Ben Ali, le ripou

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2. *Quand nous voulons anantir une cit, nous ordonnons aux opulents dentre eux dobir nos prescriptions.Mais ils se livrent la perversion et justifient ainsi la sentence prononce contre leur cit.Aussi la saccageons-nous de fond en comble.Coran, le Voyage nocturne (V. 16).*EXCLUSIF Kapitalis.com 2 3. Table des matires1 Avant-propos .2 Introduction3 Nron ou Arsne Lupin..4 Les lendemains qui dchantent 5 Le RCD, ses comparses et ses opposants6 Une nouvelle occasion perdue7 LIslam politique : vraie menace ou alibi commode..8 Quadrillage, intimidation et rpression..9 On achve bien lopposition...10 Le triomphe de la mdiocratie..11 Lre du mensonge et du faux-semblant...12 Ploutocratie administrative surpuissante .13 Une presse aux ordres .14 Une schizophrnie rampante 15 Le soutien hypocrite des partenaires occidentaux.16 Un ami des juifs pro-israliens 17 Une si douce dictature .18 Arbitraire, concussion et corruption .19 Un trou de prs 18 milliards de dollars .20 Lirrsistible ascension de Lela Ben Ali .21 Linsatiable Belhassen Trabelsi 22 Imed, un plouc endimanch 23 Sakher El Materi rafle tout ..24 La mise au pas des rfractaires : le cas Bouebdelli ..25 La rpublique des lches ..26 Lela Trabelsi sy croit dj .27 Lettre ouverte monsieur le prsident..28 Epilogue .EXCLUSIFKapitalis.com3 4. Avant-proposDurant les vingt dernires trs subrepticement des mutations, tant dans lordre politiqueque dans lordre moral, ont conduit, dans une premire tape, un musellement du Tunisien.Un musellement au cadenas ! Et on veut faire mieux. Le Tunisien sera mtamorphos enperroquet. On veut faire de lui un papegai qui rptera ce quon lui aura ordonn de dire.Aussi, depuis la rlection prsidentielle du 10 octobre 2009 prpare-t-on celle de 2014 et lemodelage des consciences prsente-t-il quatre variations: il prend de la vitesse ; il se donne debelles apparences ; il prtend rpondre au vu de lunanimit populaire. Unanimit tellementunanime quen grand tralala, la voix du rigoureux Gouverneur de la Banque Centrale deTunisie ainsi que celle du distingu Grand Rabbin de Tunis se sont jointes au grand concertdmocratico-trabelsique. Honni soit qui mal y pense !Vouloir comprendre sur quelle surface pineuse nous voguons depuis plus de deux dcennies,cest vouloir saisir les tenants et les aboutissants de la msaventure de notre patrie depuisquon a appel le Changement et cest vouloir connatre le vrai portrait du pourvoyeur de cetournant politique ainsi que le bilan de son travail.Cest ce quon se propose de vous rvler. Des recherches nous mneront une rflexion surle pouvoir autocratique, sur les limites de laction tyrannique et sur le devoir de hurlerNon ! et dagir en consquence.Ce hurlement commence dailleurs se faire entendre travers les mouvements decontestation qui se multiplient aux quatre coins du pays, de Redeyef Sidi Bouzid, en passantpar Ben Guerdane.Nous assistons visiblement une fin de rgne, qui risque dtre longue et, peut-tre aussi,violente. Notre devoir est daider dmonter les rouages dun pouvoir qui a dstructur lepays, frein sa transition dmocratique et teint lespoir dans le cur de ses enfants.PS Ce livre a t achev le 31 dcembre 2010. Les manifestations dclenches dans tout lepays par le suicide par immolation de Mohamed Bouazizi Sidi Bouzid, deux semainesauparavant, nont pas encore abouti la Rvolution du Jasmin qui allait contraindre lex-prsident fuir la Tunisie pour se rfugier en Arabie Saoudite, seul pays avoir accept delaccueillir.Nous avons dcid de ne rien toucher au manuscrit achev, car il constitue un tmoignage dela situation tunisienne la veille de la chute du rgime: blocage politique, dsespoirpopulaire et absence totale de perspective. Ce sont ces causes profondes, explicites dans cespages, qui ont amen lexplosion ayant surpris les observateurs dans le monde entier, ycompris les Tunisiens.EXCLUSIFKapitalis.com4 5. IntroductionLesprance de vie dun Tunisien est de deux prsidents et demi. Cette boutade attribueau pote Sghaier Ouled Ahmed ironise sur limmobilisme de la scne politique tunisienne,marque, depuis lindpendance du pays en 1956, par deux prsidences, celle dHabibBourguiba, qui a dur 30 ans, de 1957 1987, et celle de Zine El Abidine Ben Ali, qui prometde durer encore autant sinon davantage. Car si lon en juge par ses manuvres pour faire levide politique dans le pays et assurer ainsi son maintien la tte de lEtat au-del de toutelimite, ce dernier semble en effet bien parti pour dpasser le record de longvit de sonprdcesseur.Aujourdhui g de 74 ans, Ben Ali a dj rempil, en octobre 2009, pour un cinquimemandat de cinq ans, lissue dune nime mascarade lectorale monte et mise en scne parses services. Ce mandat, qui devrait tre constitutionnellement le dernier, annonce dj, auxyeux des Tunisiens, habitus aux amendements constitutionnels et aux tripatouillageslectoraux, un sixime, en 2014, qui amnera le prsident sortant moins dune catastrophenationale jusquen 2019. Ben Avi joli sobriquet dont les Tunisiens affublent dsormaisleur prsident aura alors, avec laide de Dieu, dpass 83 ans. Il aura aussi, en trente-deuxans de rgne sans partage, enterr le rve de transition dmocratique caress par plusieursgnrations de Tunisiens et de Tunisiennes, condamns subir indfiniment les abus etdistorsions dun systme politique archaque, mlange dautoritarisme, daffairisme et devoyoucratie.On sait comment Bourguiba a pu se maintenir aussi longtemps au pouvoir. Leadernationaliste, il a conduit son peuple lindpendance au terme dun combat marqu parplusieurs arrestations, emprisonnements et loignements. Celui que ses compatriotesappelaient le Combattant Suprme a eu le mrite de mettre les bases dun Etat moderne etdinitier, souvent dans ladversit, de grandes rformes politiques et sociales: abolition de lamonarchie, proclamation de la Rpublique, vite transforme en autocratie comme on le verraplus loin, promulgation dune constitution moderne, mancipation de la femme, gnralisationde lenseignement, etc. Ce sont autant dactes fondateurs, souvent audacieux qui ont renforcsa lgitimit historique et faonn la Tunisie contemporaine, quils ont dote des attributs dela souverainet, de lauthenticit et de louverture sur le monde.Rattrap par lge, min par la maladie et tromp par une cour aussi obsquieusequintresse, et qui se battait dj pour sa succession, le premier prsident de la RpubliqueTunisienne a eu cependant la faiblesse de se croire au-dessus des lois et des institutions. Cestainsi que, ds les premires annes de son rgne, il a fait taire toutes les voix discordantes,interdit les partis politiques, verrouill le champ public et impos un contrle strict sur lesmdias. Consquence : pour ses compatriotes, lindpendance si chrement acquise nafinalement pas largi le champ des liberts. Au contraire, plus le nouveau pouvoir pompeusement appel rpublicain se renforait dans le pays, plus ces derniers se voyaientdlester de certains droits dont ils bnficiaient pourtant sous le rgime du protectorat, commecelui dexprimer une opinion diffrente, de fonder un parti, de crer un syndicat, de publier unjournal ou de sorganiser en association, sans avoir qumander une hypothtiqueautorisation du ministre de lIntrieur, comme le stipule aujourdhui les lois de la RpubliqueTunisienne.Bourguiba, son parti, le No Destour, devenu le Parti socialiste destourien (PSD), songouvernement, et toute la clique au pouvoir allaient bientt imposer un rgime tout la foisnationaliste, paternaliste, autoritaire et quelque peu dbonnaire, o les pisodes de rpressionaveugle alternaient avec les phases douverture durant lesquelles, le Combattant Suprme,jouant les pater familias, se montrait indulgent lgard de ceux qui bravaient son pouvoirEXCLUSIFKapitalis.com5 6. personnel, ces fils prodigues qui ne tardaient pas dailleurs rentrer dans les rangs. A ceuxqui se montraient plus rcalcitrants, ils nhsitaient pas infliger les souffrances les plusterribles: tortures, procs iniques, emprisonnementsCest au sein de ce rgime que lactuel prsident a fait son apprentissage. Homme dappareil,il a fait lessentiel de sa carrire au ministre de la Dfense nationale, puis celui delIntrieur, en tant que haut responsable de la scurit, Ben Ali na rien reni de lhritagebourguibien: le rformisme social, le libralisme conomique, le rejet viscral desmouvements religieux et lattachement, plus pragmatique quidologique, lOccidentAutant de choix qui sont en vrit inscrits dans la tradition douverture des Tunisiens depuisles poques les plus anciennes. Mais, aprs une courte priode dhsitation oudacclimatement durant laquelle il a donn lillusion de vouloir instaurer en Tunisie unedmocratie digne de ce nom promesse contenue dans la dclaration du 7 novembre 1987,annonant la destitution de Bourguiba et son accession personnelle au pouvoir , Ben Ali napas tard renouer avec lautoritarisme bourguibien, quil sest empress de renforcer tout enladoptant aux nouvelles ralits du pays et en le dclinant sous une forme plus ou moinsacceptable par ses partenaires occidentaux. Ces derniers se montrant dautant plus disposs fermer les yeux sur les dpassements de son rgime policier en matires de liberts publiqueset de droits de lhomme quil leur donne satisfaction en matire douverture conomique, defacilits dinvestissement et de lutte contre le terrorisme islamiste et limmigrationclandestine.Cest ainsi que sous couvert dun pluralisme de faade, plus arithmtique que politique, lergime issu du Changement cest--dire du coup dEtat mdico-lgal qui a ouvert BenAli la voie de la magistrature suprme continue denserrer la socit tunisienne dans ltaudune dictature de fait, plus ou moins muscle, souvent implacable, qui empche le dbatpublic et tue dans luf toute vellit de contestation politique. Au point quaujourdhui, lesTunisiens ne sont pas loin de regretter les priodes antrieures, celle du protectorat franais,au cours de laquelle ils ou leurs parents avaient la possibilit de sexprimer plus ou moinslibrement, de sorganiser au sein de structures associatives autonomes et de mener descombats pour le changement et le progrs. Ils sont nombreux aussi regretter le style degouvernement de Bourguiba qui, tout en exerant un pouvoir autoritaire, adoss une culturede parti unique et un culte de la personnalit, stait toujours gard de piller le pays etdaccaparer ses richesses au profit de son propre clan, comme le fait aujourdhui, de manireeffronte, arrogante et humiliante pour ses concitoyens, l Homme du Changement .A la mort de Bourguiba, en avril 2000, beaucoup de Tunisiens dcouvrirent en effet, non sanssurprise, que cet homme qui a rgn pendant trente ans dans un pays quil a libr de lacolonisation et marqu de son empreinte indlbile, a vcu ses dernires annes aux frais delEtat, dans une maison qui a longtemps servi de logement de fonction au gouverneur deMonastir, sa ville natale. Ils eurent de la peine croire aussi que le Combattant Suprme narien laiss en hritage ses descendants. Ni chteau en bord de mer, ni domaine agricole, nicompte en banque bien fourni. Sa dpouille mortelle fut dailleurs veille, Monastir, dans lademeure de ses parents, une petite maison comme on en voit dans les quartiers populairesceinturant les grandes villes.En