Alexandre Dumas - Le Chevalier de Maison Rouge

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 Alexandre Dumas L L e e  c c h h e e v v a a l l i i e e r r  d d e e  M M a a i i s s o o n n - - R R o o u u g g e e BeQ 
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Paris, mars 1793. Le Tribunal révolutionnaire vient d'être institué et la Terreur est imminente... Marie-Antoinette est prisonnière au Temple en attendant son procès dont l'issue ne fait aucun doute.

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  • Alexandre Dumas

    LLee cchheevvaalliieerr ddee MMaaiissoonn--RRoouuggee

    BeQ

  • Alexandre Dumas

    LLee cchheevvaalliieerr ddee MMaaiissoonn--RRoouuggee roman

    La Bibliothque lectronique du Qubec Collection tous les vents Volume 176 : version 1.01

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  • Alexandre Dumas, pre, (1802-1870) lauteur

    des Trois mousquetaires, du Comte de Monte-Christo, et de nombreux autres romans, a aussi laiss des romans et des nouvelles touchant au fantastique, dont La femme au collier de velours, Les Mille et un fantmes et Le meneur de loups ; et des romans historiques, dont Le Chevalier de Maison-Rouge, dont laction se situe en 1793, avec la mort de Marie-Antoinette.

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  • Le Chevalier de Maison-Rouge

    dition de rfrence :

    Bruxelles, Complexe, 2002.

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  • I

    Les enrls volontaires Ctait pendant la soire du 10 mars 1793. Dix

    heures venaient de tinter Notre-Dame, et chaque heure, se dtachant lune aprs lautre comme un oiseau nocturne lanc dun nid de bronze, stait envole triste, monotone et vibrante.

    La nuit tait descendue sur Paris, non pas bruyante, orageuse et entrecoupe dclairs, mais froide et brumeuse.

    Paris lui-mme ntait point ce Paris que nous connaissons, blouissant le soir de mille feux qui se refltent dans sa fange dore, le Paris aux promeneurs affairs, aux chuchotements joyeux, aux faubourgs bachiques, ppinire de querelles audacieuses, de crimes hardis, fournaise aux

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  • mille rugissements : ctait une cite honteuse, timide, affaire, dont les rares habitants couraient pour traverser dune rue lautre, et se prcipitaient dans leurs alles ou sous leurs portes cochres, comme des btes fauves traques par les chasseurs sengloutissent dans leurs terriers.

    Ctait enfin, comme nous lavons dit, le Paris du 10 mars 1793.

    Quelques mots sur la situation extrme qui avait amen ce changement dans laspect de la capitale, puis nous entamerons les vnements dont le rcit fera lobjet de cette histoire.

    La France, par la mort de Louis XVI, avait rompu avec toute lEurope. Aux trois ennemis quelle avait dabord combattus, cest--dire la Prusse, lEmpire, au Pimont, staient jointes lAngleterre, la Hollande et lEspagne. La Sude et le Danemark seuls conservaient leur vieille neutralit, occups quils taient, du reste, regarder Catherine y dchirant la Pologne.

    La situation tait effrayante. La France, moins ddaigne comme puissance physique, mais aussi moins estime comme puissance morale depuis

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  • les massacres de Septembre et lexcution du 21 janvier, tait littralement bloque comme une simple ville de lEurope entire. LAngleterre tait sur nos ctes, lEspagne sur les Pyrnes, le Pimont et lAutriche sur les Alpes, la Hollande et la Prusse dans le nord des Pays-Bas, et sur un seul point, du Haut-Rhin lEscaut, deux cent cinquante mille combattants marchaient contre la Rpublique.

    Partout nos gnraux taient repousss. Maczinski avait t oblig dabandonner Aix-la-Chapelle et de se retirer sur Lige. Steingel et Neuilly taient rejets dans le Limbourg ; Miranda, qui assigeait Mastricht, stait repli sur Tongres. Valence et Dampierre, rduits battre en retraite, staient laiss enlever une partie de leur matriel. Plus de dix mille dserteurs avaient dj abandonn larme et staient rpandus dans lintrieur. Enfin, la Convention, nayant plus despoir quen Dumouriez, lui avait envoy courrier sur courrier pour lui ordonner de quitter les bords du Biesboos, o il prparait un dbarquement en Hollande, afin de venir prendre le

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  • commandement de larme de la Meuse. Sensible au cur comme un corps anim, la

    France ressentait Paris, cest--dire son cur mme, chacun des coups que linvasion, la rvolte ou la trahison lui portaient aux points les plus loigns. Chaque victoire tait une meute de joie, chaque dfaite un soulvement de terreur. On comprend donc facilement quel tumulte avaient produit les nouvelles des checs successifs que nous venions dprouver.

    La veille, 9 mars, il y avait eu la Convention une sance des plus orageuses : tous les officiers avaient reu lordre de rejoindre leurs rgiments la mme heure ; et Danton, cet audacieux proposeur des choses impossibles qui saccomplissaient cependant, Danton, montant la tribune, stait cri : Les soldats manquent, dites-vous ? Offrons Paris une occasion de sauver la France, demandons-lui trente mille hommes, envoyons-les Dumouriez, et non seulement la France est sauve, mais la Belgique est assure, mais la Hollande est conquise.

    La proposition avait t accueillie par des cris

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  • denthousiasme. Des registres avaient t ouverts dans toutes les sections, invites se runir dans la soire. Les spectacles avaient t ferms pour empcher toute distraction, et le drapeau noir avait t arbor lhtel de ville en signe de dtresse.

    Avant minuit, trente-cinq mille noms taient inscrits sur ces registres.

    Seulement, il tait arriv ce soir-l ce qui dj tait arriv aux journes de Septembre : dans chaque section, en sinscrivant, les enrls volontaires avaient demand quavant leur dpart les tratres fussent punis.

    Les tratres, ctaient, en ralit, les contre-rvolutionnaires, les conspirateurs cachs qui menaaient au dedans la Rvolution menace au dehors. Mais, comme on le comprend bien, le mot prenait toute lextension que voulaient lui donner les partis extrmes qui dchiraient la France cette poque. Les tratres, ctaient les plus faibles. Or, les girondins taient les plus faibles. Les montagnards dcidrent que ce seraient les girondins qui seraient les tratres.

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  • Le lendemain ce lendemain tait le 10 mars tous les dputs montagnards taient prsents la sance. Les jacobins arms venaient de remplir les tribunes, aprs avoir chass les femmes, lorsque le maire se prsente avec le conseil de la Commune, confirme le rapport des commissaires de la Convention sur le dvouement des citoyens, et rpte le vu, mis unanimement la veille, dun tribunal extraordinaire destin juger les tratres.

    Aussitt on demande grands cris un rapport du comit. Le comit se runit aussitt, et, dix minutes aprs, Robert Lindet vient dire quun tribunal sera nomm, compos de neuf juges indpendants de toutes formes, acqurant la conviction par tous moyens, divis en deux sections toujours permanentes, et poursuivant, la requte de la Convention ou directement, ceux qui tenteraient dgarer le peuple.

    Comme on le voit, lextension tait grande. Les girondins comprirent que ctait leur arrt. Ils se levrent en masse.

    Plutt mourir, scrient-ils, que de consentir

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  • ltablissement de cette inquisition vnitienne ! En rponse cette apostrophe, les

    montagnards demandaient le vote haute voix. Oui, scrie Fraud, oui, votons pour faire

    connatre au monde les hommes qui veulent assassiner linnocence au nom de la loi.

    On vote en effet, et, contre toute apparence, la majorit dclare : 1 quil y aura des jurs ; 2 que ces jurs seront pris en nombre gal dans les dpartements ; 3 quils seront nomms par la Convention.

    Au moment o ces trois propositions furent admises, de grands cris se firent entendre. La Convention tait habitue aux visites de la populace. Elle fit demander ce quon lui voulait ; on lui rpondit que ctait une dputation des enrls volontaires qui avaient dn la halle au bl et qui demandaient dfiler devant elle.

    Aussitt les portes furent ouvertes et six cents hommes, arms de sabres, de pistolets et de piques, apparurent moiti ivres et dfilrent au milieu des applaudissements, en demandant

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  • grands cris la mort des tratres. Oui, leur rpondit Collot dHerbois, oui, mes

    amis, malgr les intrigues, nous vous sauverons, vous et la libert !

    Et ces mots furent suivis dun regard jet aux girondins, regard qui leur fit comprendre quils ntaient point encore hors de danger.

    En effet, la sance de la Convention termine, les montagnards se rpandent dans les autres clubs, courent aux Cordeliers et aux Jacobins, proposent de mettre les tratres hors la loi et de les gorger cette nuit mme.

    La femme de Louvet demeurait rue Saint-Honor, prs des Jacobins. Elle entend des vocifrations, descend, entre au club, entend la proposition et remonte en toute hte prvenir son mari. Louvet sarme, court de porte en porte pour prvenir ses amis, les trouve tous absents, apprend du domestique de lun deux quils sont chez Ption, sy rend linstant mme, les voit dlibrant tranquillement sur un dcret quils doivent prsenter le lendemain, et que, abuss par une majorit de hasard, ils se flattent de faire

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  • adopter. Il leur raconte ce qui se passe, leur communique ses craintes, leur dit ce quon trame contre eux aux Jacobins et aux Cordeliers, et se rsume en les invitant prendre de leur ct quelque mesure nergique.

    Alors, Ption se lve, calme et impassible comme dhabitude, va la fentre, louvre, regarde le ciel, tend les bras au dehors, et, retirant sa main ruisselante :

    Il pleut, dit-il, il ny aura rien cette nuit. Par cette fentre entrouverte pntrrent les

    dernires vibrations de lhorloge qui sonnait dix heures.

    Voil donc ce qui stait pass Paris la veille et le jour mme ; voil ce qui sy passait pendant cette soire du 10 mars, et ce qui faisait que, dans cette obscurit humide et dans ce silence menaant, les maisons destines abriter les vivants, devenues muettes et sombres, ressemblaient des spulcres peupls seulement de morts.

    En effet, de longues patrouilles de gardes

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  • nationaux recueillis et prcds dclaireurs, la baonnette en avant ; des troupes de citoyens des sections arms au hasard et serrs les uns contre les autres ; des gendarmes interrogeant chaque recoin de porte ou chaque alle entrouverte, tels taient les seuls habitants de la ville qui se hasardassent dans les rues, tant on comprenait dinstinct quil se tramait quelque chose dinconnu et de terrible.

    Une pluie fine et glace, cette mme pluie qui avait rassur Ption, tait venue augmenter la mauvaise humeur et le malaise de ces surveillants, dont chaque rencontre ressemblait des prparatifs de combat et qui, aprs stre reconnus avec dfiance, changeaient le mot dordre lentement et de mauvaise grce. Puis on et dit, les voir se retourner les uns et les autres aprs leur sparation, quils craignaient mutuellement dtre surpris par derrire.

    Or, ce soir-l mme o Paris tait en proie lune de ces paniques, si souvent renouveles quil et d cependant y tre quelque peu habitu, ce soir o il tait sourdement question de

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  • massacrer les tides rvolutionnaires qui, aprs avoir vot, avec restriction pour la plupart, la mort du roi, reculaient aujourdhui devant la mort de la reine, prisonnire au Temple avec ses enfants et sa belle-sur, une femme enveloppe dune mante dindienne lilas, poils noirs, la tte couverte ou plutt ensevelie par le capuchon de cette mante, se glissait le long des maisons de la rue Saint-Honor, se cachant dans quelque enfoncement de porte, dans quelque angle de muraille chaque fois quune patrouille apparaissait, demeurant immobile comme une statue, retenant son haleine jusqu ce que la patrouille ft passe, et alors, reprenant sa course rapide et inquite jusqu ce que quelque danger du mme genre vnt de nouveau la forcer au silence et limmobilit.

