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  • Camenae n8 dcembre 2010

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    Marie-Genevive GROSSEL

    LES VOIX LYRIQUES, LINCITATION AU CHANT : LECTURE PARALLELE DES CHANSONS DAMOUR

    DES TROUVERES ET DE LA LYRIQUE AMOUREUSE LATINE

    Aux XIIe et XIIIe sicles, crivait Marie-Claire Zai-Grard en prlude la belle dition bilingue des Chansons d'amour des Carmina Burana 1

    Cette proximit, Alain Michel ira plus loin en la qualifiant mme de dialogue entre le latin et le vernaculaire , sans lequel on ne comprend pleinement ni l'un ni l'autre.

    : La cration potique se renouvelle, trouve la voie d'un systme diffrent du modle classique, plus proche des langues vernaculaires qui closent, plus apte exprimer d'une manire spontane une nouvelle sensibilit.

    2 Inspirs par les mmes topoi, nourris de conceptions venues des mmes Artes, les potes en l'une et l'autre langue, capables d'ailleurs souvent de composer dans les deux, s'entranaient mutuellement3, comme le dit trs justement Pascale Bourgain, et, s'il y a peu d'intrt chercher les preuves d'une influence voire d'une imitation4

    Pour la lyrique des trouvres, on a pu poser l'quivalence absolue entre les formules chanter m'estuet, qui ouvre tant de chansons, et amer m'estuet, qui est la clef de la Fine Amor, car cet estovoir (qui prend mme pour certains des potes un visage de fatalit) est la signifiance profonde d'une art d'amor o chanter et aimer ne peuvent se concevoir l'un sans l'autre, sans que chacun anime, vivifie et justifie l'autre. Non moins fiers de leur art sont les potes en lyrique latine quand ils composent avec une matrise blouissante le chant qu'ils offrent l'Aime et l'auditoire choisi des socii, seuls vraiment capables d'en apprcier la

    , une lecture parallle des uvres, dfaut de les entendre, puisqu'elles furent aussi et mme avant tout musique, peut considrablement approfondir et justifier le plaisir qu'elles nous font aujourd'hui encore prouver. La chanson de trouvre, comme les pomes latins, est capable de traiter bien des sujets, mais le Grand Chant par excellence est celui qui clbre la Fine Amour, la chanson pieuse relve du mme registre, si elle se fait le chantre d'un amour autre, transcendantal. C'est donc propos de la chanson d'amour que l'on mnera les quelques rflexions qui suivent. Et comme il s'agit encore, malgr cette restriction, d'un champ de trs grande ampleur, on se contentera d'explorer ici la mise en texte de l'appel printanier au chant. Les prmices d'une telle tude ont dj t esquisses par de grands mdivistes, et c'est naturellement sur ces travaux que nous nous appuierons pour pousser un peu plus loin leur analyse.

    1 Marcel Grard, Les chansons d'amour des Carmina Burana, dition bilingue, ditions Saint-Paul, Luxembourg, 1990, p. 7. 2 Ernst-Robert Curtius, La Littrature europenne et le Moyen Age Latin, prface d'Alain Michel, Paris, PUF, 1956, rd. 1991. (citation p. 12) 3 Posie lyrique latine du Moyen Age, choix et prsentation par Pascale Bourgain, Lettres Gothiques, 2000. (citation p. 9). 4 Nous souscrivons en gros l'affirmation un peu abrupte d'E. Wolf : La recherche [] de rapprochements ventuels avec des uvres contemporaines ou antrieures de lyrique d'oc et d'ol une des manies de la philologie germanique ne doit pas faire disparatre le texte lui-mme qui, tout en s'inscrivant dans une tradition, a sa propre originalit , Anonyme de Ripoll, XIIe sicle, Le chansonnier amoureux (Carmina Rivipullensia), dition-traduction-prsentation d'Etienne Wolf, Anatolia ditions du Rocher, 2001 (Citation p. 9 et 10).

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    perfection, tout comme le trouvre prsente et fait interprter sa chanson devant ses compagnons qui partagent la fois sa russite musicale et son idologie de fin amant 5

    Passons d'abord rapidement en revue les videntes diffrences entre les deux lyriques. L'arrive du printemps appelle la description, ft-elle allusive, de la nature o le renouveau droule ses fastes. Dans les composantes traditionnelles du locus amoenus

    :

    Compaignon, je sai tel cose Ki chanter me fait sovent : Dame plus belle que rose

    Qui maintient Joie et Jouvent. (RS 1939)

    Quels sont donc, choisis parmi la topique coutumire du beau temps , topique attendue et bien connue de tous, les motifs qui vont faire natre le chant du trouvre, qui vont se faire les sujets de cet estovoir impersonnel lorsqu'il s'inscrit dans l'allgresse printanire ? Et comment, de leur ct, les chants en latin ont-ils trait un sujet la fois commun et subtilement divers ?