comparaison ou par contraste avec le faste royal dans lequel baigne aujourdhui leprsident Ben Ali et les innombrables membres de son clan, aussi voraces les uns que lesautres, le rgne de Bourguiba apparat, aux yeux de ses compatriotes, plutt dbonnaire etbienveillant, sobre, vertueux et altruiste, en tout cas moins marqu par la corruption, lenpotisme et la concussion. Cest ce qui explique que les jeunes Tunisiens et Tunisiennes, nsau lendemain de laccession de Ben Ali au pouvoir, sintressent aujourdhui Bourguiba et son legs politique au point de lui vouer un vritable culte.EXCLUSIFKapitalis.com 6 7. Au-del des comparaisons entre les deux hommes, qui ont au final si peu de choses encommun, ce qui importe le plus aujourdhui cest dessayer de comprendre comment la jeuneRpublique Tunisienne, ne dans lenthousiasme dune construction nationale etdmocratique, a-t-elle pu driver vers cette sorte doligarchie qui est la ntre aujourdhui et ole prsident, rlu indfiniment des scores astronomiques, en est presque venu, au fil desjours, dtenir les pouvoirs dun monarque absolu.Comment, en lespace de deux dcennies, est-on pass dun rgime vaguement autoritaire une vritable dictature, semblable celles quont connues les rgimes militaires delAmrique latine ou communistes de lEurope de lEst pendant la guerre froide? Commentfonctionne aujourdhui ce rgime policier, qui tient beaucoup de la personnalit et ducaractre de son architecte et pilier central, le prsident Ben Ali ? Comment, en recourantsystmatiquement la rpression politique et au contrle des mdias pour dissimulerlaffairisme de la clique quil sert et qui le sert avec un zle toujours renouvel, ce rgimea-t-il pu empcher jusque l toute transition dmocratique dans un pays o les prmices dupluralisme politique remontent pourtant aux annes 1970-1980 ?Ce livre essaie de rpondre ces questions, en tmoignant des volutions, blocages etdysfonctionnements en uvre dans ce pays arabo-musulman qui possde tous les atouts pourrussir sa transition dmocratique, mais qui continue doffrir limage peu reluisante dunerpublique bananire.En sappuyant sur les archives officielles, sur des documentations prives, sur destmoignages dacteurs ou de tmoins dignes de confiance, cet ouvrage est crit, sans haine nirancune envers quiconque, pour traduire une image relle de la Tunisie.Peut-tre serait-il le point de dpart dun rveil de conscience afin dviter aux Tunisiens,peuple attachant, digne dadmiration et qui mrite mieux que la dictature actuelle quiloppresse, la chute dans un abme dont nul ne peut mesurer les consquences.Ce livre, qui se prsente comme un document sur la ralit du pouvoir actuel en Tunisie, sonmode de fonctionnement, ses pratiques, ses piliers internes et relais externes, ne prtend pasrpondre toutes les questions que pose la situation tunisienne actuelle. Il voudrait dabordanalyser la personnalit de Ben Ali, sa conception du pouvoir, ses mthodes de gouvernementet mme les ressorts les plus secrets de sa personnalit, qui ont fortement marqu son si longrgne et dteint sur le systme personnalis pour ne pas dire personnel quil a mis en placedans son pays.Pour cela, nous tudierons dabord le parcours politique de cet homme et sa fulguranteascension la tte du pouvoir et les moyens quil a mis en uvre depuis pour sy maintenir leplus longtemps possible, notamment par le mensonge, le double langage et la duplicit rigeen systme de gouvernement, au mpris des idaux dmocratiques dont il ne cesse pourtant dese rclamer de manire insistante et quasi-incantatoire.EXCLUSIFKapitalis.com 7 8. Nron ou Arsne Lupin ?Durant les deux dernires dcennies, de grands bouleversements sociaux et morauxsaccomplissent dans notre rpublique et saccompagnent malheureusement dimmensescalamits: torture, emprisonnement, suppression de la libert daction et de pense, terreurquotidienneBen Ali est-il un lu ou un usurpateur? Un homme daction ou un despote? On ne peutrpondre sans tenter de dresser un bilan de son uvre. Et ce bilan soulve des questions.Lhistoire de Ben Ali est celle dun rgne, quelle que soit lidologie justificative. Ce rgne sedfinit comme absolu. Il nadmet dautre loi que celle de son propre mouvement: ds lorstout est permis. On sait o cela conduit.Lexprience de ces deux dcennies invite une rflexion sur le pouvoir, sur les limites delaction politique, sur le rapport entre labsolu et le relatif.La tyrannie, a dit Pascal, est de vouloir avoir par une voie, ce quon ne peut avoir par uneautre.Le trait dominant de lhomme qui se dcouvre, cest le dsir de simposer, de slever, cestlenvie de se venger dune socit o il est n trop bas. Pour cela il ne peut compter ni sur sonsavoir, ni sur ses exploits, ni sur ses relations. Il lui reste une volont concentre, un jugementsans illusion, le calcul, la patience et la ruse.Il ny a rien de mieux pour lui que daller dormir aprs avoir exerc une vengeancelonguement mrie.Affable avec ceux quil guette, implacable avec ceux quil dirige, il est connu pour mleraisment le faux et le vrai.Qui est cet homme nigmatique, sournois, pernicieux, perfide, intriguant et machiavlique?***Son niveau intellectuel est trs moyen. Aussi est-il avare en paroles. En dehors de longsdiscours, rdigs par des scribes, discours quil se contente de dbiter aprs de multiplesrptitions dans le secret de ses salons privs, on ne lui connat aucune interventionradiophonique et encore moins tlvise. Il na jamais tenu une confrence de presse niaccord dinterview au grand jour ou improvis la moindre allocution de circonstance. Lesspeechs, ce nest pas son fort. Au conseil des ministres, la tlvision nous le montre de loin entrain de gesticuler mais elle ne nous a jamais fait entendre sa voix. Lors des sommets des paysafricains ou des pays arabes, il sourit batement au cameraman. Et cest tout.Il est n en septembre 1935 Hammam-Sousse, bourgade agricole situe 140 km au sud dela capitale, devenue aujourdhui lun des fleurons du tourisme tunisien. Il est n sous le signede la Vierge et, selon lhoroscope chinois, sous celui du Rat, au sein dune famille archi-nombreuse et ncessiteuse. Son pre, illettr, bien charpent mais balourd, ne travaillait quepar intermittence. Docker au port de Sousse, il tait tributaire du trafic maritime et surtout dela qualit des informations quil fournissait aux autorits. Il faisait peu de cas de ses devoirsde chef de famille. Il dpensait la totalit de sa paye dans un des bouges et rentrait chez lui, lesoir, ivre mort et sans le sou.Fier des nouveaux btiments qui foisonnent au vieux village, Hammam-Sousse estaujourdhui une ville accole Sousse. Des moyens de transport varis, rapides, nombreux etconomiques permettent les dplacements dune localit lautre en quelques minutes. Maisdans les annes trente et jusquaprs lindpendance, une grand-route carrossable offrait auvoyageur sur cinq kilomtres, droite et gauche, un spectacle vivifiant de champs dorge,doliveraies et de jardins marachers.Cinq kilomtres quil fallait pour la majorit des villageois se taper pied, dos dne, encharrette tire par des chameaux ou, pour de rares chanceux, bicyclette. Les jardiniersEXCLUSIF Kapitalis.com 8 9. taient heureux de rpondre votre salut. La tenue vestimentaire des femmes de Hammam-Sousse donnait une note gaie au paysage. Pratiquement dvoiles, au contraire des femmesdes villages voisins, elles se drapaient dune large pice de cotonnade sans contours appeletakhlila reconnaissable un rose vif qui les distinguait des takhlilas des villages voisins.Ces femmes, on les reconnaissait de loin grce lnorme charia (hotte) en alfa quellesportaient au dos et dont elles avaient lexclusivit. Elles fourraient dans ce grand panier toutce quelles pouvaient recueillir de consommable. Ainsi, la mre de Ben Ali rentrait au bercailavec des brindilles, quelques lgumes et, la saison des moissons, quelques litres de bl etdorge. Juste de quoi apaiser la faim de sa nombreuse progniture.Halima, cette mre patiente et courageuse a t la premire chance de Ben Ali. Cest grce son labeur quil a pu grandir peu prs normalement. La deuxime chance de Ben Ali a tlcole franco-arabe de son village natal, puis le collge de Sousse.Du temps du Protectorat franais, on appelait cole franco-arabe les coles primairesouvertes exclusivement pour les garons musulmans parce quon y enseignait la langue arabeet les petites sourates du Coran en plus du programme habituel. La scolarit y durait sixannes. Pour entrer en premire anne, il fallait tre g de six annes rvolues.La scolarisation de Ben Ali remontait donc 1942. Le directeur de ltablissement scolaire un Franais, bien sr, mais un Franais de France tait parfaitement dvou sa tche. Toutle village laimait parce quil aimait ses lves. Non seulement il leur fournissait un savoirlibrateur, mais il souhaitait les voir accder lenseignement secondaire.Nous voil donc en octobre 1949. Ben Ali est admis au collge de Sousse, uniquetablissement denseignement secondaire, lpoque, pour toute la 4me Rgion. Cest ainsiquon dsignait un vaste territoire qui englobait les gouvernorats actuels de Sousse, Monastir,Mahdia, Kairouan et Kasserine. Voil donc le jeune homme oblig de se lever laube pourse rendre Sousse en piton quel que soit le temps, se contenter, midi, en guise de djeuner,dune demi galette dorge fourre dharissa, puis de rentrer, en fin daprs-midi, au village,toujours pied.Ce pnible rgime de vie, malgr laide de la Socit de Bienfaisance, ne pouvait garantir lesuccs. Aprs avoir redoubl deux classes, Ben Ali est exclu au niveau de lentre en seconde.Nous voil en 1956. La Tunisie tait indpendante depuis le mois de mars. Insensible laliesse populaire, notre hros tranait sa misre morale et matrielle dans les rues du villagequand une chance inespre se prsenta lui au mois daot.Le Secrtariat dEtat la Dfense Nationale annona pour le mois de septembre un concourssur preuves en plus dun test psychotechnique pour la slection de deux catgories de jeunesen vue de crer un premier noyau dofficiers de larme tunisienne grce une formation Cotquidam, dans le Morbihan, en France, lEcole spciale militaire interarmes dite cole deSaint-Cyr, parce que cest au village de Saint-Cyr, prs de Paris, que cette cole fut cre parNapolon en 1802. Le premier groupe devait tre titulaire du baccalaurat, quant au deuximegroupe, il devait avoir accompli au moins quatre annes denseignement secondaire.Lappel du gouvernement reut un appel particulirement favorable parmi les jeunes. Il y eutplus de 250 candidats. Deux sur cinq seulement furent admis. La premire liste, celle desbacheliers, comprenait vingt laurats environ. Ils taient appels suivre, Saint-Cyr, laformation normale offerte leurs camarades franais. Les 80 laurats non bacheliers de ladeuxime liste devaient recevoir une formation acclre de 6 mois au sein dun bataillonspcial cr pour la circonstance. Ben Ali faisait partie de la deuxime liste. Il tait toutheureux. Enfin, finie la misre!Pralablement leur proclamation, les rsultats furent soumis, pour avis, aux cellulesdestouriennes concernes. A Hammam-Sousse, on mit dabord des rserves sur ladmissionde Ben Ali. Son pre, rappela-t-on, tait un informateur des autorits locales et son onclepaternel avait t abattu par la milice du Parti. Pour sauver la situation, il a fallu linterventionEXCLUSIFKapitalis.com9 