    Elle avait dj parcouru ainsi impunment, grce aux prcautions quelle prenait, une partie de la rue Saint-Honor, lorsquau coin de la rue de Grenelle elle tomba tout coup, non pas dans une patrouille, mais dans une petite troupe de ces braves enrls volontaires qui avaient dn la halle au bl, et dont le patriotisme tait exalt

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  • encore par les nombreux toasts quils avaient ports leurs futures victoires.

    La pauvre femme jeta un cri et essaya de fuir par la rue du Coq.

    Eh ! l, l, citoyenne, cria le chef des enrls, car dj, tant le besoin dtre command est naturel lhomme, ces dignes patriotes staient nomms des chefs. Eh ! l, l, o vas-tu ?

    La fugitive ne rpondit point et continua de courir.

    En joue ! dit le chef, cest un homme dguis, un aristocrate qui se sauve !

    Et le bruit de deux ou trois fusils retombant irrgulirement sur des mains un peu trop vacillantes pour tre bien sres, annona la pauvre femme le mouvement fatal qui sexcutait.

    Non, non ! scria-t-elle en sarrtant court et en revenant sur ses pas ; non, citoyen, tu te trompes ; je ne suis pas un homme.

    Alors, avance lordre, dit le chef, et

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  • rponds catgoriquement. O vas-tu comme cela, charmante belle de nuit ?

    Mais, citoyen, je ne vais nulle part... Je rentre.

    Ah ! tu rentres ? Oui. Cest rentrer un peu tard pour une honnte

    femme, citoyenne. Je viens de chez une parente qui est malade. Pauvre petite chatte, dit le chef en faisant de

    la main un geste devant lequel recula vivement la femme effraye ; et o est notre carte ?

    Ma carte ? Comment cela, citoyen ? Que veux-tu dire et que me demandes-tu l ?

    Nas-tu pas lu le dcret de la Commune ? Non. Tu las entendu crier, alors ? Mais non. Que dit donc ce dcret, mon

    Dieu ? Dabord, on ne dit plus mon Dieu, on dit

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  • ltre suprme. Pardon ; je me suis trompe. Cest une

    ancienne habitude. Mauvaise habitude, habitude daristocrate. Je tcherai de me corriger, citoyen. Mais tu

    disais... ? Je disais que le dcret de la Commune

    dfend, pass dix heures du soir, de sortir sans carte de civisme. As-tu ta carte de civisme ?

    Hlas ! non. Tu las oublie chez ta parente ? Jignorais quil fallt sortir avec cette carte. Alors, entrons au premier poste ; l, tu

    texpliqueras gentiment, avec le capitaine, et, sil est content de toi, il te fera reconduire ton domicile par deux hommes, sinon il te gardera jusqu plus ample information. Par file gauche, pas acclr, en avant, marche !

    Au cri de terreur que poussa la prisonnire, le chef des enrls volontaires comprit que la pauvre femme redoutait fort cette mesure.

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  • Oh ! oh ! dit-il, je suis sr que nous tenons quelque gibier distingu. Allons, allons, en route, ma petite ci-devant.

    Et le chef saisit le bras de la prvenue, le mit sous le sien et lentrana, malgr ses cris et ses larmes, vers le poste du Palais-galit.

    On tait dj la hauteur de la barrire des Sergents, quand, tout coup, un jeune homme de haute taille, envelopp dun manteau, tourna le coin de la rue Croix-des-Petits-Champs, juste au moment o la prisonnire essayait par ses supplications dobtenir quon lui rendt la libert. Mais, sans lcouter, le chefs des volontaires lentrana brutalement. La jeune femme poussa un cri, moiti deffroi, moiti de douleur.

    Le jeune homme vit cette lutte, entendit ce cri, et bondissant dun ct lautre de la rue, il se trouva en face de la petite troupe.

    Quy a-t-il, et que fait-on cette femme ? demanda-t-il celui qui paraissait tre le chef.

    Au lieu de me questionner, mle-toi de ce qui te regarde.

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  • Quelle est cette femme, citoyens, et que lui voulez-vous ? rpta le jeune homme dun ton plus impratif encore que la premire fois.

    Mais qui es-tu, toi-mme, pour nous interroger ?

    Le jeune homme carta son manteau, et lon vit briller une paulette sur un costume militaire.

    Je suis officier, dit-il, comme vous pouvez le voir.

    Officier... dans quoi ? Dans la garde civique. Eh bien ! quest-ce que a nous fait, nous ?

    rpondit un homme de la troupe. Est-ce que nous connaissons a, les officiers de la garde civique !

    Quoi quil dit ? demanda un autre avec un accent tranant et ironique particulier lhomme du peuple, ou plutt de la populace parisienne qui commence se fcher.

    Il dit, rpliqua le jeune homme, que si lpaulette ne fait pas respecter lofficier, le sabre fera respecter lpaulette.

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  • Et, en mme temps, faisant un pas en arrire, le dfenseur inconnu de la jeune femme dgagea des plis de son manteau et fit briller, la lueur dun rverbre, un large et solide sabre dinfanterie. Puis, dun mouvement rapide et qui annonait une certaine habitude des luttes armes, saisissant le chef des enrls volontaires par le collet de sa carmagnole et lui posant la pointe du sabre sur la gorge :

    Maintenant, lui dit-il, causons comme deux bons amis.

    Mais, citoyen..., dit le chef des enrls en essayant de se dgager.

    Ah ! je te prviens quau moindre mouvement que tu fais, au moindre mouvement que font tes hommes, je te passe mon sabre au travers du corps.

    Pendant ce temps, deux hommes de la troupe continuaient retenir la femme.

    Tu mas demand qui jtais, continua le jeune homme, tu nen avais pas le droit, car tu ne commandes pas une patrouille rgulire.

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  • Cependant, je vais te le dire : je me nomme Maurice Lindey ; jai command une batterie de canonniers au 10 aot. Je suis lieutenant de la garde nationale, et secrtaire de la section des Frres et Amis. Cela te suffit-il ?

    Ah ! citoyen lieutenant, rpondit le chef, toujours menac par la lame dont il sentait la pointe peser de plus en plus, cest bien autre chose. Si tu es rellement ce que tu dis, cest--dire un bon patriote...

    L, je savais bien que nous nous entendrions au bout de quelques paroles, dit lofficier. Maintenant, rponds ton tour : pourquoi cette femme criait-elle, et que lui faisiez-vous ?

    Nous la conduisions au corps de garde. Et pourquoi la conduisiez-vous au corps de

    garde ? Parce quelle na point de carte de civisme,

    et que le dernier dcret de la Commune ordonne darrter quiconque se hasardera dans les rues de Paris, pass dix heures, sans carte de civisme. Oublies-tu que la patrie est en danger, et que le

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  • drapeau noir flotte sur lhtel de ville ? Le drapeau noir flotte sur lhtel de ville et

    la patrie est en danger, parce que deux cent mille esclaves marchent contre la France, reprit lofficier, et non parce quune femme court les rues de Paris, pass dix heures. Mais, nimporte, citoyens, il y a un dcret de la Commune : vous tes dans votre droit, et si vous meussiez rpondu cela tout de suite, lexplication aurait t plus courte et moins orageuse. Cest bien dtre patriote, mais ce nest pas mal dtre poli, et le premier officier que les citoyens doivent respecter, cest celui, ce me semble, quils ont nomm eux-mmes. Maintenant, emmenez cette femme si vous voulez, vous tes libres.

    Oh ! citoyen, scria son tour, en saisissant le bras de Maurice, la femme, qui avait suivi tout le dbat avec une profonde anxit ; oh ! citoyen ! ne mabandonnez pas la merci de ces hommes grossiers et moiti ivres.

    Soit, dit Maurice ; prenez mon bras et je vous conduirai avec eux jusquau poste.

    Au poste ! rpta la femme avec effroi ; au

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  • poste ! Et pourquoi me conduire au poste, puisque je nai fait de mal personne ?

    On vous conduit au poste, dit Maurice, non point parce que vous avez fait mal, non point parce quon suppose que vous pouvez en faire, mais parce quun dcret de la Commune dfend de sortir sans une carte et que vous nen avez pas.

    Mais, monsieur, jignorais. Citoyenne, vous trouverez au poste de

    braves gens qui apprcieront vos raisons, et de qui vous navez rien craindre.

    Monsieur, dit la jeune femme en serrant le bras de lofficier, ce nest plus linsulte que je crains, cest la mort ; si lon me conduit au poste, je suis perdue.

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  • II

    Linconnue Il y avait dans cette voix un tel accent de

    crainte et de distinction mles ensemble, que Maurice tressaillit. Comme une commotion lectrique, cette voix vibrante avait pntr jusqu son cur.

    Il se retourna vers les enrls volontaires, qui se consultaient entre eux. Humilis davoir t tenus en chec par un seul homme, ils se consultaient entre eux avec lintention bien visible de regagner le terrain perdu ; ils taient huit contre un : trois avaient des fusils, les autres des pistolets et des piques, Maurice navait que son sabre : la lutte ne pouvait tre gale.

    La femme elle-mme comprit cela, car elle laissa retomber sa tte sur sa poitrine en poussant

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  • un soupir. Quant Maurice, le sourcil fronc, la lvre

    ddaigneusement releve, le sabre hors du fourreau, il restait irrsolu entre ses sentiments dhomme qui lui ordonnaient de dfendre cette femme, et ses devoirs de citoyen qui lui conseillaient de la livrer.

    Tout coup, au coin de la rue des Bons-Enfants, on vit briller lclair de plusieurs canons de fusil, et lon entendit la marche mesure dune patrouille qui, apercevant un rassemblement, fit halte dix pas peu prs du groupe, et, par la voix de son caporal, cria : Qui vive ?

    Ami ! cria Maurice ; ami ! Avance ici, Lorin.

    Celui auquel cette injonction tait adresse se remit en marche et, prenant la tte, sapprocha vivement, suivi de huit hommes.

    Eh ! cest toi, Maurice, dit le caporal. Ah ! libertin ! que fais-tu dans les rues cette heure ?

    Tu le vois, je sors de la section des Frres et Amis.

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  • Oui, pour te rendre dans celle des surs et amies ; nous connaissons cela.

    Apprenez, ma belle, Qu minuit sonnant, Une main fidle, Une main damant, Ira doucement, Se glissant dans lombre, Tirer les verrous, Qui, ds la nuit sombre, Sont pousss sur vous.

    Hein ! nest-ce pas cela ? Non, mon ami, tu te trompes ; jallais rentrer

    directement chez moi lorsque jai trouv la citoyenne qui se dbattait aux mains des citoyens volontaires ; je suis accouru et jai demand pourquoi on la voulait arrter.

    Je te reconnais bien l, dit Lorin.

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  • Des cavaliers franais tel est le caractre. Puis, se retournant vers les enrls : Et pourquoi arrtiez-vous cette femme ?

    demanda le potique caporal. Nous lavons dj dit au lieutenant, rpondit

    le chef de la petite troupe : parce quelle navait point de carte de sret.

    Bah ! bah ! dit Lorin, voil un beau crime ! Tu ne connais donc pas larrt de la

    Commune ? demanda le chef des volontaires. Si fait ! si fait ! mais il est un autre arrt qui

    annule celui-l. Lequel ? Le voici : Sur le Pinde et sur le Parnasse, Il est dcrt par lAmour Que la Beaut, la Jeunesse et la Grce

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  • Pourront, toute heure du jour, Circuler sans billet de passe.