    6 verdure des herbes et des feuillages, fleurs, eaux courantes, lumire, oiseaux les trouvres oprent un choix beaucoup plus slectif que les poet (ainsi les appellera-t-on ici par commodit), les deux champs potiques mis en parallle ne se dploient pas dans la mme direction. Chantant la nature en fte, les poet exalteront le plaisir qu'prouve toute une jeunesse communier au mme lan vital7

    En regard, la chanson de trouvre ignore le Nous, elle se droule tout entire dans l'troite orbe qui unit Je Elle, parfois Vous, sans que s'entende jamais vraiment la voix de la Dame aime. Tout dtail sur l'Amant, son ge, son statut, est soigneusement omis ; les rfrences la culture latine n'y trouvent qu'exceptionnellement leur place, encore n'est-ce que pour voquer des hros emblmatiques, Pris, Hector, Achille, ct des Tristan, Lancelot, Gauvain Ces quelques vidences expliquent que la topique du printemps, malgr son importance structurelle et thmatique, soit presque toujours cantonne dans l'exorde de la

    :

    Letabundus rediit Avium concentus,

    ver iocundum prodiit gaudeat iuventus ! nova ferens gaudia. modo vernant omnia [] (st. 1 v. 1-6) Sic ac instar temporis nostri Venus pectoris reficit ardorem. (st. 2 v. 8-10) Applaudamus igitur rerum novitati ! (st. 5, v. 1-2)

    5 Holger Petersen Dyggve, Gace Brul, Trouvre champenois, dition des chansons et tude linguistique, Helsinski, 1951, (Mmoires de la socit nophilologique de Helsingfors, XVI), chanson XXIII. 6 Ces topoi ont t numrs et tudis, depuis les origines antiques jusqu'au Moyen Age, par Curtius (op. cit.). Pour la rhtorique mdivale du locus amoenus, cf. Matthieu de Vendme, p. 148-149 des Arts Potiques du XIIe et XIIIe sicles, recherches et documents sur la technique Littraire du Moyen Age d. par Edmond Faral, Paris, Champion, 1971. Pour l'opinion de Curtius sur ce modle opinion peu favorable voir La littrature europenne, op. cit, p. 319. 7 Carmina Burana 74 (nous citons les pomes dans l'dition de M. Grard, avec leur numro par ex. ici CB 74).

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    chanson, en mme temps, la stylisation la rduit sa quintessence, un ou deux dtails suffisent recrer une atmosphre et ainsi permettre l'entre en chant de l'auditoire 8

    8 A. Jeanroy et A. Lngfors, Chansons indites tires du ms. O (BnF 846) , Archivum. Romanicum, II, 1918, p. 217-324. Anonyme, unicum p.312.

    :

    Chascun an voi le tans renoveler Et ces praux covrir d'erbe et de flour,

    Et ces oiseaux joliement chanter, Que toute riens se retrait en douour

    Fors que mes cuers, qu'est touz jours en dolor Por la bele qui de moi n'a talant : J'atent ausi con li Bretons atent. (RS 889).

    Ici, c'est dans la suite des rimes que s'enferme l'essentiel du topos, quand s'entrelacent le thme (et c'est presque un thme musical qui se rduirait deux ou trois notes) du printemps et celui de l'amant :

    flour / douour // dolour

    renouveler/chanter talent/ atent

    Quant eux, les verbes se voient rservs au seul sentiment : Voi-Est-Atent, qui s'avre aussi la seule description de l'Amant ; mais la comparaison des plus elliptiques avec le Breton , attendant envers et contre tout le retour du mythique Arthur, fait du Je amant-chantant mis en scne une autre forme de chevalier errant, perdu dans le monde in-signifiant qui a succd au temps rvolu des aventures.

    Nous ne nous attarderons pas davantage sur les points irrductiblement autres qui sparent le chant latin de la chanson vernaculaire : l'amour port une (trs) jeune fille que chantent les poet est, bien sr, trs loin de la Fine Amour adresse la figure hiratique de la dame ; mme si un discret rotisme anime les vers de beaucoup de trouvres, c'est ailleurs que dans le Grand Chant que trouve s'noncer l'ardeur sexuelle, quand les pastourelles elles-mmes la contournent, quoique les bergres s'y fassent souvent trousser : la lyrique vernaculaire comme le roman estime en gnral l'allusif plus mme de nourrir les rveries du public que les dtails prcis. Les descriptions en latin sont plus franches, mme si le respect de la convenance y reste trs sensible. C'est une simple question de registres. La parodie, le fabliau, bien d'autres genres se rserveront gauloiseries, obscnit, scatologie ou simple crudit.

    La place qu'occupe un motif est rvlatrice du rle qu'on lui rserve. Autour d'une ide commune aux trouvres et aux poet (amour, joie, printemps ont indfectiblement partie lie), la lyrique latine s'autorise un dploiement de la thmatique qui fait entrer dans son texte tous les lments du rel en une sorte d'explosion contagieuse du bonheur d'tre, ou renatre, avec la lumire neuve :

    Solis iubar nituit,

    nuntians in mundum, quod nobis emicuit

    tempus letabundum. Ver quod nunc apparuit dans solum fecundum,

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    salutari meruit per carmen iocundum. (st. 1)

    (Refr. ) Ergo nostra contio

    psallat cum tripudio dulci melodia !

    Philomela stridula voce modulatur ;

    floridum alaudula tempus salutatur. anus, licet vetula, mire petulatur,

    lasciva juvencula cum sic recreatur. (st. 4 v. 1-8)

    Refr. Ergo (CB 81.)

    L