10. de Hdi Baccouche, qui sera son premier Premier ministre, alors membre influent de la cellulelocale. Le jeune loup plaida adroitement pour lunique candidat du village. Il fit ressortir quilserait injuste de gcher lavenir dun compatriote cause du pass de ses parents et quil y aavait lieu de lui accorder sa chance.Cest ainsi que Ben Ali rejoignit pour six mois, en octobre 1956, lEcole Spciale militaireinterarmes. Puis, en avril 1957, il fut admis pour une autre priode de six mois lEcoledapplication de lartillerie Chlon-sur-Marne. Au total, une formation de douze mois.Ctait le minimum requis pour la marche au pas, le tir, la connaissance des actes lmentairesdu combattant. Mais ce ntait pas assez ni pour administrer, ni pour grer, ni pourcommander. Aussi, dans toute sa carrire militaire, Ben Ali na jamais eu sous ses ordres lamoindre unit de combat.Cest donc en octobre 1957 que Ben Ali est de retour Tunis. Promu sous-lieutenant, il estaffect ltat-major. Clibataire, il est log dans un btiment tout proche du ministre de laDfense, servant de mess pour les jeunes officiers.Trs timide, taciturne, morose et mfiant, Ben Ali na jamais cherch se distraire et atoujours refus daccompagner ses camarades dans un quelconque endroit de la capitale.Un jour, deux de ses pairs, esprits taquins, samusrent lui suggrer de se marier. Il te faut,lui dirent-ils, tunir la fille dune grosse lgume capable de te faire grimper rapidement leschelons du commandement. La plaisanterie se rpta et fut pousse son maximum. On luisuggra de demander la main de la fille du patron. Imperturbable, Ben Ali restait demarbre. Mais plus pour longtemps. Les deux compres eurent laudace de solliciter uneaudience au Commandant en chef, dautant plus quil a demand au jeune officier de donnerdes cours particuliers son garonnet Hdili. Immdiatement reus, ils firent savoir lofficier suprieur quils ont t chargs par le sous-lieutenant Ben Ali de la dlicate missiondentreprendre les premiers contacts en vue dobtenir la main de mademoiselle sa fille.Le Commandant Mohamed El Kfi, homme brave et simple, fut ravi et manifesta sanshsitation son accord. Mis devant le fait accompli, Ben Ali accepta la proposition, dailleurstoute son honneur.On battit le fer tant quil est chaud. Les fianailles furent rapidement clbres. Ce fut unepremire pour la mairie de Hammam-Sousse. Lacte y fut conclu selon la nouvelle loi du 1 eraot 1957 rglementant ltat civil par le maire en personne, en prsence de nombreux invitsde marque parmi lesquels le Gouverneur de Sousse et le reprsentant du Secrtaire dEtat laDfense nationale. Le quotidien La Presse de Tunisie donna un long compte-rendu delvnement.Ben Ali offrit sa fiance de nombreux cadeaux dignes du rang des beaux-parents. Achets temprament, il solda les traites tires cet effet avec plusieurs annes de retard et laissaauprs des bijoutiers et des drapiers la rputation dun mauvais payeur.Le mariage fut consomm un peu plus tard, le 19 juillet 1961. Ce soir l, la bataille de Bizertebattait son plein. Pendant que Ben Ali, indiffrent ses devoirs suprieurs, gotait aux joiesdu mariage, larme franaise tirait de toutes ses armes terrestres et ariennes sur quelquesunits parses de la jeune arme nationale tunisienne, ainsi que sur des centaines de jeunesmilitants accourus de toutes les rgions pour manifester leur dtermination dbarrasser lepays de toute prsence militaire trangre.Le beau-pre, par contre, ne fit pas dcevoir les espoirs placs en lui. Bien au contraire. Ilnomma son gendre la tte du Service de la Scurit militaire en renvoyant son chef dansses foyers : le capitaine Ben Lanwae , poste normalement rserv un officier exprimentet comptent. Or, Ben Ali, nous lavons dj dit, tait jeune, dpourvu dexprience et dunniveau scolaire assez faible.La mission du Service de la Scurit militaire est double : la recherche du niveau oprationneldes armes supposes tre en possession dun ventuel ennemi dune part, et dautre part, laEXCLUSIFKapitalis.com10 11. connaissance du niveau technologique de larmement dans le monde, soit tout le secretindustriel des usines darmement, de tlcommunications, de transport, de soins mdicaux,bref, tout ce qui touche lintgrit matrielle du territoire national contre toute attaque deltranger. Tout cela ncessite lexistence, au sein dudit service, de plusieurs rseauxspcialiss et un budget considrable. Imaginez un peu lquivalent tunisien de la CIA ou duMossad. Or, ni Ben Ali ni son beau-pre ntaient capables de concevoir le fonctionnement detelles agences.On sest dabord rabattu sur le renseignement interne : chercher savoir, au sein mme desunits de larme, si tel officier a bu un verre de trop dans tel endroit ou sil a couch avec unefille dans tel htel ou si, au cours dune conversation, il a exprim des jugements sur ses chefshirarchiques, ou sur le rgime politique et autres balivernes relevant dun ignoble esprit dedlation.Ainsi donc, Ben Ali prparait lusage du ministre dune part et de ltat-major dautre partun bulletin quotidien vous donner la nause. Il y dballait les diverses mdisances reues laveille de tout le territoire.M. Bahi Ladgham, Secrtaire dEtat la Dfense Nationale manifesta la lecture de cespapiers quotidiens dabord de ltonnement puis de la colre pendant que son chef de cabinet,M. Habib Ben Ammar, sen dlectait ou en faisait son rgal matinal. Les niveaux culturels desdeux hommes taient sans commune mesure. Le sieur Habib Ben Ammar devait le posteimportant quil occupait non pas sa valeur intrinsque mais sa qualit dpoux, depuis1956, de Nela Ben Ammar, sur de Wassila Ben Ammar, alias la Mejda . Simple soldatde larme beylicale dans les annes trente et bel homme, il senticha de Chafia Rochdi, jeunevedette de la chanson, eut delle une fille et vcut durant plusieurs annes de ses largessubsides.***Ltat major de larme tunisienne comprenait initialement des transfrs, soit de larmefranaise soit de larme beylicale. La premire catgorie de transfrs tait majoritaire. Ilsvenaient essentiellement du 8me RTT (Rgiment de Tirailleurs Tunisiens) et du 4me RTT.Chacun de ces deux corps de troupe tait plac sous la direction dun colonel. La base, soit latroupe et quelques sous-officiers, tait constitus dengags volontaires tunisiens, cest--direde jeunes illettrs qui, pour chapper au chmage, la misre et la faim, ont t rduits choisir cette voie.En 1956, Bourguiba, alors Premier ministre de la jeune Tunisie indpendante a prfr lesrcuprer et constituer avec eux le premier noyau de larme tunisienne. Il pensait, dans sonfor intrieur, quune arme compose dignorants ne pouvait avoir aucune vellitrvolutionnaire. Il y va de notre scurit , avait franchement rpondu Bahi Ladgham unjournaliste qui linterrogeait sur ce choix.Mohamed El Kfi est issu du 4me RTT. Ce fils de cavaliers Jlass est mont de grade en gradedans les curies du rgiment. Les vieux Soussiens (habitants de Sousse) disent que leur cittait pourvue dun hippodrome. On y organisait des courses auxquelles larme franaiseparticipait en bonne place, et ce, jusqu la veille de la Deuxime Guerre Mondiale. Lesconnaisseurs jouaient le cheval mont par le lieutenant El Kefi. Par ailleurs, on aimaitregarder ce bel officier, impeccable dans son uniforme, traverser les rues de la mdina. En1952, il prit contact avec la cellule destourienne de Sousse et soutint lide de la gurilla,unique moyen de battre une arme rgulire. Il fut mis la retraire avec le grade de capitaine.En 1955, le No-Destour, le parti nationaliste de lpoque, fit appel lui en tant queconsultant pour aider combattre les Youssfistes (partisans du chef nationaliste Salah BenYoussef insurg contre Bourguiba) rfugis dans les montagnes du centre et du sud. Ayantdonn entire satisfaction, il fut promu Commandant en chef de larme tunisienne en 1955,quelques mois aprs sa cration.EXCLUSIF Kapitalis.com11 12. Il reste cependant quil nest pas possible de modifier par dcret le niveau dinstruction dunindividu. Aussi, quon le veuille ou non, il faut reconnatre que le mdiocre savoir de Ben Aliau moment de son intgration dans larme tait plus important que celui de son nouveaumatre et, partant, que celui de tous les officiers transfrs, lesquels, tout en savourant sonbulletin quotidien, vitaient lhomme de peur de figurer un jour dans son rapport. ***Du temps o il tait clibataire, Ben Ali se dplaait dans une vieille Panhard, rendait souventvisite ses parents et les assistait dans la mesure de ses moyens. A partir de son mariage, lesvisites sespaaient graduellement jusqu sarrter tout fait. Ce fut au tour du pre de rendrevisite son fils. Une fois par mois, le vieux, Sidi Ali Ben Ali, avec son chapeau de paille larges bords, sa blouse ample et grise et ses grosses sandales se prsentait la villa du Bardo.Si Ben Ali nest pas la maison, Nama cest le prnom de sa premire pouse naccueillait jamais son beau-pre, mais lui demandait dattendre son fils sur le seuil de laporte dentre. Au cas o Ben Ali est chez lui, il introduisait son pre dans le vestibule etaprs un rapide change de formules de civilit, lui glissait quelques dinars et prenait congde lui.Par la suite, Ali Ben Ali, saisissant labsence de sympathie de sa bru, prit lhabitude dallervoir son fils au bureau. Laccueil tait des plus froids. Lentretien ne dpassait pas quelquesminutes.Vers le milieu des annes soixante, Ben Ali, excd, ordonna son pre de ne plus ledranger. Ce jour-l, plusieurs tmoins virent un vieillard la stature gigantesque, de grosseslarmes coulant des yeux, descendre en titubant les escaliers des cinq tages du btiment. ***Par contre, avec sa mre Ben Ali tait affectueux. Il laimait dautant plus quelle navaitjamais quitt le village.Il avait un frre prnomm Moncef qui limportunait de temps en temps. Sous-officier lacaserne de Bouchoucha dans le bataillon hors rang, cest--dire non destin au combat, ildilapidait rapidement sa solde. Beau garon, il lui arrivait de faire le gigolo pour boucler sesfins de mois ou de venir le voir dans sa petite Austin rouge pour le taper de quelques dinars.Plus tard, la tte de lEtat, 51 ans, Ben Ali a sembl prendre soin de sa mre. Est-ce l desregrets et une faon de se racheter ou seulement de la poudre aux yeux du public? Comme ditlautre: va savoir. Deux faits sont souligner cependant : la tlvision ne la jamais montrentour de ses ascendants dune part et, dautre part, Jeune Afrique avait provoqu sa colrepour avoir rvl leur existence dans un reportage illustr publi peu aprs le 7 novembre1987. ***Revenons sur la vie de Ben Ali, jeune mari. Il tait heureux, plein de soin et de tendressepour son pouse. Pour linterpeller, il ne lappelait pas par son prnom mais il criait YaMra ! (Eh ! Femme). Nama, de son ct, quand elle parlait de son mari, elle disait:Hammamni (Hammamois, originaire de Hammam-Sousse). Ctait conforme la traditiondans plusieurs de nos villages.Une vie simple, en cette priode, partage entre les travaux domestiques et les obligations dufonctionnaire. Maison - bureau, bureau - maison. Trs tt le matin, pendant que Namaprparait le petit-djeuner, il entretenait les rosiers de son jardin dont il tait fier et auprsdesquels il passait, en robe de chambre, la premire heure de la matine. Il aimait sadonner la pollinisation artificielle, cest--dire recueillir le pollen dune