    H que dis-tu de cet arrt, citoyen ? Il est galant, ce me semble.

    Oui ; mais il ne me parat pas premptoire. Dabord, il ne figure pas dans le Moniteur, puis nous ne sommes ni sur le Pinde ni sur le Parnasse ; ensuite, il ne fait pas jour ; enfin, la citoyenne nest peut-tre ni jeune, ni belle, ni gracieuse.

    Je parie le contraire, dit Lorin. Voyons, citoyenne, prouve-moi que jai raison, baisse ta coiffe et que tout le monde puisse juger si tu es dans les conditions du dcret.

    Ah ! monsieur, dit la jeune femme en se pressant contre Maurice, aprs mavoir protge contre vos ennemis, protgez-moi contre vos amis, je vous en supplie.

    Voyez-vous, voyez-vous, dit le chef des enrls, elle se cache. Mest avis que cest quelque espionne des aristocrates, quelque

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  • drlesse, quelque coureuse de nuit. Oh ! monsieur, dit la jeune femme en faisant

    faire un pas en avant Maurice et en dcouvrant un visage ravissant de jeunesse, de beaut et de distinction, que la clart du rverbre claira. Oh ! regardez-moi ; ai-je lair dtre ce quils disent ?

    Maurice demeura bloui. Jamais il navait rien rv de pareil ce quil venait de voir. Nous disons ce quil venait de voir, car linconnue avait voil de nouveau son visage presque aussi rapidement quelle lavait dcouvert.

    Lorin, dit tout bas Maurice, rclame la prisonnire pour la conduire ton poste ; tu en as le droit, comme chef de patrouille.

    Bon ! dit le jeune caporal, je comprends demi-mot.

    Puis, se retournant vers linconnue : Allons, allons, la belle, continua-t-il, puisque

    vous ne voulez pas nous donner la preuve que vous tes dans les conditions du dcret, il faut nous suivre.

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  • Comment, vous suivre ? dit le chef des enrls volontaires.

    Sans doute, nous allons conduire la citoyenne au poste de lhtel de ville, o nous sommes de garde, et l nous prendrons des informations sur elle.

    Pas du tout, pas du tout, dit le chef de la premire troupe. Elle est nous, et nous la gardons.

    Ah ! citoyens, citoyens, dit Lorin, nous allons nous fcher.

    Fchez-vous ou ne vous fchez pas, morbleu, cela nous est bien gal. Nous sommes de vrais soldats de la Rpublique, et tandis que vous patrouillez dans les rues, nous allons verser notre sang la frontire.

    Prenez garde de le rpandre en route, citoyens, et cest ce qui pourra bien vous arriver, si vous ntes pas plus polis que vous ne ltes.

    La politesse est une vertu daristocrate, et nous sommes des sans-culottes, nous, repartirent les enrls.

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  • Allons donc, dit Lorin, ne parlez pas de ces choses-l devant madame. Elle est peut-tre Anglaise. Ne vous fchez point de la supposition, mon bel oiseau de nuit, ajouta-t-il en se retournant galamment vers linconnue.

    Un pote la dit, et nous, chos indignes, Nous allons aprs lui tout bas le rptant : LAngleterre est un nid de cygnes Au milieu dun immense tang. Ah ! tu te trahis, dit le chef des enrls ; ah !

    tu avoues que tu es une crature de Pitt, un stipendi de lAngleterre, un...

    Silence, dit Lorin, tu nentends rien la posie, mon ami ; aussi je vais te parler en prose. coute, nous sommes des gardes nationaux doux et patients, mais tous enfants de Paris, ce qui veut dire que, lorsquon nous chauffe les oreilles, nous frappons dru.

    Madame, dit Maurice, vous voyez ce qui se

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  • passe et vous devinez ce qui va se passer ; dans cinq minutes, dix ou onze hommes vont sgorger pour vous. La cause quont embrasse ceux qui veulent vous dfendre mrite-t-elle le sang quelle va faire couler ?

    Monsieur, rpondit linconnue en joignant les mains, je ne puis vous dire quune chose, une seule : cest que, si vous me laissez arrter, il en rsultera pour moi et pour dautres encore des malheurs si grands, que, plutt que de mabandonner, je vous supplierai de me percer le cur avec larme que vous tenez dans la main et de jeter mon cadavre dans la Seine.

    Cest bien, madame, rpondit Maurice, je prends tout sur moi.

    Et laissant retomber les mains de la belle inconnue quil tenait dans les siennes :

    Citoyens, dit-il aux gardes nationaux, comme votre officier, comme patriote, comme Franais, je vous ordonne de protger cette femme. Et toi, Lorin, si toute cette canaille dit un mot, la baonnette !

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  • Apprtez... armes ! dit Lorin. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! scria

    linconnue en enveloppant sa tte de son capuchon et en sappuyant contre une borne. Oh ! mon Dieu ! protgez-le.

    Les enrls volontaires essayrent de se mettre en dfense. Lun deux tira mme un coup de pistolet dont la balle traversa le chapeau de Maurice.

    Croisez baonnettes, dit Lorin. Ram plan, plan, plan, plan, plan, plan.

    Il y eut alors dans les tnbres un moment de lutte et de confusion pendant lequel on entendit une ou deux dtonations darmes feu, puis des imprcations, des cris, des blasphmes ; mais personne ne vint, car, ainsi que nous lavons dit, il tait sourdement question de massacre, et lon crut que ctait le massacre qui commenait. Deux ou trois fentres seulement souvrirent pour se refermer aussitt.

    Moins nombreux et moins bien arms, les enrls volontaires furent en un instant hors de

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  • combat. Deux taient blesss grivement, quatre autres taient colls le long de la muraille avec chacun une baonnette sur la poitrine.

    L, dit Lorin, jespre, maintenant, que vous allez tre doux comme des agneaux. Quant toi, citoyen Maurice, je te charge de conduire cette femme au poste de lhtel de ville. Tu comprends que tu en rponds.

    Oui, dit Maurice. Puis tout bas : Et le mot dordre ? ajouta-t-il. Ah diable ! fit Lorin en se grattant loreille,

    le mot dordre... Cest que... Ne crains-tu pas que jen fasse un mauvais

    usage ? Ah ! ma foi, dit Lorin, fais-en lusage que tu

    voudras ; cela te regarde. Tu dis donc ? reprit Maurice. Je dis que je vais te le donner tout lheure ;

    mais laisse-nous dabord nous dbarrasser de ces gaillards-l. Puis, avant de te quitter, je ne serais

    35

  • pas fch de te dire encore quelques mots de bon conseil.

    Soit, je tattendrai. Et Lorin revint vers ses gardes nationaux, qui

    tenaient toujours en respect les enrls volontaires.

    L, maintenant, en avez-vous assez ? dit-il. Oui, chien de girondin, rpondit le chef. Tu te trompes, mon ami, rpondit Lorin avec

    calme, et nous sommes meilleurs sans-culottes que toi, attendu que nous appartenons au club des Thermopyles, dont on ne contestera pas le patriotisme, jespre. Laissez aller les citoyens, continua Lorin, ils ne contestent pas.

    Il nen est pas moins vrai que si cette femme est une suspecte...

    Si elle tait une suspecte, elle se serait sauve pendant la bataille au lieu dattendre, comme tu le vois, que la bataille ft finie.

    Hum ! fit un des enrls, cest assez vrai ce que dit l le citoyen Thermopyle.

    36

  • Dailleurs, nous le saurons, puisque mon ami va la conduire au poste, tandis que nous allons aller boire, nous, la sant de la nation.

    Nous allons aller boire ? dit le chef. Certainement, jai trs soif, moi, et je

    connais un joli cabaret au coin de la rue Thomas-du-Louvre !

    Eh ! mais que ne disais-tu cela tout de suite, citoyen ? Nous sommes fchs davoir dout de ton patriotisme ; et comme preuve, au nom de la nation et de la loi, embrassons-nous.

    Embrassons-nous, dit Lorin. Et les enrls et les gardes nationaux

    sembrassrent avec enthousiasme. En ce temps-l, on pratiquait aussi volontiers laccolade que la dcollation.

    Allons, amis, scrirent alors les deux troupes runies, au coin de la rue Thomas-du-Louvre.

    Et nous donc ! dirent les blesss dune voix plaintive, est-ce que lon va nous abandonner ici ?

    37

  • Ah bien, oui, vous abandonner, dit Lorin ; abandonner des braves qui sont tombs en combattant pour la patrie, contre des patriotes, cest vrai ; par erreur, cest encore vrai ; on va vous envoyer des civires. En attendant, chantez la Marseillaise, cela vous distraira.

    Allez, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arriv. Puis, sapprochant de Maurice, qui se tenait

    avec son inconnue au coin de la rue du Coq, tandis que les gardes nationaux et les volontaires remontaient bras-dessus bras-dessous vers la place du Palais-galit :

    Maurice, lui dit-il, je tai promis un conseil, le voici. Viens avec nous plutt que de te compromettre en protgeant la citoyenne, qui me fait leffet dtre charmante, il est vrai, mais qui nen est que plus suspecte ; car les femmes charmantes qui courent les rues de Paris minuit...

    38

  • Monsieur, dit la femme, ne me jugez pas sur les apparences, je vous en supplie.

    Dabord, vous dites monsieur, ce qui est une grande faute, entends-tu, citoyenne ? Allons, voil que je dis vous, moi.

    Eh bien ! oui, oui, citoyen, laisse ton ami accomplir sa bonne action.

    Comment cela ? En me reconduisant jusque chez moi, en me

    protgeant tout le long de la route. Maurice ! Maurice ! dit Lorin, songe ce

    que tu vas faire ; tu te compromets horriblement. Je le sais bien, rpondit le jeune homme ;

    mais que veux-tu ! si je labandonne, pauvre femme, elle sera arrte chaque pas par les patrouilles.

    Oh ! oui, oui, tandis quavec vous, monsieur... tandis quavec toi, citoyen, je veux dire, je suis sauve.

    Tu lentends, sauve ! dit Lorin. Elle court donc un grand danger ?

    39

  • Voyons, mon cher Lorin, dit Maurice, soyons justes. Cest une bonne patriote ou cest une aristocrate. Si cest une aristocrate, nous avons eu tort de la protger ; si cest une bonne patriote, il est de notre devoir de la prserver.

    Pardon, pardon, cher ami, jen suis fch pour Aristote ; mais ta logique est stupide. Te voil comme celui qui dit :

    Iris ma vol ma raison Et me demande ma sagesse. Voyons, Lorin, dit Maurice, trve Dorat,

    Parny, Gentil-Bernard, je ten supplie. Parlons srieusement : veux-tu ou ne veux-tu pas me donner le mot de passe ?

    Cest--dire, Maurice, que tu me mets dans cette ncessit de sacrifier mon devoir mon ami, ou mon ami mon devoir. Or, jai bien peur, Maurice, que le devoir ne soit sacrifi.

    Dcide-toi donc lun ou lautre, mon ami. Mais, au nom du ciel, dcide-toi tout de suite.

    40

  • Tu nen abuseras pas ? Je te le promets. Ce nest pas assez ; jure ! Et sur quoi ? Jure sur lautel de la patrie. Lorin ta son chapeau, le prsenta Maurice

    du ct de la cocarde, et Maurice, trouvant la chose toute simple, fit sans rire le serment demand sur lautel improvis.

