo trino, vol. 2. Pars systematica, Rome, Pontificia Universitas gregoriana, 1964, Q uaestioV : U trum amatum in amante constituatur an producatur per amorem, p. 109-114; Franois B o u ra ssa , Questions de thologie trinitaire, Rome, Presses de lUniversit grgorienne, 1970, surtout p. 59-189; id., Sur la proprit de lEsprit Saint, Questions disputes , Science et Esprit 28 (1976), p. 243-264 [p. 252-264] ; Albert-Marie de M o n lo n , Le Saint Esprit comme Am our selon saint Thomas dAquin , Istina 17 (1972), p. 425-442; Jean-Herv N ic o la s , Synthse dogmatique, De la Trinit la Trinit, Paris, Beauchesne / Fribourg, ditions universitaires, 1985, p. 101-106 ; D. C o ffe y , The Holy Spirit as the Mutual Love o f the Father and the Son , Theological Studies 51 (1990), p. 193-229 ; parmi toutes ces variations, la plus quilibre et pertinente demeure nos yeux celle de H.-F. Dondaine.

    576

  • AU PRINCIPE DE LAMOUR : FORM ATIO OU PROPORTIO ?

    terme dcrit comme impressio de Taim dans laimant (Sum. theol., Ia, q. 37) est formellement distinguer tnt de Yinclinatio que de la com- placentia, car elles dsignent, chacune pour sa part, lopration damour elle-mme. Or, nous venons de relever un point de jonction entre la mise en lumire fin pneumatologique de Yimpressio comme terme immanent damour, et lexplication anthropologique de linhsion mutuelle dans lamour par lusage dun participe du verbe imprimere. Rappelons aussi que dans le Commentaire des Sentences47, limpression servait dj dcrire un effet de la prsence du bien au terme du mouvement de lamour : Limpression laisse dans le concupiscible par la prsence du bien sappelle dlectation ou joie. Or, nonobstant les dplacements de lanalyse, cette dimension d effet est dans une certaine mesure recoupe par lusage pneumatologique de Yimpressio comme quasi ef- fectus formalis ou res procedens de lopration damour (Ifl, q. 37, a. 1 et a. 2). Si lon voulait tenir ensemble ces deux approches, anthropologique et pneumatologique, il faudrait chercher comprendre comment, dune part, limpression de laim dans laimant relve dune opration parfaite damour qui rencontre effectivement laim prsent, et, dautre part, elle sinscrit au principe mme de lamour, au niveau de la complaisance ainsi intensifie et stabilise. La fconde circularit hermneutique entre la pneumatologie et lanthropologie thomasiennes savre ici fort utile pour percevoir lunit de sa pense.

    Rsumons-nous. Du Scriptum la Summa theologiae, lAquinate analyse lamour en trois moments. On constate toutefois un tournant, si lon procde une lecture diachronique des uvres thomasiennes. Celui-ci se situe autour du Super librum Dionysii De divinis nominbus. L stablit une comprhension de lacte damour en fonction dune similitude de proportion entre la puissance apptitive et son objet extrinsque, comprise de faon analogue lordre qui existe entre la puissance et lacte. Il apparat alors que le progrs de la comprhension thomasienne de lacte immanent de la volont aimante est redevable lanalyse aristotlicienne du mouvement par une mtaphysique de la finalit comme acte et puissance.

    De faon corrlative, la caractrisation propre de lapptit comme inclination dgage la volont dun paralllisme rducteur avec lintellect. En effet, dans le Scriptum, Thomas comprenait le rapport de lapptit au

    47. Cf. In III Sent, dist. 26, q. 1, a. 3 (voir supra, p. 556-557 et n. 10).

    577

  • REVUE THOMISTE

    bien, avant tout comme une information directe de la puissance, parallle celle de lintellect possible par Ba species intelligible linclination ntant conue que comme une consquence : lexigence doprer selon ce que le bien aim requiert. De faon plus nuance, partir de la q. 22 du De veritate, lacte fondamental de la volont sera compris comme inclination lgard du bien extrinsque lui-mme. En consquence il devient clair que lintellect est le lieu propre de linformation par laquelle le bien extrinsque est donn comme objet la volont. Au lieu de deux informations parallles de lintellect et de la volont, il existe un cercle selon lequel le bien extrinsque dterminant lintellect qui le saisit est prsent par celui-ci comme aimable (sous une forme intentionnelle) la volont, laquelle se porte alors vers lui.

    Cette analyse de maturit correspond au soubassement anthropologique de Yintellectus fidei trinitaire dvelopp dans la Summa contra Gentiles (Livre IV, chap. 19). Grce cette diffrenciation de lintellect et de la volont, le De potentia (q. 9, a. 9) pourra mettre en place, dans une vise de thologie trinitaire, une analogie entre les deux puissances sur un point prcis : ce qui procde de lacte (verbum pour lintellect / stabilimen- tum pour la volont). Ce parallle pondr sera remodel dans la Summa theologiae (Ifl, q. 37) : verbum pour lintellect / impressio pour la volont.

    fr. Emmanuel D u r a n d .

    Rsum. Du Scriptum super Sententiis la Summa theologiae, Thomas dAquin maintient une comprhension de lamour en trois moments, mais son analyse saffine progressivement, et certains lments sont finalement reconfigurs. De la sorte, lintentionnalit volitive sera de mieux en mieux distingue de son pendant cognitif. Cet article tudie de faon diachronique le dplacement opr entre une premire approche de lamour comme information directe de lapptit par la forme du bien, et une seconde lecture de lamour comme proportion de la puissance lgard de sa fin. Le tournant de lvolution thomasienne se rencontre autour de son Super librum Dionysii De divinis nominibus. Au fil de ce cheminement, on peut relever comment complaisance et inclination caractrisent de faon complmentaire lopration fondamentale de la volont. Nous revisitons ainsi un dossier tudi par H.-D. Simonin dans les annes 30, en largissant cependant la base documentaire par certains textes dterminants comme le De veritate, q. 22 (De appetitu boni) ou le De malo, q. 6 (De electione humana).

    Fr. Emmanuel Durand, du couvent des Dominicains de Lille, n en 1972, est matre de confrence en thologie dogmatique ITnstitut catholique de Paris. Auteur de plusieurs articles (Transversalits [revue de VIPC], RSPT et RTJ, sa thse de doctorat sur lapri- chorse des personnes divines doit paratre prochainement aux ditions du Cerf

    578

  • Emmanuel D u r a n d

    Au principe de l'amour : formatio ou proportio ?

    Un dplacement revisit dans lanalyse

    thomasienne de la voluntas

    Extrait de la Revue thomiste 2004 n 4 : p. 551-578

    REVUE THOMISTE TOULOUSE