rose et le dposer sur le pistildune autre. Ainsi, il parvenait crer des varits hybrides de roses dont il tait fier. Quand ilobtenait une nouvelle belle rose, il la mettait dans un petit vase au col long et fin sur sonbureau en face de lui. Ctait lge de linnocence.EXCLUSIF Kapitalis.com12 13. Les invitations officielles taient nombreuses. Il sy rendait seul, rarement avec sa femme.Nama, maniaque en matire de propret, prfrait soccuper de sa maison. Elle ne sortaitpoint seule.Ils eurent trois filles : les deux premires au Bardo, la troisime, non loin de l, et plus tard, Khaznadar.La vie professionnelle tait en progression continue. Dominant sa timidit naturelle, Ben Aliprit peu peu de laisance.Passionn pour son travail, il lui consacrait tout son temps, mme le dimanche et les joursfris. Le soir, il emportait de nombreux dossiers et achevait leur dpouillement la maison.Mticuleux quant ltude dune situation, il surveillait de prs lexcution de ses ordres etcoordonnait lactivit de ses subordonns. Mme malade, Ben Ali se rendait au bureau. Sonservice disposait de tout le cinquime tage du ministre de la Dfense nationale. ***Un jour de lautomne de lanne 1964, lambassadeur des Etats-Unis signala au ministrelexistence dun navire de guerre russe en panne dans les eaux de la cte nord. Ben Ali reutla mission daller voir Il se rendit seul dans les environs de Cap Serrat, en fin daprs-midi,sinstalla sur la plage et y passa toute la nuit envelopp dans une simple couverture observeravec des jumelles la curieuse construction flottante et fut tmoin du sauvetage effectu par unautre navire venu au secours du premier. Btiment dune haute technologie il put rapidementmettre en situation de cale sche le navire en difficult, rparer la panne en quelques heures etlui permettre de continuer sa route. Les deux navires quittrent les lieux ds laurore.On peut imaginer la joie de Habib Ammar relatant le film de la soire lambassadeur desEtats-Unis.A partir de ce jour-l, le ministre ne lsinait plus sur les moyens de travail de Ben Ali. Tout cequil demandait lui tait dsormais accord. Ainsi, il eut une voiture banalise, desquipements spciaux pour la filature et les coutes tlphoniques, une quipe de femmes,jeunes et sduisantes, capables de tenir agrablement la compagnie aux visiteurs trangers etenfin loctroi dune caisse noire linstar de celle dont disposait, au ministre de lIntrieur, ledirecteur de la Sret nationale.Cette priode de bonnes grces dura huit ans. Une ternit ! Elle prit fin brutalement peu aprsle 12 janvier 1974, jour o Bourguiba et Kadhafi signrent Djerba sur un papier sans en-ttede lUlysse Palace lunion mort-ne de la Tunisie et de la Libye.A la signature du fameux pacte, les deux chefs dEtat cherchrent dresser une liste deministrables compose fifty-fifty de Tunisiens et de Libyens. Le frre Mouammar, aprs avoiroffert la prsidence de lUnion Bourguiba, avana imprudemment le nom de Ben Ali pourtenir limportant ministre du Deuxime bureau Communications dans le nouveaugouvernement de lUnion. Bourguiba ne connaissait pas Ben Ali. Il fut surpris par laproposition que venait de lui faire le colonel Kadhafi. LUnion projete ayant avortimmdiatement grce au veto nergique de Hdi Nouira, Premier ministre, rentr durgencedIran via Paris o il tait en mission, Bourguiba ninsista pas mais exigea que lon mette finaux fonctions de Ben Ali. Un nouvel pisode de vie commena alors pour ce dernier. Il futnomm en qualit dattach militaire Rabat.Avant de dtailler le sjour marocain, qui a laiss quelques traces dans les archives desservices marocains, revenons la priode 1964-1974.Depuis son mariage et jusquau dbut de lanne 1964, comme dj crit, Ben Ali mena unevie bien ordonne dofficier sage et disciplin. Cest la caisse noire qui fut linstrument dudmon. Petit petit, Ben Ali commena changer dair et dcouvrir de nouveaux plaisirs.Une dame dun certain ge, dnomme Dalila, fut sa premire initiatrice au dvergondage.Elle le recevait chez elle et, chaque fois, elle le mettait en prsence dune demoiselle ou, leplus souvent, dune dame experte dans le raffinement du plaisir des sens.EXCLUSIFKapitalis.com 13 14. Au lendemain des meutes du 26 janvier 1978, appel le Jeudi Noir, dont il sera questionplus loin, Ben Ali, qui tait au ministre de lIntrieur depuis le 23 dcembre 1977 la tte dela Sret Nationale, eut peur que Dalila nvente son libertinage de nagure. Il la fit mettre enprison dans un isolement complet. Elle mourut de tuberculose peu de temps aprs lhpitalde lAriana. Le commissaire de police qui la protgeait fut mis la retraite doffice. ***Le dbut de lhiver 1969-1970 allait faire remuer le cur de Ben Ali dune faon tout faitinconnue de lui. Une revendeuse travaillant pour le compte de la Socit Tunisienne deDiffusion (STD) se prsenta son bureau et lui proposa des ditions de luxe de plusieursencyclopdies traitant dhistoire de lart et de divers peintres clbres.Ds les premiers mots prononcs par la belle visiteuse ce fut le coup de foudre. Sa voix suave,sa poitrine gnreuse, et sa coiffure dun blond vnitien, avaient fait chavirer plus dun. BenAli lui commanda un exemplaire de chacun des ouvrages prsents. La livraison eut lieu,comme convenu, le lendemain. Ben Ali, sans vrifier le contenu des normes paquets, payacash, voulut savoir le nom de la jeune dame et senhardit jusqu linviter une sortie. Ce nefut pas de refus et, bientt, les vires avec Noura devinrent quotidiennes. Elle prsenta BenAli sa sur puis sa mre. Ainsi, il eut porte ouverte au domicile familial et promit lemariage aprs le divorce avec Nama.Noura appartenait la bourgeoisie tunisoise. Dun excellent niveau culturel, elle pouvaitconverser sur tous les sujets, comme toute femme de la haute socit. Son style tait chti,son langage plein desprit, souvent innocent, parfois malicieux et amusant. Elle savait plaireet connaissait les moyens de combler son homme sans le rassasier afin que le dsir resteentier.Tous les matins, Ben Ali chargeait son chauffeur, homme discret et dvou, dacheter pourNoura un bouquet de quinze roses sonia, toujours chez le mme fleuriste. Ds rception, labien-aime tlphonait son amant pour le remercier et lui souhaiter bon travail. Les appelsse renouvelaient plusieurs fois au cours de la journe. Le contact tait permanent.Sur suggestion de Ben Ali, Noura prsenta sa dmission la STD. Elle restait la maison, sefaisait belle et lattendait. Le soir, ils sortaient. Souvent, on les voyait dner, en amoureux,dans un restaurant dont la cuisine est rpute aphrodisiaque, Hungaria. Ben Ali la comblait degentillesses et de cadeaux. A la veille de lAd El Kbir, un mouton tait offert la famille.Trs vite, Tunis finit par les lasser. Paris devint la destination de leurs vasions et de leursrveries. La caisse noire tait l pour rpondre aux caprices de lun et de lautre. Les facturesdes grands restaurants, des palaces, des grands couturiers, des parfumeurs et des bijoutiers derenom taient rgles sans discussion. A remarquer cependant quil na pas profit de sessjours dans la ville lumire pour visiter un muse, une bibliothque, une exposition ouassister une confrence. Le ct culturel lui est compliment tranger. Quant la spiritualitet la religiosit, il nen a cure.Ce bonheur sans problmes a dur jusqu 1974. Comme dj crit, la suite de limprudencede Kadhafi, Ben Ali a perdu le poste important quil occupait la Dfense nationale pour trenomm Rabat en qualit dattach militaire lAmbassade de Tunisie. Le voici donc devantun dilemme. Ira-t-il au Maroc avec lpouse ou avec la matresse? Il ne lui a pas t trsdifficile de trouver la solution. Il explique Nama que son sjour ltranger ne sera paslong, quil aura la possibilit dtre souvent Tunis et surtout que leurs deux filles (latroisime, Cyrine, natra en 1978) ne doivent pas tre perturbes dans leurs tudes dans unlyce marocain. Ces sornettes ne soulevrent aucune objection ni de la part de lpouse ni dela part des fillettes.Libr de langoisse qui loppressait, Ben Ali se hte de prier Noura de se prparer pour levoyage.EXCLUSIFKapitalis.com 14 15. Voici donc nos deux tourtereaux Rabat, dans une belle rsidence, pour une nouvelle lune demiel. Or, les services de renseignement du Royaume Chrifien sont limage de ceux quedirigeait, Tunis, Ben Ali. Le roi Hassan II est rapidement inform de la fonction antrieuredu nouvel attach militaire lAmbassade de Tunisie, de sa situation matrimoniale et du faitquil est Rabat non pas avec son pouse mais avec une matresse, la polygamie tantinterdite dans le pays de Bourguiba. Et le roi est bien plac pour le savoir: nest-il pas licencien droit de la Facult de Bordeaux?Offusqu par tant de dsinvolture, le roi a refus de recevoir Ben Ali contrairement unecoutume locale solidement tablie. En effet, tout attach militaire est prsent par sonambassadeur au souverain.De cette offense, Ben Ali gardera rancune contre le roi. De son ct, Hassan II qui dcderale 23 juillet 1999 lge de 70 ans affichera un mpris de plus en plus manifeste lgardde Ben Ali, mme aprs le novembre 1987. Nous allons comprendre pourquoi.Au cours de son sjour marocain, le jeune officier dsuvr soccupe comme il peut. Pourparfaire sa formation technique il est fru dcoute tlphonique , il sinscrit dans unecole prive de la rue de la Lune, Paris, qui dispense des cours dagent technique parcorrespondance en lectronique. Cest ainsi quest n le (vrai) mythe de son (faux) diplmedingnieur en lectronique que lon retrouve dans sa biographie officielle. Tahar Belkhodja,dans son livre Les Trois dcennies Bourguiba a repris, sans la vrifier, un autre mythe, quifait encore sourire les officiers ayant travaill avec Ben Ali. Il concerne la prtendue blessurequil aurait contracte lors de lattaque de laviation franaise contre le village tunisien deSakiet Sidi Youssef, en 1957. Ben Ali ntait pas dans ce village frontalier avec lAlgrie aumoment de lattaque. Car il ne pouvait pas y treEn mai 1976, Ben Ali est Tunis pour deux ou trois semaines de vacances pendant que Nouraest reste Rabat. Nama fait savoir son mari quelle se propose de tirer profit des vacancesscolaires pour passer le mois de juillet au Maroc. Ben Ali est coinc. Largumentationsoutenue en dcembre 1973 tombe leau. Il ne peut quaccder au dsir de sa femme. Deretour Rabat dbut juin, il demande Noura de regagner Tunis avant la fin du mois car degros travaux, lui explique-t-il, vont tre entrepris dans la demeure.Noura est donc Tunis, dbut juillet, pendant que Nama assure la relve Rabat. Charmepar la capitale marocaine et par la rsidence du diplomate, elle demande Ben Ali de lalaisser prolonger son sjour pendant le mois daot, puis jusqu la fin des vacances scolaires.Pendant ce temps, la matresse simpatiente et interroge son amant sur la fin des gros travaux.Voulant lui faire une surprise, elle prend lavion.A laroport de Rabat, elle hle un taxi. Au bout de quelques minutes, elle est dpose devantsa rsidence. Et que voit-elle? Une femme allonge au balcon. Elle reconnat sa rivale. Ilsen est suivi un crpage de chignon. Chacune des deux tigresses voulant chasser lautre deson domaine priv. Les cris et les hurlements attirent les voisins, puis la police et bientt lecolonel. Ce dernier demande Nama de garder son calme et Noura de reprendre sa valise.Il la reconduit laroport, lui fait prendre le