    Et maintenant, dit Lorin, voici le mot dordre : Gaule et Lutce... Peut-tre y en a-t-il qui te diront comme moi : Gaule et Lucrce ; mais bah ! laisse passer tout de mme, cest toujours romain.

    Citoyenne, dit Maurice, maintenant je suis vos ordres. Merci, Lorin.

    Bon voyage, dit celui-ci en se recoiffant avec lautel de la patrie.

    Et, fidle ses gots anacrontiques, il sloigna en murmurant :

    41

  • Enfin, ma chre lonore, Tu las connu, ce pch si charmant Que tu craignais mme en le dsirant. En le gotant, tu le craignais encore. Eh bien ! dis-moi, qua-t-il donc

    deffrayant ?...

    42

  • III

    La rue des Fosss-Saint-Victor Maurice, en se trouvant seul avec la jeune

    femme, fut un instant embarrass. La crainte dtre dupe, lattrait de cette merveilleuse beaut, un vague remords qui gratignait sa conscience pure de rpublicain exalt, le retinrent au moment o il allait donner son bras la jeune femme.

    O allez-vous, citoyenne ? lui dit-il. Hlas ! monsieur, bien loin, lui rpondit-elle. Mais enfin... Du ct du Jardin des Plantes. Cest bien ; allons. Ah ! mon Dieu ! monsieur, dit linconnue, je

    vois bien que je vous gne ; mais sans le malheur qui mest arriv, et si je croyais ne courir quun

    43

  • danger ordinaire, croyez bien que je nabuserais pas ainsi de votre gnrosit.

    Mais enfin, madame, dit Maurice, qui, dans le tte--tte, oubliait le langage impos par le vocabulaire de la Rpublique et en revenait son langage dhomme, comment se fait-il, en conscience, que vous soyez cette heure dans les rues de Paris ? Voyez si, except nous, il sy trouve une seule personne.

    Monsieur, je vous lai dit ; javais t faire une visite au faubourg du Roule. Partie midi sans rien savoir de ce qui se passe, je revenais sans en rien savoir encore : tout mon temps sest coul dans une maison un peu retire.

    Oui, murmura Maurice, dans quelque maison de ci-devant, dans quelque repaire daristocrate. Avouez, citoyenne, que, tout en me demandant tout haut mon appui, vous riez tout bas de ce que je vous le donne.

    Moi ! scria-t-elle, et comment cela ? Sans doute ; vous voyez un rpublicain vous

    servir de guide. Eh bien, ce rpublicain trahit sa

    44

  • cause, voil tout. Mais, citoyen, dit vivement linconnue, vous

    tes dans lerreur, et jaime autant que vous la Rpublique.

    Alors, citoyenne, si vous tes bonne patriote, vous navez rien cacher. Do veniez-vous ?

    Oh ! monsieur, de grce ! dit linconnue. Il y avait dans ce monsieur une telle

    expression de pudeur si profonde et si douce, que Maurice crut tre fix sur le sentiment quil renfermait.

    Certes, dit-il, cette femme revient dun rendez-vous damour.

    Et, sans quil comprt pourquoi, il sentit cette pense son cur se serrer.

    De ce moment il garda le silence. Cependant les deux promeneurs nocturnes

    taient arrivs la rue de la Verrerie, aprs avoir t rencontrs par trois ou quatre patrouilles, qui, au reste, grce au mot de passe, les avaient laisss circuler librement, lorsqu une dernire, lofficier parut faire quelque difficult.

    45

  • Maurice alors crut devoir ajouter au mot de passe son nom et sa demeure.

    Bien, dit lofficier, voil pour toi ; mais la citoyenne...

    Aprs, la citoyenne ? Qui est-elle ? Cest... la sur de ma femme. Lofficier les laissa passer. Vous tes donc mari, monsieur ? murmura

    linconnue. Non, madame ; pourquoi cela ? Parce qualors, dit-elle en riant, vous eussiez

    eu plus court de dire que jtais votre femme. Madame, dit son tour Maurice, le nom de

    femme est un titre sacr et qui ne doit pas se donner lgrement. Je nai point lhonneur de vous connatre.

    Ce fut son tour que linconnue sentit son cur se serrer, et elle garda le silence.

    En ce moment ils traversaient le pont Marie.

    46

  • La jeune femme marchait plus vite mesure que lon approchait du but de la course.

    On traversa le pont de la Tournelle. Nous voil, je crois, dans votre quartier, dit

    Maurice en posant le pied sur le quai Saint-Bernard.

    Oui, citoyen, dit linconnue ; mais cest justement ici que jai le plus besoin de votre secours.

    En vrit, madame, vous me dfendez dtre indiscret, et en mme temps vous faites tout ce que vous pouvez pour exciter ma curiosit. Ce nest pas gnreux. Voyons, un peu de confiance ; je lai bien mrite, je crois. Ne me ferez-vous point lhonneur de me dire qui je parle ?

    Vous parlez, monsieur, reprit linconnue en souriant, une femme que vous avez sauve du plus grand danger quelle ait jamais couru, et qui vous sera reconnaissante toute sa vie.

    Je ne vous en demande pas tant, madame ; soyez moins reconnaissante, et pendant cette

    47

  • seconde, dites-moi votre nom. Impossible. Vous leussiez dit cependant au premier

    sectionnaire venu, si lon vous et conduite au poste.

    Non, jamais, scria linconnue. Mais alors, vous alliez en prison. Jtais dcide tout. Mais la prison dans ce moment-ci... Cest lchafaud, je le sais. Et vous eussiez prfr lchafaud ? la trahison... Dire mon nom, ctait trahir ! Je vous le disais bien, que vous me faisiez

    jouer un singulier rle pour un rpublicain ! Vous jouez le rle dun homme gnreux.

    Vous trouvez une pauvre femme quon insulte, vous ne la mprisez pas quoiquelle soit du peuple, et, comme elle peut tre insulte de nouveau, pour la sauver du naufrage, vous la reconduisez jusquau misrable quartier quelle habite ; voil tout.

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  • Oui, vous avez raison ; voil pour les apparences ; voil ce que jaurais pu croire si je ne vous avais pas vue, si vous ne maviez pas parl ; mais votre beaut, mais votre langage sont dune femme de distinction ; or, cest justement cette distinction, en opposition avec votre costume et avec ce misrable quartier, qui me prouve que votre sortie cette heure cache quelque mystre ; vous vous taisez... allons, nen parlons plus. Sommes-nous encore loin de chez vous, madame ?

    En ce moment ils entraient dans la rue des Fosss-Saint-Victor.

    Vous voyez ce petit btiment noir, dit linconnue Maurice en tendant la main vers une maison situe au del des murs du Jardin des Plantes. Quand nous serons l, vous me quitterez.

    Fort bien, madame. Ordonnez, je suis l pour vous obir.

    Vous vous fchez ? Moi ? Pas le moins du monde ; dailleurs,

    que vous importe ?

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  • Il mimporte beaucoup, car jai encore une grce vous demander.

    Laquelle ? Cest un adieu bien affectueux et bien

    franc... un adieu dami ! Un adieu dami ! Oh ! vous me faites trop

    dhonneur, madame. Un singulier ami que celui qui ne sait pas le nom de son amie, et qui cette amie cache sa demeure, de peur sans doute davoir lennui de le revoir.

    La jeune femme baissa la tte et ne rpondit pas.

    Au reste, madame, continua Maurice, si jai surpris quelque secret, il ne faut pas men vouloir ; je ny tchais pas.

    Me voici arrive, monsieur, dit linconnue. On tait en face de la vieille rue Saint-Jacques,

    borde de hautes maisons noires, perce dalles obscures, de ruelles occupes par des usines et des tanneries, car deux pas coule la petite rivire de Bivre.

    Ici ? dit Maurice. Comment ! cest ici que

    50

  • vous demeurez ? Oui. Impossible ! Cest cependant ainsi. Adieu, adieu donc,

    mon brave chevalier ; adieu, mon gnreux protecteur !

    Adieu, madame, rpondit Maurice avec une lgre ironie ; mais dites-moi, pour me tranquilliser, que vous ne courez plus aucun danger.

    Aucun. En ce cas, je me retire. Et Maurice fit un froid salut en se reculant de

    deux pas en arrire. Linconnue demeura un instant immobile la

    mme place. Je ne voudrais cependant pas prendre cong

    de vous ainsi, dit-elle. Voyons, monsieur Maurice, votre main.

    Maurice se rapprocha de linconnue et lui tendit la main.

    51

  • Il sentit alors que la jeune femme lui glissait une bague au doigt.

    Oh ! oh ! citoyenne, que faites-vous donc l ? Vous ne vous apercevez pas que vous perdez une de vos bagues ?

    Oh ! monsieur, dit-elle, ce que vous faites l est bien mal.

    Il me manquait ce vice, nest-ce pas, madame, dtre ingrat ?

    Voyons, je vous en supplie, monsieur... mon ami. Ne me quittez pas ainsi. Voyons, que demandez-vous ? Que vous faut-il ?

    Pour tre pay, nest-ce pas ? dit le jeune homme avec amertume.

    Non, dit linconnue avec une expression enchanteresse, mais pour me pardonner le secret que je suis force de garder envers vous.

    Maurice, en voyant luire dans lobscurit ces beaux yeux presque humides de larmes, en sentant frmir cette main tide entre les siennes, en entendant cette voix qui tait presque descendue laccent de la prire, passa tout

    52

  • coup de la colre au sentiment exalt. Ce quil me faut ? scria-t-il. Il faut que je

    vous revoie. Impossible. Ne ft-ce quune seule fois, une heure, une

    minute, une seconde. Impossible, je vous dis. Comment ! demanda Maurice, cest

    srieusement que vous me dites que je ne vous reverrai jamais ?

    Jamais ! rpondit linconnue comme un douloureux cho.

    Oh ! madame, dit Maurice, dcidment vous vous jouez de moi.

    Et il releva sa noble tte en secouant ses longs cheveux la manire dun homme qui veut chapper un pouvoir qui ltreint malgr lui.

    Linconnue le regardait avec une expression indfinissable. On voyait quelle navait pas entirement chapp au sentiment quelle inspirait.

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  • coutez, dit-elle aprs un moment de silence qui navait t interrompu que par un soupir quavait inutilement cherch touffer Maurice. coutez ! me jurez-vous sur lhonneur de tenir vos yeux ferms du moment o je vous le dirai jusqu celui o vous aurez compt soixante secondes ? Mais l... sur lhonneur.

    Et, si je le jure, que marrivera-t-il ? Il arrivera que je vous prouverai ma

    reconnaissance, comme je vous promets de ne la prouver jamais personne, ft-on pour moi plus que vous navez fait vous-mme ; ce qui, au reste, serait difficile.

    Mais enfin puis-je savoir ?... Non, fiez-vous moi, vous verrez... En vrit, madame, je ne sais si vous tes un

    ange ou un dmon. Jurez-vous ? Eh bien, oui, je le jure ! Quelque chose qui arrive, vous ne rouvrirez

    pas les yeux ?... Quelque chose qui arrive, comprenez-vous bien, vous sentissiez-vous

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  • frapp dun coup de poignard ? Vous mtourdissez, ma parole dhonneur,

    avec cette exigence. Eh ! jurez donc, monsieur ; vous ne risquez

    pas grandchose, ce me semble. Eh bien ! je jure, quelque chose qui

    marrive, dit Maurice en fermant les yeux. Il sarrta. Laissez-moi vous voir encore une fois, une

    seule fois, dit-il, je vous en supplie. La jeune femme rabattit son capuchon avec un

    sourire qui ntait pas exempt de coquetterie ; et la lueur de la lune, qui en ce moment mme glissait entre deux nuages, il put revoir pour la seconde fois ces longs cheveux pendants en boucles dbne, larc parfait dun double sourcil quon et cru dessin lencre de Chine, deux yeux fendus en amande, velouts et languissants, un nez de la forme la plus exquise, des lvres fraches et brillantes comme du corail.