premier avion pour Tunis et lui informe quil nelui pardonnera jamais davoir pris la libert de se dplacer sans son assentiment.De retour lambassade, Ben Ali tlphone Tunis et demande Ahmed Bennour, alorsattach de cabinet au ministre de la Dfense nationale, de contacter durgence AbdelmajidBouslama, directeur gnral de la Sret nationale au ministre de lintrieur, et de le prier defaire confisquer le passeport de Noura ds quelle dbarquera laroport dEl Aouina.Cest ce qui fut fait. Mais Noura nest pas de celles qui se laissent faire. Elle soutient que laconfiscation dun passeport est contraire au droit et quen tant que citoyenne elle doit disposerdune telle pice didentit. Ses connaissances interviennent en sa faveur. AbddelmajidBouslama, fin diplomate, lui restitue son document de voyage avec la mention Pour toutpays, sauf le Maroc.EXCLUSIF Kapitalis.com15 16. La blessure damour-propre ne sera jamais cicatrise malgr une reprise des relations aprs le23 dcembre 1977 et la nomination de Ben Ali au ministre de lIntrieur au posteprcdemment occup par Abdelmagid Bouslama.Deux ans plus tard, en 1980, Noura se marie au Qatar avec un mir, ministre dEtat. Ellemnera une vie de princesse entre Doha, Tunis et Paris, o une rsidence secondaire lui estattribue. Bientt, elle sera mre dun enfant.Avec les ans, Noura a pris du poids mais elle est demeure resplendissante, aussi belle auphysique quau moral. Un sourire enchanteur, un regard cajoleur et un langage affable etrelev fort rare de nos jours.Le 7 novembre 1987, elle tlphone dAl-Dawha pour fliciter lamant toujours prsent dansson cur, lui exprimer sa joie et lui souhaiter russite dans ses nouvelles fonctions. Lors deses frquents sjours Tunis, elle ne manque pas de lui tlphoner et de prolonger sacommunication. Elle dcda en 2002 mystrieusement. ***Cest donc au cours du dbut de lautomne 1977 que le colonel Ben Ali est rentr du Maroc,une fois sa mission acheve. Il rintgre son ministre dorigine mais ne reoit aucuneaffectation. Abdallah Farhat, titulaire pour la seconde fois du portefeuille de la Dfensenationale le fait installer dans un bureau proche du sien, sans lui dfinir de fonction.Des jours passent puis des semaines et bientt le colonel entame son quatrime mois dedsoeuvrement. Cest vraiment la poisse.Enfin le jour J arrive. Le vendredi 23 dcembre 1977, vers 9h, Abdallah Farhat fait savoir lofficier suprieur de rentrer chez lui et de retourner vite au bureau, aprs stre habill encivil. Et cest ainsi que vers 11h30, comme si on craignait une invasion dextraterrestres, lePremier ministre Hdi Nouira et le ministre de la Dfense nationale, accompagns dunofficier suprieur de larme, font irruption au ministre de lIntrieur. Le Premier ministredemande quon lui ouvre le bureau de Tahar Belkhodja, le ministre de lIntrieur en mission ltranger.Prvenus par les policiers en faction, Othman Kechrid et Abdelmajid Bouslama,respectivement secrtaire gnral du ministre de lIntrieur et directeur gnral de la Sretnationale, quittent leurs bureaux et, le regard effar, accueillent les visiteurs sans riencomprendre leur irruption. Lvnement rompt avec les traditions.Dans une allocution bien mrie, lancien tnor du barreau dit quen application de la rgledalternance dans lexercice des responsabilits administratives, le Prsident de larpublique lui a donn pour mission dannoncer que M. Tahar Belkhodja est appel denouvelles fonctions et que la relve sera assure momentanment par M. Abdallah Farhat,ministre de la Dfense nationale. Le Premier ministre ajoute quil est galement chargdannoncer que M. Zine El Abidine Ben Ali est nomm directeur gnral de la Sretnationale en remplacement de M. Abdelmajid Bouslama. Enfin, Hedi Nouira prcise que lechef de lEtat la charg de tmoigner sa reconnaissance M. Tahar Belkhodja et M.Abdelmajid Bouslama, le premier pour les services louables quil a rendus au dpartementde lIntrieur en en faisant, au vrai sens du terme, un dpartement de scurit ; le secondpour la comptence dont il a fait preuve dans lexercice de ses fonctions, telle enseigneque la direction de la Sret nationale a pris valeur dexemple en matire dassouplissementdes procdures administratives.M. Nouira ajoute que, personnellement, il a la plus grande estime pour les hautes qualitsmorales de M. Bouslama. Mais le baume ne trompe personne, dautant plus que le Premierministre termine par une dfinition qui laisse perplexe lauditoire restreint invit cettecurieuse crmonie dinvestiture: le ministre de lIntrieur, dit-il, est une maison de verreo il ne doit y avoir ni arrire-penses ni complaisances.EXCLUSIFKapitalis.com16 17. Que stait-il donc produit? A qui taient attribues les arrire-penses? Qui a montr de lacomplaisance et qui? Est-ce celui-l mme qui a fait du ministre un dpartement descurit au vrai sens du terme qui est mis en cause?Rentr en catastrophe, Tahar Belkhodja demande audience Bourguiba. Il attendra jusquau30 dcembre pour tre reu, pendant quarante minutes. Sur sa teneur, nous ne savions rien.Dans son livre dit en 2010, Les Trois dcennies Bourguiba, Tahar Belkhodja dvoile lapage 149 lobjet de cet entretien. ***Voil donc Ben Ali la tte de lun des services les plus importants de lEtat. Surpris par unfait inhabituel qui relve de lacte rvolutionnaire et autocratique plutt que du banalremaniement ministriel et nayant pas t prpar lhonneur quil reoit, il balbutiequelques platitudes en guise de remerciements. Toutefois, il prendra sa nouvelle mission ausrieux et sattellera avec cur sa tche. Cette nouvelle chance sera sa premire marche versle pouvoir. ***Pour Abdallah Farhat, les choses tourneront autrement. Au lendemain de lacte tyrannique,soit le samedi 24 dcembre 1977, lambassadeur dun pays ami demande audience auprsident de la rpublique. Immdiatement reu, le diplomate attire lattention du chef delEtat sur limprudence de placer larme et la police sous lautorit dune mme personne. LeCombattant suprme na pas besoin dexplications. Il tlphone Hdi Nouira, lui demandede mettre fin immdiatement lintrim de Abdallah Farhat et de procder sans tarder unremaniement ministriel dans les rgles de lart. Onze nouveaux ministres sont nomms. Ledocteur Dhaoui Hannablia dcroche le ministre de lIntrieur. Lintrim de Abdallah Farhatnaura dur que lespace dun matin.Bourguiba stait souvenu que, dj en 1973, le mme Abdallah Farhat, tant lpoque en sapremire exprience de ministre de la Dfense nationale, avait essay de mettre au point unplan qui lui permettrait de sinstaller au palais prsidentiel de Carthage en cas de vacance dupouvoir.En effet, hypothquant lavenir sur un dcs subit de Bourguiba, vu son tat de santchancelant depuis novembre 1969, le Ouerdani (originaire du village de Ouerdanine, dans largion du Sahel) sengagea dans un biais dangereux avec la complicit de lun de ses attachsde cabinet, le sieur Rachid Karoui (dcd en septembre 2010) : prendre le pouvoir ensassurant pralablement les services des officiers suprieurs de larme. Six officiersseulement adhrrent au calcul simpliste et au projet fantasque de lancien petit commis desPTT pendant que les autres officiers, plus nombreux et surtout conscients de leurs devoirs ontdclin le march et fait savoir quils prfreraient la lgalit rpublicaine.Or, le nom du colonel Ben Ali figurait dans la petite liste des hommes liges de AbdallahFarhat. Cela Bourguiba ne la jamais su. Malheureusement pour lui. Hdi Nouira ne le savaitpas non plus et ne la jamais su. Il en payera le prix. ***En ce dbut de matine du 23 dcembre 1977, aprs avoir vu le prsident Bourguiba et obtenuson accord quant au remplacement du ministre de lIntrieur, le Premier ministre, commepouss par un malin gnie, demande Abdallah Farhat, aprs lavoir mis dans la confidence,sil peut lui dsigner un officier suprieur capable de prendre en main la Sret nationale. LeOuardani pense tout de suite son vassal de 1973. Qui sait? Peut-tre aura-t-il besoin denouveau de sa fidlit?Trente-trois jours plus tard exactement, nous voil au jeudi 26 janvier 1978: lodieux Jeudinoir comme lappelleront les mdias.Dans les rues, la police tire balles relles sur tout ce qui bouge. Le rsultat est juste loppos de ce quoi on sattendait. Les manifestants sont de plus en plus nombreux. AuxEXCLUSIF Kapitalis.com17 18. syndicalistes se mlent de simples citoyens. La police, non prpare faire face de tellessituations, est dborde. Larme prend la relve et procde au nettoyage des lieux. Lamanifestation devient rvolte et prend de lampleur. Hlas, elle est vite noye dans le sang. Lebilan est effroyable. Mille deux cent tus et un nombre considrable de blesss. Les hommesse terrent ; la rue se tait ; les stylos se strilisent ; les intellectuels svanouissent.Qui est donc responsable de laffreux carnage? Qui a donn lordre de tirer? Et qui a excutlordre?La connaissance de lidentit des excutants de ce gnocide ne fait pas problme. Ils sontdeux : le directeur gnral de la Sret nationale, le colonel Ben Ali dans lacte I puis legnral Abdelhamid Ben Cheikh dans lacte II. Deux officiers suprieurs issus de la premirepromotion de jeunes tunisiens forms en France en 1956 et qui avaient en entrant Saint-Cyrprt serment de servir lEtat et de protger les citoyens. Vingt-deux ans plus tard, ils font bonmarch de la foi jure, se transforment en bourreaux et se salissent les mains du sang dupeuple.La dtermination de lauteur de lordre est en revanche difficile. Thoriquement, quatredcideurs peuvent tre suspects : le chef de lEtat, le Premier ministre, le ministre delIntrieur, le ministre de la Dfense nationale. Or, Bourguiba, rellement malade cette fois,avait pratiquement alin le pouvoir diverses personnes, hommes et femmes confondus.Hdi Nouira est hors de cause : dpass par les vnements, il est la premire victime duJeudi noir. Tout tait dirig contre lui. On cherchait prendre sa place. Le docteur DhaouiHannablia, bon mdecin peut-tre mais politicien terne et ministre de lIntrieur sanspedigree, il se laissait manuvrer par celui-l mme qui lavait install nagure, placedAfrique, en lui cdant un intrim occup durant quelques heures.- Que reste-t-il donc?- Abdallah Fahat.Eh, oui! Lordre de tirer vient dAbdallah Farhat et ne pouvait venir que de lui. Bien sr, il aconsult le chef de lEtat. Bourguiba, trs diminu, a laiss faire. Rglez la situation aumieux! stait-il content de lui rpondre.Un militant dpourvu de morale et de culture devient mchant quand il est dvor parlambition politique. Son arrivisme ne le fait reculer devant aucune vilnie. En 1973, lepetzouille songeait un coup de force qui lui ouvrirait le chemin du palais de Carthage. En1977, il a compris quil lui suffirait darracher le portefeuille de Premier ministre pour accderaisment la prsidence de la rpublique. Il naura pas cette chance. Dix ans plus tard, lun deses affids, Ben Ali, laura.*** erLe 1 mars 1980, Mohamed Mzali est nomm Premier ministre par intrim, en remplacementde Hdi Nouira gravement malade. Cette promotion est confirme le 23 avril 1980.Alors le nouveau Premier ministre procde quelques remaniements dont la relve de BenAli de la fonction de directeur gnral de la Sret nationale et sa dsignation commeambassadeur Varsovie, en Pologne.Driss Guiga, ministre de lIntrieur, convoque Ben Ali en son bureau pour lui annoncer lanouvelle et lui prsenter son successeur Ahmed Bennour. A la surprise gnrale, Ben Alisvanouit. Pourtant, lhomme a une constitution physique solide et un psychique dacier. Ilsait se matriser, et sil tourne de lil, cest quil y a une raison profonde. Sonvanouissement traduit la dtresse et lanxit, sachant lannonce foudroyante du ministre,devoir quitter son bureau en laissant des indices compromettants quant sa gestion et sonrelationnel, dautant plus que son successeur tait son suprieur dbut 1974 quand ils taienttous les deux au ministre de la Dfense nationale, connat ses subterfuges et ses tromperies.EXCLUSIFKapitalis.com18 19. Effectivement, Ahmed Bennour, une fois install la tte de la direction de la Sretnationale, dcouvre le pot aux roses et au lieu de dnoncer son prdcesseur, il se tait etadopte la mme filire.Jusqu aujourdhui, tous les deux jouent au chat et la souris, et saccusent mutuellement travers les mdias en promettant lenfer lun lautre.Rcemment et finalement, Ahmed Bennour semble avoir dvoil ses secrets la chane AlJazira. Lenregistrement a eu lieu Paris, courant septembre 2010. Ahmed Mansour, lejournaliste confident, dpose la cassette dans sa chambre dhtel et sabsente quelques temps.A son retour, la cassette a disparu. Branle-bas lhtel. Grce au systme de surveillance parcamras, on dcouvre les auteurs du vol. Ils sont de type maghrbin. Ce sont des barbouzesdpchs par le palais de Carthage. Lhtel fut grassement ddommag, et le prsident BenAli lui-mme arrangea la situation avec son homologue qatari. QuAl Jazira mette en sourdinecet incident et en compensation on offrit lautre entreprise qatari QTEL un grand paquetdactions dans loprateur de tlphonie mobile Tunisiana.Pour percer un tant soit peu ce mystre et aiguiser la curiosit du lecteur, il y a lieu de se poserla question suivante : pourquoi, M. Bennour, aprs avoir termin sa mission en tantquambassadeur Rome, ne rentre pas Tunis mais se rend directement Paris o il estaccueilli bras ouverts par la DST franaise, qui le fait installer dans un bel appartement toutprs des Champs-Elyses et se voit doter vie par lEtat franais dmoluments mensuelsquivalents ceux dun ministre franais, soit cinquante mille francs lpoque.Mais revenons cette journe davril 1980, dans le bureau du ministre de lIntrieur o nousavons laiss Ben Ali vanoui. Secouru, et aprs avoir repris ses esprits, ce dernier rentre chezlui au quartier du Belvdre avec la voiture de fonction, fonction dont il venait dtredcharg. Cette voiture est quipe dun radio-tlphone et dune installation complexepermettant au directeur de la Sret nationale de suivre les oprations en cours.Abdelhamid Skhiri, directeur des Services spciaux, stant rendu compte de la mprise,tlphone de suite au chauffeur et lui intime lordre de dbarquer son hte et de rejoindre leministre. A cet instant, la voiture se trouvait hauteur du kiosque Agil au bout de lAvenueMohamed V. Ben Ali rejoint son domicile pied, la rue du 1er juin, au quartier du Bevdre la lisire du centre-ville de Tunis.Moins de quatre ans plus tard, Ben Ali rintgre pour la seconde fois la direction de la Sretnationale, la suite des meutes du pain. Abdelahamid Skhiri est aussitt traduit devant untribunal pour des futilits et jet en prison ***A partir de lanne 1986, Ben Ali est considr comme lhomme fort du rgime. De son ct,ses rpliques et ses manires dnotent la prtention et la rudesse.Un soir, au sortir du bureau, aprs avoir pris place dans sa voiture, il tlphone lun de sesamis. Ce dernier se permet de lui donner un conseil aprs lavoir inform des rumeursmalveillantes rpandues au sujet de ses relations fminines. Ben Ali coute et, renfrogn, cltla conversation par cette rplique tranchante et premptoire : Que me reste-t-il pourCarthage ? Trs peu de temps. Quelques marches escalader. Je te promets de cocufier toutce peuple (Illama Nrod Ha Echaab Tahana, en arabe tunisien). ***Au mois de mai de la mme anne, peu aprs avoir retrouv la Sret nationale, Ben Ali a eu faire face des agitations estudiantines au campus de lUniversit de Tunis. A la tte de sespoliciers, il pourchasse les tudiants grvistes, pistolet au poing. Il nhsite pas tirer sur lajeunesse et sur lavenir du pays. Parmi les nombreuses victimes, un tudiant de lENITnomm Mahmoud Ben Othman. ***EXCLUSIF Kapitalis.com 19 20. Au mme moment, Ben Ali dcouvre dans son dpartement lexistence dune troitecoopration tablie par son prdcesseur, Ahmed Bennour, avec les services franais durenseignement. Ceux-ci transmettaient leur tour les informations recueillies aux Israliens(voir Barill, Guerres secrtes, d. Albin Michel, pp. 156-157). Que va-t-il faire? Ayantbien compris les manuvres des uns et des autres, il prend contact avec le Mossaddirectement. Autrement dit, il est un de leur agent. Sa liaison continuerait ce jour. Secret depolichinelle dont les deux hommes cherchent seffrayer lun lautre Mais cest l uneautre histoire laquelle nous reviendrons plus loin. ***En cette anne 1986, le pays est en pleine crise, la fois sociale, conomique et politique, surfond de lutte intestine pour la succession de Bourguiba, min par la maladie et la vieillesse.Le gouvernement est soumis des changements successifs. En avril 1986, Ben Ali est promuministre de lIntrieur tout en gardant la tutelle de la Sret nationale, et en juin de la mmeanne, il intgre le bureau politique du parti au pouvoir, le PSD, dont il devient secrtairegnral adjoint.Aprs le limogeage de Mzali en juillet 1986, Ben Ali garde ses fonctions au sein delphmre gouvernement de Rachid Sfar, mais il apparat dj comme lhomme fort durgime. En mai 1987, il est de nouveau promu ministre dEtat charg de lIntrieur, puisPremier ministre, le 2 octobre de la mme anne, tout en conservant le portefeuille delIntrieur, et, quelques jours plus tard, secrtaire gnral du Parti. Lhebdomadaire JeuneAfrique, dans un article prmonitoire, verra tout de suite en lui le vrai dauphin. ***Rcit des derniers jours de Bourguiba au palais de Carthage et de la prise du pouvoir par BenAli :Dimanche 1er novembre 1987. Le palais prsidentiel souffre de son immensit et de sonsilence. Les gardes rpublicains, en sentinelles devant le puissant portail de fer forg, sontplus nombreux que les rsidents de lillustre demeure. Cest un jour de cong, soit. Maismme en semaine, les visiteurs ne sont pas plus nombreux. Seul le Premier ministre vientpasser auprs du chef de lEtat, une petite demi-heure. Et cest tout.Deux personnes peuplent la solitude du vigoureux tribun dhier et du prsident sniledaujourdhui: sa nice, Sada Sassi, et un secrtaire particulier, Mahmoud Ben Hassine. Lanice, elle, est connue. On peut penser delle ce quon veut, mais il est bon de rappeler quellea dans son palmars deux ou trois actions dclat, du temps de sa prime jeunesse et de laprime jeunesse du No-Destour, lorsque le Protectorat battait son plein.Actuellement, et cela depuis plusieurs annes, elle est rduite tre la nurse de son onclematernel. Le Combattant Suprme nest plus que lombre de lui-mme. Il a tout perdu saufleffrayant pouvoir de signer un dcret.Voil un mois que Ben Ali est Premier ministre. Chaque matin, en arrivant au palaisprsidentiel, il a peur dy trouver son successeur. Les candidats sont nombreux. Aussi a-t-il eulintelligence de ne pas commettre lerreur de Mohamed Mzali. Au lieu de contrecarrer SadaSassi, il la place, au contraire, dans son giron. Une bourse constamment remplie et uneautomobile dernier cri sont mise sa disposition. Ainsi, il a russi faire delle une antennevigilante. Elle lui tlphone presque toutes les heures pour le mettre au courant de tout ce quitourne autour de loncle bien-aim.Le mme jour, un dner chez Hassen Kacem runit Mohamed Sayah, Mahmoud Charchour,Hdi Attia, Mustapha Bhira et Mahmoud Belhassine. Ce dernier est charg dentretenirBourguiba au sujet de Ben Ali et dinsister auprs de lui sur les dfauts de son Premierministre: faible niveau dinstruction cest au cours de ce dner quest sorti la boutade dubac moins trois , mauvaise gestion des affaires de lEtat, soumission linfluencesournoise des frres Eltaief et ravages avec les femmes.EXCLUSIFKapitalis.com 20 21. Lundi 2 novembre: Bourguiba, quand il est seul, coute la radio, ou regarde la tlvision.Cest une vieille habitude, une marotte qui lui permet de prendre connaissance de ltatdesprit des Tunisiens, de leurs gots ainsi que du niveau gnral des commentateurspolitiques et des crateurs dans les divers domaines des arts.Ce matin, il est son bureau depuis un peu plus dune heure. Il a pris connaissance du journalparl, du commentaire des nouvelles et cout quelques chansons dOulaya.A 9 heures pile, il reoit le Premier ministre. Ce dernier a, entre les mains, deux ou troisdossiers relatifs des affaires de routine qui ne mritaient pas dtre soumises la hauteattention du chef de lEtat. En dehors des salamalecs habituels, Ben Ali na rien dintressant dire. Bourguiba ne le retient pas.Soudain, et juste aprs le dpart de son hte, Bourguiba a comme une lueur de raison.Pourquoi donc ce Saint-Cyrien na jamais fait entendre sa voix ni la radio ni la tlvision?On verra cela demain, se dit-il.Une fois seul, Bourguiba sonne sa nice et Mahmoud Ben Hassine. Il leur pose la questionquil venait de poser Ben Ali. Prudente, Sassi se tait. Ben Hassine, au contraire, en fait toutun plat. Il rvle son matre la mdiocre aptitude du Premier ministre dans le domaine de laparole. Il na ni niveau dinstruction, ni niveau social, ni entregent, lui dit-il. Aprs lui avoirexpliqu en quoi a consist sa formation rapide Saint-Cyr, il conclut que lintress, justecapable dutiliser un rvolver, est inapte au discours ordonn, mthodiquement dvelopp etsans faute de langage.Bourguiba est surpris. Il se sent responsable du mauvais choix. Il est boulevers lide quunmilitaire ignare va pouvoir constitutionnellement lui succder.Mardi 3 novembre: contrairement son habitude, Ben Ali arrive Carthage 9 heures juste.Volontairement, il a vit de siroter un caf dans le bureau de Ben Hassine. Rien ne liait lesdeux hommes en dehors dun bavardage quotidien autour dun express bien serr. Cest que,entre-temps, Sada Sassi a fait son travail.Immdiatement reu par Bourguiba, Ben Ali quitte le bureau prsidentiel un quart dheureplus tard, le visage violac. Il venait, en effet, dtre humili par le chef de lEtat. Bourguiba apos tout de go Ben Ali la question qui le tracassait depuis la veille. Surpris, le Premierministre a bafouill. En vous nommant Premier ministre le mois dernier, je pensais avoiraffaire un vrai Saint-Cyrien. Or, je viens dapprendre que vous tes juste bon pour le galonde laine de caporal. Ces deux phrases ponctues de marmonnements hostiles, Ben Ali les areues comme des pierres lances son visage.Sur un ton devenu plus conciliant, Bourguiba recommande son hte avant de le librer dedire de temps autre quelque chose la tlvision afin de rassurer lopinion et tranquilliserles citoyens.Dans lun des couloirs du palais prsidentiel, Ben Ali couvre Ben Hassine dinvectives et demenaces. Lautre nest pas dsaronn. Il dbite son tour toutes les grossirets dont estcapable un gavroche de Bab Souika, lui confirme quil est lorigine de son rcentdsappointement et conclut par ces mots: Tu nes quun ftu de paille, un nullard, unminable, un fruit-sec-bac-moins-trois. Quant ces menaces, tu