    Oh ! vous tes belle, bien belle, trop belle ! scria Maurice.

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  • Fermez les yeux, dit linconnue. Maurice obit. La jeune femme prit ses deux mains dans les

    siennes, le tourna comme elle voulut. Soudain une chaleur parfume sembla sapprocher de son visage, et une bouche effleura sa bouche, laissant entre ses deux lvres la bague quil avait refuse.

    Ce fut une sensation rapide comme la pense, brlante comme une flamme. Maurice ressentit une commotion qui ressemblait presque la douleur, tant elle tait inattendue et profonde, tant elle avait pntr au fond du cur et en avait fait frmir les fibres secrtes.

    Il fit un brusque mouvement en tendant les bras devant lui.

    Votre serment ! cria une voix dj loigne. Maurice appuya ses mains crispes sur ses

    yeux pour rsister la tentation de se parjurer. Il ne compta plus, il ne pensa plus ; il resta muet, immobile, chancelant.

    Au bout dun instant il entendit comme le bruit dune porte qui se refermait cinquante ou

    56

  • soixante pas de lui ; puis tout bientt rentra dans le silence.

    Alors il carta ses doigts, rouvrit les yeux, regarda autour de lui comme un homme qui sveille, et peut-tre et-il cru quil se rveillait en effet et que tout ce qui venait de lui arriver ntait quun songe, sil net tenu serre entre ses lvres la bague qui faisait de cette incroyable aventure une incontestable ralit.

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  • IV

    Murs du temps Lorsque Maurice Lindey revint lui et regarda

    autour de lui, il ne vit que des ruelles sombres qui sallongeaient sa droite et sa gauche ; il essaya de chercher, de se reconnatre ; mais son esprit tait troubl, la nuit tait sombre ; la lune, qui tait sortie un instant pour clairer le charmant visage de linconnue, tait rentre dans ses nuages. Le jeune homme, aprs un moment de cruelle incertitude, reprit le chemin de sa maison, situe rue du Roule.

    En arrivant dans la rue Sainte-Avoie, Maurice fut surpris de la quantit de patrouilles qui circulaient dans le quartier du Temple.

    Quy a-t-il donc, sergent ? demanda-t-il au chef dune patrouille fort affaire qui venait de

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  • faire perquisition dans la rue des Fontaines. Ce quil y a ? dit le sergent. Il y a, mon

    officier, quon a voulu enlever cette nuit la femme Capet et toute sa niche.

    Et comment cela ? Une patrouille de ci-devant qui stait, je ne

    sais comment, procur le mot dordre, stait introduite au Temple sous le costume de chasseurs de la garde nationale, et les devait enlever. Heureusement, celui qui reprsentait le caporal, en parlant lofficier de garde, la appel monsieur ; il sest vendu lui-mme, laristocrate !

    Diable ! fit Maurice. Et a-t-on arrt les conspirateurs ?

    Non ; la patrouille a gagn la rue, et elle sest disperse.

    Et y a-t-il quelque espoir de rattraper ces gaillards-l ?

    Oh ! il ny en a quun quil serait bien important de reprendre, le chef, un grand maigre... qui avait t introduit parmi les hommes de garde par un des municipaux de service. Nous

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  • a-t-il fait courir, le sclrat ! Mais il aura trouv une porte de derrire et se sera enfui par les Madelonnettes.

    Dans toute autre circonstance, Maurice ft rest toute la nuit avec les patriotes qui veillaient au salut de la Rpublique ; mais, depuis une heure, lamour de la patrie ntait plus sa seule pense. Il continua donc son chemin, la nouvelle quil venait dapprendre se fondant peu peu dans son esprit et disparaissant derrire lvnement qui venait de lui arriver. Dailleurs, ces prtendues tentatives denlvement taient devenues si frquentes, les patriotes eux-mmes savaient que dans certaines circonstances on sen servait si bien comme dun moyen politique, que cette nouvelle navait pas inspir une grande inquitude au jeune rpublicain.

    En revenant chez lui, Maurice trouva son officieux ; cette poque on navait plus de domestique ; Maurice, disons-nous, trouva son officieux lattendant, et qui, en lattendant, stait endormi, et, en dormant, ronflait dinquitude.

    Il le rveilla avec tous les gards quon doit

    60

  • son semblable, lui fit tirer ses bottes, le renvoya afin de ntre point distrait de sa pense, se mit au lit, et, comme il se faisait tard et quil tait jeune, il sendormit son tour malgr la proccupation de son esprit.

    Le lendemain, il trouva une lettre sur sa table de nuit.

    Cette lettre tait dune criture fine, lgante et inconnue. Il regarda le cachet : le cachet portait pour devise ce seul mot anglais : Nothing, Rien.

    Il louvrit, elle contenait ces mots : Merci ! Reconnaissance ternelle en change dun

    ternel oubli !... Maurice appela son domestique ; les vrais

    patriotes ne les sonnaient plus, la sonnette rappelant la servilit ; dailleurs, beaucoup dofficieux mettaient, en entrant chez leurs matres, cette condition aux services quils consentaient leur rendre.

    Lofficieux de Maurice avait reu, il y avait trente ans peu prs, sur les fonts baptismaux, le

    61

  • nom de Jean, mais en 92 il stait, de son autorit prive, dbaptis, Jean sentant laristocratie et le disme, et sappelait Scvola.

    Scvola, demanda Maurice, sais-tu ce que cest que cette lettre ?

    Non, citoyen. Qui te la remise ? Le concierge. Qui la lui a apporte ? Un commissionnaire, sans doute, puisquil

    ny a pas le timbre de la nation. Descends et prie le concierge de monter. Le concierge monta parce que ctait Maurice

    qui le demandait, et que Maurice tait fort aim de tous les officieux avec lesquels il tait en relation ; mais le concierge dclara que, si ctait tout autre locataire, il let pri de descendre.

    Le concierge sappelait Aristide. Maurice linterrogea. Ctait un homme

    inconnu qui, vers les huit heures du matin, avait apport cette lettre. Le jeune homme eut beau

    62

  • multiplier ses questions, les reprsenter sous toutes les faces, le concierge ne put lui rpondre autre chose. Maurice le pria daccepter dix francs en linvitant, si cet homme se reprsentait, le suivre sans affectation et revenir lui dire o il tait all.

    Htons-nous de dire qu la grande satisfaction dAristide, un peu humili par cette proposition de suivre un de ses semblables, lhomme ne revint pas.

    Maurice, rest seul, froissa la lettre avec dpit, tira la bague de son doigt, la mit avec la lettre froisse sur une table de nuit, se retourna le nez contre le mur avec la folle prtention de sendormir de nouveau ; mais, au bout dune heure, Maurice, revenu de cette fanfaronnade, baisait la bague et relisait la lettre : la bague tait un saphir trs beau.

    La lettre tait, comme nous lavons dit, un charmant petit billet qui sentait son aristocratie dune lieue.

    Comme Maurice se livrait cet examen, sa porte souvrit. Maurice remit la bague son doigt

    63

  • et cacha la lettre sous son traversin. tait-ce pudeur dun amour naissant ? tait-ce vergogne dun patriote qui ne veut pas quon le sache en relation avec des gens assez imprudents pour crire un pareil billet, dont le parfum seul pouvait compromettre et la main qui lavait crit et celle qui le dcachetait ?

    Celui qui entrait ainsi tait un jeune homme vtu en patriote, mais en patriote de la plus suprme lgance. Sa carmagnole tait de drap fin, sa culotte tait en casimir et ses bas chins tait de fine soie. Quant son bonnet phrygien, il et fait honte, pour sa forme lgante et sa belle couleur pourpre, celui de Paris lui-mme.

    Il portait en outre sa ceinture une paire de pistolets de lex-fabrique royale de Versailles, et un sabre droit et court pareil celui des lves du Champ-de-Mars.

    Ah ! tu dors, Brutus, dit le nouvel arriv, et la patrie est en danger. Fi donc !

    Non, Lorin, dit en riant Maurice, je ne dors pas, je rve.

    64

  • Oui, je comprends, ton Eucharis. Eh bien, moi, je ne comprends pas. Bah ! De qui parles-tu ? Quelle est cette Eucharis ? Eh bien, la femme... Quelle femme ? La femme de la rue Saint-Honor, la femme

    de la patrouille, linconnue pour laquelle nous avons risqu notre tte, toi et moi, hier soir.

    Oh ! oui, dit Maurice, qui savait parfaitement ce que voulait dire son ami, mais qui seulement faisait semblant de ne point comprendre, la femme inconnue !

    Eh bien, qui tait-ce ? Je nen sais rien. tait-elle jolie ? Peuh ! fit Maurice en allongeant

    ddaigneusement les lvres. Une pauvre femme oublie dans quelque

    rendez-vous amoureux.

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  • ........Oui, faibles que nous sommes, Cest toujours cet amour qui tourmente les

    / hommes. Cest possible, murmura Maurice, auquel

    cette ide, quil avait eue dabord, rpugnait fort cette heure, et qui prfrait plutt voir dans sa belle inconnue une conspiratrice quune femme amoureuse.

    Et o demeure-t-elle ? Je nen sais rien. Allons donc ! tu nen sais rien ! impossible ! Pourquoi cela ? Tu las reconduite. Elle ma chapp au pont Marie... Tchapper, toi ? scria Lorin avec un

    clat de rire norme. Une femme tchapper, allons donc !

    66

  • Est-ce que la colombe chappe Au vautour, ce tyran des airs, Et la gazelle au tigre du dsert Qui la tient dj sous la patte ? Lorin, dit Maurice, ne thabitueras-tu donc

    jamais parler comme tout le monde ? Tu magaces horriblement avec ton atroce posie.

    Comment ! parler comme tout le monde ! mais je parle mieux que tout le monde, ce me semble. Je parle comme le citoyen Demoustier, en prose et en vers. Quant ma posie, mon cher ! je sais une milie qui ne la trouve pas mauvaise ; mais revenons la tienne.

    ma posie ? Non, ton milie. Est-ce que jai une milie ? Allons ! allons ! ta gazelle se sera faite

    tigresse et taura montr les dents ; de sorte que tu es vex, mais amoureux.

    Moi, amoureux dit Maurice en secouant la

    67

  • tte. Oui, toi, amoureux. Nen fais pas un plus long mystre ; Les coups qui partent de Cythre Frappent au cur plus srement Que ceux de Jupiter tonnant. Lorin, dit Maurice en sarmant dune clef

    fore qui tait sur sa table de nuit, je te dclare que tu ne diras plus un seul vers que je ne siffle.

    Alors, parlons politique. Dailleurs, jtais venu pour cela ; sais-tu la nouvelle ?

    Je sais que la veuve Capet a voulu svader. Bah ! ce nest rien que cela. Quy a-t-il donc de plus ? Le fameux chevalier de Maison-Rouge est

    Paris. En vrit ! scria Maurice en se levant sur

    son sant.

    68

  • Lui-mme en personne. Mais quand est-il entr ? Hier au soir. Comment cela ? Dguis en chasseur de la garde nationale.