pourras en faire un trou dansleau.Ben Ali ninsiste pas. Il se dpche de quitter les lieux, la queue basse. Sada le rejoint. Elle leconsole et le rassure. Vous navez rien craindre. Je connais bien mon oncle. Je le feraichanger davis, lui dit-elle.Ben Ali noublie pas cette scne de sitt. Juste aprs le 7 novembre, Ben Hassine est renvoydans ses foyers. On lui signifie par la suite quil est redevable lEtat dune somme de centmille dinars. En fait, on lui demande de rembourser tous les frais des diffrentes missions, ycompris le prix des billets davion, des voyages quil avait effectus ltranger. On sembleoublier quil accompagnait le prsident Bourguiba titre de secrtaire particulier.EXCLUSIF Kapitalis.com 21 22. Cest une histoire absurde. La somme est norme et Ben Hassine ne peut rembourser. On letrane en justice, et on lenferme en prison.Libr aprs deux ans, il apprend que ses biens ont t confisqus, dont sa maison Carthage.Ayant la double nationalit et bnficiant dune pension de retraite en France, il sexpatrie.Un prsident de la rpublique qui asservie la justice de son pays, pour des raisons prives,nest pas digne dtre un prsident. Un prsident se doit dtre magnanime. La vengeance luidonne un visage hideux. Mais on nen est pas encore lMercredi 4 novembre : cest la fte du Mouled, jour fri. Ben Hassine se dirige verslaroport de Tunis-Carthage. A-t-il senti le danger? Officiellement, il veut passer quelquesjours de vacances en France. Mais il est empch de prendre lavion et renvoy sondomicile.Jeudi 5 novembre: Bourguiba a-t-il oubli ses propos dil y a 48 heures? Il demande sonsecrtaire particulier, on lui rpond que M. Ben Hassine na pas rejoint son bureau parce quilest malade. Le chef de lEtat reoit Ben Ali sans animosit, lcoute mais ne prolonge pas, nipour lui-mme ni pour son vis--vis, le supplice dun entretien sans intrt.Une fois seul de nouveau, Bourguiba retourne son passe-temps favori. Il tourne le bouton deson poste de radio. Laiguille de cadran est toujours fixe sur Radio Tunis. Quelle chance! Unchroniqueur historien annonce quil se propose de rappeler les vnements de novembre1956: ladmission de la Tunisie lONU, le 12, et le discours de Bourguiba devantlAssemble gnrale des Nations Unies le 22 du mme mois, il y a trente et un ans.Immdiatement, Bourguiba fait venir Sada et Ben Hassine. Venez vite ; venez. Ecoutez avecmoi, leur dit-il, en mastiquant ses mots et en leur faisant signe de sasseoir.A 10 heures, le prsident reoit une dlgation de parlementaires amricains accompagns deleur ambassadeur.Le prsident, dune voix rauque et bgayant, leur souhaite la bienvenue, puis vite son discoursdevient incohrent, mlant le prsent et son pass glorieux. Il semble entrer dans un tathallucinatoire.Les parlementaires sont berlus. Ils le quittent et demandent tre reus par le Premierministre. Laudience lieu dans la foule auprs de Ben Ali. Ils lui font part de leursapprhensions et lui demandent dagir rapidement pour viter tout drapage: cest un feu vertclair.Vendredi 6 novembre: vers 13 heures 30, avant daller faire la sieste, Ben Ali confie SadaSassi sa dcision de nommer un nouveau Premier ministre ds la premire heure dulendemain. La tlvision sera invite enregistrer lvnement, prcise-t-il.Linformation est immdiatement transmise qui de droit. Sans perdre de temps, Ben Ali, quiest non seulement Premier ministre, mais aussi ministre de lIntrieur, ne loublions pas, serend Place dAfrique et convoque son condisciple de Saint-Cyr, Habib Ammar, commandantde la Garde nationale. Ils sisolent pendant tout le reste de laprs-midi et mettent au point unplan de destitution de Bourguiba. Vers 18 heures, chacun deux regagne son domicile. A 20heures, ils se retrouvent au mme ministre, aprs avoir pris chacun une collation, une doucheet stre arm dun rvolver pour pouvoir se suicider en cas dchec.La suite est connue. On convoque le ministre de la Dfense nationale, Slaheddine Baly, qui son tour convoque les mdecins devant signer dun commun accord le document attestantlinaptitude de Bourguiba lexercice du pouvoir.Le lendemain matin, vers 6 heures, Radio Tunis ouvre son journal pour une dclaration lanation rdige par Hdi Baccouche et lue par Hdi Triki.EXCLUSIFKapitalis.com 22 23. Les lendemains qui dchantentA lautomne 1987, Carthage, le pouvoir est prendre. Certains y pensent dj, au sein durgime bien sr, mais aussi dans lopposition, notamment parmi les islamistes, qui multiplientles dmonstrations de force dans le pays et sont, pour cette raison, la cible dune durerpression. Mais, au matin du 7 novembre 1987, Ben Ali fait jouer larticle 57 de laConstitution tunisienne et, sur la foi dun rapport mdical sign par sept mdecins attestant delincapacit du prsident Bourguiba dassumer ses fonctions, dpose le vieux chef de lEtatpour snilit. Il devient, en tant que successeur constitutionnel, prsident et chef suprme desforces armes.Dans sa dclaration faite la radio nationale, Ben Ali annonce sa prise de pouvoir et dclareque lpoque que nous vivons ne peut plus souffrir ni prsidence vie ni successionautomatique la tte de lEtat desquels le peuple se trouve exclu. Notre peuple est dignedune politique volue et institutionnalise, fonde rellement sur le multipartisme et lapluralit des organisations de masse.Surpris, les Tunisiens nen sont pas moins soulags que le changement sopre ainsi endouceur et dans la lgalit constitutionnelle. Sils regrettent tous la triste fin de rgne deBourguiba, la majorit, mme parmi les opposants, donne crdit aux promesses douverturedmocratique du nouvel homme fort du pays. La confiance revient. Le pays reprend got autravail. On parle dun nouveau dpart.Aujourdhui, vingt ans aprs, cela peut tonner, mais lpoque loptimisme tait gnral,note Mohamed Charfi, ministre de lEducation, de lEnseignement suprieur et de laRecherche scientifique entre avril 1989 et mai 1994, dans ses mmoires (Mon Combat pourles lumires, d. Zellige ; Lechelle 2009). Il explique: Ctait la premire fois que, dans unpays arabe, un nouveau Prsident rendait hommage son prdcesseur, affirmait que lepeuple avait atteint un niveau dvolution tel quil tait devenu digne de saffranchir de latutelle de ses gouvernants, promettait le rtablissement de toutes les liberts publiques etdclarait quil ntait plus question de prsidence vie.Pris dans livresse du Changement, rares sont les Tunisiens qui se posent des questions surla personnalit de Ben Ali, sa conception du pouvoir, ses ambitions personnelles. Lhomme,dont le pass militaire nest un secret pour personne, est encore inconnu de lcrasantemajorit de ses concitoyens. Rserv, timide voire secret, surtout secret, il ne suscite pourtantpas dapprhension particulire, ni parmi les Tunisiens ni parmi les partenaires trangers de laTunisie. Son acte de salubrit publique et ses promesses douverture politique lui valent laconfiance de tous, mme des islamistes dont il commence par librer les dirigeantsemprisonns. Mais tout ce beau monde ne tardera pas dchanter *** eEn 1988, Ronald Reagan tait le 40 prsident des Etats-Unis pendant que Franois Mitterrandaccomplissait son deuxime mandat de 4e prsident de la Ve Rpublique franaise.Le prsident Ben Ali avait calcul que sil se rendait Washington et Paris pour prsenterses devoirs aux deux amis de la Tunisie, les mdias internationaux parleraient de lui et leferaient connatre du monde entier. Lopration ne pourrait que contribuer confirmer lalgitimit de son accession au pouvoir.Le prsident prend lavion pour le Nouveau Monde. Laccueil la Maison Blanche futcourtois sans plus. Puis le voil Paris. Le prsident Mitterrand avait programm un entretiendune heure lElyse afin de pouvoir traiter avec son hte des divers aspects des relationsbilatrales. Il donne la parole au prsident Ben Ali et lcoute. Au bout de vingt minutes, cedernier se tait. Le prsident franais met fin lentretien avec beaucoup de tact.EXCLUSIFKapitalis.com 23 24. Conformment au protocole, il le raccompagne jusqu la sortie et lui fait ses adieux sur leperron.Cest un minable, dira-t-il lun de ses familiers. Toutefois, il rpondra avec empressement un dsir exprim par le successeur de Bourguiba: visiter Saint-Cyr, lieu de sa formation.Le prsident Ben Ali se rendit donc Cotquidan, en Bretagne. Il y fut reu avec beaucoupdgards. On lui fait visiter les lieux et, en particulier, le Muse du Souvenir. A sa grandesurprise, on lui rvle que bien avant la promotion Bourguiba, dautres Tunisiens avaient reuune formation Saint-Cyr non seulement avant lindpendance de la Tunisie mais mmeantrieurement au protectorat, du temps de Napolon III. Ben Ali, bouche be, regarde lesportraits quon lui montre. Voici Omar Guellati, de la promotion du 14 aot 1870 (1869-1870), et voici les deux plus anciens Tunisiens: Kadri et Mourali, de la promotion de Puebla(1862-1864).Ravi, le prsident demande voir les traces du souvenir de la promotion Bourguiba et enparticulier du 4e bataillon dont il faisait partie. On lui fit savoir avec regret que seule laformation normale a t archive sans distinction entre Franais et Tunisiens. Mais rien nat conserv du 4e bataillon ou bataillon formation acclre.Quelle dsillusion! Ben Ali quitte Cotquidan quelque peu chiffonn.En grands seigneurs, les responsables de lEcole Spciale Interarmes feront une fleur BenAli deux dcennies plus tard. A loccasion du bicentenaire de la fondation de lcole de Saint-Cyr, un volumineux ouvrage est dit chez Lavauzelle. Ben Ali y est cit cinq fois. Soncurriculum vitae y est indiqu (p. 366) Ceux de ses camarades du 4e bataillon promus desfonctions importantes sont galement mentionns. Ainsi figurent, en bonne place, HabibAmmar (p. 401), Abdelhamid Ben Cheikh (p. 421), Sad El Kateb (p. 434) et YoussefBaraket (459).Avec lhumour qui caractrise lesprit critique franais, les auteurs notent, dans une autrepartie de leur ouvrage, que le Saint-Cyrien africain, de retour son pays dorigine, se mue enMarchal-Prsident-dictateur (p. 432-433). Une faon daffirmer quils sen lavent les mains.***Aussitt install sur le trne de la Rpublique, Ben Ali renforce son emprise sur le PSD,qui change de dnomination en 1988 et devient le Rassemblement constitutionneldmocratique (RCD). Il met en route une grande partie des rformes revendiques parlopposition, mais il ne tarde pas les vider peu peu de toute substance. Il amende ainsi laConstitution pour y supprimer la prsidence vie instaure au profit de son prdcesseur en1975, limite le nombre de mandats prsidentiels trois, promulgue une nouvelle loiorganisant et limitant la dure de la garde vue, supprime la Cour de sret de lEtat,juridiction dexception perue comme le symbole de la dictature, supprime la fonction deprocureur gnral de la Rpublique, qui symbolisait lassujettissement de lensemble du corpsde la magistrature au pouvoir excutif, fait ratifier sans aucune rserve la Conventioninternationale contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains oudgradants, promulgue une loi sur les partis politiques qui renforce le pluralisme et, dans lafoule, autorise de nouveaux partis.Dans la mme volont dapaisement en direction de la socit civile, le nouveau prsidentesquisse aussi une ouverture en direction des partis de lopposition, des associations, dont laLigue tunisienne de dfense des droits de lhomme (LTDH) et de la classe intellectuelle. UnPacte national rassemblant les diffrentes formations politiques et sociales du pays est sign le7 novembre 1988 et engage les signataires au respect de lgalit des citoyens des deux sexes,des acquis du Code du statut personnel (CSP), des principes rpublicains et du refus dutiliserlislam des fins politiques.Ce texte fondateur, aujourdhui presque jet aux oubliettes, vise constituer un front nationalle plus large possible autour dun projet de socit librale, sculariste et moderne, dans le butEXCLUSIFKapitalis.com24 25. de marginaliser le mouvement islamiste Ennahdha. Accus de sopposer ouvertement auprincipe dun Etat rpublicain en prconisant un Etat islamique, et des lois tunisiennescomme le CSP, ce parti nest pas reconnu, accus denfreindre au Code des partis politiques,qui interdit la constitution de formations sur une base religieuse.En lespace de quelques mois, tous les dtenus politiques [y compris les islamistes] ont tlibrs et le paysage de linformation sest mtamorphos. La radio et la tlvision ont, dansune certaine mesure, abandonn la langue de bois, avec des informations sur la Ligue et, detemps autre, des dbats auxquels participaient des opposants notoires, jusque l absolumentinterdits dantenne. Les kiosques journaux se sont enrichis dun bon nombre de nouveauxtitres. En 1989, avec El-Badil pour le POCT [Parti ouvrier communiste tunisien] et El- Fajrpour les islamistes dEnnahdha, tous les courants dopinion, de lextrme gauche lextrmedroite, avaient leurs journaux, se souvient Charfi, comme pour expliquer llan despoirsuscit dans llite tunisienne par lavnement de Ben Ali la magistrature suprme, etjustifier par l-mme sa collaboration troite avec ce dernier, jusquen 1994.Dailleurs, explique encore Charfi, la veille de llection prsidentielle du 2 avril 1989,par-del les conditions restrictives des candidatures, aucun leader politique na manifest ledsir de se porter candidat. Comme sil y avait eu un accord tacite, une sorte de consensus,pour offrir Ben Ali un mandat de Prsident lu titre de reconnaissance pour service rendu la patrie. Et dajouter cette petite phrase qui exprime lamre dsillusion que le nouveaurgime allait inspirer quelques annes plus tard: Personne ne prvoyait que quelques annesaprs tout allait changer.Il y avait pourtant des signes avant-coureurs dun retour de manivelle que les reprsentants dela classe politique et intellectuelle, bercs par les douces promesses du rgime ou aveugls parleurs propres illusions, navaient pas saisi la gravit temps. Charfi les relve aprs coup:Aprs ladoption du Pacte [national], des mesures politiques sont prises qui me font douterdu rgime et me posent des cas de conscience: Hichem Djat est interrog par le jugedinstruction propos dun article quil avait fait paratre dans un hebdomadaire ; unhuissier notaire saisit la maison de Mohamed Mzali en vue de sa vente pour lapplication dujugement qui lavait condamn, avant le changement du 7 novembre 1987, une lourdeamende en plus de la peine de prison ; enfin, et surtout, des lections prsidentielles etlgislatives anticipes sont annonces pour bientt, sans modification pralable du mode descrutin. Ce qui signifie le maintien du scrutin majoritaire un tour, qui favorise les grandspartis et crase les autres. Signe plus inquitant encore: parmi les quatre revendications queCharfi avait prsentes, au nom du comit directeur de la LTDH dont il assumait alors laprsidence (amnistie de tous les anciens dtenus politiques, lamlioration du statut desmagistrats, la promulgation du statut des prisons et la rintgration dans la fonction publiquedun fonctionnaire renvoy pour activit syndicale), seule la seconde ne sera pas satisfaite.Enfin, le chef de cabinet du ministre de la Justice ma reu pour une longue sance detravail. Pas question de commission pour lamlioration du statut des magistrats. Il asimplement not mes suggestions sans les discuter. A lissue de la rencontre, je ntais pastrs optimiste. En fait, ce sujet na jamais avanc. Et pour cause : il engageait trop lavenir,raconte Charfi.Tous ces signes avant coureurs ont donc fait douter le futur ministre de Ben Ali et lui ont posdes cas de conscience (sic !), mais pas au point de len repousser dfinitivement. Et cela aune explication: dans sa volont de renforcer la lgitimit de son rgime, le nouvel hommefort du pays a continu chercher le soutien des reprsentants de la gauche dmocratique, satisfaire certaines des ses revendications et, ce faisant, limpliquer davantage ses ctsdans la guerre sans merci quil allait bientt livrer aux islamistes dEnnahdha. A linstar deCharfi, ces reprsentants de la gauche dmocratique ntaient pas peu flatts de leursEXCLUSIFKapitalis.com 25 26. rapports cordiaux avec le Prsident de la Rpublique. Charfi, leur chef de file, vouaitmme une certaine admiration pour Ben Al.On stonnera cependant que ce brillant universitaire, ancien dfenseur des droits de lhommedevenu ministre dun gouvernement qui a foul aux pieds ces mmes droits, nait pas prisconscience plus tt de la duplicit du Prsident Ben Ali, qui est pass matre dans lart dedonner dune main ce quil reprend aussitt de lautre.Dans sa guerre contre les islamistes, Ben Ali avait besoin du soutien de la gauchedmocratique, et Charfi tait, lpoque, la personnalit la plus emblmatique la plusmodre et accommodante aussi de cette gauche. Il avait donc le profil de lemploi etpouvait tre mis contribution, mais dans des limites que le prsident nallait pas tarder luiindiquer, notamment en multipliant les obstacles sur son chemin.Dans ses mmoires, Charfi sattarde dailleurs sur les coups bas, croche-pieds et actes desabotage dont il tait constamment lobjet durant toute sa mission la tte du ministre delEducation, mais et cest surprenant aucun moment il ny souponne la main de BenAli, comme si les collaborateurs de celui-ci, au gouvernement comme au parti au pouvoir,pouvaient agir sans son consentement ou ses instructions.Les relations entre le Prsident et moi ont toujours t complexes, ambigus, ellesobissaient des sentiments contradictoires, admet Charfi. Tout en continuant de mettre laduplicit prsidentielle sur le compte dune simple diffrence de caractre.Vitrine du rgime, avaler des couleuvres: ces expressions, sous la plume de Charfi,trahissent le sentiment profond de ce dernier tu par orgueil mais avou tout de mme demi-mot davoir t flou, tromp, utilis.Par-del le cas de cet intellectuel progressiste, assez significatif des relations utilitaires queBen Ali entretenait, durant les premires annes de son rgne, avec les reprsentants de lagauche dmocratique quil a fini, lorsquil sest senti confortablement install sur sontrne, par rprimer aussi durement que les islamistes , les commentaires de lancienministre de lEducation laissent penser quil y avait eu deux priodes Ben Ali: la premirestendait de 1987 et 1991, et la seconde a commenc aprs cette date. A le croire, Ben Alinavait pas, au dbut de son rgne, un projet de dictature. Ce nest quaprs, et sous la poussedes islamistes, quil lest devenu.La volont affiche du nouveau prsident de promouvoir la dmocratie et le pluralisme tait-elle sincre ou cherchait-il seulement gagner du temps pour consolider son pouvoir etasseoir sa domination sur les rouages de lEtat, de ladministration publique, du parti de lamajorit et de tous les autres leviers du pouvoir dans le pays?Les avis sur ce sujet sont partags. Certains pensent que le prsident ne songeait pas semaintenir la tte de lEtat au-del de trois mandats, mais le got des fastes associs aupouvoir et la crainte de devoir rpondre de certains abus commis ds les premires annes deson rgne, notamment dans la rpression sauvage des islamistes, sans parler desencouragements intresses dune cour mielleuse toute soumise sa dvotion, lontfinalement pouss amender la Constitution une seconde fois en 2002 pour se donner lapossibilit de briguer un quatrime voire un cinquime mandat, restaurant ainsi, dunecertaine manire, la prsidence vie quil avait pourtant promis de supprimer.Un spcialiste de droit constitutionnel, qui avait t consult pour lamendementconstitutionnel de 1988, soutient cette thse. Selon lui, la commission charge de plancher surcet amendement a eu du mal convaincre le prsident dopter pour la formule dun mandatprsidentiel de cinq ans renouvelable deux fois. Ben Ali, qui tait favorable la limitation dela dure du rgne dun prsident de la Rpublique un mandat renouvelable une seule fois,aurait mis beaucoup de temps avant daccepter leur proposition.Le prsident tait-il sincre ou prchait-il le contraire de ce quil dsirait au fond de lui-mmepour drouter ses interlocuteurs et les pousser livrer le fond de leur pense, stratagmeEXCLUSIFKapitalis.com26 27. auquel il a recours trs souvent, selon les tmoignages concordants de personnes qui lontctoy de prs? Avait-il, ds le dpart, le projet dinstaurer une nouvelle dictature ou y tait-ilvenu peu peu, pouss en ce sens par ses proches collaborateurs et par son clan familial,surtout aprs son second mariage avec Lela Trabelsi, soucieux de bnficier le pluslongtemps possible des prbendes et privilges que leur offre la proximit du pouvoir?Charfi, on sen doute, soutient la premire thse, qui justifie mieux ses engagementspersonnels de lpoque. Il parle mme dun printemps de la dmocratie tunisienne, quinaura finalement dur que quatre ans: de 1988 1991.De l penser que les islamistes ont transform un prsident prsum dmocrate (ou, tout aumoins, en voie de ltre) en un redoutable dictateur, ce quil est rellement devenu, il y a unpas que Charfi franchit allgrement.Bien entendu, le dbat reste ouvert. Les historiens y apporteront un jour leurs clairages. Maisquoi quil en soit, le rsultat est finalement le mme: Le rgime devient de plus en plusautoritaire. Les arrestations dans les milieux islamistes sont trop nombreuses, les traitementspoliciers violents, indfendables, les condamnations par les tribunaux lourdes et dmesures,donc inacceptables. En outre, aprs la disparition dEl-Badil et dEl-Fajr, voici le tour duMaghreb, hebdomadaire de qualit, de cesser de paratre, la suite dune lourdecondamnation de son directeur Omar Shabou. Aprs les islamistes, cest le tour des militantsdu POCT dtre pourchasss, maltraits par la police et lourdement condamns, crit lemme Charfi.Puis, de proche en proche, cest toute lopposition, librale, laque et de gauche, et toute lasocit civile indpendante qui seront museles, marginalises, combattues, rduites ausilenceVingt ans et quelques milliers darrestations plus tard, Ben Ali dirige dsormais la Tunisiedune main de fer, mettant le pays en coupe rgle et imposant le silence toute voixdiscordante, fort du soutien oblig ou intress de la nomenklatura locale et du blanc seingcomplice des partenaires occidentaux, se disant impressionns par les soi-disant progrsconomiques et sociaux raliss sous sa conduite, ainsi que par la relative stabilit quil a sumaintenir dans le pays, qui plus est, dans un contexte rgional et internationalparticulirement tendu.En fait, pour contenter ses partenaires occidentaux, Ben Ali nabandonne jamais clairement etouvertement le processus de normalisation et de dmocratisation de la vie politique. Seprsentant toujours comme un homme de dialogue et douverture, il prend to