    Une femme, quon croit tre une aristocrate dguise en femme du peuple, lui a port des habits la barrire ; puis un instant aprs, ils sont rentrs bras dessus bras dessous. Ce nest que quand ils ont t passs que la sentinelle a eu quelques soupons. Il avait vu passer la femme avec un paquet, il la voyait repasser avec une espce de militaire sous le bras ; ctait louche ; il a donn lveil, on a couru aprs eux. Ils ont disparu dans un htel de la rue Saint-Honor dont la porte sest ouverte comme par enchantement. Lhtel avait une seconde sortie sur les Champs-lyses ; bonsoir ! le chevalier de Maison-Rouge et sa complice se sont vanouis. On dmolira lhtel et lon guillotinera le propritaire ; mais cela nempchera pas le chevalier de recommencer la tentative qui a dj chou, il y a quatre mois pour la premire fois, et hier pour la

    69

  • seconde. Et il nest point arrt ? demanda Maurice. Ah ! bien oui, arrte Prote, mon cher, arrte

    donc Prote ; tu sais le mal qua eu Aristide en venir bout.

    Pastor Aristus fugiens Pencia Tempe... Prends garde, dit Maurice en portant sa clef

    sa bouche. Prends garde toi-mme, morbleu ! car cette

    fois ce nest pas moi que tu siffleras, cest Virgile.

    Cest juste, et tant que tu ne le traduiras point, je nai rien dire. Mais revenons au chevalier de Maison-Rouge.

    Oui, convenons que cest un fier homme. Le fait est que, pour entreprendre de

    pareilles choses, il faut un grand courage. Ou un grand amour.

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  • Crois-tu donc cet amour du chevalier pour la reine ?

    Je ny crois pas ; je le dis comme tout le monde. Dailleurs, elle en a rendu amoureux bien dautres ; quy aurait-il dtonnant ce quelle let sduit ? Elle a bien sduit Barnave, ce quon dit.

    Nimporte, il faut que le chevalier ait des intelligences dans le Temple mme.

    Cest possible : Lamour brise les grilles Et se rit des verrous. Lorin ! Ah ! cest vrai. Alors, tu crois cela comme les autres ? Pourquoi pas ? Parce qu ton compte la reine aurait eu

    deux cents amoureux.

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  • Deux cents, trois cents, quatre cents. Elle est assez belle pour cela. Je ne dis pas quelle les ait aims ; mais enfin, ils lont aime, elle. Tout le monde voit le soleil, et le soleil ne voit pas tout le monde.

    Alors, tu dis donc que le chevalier de Maison-Rouge... ?

    Je dis quon le traque un peu en ce moment-ci, et que sil chappe aux limiers de la Rpublique, ce sera un fin renard.

    Et que fait la Commune dans tout cela ? La Commune va rendre un arrt par lequel

    chaque maison, comme un registre ouvert, laissera voir, sur sa faade, le nom des habitants et des habitantes. Cest la ralisation de ce rve des anciens : Que nexiste-t-il une fentre au cur de lhomme, pour que tout le monde puisse voir ce qui sy passe !

    Oh ! excellente ide ! scria Maurice. De mettre une fentre au cur des hommes ? Non, mais de mettre une liste la porte des

    maisons.

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  • En effet, Maurice songeait que ce lui serait un moyen de retrouver son inconnue, ou tout au moins quelque trace delle qui pt le mettre sur sa voie.

    Nest-ce pas ? dit Lorin. Jai dj parl que cette mesure nous donnerait une fourne de cinq cents aristocrates. propos, nous avons reu ce matin au club une dputation des enrls volontaires ; ils sont venus, conduits par nos adversaires de cette nuit, que je nai abandonns quivres morts ; ils sont venus, dis-je, avec des guirlandes de fleurs et des couronnes dimmortelles.

    En vrit ! rpliqua Maurice en riant ; et combien taient-ils ?

    Ils taient trente ; ils staient fait raser et avaient des bouquets la boutonnire. Citoyens du club des Thermopyles, a dit lorateur, en vrais patriotes que nous sommes, nous dsirons que lunion des Franais ne soit pas trouble par un malentendu, et nous venons fraterniser de nouveau.

    Alors... ?

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  • Alors, nous avons fraternis derechef, et en ritrant, comme dit Diafoirus ; on a fait un autel la patrie avec la table du secrtaire et deux carafes dans lesquelles on a mis des bouquets. Comme tu tais le hros de la fte, on ta appel trois fois pour te couronner ; et comme tu nas pas rpondu, attendu que tu ny tais pas, et quil faut toujours que lon couronne quelque chose, on a couronn le buste de Washington. Voil lordre et la marche selon lesquels a eu lieu la crmonie.

    Comme Lorin achevait ce rcit vridique, et qui, cette poque, navait rien de burlesque, on entendit des rumeurs dans la rue, et des tambours, dabord lointains, puis de plus en plus rapprochs, firent entendre le bruit si commun alors de la gnrale.

    Quest-ce que cela ? demanda Maurice. Cest la proclamation de larrt de la

    Commune, dit Lorin. Je cours la section, dit Maurice en sautant

    bas de son lit et en appelant son officieux pour le venir habiller.

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  • Et moi, je rentre me coucher, dit Lorin ; je nai dormi que deux heures cette nuit, grce tes enrags volontaires. Si lon ne se bat quun peu, tu me laisseras dormir ; si lon se bat beaucoup, tu viendras me chercher.

    Pourquoi donc tes-tu fait si beau ? demanda Maurice en jetant un coup dil sur Lorin, qui se levait pour se retirer.

    Parce que, pour venir chez toi, je suis forc de passer rue Bthisy, et que, rue Bthisy, au troisime, il y a une fentre qui souvre toujours quand je passe.

    Et tu ne crains pas quon te prenne pour un muscadin ?

    Un muscadin, moi ? Ah bien, oui, je suis connu, au contraire, pour un franc sans-culotte. Mais il faut bien faire quelque sacrifice au beau sexe. Le culte de la patrie nexclut pas celui de lamour ; au contraire, lun commande lautre :

    La Rpublique a dcrt Que des Grecs on suivrait les traces ;

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  • Et lautel de la Libert Fait pendant celui des Grces.

    Ose siffler celui-l, je te dnonce comme aristocrate, et je te fais raser de manire ce que tu ne portes jamais perruque. Adieu, cher ami.

    Lorin tendit cordialement Maurice une main que le jeune secrtaire serra cordialement, et sortit en ruminant un bouquet Chloris.

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  • V

    Quel homme ctait que le citoyen Maurice Lindey

    Tandis que Maurice Lindey, aprs stre

    habill prcipitamment, se rend la section de la rue Lepelletier, dont il est, comme on le sait, secrtaire, essayons de retracer aux yeux du public les antcdents de cet homme, qui sest produit sur la scne par un de ces lans de cur, familiers aux puissantes et gnreuses natures.

    Le jeune homme avait dit la vrit pleine et entire, lorsque la veille, en rpondant de linconnue, il avait dit quil se nommait Maurice Lindey, demeurant rue du Roule. Il aurait pu ajouter quil tait enfant de cette demi-aristocratie accorde aux gens de robe. Ses aeux avaient marqu, depuis deux cents ans, par cette ternelle opposition parlementaire qui a illustr les noms

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  • des Mol et des Maupeou. Son pre, le bonhomme Lindey, qui avait pass toute sa vie gmir contre le despotisme, lorsque, le 14 juillet 89, la Bastille tait tomb aux mains du peuple, tait mort de saisissement et dpouvante de voir le despotisme remplac par une libert militante, laissant son fils unique, indpendant par sa fortune et rpublicain par sentiment.

    La Rvolution, qui avait suivi de si prs ce grand vnement, avait donc trouv Maurice dans toutes les conditions de vigueur et de maturit virile qui conviennent lathlte prt entrer en lice, ducation rpublicaine fortifie par lassiduit aux clubs et la lecture de tous les pamphlets de lpoque. Dieu sait combien Maurice avait d en lire. Mpris profond et raisonn de la hirarchie, pondration philosophique des lments qui composent le corps, ngation absolue de toute noblesse qui nest pas personnelle, apprciation impartiale du pass, ardeur pour les ides nouvelles, sympathie pour le peuple, mle la plus aristocratique des organisations, tel tait au moral, non pas celui que nous avons choisi, mais celui que le journal

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  • o nous puisons ce sujet nous a donn pour hros de cette histoire.

    Au physique, Maurice Lindey tait un homme de cinq pieds huit pouces, g de vingt-cinq ou de vingt-six ans, musculeux comme Hercule, beau de cette beaut franaise qui accuse dans un Franc une race particulire, cest--dire un front pur, des yeux bleus, des cheveux chtains et boucls, des joues roses et des dents divoire.

    Aprs le portrait de lhomme, la position du citoyen.

    Maurice, sinon riche, du moins indpendant, Maurice portant un nom respect et surtout populaire, Maurice connu par son ducation librale et pour ses principes plus libraux encore que son ducation, Maurice stait plac pour ainsi dire la tte dun parti compos de tous les jeunes bourgeois patriotes. Peut-tre bien, prs des sans-culottes passait-il pour un peu tide, et prs des sectionnaires pour un peu parfum. Mais il se faisait pardonner sa tideur par les sans-culottes, en brisant comme des roseaux fragiles les gourdins les plus noueux, et son lgance par

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  • les sectionnaires, en les envoyant rouler vingt pas dun coup de poing entre les deux yeux, quand ces deux yeux regardaient Maurice dune faon qui ne lui convenait pas.

    Maintenant, pour le physique, pour le moral et pour le civisme combins, Maurice avait assist la prise de la Bastille ; il avait t de lexpdition de Versailles ; il avait combattu comme un lion au 10 aot, et, dans cette mmorable journe, ctait une justice lui rendre, il avait tu autant de patriotes que de Suisses : car il navait pas plus voulu souffrir lassassin sous la carmagnole que lennemi de la Rpublique sous lhabit rouge.

    Ctait lui qui, pour exhorter les dfenseurs du chteau se rendre et pour empcher le sang de couler, stait jet sur la bouche dun canon auquel un artilleur parisien allait mettre le feu ; ctait lui qui tait entr le premier au Louvre par une fentre, malgr la fusillade de cinquante Suisses et dautant de gentilshommes embusqus ; et dj, lorsquil aperut les signaux de capitulation, son terrible sabre avait entam plus de dix uniformes ; alors, voyant ses amis

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  • massacrer loisir des prisonniers qui jetaient leurs armes, qui tendaient leurs mains suppliantes et qui demandaient la vie, il stait mis hacher furieusement ses amis, ce qui lui avait fait une rputation digne des beaux jours de Rome et de la Grce.

    La guerre dclare, Maurice senrla et partit pour la frontire, en qualit de lieutenant, avec les quinze cents premiers volontaires que la ville envoyait contre les envahisseurs, et qui chaque jour devaient tre suivis de quinze cents autres.

    la premire bataille laquelle il assista, cest--dire Jemmapes, il reut une balle qui, aprs avoir divis les muscles dacier de son paule, alla saplatir sur los. Le reprsentant du peuple connaissait Maurice, il le renvoya Paris pour quil se gurt. Un mois entier Maurice, dvor par la fivre, se roula sur son lit de douleur ; mais janvier le trouva sur pied et commandant, sinon de nom, du moins de fait, le club des Thermopyles, cest--dire cent jeunes gens de la bourgeoisie parisienne, arms pour sopposer toute tentative en faveur du tyran

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  • Capet ; il y a plus : Maurice, le sourcil fronc par une sombre colre, lil dilat, le front ple, le cur treint par un singulier mlange de haine morale et de piti physique, assista le sabre au poing lexcution du roi, et, seul peut-tre dans toute cette foule, demeura muet, lorsque tomba la tte de ce fils de saint Louis, dont lme montait au ciel ; seulement, lorsque cette tte fut tombe, il leva en lair son redoutable sabre, et tous ses amis crirent : Vive la libert ! sans remarquer que, cette fois par exception, sa voix ne stait pas mle aux leurs.

    Voil quel tait lhomme qui sacheminait, le matin du 11 mars, vers la rue Lepelletier, et auquel notre histoire va donner plus de relief dans les dtails dune vie orageuse, comme on la menait cette poque.

    Vers dix heures, Maurice arriva la section dont il tait le secrtaire.

    Lmoi tait grand. Il sagissait de voter une adresse la Convention pour rprimer les complots des girondins. On attendait impatiemment Maurice.

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  • Il ntait question que du retour du chevalier de Maison-Rouge, de laudace avec laquelle cet acharn conspirateur tait rentr pour la deuxime fois dans Paris, o sa tte, il le savait cependant, tait mise prix. On rattachait cette rentre la tentative faite la veille au Temple, et chacun exprimait sa haine et son indignation contre les tratres et les aristocrates.

    Mais, contre lattente gnrale, Maurice fut mou et silencieux, rdigea habilement la proclamation, termina en trois heures toute sa besogne, demanda si la sance tait leve, et, sur la rponse affirmative, prit son chapeau, sortit et sachemina vers la rue Saint-Honor.

    Arriv l, Paris lui sembla tout nouveau. Il revit le coin de la rue du Coq, o, pendant la nuit, la belle inconnue lui tait apparue se dbattant aux mains des soldats. Alors il suivit, depuis la rue du Coq jusquau pont Marie, le mme chemin quil avait parcouru ses cts, sarrtant o les diffrentes patrouilles les avaient arrts, rptant aux endroits qui le lui rendaient, comme sils avaient conserv un cho de leurs paroles, le

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  • dialogue quils avaient chang ; seulement, il tait une heure de laprs-midi, et le soleil, qui clairait toute cette promenade, rendait saillants chaque pas les souvenirs de la nuit.

    Maurice traversa les ponts et arriva bientt dans la rue Victor, comme on lappelait alors.

    Pauvre femme ! murmura Maurice, qui na pas rflchi hier que la nuit ne dure que douze heures et que son secret ne durerait probablement pas plus que la nuit. la clart du soleil, je vais retrouver la porte par laquelle elle sest glisse, et qui sait si je ne lapercevrai pas elle-mme quelque fentre ?

    Il entra alors dans la vieille rue Saint-Jacques, se plaa comme linconnue lavait plac la veille. Un instant il ferma les yeux, croyant peut-tre, le pauvre fou ! que le baiser de la veille allait une seconde fois brler ses lvres. Mais il nen ressentit que le souvenir. Il est vrai que le souvenir brlait encore.

    Maurice rouvrit les yeux, vit les deux ruelles, lune sa droite et lautre sa gauche. Elles taient fangeuses, mal paves, garnies de

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  • barrires, coupes de petits ponts jets sur un ruisseau. On y voyait des arcades en poutres, des recoins, vingt portes mal assures, pourries. Ctait le travail grossier dans toute sa misre, la misre dans toute sa hideur. et l un jardin, ferm tantt par des haies, tantt par des palissades en chalas, quelques-uns par des murs ; des peaux schant sous des hangars et rpandant cette odieuse odeur de tannerie qui soulve le cur. Maurice chercha, combina pendant deux heures et ne trouva rien, ne devina rien ; dix fois il revint sur ses pas pour sorienter. Mais toutes ses tentatives furent inutiles, toutes ses recherches infructueuses. Les traces de la jeune femme semblaient avoir t effaces par le brouillard et la pluie.

    Allons, se dit Maurice, jai rv. Ce cloaque ne peut avoir un instant servi de retraite ma belle fe de cette nuit.

    Il y avait dans ce rpublicain farouche une posie bien autrement relle que dans son ami aux quatrains anacrontiques, puisquil rentra sur cette ide, pour ne pas ternir laurole qui

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  • clairait la tte de son inconnue. Il est vrai quil rentra dsespr.

    Adieu ! dit-il, belle mystrieuse : tu mas trait en sot ou en enfant. En effet, serait-elle venue ici avec moi si elle y demeurait ? Non ! elle na fait quy passer, comme un cygne sur un marais infect. Et, comme celle de loiseau dans lair, sa trace est invisible.

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  • VI

    Le temple Ce mme jour, la mme heure o Maurice,

    douloureusement dsappoint, repassait le pont de la Tournelle, plusieurs municipaux, accompagns de Santerre, commandant de la garde nationale parisienne, faisaient une visite svre dans la tour du Temple, transforme en prison depuis le 13 aot 1792.

    Cette visite sexerait particulirement dans lappartement du troisime tage, compos dune antichambre et de trois pices.

    Une de ces chambres tait occupe par deux femmes, une jeune fille et un enfant de neuf ans, tous vtus de deuil.

    Lane de ces femmes pouvait avoir trente-sept trente-huit ans. Elle tait assise et lisait

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  • prs dune table. La seconde tait assise et travaillait un

    ouvrage de tapisserie : elle pouvait tre ge de vingt-huit vingt-neuf ans.

    La jeune fille en avait quatorze et se tenait prs de lenfant, qui, malade et couch, fermait les yeux comme sil dormait, quoique videmment il ft impossible de dormir au bruit que faisaient les municipaux.

    Les uns remuaient les lits, les autres dployaient les pices de linge ; dautres enfin, qui avaient fini leurs recherches, regardaient avec une fixit insolente les malheureuses prisonnires, qui se tenaient les yeux obstinment baisss, lune sur son livre, lautre sur sa tapisserie, la troisime sur son frre.

    Lane de ces femmes tait grande, ple et belle ; celle qui lisait paraissait surtout concentrer son attention sur son livre, quoique, selon toute probabilit, ce fussent ses yeux qui lussent et non son esprit.

    Alors, un des municipaux sapprocha delle,

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  • saisit brutalement le livre quelle tenait et le jeta au milieu de la chambre.

    La prisonnire allongea la main vers la table, prit un second volume et continua de lire.

    Le montagnard fit un geste furieux pour arracher ce second volume, comme il avait fait du premier. Mais, ce geste, qui fit tressaillir la prisonnire qui brodait prs de la fentre, la jeune fille slana, entoura de ses bras la tte de la lectrice et murmura en pleurant :

    Ah ! pauvre mre ! Puis elle lembrassa. Alors la prisonnire, son tour, colla la

    bouche sur loreille de la jeune fille, comme pour lembrasser aussi, et lui dit :

    Marie, il y a un billet cach dans la bouche du pole ; tez-le.

    Allons, allons ! dit le municipal en tirant brutalement la jeune fille lui et en la sparant de sa mre. Aurez-vous bientt fini de vous embrasser ?

    Monsieur, dit la jeune fille, la Convention a-

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  • t-elle dcrt que les enfants ne pourront plus embrasser leur mre ?

    Non ; mais elle a dcrt quon punirait les tratres, les aristocrates et les ci-devant, et cest pourquoi nous sommes ici pour interroger. Voyons, Antoinette, rponds.

    Celle quon interpellait aussi grossirement ne daigna pas mme regarder son interrogateur. Elle dtourna la tte, au contraire, et une lgre rougeur passa sur ses joues plies par la douleur et sillonnes par les larmes.

    Il est impossible, continua cet homme, que tu aies ignor la tentative de cette nuit. Do vient-elle ?

    Mme silence de la part de la prisonnire. Rpondez, Antoinette, dit alors Santerre en

    sapprochant, sans remarquer le frisson dhorreur qui avait saisi la jeune femme laspect de cet homme, qui, le 21 janvier au matin, tait venu prendre au Temple Louis XVI pour le conduire lchafaud. Rpondez. On a conspir cette nuit contre la Rpublique et essay de vous soustraire

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  • la captivit que, en attendant la punition de vos crimes, vous inflige la volont du peuple. Le saviez-vous, dites, que lon conspirait ?

    Marie-Antoinette tressaillit au contact de cette voix quelle sembla fuir, en se reculant le plus quelle put sur sa chaise. Mais elle ne rpondit pas plus cette question quaux deux autres, pas plus Santerre quau municipal.

    Vous ne voulez donc pas rpondre ? dit Santerre en frappant violemment du pied.

    La prisonnire prit sur la table un troisime volume.

    Santerre se retourna ; la brutale puissance de cet homme, qui commandait 80,000 hommes, qui navait eu besoin que dun geste pour couvrir la voix de Louis XVI mourant, se brisait contre la dignit dune pauvre prisonnire, dont il pouvait faire tomber la tte son tour, mais quil ne pouvait pas faire plier.

    Et vous, lisabeth, dit-il lautre personne, qui avait un instant interrompu sa tapisserie pour joindre les mains et prier, non pas ces hommes,

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  • mais Dieu, rpondrez-vous ? Je ne sais ce que vous demandez, dit-elle ; je

    ne puis donc vous rpondre. Eh ! morbleu ! citoyenne Capet, dit Santerre

    en simpatientant, cest pourtant clair, ce que je dis l. Je dis quon a fait hier une tentative pour vous faire vader et que vous devez connatre les coupables.

    Nous navons aucune communication avec le dehors, monsieur ; nous ne pouvons donc savoir ni ce quon fait pour nous, ni ce quon fait contre nous.

    Cest bien, dit le municipal ; nous allons savoir alors ce que va dire ton neveu.

    Et il sapprocha du lit du dauphin. cette menace, Marie-Antoinette se leva tout

    coup. Monsieur, dit-elle, mon fils est malade et

    dort... Ne le rveillez pas. Rponds, alors. Je ne sais rien.

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  • Le municipal alla droit au lit du petit prisonnier, qui feignait, comme nous lavons dit, de dormir.

    Allons, allons, rveille-toi, Capet, dit-il en le secouant rudement.

    Lenfant ouvrit les yeux et sourit. Les municipaux alors entourrent le lit. La reine, agite de douleur et de crainte, fit un

    signe sa fille, qui profita de ce moment, se glissa dans la chambre voisine, ouvrit une des bouches du pole, en tira le billet, le brla, puis aussitt rentra dans la chambre, et, dun regard, rassura sa mre.

    Que me voulez-vous ? demanda lenfant. Savoir si tu nas rien entendu cette nuit ? Non, jai dormi. Tu aimes fort dormir, ce quil parat ? Oui, parce que quand je dors, je rve. Et que rves-tu ? Que je revois mon pre que vous avez tu.

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  • Ainsi, tu nas rien entendu ? dit vivement Santerre.

    Rien. Ces louveteaux sont, en vrit, bien daccord

    avec la louve, dit le municipal furieux ; et, cependant, il y a eu un complot.

    La reine sourit. Elle nous nargue, lAutrichienne, scria le

    municipal. Eh bien, puisquil en est ainsi, excutons dans toute sa rigueur le dcret de la Commune. Lve-toi, Capet.

    Que voulez-vous faire ? scria la reine soubliant elle-mme. Ne voyez-vous pas que mon fils est malade, quil a la fivre ? Voulez-vous donc le faire mourir ?

    Ton fils, dit le municipal, est un sujet dalarmes continuel pour le conseil du Temple. Cest lui qui est le point de mire de tous les conspirateurs. On se flatte de vous enlever tous ensemble. Eh bien, quon y vienne. Tison !... Appelez Tison.

    Tison tait une espce de journalier charg des

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  • gros ouvrages du mnage dans la prison. Il arriva. Ctait un homme dune quarantaine dannes,

    au teint basan, au visage rude et sauvage, aux cheveux noirs et crpus descendant jusquaux sourcils.

    Tison, dit Santerre, qui est venu, hier, apporter des vivres aux dtenus ?

    Tison cita un nom. Et leur linge, qui le leur a apport ? Ma fille. Ta fille est donc blanchisseuse ? Certainement. Et tu lui as donn la pratique des

    prisonniers ? Pourquoi pas ? autant quelle gagne cela

    quune autre. Ce nest plus largent des tyrans, cest largent de la nation, puisque la nation paye pour eux.

    On ta dit dexaminer le linge avec attention. Eh bien, est-ce que je ne macquitte pas de

    mon devoir ? preuve quil y avait hier un

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  • mouchoir auquel on avait fait deux nuds, que je lai t porter au conseil, qui a ordonn ma femme de le dnouer, de le repasser, et de le remettre madame Capet sans lui rien dire.

    cette indication de deux nuds faits un mouchoir, la reine tressaillit, ses prunelles se dilatrent, et Madame lisabeth et elles changrent un regard.

    Tison, dit Santerre, ta fille est une citoyenne dont personne ne souponne le patriotisme ; mais, partir daujourdhui, elle nentrera plus au Temple.

    Oh ! mon Dieu ! dit Tison effray, que me dites-vous donc l, vous autres ? Comment ! je ne reverrais plus ma fille que lorsque je sortirais ?

    Tu ne sortiras plus, dit Santerre. Tison regarda autour de lui sans arrter sur

    aucun objet son il hagard ; et soudain : Je ne sortirai plus ! scria-t-il. Ah ! cest

    comme cela ? Eh bien ! je veux sortir pour tout fait, moi. Je donne ma dmission ; je ne suis pas un tratre, un aristocrate, moi, pour quon me

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  • retienne en prison. Je vous dis que je veux sortir. Citoyen, dit Santerre, obis aux ordres de la

    Commune, et tais-toi, ou tu pourrais mal ten trouver, cest moi qui te le dis. Reste ici et surveille ce qui sy passe. On a lil sur toi, je ten prviens.

    Pendant ce temps, la reine, qui se croyait oublie, se rassrnait peu peu et replaait son fils dans son lit.

    Fais monter ta femme, dit le municipal Tison.

    Celui-ci obit, sans mot dire. Les menaces de Santerre lavaient rendu doux comme un agneau.

    La femme Tison monta. Viens ici, citoyenne, dit Santerre ; nous

    allons passer dans lantichambre, et pendant ce temps, tu fouilleras les dtenues.

    Dis donc, femme, dit Tison, ils ne veulent plus laisser venir notre fille au Temple.

    Comment ! ils ne veulent plus laisser venir notre fille ? Mais nous ne la verrons donc plus, notre fille ?

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  • Tison secoua la tte. Quest-ce que vous dites donc l ? Je dis que nous ferons un rapport au conseil

    du Temple et que le conseil dcidera. En attendant...

    En attendant, dit la femme, je veux revoir ma fille.

    Silence ! dit Santerre ; on ta fait venir ici pour fouiller les prisonnires, fouille-les, et puis aprs nous verrons...

    Mais... cependant !... Oh ! oh ! dit Santerre en fronant les

    sourcils ; cela se gte, ce me semble. Fais ce que dit le citoyen gnral ! fais,

    femme ; aprs, tu vois bien quil dit que nous verrons.

    Et Tison regarda Santerre avec un humble sourire.

    Cest bien, dit la femme ; allez-vous-en, je suis prte les fouiller.

    Ces hommes sortirent.

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  • Ma chre madame Tison, dit la reine, croyez bien...

    Je ne crois rien, citoyenne Capet, dit lhorrible femme en grinant des dents, si ce nest que, cest toi qui es cause de tous les malheurs du peuple. Aussi, que je trouve quelque chose de suspect sur toi, et tu verras.

    Quatre hommes restrent la porte pour prter main-forte la femme Tison, si la reine rsistait.

    On commena par la reine. On trouva sur elle un mouchoir nou de trois

    nuds, qui semblait malheureusement une rponse prpare celui dont avait parl Tison, un crayon, un scapulaire et de la cire cacheter.

    Ah ! je le savais bien, dit la femme Tison ; je lavais bien dit aux municipaux, quelle crivait, lAutrichienne ! Lautre jour, javais trouv une goutte de cire sur la bobche du chandelier.

    Oh ! madame, dit la reine avec un accent suppliant, ne montrez que le scapulaire.

    Ah bien, oui, dit la femme, de la piti pour toi !... Est-ce quon en a pour moi, de la piti ?...

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  • On me prend ma fille. Madame lisabeth et madame Royale

    navaient rien sur elles. La femme Tison rappela les municipaux, qui

    rentrrent, Santerre leur tte ; elle leur remit les objets trouvs sur la reine, qui passrent de main en main et furent lobjet dun nombre infini de conjectures : le mouchoir nou de trois nuds, surtout, exera longuement limagination des perscuteurs de la race royale.

    Maintenant, dit Santerre, nous allons te lire larrt de la Convention.

    Quel arrt ? demanda la reine. Larrt qui ordonne que tu seras spare de

    ton fils. Mais cest donc vrai que cet arrt existe ? Oui. La Convention a trop grand souci dun

    enfant confi sa garde par la nation, pour le laisser en compagnie dune mre aussi dprave que toi...

    Les yeux de la reine jetrent des clairs.

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  • Mais formulez une accusation, au moins, tigres que vous tes !

    Ce nest parbleu pas difficile, dit un municipal, voil...

    Et il pronona une de ces accusations infmes, comme Sutone en porte contre Agrippine.

    Oh ! scria la reine, debout, ple et superbe dindignation, jen appelle au cur de toutes les mres.

    Allons ! allons ! dit le municipal, tout cela est bel et bien ; mais nous sommes dj ici depuis deux heures, et nous ne pouvons pas perdre toute la journe ; lve-toi, Capet, et suis-nous.

    Jamais ! jamais ! scria la reine slanant entre les municipaux et le jeune Louis, et sapprtant dfendre lapproche du lit, comme une tigresse fait de sa tanire ; jamais je ne me laisserai enlever mon enfant !

    Oh ! messieurs, dit Madame lisabeth en joignant les mains avec une admirable expression de prire ; messieurs, au nom du ciel ! ayez piti de deux mres !

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  • Parlez, dit Santerre, dites les noms, avouez le projet de vos complices, expliquez ce que voulaient dire ces nuds faits au mouchoir apport avec votre linge par la fille Tison, et ceux faits au mouchoir trouv dans votre poche ; alors on vous laissera votre fils.

    Un regard de Madame lisabeth sembla supplier la reine de faire ce sacrifice terrible.

    Mais celle-ci, essuyant firement une larme qui brillait comme un diamant, au coin de sa paupire :

    Adieu, mon fils, dit-elle. Noubliez jamais votre pre qui est au ciel, votre mre qui ira bientt le rejoindre ; redites, tous les soirs et tous les matins, la prire que je vous ai apprise. Adieu, mon fils.

    Elle lui donna un dernier baiser ; et, se relevant froide et inflexible :

    Je ne sais rien, messieurs, dit-elle ; faites ce que vous voudrez.

    Mais il et fallu cette reine plus de force que nen contenait le cur dune femme, et surtout le

    102

  • cur dune mre. Elle retomba anantie sur une chaise, tandis quon emportait lenfant, dont les larmes coulaient et qui lui tendait les bras, mais sans jeter un cri.

    La porte se referma derrire les municipaux qui emportaient lenfant royal, et les trois femmes demeurrent seules.

    Il y eut un moment de silence dsespr, interrompu seulement par quelques sanglots.

    La reine le rompit la premire. Ma fille, dit-elle, et ce billet ? Je lai brl, comme vous me lavez dit, ma

    mre. Sans le lire ? Sans le lire. Adieu donc, dernire lueur, suprme

    esprance ! murmura Madame lisabeth. Oh ! vous avez raison, vous avez raison, ma

    sur, cest trop souffrir ! Puis, se retournant vers sa fille : Mais vous avez vu lcriture, du moins,

    103

  • Marie ? Oui, ma mre, un moment. La reine se leva, alla regarder la porte pour

    voir si elle ntait point observe, et, tirant une pingle de ses cheveux, elle sapprocha de la muraille, fit sortir dune fente un petit papier pli en forme de billet, et, montrant ce billet madame Royale :

    Rappelez tous vos souvenirs avant de me rpondre, ma fille, dit-elle ; lcriture tait-elle la mme que celle-ci ?

    Oui, oui, ma mre, scria la princesse ; oui, je la reconnais !

    Dieu soit lou ! scria la reine en tombant genoux avec ferveur. Sil a pu crire, depuis ce matin, cest quil est sauv, alors. Merci, mon Dieu ! merci ! un si noble ami mritait bien un de tes miracles.

    De qui parlez-vous donc, ma mre ? demanda madame Royale. Quel est cet ami ? Dites-moi son nom, que je le recommande Dieu dans mes prires.

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  • Oui, vous avez raison ma fille ; ne loubliez jamais, ce nom, car cest le nom dun gentilhomme plein dhonneur et de bravoure ; celui-l nest pas dvou par ambition, car il ne sest rvl quaux jours du malheur. Il na jamais vu la reine de France, ou plutt la reine de France ne la jamais vu, et il voue sa vie la dfendre. Peut-tre sera-t-il rcompens, comme on rcompense aujourdhui toute vertu, par une mort terrible... Mais... sil meurt... oh ! l-haut ! l-haut ! je le remercierai... Il sappelle...

    La reine regarda avec inquitude autour delle et baissa la voix :

    Il sappelle le chevalier de Maison-Rouge... Priez pour lui !

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  • VII

    Serment de joueur La tentative denlvement, si contestable

    quelle ft, puisquelle navait eu aucun commencement dexcution, avait excit la colre des uns et lintrt des autres. Ce qui corroborait, dailleurs, cet vnement, de probabilit presque matrielle, cest que le comit de sret gnrale apprit que, depuis trois semaines ou un mois, une foule dmigrs taient rentrs en France par diffrents points de la frontire. Il tait vident que des gens qui risquaient ainsi leur tte ne la risquaient pas sans dessein, et que ce dessein tait, selon toute probabilit, de concourir lenlvement de la famille royale.

    Dj, sur la proposition du conventionnel Osselin, avait t promulgu le dcret terrible qui

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  • condamnait mort tout migr convaincu davoir remis le pied en France, tout Franais convaincu davoir eu des projets dmigration ; tout particulier convaincu davoir aid dans sa fuite, ou dans son retour, un migr ou un migrant, enfin tout citoyen convaincu davoir donn asile un migr.

    Cette terrible loi inaugurait la Terreur. Il ne manquait plus que la loi des suspects.

    Le chevalier de Maison-Rouge tait un ennemi trop actif et trop audacieux pour que sa rentre dans Paris et son apparition au Temple nentranassent point les plus graves mesures. Des perquisitions, plus svres quelles ne lavaient jamais t, furent excutes dans une foule de maisons suspectes. Mais, hormis la dcouverte de quelques femmes migres qui se laissrent prendre, et de quelques vieillards qui ne se soucirent pas de disputer aux bourreaux le peu de jours qui leur restaient, les recherches naboutirent aucun rsultat.

    Les sections, comme on le pense bien, furent, la suit